

Premier Cercle : A la Pointe du Jour ...
Le Passeur des Mondes ( VII )
Deuxième Partie
/ L'Accomplissement /
" Les idées qu'il s'était faites du voyage n'avaient pas été accompagnées de
l'impression étrange qu'il ressentait à cette heure où pour la première fois le monde de son enfance lui était brusquement enlevé et où il semblait jeté par les flots sur une rive
étrangère . "
Novalis , " Heinrich Von Ofterdingen " , I , 2
.
- Gaeltacht -
6 - Confession de Roll ( 2 )
Roll continuait sa lettre suppliante , non sans amertume .
Il relatait les circonstances de son brusque départ , de sa fuite à Paris .
" J'ai revu l'éblouissante image illuminer la pénombre des meubles peu nombreux qui m'entourent ...
J'ai cru la revoir , plutôt , tant l'illusion semblait parfaite , allongé sur mon lit de fer , dans cette mansarde mal éclairée ... "
On sentait que , malgré sa
jeunesse , il avait été marqué par la vie .
" Pourquoi , demandait-il , ne puis-je détacher mon âme de cette vision qui m'obsède ?
" Rien n'est possible , finissait-il par avouer , sans le pouvoir de l'imaginaire , sans le souvenir
de cette histoire de paradis que nous avons pourtant vécue , belle aventure enfantine sur le chemin d'un autre monde ...
" J'essaie de peindre mes nuits des couleurs de sa lumineuse beauté , mais je souffre , chaque matin , de tant de silence ...
" Toi , pâlie par les reflets de la candeur de Diane , ô Cynthie , tu es mille fois plus gracieuse ...
Tes regards se croisent avec ceux des étoiles et se mêlent à leurs rayons ... " ( 1 )
Recru de lassitude , il avait
dormi tout d'un bloc , dissimulé , bien au chaud , dans le fond d'une espèce de grange attenante où gisait un bric-à-brac d'ustensiles plus ou moins rouillés , de bicyclettes sans âge , d'outils
jugés bien trop vieux pour servir encore , et qu'on laissait là , mourir à l'abandon d'un hangar isolé .
Au chant du coq , secouant avec précaution la paille et la poussière d'une providentielle couverture , il était descendu de l'appentis surplombant le sol .
" Ma fatigue avait été si grande , en effet , que j'eus du mal à me remémorer d'un seul trait les mille et une péripéties de notre pitoyable pérégrination
...
" Mais je fus saisi très vite , expliquait-il , par une foule de vives inquiétudes : que
diraient les parents de notre escapade , où Yann se trouvait-il ? "
Soudain , ressurgit le
visage de chair translucide qu'il avait vu en rêve , " celui de notre Enchanteresse " .
" Elle ne m'était pas encore inaccessible , du moins le croyais-je , l'amie disparue , la belle promeneuse qui , plus tard , passerait sans s'arrêter le long de mes murs
défraîchis , venant narguer le dormeur insomniaque de ses charmes divins ... "
Mais , cette silhouette
fugitive , drapée des brumes du matin que le soleil dissipe d'une faible clarté , n'était-ce pas elle , encore , au milieu du lac ?
Il courut à sa poursuite , parmi les ombres , tandis que la chanson d'une grive musicienne , le cri d'un courlis , s'interpellaient , mélancoliques , dans les genêts de la lande ...
" J'avais faim .
Distinguant une petite lueur d'espoir à l'aile gauche du château , je me précipitais , pensant trouver là de quoi satisfaire aux besoins naturels qui assaillaient mon
corps famélique . "
Pourtant , ce n'était pas
le moment d'entrer dans la cuisine : une vieille femme en coiffe s'affairait aux fourneaux .
" Je remarquais , sur la table-huche , une grosse miche de pain de campagne qui aurait fait mon affaire , ainsi qu'un pot de grès rempli de lait fumant .
Les " gâteaux " , qui décoraient le buffet-vaisselier breton , donnèrent plus encore à mon estomac , parcouru de borborygmes significatifs , cette sensation pénible de vide
l'occupant . "
De son tic-tac , l'horloge
murale sonna sept heures .
Des bruits menaçants se mirent à résonner dans le couloir .
" Je reconnus la voix du marquis , plutôt faible , altérée . L'autre me parut narquoise , pleine de perfidie :
- Allons , soyez raisonnable , vous devez m'obéir ! Vous n'avez plus d'alternative !
Se réfugiant dans un
placard situé sous la cage d'un petit escalier de bois , Roll vit , par le trou de la serrure , un homme au teint basané , beaucoup plus jeune d'allure , et qui , d'un pas saccadé , marchait à la
suite du vieillard .
La lueur d'une bague , sertie d'almandine , à sa main gauche , frappa brutalement son regard .
- Je vous assure , dit l'étranger d'un air méprisant , que si j'épouse votre fille , ce n'est pas pour conforter le pouvoir de mon frère !
Je me moque bien de lui , sachez-le , d'ailleurs !
- Vous nous aviez promis ,
Boris , rétorqua l'autre , sur la défensive .
Une porte claqua violemment .
Tous deux s'étaient sans doute enfermés dans une autre pièce .
- Voyons , cher beau-père , vous savez ce que j'en fais des promesses ! , ricana son gendre d'un rire sardonique .
" Moi ,
je n'y comprenais rien . Mais je dois dire que , si le temps s'écoule parfois de façon trop lente , il me poussa vite à fuir ce matin-là ... "
( A Suivre )

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( 1 ) Chateaubriand ,
" Mémoires d'Outre-Tombe "
( 4e Partie , Livre 39 , 5 . )
Tableaux : " The Bridesmaid " ( 1851 )
John
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" In the Orangery " ( 1879
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Charles-Edward Perugini ( 1839 - 1918 )