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Dimanche 4 mai 2008

AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 6 )

pour Gustav Mahler ,
en souvenir d'
Herbert Von Karajan


" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler , Symphonie n° 2 , " Résurrection " .
( Auferstehungssinfonie )

 

Deuxième Mouvement


- II -
Balade à Berlin
               Triste , Doloroso




" Qui veut savoir ce qui est beau ,
  et qui peut l'enseigner
? "
   Caspar David Friedrich




                                            
                                             
11 -  Le lendemain de ce jour lumineux , la ville toute entière , théatre d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée .
Dès l'aube , une pluie fine et persistante avait envahi d'une grande tristesse rues et perspectives .
Le visiteur , gagné par sa mélancolie , crut percevoir alentour un champ de ruines laissé derrière elle par la guerre , évoquant si bien le chaos de sa propre vie .
                              Il s'était mis à boire , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ...

                              12 - Une fois de plus , la veille au soir , il n'avait pu supporter de rester seul après l'enchantement de la fête .
L'extase indicible que l'oeuvre avait d'abord fait naître en lui , avait mué peu à peu son élan mystique en fièvre incendiaire .
Cédant à l'habitude , il avait préféré la marche , rentrant à pied de l'église , " afin de réfléchir " , dit-il , énivré par la douceur printanière , et peut-être par cette idée si particulière de l'excitation , qu'il nommait " frémissement de l'existence " .
Lorsqu'il se retrouvait " vidé " par son travail , elle lui servait souvent de prétexte à l'irruption de forces bien ténébreuses .
" Comment y résister , d'ailleurs ? " , demandait-il , chaque fois qu'il voulait rassurer sa bonne conscience des vertiges de la nuit .
" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons " , chante le poète . ( 17 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .

                               Il aurait pourtant tout laissé tomber pour la rejoindre , songea-t-il .
Fuir à tout jamais cette bête malfaisante vivant en lui comme une voleuse , dans les plaies sanglantes qui défiguraient sa chair meurtrie , c'eut été son voeu le plus cher !
                               Mais au coin d'une ruelle obscure du quartier chaud , l'homme fut heureux de revoir encore ce bâtiment grotesque , constellé d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" Der Blaue Engel " , cabaret berlinois rempli de bière et de jolies filles ! ( 18 )
                               Vêtu d'un smoking impeccable , un petit homme replet vint vers lui pour l'accueillir , comme de coutume .
Il fit l'effort , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , de parler dans sa langue :
" Bienvenu , Monsieur Kervern ! Quel honneur ! Soyez ici chez vous ! "
                               Fred aimait bien boire du champagne . Il appréciait la beauté sauvage du Music-Hall , autant que le spectacle des danseuses nues .
Mais ce soir-là , il sentit que la propre musique de son coeur l'entraînerait plus loin que ces plaisirs faciles du défoulement de l'ivresse collective .
Il avait besoin de la complicité du bitume , il le savait .
La dureté du caniveau , ses odeurs fétides , rassurantes , selon lui , seraient , en fin de compte , son seul refuge .
                               Après quelques verres , titubant sous les lueurs pâles du clair de lune , trempé d'une récente averse , il entreprit , tel un animal , de renifler la puanteur âcre des trottoirs .
Quelque " Lili Marlène " , bariolée de maquillage , ornait une porte cochère de sa présence raccoleuse , et s'avançant vers le Maître :
" Tu viens , chéri ? Komm zu mir ... Ich bin Lola . "


                               Il se mit à rire soudain comme un fou devant cette sauvageonne .
Etait-ce parce que l'ange déchu , pitoyable et provocante créature , possédait une certaine ressemblance physique avec celle qui avait su faire trembler sa conscience mourante , et , tel un nouveau miracle de " Tannhaüser " , ébranler les anciennes certitudes d'un pauvre maestro de province , digne seulement , ricana-t-il en son for intérieur , d'une minable opérette ? ( 19 )
                               Une ritournelle obsédante , tutoyant la grisaille comme une sale éclaboussure , lui trottait dans la tête .
" La pluie tombe sur l'homme de l'an passé ... " ( 20 )
                               Il avait rêvé de Bethléem la pure , et , tel un pauvre diable , il traînait maintenant dans les cloaques de Babylone , dans les bouges de la nouvelle Philadelphie ...
                               Il se mit à douter de toute son oeuvre , de la valeur de sa vie , qu'il jugeait dérisoires , celles d'un vulgaire histrion , dans un décor de carton-pâte ...
                               Comment ne pas céder ?

