Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Recherche

1 janvier 2008 2 01 /01 /janvier /2008 21:07

Jeune-20fille-20assise-61x38cm-200.jpg

 

Balade au Pays des Ombres ( 11 )

 

Teachers - Kelennerien - Professeurs 

" Are you the teachers of my heart ? "
Leonard Cohen - " Teachers "

                         


                 Julien Gracq nous proposait , dans l'une de ses oeuvres , d'emprunter le " Grand Chemin  " de sa mémoire pour y déchiffrer les méandres tortueux d'une destinée fugitive et secrète , celle d'un pauvre voyageur sur la Terre . ( 1 )
Périlleuse entreprise que celle de vouloir aller plus loin que l'apparence !
On ne sait pas pourquoi , en effet , la dramatique symphonie de " La Comédie Humaine  " présente , bien souvent , l'inachèvement comme symbole , ou symptôme , d'une faiblesse architecturale incompréhensible . ( 2 )
"
Tout meurt , l'âme s'enfuit et , reprenant son lieu ,
   Extatique , se pâme au giron de son Dieu
. " ( 3 )
               
Alors , que penser d'un tel parcours ?
               Mon âme éperdue y dessinait un rêve , celui d'un jeune homme en quête d'explications .
Tel visage du passé s'y promenait comme une ombre , et sa trace évanescente venait y mourir aussi , sur les rives incertaines d'une adolescence d'autrefois .
J'entendais sa voix particulière , dont le timbre mélancolique résonnait au travers de l'espace , au milieu du choeur plaintif des mélopées de l'immense tribu des Hommes .
J'écoutais cette petite chanson dont les tristes paroles réveillaient , parfois , la nostalgie de mon coeur .
- LUX AETERNA ! ( 4 )
Viendrait , sans doute , le temps de refaire la route en sens inverse , me dis-je , puis de la retrouver ...

                        Royaume perdu de mes souvenirs trop lourds !
Je m'imprégnais , sans le savoir , de ta présence .
Et comme ce jeune apprenti-médecin de " La Chronique des Pasquier  " , mon idole d'alors , je cherchais à te déchiffrer dans la sacro-sainte parabole des " Maîtres " ( 5 ) .

Mais q
ui étaient-ils , ceux-là ?
Sans doute ni Rohner , ni Richet... ( 5 )
Je ne ferais jamais partie de leur élite scientifique , celle des laboratoires de recherche .
                 Mon pays , c'était mon âme sauvage , ouverte à tous les vents de la jeunesse et de l'aventure , courageuse comme une caravelle solitaire à la découverte d'un nouveau monde , et terriblement incapable de comprendre cette petite route , au-dessus de la mer , que gravissait  avec tant de peine ma bicyclette , vers le sommet de la montagne.
                 Mes lectures m'entraînaient dans une nostalgie de l'ailleurs .
C'était l'époque du " Flower-Power " ( 6 ) .
Nous avions choisi le retour du Romantisme . Tandis que ceux des Beatles , à chacun de leurs disques , devenaient plus longs , mes cheveux pousseraient donc un peu plus avec les leurs , témoignage de " notre  Révolte " , manifestée par cette floraison printanière des " Sixties " ...
Je me souviens de Raoul Mille , brillant journaliste , et chroniqueur , aujourd'hui , de " Ma Riviera  " , que j'avais croisé sur sa mobylette , avenue de la Victoire , avec une belle toison sur le crâne , et de grandes mèches  bouclées tout autour . ( 7 )

                
images-beatles.jpg
Don't Let me Down ... ( 8 )

              
A la Fac de Lettres , j'essayais difficilement de mettre en pratique , auprès des filles , car j'étais timide , les théories de mon professeur , l'éminent Jean Richer , qui m'initiait aux grands mystères philosophico-religieux de Novalis et de sa Fleur Bleue , comme à la poésie hermétique de Gérard de Nerval . ( 9 )

"
Suis-je Amour ou Phébus ?... , me demandais-je , Lusignan ou Biron ?
  Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
  J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène
... 

  
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
  Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
  Les soupirs de la sainte et les cris de la fée
...
" ( 10 )

                 Je m'identifiais à d'autres garçons de mon âge , dont j'aurais souhaité gagner le coeur , imiter les gestes , m'inventant, pour exorciser cette crainte inavouée de l'autre sexe , ô combien terrifiant ,  des amitiés très pures qui n'existaient , sans doute , que dans mes rêves ...
Mais , en fin de compte , je finissais par me dire qu'ils seraient tous , garçons ou filles , bien plus accessibles dans les livres que j'aimais tant , mon refuge , et là , plus éloignés , fort heureusement , de cette force violente et terrible qui se dissimulait en moi , derrière l'usage d'une vie quotidienne routinière , avec cette angoisse impitoyable étreignant tout mon être .
Trop souvent , je me sentais comme un chien fou retenu par une laisse , coincé dans une réalité trop étrangère à " mon Amour " , et si lointaine d'un idéal jugé inaccessible .
Alors , c'était le beau visage mélancolique d'une jeune fille à peine entrevue , surgissant sur la Promenade ou dans les Collines , qui me faisait souffrir , parce que je ne la reverrais peut-être plus , que je ne saurais jamais quoi lui dire ...
              Et , tel un nouvel Ulysse , je m'élançais comme Joyce , autre sujet d'étude , à la poursuite de ma nymphe Calypso , dans le dédale des rues de la Vieille Ville . ( 11 )

 62132.jpg                                     

                 Les chants celtiques de Yeats me venaient aux oreilles , lorsque j'engageais avec flamme une discussion littéraire avec mon copain d'origine irlandaise , où lorsque je disputais les balles d'un tennis endiablé avec les frères écossais McLeod , à La Colle-Sur-Loup :
"
La beauté d'une femme est comme un frêle oiseau
  Blanc , comme un oiseau des mers
  Seul quand le jour se lève après une nuit de tempête
... " ( 12 )

                            bouguereau105.jpg           

                 " Voilà pourquoi j'aime mon paysage , écrivait Le Clézio .
"
Il ne change jamais . C'est de la terre , une ville sale et bruyante , du soleil , la mer , la brume et la chaleur ...
" Je suis chaque carré de cet espace , et ma chambre , alvéole minuscule encastré dans le domaine où je suis né , m'abrite tout le temps . 
Il n'y a pas d'étranger . Il n'y a pas de monde . Il n'y a pas de patrie
... " ( 13 )
Si , toutefois , lui répondrais-je .
La " Cité Magique  " dont parlait Max Jacob , faisait écho aux accents lyriques de mon professeur d'histoire-géo du Parc Impérial , le célèbre André Compan , spécialiste du " Païs Nissart  " . ( 14 )
" Ma  " lointaine Bretagne parlait , elle aussi , une autre langue , peut-être un peu différente de celle de Francis Gag , mais tellement belle ! ( 15 )
" Que te dirais-je ? , confiait le poète de Quimper . Que je suis un exilé breton ?
Que mon coeur y est toujours , dans ce pays , que je m'ennuie de lui , et que je n'ai de ma vie jamais fusionné avec rien d'autre ? " ( 16 )

