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Lundi 10 mars 2008


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AUBERIVE
( 11 )


La Troisième Arche


à  Ray Bradbury


" Le temps est compté , et nous devons nous préparer à un long voyage ... "
Laurence Freeman , " Jésus , le Maître Intérieur "

" Cette ville , ou ce souvenir de ville , ... si , au fond de ses arches ventrues , plénipotentiaires de l'Ombre , elle dissimule son vivant et secret Ombilic , ne possède pas moins d'un millier de digues qui s'avancent dans la mouvance des sables , succession de marches tabulaires , ressauts de lignite et de silicate contre lesquels vient se fracasser le grand océan fossile . "
Philippe Le Guillou - " Le Donjon de Lonveigh " , chapitre 7 , " Hors d'eau " .




                                                1 - C'était arrivé comme une ombre immense , un reflet bleuté , gigantesque , au-dessus de la ville .
Nul ne s'y attendait .
Pourtant , la guerre nous avait habitués , résignés , devrais-je dire , aux pires catastrophes .
Les années quatre-vingt dix , leur cortège d'illusions , de pacifisme trompeur , le grand mirage de l'unité européenne , et , pour finir , notre impuissance devant l'inéluctable déchéance de l'Homme .
La " Perestroika " de Gorbatchev ne fut qu'un échec retentissant .
L'immense empire russe , dévoré par la misère , se trouva vite au bord de la ruine , tandis qu'une famine impitoyable , accompagnée d'épidémies destructrices , de séismes terrifiants , ravagèrent la Chine et d'autres parties du globe .
Il n'y eut bientôt plus d'autre alternative que l'affrontement .
Tout la planète embrasée par une nouvelle guerre mondiale !
Ce fut le règne de l'Antéchrist ...


                                2 - Lorsqu'on " les " vit venir , à la tombée de la nuit , cela ressembla , pour qui existait encore à la surface , à un énorme disque métallique aux couleurs d'étoile claire ou d'aube naissante , glissant dans le ciel immaculé de cette vespérale fin du monde .
Une flamme orangée suivait de sa trace la sphère silencieuse , et des diamants de feu basculèrent , se balançant dans le vide , par-dessus les maisons dévastées , surgissant de toutes parts , les illuminant d'une vive lumière aux teintes écarlates .
                                Peu à peu , aurait-on dit , ce ballet prodigieux de pierres précieuses finit par consteller l'espace d'un feu d'artifice multicolore !



                                3 - Le vieux Kervern et sa femme sortirent de chez eux pour les regarder .
Les premières lueurs d'une journée toute neuve incendiaient un champ de ferrailles calcinées .
C'était la fin de l'hiver et , cependant , des tapis de feuilles mordorées , couleur de rouille , témoignaient qu'il subsistait quelques arbres synthétiques parmi les débris de voitures , d'informes carcasses fumantes , monstrueux vestiges du conflit .
Même les saisons changeaient .
Sur une plaque de métal assez tordue , on aurait pu deviner quelques lettres d'un mot presqu'effacé :
" Recouvrance ! ...

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                                       4
- " Eh bien ! Que s'est-il encore passé ? , s'exclama le vieillard .
Sans doute avaient-ils déjà beaucoup souffert .
Laura aurait pu lire dans le regard de Fred , lorsqu'elle dévisagea son mari avec angoisse , toute la rudesse de ces années d'horreur .
Violemment , leurs deux mains s'agrippèrent l'une à l'autre .
Le souple caoutchouc des gants fit un petit bruit sourd , crissant , presqu'imperceptible à cause du hurlement des sirènes , mais aussi parce que leurs masques , de même que la présence des bouteilles d'oxygène , contribuaient à détruire la finesse de l'ouïe .
                                Il y avait longtemps que l'air était devenu irrespirable .
Il fallait , pour s'aventurer dehors , porter des combinaisons spéciales .
                                " Nous devrions rentrer , fit soudain la femme .
" Nous n'avons pas été prévenus , comme d'habitude , grommela Fred , rangeant son arme , le doigt toujours crispé sur la détente .
" C'est bizarre , tu ne trouves pas ?
Mais bientôt , les sirènes cessèrent .