                               Lorsqu'il reprit sa route vers l'hôtel du " Tiergarten " , il lui parut que toute la noirceur du ciel , encombré de nuages menaçants , lui posait sans répit les mêmes questions lancinantes . 
Depuis des lustres , celles-ci minaient son équilibre et sa santé .
Pourquoi , se tortura-t-il avec angoisse , étant convaincu , cependant , de l'horreur de la réponse , ai-je tout fait pour briser le mariage de mon frère , en épousant sa femme que je n'aimais pas ?
Pourquoi me suis-je tant réjoui de son départ pour l'Amérique ? ( 21 )
                               Il ne savait plus maintenant s'il aimerait Lola , la belle plante vénéneuse , insouciante , ou bien Marieke , l'aveugle , la toute pure ...
Quant à Alexandra ? La soeur si parfaite ...

                               Peut-être éprouvait-il , après tout , ce qu'avait ressenti l'Empereur Guillaume II , l'heure étant venue de la défaite ? ( 22 )
                               La pièce était jouée , désormais , l'oratorio funeste d'une existence naufragée .
L'acteur principal , accablé par le poids du Destin , ne se produirait plus jamais sur la scène .
Chaque goutte meurtrière transpercerait son crâne dénudé d'un coup de poignard , forçant le vaincu à venir s'asseoir , à s'écrouler sur le banc des coupables . 
Puis il avouerait tout , malgré l'eau ruisselante qui dégoulinait de son visage aux traits immobiles de mort-vivant .
                               Fred Kervern se sentit perdu , pleurant à chaudes larmes .
Le vent seul , impitoyable , de ses bourrasques assassines mouillées de tempête , aurait su le comprendre , et , cruellement , hurlait sa réponse ...


( A Suivre )

 
Photo :
Megan Ward
( Lola )


                                      ___


DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 6 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Traduit du Breton par l' auteur - Version française / E Galleg . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                     
___
Notes :

17 - Stefan Zweig
, " Sonnet " .
18 - " L'Ange Bleu " , affiche du film de Joseph Von Sternberg ( 1930 ) , avec Marlene Dietrich .
19 - " Tannhaüser " , opéra de Wagner créé en 1845 .
20 - " Last Year's Man " , chanson de Leonard Cohen , copyright 1971 , Stranger Music , Inc. New-York / Sony-ATV Music Publishing Canada Company . Version française de Graeme Allwright . All rights reserved .
21 - cf " La Rencontre " , " Celui Qui Passe " , Dan Ar Wern .
22 - Wilhelm II. Von Preussen ( 1859 - 1941 ) , Empereur ( Kaiser , 1888 - 1918 ) .

                               
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Lundi 21 avril 2008
AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 5 )

pour Gustav Mahler ,
en souvenir d'Herbert Von Karajan


" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n°2 , " Résurrection " .
( Auferstehungssinfonie )



Deuxième Mouvement


- II - Balade à Berlin
            allegro con spirito

" Qui veut savoir ce qui est beau ,
   Et qui peut l'enseigner ?
 "
Caspar David Friedrich


    10 - Elle lui parut très belle , coiffée à la garçonne , avec son minois d'ange descendu sur la Terre et ses fines lèvres d'où émanaient les purs accents d'une musique d'outre-monde .
" Quelqu'un peut-il me conduire jusqu'à la porte ? "
Il se rappela qu'il y avait sur son bureau un portrait de Perugini lui ressemblant . ( 8 )
" J'ai reconnu votre présence , monsieur , grâce à un murmure dans la foule ... Vous êtes le grand chef d'orchestre , n'est-ce pas ? , lui demanda-t-elle , rougissante lorsqu'il tendit la main .
                         Puis il se vit paralysé par la peur , n'osant lui poser cette  stupide question : lorsqu'on est aveugle , pourquoi venir à une exposition de peinture ?
" Je n'y vois presque plus moi-même ... , lui répondit-elle sans l'entendre , anticipant simplement son attente , et captant sa pensée .
" ... mais je vous apprendrai à voir " , se décida-t-il à ajouter sans réfléchir , paraphrasant d'un souvenir mécanique le vieux roi , dans " Mélisande " ( 9 ) .
                         Ils se promenaient maintenant dans le parc , et , malgré la pesanteur du premier silence , comme s'ils se connaissaient depuis longtemps , bras-dessus , bras-dessous ...
La jeune fille tenait pliée sa canne blanche , cachant son trouble avec peine . 
                         " Vous vous intéressez au Romantisme ? , commença-t-il avec précaution .
" Disons , pour simplifier , que c'est un poème de Byron qui m'a conduit vers Friedrich , répliqua-t-elle , souriante . ( 10 )
Elle parlait d'une voix blanche , faible , avec une certaine lenteur , de la timidité .
Sa démarche gracieuse et son attitude craintive lui évoquaient celles d'une biche apeurée .
" Chez moi , dans les Vosges , poursuivit-elle avec embarras , certains paysages mystiques de cloître en ruine ou de cimetière abandonné m'ont fait penser aux siens .
D'ailleurs , ce personnage dans la montagne ... , balbutia-t-elle encore , je trouve ... euh ... Il vous ressemble , n'est-ce pas ?
                         Le visage de l'adolescente s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large . Elle avait réalisé trop tard son audace , et ne savait plus maintenant comment se faire pardonner .
" C'est une telle surprise de la Providence ! , lui lança-t-elle avec fougue , vous êtes célèbre ! L'élève de Paul Le Flemm ! ( 11 )
J'étais dans les choeurs de " Manfred " lorsque vous avez dirigé , ici , l'opéra de Schumann . Quel musicien ! C'est mon préféré , avec Liszt ... et vous , bien sûr . " ( 12 )
                         Ce rajout de dernière minute , songea-t-il avec malice , elle avait cru devoir le faire pour essayer , sans doute , d'atténuer sa maladresse .
Quant à lui , il aimait tellement la musique de ses paroles , qu'il n'imaginait plus devoir interrompre cette stupéfiante partition , dont le livret montrait tant d'élégance et d'imprévu .
                         Le compositeur se rendit compte avec émoi , qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice , il avait
laissé de côté cette belle âme sans la voir .