                 Rien d'autre ?
Sur les plages de 68 , alors que , tout autour , c'était la révolte , je regardais l'infini .
" A l'ombre des jeunes filles en fleurs  " ( 17 ) , je me passionnais pour la vie de Jacques Thibault , militant pacifiste de " L'été 14  " , qui devait me ressembler un peu . ( 18 )
Donnant plus de distance , le clapotis des vaguelettes berçait ma conscience assoupie de fugitif : Saint-Laurent-Du-Var , c'était encore la campagne , et les " tubes  " de Simon & Garfunkel , au milieu des champs de roseaux , des marécages , confortaient ce sentiment d'exil intérieur et de solitude ...
" I am a Rock , I am an Island ...
" ( 19 )
                                    
                 Qui étais-je , à cette époque ?
Je ne croyais pas à l'engagement social , ou bien n'avais-je pas encore renoncé
" au vertige de l'individu 
" qui possède son langage à lui et chemine avec sa propre folie dans une Quête du Graal toute personelle .
"
Celui qui a su s'accepter comme tragique , celui qui a su être le héros de sa vie , a des chances de comprendre le monde . 
Il s'est fait homme , et la société peut naître en lui
  " , note Le Clézio ( 13 ) .
Plus tard , je découvrirais avec un tremblement de fièvre , l'illustration symphonique de cette thèse consolatrice , dans le merveilleux poème de Richard Strauss , " Une Vie de Héros  " ( 20 ) .

              Mais , en attendant , j'avais " vu le soleil se coucher sur le paysage ... Et la nuit s'était mise à tomber ... comme ça , petit à petit , avec ses grands et terribles glissements d'ombre terne " .
" Et le reste avait cessé d'être visible " ... ( 13 )

              Puis , en suivant vers le large une silhouette fugitive de navire s'effaçant dans l'infini , je repensais à Hugo : " Être abandonné , c'est être délivré ... " ( 21 ) 

 

 

 

 

 

 

YANN KERVERN
 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres - 11 - Teachers  - Journal de Yann Kervern ( I ) - Décembre 2007 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du Breton par l'auteur .

                                      
___

" Teachers " , a song by Leonard Cohen , Copyright 1966 , Project Seven Music , in " Songs of Leonard Cohen " , Columbia , 1968 , Sony Music Entertainment Inc .


                                                     
                                  Douleur-damour.jpg  
     
" Qui connaîtra la route ? Celle d'où l'on vient , et celle où l'on va ? "
Jean-Marie-Gustave Le Clézio - " L'Extase Matérielle "





                                               ___

Notes :
1 - " Carnets du Grand Chemin  " , par Julien Gracq , José Corti , 1992 .
2 - " La Comédie Humaine  " , cycle romanesque d'Honoré de Balzac , composé de 1830 à 1850 .
3 - " Les Tragiques  " ( 1616 ) , Livre VII , par Agrippa D'Aubigné .
4 - " Luc Aeterna  " , par György Ligeti , musique du film " 2001 , L'Odyssée de l'Espace " ( 2001 , A Space Odyssey ) , par Stanley Kubrick ( 1968 )
Original Soundtrack , Copyright 1968 , Polydor International . All rights reserved .
5 - " Chronique Des Pasquier  " , cycle romanesque de Georges Duhamel ( 1933 - 1944 ) , comprenant dix volumes . Tome VI , " Les Maîtres " , Mercure de France  , 1937 .
6 - Slogan hippie des années 60/70 .
7 - Raoul Mille , chroniqueur , écrivain niçois né en 1941 , auteur de " Ma Riviera  " , 4 volumes , éditions Giletta-Nice-Matin ( 2002 - 2005 ) , " Les Amants du Paradis  " ( Prix Interallié 1987 ) , etc ...
8 - " Don't Let Me Down  " , chanson des Beatles , Copyright 1969 , Northern Songs LTD , EMI Records . All rights reserved .
9 - Jean Richer ( 1915 - 1992 ) , professeur émérite à l'Université de Nice , écrivain , auteur de " Aspects ésotériques de l'oeuvre littéraire  " , Dervy , 1980 , de " Gérard de Nerval , expérience vécue et création ésotérique  " , Trédaniel , 1987 .
10 - " El Desdichado  " ( 1853 ) , in " Les Chimères  " ( 1853 ) , par Gérard de Nerval .
11 - " Ulysse " ( Ulysses ) - 1922 - par James Joyce ( 1882 , Dublin - 1941 , Zurich ) , romancier , poète irlandais expatrié .
12 - " L'Unique Rivale d'Emer "  ( The Only Jealousy of Emer ) , seconde des quatre " Pièces pour Danseurs " ( Plays for Dancers ) , jouée à Londres en 1916 , par William Butler Yeats , poète irlandais ( 1865 , Dublin - 1939 , Roquebrune-Cap-Martin ) .
13 - " L'Extase Matérielle  " , Gallimard , 1967 , par Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice en  1940 .  
14 - André Compan , écrivain niçois né en 1922 , auteur de " Histoire de Nice et de son Comté  " ( 2001 ) et de " Glossaire raisonné de la langue niçoise " ( 2002 ) , Serre éditeur , etc ...
15 - Francis Gag ( 1900 - 1988 ) , écrivain de langue niçoise , homme de théatre , metteur en scène , auteur de " Lou sartre Matafiéu  " ( 1922 ) , " La Pignata d'Or  " ( 1936 ) , etc ...
16 - " Lettre à Jean Cocteau du 8 mars 1926  " , in " Max Jacob / Jean Cocteau , correspondances 1917 - 1944  " , cité par Béatrice Mousli dans son livre intitulé " Max Jacob  " , collection " Grandes Biographies " , Flammarion , 2005 .
17 - " A L'Ombre des Jeunes Filles En Fleur  " (1919 ) , Gallimard , Prix Goncourt , second tome d' " A La Recherche du Temps Perdu  " , roman de Marcel Proust dont l'écriture s'élabora de 1908 à 1922 .
18 - "Les Thibault  " ( 1922 - 1940 ) , cycle romanesque de Roger Martin Du Gard , Tome VII , " L'Eté 1914  ".
19 - " I Am A Rock  " , chanson de Paul Simon , 1965 , Pattern Music LTD , Sony Music Entertainment Inc. / COLUMBIA . All rights reserved .
20 - " Une Vie de Héros " ( Ein Heldenleben ) - 1898 - , par Richard Strauss ( 1864 - 1949 ) .

