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Mourir à Ermioni ( 3 )
Première Partie : Alex
III - La Reine Noire
" Est-ce que l'âme des violoncelles est emportée dans le cri
d'une corde qui se brise ? "
Villiers de l'Isle-Adam - Contes Cruels - " Vera " .
Que restera-t-il , demanderez-vous , de cette fébrile et vaine agitation de l'existence ?
Des ruines , comme à Troie , Mycènes ? Quelques tragédies de Racine parvenues à faire vivre un acteur de seconde zone , un " has been " ?
Le rôle d'Oreste vous paraîtra peut-être secondaire , et ma dispute avec Hermione , jeune comédienne que , dans une gloire passée , j'avais réussi à tirer de l'anonymat , cette mauvaise parodie de la triste tirade de l'acte IV .
Les hommes sont ingrats , diront-elles , c'est connu :
Hermione - Je veux savoir , Seigneur , si vous m'aimez .
Oreste - Ma fuite , mon désespoir , mes yeux de pleurs toujours noyés ,
Si je vous aime ?
Quels témoins croirez-vous , si vous ne les croyez ? ( 11 )
Mais c'est un bien étrange théatre que les Dieux dirigent ici-bas , mélange de drame et de comédie .
Les Moires tirent-elles vraiment les fils de notre destin , s'interroge Ariane , princesse crétoise offrant sa vie au héros d'un rêve , lui donnant en même temps les clefs de son amour et celles du Labyrinthe ? ( 12 )
Quant aux Bacchantes , ne méneraient-elles pas depuis leur lieu de débauche , énivrées de boissons délirantes , cette ronde frénétique des ridicules pantins que , pour elles , nous sommes depuis toujours voués à être ?
" Oh , combien sont doux les chants et les danses sur la montagne ,
Et la course folle ... " ( 13 )
J'avais foncé comme un beau diable sur les routes sinueuses d'Argolide à la recherche d'un souvenir de jeunesse , ayant dû tourner trop tôt mon regard vers l'indicible présence ... ( 14 )
De ma chambre du deuxième étage , un merveilleux panorama surgit soudain , le golfe de Saronique , orné d'un chapelet d'îles et d'îlots , bijoux rutilants dans leur écrin d'azur , sous ce chaud soleil d'été .
Après avoir franchi timidement le seuil de l' " Atlantis " , mon hôtesse m'y conduisit d'un sourire tout aussi lumineux .
Je crus rejoindre Olga .
Ensuite , vers le Péloponnèse , dans l'embrasement du crépuscule , on aperçut une brume rose noyant la cime des montagnes , tandis que , devant nous , dans le bois d'oliviers , la lumière s'estompant peu à peu dans le frémissement des feuilles argentines , s'en alla vers le large pour y mourir , jetant ses derniers feux sur la crête lointaine des vagues .
Je n'osais la questionner sur cette tunique de deuil et ce voile de soie rouge recouvrant ses épaules .
C'était une belle femme d'âge mûr , assez grande , qui , tout de suite , me fascina .
- Ma soeur m'a parlé de vous , me confia-t-elle d'abord dans le hall , faisant éclore du calice de ses yeux verts l'éclat d'une sombre mélancolie . Nous sommes jumelles !
J'aurais alors voulu m'excuser de mon incorrigible attitude , la veille , tant j'étais préoccupé par la pensée d'une autre .
Et sur mon balcon , j'admirais plus encore , maintenant , la beauté du spectacle grandiose , y associant la majesté de celle qui , pour moi , ressemblait à l'agonie de l'astre solaire s'abîmant dans les flots de velours noir .
Je l'aperçus d'en-haut , près de la piscine , parmi les premières étoiles piquetant le ciel , parure immaculée à son cou d'albâtre , puis au lever de la Lune blanche , tel un reflet de sa souffrance et de ses doutes , collier de pierres précieuses flamboyant au coeur de l'eau dormante ...