Cela lui arrivait de temps à autre .
C'était un reproche favori de sa femme , qui l'accusait souvent de fuir le monde et d'ignorer la vie de ses semblables .
Mais , se défendait-il plutôt , n'était-ce pas elle , petite bourgeoise , qui vivait dans une tour d'ivoire parisienne , élitiste ?
Et  cette attaque , après tout , n'était-elle pas qu'une manifestation de rage contre l'indifférence de son compagnon ?
" Mademoiselle , je suis confus , se mit-il à bredouiller , comme s'il venait de comprendre avec un peu de retard , cet impérieux désir naissant de lui faire des confidences .
" Mais non , je ne suis pas celui que vous croyez , cette idole hors d'atteinte , - " ce Phénix dans les nuages " - , comme ils disent ...
" Je suis quelqu'un de très banal ... Pardonnez-moi . "
                         De prime abord , cette déclaration surprenante ne parut pas la faire ciller .
Mais elle tourna légèrement la tête , et d'un geste gracile ensuite , ôta ses lunettes rondes qui , derrière le noir d'un verre fumé , cachaient deux grands yeux clairs comme l'azur .
" Aujourd'hui , c'est " la Symphonie Pastorale " ! , lui lança-t-elle d'un air ironique . ( 13 )
Elle respirait l'air à pleins poumons .
L'éblouissement de son sourire exaltait toute la beauté de son corps d'adolescente . 
                         Elle semblait goûter ce moment de bonheur inouï , comme énivrée par le sentiment général d'une résurrection grandiose des forces de la Nature !
                         Fred restait sur la défensive .
Il était évident qu'elle avait quand même réussi à le libérer de certaines inhibitions .
Quel paradoxe de la Destinée ! , réfléchit-il .
Auprès d'elle , il se trouvait bien . Même s'il n'avait plus l'âge des amours collégiennes , cette jeune fille d'apparence banale était parvenue en quelques mots , par son charme , sa délicatesse , à réchauffer le coeur usé d'un artiste , à comprendre sa solitude .
                         " Vous savez , je vous connais , j'ai tous vos disques dans ma chambre ... Et , je vous joue tous les jours , sur mon piano ... " , lui confia-t-elle soudain , tirant , comme une gosse dévergondée , sur la manche de sa veste .
Venir à Berlin ... pour qu'une aveugle vous rende la vue ! , songea-t-il en guise de réponse . Une brulûre de Soleil , telle serait la marque indélébile que cet instant magique laisserait dans sa chair . Pour toujours .
                         " Bientôt , je dois m'en aller . Ma soeur vient me chercher . 
Ce terrible aveu le cloua sur place .
                         Il faudrait donc laisser s'échapper celle qui , l'espace d'un instant , lui avait déchiré un coin du ciel , transfigurant sa pauvre vie .
Il se pressa plus fort contre elle , avec la crainte qu'elle ne juge déplacé cet élan .
Bien au contraire , elle saisit spontanément sa main pour la réchauffer contre sa poitrine . Il eut pu compter les battements de son coeur à la vitesse des pensées fébriles d'un homme amoureux .
" Venez , ce soir , à l'église " Maria Regina Martyrum " . ( 14 )
" Nous nous y retrouverons dans la crypte , aux pieds de la Femme de l'Apocalypse .
Savez-vous qu'il y aura Louis-Ferdinand de Prusse , l'héritier des Hohenzollern , un artiste émérite
? " ( 15 )
                         Elle lui expliqua encore qu'elle était étudiante en théologie dans une école spéciale où l'on pratiquait , de plus , le chant d'église . Elle y jouait parfois les apprenties " soprano " . Mais , l'année scolaire se terminant , son retour en Alsace aurait lieu après cet ultime concert donné par les élèves de l'établissement .
" L'Offrande Musicale " figurera au programme ! , ajouta-t-elle avec entrain . ( 16 )
" Une musique divine , s'efforça-t-il de conclure sur un ton de forfanterie , avec un semblant d'humour noir qui , réellement , lui faisait mal .
Il aurait tant voulu l'étreindre avec fièvre !
 