                                5 - Quand il voulut regarder son poste pour en savoir plus , Kervern constata la présence de parasites .
La puissance de l'alimentation du générateur électrique avait été une nouvelle fois réduite , sans pour autant que le système de conditionnement d'air ne s'interrompît .
                                Laura ne quittait pas des yeux l'écran du " Bunker " .
Elle pensait qu'ils n'auraient pas dû , en effet , satisfaire à cette envie puérile de braver l'interdit , par simple curiosité .
                                Un jour , en effet , sa meilleure amie résolut de prendre l'air en cachette , " pour voir , expliqua-t-elle , à quoi pouvait bien ressembler l'autre monde . "
Elle en avait parlé par bravade , sans penser à mal , bien que ce fût strictement défendu .
Au contraire , ces " machos " ridicules de l'Armée ou de la Police essayaient chaque fois de " vendre leurs salades " , lorsqu'ils rentraient de mission , pour aguicher de fort naïves admiratrices , les veuves esseulées .
D'ailleurs , qu'auraient pu faire de pauvres victimes de l'Holocauste contre les assauts redoutables de ces mâles belliqueux , remplis d'orgueil ?
N'était-ce pas impossible gageure que de résister au charme viril de ces farouches guerriers , dont le seul désir inavoué , au retour de la bataille , était : " Faire mourir ces dames de plaisir ! " ?
Norig , songea-t-elle , où avait-elle disparu ? Et Gwenn ?


                                       6 - Que penser de cette folle rumeur , très vite étouffée , concernant l'inexorable et rapide consommation de leurs cadavres par des créatures sanguinaires ?
" Des espèces de goules hirsutes ! " , précisaient même nos prétentieux soudards , bombant le torse , et qui , pour fanfaronner , vous racontaient leur triomphe contre des larves humanoïdes s'entre-dévorant comme d' horribles cannibales !
                                 Mais là-haut , que voyait-on , plus criant que le doute , ou que son propre désespoir , face aux traînées fumeuses des derniers rêves ensevelis ?
Des rues défoncées , désertes ...
Seulement des ruines .


( A Suivre )



DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 11 - La Troisième Arche / An Trede Arc'h ( 1 ) - 1992 / 1993 - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved - Traduit du Breton par l'auteur - Version Française / E Galleg - " Auberive " , Copyright 2006 .
 

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Mercredi 28 juin 2006

AUBERIVE ( 10 )

 

La Terre De Nos Promesses / Douar Hon Promesaoù

 

( Mammennoù , Sources )


 

 

 

- Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) .

   Annemarie Schwarzenbach ou le mal d'Europe , biographie / buhezskrid gant Dominique Laure-Miermont , Payot 2004 .

   Où est la Terre des Promesses ? ( Pelec'h 'man Douar an Promesaoù ? ) , - 1939/1940 - avec Ella Maillart en Afghanistan , Payot 2002 , 2004 .

   La Vallée Heureuse ( An Draonienn Evurus / Das Glückliche Tal ) - 1938 - Morgarten , 1940 . Editions de l'Aire / Editions du Griot , 1991 .

   Flucht nach Oben ( Le Refuge des Cimes / War Dec'h 'trezek ar C'hribennoù ) - 1933 - Lenos Verlag , 1999 / Payot , 2004 .

   La Mort en Perse ( Tod in Persien / Marv e Persia ) - 1935 , 1936 - Lenos Verlag , 1995 / Payot 1997 , 1998 , 2001 .

 

- Thomas Mann ( 1875 - 1955 )

   La Montagne Magique ( Der Zauberberg / Ar Menez Hud ) - Fayard , 1931 .

   La Mort à Venise ( Der Tod in Venedig / Marv e Venezia ) - Mermod , 1947 .

- Francis Scott Fitzgerald ( 1896 - 1940 )

  Three Hours Between Planes ( Teir Eur Etre Daou Garr-Nij ) - Presses-Pocket , 1985 .