Elle m'y avait convié " pour m'accueillir " et " pour faire plus ample connaissance " , avait-elle précisé , donnant une petite fête au milieu de la verdure où , laissant place à l'euphorie estivale , nous nous mîmes à boire deux ou trois coupes de champagne , échangeant avec un couple de touristes suédois quelques banalités de circonstance , puis , la nuit nous enveloppant de plus en plus , nous éclipsant dans son manteau d'ombre : la conversation devint alors plus intime , plus profonde , parmi les jardins alentour , parfumés d'eucalyptus , oeillets sauvages , fleurs d'orangers ...
- Vous entendez , là-bas , le bruit de la mer , murmura-t-elle en soupirant . Ma vie est comme elle , sans doute , imperceptible et secrète , à l'image d'un lac sombre s'ouvrant sur le passé , tantôt morne répétition d'un éternel silence , tantôt renaissante à l'infini , fleur de sel effleurant l'écume sauvage au cri éclatant !
- " La douleur qui se tait n'en est que plus funeste " , lui répliquai-je alors machinalement . ( 15 )
- Vous , l'homme de théatre , vous n'avez certes pas connu l'époque où l'on jouait " Andromaque " à la cour du Tsar . Moi non plus , d'ailleurs , mais ma grand-mère bretonne , qui avait nom comtesse Pavlovska , m'en a parlé . ( 16 )
Savez-vous qu'elle me ressemblait , promenant , pour sa part , son ennui dans les jardins de Tsarkoïé-Selo ? ( 17 )
Abasourdi par de telles révélations , je fus incapable d'ajouter une quelconque parole .
- Notre chute de Troie , reprit très vite la promeneuse , fut celle de l'Empire , et longtemps j'ai choisi l'errance pour soigner mes blessures , fascinée par l'océan qui relie toutes vies meurtries par l'exil . Mais maintenant , ma patrie est ici , car je sais que rien ne reste lorsque j'écoute le rire du printemps . Je suis cette Perséphone que le souverain des eaux grises fait revenir parfois d'entre les morts : sans raison je pleure , au milieu d'une prairie fleurie de narcisses ! ( 18 )
Que répondre alors , dans ce parc enchanté où des poussières de rêve , feuilles légères et pétales de fleurs , faisaient trembler de désir l'onde cristalline d'un miroir d'eau argenté ?
Que lui répondre à la clarté mystique des étoiles , parmi les chuchotements et les rires de jeunes troupes de danseurs dont la course fugitive , imprécise , venait frôler la silhouette immobile des grands arbres noirs pliés par la brise nocturne , amenant avec eux les derniers flonflons de l'orchestre ?
Ma compagne frissonnait malgré son foulard pourpre , et je lui pris tendrement la main pendant qu'elle me racontait son enfance russe à travers l'Europe , en Suisse allemande puis à Paris .
L'avais-je un jour croisé au hasard d'une de ces soirées étudiantes , reine éphémère d'une cour que le hasard s'amuse à rassembler puis dissoudre tel qu'une gerbe d'écume , un essaim d'abeilles ?
Ma chère Olga fréquentait mon école de théatre , lui expliquai-je , mais elle n'avait d'yeux que pour un autre .
Et puis la volière , un jour , s'était dispersée ...
J'eus du mal à trouver le sommeil ce soir-là , l'abandonnant devant sa porte avec un baiser sur la joue , presque sur les lèvres , mais elle n'en souhaita pas davantage .
Ensuite , je fis un drôle de songe , imaginant que notre hôtel était une sorte d'iceberg posé sur les flots , dont les caves sanguinolentes , bâties de murs cramoisis , débouchaient par un couloir secret sur une citadelle sous-marine aux tentacules innombrables !
Dans l'obscurité , je suivis craintivement les parois rouge sombre d'un long couloir tortueux , très humide , et finis par me retrouver bientôt devant l'entrée majestueuse d'un nouveau monde extraordinaire !