Il n'en eut pas  le temps .
                         " Je vous présente Marieke Von Braun , claironna la nouvelle venue , triomphante !
Elle lui ressemblait , à l'évidence . Mais tellement différente . Si parfaite , un peu plus âgée , plus grande , sportive , extravertie ... C'était Alexandra .
On aurait dit un couple de tourterelles , deux jeunes colombes , qui allaient prendre leur envol , après avoir frôlé de leurs ailes graciles , juste un moment , ce lugubre royaume des ombres ...


( A Suivre )

                                      ___

DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - 13 - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 5 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version française /
E Galleg - Traduit du Breton par l'auteur . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                     ___
Notes :

8 -
Charles-Edward Perugini ( 1839 - 1918 ) , " Study in Chalk " .
9 - " Pelléas et Mélisande " ( Acte II , Scène 4 ) , opéra de Debussy ( 1862 - 1918 ) , sur un livret de Maurice Maeterlinck ( 1862 - 1949 ) . Créé en 1902 .
10 - " Manfred " , drame en vers de Lord Byron , publié en 1817 , qui inspira Schumann .
11 - Paol Ar Flemm / Paul Le Flem / ( 1881- 1984 ) , l'un des plus célèbres compositeurs bretons .
12 - " Manfred " ( 1852 ) , opéra de Robert Schumann ( 1810 - 1856 ) , d'après un poème de Byron .
13 - Symphonie n°6 , de Beethoven , dite " Pastorale " , composée entre 1805 et 1808 .
14 - " La Femme de l'Apocalypse " , sculpture de F. Koenig , dans l'église " Maria Regina Martyrum " , construite en 1963 en mémoire des victimes du nazisme .
15 - Louis-Ferdinand de Prusse / Von Preussen / ( 1907 - 1994 ) , petit-fils du Kaiser Wilhelm II. , violoniste et pianiste de talent , compositeur .
16 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Johann-Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) , sur un thème de Friedrich II. der Grosse ( 1712 - 1786 ) .


Photos
 :
Kate Winslet ( Marieke )
Mariette Hartley ( Alexandra )



Tableaux :  " Study of a Woman's Head  for Charity
William Bouguereau
                    " Study in Chalk
Charles-Edward Perugini
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Jeudi 17 avril 2008
AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 4 )

 pour  Gustav Mahler ,
en souvenir d'
Herbert Von Karajan

" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n°2 , " Résurrection "
( Auferstehungssinfonie )

Deuxième Mouvement


- II - Balade à Berlin


 




andante misterioso

"
Qui veut savoir ce qui est beau ,
  Et qui peut l'enseigner
? "
Caspar David Friedrich


                8 - Tandis qu'il aspirait , avec ardeur et crainte , à la vie éternelle , comme un petit papillon prenant timidement son essor au sortir de la chrysalide , l'esprit de Fred ressentit une vive douleur par intermittence .
Il était obsédé par d'horribles visions , chacune d'elles s'effaçant pour faire place à d'autres , plus effrayantes .
Les souvenirs semblaient lui revenir d'une manière impitoyable , bien plus tangibles que dans l'autre monde , celui où il pouvait encore s'arranger avec les largesses d'une conscience aveugle .
                            Devant lui , parmi les étoiles scintillantes , l'oeuvre de son maître Wagner inscrivait en lettres de feu la réponse musicale d'un génie aux bassesses de l'âme humaine .
" Ce devrait être une immense cathédrale , tout autour " , songea-t-il .
Et , comme un " Vaisseau Fantôme " , elle s'élancerait aussi vers les frontières du firmament ! " ( 3 )
                            Le coeur du héros , sacrifié à l'autel de la gloire , battait à l'unisson de la salle des machines . La nef spatiale épousait les formes du fameux théatre de Bayreuth , que l'architecte Otto Brückwald avait terminé en 1872 sur les conseils du musicien .
                            Mais , ne serait-il pas condamné à l'errance des incertitudes mortelles , ce téméraire capitaine ayant osé défier la tempête soulevée contre lui par le Dieu Tout-Puissant ?