Georges Duhamel ( 1884 - 1966 )

  Souvenirs de la Vie du Paradis ( Envorennoù eus Buhez ar Baradoz ) - Mercure de France , 1946 .

 - Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 )

    Le Spleen de Paris , L'Etranger ( Spleen Pariz , An Estren ) - La Pleiade , 1962 / Librairie Générale Française , 1972 , 1998 .

 - Josyane Savigneau

   Carson McCullers , un coeur de jeune fille ( Carson McCullers , Ur Galon a Blac'h Yaouank ) - Stock , 1995 .

 - Carson McCullers  ( 1917 - 1967 )

    Reflections in a Golden Eye ( Reflets dans un Oeil d'Or / Adskedoù 'dreuz ul Lagad Aour ) - Houghton Mifflin , 1941 , oeuvre dédiée à Annemarie Schwarzenbach .

 - Gustav Mahler ( 1860 - 1911 )

    Das Lied von der Erde , der Abschied ( Kan an Douar / Le Chant de la Terre , l'Adieu , Kimiad ) - 1911 .

 - Milva 

   Weitergehn , in CD " Artisti " , BMG / Ariola , 2001 .


- Dante Gabriel Rossetti ( 1828 - 1882 ) et Sir Edward Coley Burne-Jones ( 1833 - 1898 ) , Pre-Raphaelite Brotherhood .

                                 ___

" Je suis heureuse de te savoir au travail . Il faut écrire , ne vivre que pour ça . En ce moment , dans leur solitude , nos vies sont à peu près semblables ... Ton poème , " The Twisted Trinity " , m'a sans doute donné le thème de mon livre , qui commence avec la scène d'un homme regardant un arbre , et tentant de trouver le rapport évident entre cet arbre , son âme , et le silence de Dieu . Toute mon affection va vers toi . "

Extrait d'une lettre adressée à Carson McCullers le 29 décembre 1941 . ( Cité par Josyane Savigneau dans son livre :  " Carson McCullers , Un Coeur de Jeune Fille " ) .

                                 ___

 

DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 10 - La Terre De Nos Promesses / Douar Hon Promesaoù ( Mammennoù , Sources ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved . " Auberive " , Copyright 2006 .

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par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Mardi 27 juin 2006


AUBERIVE
( 10 )

 

 

La Terre De Nos Promesses ( 3 ) 
( Suite )

 

Pour Annemarie Schwarzenbach 


" Réjouis-toi ! Regarde le lieu parfait dans la place de l'éternité du temps de vie ! "
  Inscription sur la tombe de Nébamon , pendant le règne de Djéhoutimes ( Thoutmosis IV ) ,
  14è siècle avant Jésus-Christ .

" ... J'aime les nuages ... Les nuages qui passent ... Là-bas ... Là-bas ... Les merveilleux nuages ! " 
  Charles Baudelaire - " Le Spleen de Paris , L'étranger " .

 

 

                                5 - Un court moment , l'auditeur fouilla sa mémoire .

Ses traits se durcirent . Son visage blêmit de plus en plus .

Aschenbach ... Schwarzenbach ... Tous ces noms se brouillaient dans sa tête vide , l'étourdissant . Ce qu'évoquait la charmante voyageuse , il avait  d'abord décidé d'y croire , par opportunisme , y mêlant de vagues images de ses errances d'ivrogne , déguisant en aveugle une réalité bien sombre . 

Il s'était laissé aller tout doucement , près d'elle , vers ce rêve impossible de vouloir embellir sa triste vie .

D'ailleurs , n'avait-il jamais peint de ces tableaux sans âme , de ces pastels mornes qui n'ont que l'apparence d'une oeuvre , parce ce qu'ils n'expriment rien que des illusions d'artiste ?

Combien de fois , sur les rives de l'Hudson , avait-il installé son matériel sans comprendre vraiment le drame qui se déroulait alentour . 

Il n'y avait vu qu'un charmant paysage , insensible aux bruits sourds de la mer , à ses gouffres , ses hurlements secrets , comme aux sirènes changeantes qui avaient parsemé d'écueils la voie obscure de son propre destin .