21 - " Les Travailleurs de la Mer  " , Victor Hugo ( Déjà cité , C/f : " Gilliatt et la Pieuvre  " ) .

Tableaux : " Jeune Fille Assise  " , par Eugène Bégarat , peintre niçois .
                 " Douleur d'Amour  " ( 1899 ) , par William Bouguereau .
                                     
  

                  images-coucher-de-soleil-sur-la-c--te-d-azur.jpg  



" Toi , tu m'as vu , tu m'as aimé dans le pays des ombres ... "

Saint Augustin

Repost 0
14 décembre 2006 4 14 /12 /décembre /2006 14:19

 

Balade au Pays des Ombres

( 10 )

 

LA FILLE DE ROSPORDEN - PLAC'H ROSPORDEN - THE ROSPORDEN GIRL

 

" Ich hatte viel Bekümmernis "

Johann Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) , Cantate BWV 21 .

 

             

 

          I - Premiers balbutiements de l'amour , premières interrogations ... Dehors , souffle le vent de la révolte ( Mai 68 ) , mais dedans , l'on se sent en prison .

Difficile de sortir de sa coquille . On ne veut plus grandir . ( 1 )

" Mon âme a son secret , ma vie a son mystère ,

   Un amour éternel en un moment conçu ... "

          Résonnaient en mon coeur ces stances mystérieuses du Sonnet d'Arvers ( 2 ) .

N'y cherchaient-elles pas l'écho tourmenté de ma peine , pour y enfouir la Beauté de leur questionnement ?

" Qu'y a-t-il au fond de moi pour que j'aie si mal ? , interroge Lucile avec désespoir . Qui suis-je pour éprouver avec une telle intensité le désir profond de n'être plus rien ?... " ( 3 )

          La  fascination du néant , " cette immense tristesse profonde , comme un puits noir " , qu'évoque Le Clézio ( 4 ) . 

J'avais fait mien l'émerveillement de Belphégor , dans le film envoûtant de Claude Barma , lorsque Laurence ,  " mieux qu'un vers d'Apollinaire " , exprime sa nostalgie des " Echelles du Levant  " , ces villages qui lui ressemblent , portes vers l'Orient que la poussière et la chaleur écrasante du Soleil enfouissent dans le sable du désert .

" Qui est Belphégor  ? , lui demande André . Toi , tu as une âme ...

" Justement l'âme , finit-elle par lui répondre avec dédain ,  j'ai horreur de ça ; ça vit caché , loin de la lumière , collé au corps ; ça a des goûts étranges ... ( 5 )
 

        CAYHY12N-belphegor.jpg         
                        

        Jean-Paul , poète romantique d'outre-Rhin , souffre de la même angoisse , avant de connaître l'illumination révélatrice venue du Ciel . N'avoue-t-il pas à Goethe : " Après la mort , au moins , on apprend ce qu'est le Moi " ? ( 6 )

          Dans le roman d'Oscar Wilde , Dorian Gray croit voir  enlaidir , peu à peu , son âme , dans un tableau de jeunesse qui reproduit magiquement tous les péchés commis par son modèle . ( 7 )

Et que lit donc ce peintre flamand , dont l'itinéraire est une quête hasardeuse vers la création , sur le visage inquiet d'Esther , où l'on decèle " une tristesse ancienne et profonde " ?

Serait-ce l'image d'un enfant , celui d'une bien-aimée ou d'une parente disparue ?

Ou bien celle de la Vierge éternelle , à la " pureté merveilleuse  " , qui hante son être insatisfait d'une question fondamentale .

Mais pourra-t-il vraiment se justifier de sa vie , de son art ?

" Des signes de Dieu traversaient-ils encore aujourd'hui le monde , ou ne s'agissait-il que de simples prodiges de la vie ? " ( 8 )

          Telles étaient les questions lancinantes qui , plus ou moins consciemment , troublaient mon jeune esprit .

Paradoxalement , j'avais beau essayer de raisonner cette angoisse , l'idée de mourir un jour , de vieillir , ou même de rester seul après le départ d'un proche , ma mère , par exemple , m'était insupportable et , parfois , se transformait en cauchemar . Qu'était-elle devenue , la belle pianiste à jamais enfuie , où s'était-elle cachée ? ( 9 ) 

Mais aussi , j'aurais tant souhaité connaître les pensées de toutes celles et ceux croisés dans la rue , au lycée , dont le charme énigmatique   m'attiraient par une sorte de magnétisme inexplicable .

Qui étaient-ils ? Dans quelle contrée mystérieuse devais-je les rejoindre ? Où donc s'envolaient-ils , comme un rêve au coin de la rue ?

" Il est des êtres beaux comme un matin du monde ... " ( 10 )

Allaient-ils s'évanouir , eux aussi , telle Eurydice au pays des sortilèges ? 


opheus.jpg                                                

                                      
         Pourtant , " les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va  " , dit Heurtebise à Orphée . ( 11 )

L'un des plus beaux films d' Hitchcock , " Vertigo  " ( Sueurs Froides ) , montre un homme victime de sa faiblesse et d'un handicap , un peu comme le héros grec ou moi-même , tombant amoureux d'une créature de rêve , dont l'existence est en sursis .

Madeleine semble victime , en effet , d'une obsession maladive qui hante sa conscience coupable d'un véritable chemin de ténèbres . 

Sans doute aussi parce qu'elle lui ressemble , s 'imagine-t-elle véritablement possédée par le souvenir de Carlotta Valdez , une aïeule  devenue folle , et qui s'est suicidée peu après qu'on lui ait pris son enfant .  

" Johnny , un fantôme , est-ce que c'est amusant ? , demande avec une apparence de légèreté Miss Marjorie Wood , l'amie éconduite , qui souffre en silence d'un amour non partagé .CAFQJ21G-vertigo.jpg

C'était aussi l'implorante prière d'Esther : " Il faut que je le retrouve , cet enfant , mon enfant . Je ne peux pas vivre sans lui , c'est mon unique petit bonheur , et on me le vole . Pourquoi voulez-vous me le prendre ? , supplie-t-elle , désespérée . ( 8 )

Moi , on m'avait volé ma vraie mère !

           Evidemment , tout ceci n'était qu'une affreuse mystification , juste un scénario de film à succès pour le fameux " Maître  " du Crime .

" Il me reste à faire une dernière chose , et je serai délivré du passé ...

