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AUBERIVE ( 2 )
La Rencontre
à C... ( ma première épouse, d'origine italo-autrichienne)
" Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant, il me semble que je vous connais . "
ALAIN-FOURNIER , à-propos de " Mélisande " in " Le Grand Meaulnes " .
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Pas facile d'aligner des chiffres , ce matin . Depuis longtemps , des millénaires , je trouve cette vie longue , ennuyeuse ...
Toujours les mêmes gens , dans un bureau paisible comme une tombe . Je suis chef-comptable , quelle gloire !
Quand j'y pense ... Aujourd'hui , je n'arrive pas à fixer mes pensées , je ne peux , plutôt , les retenir.
Elles ont envie , j'en acquiers presque l'intime conviction , d'aller à l'aventure , d'errer , vagabondes , sur les toits gris humides , s'infiltrant par les vitres opaques , pour venir se rafraîchir sous les lueurs bleuâtres d'un timide soleil d'hiver qui joue à cache-cache avec l'ombre des nuages noirs en lambeaux .
Je ne suis pas très bien vu , par ici , parce que je suis le " Chef ", c'est-à-dire un type entre le directeur principal et les employés .
Qui pourrait se satisfaire d'un pouvoir imposé de l'extérieur , même à l'abri , derrière des sourires empreints de fausse prévenance , comme chacun sait le faire alentour , moi pareil aux autres ?
J'attends , dans la pénombre du jour déclinant, j'attends quelque chose d'imprécis , dont je ne puis saisir l'enjeu essentiel , à l'autre bout de la salle , si étroite , juste au-dessus du beau visage muet de ma voisine .
C'est elle qui , à moitié hypnotisée , se prosterne , gracieuse , emplie de fausse vénération , devant l'immense tas de paperasserie sans âme .
S'efforcent-ils , tous , d'afficher de si sombres , si tristes apparences ?
Parfois , je me le demande ...
Et moi ... Avec ma femme , qui n'a rien de plus à me dire que la télé , mes enfants qui , trop souvent , s'absentent , qu'on voit revenir , de temps à autre , en fin de journée , bien trop tard , vous avouerai-je , traînant après eux dans leur chambre des teen-agers débraillés , l'air étrange , à peine entrevus , qu'on ne reverra plus , d'ailleurs , par la suite ...
Quant à ceux-ci, pauvres malheureux !
Ne vivent-ils pas , cachés derrière l'emprise d'habitudes quotidiennes, la négation d'une véritable existence ?
Ils ont laissé leur conscience , à jamais sans doute , pour l'abandonner dans je ne sais quel monde invisible , mystérieux .
Ce ne sont plus que d'artificieuses machines, vides et obéissantes , travaillant comme il faut , bien sûr, et juste en face de moi .
Cauchemar monstrueux !
Comment les quitter ? Comment fuir d'ici , me rendre libre ?
Mais ce qui est inéluctable , c'est que , bientôt , l'horloge accrochée au mur jaunâtre , de son tic-tac insupportable, fera sonner midi.
J'ai une faim de loup !
Je continue d'écrire, cependant : toujours faire semblant , c'est ce qui importe ...
Grand faim que les choses changent , " faim noire ", comme on dit chez moi .
" Il est comme les chevaux de Belle-Ile-En-Terre , celui-là ! Il ne demande qu'à manger et voyager ! ", plaisantait grand-mère .
J'étais jeune , en ce temps-là , l'époque de mon mariage , un étourneau flambant-neuf , rempli d'illusions ;
naïf comme l'innocent du village , " lorsqu'il n'avait rien à souper ", figure proverbiale de mon pays . ( 1 )
Maintenant ... Je ne fais qu'attendre .
Mercredi viendra , comme chaque semaine , et dans le paquet d'innombrables lettres officielles , j'aurai hâte d'en trouver une particulière , toute bleue , toujours dactylographiée , avec un signe spécial dessus ...
Mais ce jour-là , précisément , il n'y en aura pas : je vais rencontrer Laura , aujourd'hui , douze heures trente , pour la première fois , devant le Grand Palais .
Tous les deux , nous avons rendez-vous ; j'assisterai , en sa compagnie , à l'exposition William Bouguereau .
Je sais qu'une toile lui plaît plus que toute autre , m'a-t-elle confié ,
" La
Tentation " . ( 2 )
Je n'avais jamais entendu parler de ce peintre auparavant , je dois l'avouer, j'ignorais jusqu'à son nom .
Je vis loin de l'art , trop loin de la beauté , qui , seule , peut nous sauver de nos idées les plus insignifiantes , les plus viles .
Ce sera différent , avec Laura , j'en suis sûr.
C'est une femme pleine de vie . A tout prendre , elle sera plus proche de moi .
Elle travaille pour un journal connu , et , nécessairement , pour écrire ses savoureux articles , doit-elle voyager un peu partout dans le monde .
Sur la culture , en général , elle est imbattable , beaucoup plus que moi . A lire sa prose , elle fréquente plein de gens importants dans la capitale , des hommes politiques , des acteurs , que sais-je ?...
Ce désir d'aller de l'avant - n'est-ce pas ? - stimulerait peu à peu n'importe quel coeur ramolli , devenu dur et froid comme l'acier , puis le réchaufferait .
Ce qui , bien que de nature paresseuse , confessons-le , arriva au mien !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Auberive ( 3e Cercle ) - 2 -
La Rencontre ( Ar Gejadenn , traduction française ) - 1 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All
rights reserved . Publié dans revue AL LIAMM 234 / Jan-Fev. 1986 . Pep gwir miret strizh/ Tous droits réservés. " Auberive " ,
Copyright 2006 . ( 1ère Partie )
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