                                " Quel Roll ? , voulut-il d'abord l'interroger , se dégageant soudain de son étreinte amoureuse .

Mais , suffoqué par la honte , le désespoir , il s'était mis à fondre en larmes , la suppliant de se taire d'un regard silencieux .

" Je ne suis pas Roll ! , s'écria-t-il enfin d'un ton rageur , lui coupant sèchement la parole .

                                Douloureusement , la mémoire des faits véritables remonta , comme une épave de sa désespérance , à la surface des flots impassibles .

Ne doit-on pas lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires abandonnés ?
 

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                                ... Roll Dagorn , ce nom tragique ou ridicule réapparut à l'horizon des îles de son infortune .

Il imagina la silhouette fantasmagorique d'un pantin , quelque reflet minable dans le miroir des apparences trompeuses .

Qui était-il , en vérité , celui-là , sinon le double équivoque se jouant des embûches de la séduction ?

Pourquoi donc ce faux air de famille , dessiné sur lui comme une sinistre caricature ?

Etait-ce la raison d'un irréparable oubli de sa part ?

Tout lui réussissait donc , à ce type invisible !

C'était comme une vision de votre échec incarnée dans un personnage de comédie ! Bien sûr ! C'était ça : un " boute-en-train " toujours tiré à quatre épingles , joyeux turluron pour le bal de ces dames , l'insignifiance d'un bellâtre superficiel !

A moins que ... Il finit par se souvenir qu'il était arrivé une semaine avant lui dans la station .

L'avait-il seulement remarqué ?

Virginia les avait présentés pendant la fête .

Elle affirmait qu'ils se ressemblaient comme deux frères ...

 

                                      6 - " ... Je suis Yann , Yann Kervern !

Il se rappelait encore les " promesses " de sa nouvelle amie , leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , sans elle , regagner la capitale .

" ... Et je t'aime , ajouta-t-il d'une voix contenue , le teint pâle , effondré d'entendre tous ses mensonges .

                                Par cet aveu inattendu , enfin sorti de sa bouche au bout de tant d'années de silence , il aurait réussi , peut-être , à éveiller son attention sur lui , à témoigner de son calvaire .

Mais il ne put en dire davantage .

                                Virginia s'était tue .

La stupeur l'avait rendue muette . Elle paraissait effrayée . 

" Yann , Roll ... Je ne sais plus précisément , conclut-elle , gênée . Elle avait visiblement du mal à retrouver ses esprits .

" ... Tout cela est bien mort , poursuivit-elle au bout d'une minute . 

" Venise , vos montagnes ... C'est un autre monde ...

" Vous êtes si triste , si différent de Roll ! Vous comprenez , nous devons continuer d'aller de l'avanttoujours plus loin , vers l'horizon ...

" Weitergehn , bis zum Horizont ! ( 1 ) , répéta-t-elle en langue allemande .

" Je suis complètement navrée , je vous prie de me croire ... Vous êtes arrivé trop tard ... Je suis confuse .

Et puis , lui susurra-t-elle à l'oreille avec tendresse ," tu sais bien que personne ne peut pénétrer , ne serait-ce qu'un bref instant , dans le coeur de l'autre et être uni à lui " . ( 2 )

Elle semblait à bout d'arguments , nerveuse , tirant sur sa cigarette .

" ... De toute manière , lui lança-t-elle ensuite sur un ton glacial pour achever de l'éconduire , je ne vous aimerai jamais , c'est évident !

Dans son regard mouillé , devenu soudain cruel , avait fini par naître une espèce de dégoût :

" Je ne suis pas comme vous ... Je ne le serai jamais !

Vous saisissez ? "

 

 

                                      7 - Longtemps encore , ses dernières paroles résonnèrent dans son cerveau en feu .

Quand le passager s'éveilla dans la grande salle d'arrivée de l'aéroport Kennedy , elle avait disparu .

Autour de lui , des gens pressés , qui couraient dans tous les sens et se bousculaient .