Evidemment ... Le dénouement montrait le caractère inéluctable de la Destinée , qui nous échappe et nous questionne à la fois : symbole du Jugement de Dieu , une religieuse arrive " par hasard  " dans le clocher du Monastère , provoquant la mort de Lucie / Judy , qui tombe dans le vide comme auparavant la " vraie  " Madeleine . ( 12 )

          Alors , cette image  reflétant les hallucinations vertigineuses d'  "Une  Vie de Héros  " , ne serait-elle toujours qu'un objet maléfique ? ( 13 )

" Faux-Semblants  " ( Dead Ringers ) , l'oeuvre de David Cronenberg ( 14 ) , illustre avec maestria cette pente empruntée par une passion douloureusement instinctive , lorsque celle-ci , comme un révélateur , s'insinue peu à peu , brisant l'équilibre fragile d'un couple fraternel qui croyait pourtant tenir dans ses mains le fil d'Ariane et le Nombre d'Or . ( 15 )

                                 

                                     

        II - Longtemps , tel un personnage de Paul Auster , " les yeux tournés vers les lames des persiennes closes  " ,  j'ai voulu sortir de ma chambre ( 16 ) . 

Le soir , à la nuit tombante , lorsque je voyais se dessiner les ombres de la nuit dans le frémissement crépusculaire des arbres , j'écoutais , frissonnant de délice ou de fièvre , les accents impérieux de la " Symphonie Héroique  " . ( 17 )

Sur la pochette du disque , figurait une statue  à contre-jour de Napoléon , mains derrière le dos , fixant le sombre horizon d'un regard d'aigle , son fameux bicorne posé sur le chef .

Alors , je rêvais sur mon lit , pendant des heures , méditant sur le tragique de l'existence et sur le parcours qui me serait réservé .

          J'avais , moi aussi , croisé bien d'autres lumières , qui étaient celles des Anges ...

Leur délicate joliesse m'attirait , mais aussi leur caractère énigmatique , étranger .

L'image du ver de Terre amoureux d'une étoile convenait à cette recherche d' un idéal inaccessible et secret .

          " Malheur à la Ville dont le Prince est un enfant " , dit l'Ecclésiaste . ( 18 )

Comment dépeindre , cependant , la beauté mystérieuse et pure d' une affection véritable ?

" Autant de perdu pour le souvenir . Autant de perdu pour la souffrance  " . Telles sont les paroles amères de l' abbé De Pradts lorsqu'on veut lui enlever sa raison d'être , la présence d'un jeune élève .

" La Terre a été remuée , bouleversée ; elle en sera féconde  " , lance-t-il à son Supérieur , croyant échapper à la règle . ( 19 )

          Et moi , qui  pourrais-je donc aimer  ? 

                                

                                     

          III - Mon coeur était rempli d'angoisse ... Il m'arrivait de passer des heures devant la mer , à contempler la danse des vagues scintillantes , comme autant d'âmes devant s'échouer sur la rive d'un nouveau monde inconnu .

          Elle vint vers moi , éclat de soleil , lumière au bout de l'océan lointain de mon pays de cocagne , pour dissiper les ombres de ma nuit .

Je vivais reclus dans les ténèbres d'une maison sans joie .

J'étais seul au milieu d'un rêve en lambeaux d'amour inassouvi .

Mais ne retrouve-t-on pas " dans chaque instant d'une vie naissante , la splendeur de l'inaccessible et le bruissement de ce qui sera pour toujours incompréhensible ? " ( 8 )

          Ma " cousine  " l'avait ramenée de son école d'Assistantes Sociales de Montrouge , ville de la banlieue parisienne où elle avait fini par émigrer pour suivre son mari .

Je me rappelle encore la couleur de son " kabig " rouge de marin breton , la blondeur de ses cheveux coupés courts , cette luminosité chaleureuse qui entra d'un coup , comme un grand vent du large , dans notre modeste logis .

Sa rondeur joviale , sa bonhomie , la simplicité de sa mise me plurent tout de suite . Elle incarnait une beauté différente , femme nordique , étrangère à la sophistication particulière de ce coin d'exil où je survivais difficilement .

D'ailleurs , c'est à l'occasion d'une visite au Danemark , bien plus tard , que je découvris sur une toile  un personnage lui ressemblant quelque peu , la " Tine  " de Ancher , jeune femme pensive au bord de la Mer du Nord , dans la région de Skagen . ( 20 )

Mais il conviendrait d' en abstraire l'ambiance mélancolique et lourde , pour y mettre , à la place , pétillant dans ses yeux , du dynamisme , de la vivacité , une présence , une écoute irremplaçables .

Quant au tableau de Louis-Alexandre Dubourg , peintre de Honfleur , intitulé " Jeune Fille Assise  " , il n'exprime pas l'éxubérance de celle de Rosporden , même si l'aspect général extérieur , sans doute , évoque une similitude . ( 21 )

          Un beau cadeau de Noël  , selon moi , que d'accueillir  une si enthousiaste visiteuse , montrant tant de gentillesse à notre égard !

          Ce soir-là , mon beau-frère n'ayant malheureusement pu se libérer pour les fêtes , ma famille reçut deux pauvres étudiantes qui débarquaient , bras-dessus , bras-dessous , de l'autoroute des vacances !

 " Belle romance d'aujourd'hui ... " , chanterait bientôt le " Big Bazar  " de Michel Fugain . ( 22 )

Mais je n'osais penser que nos " parisiennes " , poussant leurs conquêtes bien au-delà des mirages du Sud , eussent pu souhaiter courir  l'aventure en solitaire , prendre , à leur tour , la route vers le  large , tel Isabelle Eberhardt , Annemarie Schwarzenbach , qui cherchèrent jadis dans le voyage une réponse au mal-vivre , à l'insatisfaction de leur jeunesse . ( 23 )

Quant à la mienne , trouverait-elle un jour le seul chemin qui put la guérir à jamais de l'exil ?

Celui qui mène , au bout d'un interminable périple , semé d'embûches , d' hypocrisie , de trahisons , vers la Terre bénie des Ancêtres , Royaume De l'Eternel où l'âme en paix se repose .

          Elle ne resta qu'un soir parmi nous , trompant mon attente , à vanter les charmes de Nice et me dire la chance que j'avais de vivre ici , sur la Côte .

La lueur d'une étoile , souvent , ne nous parvient que lorsqu'elle a , de notre coeur , si tôt disparu .

Pour la première fois , grâce à elle , cependant , j'entendis parler d'un jeune artiste qui " révolutionnait  " la Bretagne en dépoussiérant la musique de son passé ... ( 24 )

          Je la revis quelques temps plus tard , quand elle eut décidé de s'installer dans l'arrière-pays .

Sa maison , notre " maison bleue  " ( 25 ) , devenait une sorte de refuge ou de phalanstère pour les travailleurs de l'âme et les chiens perdus sans niche et sans collier qui erraient alentour .

C'était l'époque des " Hippies  " . Nous écoutions le " White Album  " des Beatles , ainsi que l'envoûtant chef-d'oeuvre " Ummagumma  " , d'un nouveau groupe " underground  " ,  Pink Floyd . ( 26 )

          Je la rencontrais de temps à autre , dans la montagne , essayant de lui confier mon espoir , ma solitude .