                            " ... Mon enfant d'Irlande , où traîne ta vie ? ( 4 ) , se mit-il à fredonner , narguant la force victorieuse du Soleil qui rayonnait comme " L'Or du Rhin " sur les belles avenues rectilignes , bâties de magnifiques palais .
                            La ville reconstruite offrait à l'artiste ses plus beaux sourires , confortant sa puissance créatrice , et le rassurant .
Ne croyait-il pas posséder en lui cette capacité à recevoir une manne providentielle plus ou moins dévastatrice , et , disaient certains critiques , " susceptible de pénétrer toute la substance de son être , de le faire triompher par une espèce de miracle dépassant sa propre conscience , des gouffres obscurs du renoncement , de la mort , qui empêcheraient tout autre d'accéder à la vision divine ( ... ) " ?
                            " Nous ne sommes pas maîtres des flots brûlants de l'âme " , pensait-il , comme Zweig , dans une étude que celui-ci avait consacrée au père de " Jean-Christophe " , modèle de tant d'adolescences révoltées du début du 20è siècle , et qui , à l'époque , avait su nourrir chez les jeunes l'idée fondamentale du triomphe de l'intelligence artistique , en fin de compte , sur la platitude et la médiocrité . ( 5 )
N'était-ce pas cette lecture enthousiaste qui l'avait conduit , chaque jour davantage , à l'amour du piano , à sa connaissance parfaite , au prix d'un travail assidu ?
En outre , avant d'aborder , plus tard , la direction d'orchestre , il avait enrichi sa palette instrumentale et sa virtuosité en jouant du violon .
                             Sa mère , pianiste fort connue , devint par la suite professeur de musique à Brest .
Elle sut lui inculquer les rudiments de l' art .
Pendant les vacances , l'enfant séjournait chez son oncle maternel , vieil érudit possédant une belle demeure non loin du château de Comper .
                             Il y avait là une imposante bibliothèque de campagne .
Alors , que ce soit à l'ombre d'un vieux chêne ou dans le secret d'une chambre solitaire , sous les lambris d'une mansarde , ou bien encore au coin de la grande cheminée , dans la pièce commune , ornée de somptueux tableaux d'époque figurant l'histoire de Viviane et de Merlin l'Enchanteur , le gamin pouvait , au fil des pages d'un manuscrit du Moyen-Âge , laisser librement vagabonder son imagination , puis se mettre à rêver qu'il était enfin redevenu un moderne Chevalier de la Table Ronde ...


                             9 - Il devait être aux alentours de midi trente , lorsque notre promeneur vit les jardins et parterres de la reine Sophie-Charlotte s'offrir à lui , vrai cadeau des Dieux de la Nature , avec le flamboiement du ciel qui mêlait sa lumière argentée aux visages d'ange ou de nymphe des délicates statues de marbre , irradiant leurs multiples jeux d'eau . ( 6 )
                             Il s'engagea dans l'aile " Knobelsdorff " , la tête fiévreuse , et craignant , peut-être à cause de cette éblouissante luminosité , le poids des souvenirs trop sombres .  
                             C'était une exposition consacrée au grand peintre dont sa femme raffolait , Friedrich .
Et comme on fêtait bientôt l'anniversaire de celle-ci , l'idée lui vint de lui offrir une estampe , un bon livre , ou même une reproduction de sa toile favorite .
Justement , l'oeuvre dont elle râbachait sans cesse , et jusqu'à lui casser les oreilles , voici qu'elle apparut soudain . 


Cet intrépide " Voyageur devant la Mer des Nuages " dont elle avait fait mention dans un article du journal à son propos , parce que , écrivait-elle pompeusement , " ce visiteur sur la Terre , c'est un peu lui , lorsqu'il essaie , par sa musique , d'exprimer cette part crépusculaire , cet abandon dans la solitude préfigurant une extraordinaire clarté , bien plus lointaine et bien plus proche par son éclat de toute vérité intérieure , l'effusion divine ... " ( 7 )
                              Mais était-elle vraiment sincère ?
" Comment se dédouaner d'une telle mascarade ? , songea-t-il avec une certaine amertume , au spectacle de son couple déchiré .
Elle n'était jamais là . Son métier de journaliste l'entraînait aux quatre coins d'une vie par trop mondaine . Critique d'art . Quant à lui ...
                              Cette pensée fit s'assombrir encore l'apparente insensibilité de son visage .
                              Lorsqu'il aperçut celle qui s'était assise auprès de lui , le regard fixe , comme hypnotisé par l' admirable paysage , un choc profond bouleversa tout son être .
Il ne put s'empêcher de blêmir ...

( A Suivre )

                                      ___


DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - 13Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 4 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version française / E Galleg - Traduit du Breton par l'auteur . " Auberive " , Copyright 2006 . 