Toujours , cette immense voix humaine au langage incompréhensible , qui le tourmentait comme celle de la mer .

Là-bas , se fondant au coeur de la foule , deux femmes se tenaient fermement , bras-dessus bras-dessous .

L'une d'elles , conversant avec l'autre , étreignit sa compagne l'espace d'une seconde .

Il crut reconnaître le sourire de Virginia .

                                Il fit alors semblant de douter .

" J'ai été longtemps à t'attendre , songea-t-il , dévoré par le désespoir , anéanti sur sa banquette .

Avait-elle vraiment parlé pour lui-même , ou bien pour ce clown ridicule ?

Affreuse incertitude .

Il aurait tant voulu la rejoindre , s'enfuir avec elle ... vers les sommets !

 

                               

                                ___

                                     Notes


 

 1 - Chanson de Milva : " Weitergehn " , in CD " Artisti " , BMG / ARIOLA , 2001 . Alle Rechte vorbehalten .

 2Annemarie Schwarzenbach , " La Mort en Perse " ( Tod in Persien ) , 1935 . 

                                                             

 

 

DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 10La Terre De Nos Promesses ( 3 ) - Publié dans la revue AL LIAMM 348 ( février 2005 ) - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved . " Auberive " , Copyright 2006 .

Ecrit de décembre 2001 à novembre 2002 .

Traduit du breton par l'auteur .

 

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 ." ... J'aime , les étoiles cheminent au-dessus de moi , le vent arrive de la mer, chassant les nuages , apportant du pollen , des nuées d'oiseaux , la fumée des grands bateaux ... Je vis , la terre vit , la terre est féconde , et je meurs , et le vent passe au-dessus de moi ... "

Annemarie Schwarzenbach - Le Refuge des Cimes ( Flucht Nach Oben ) - Chapitre IV . 

 

                                     
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 FIN  

                                       

                                                                                            

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Lundi 26 juin 2006

 

  AUBERIVE ( 10 )  

 

      

  La Terre De Nos Promesses ( 2 ) 
  ( Suite)

 

  Pour Annemarie Schwarzenbach



" Réjouis-toi ! Regarde le lieu parfait dans la place de l'éternité du temps de vie ! " 
  Inscription sur la tombe de Nébamon , règne de Djéhoutimes ( Thoutmosis IV ) ,
  14è siècle  avant Jésus-Christ .

" ... J'aime les nuages ... Les nuages qui passent ... Là-bas ... Là-bas ... Les merveilleux nuages ... "
  Charles Baudelaire - " Le Spleen de Paris , L' étranger " .
 

 

 

 

                                      3 - Aujourd'hui , l'appareil n'était pas trop plein .

Elle s'était assise près de lui , jeune femme agile aux longues jambes effilées .

Tout d'abord , la passagère voulut le questionner sur un autre ouvrage , dont la couverture était décorée d'un ravissant ex-libris : le portrait d'une élégante qui , bizarrement , lui ressemblait  , façon Burne-Jones ou Rossetti ( 2 ) , avec sa chevelure de miel , représentée dans le grand salon de l'hôtel Danieli . ( 1 )
C'était elle , sans doute , avec un costume d'avant la " Belle Epoque " .

Elle ne savait pas qu'il était devenu peintre-amateur : un talent méconnu , d'ailleurs , jugé trop " figuratif " , complètement passé de mode .

                                Il se sentit  lui-même si préoccupé par ses propres " Souvenirs De La Vie Du Paradis " ( perdu ) , si bouleversé par cette présence envoûtante , qu'il ne perçut que par bribes la fin de sa phrase . ( 3 )

" ... Et vous seriez semblable au héros de " Mort à Venise " ? ( 4 )

Gustav Von Aschenbach crut certainement découvrir par ses propres efforts les chemins escarpés de " L'Esprit " . D'où son enquête minutieuse , à la recherche de  " La Beauté Eternelle " , de sa simplicité éclatante ...

" Mais nous nous émerveillons toujours devant cette " beauté-là " , si écrasante , poursuivit-elle après un soupir .