Mais , sans doute étais-je trop jeune , et , d'ailleurs , n'avait-elle pas une autre route à suivre ?

Nous nous reverrons tous un jour , n'est-ce pas ?

Dites-moi que oui , que c'est la vérité !

                                       ___

                            
Notes
 :

1 - " Plus Grandir  " , chanson de Mylène Farmer , musique de Laurent Boutonnat - Polydor , 1985 .

2 -  " Sonnet  " de Félix Arvers ( 1806 - 1850 ) , in " Mes Heures Perdues  " ( 1833 ) .

3 - " Lucile ou la Nostalgie du Génie " , par Marité Diniz , Presses de la Renaissance , 1984 .

4 - " L' Extase Matérielle " de Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice le 13 avril 1940 - Gallimard , 1967 .

5 - " Belphégor ou le Fantôme Du Louvre " , feuilleton TV de Claude Barma ( 1965 ) , d'après le roman d' Arthur Bernède ( 1927 ) , avec Juliette Gréco , François Chaumette , René Dary , Sylvie , Yves Rénier , Christine Delaroche .

6 - " Journal Intime " de Jean-Paul ( pseudonyme de Johann Paul Friedrich Richter ) , écrivain romantique allemand ( 1763 , Wunsiedel - 1825 , Bayreuth ) .

7 - " The Picture Of Dorian Gray " ( Le Portrait de Dorian Gray ) , paru en 1890 ,  d' Oscar Wilde ( Oscar Fingal O' Flahertie , dit ) , écrivain irlandais ( 1854 , Dublin - 1900 , Paris ) .

8 - " Les Prodiges de la Vie " ( 1903 ) , nouvelle de Stefan Zweig ( 1881 , Vienne - 1942 , Pétropolis / Brésil ) , in " Die Liebe der Erika Ewald " ( L' Amour d'Erika Ewald ) , Egon Fleischel , Berlin , 1904 .

9 - Lena Kervern , pianiste ( 1919 - 1952 ) , maman de Fred et Yann : " La Porte Océane  " , 17 ( Auberive , 13 ) . 

10 - " Il est des Êtres Beaux " , chanson de Gilles Servat , in " Je ne Hurlerai pas avec les Loups " , Kalondour , 1983 . Tous droits reservés .

11 - " Orphée " ( 1950 ) , film de Jean Cocteau ( 1889 , Maisons-Laffitte - 1963 , Milly-La-Forêt ) , d'après la légende grecque , avec Maria Casarès , Jean Marais , François Périer .

12 - " Vertigo " ( Sueurs Froides ) - 1958 - film d'Alfred Hitchcock ( 1899 , Londres - 1980 , Los Angeles ) , d' après le roman de Boileau / Narcejac , " D 'Entre Les Morts " ( 1954 ) , avec James Stewart , Kim Novak , Barbara Bel Geddes . All rights reserved . Mystification qui ressemble à celle de  " La Rencontre  " ( Auberive , 2 )  

13 - " Ein Heldenleben " ( Une Vie de Héros ) , poème symphonique ( 1899 ) de Richard Strauss , compositeur allemand ( Munich , 1864 - Garmisch-Partenkirchen , 1949 ) .

14 - " Dead Ringers " ( Faux-Semblants ) , film de David Cronenberg ( 1988 ) , avec Jeremy Irons , Geneviève Bujold .

15 - Symboles de la Mythologie .

16 - " La Chambre Dérobée " ( 1988 ) , de Paul Auster , né à Newark ( New-Jersey ) , en 1947 . Troisième volume de la Trilogie New-Yorkaise .

17 - " Symphonie n° 3 " , dite " Héroique " ( 1802 , publication 1806 ) , de Ludwig Van Beethoven ( Bonn , 1770 - Vienne , 1827 ) .

18 - Verset de L' Ecclésiaste ( Qohélet ) , 10 , 16 .

19 - " La Ville Dont Le Prince Est Un Enfant " ( 1951 ) , pièce de Henry de Montherlant ( Paris , 1895 - 1972 ) .

20 - Michael Peter Ancher ( 1849 - 1927 ) , peintre danois de l'Ecole de Skagen .

21 - Louis-Alexandre Dubourg , peintre de Honfleur ( 1825 - 1891 )  .

22 - " Une Belle Histoire " , chanson de Michel Fugain , in " Fugain et le Big Bazar " , Columbia , 1972 . Tous droits reservés .

23 - Isabelle Eberhardt ( Genève , 1877 - Aïn-Sefra , Algérie , 1904 ) , écrivaine suisse , aventurière du Désert .

    - Annemarie Schwarzenbach ( Zürich , 1908 - Sils , Engadine , 1942 ) , écrivaine suisse , aventurière , journaliste .

24 - Alan Stivell , " Pape " de la nouvelle musique bretonne .

25 - " San Francisco " , chanson de Maxime Le Forestier , in " Mon Frère " , Polydor , 1972 . Tous droits reservés .

26 - Célèbres groupes de musique " pop " anglaise .

" White Album " , copyright 1968 EMI Records LTD - The Beatles - All rights reserved .

" Ummagumma " , copyright 1969 EMI Records LTD - Pink Floyd - All rights reserved .

 

                                         ___
 

DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres - 10 - La Fille De Rosporden - Journal de Yann Kervern ( I ) - 14 Décembre 2006 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved . " Balade Au Pays Des Ombres " , copyright 2006 . Traduit du breton par l'auteur .

                                         ___

" Ach Jesu , meine Ruh ,

  Mein Licht , wo bleibest Du ? "

Bach - Cantata BWV 21 .

                                                                    

                                          

Repost 0
2 août 2006 3 02 /08 /août /2006 23:52

 Balade au Pays des Ombres

( 9 )

Rencontres - Kejadennoù - Meetings

 

" Ces ombres , elles étaient là ,

  sur le chemin ... "

Stefan Zweig -

" Le Voyage dans le Passé " * 

                     
           Ce sont les ombres de Zelda et de Scott Fitzgerald que je recherchais peut-être sur le Boulevard Montparnasse . ( 1 )
 

Ou bien celle de leur compatriote Hemingway ?

" Paris Est Une Fête  " , écrira bien plus tard ce dernier . ( 2 ) 

 Songeait-il à celui qui , mieux que quiconque , a su montrer les fêlures de l'âme face aux mirages d'une vie bâtie sur le sable mouvant des gloires factices ?

Jacques Rivière , survivant tragique de la " Belle Epoque  " , faisait lui aussi partie de cette génération perdue des années folles qui , brûlant sa vie par les deux bouts , trop heureuse d'avoir pu échapper au grand cataclysme , se donnait l'illusion de croire à une sorte de renouveau . ( 3 ) 

            Mais il fallait certainement se sortir d'une éducation devenue trop rigide .