Il y avait là deux " evzones " vêtus de bleu , mesurant au moins quatre mêtres de hauteur et gardant une porte en glaces de cristal transparent dont les multiples dorures figuraient tridents et dauphins lançant des flammes écarlates ! ( 19 )
Lorsqu'ils le reconnurent , ces hommes s'inclinèrent avec respect devant une sorte de grand prêtre portant une tunique de lin décorée d'un chrisme avec , sur la tête , un anneau d'or surmonté d'un URAEUS . ( 20 )
Et soudain , les battants s'entrouvrirent , dévoilant un paysage inimaginable où de grands miroirs incandescents prolongeaient à l'infini la vision d'un palais aux colonnes de porphyre scintillant de mille feux , centre d'une ville immense avec ses canaux , ses artères bordées d'arbres gigantesques poussant sous des voûtes inaccessibles !
Mes yeux se mirent en quête avant d'apercevoir en son temple Tanis , notre souveraine , portant bien haut la coupe en or massif , habillée d'une longue robe en satin noir , serrée , à la taille , d'une écharpe aux couleurs de sang !
- Je te salue , Horiosis , miroir d'Hathor , oeil du grand Sirius , lança -t-elle au Pontife ! ( 21 )
Que tous les dieux et déesses tournent leurs coeur vers toi , mon ami , et que ma fille ramène enfin la Pierre de Baal au trésor de nos pères !
- Je te loue , ô Grandeur , lui répondit l'autre , toi qui vis selon le juste et le vrai !
Accorde-moi la grâce de te relire le Grand Livre ! Tu n'ignores pas les dates fatidiques ! Nous savons qu'Il viendra du Nord , comme un tonnerre , le traitre , et que rien ne pourra Lui résister !
Mais si Antinéa , par son amour , pensait conjurer le sort funeste , c'est inutile !
Nous devrons tous , hélas , fuir bientôt notre sanctuaire englouti ! ( 22 )
Alors je vis rougir la face de la Reine noire , je vis Héléna dévorée par la haine , prête à immoler son sacrificateur !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Mourir à Ermioni - III - La Reine Noire - Novembre 2010 - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " Mourir à Ermioni " , copyright 2010 .
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Notes :
11 - " Andromaque " ( acte IV , scène 3 ) .
12 - Les Moires : divinités grecques du Destin .
Ariane , fille de Minos , roi de Crète , veut faire sortir Thésée du Labyrinthe si le jeune athénien , destiné à devenir victime du Minotaure , consent à l'épouser . Mais celui-ci oubliera sa promesse ...
13 - Les Ménades ou Bacchantes , célébrant les mystères de Dyonisos-Bacchus , étaient des femmes rendues délirantes par le vin .
14 - Orphée , voulant arracher sa fiancée du royaume des Morts , voyagea vers l'Hadès , mais se tournant trop vite ( il avait promis de ne pas la regarder ) perdit Eurydice .
15 - " Andromaque " ( acte III , scène 3 ) .
16 - Anna Pavlovska , soeur jumelle de Morgane ( c/f : " La Demeure Enchantée " , 3è Partie ) .
17 - Palais des Tsars ( Saint-Petersbourg ) .
18 - Perséphone , attirée par une fleur merveilleuse dans le royaume de la Nuit , perdit à jamais son insouciance et sa gaîté .
19 - Gardes militaires grecs .
20 - Nom grec du cobra porté en Egypte par les pharaons .
21 - Sirius , ou Chien d'Orion , a profondément marqué la culture égyptienne .
22 - C/F : " La Demeure Enchantée " ( 5è Partie : L'Île Fabuleuse ) .
Tableau : " Vanity " ( 1907 ) , par Frank Cadogan Cowper ( 1877 - 1958 ) .
" Le sanglant cérémonial du sacrifice se poursuit dans nos rêves , dans notre subconscient résonne l'écho des cris qui montent de l'autel primitif , et la flamme qui dévore la victime continue à jeter ses lueurs vacillantes . "
Klaus Mann - Le Tournant / Der Wendepunkt , ein Lebensbericht - 1942 .
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