                                   
    ___

                                      Notes

3 -
" Le Vaisseau Fantôme " ( Das Rheingold ) , 1843 , opéra de
Richard Wagner .
4 -
 Extrait de " Tristan und Isolde " , 1859 , par Wagner . " L'Or du Rhin " ( Das Rheingold ) , 1868 .
5 - " Romain Rolland , der Mann und das Werk " ( Romain Rolland , sa Vie , son Oeuvre ) , 1921 , Stefan Zweig .
" Jean-Christophe " , roman de Romain Rolland ( 1904 / 1912 )
6 - Sophie-Charlotte de Hanovre ( 1668 - 1705 ) , deuxième épouse de Frédéric 1er ( Friedrich I. ) , roi de Prusse .
7 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer des Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer " ) , 1817 - 1818 , Caspar David Friedrich .
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Vendredi 11 avril 2008


AUBERIVE ( 13 )




Histoire d'Un Chef d'Orchestre ( 3 )


pour Gustav Mahler
en souvenir d'
Herbert Von Karajan

" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n° 2 , " Résurrection "
( Auferstehungssinfonie )


Deuxième Mouvement

- II - Balade à Berlin
Allegro con spirito

"
Qui veut savoir ce qui est beau ,
  Et qui peut l'enseigner
? "
Caspar David Friedrich




                                         5 - Il se revit avec une telle intensité , dirigeant l'orchestre , imaginant se trouver à nouveau en face de celle qui avait bouleversé sa vie .
Elle chantait devant lui , Marieke .
Son visage inoubliable revivait avec force au centre du choeur angélique . Il présentait cette ressemblance troublante avec celui de la chanteuse .
                           Ne sachant pas ce qu'elle avait pu devenir en cette  sinistre période , il se demanda sans comprendre s'il n'allait pas bientôt la rejoindre , croyant que tout serait possible , désormais , qu'elle allait vite revenir à ses côtés .
Mais l'accepterait-elle encore ?

                           6 - Il revécut en songe les heures merveilleuses passées près d'elle , au manoir d'Auberive , instants d'un bonheur fugace , dans le vieux " burg " alsacien de ses parents .
                           Ne lui reparlerait-elle pas de Novalis , l'un de ses auteurs préférés , chantre du Romantisme allemand , dont la poésie symbolique avait illuminé ses plus beaux rêves ?
De cette enfance au pays d'autrefois , baignée de fééries , de jeux enchanteurs , dans la montagne vosgienne , au milieu de la nature et des chevaux à demi sauvages , des sources cristallines ?
                           Tel Henri d'Ofterdingen , il avait en lui ce drôle de pressentiment de devoir bientôt la retrouver , comme on retourne vers sa patrie d'origine après bien des détours insoupçonnés , terme d'un long voyage qu'il n'avait cessé , en réalité , de faire vers elle . ( 1 )

                           7 - Il se souviendrait sans soute à jamais de ce jour béni de l'Ascension 1989 où , par un début d'après-midi berlinoise assez chaude , ensoleillée , il fit la connaissance de cette jeune personne .
Quelques pas dans la capitale de Frédéric II lui feraient le plus grand bien , songea-t-il à ce moment-là , et , comme il avait deux ou trois heures devant lui , il décida de se rendre jusqu'au château de Charlottenburg , tout proche .
                           C'était le matin . La journée s'annonçait belle .
Après un petit déjeuner copieux qu'il venait de prendre au " Schweizerhof " , l'hôtel en face du jardin zoologique où il avait ses habitudes , notre promeneur se mit en marche .
Il aimait tant cette ville ! Et comme les répétitions ne devaient reprendre que le lendemain dans le Palais de la République , à Berlin-Est - c'était juste avant la chute du mur - il s'était promis de tirer profit des charmes de la saison printanière , fort prisés , par ailleurs , de nombreux badauds qui , plus ou moins vêtus , déambulaient paresseusement dans les allées ombragées du " Tiergarten " .  
Quelques couples s'échangeaient de rapides baisers , tandis que de ravissantes filles-fleurs vous narguaient au passage de leur grâce méprisante , un " walk-man " collé aux oreilles .
Que pouvaient-elles s'imaginer , celles-là , se demanda-t-il , songeur , voyant   une svelte et gracieuse sylphide , puis une plantureuse et blonde Walkyrie courir après lui ?
Avaient-elles perçu cette petite lueur dans son coup d'oeil furtif ?
                           Il s'engagea peu après dans la rue du 17 Juin , qui prolonge " Unter den Linden " , passé la porte-frontière majestueuse de Brandebourg . Il pensait alors que cette escapade en Allemagne , venant à point , servirait à calmer ses sentiments de culpabilité vis-à-vis de sa femme .
                           En longeant les murs de l'Opéra , bordés de tilleuls séculaires , qui offraient leurs frondaisons fleuries et parfumées comme un baume tentant d'apaiser la folie des hommes , c'était toute la passion wagnérienne , celle du " mage de sa jeunesse " , ou du " vieil Enchanteur " , qui lui revint d'un seul coup ! ( 2 )
Ce fut comme un orage tumultueux brisant brutalement tous les ponts jetés sur les eaux noires de la Spree !
                           Et ce sombre tourbillon fit soudain renaître des souvenirs venus d'un âge trouble : avec son jeune demi-frère , il courait sur les antiques chemins de la Forêt de Brocéliande ... Le petit s'était mis à pleurer , craignant que le Roi des Aulnes , vêtu d'un vieux manteau de brouillard de Lune et d'un costume de feuilles grises , ne vienne l'emporter vers son Royaume des Ombres , comme dans la balade schubertienne ...
Il n'avait que trois ans . Mais il ne l'aimait pas , cet " étranger " qui , en venant au monde , avait fait mourir sa propre mère .
Ne valait-il pas mieux que " Lancelot " retourne vers sa Fée des Ondes , qu'il n'aurait jamais dû quitter ?
Souhaitait-il lui faire découvrir , tel un nouveau Siegfried ,   l'inaccessible trésor au fond du lac mystérieux ?
                           Ce jour-là , le destin décida que le jeune Yann Kervern fût sauvé de l'abîme .
Un passant providentiel , plongeur émérite , récupéra celui dont on dit , plus tard , qu'il avait glissé par mégarde sur les rives de l'étang du Graal , trompant ainsi la vigilance abusée de son aîné ...