En ces années de retour primitif à la brutalité de la guerre , la liberté perdue , comme le dénuement psychologique , préfiguraient aussi un désir d'aventure où l'on s'élancerait à nouveau , plein d'espoir , sur le terrain reconquis de l'exploration du genre humain .

Pourtant , l'homme ne changerait pas .

            "Tendre Est La Nuit  "  décrit l'ambiguïté d'un sentiment , lorsqu'il devient malentendu , source de folie meurtrière , à l'image d'une explication personnelle de la paranoïa planétaire .

" Aidez-moi , Dick , aidez-moi  ! , supplie Nicole , tandis que celui qui ressemble au héros providentiel n'offre , en réalité , qu'un reflet trompeur , celui d'une déchéance programmée .

Où est la vérité de l'amour , quand il joue à cache-cache avec les apparences , devant le miroir secret de nos propres désirs obscurs , grimaces névrotiques d'une douleur inavouée ?

                                    

              ___

 

 

 

            Je devais penser à tout cela , ce jour de mai 1990 où je rencontrais Pascale , demoiselle fugitive , à l'ombre des marronniers en fleurs de la rue Cassini . ( 4 )

Elle me parut si timide et déboussolée , cachant avec soin sa crainte " animale  " derrière la maladresse polie de rassurantes banalités d'usage .

Nous venions de nous connaître . C'était une amie de Laura , son ambassadrice , dont elle me vanta d'ailleurs les mérites . ( 5 ) 

Les contraintes d'un emploi du temps trop strict à son goût , les avaient forcées de remettre sans cesse à plus tard cet exercice , jugé par elle si périlleux , d'un premier face à face avec ma correspondante .

            Elle venait de Marseille , Corse d'origine , disait-elle , exilée depuis peu dans la région parisienne : une jolie fille d'environ vingt-cinq ans , travaillant dans les assurances , réceptive , attachante , l'oeil vif , avec de beaux cheveux noirs , que je ne devais jamais revoir par la suite ...

            Une liaison malheureuse l'avait surtout meurtrie , je m'en rappelle : cette sombre histoire avec un homme marié qui , ne souhaitant pas quitter pour elle sa femme , s'était quand même enfui avec une autre .

            " Les mecs me semblent si différents , m'avait-elle confié au bout de quelques confidences , lors de notre tête-à-tête au restaurant .

" J'ai tellement de mal à les comprendre !

Nous avions fini par aller bien plus loin que l'expression convenue de souriantes civilités .

Mais c'était la souffrance ou l'inquiétude que je pouvais entrevoir , parfois , sur son clair visage , trop jeune encore .

" J'espère , au moins , que vous serez gentille avec elle ! "  conclut , dans un sourire , cette fière et farouche Colomba  ... ( 6 )                    

                                       


                 ___

 

 images-Meaulnes.jpg

 

            " Je cherche un coeur pur pour y prendre mon repos . " ( 7 )

Cette phrase émouvante , l'auteur du " Grand Meaulnes  "  l'avait trouvée inscrite sur le mur d'une " pauvre chambre  " , au milieu d'une ferme abandonnée . 

" Je ne la retrouverai pas dans ce monde , écrit-il encore à son ami , évoquant avec désespoir , une fois de plus , la merveilleuse rencontre qu'il fit à Paris , ce jour " miraculeusement beau  "  de l'Ascension 1905 . ( 8 )

            En guise de réponse au mystère  que cette âme fraternelle n'avait fait que sublimer dans la douleur d'une prière " incrédule  " ( 9 ) , Jacques Rivière , composant son chef-d'oeuvre , " Aimée  " , tentera , au contraire , d'en percevoir " les profondes limbes  " , de décrire , à sa façon , plus sensible à l'analyse terrestre , " les énigmes , les tressaillements  de l'amour  " . ( 10 )    images-J.Rivi--re.jpg

Mais saurait-il aussi bien les mettre en lumière que son condisciple de Lakanal , avec cette richesse extraordinaire des symboles qui sous-tend l'architecture ésotérique du " Grand Meaulnes  " ? ( 11 ) 

Déjà , " Madeleine  " reconnaît : " Le pays que vous avez découvert dans le secret de votre coeur , je l'ai cherché longtemps et vainement sur la terre . " ( 12 )

" Ce qu'il y a de plus ancien , de plus qu'oublié , d'inconnu à nous-mêmes  : je suis celui qui sait l'immensité et le mystère de toutes les vies ... " ( 13 )

C'est l'aveu inimaginable qu'il fait à son double , sur le chemin difficile de l'initiation chevaleresque .

            Alors , comment ne pas être troublé par la singulière complémentarité de leurs oeuvres ?

L'enchevêtrement subtil des liens et correspondances , finement tissés par tous les personnages qui accompagnent leur propre destin , nous étonne .

            " Le nom que je vous donnais était plus beau  " , s'excuse , gêné , le " Grand Meaulnes  " ( 14 ) . Pensait-il à Mélisande ? ( 15 )

N'oublions pas l'influence considérable , sur toute une nouvelle génération , du drame de Maurice Maeterlinck , magistralement orchestré par Claude Debussy , qui sera joué pour la première fois le 30 août 1902 à l'Opéra Comique , sous la direction de Messager .

Denis de Rougemont , dans son ouvrage fameux , " L'Amour et l'Occident " , s'efforcera de nous donner les clés de cette " histoire renouvelée de Tristan et Yseult  "  , où la passion d'amour se trouve liée à la mort . Les mêmes questions sont posées , qui resteront sans réponses , mais gravées en lettres de feu dans l'âme éternelle de celui qui devait périr au Bois des Chevaliers . ( 16 )

            " Je n'ai pu aimer que là où la Mort

              Mêlait son souffle à celui de la Beauté  " , 

écrivait déjà Edgar Allan Poe .


 

                       ___

 

CACDM3S1-Alain-fournier.jpg            ... Elle s'était un peu tournée vers sa compagne , mais son regard si pur , empreint d'innocence et de gravité , effleura le sien , semblant lui dire :

 " Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas . Et pourtant , il me semble que je vous connais . " ( 14 ) 

           Quelques dix ans plus tard , Jacques Rivière , à la recherche de la Grâce , et venu pour accomplir un cheminement parallèle , connaîtra auprès d'une autre Yvonne les mêmes doutes :

" Ses yeux sont un gouffre où passe tout ce que j'ai . Oui , tout ce que j'ai d'esprit , d'imagination , de désir , je vous le donne , je le verse en vous . Et que me livrez-vous en échange ? C'est effrayant d'y songer : je n'ai rien , je ne sais rien , pas même où mes pauvres paroles vont se loger en vous , une fois que vous me les avez prises  ! Vous m'entendez pourtant , dites  ? Vous pourriez me répondre tout au moins , me faire un signe ... "  ( 10 ) 
 

                       ___ 
  

 

            " Un minuscule visage rose avec deux lumières bleues qui regardaient immobiles , tranquilles , et deux petits poings fermés comme deux boutons près d'une fleur " . ( 17 )

C'est la réponse de Jacqueline aux errances de son oncle , à celles de son père .