Elle le dévisageait , plongeant avec douceur dans le sien , son trouble regard d'ange .

" Elle s'impose à nous !...

                                Que pouvaient bien signifier ces sages paroles , tombées des nues ?

Quel simple mortel , songea-t-il , resterait de marbre , à genoux devant cette inaccessible divinité ?

L'haleine chaude de sa bouche ne put le rassurer . 

Des frissons le paralysèrent . 

" ... Longtemps , j'ai vécu à Venise , puis à Munich , en Allemagne ...

Maintenant , c'était comme une bête sauvage , qui cache en elle sa blessure . 

Elle ne lui laissa même pas le temps de répliquer .

" ... Je travaillais dans la musique classique ... une maison d'édition ... J'étais toujours sur la route , une voyageuse de commerce , en quelque sorte ... un jour en Europe , l'autre aux Etats-Unis ... 

Je suis si fatiguée ...

" ... Je fais route vers mon pays natal , mon refuge ... ( 5 )  

C'est une oeuvre de Mahler , sa dernière , peut-être la plus belle ? ...   

                                Elle s'était calmée , semblait-il , un peu comme la mer au-dessous , si proche et si lointaine , dont on ne perçoit pas toujours la rage , vue d'avion , dans le jaillissement caché de son écume blanche ...

Ne l'avait-elle pas effleuré , elle aussi , de ses longs doigts de magicienne ?

" ... Aussi beau que tes écrits , continua-t-elle d'un sourire affectueux , le tutoyant .

" Mais , dis-moi , questionna-t-elle ensuite avec une sorte de crainte :

" Où se trouve " La Vallée Heureuse " ?

Et la Terre de nos promesses ? ... ( 6 )

 

 

                                4 - Mais comment saisir le mystère de sa Beauté , se demanda-t-il en lui-même , un peu plus tard , tandis qu'elle parlait ? 

N'était-il pas , en effet , retombé " sous le charme " de cette fille ,  une belle rousse qu'il trouvait si attirante ?

Ne se retrouvait-il pas complètement ensorcelé par ses mêmes éclats de rire de jadis , fasciné par le son de sa voix si particulière , légèrement " exotique ", plaisante , comme autrefois ?

Malgré cela , en dépit de la tendresse et des attentions de sa voisine , l'homme n'arrêtait pas de se plaindre intérieurement , remuant de noires pensées .

" L'acuité de mon intelligence , la puissance de mon travail , tout cela ne servira jamais à rien ! , gémissait-il , abattu , ne cessant de se ronger les ongles .

" Elle ne sera jamais ému par ma présence , jamais !

" Comment pourrait-elle m'aimer , sanglotait-il à part soi , pensant apaiser son coeur , sûr , en tout état de cause , de cette certitude ?

" Et moi , pourquoi donc devrais-je ?...

O , you're in my heart , Virginia ! Tu vis dans mon coeur ! ( 7 )

                                Elle lui semblait si jeune encore , tellement jolie , rayonnante , et dans la force de l'âge !

Bien plus naturelle , plus " vraie " que tous ces portraits qu'il avait fait d'elle en nombre , inspirés de souvenirs de jeunesse , de vieilles photos , témoignages surannés des brefs moments passés ensemble .

                                ... Il n'avait pourtant presque jamais rien écrit , songea-t-il peu après .

Sinon , de " petites choses " montrant seulement qu'il était un jeune homme plein de fougue , et qu'il cherchait sa route ; quelques lettres d'amour , des poèmes enflammés , sans queue ni tête , pour sa " bien-aimée " .

Bref , des " trucs " sans  valeur , insensés ,  qu'il jugeait aujourd'hui sans aucune complaisance , avec sa froideur d'adulte .

                                " Dansez-vous toujours , lui demanda-t-il sans paraître attendre de réponse , d'un ton qui se voulait rempli d'indifférence à son égard ?

" Vous rappelez-vous cette nuit magique , dans les Alpes , je crois ? , feignit-il de s'enquérir auprès d'elle avec une légère effronterie .

N'était-ce pas votre anniversaire ?