( A Suivre )

                                    ___


DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - 13 - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 3 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Traduit du Breton par l'auteur - Version française / E Galleg . " Auberive " , copyright 2006 .

                   
                                               
                
Notes :

1 -
" Heinrich Von Ofterdingen " , de Novalis ( 1802 )
2 - Le " Mage de ma jeunesse " , selon Georges Duhamel , in " La Musique Consolatrice " ( 1944 ) .
" Le vieil Enchanteur " , selon Thomas Mann , in " Richard Wagner et L'Anneau du Nibelung " , Conférence prononcée le 16 Novembre 1937 dans la Salle des Fêtes de Zürich , in " Noblesse de l'Esprit " , essais , par Thomas Mann , Albin Michel , 1960 .

Tableaux : " Le Mur de Berlin " , par Guy Thiant ( 2005 ) , " Unter den Linden " , eau forte de Luigi Kasimir ( 1881 - 1962 ) . Tous droits réservés .

                                     ___

 

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
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Mardi 8 avril 2008

AUBERIV
E
( 13 )
 



Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 2 )


pour Gustav Mahler
en souvenir d'
Herbert Von Karajan

"
Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n°2 , " Résurrection "
( Auferstehungssinfonie )







Premier Mouvement
Religioso

-
I -
Notre-Dame de L'Apocalypse

" Heureuses les âmes appelées à servir le Roi des rois dans cette arche de salut , dont le Capitaine sera notre belle et douce Mère Marie . "
Mélanie Calvat , 18 juin 1877 .

                   

                      2
-  Des images , réminiscences d'un temps plus ou moins défini , se formèrent dans l'esprit de Fred Kervern .
Il se sentit mieux , comme absorbé par une lumière blanche , autour de lui .
                   Ils étaient passés par une sorte de tunnel débouchant sur la grande salle tamisée de bleu .
Combien pouvaient se trouver là , des milliers , peut-être , que la Sainte Providence avait recueillis du gouffre de la mort ?
Mais il pensa qu'il était seul , gagné tout à coup par le sommeil , tandis que l'immense aéronef aux couleurs d'arc-en-ciel , prenant de l'altitude , s'éloignait maintenant à vive allure dans les abysses de l'insondable !
C'était comme une boule de feu silencieuse , n'éclairant derrière elle que les spectres moribonds d'un monde révolu .
                   Etait-ce un effet de l'apesanteur , ou bien cette vitesse foudroyante propulsant l'engin vers de vastes étendues sidérales ?
Fred éprouva soudain la sensation que son corps se détachait de lui-même , et qu'il pouvait maintenant contempler son enveloppe charnelle comme s'il venait enfin de se débarasser d'une vieille défroque trop usée .
" La musique est une force horizontale qui se déroule dans le temps . "  
Ces paroles de Léon Fleisher , célèbre pianiste et , comme lui , chef d'orchestre , il les avait un jour entendues de sa bouche .
Elles s'imposèrent à lui , tandis que des vibrations de nature inconnue exaltaient l'élan de son âme , la transperçant de toutes parts , la touchant de leur force indescriptible . ( 4 )
Il comprit qu'il serait enfin libre , qu'il pourrait se promener à sa guise , aussi bien dans les contrées les plus lointaines de la galaxie , que dans les profondeurs les plus reculées de sa conscience . 
Il lui sembla revivre ce poème illustrant l'oeuvre de Strauss :
" ... Mon âme veut prendre son envol ... " ( 5 )
Alors , s'élevant sur la voie lumineuse qui monte jusqu'aux Portes du Ciel ... 
                    Mais les méandres stagnants de son existence , défilant comme un fleuve sombre , lui rappelèrent aussitôt d'autres réalités , tandis qu'une voix lancinante lui répétait sans cesse :
" Vous n'êtes pas à vous-mêmes , votre corps , c'est le Temple de l'Esprit . " ( 6 )
La symphonie de Gorecki , douloureuse évocation de la tristesse d'une mère pleurant la mort de son fils , lui revint en mémoire .
Ne l'avait-il pas jouée souvent , lorsque , talentueux chef d'orchestre , la critique avait salué en lui " ce génie d'inspiration mystique , transfigurant cette oeuvre d'une touche quasi-divine ?... "
Il revit l'interprète :
" Maman , ne pleure surtout pas ,
  Vierge très pure , Reine du Ciel,
  Protège-moi toujours
... " ( 7 )