" Je t'aime , je t'aime , j'aime Dieu , j'aime les âmes , il n'y a que l'amour au monde ! " ( 18 )

Telle est sa certitude , le cri d'amour lancé , une semaine avant sa mort , par une jeune religieuse , le 10 décembre 1944 , à l'âge de trente-trois ans .

 

                        ___

 

 

         Une autre réponse fut celle d'Isabelle , sa mère ,  le 8 décembre 1921 , confrontée au spectre du découragement , dévorée par la tristesse et la résignation :

" Je sais donc maintenant que je ne suis rien qu'une unité dans la foule de tous ceux qui vivent et meurent chaque jour sans que personne s'en aperçoive et que mon passage sur la terre n'y laissera pas plus de traces que la bulle de savon dans l'air où elle crève . "  ( 19 )

Son fils unique allait aussi devenir membre d'un ordre religieux , la laissant toute seule avec son devoir de mémoire , cette mission sacrée de gardienne du temple dont elle s'est toujours acquittée courageusement .

Tous ceux qu'elle a chéris se souviennent encore d'une passion sincère et patiente animant tout son être .

" C'est à elle , note son fils , que Jacques Rivière et Alain-Fournier ont dû d'avoir été ce qu'ils sont et de s'être survécus parmi nous grâce à sa fidélité , à son intelligence , à son coeur . "    ( 19 bis )

 

                        ___

 

                            

            J'avais envie de discuter , moi aussi , avec le seul survivant de cette pauvre famille d'autrefois , si proche de nos difficultés existentielles .

 Mon premier message lui était bien parvenu .

" J'ai été en pélerinage à La Chapelle-d'Angillon , lui avais-je écrit , j'ai visité le château de Loroy ainsi qu'Epineuil . ( 20 )

Chaque fois que je me rends à Paris , je ne manque pas de passer devant l'immeuble de la rue Cassini .

Aujourd'hui , j'ai voulu découvrir la rue Boulard . ( 21 )

Mais la grille était fermée .

Avant d'aller vers Notre-Dame-Des- Champs pour l'Office de la Passion , j'ai trouvé votre livre ... " ( 13 avril 1990 )

            Un autre , le deuxième , plus écorché , relatait mes difficultés personnelles ( 18 octobre 1990 ) .

" La lettre de votre mère à son ami Copeau  , datée du 2 juillet 1923 , pourrait être aussi la mienne à une ingrate qui m'a laissée tomber :

( Je cite Isabelle ) " Les amitiés perdues , effacées , trahies , cette belle vie pure que vous rêviez , une chasse à l'argent , au plaisir ; la désunion , la méfiance , la haine à la place de l'amour . Que sommes-nous devenus ? Quelle épouvante tout à coup  ! Ne peut-on vraiment vieillir qu'ainsi , ne peut-on que descendre et s'enfoncer chaque jour davantage dans le monde et son vice  ? Où allons-nous  ? Où suis-je  ? " ( 19 ter )

            " Votre silence ( Il ne m'avait pas répondu ) s'ajoutait , je dois le dire , à bien d'autres .

Je me sens découragé , lui signifiais-je . Dieu paraît s'être éloigné depuis que je souffre et que je doute . A croire qu'il n'y a plus rien de vrai en ce monde ?

J'ai peine à poursuivre ce que j'avais entrepris .

Lorsque je découvre le long chemin de croix vécu par votre famille , je dois avouer que je me sens très triste .

J'ai du mal à comprendre votre père , ajoutais-je , un peu gêné . Je ne peux admettre de le voir flétrir - par désespoir ? - par ce mal qui nous ronge ? - " la Rose Pourpre " d'Isabelle . "

            Dans son livre , intitulé " La Trace et Le Sillage  " , Alain Rivière  nous montre qu' il a essayé, malgré sa grande timidité , sa profonde détresse , de survivre et de se battre , tout seul , au milieu d'un monde sans pitié .

" Pour moi , il n'y avait d'autre péché que de bafouer l'amour , écrit-il , c'est-à-dire ce qui seul reste quand on a tout perdu ; ce qui seul fait encore battre le coeur . " ( 22 )

            Je l'ai enfin rencontré , ce jour de novembre 90 , auprès de sa nouvelle famille de chair et de sang .

Quel affreux sentiment de solitude lui avait fait quitter le monastère pour " partager la vie des hommes  " ? Quelle épreuve avait dû être la sienne ?

" Je ne voulais pas d'un chemin qui s'écarte des êtres , m'avait-il alors confié .

            Longtemps , nous avons discuté , tous les deux . Nous avons redessiné les contours de cette belle histoire , un peu étrange , celle des siens , celle aussi des hommes qui souffrent , qui attendent le secours d'une main tendue , la grâce d'une prière éxaucée . Nous avons parlé de l'exil d'Henri à Brest .

Un grand portrait de son oncle nous faisait face . Il semblait poser encore l'éternelle question :

 " Mais quel est ce signe , dont parle Camus , cette énigme posée au centre du monde ? " ( 22 )

... " Comme un dernier regard , celui de l'amour , qui nous fait vivre jusqu'au bout de désir et d'espoir ...

 

                       ___

 Notes : 

 

1 - Francis Scott Fitzgerald ( 1896 - 1940 ) , romancier américain , auteur de " Tendre Est La Nuit  " / Tender Is The Night ( 1934 ) , et Zelda Sayre Fitzgerald , son épouse , ( 1900 - 1948 ) , peintre , auteur dramatique , écrivain américain .

2 -  " Paris Est Une Fête  " , roman d'Ernest Hemingway qui évoque les années 1921/1926 . Ecrit vers 1957 . Publié après sa mort .

3 -  Jacques Rivière ( 1886 - 1925 ) , écrivain français , directeur de la NRF , beau-frère d'Alain-Fournier , dont il épousa la soeur , Isabelle.

Essayiste , romancier . Auteur du roman " Aimée  " , Gallimard , 1922 , dédié à Marcel Proust , " Grand peintre de l'amour " . Il s'agit d'une évocation romancée de sa liaison avec Yvonne Gallimard .

4 - 2 , rue Cassini , 4ème étage ( XIVe Arrdt.) . L'une des adresses parisiennes de la famille d'Alain-Fournier , qui y emménagea en 1910 .