" Eh bien , lui répondit-elle , hésitante . Il y a si longtemps !

                                La surprise , tel un incendie dans un ciel d'azur , fit davantage étinceler le bleu-vert de ses yeux :  les siens , lorsqu'il s'y fixèrent , ne resistèrent pas à leur force éclatante , magnétique !

" Tu sais , se reprit-elle avec grâce , ayant enfin reconnu la force d'un véritable amour , nous étions jeunes dans ce temps-là .

Sans réfléchir , elle avait mis sa joue contre le front de son ami . Elle lui tenait fortement le bras .

Puis , d'une voix remplie de fièvre , d'émotion :

" Je n'ai rien oublié de nos chaudes étreintes ... de cette soirée magnifique à la belle étoile , de notre longue promenade à travers le village assoupi sous la neige !

J'avais même failli tomber , rappelle-toi !

Il se crut heureux du résultat de sa hardiesse . Elle poursuivit son babillage .

" ... Et notre vie à Paris , tous les deux ! nos folles virées dans Montparnasse !

Elle le pressait encore plus .

" Et toi ? Ton boulot d'écrivain ?

Tu vis à New-York ? C'est étrange , c'est la ville de ma mère ... Si tu savais , Roll , j'ai tellement voulu t'écrire , mais j'ignorais ton adresse ...

                                En peu de temps , la mignonne était devenue gaie comme un pinson !

La faire taire n'eut plus été possible .

 

  ( à suivre )

 

 

                                      ___
                                           
                                           
                                            Notes



 1 -
Le " Danieli " , célèbre hôtel de Venise .

 2 - Sir Edward Burne-Jones ( 1833 - 1898 ) et Dante Gabriel Rossetti ( 1828 - 1882 ) , Peintres préraphaélites anglais .

 3 - " Souvenirs De La Vie Du Paradis " ( 1946 ) , par Georges Duhamel  ( 1884 - 1966 ) , membre de l'Académie Française .

 4 - Mort à Venise ( " Der Tod in Venedig " ) , 1913 , nouvelle de Thomas Mann ( 1875 - 1955 ) , Prix Nobel de littérature 1929 .

 5 - " Ich wandle nach der Heimat , meiner Stätte "  extrait de " Le Chant De La Terre , L'Adieu " ( Das Lied von der Erde , der Abschied ) , 1912 , par Gustav Mahler ( 1860 - 1911 ) .

 6 - La Vallée Heureuse ( " Das Glückliche Tal  " , Mortgarten , 1940 ) , Où Est la Terre Des Promesses ?  ( Alle Wege sind Offen ) , récit d'un voyage en Afghanistan avec Ella Maillart ( 1939 - 1940 ) , oeuvres de Annemarie Schwarzenbach  ( 1908 - 1942 ) .

7 - " Virginia " , poème de Dan Ar Wern ( Auberive , 7 ) .

                                      ___

 

DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 10 - La Terre De Nos Promesses ( 2 ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - AL LIAMM 348 ( février 2005 ) . " Auberive " , Copyright 2006 .

Ecrit de décembre 2001 à novembre 2002 .

Traduit du breton par l'auteur .

                                      
                                              ___




Tableau :
" Ghirlandata " ( 1873 ) de Dante Gabriel Rossetti .

 

 

                                                                                           

 

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Dimanche 25 juin 2006


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AUBERIVE
( 10 ) 

        

LA TERRE DE NOS PROMESSES ( 1 ) 

(Suite de " Celui qui Passe " )

 

  Pour Annemarie Schwarzenbach

 


" Réjouis-toi ! Regarde le lieu parfait dans la place de l'éternité du temps de vie ! " 
  Inscription sur la tombe de Nébamon , règne de Djehoutimes / Thoutmosis IV , 14è siècle avant J.C .

 " ... J'aime les nuages ... Les nuages qui passent ... Là-bas ... Là-bas ... Les merveilleux nuages !  " 
  Charles Baudelaire
( 1821-1867) - " Le Spleen de Paris , L'Etranger " .