                    3 - La Troisième Guerre mondiale , avec ses destructions massives génératrices de monstruosités innombrables , n'avait fait que rendre plus difficile toute expression de la Beauté sous une forme artistique . 
A moins qu'elle ne fût macabre , songea-t-il , n'était-elle point morte avec les illusions de l'ancien monde ?
                    Qu'en restait-il , sinon cette volonté farouche de survivre à n'importe quel prix , celui du sacrifice de son propre enfant , par exemple , la chair de sa chair , devenu monnaie d'échange ?
Il était convaincu que John avait souhaité la mort de sa belle-mère , par esprit de vengeance , par jalousie peut-être .
Et puis , quand on était du " Bunker ", lorsqu'on avait ce privilège , désirait-on réellement savoir ce qu'était le " No Man's Land " , à la surface , et se préoccupait-on des " Camps de la Mort " ? ( 8 )
                    Fred n'avait pas touché à un instrument depuis belle lurette .
Une blessure étrange étreignait son coeur . Il soupira .


                   4 - Poursuivant son ascension vers les sphères célestes , le voyageur sentit que cette magnificence , qui lui avait donné , jusqu'ici , l'impression de parcourir avec facilité un chemin de lumière à la recherche d'un sublime trésor , l'abandonnait .
Le sentiment d'une sollicitude maternelle , en même temps que de compréhension , semblable à l'infinité océane faisant briller davantage les étoiles scintillantes de la Voie Lactée , telles des îles d'or aux fleurs spirituelles et musicales , tout ceci avait maintenant disparu .
Un malaise inexplicable l'avait saisi .
                   Il n'arrivait plus à entrevoir que de temps à autre une faible lueur , à travers les nuages noirs du Jugement Dernier .
                   C'était au sommet d'une colline poussiéreuse et sèche , après l'interminable " Chemin de Croix " qu'il venait de gravir .
Une cruelle pesanteur avait écrasé ses épaules .
Dehors , l'Astre du matin souriait d'un air triste . 
Des perles de nacre gouttaient sur ses joues diaphanes .
La Diva de tout à l'heure s'était élancée sur la scène : 
" Qu'as-tu fait de ta vie ? , lui chantait-elle .
Et cette voix douloureuse , aux accents de " soprano " , psalmodiait encore sa plainte mélancolique :
" Mon fils , mon élu , mon bien-aimé ,
  Partage tes blessures avec ta mère
... " ( 7 )


( A Suivre ) 


   
                                     ___



DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 2 ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - 2002 / 2003 - Traduit du Breton par l'auteur - Version française / E Galleg . " Auberive " , Copyright 2006 .

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 Notes :

4 - Léon Fleisher , célèbre pianiste et chef d'orchestre américain , né en 1928 à San Francisco .
5 - L' un des Quatre derniers Lieder ( Vier letzte Lieder ) de Richard Strauss ( 1948 ) , sur un poème de Hermann Hesse : " L'Heure du Sommeil " ( Beim Schlafengehen ) , aus " Gesammelte Dichtungen " , Verlag , 1952 . Alle Rechte Vorbehalten .
6 - Saint Paul , I - Co. , VI , 19 .
7 - Henrik Gorecki , Symphonie n° 3 , opus 36 ( 1976 ) .
8 - Cf : " La Troisième Arche " ( Dan Ar Wern )


                             

              
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