                              

 

                                      1 - ... A travers le hublot , l'océan des nuages gris et roses colora l'immensité sombre de l'atlantique , s'irisant des éclats d'or du soleil qui émergeait peu à peu au-dessus de l' horizon .

Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un jour incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse , attendue depuis si longtemps .

C'est avec une grande surprise qu'il la vit réapparaître ...

                                " Etrange de vous voir ... avec ce livre ! , bredouilla-t-elle avec peine . Il me plaît aussi beaucoup , poursuivit-elle après un instant de silence ...
La jolie fille , par la suite , sortit de sa stupeur , avec le dessein caché de masquer son émotion par un discours rapide .

" ...Je me souviens que Carson avait une bonne amie , Annemarie Schwarzenbach ... "

" Une amoureuse , plutôt , coupa-t-il d'une voix faible et timide , rougissant de honte , dont on disait " qu'elle promenait sur cette terre son beau visage d'ange inconsolable " . ( 1 ) Une femme qui aurait passé pour extraordinairement belle si elle avait été un garçon " reconnaissait Thomas Mann , l'Enchanteur .

Ces derniers mots la firent rougir . Visiblement , son esprit se troublait , parce qu'elle lui avait , trop vite , derrière un flot bouillonnant de paroles , dévoilé le fond de son coeur .

                                " ... J'ai lu ça , moi aussi , lui avoua-t-elle au bout d'un moment , gênée .

Sa petite voix claire , comme faible et vaincue , cherchait à rire .

Elle ralluma en lui , au-delà du chagrin , le souvenir enflammé d'une jeunesse insouciante , avec son cortège d'images défilant soudain dans sa mémoire à toute vitesse !

Il l'avait enfin reconnue .

Son émoi le fit tressaillir ...

 

 

                                       2 - Il se revit , skiant auprès d'elle , à Villeneuve , sur la neige de leur " Montagne Magique " ( 2 ) , au-dessus des " merveilleux nuages " ( 3 )...

Dans son coeur , vibraient encore ses paroles enjouées :

" Je m'appelle Virginia Richmond ... Nous venons , je crois , d' Irlande , ou du Pays de Galles ... Mais , selon mes parents , du sang français coule aussi dans mes veines ! 
Très vite , songea-t-il alors , tant elle semblait vive d'esprit !

                                Puis , comme pour illustrer cette brillante ascendance , elle s'était élancée dans la pente à vive allure , telle une flèche , le laissant sur place en riant de lui de ce même rire qu'il venait d'entendre . 

" Salut , bienvenue chez toi ! ( 4 ) .

Elle s'était mise , avec humour , à fredonner un vieux chant gaëlique :

" Mille bienvenues ... Sur les sommets ! ... Dans le ciel ... ( 5 ) .

Et , comme d'habitude , il avait souffert " mille peines " pour la suivre .

                                Il ne pouvait s'empêcher d'être ému , de sourire parfois , pensant à elle , à tous ces bons moments du passé ...


( A Suivre )

                                     

                                       ___

                                     Notes



 1 - Propos de Roger Martin Du Gard , cité dans le livre de Josyane Savigneau , " Carson McCullers , Un coeur de Jeune Fille " , Stock , 1995 . 

 2 - " La Montagne Magique " ( Der Zauberberg ) , 1924 , par Thomas Mann , Prix Nobel 1929 .

 3 - " Le Spleen de Paris , L'Etranger "
       ( poèmes en  prose de Baudelaire ) .

4 -  " Oro , se do bheatha 'bhaile ! "
        Chanson traditionnelle irlandaise .

5 -    Mile failte romhat ...Thuas ar an ard !... Sa spéir ... 
        Mots gaéliques .
 

 

                                 ___

 

                                       

 

DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 10La Terre De Nos Promesses ( 1 ) - Décembre 2001 / Novembre 2002 - Nouvelle parue dans AL LIAMM 348 ( Février 2005 )- Tous droits réservés / pep gwir miret strizh / All rights reserved - Traduit du breton par l'auteur . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                 ___

 

 

                         images-montagne.jpg

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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