5 - C/f : " La Rencontre " ( Auberive , 2 ) - " Assurances  " ( Journal , Souvenirs , III ) . 

6 - " Colomba  " , roman corse de Prosper Mérimée , publié en 1840 . Il existe maintenant une version en langue bretonne .

7 - Lettre d'Alain-Fournier à Jacques Rivière , datée du 21 septembre 1909 . Citation de " L'Imitation de Jésus-Christ  " , livre de piété de la fin du 19ème siècle , in " Correspondance de Jacques Rivière et d'Alain-Fournier  " , Gallimard , 1948 .                                   

8 -  " La Belle Histoire  " , chapitre du livre consacré par Isabelle Rivière à son frère Henri ( Alain-Fournier) : " Images d'Alain-Fournier  " , Emile-Paul , 1938 .

9 - Evoque la crise spirituelle traversée par Alain-Fournier . Voir ci-dessus n°6 , " Correspondance J-R / A-F  " .

10 - " Aimée  " , par Jacques Rivière , Gallimard , 1922 .

11 - Alain-Fournier passa 3 années scolaires au Lycée Lakanal de Sceaux ( 92 ) , d'octobre 1903 à juillet 1906 . Classe de rhétorique supérieure ( Khâgne ) . Il y rencontra Jacques Rivière .

12 - " Miracles  " , Poèmes et Proses d' Alain-Fournier , Gallimard , 1924 . Introduction de Jacques Rivière .

13 - Lettres d'Alain-Fournier à Jacques Rivière datées des 26 décembre 1906 et 28 septembre 1910 . Voir ci-dessus n° 6 , " Correspondance J-R / A-F  " .

14 - " Le Grand Meaulnes  " , d' Alain-Fournier . Emile-Paul , 1913 . Il existe une version en langue bretonne , " Meaulnes Veur  " , Ar Skol Vrezoneg / Emgleo Breiz , 2000 .

15 - " Pelléas et Mélisande " Et  " Le Grand Meaulnes  " , Bulletin 64 / 65 de l' AJRAF ( Association des Amis de Jacques Rivière et d' Alain-Fournier ) .

16 - Lieu où fut tué le Lieutenant Henri Fournier , le 22 septembre 1914 .

17 -  " Le Bouquet De Roses Rouges  " , par Isabelle Rivière . Roman autobiographique . Paris , Corrêa , 1935 .

18 - Lettre de Jacqueline Rivière , moniale , à sa mère . In " Jacqueline Rivière , Une Inconnue Sans Histoire  " , par Alain Rivière ( son frère ) , Fayard , 2003 .

19 - Lettre d'Isabelle à son amie Yvonne Bec , datée du 8 décembre 1921 .

In " Isabelle Rivière ou la Passion d'Aimer  " , par Alain Rivière , son fils . Fayard , 1989 .

19 bis - Même ouvrage .

19 ter - Lettre d'Isabelle à Jacques Copeau ( 2 juillet 1923 ) . Même ouvrage .

20 - Epineuil-Le-Fleuriel , dans le département du Cher , où se trouve le village et l'école Ste-Agathe du " Grand Meaulnes  " . Voir " Au Pays d' Alain-Fournier  " , Bulletin de l'AJRAF .

21 - 29 , rue Boulard ( XIVème Arrdt.) . Maison d'Isabelle et de Jacques Rivière à Paris .

22 -  " La Trace et le Sillage  " , par Alain Rivière . Fayard , 1996 . Chapitres : " La Déchirure " et " Le Dernier Regard " . Autobiographie .

 

                                       ___

 

DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres9 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Rencontres - 31 juillet 2006 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved . Traduit du breton par l'auteur . " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 .

                                       ___

 

 * Stefan Zweig - " Die Reise in die Vergangenheit " ( Widerstand der Wirklichkeit , 1929 )

images-Alain-Fournier---Jacques-Rivi--re.jpg

                                        

 

 

 

 

 

Repost 0
16 juillet 2006 7 16 /07 /juillet /2006 18:59

    images-nice.jpgCA253R1Y.jpg

 

Balade au Pays des Ombres

 ( 8 ) 

 

Un Immeuble Au Nom d'Etoile - Ur C'hendi , Anv Ur Steredenn Warnan - One Star-Called Block Of Flats .

 

 IM5412721nice.jpg

 

                            

          J'habitais un immeuble au nom d'étoile ... Signe prémonitoire ?

Nous avions dû laisser les parcs et jardins somptueux de l'antique " Cemenellum  " ( 1 ) pour émigrer vers l'ouest , du côté de l'Avenue de la Lanterne , artère célèbre chantée par Louis Nucéra ( 2 ) , qui se plaisait lui-aussi à découvrir sur un vélo les collines de Nice , peut-être à la recherche , tel ces " envoyés de la Beauté sur la Terre  " , des couleurs subtiles de son inspiration d'écrivain .

Plus tard , je m'en suis voulu  , comme " Le Grand Meaulnes  " ( 3 ) , d'avoir préféré parfois mes courses solitaires plutôt que le clair-obscur des salles de cours de la fac .

Pourtant , c'était la jeune et séduisante Madame Labarrère ( 4 ) qui , de sa voix douce , un peu " hautaine  " ( 5 ) , et dans la lumière tamisée d'après-midi tardives , parlait à demi-mot d'une mystèrieuse enchanteresse , créature évanescente qu'elle incarnait , sans le savoir , et qui me faisait rêver .

 

Affiche-20film-202-Le-grand-Meaulnes.jpg 

       

          Néammoins , lors de ces promenades ,  je n'avais guère conscience , en réalité , d'un quelconque attachement .

La trame indéchiffrable du Destin m'avait conduit là , c'était tout .

Je n'implorais pas , comme Nietzsche :

" Il me faut la lumière , l'air de Nice , il me faut la Baie des Anges ! " . 

Tout ça , je l'avais sans m'en rendre compte , m'en imprégnant sur place d'une manière instinctive , renouant ainsi avec l'enfance de mon " père " qui , tout petit , dans une ville sans voitures , s'était échappé discrètement de la maison familiale de Saint-Roch , et , par l'avenue des Diables-Bleus ( 2 ) , grimpait maintenant les pentes du Mont-Boron pour ensuite les dévaler sur une carriole avec ses copains " nissart  " .

            Sur ma bicyclette , je prenais avec peine la petite route montante menant à un passé révolu , ce " chemin qui s'enfonce  " ( 5 ) , dans l'arrière-pays , par les villages pittoresques de Saint-Roman-de-Bellet , d'Aspremont , vers la " citadelle  " de Levens , avec son esplanade grandiose , où souffle , les jours d'hiver , ce vent froid venu des montagnes toutes proches .

            " Grand-père  " Marcel y avait été gendarme dans les années trente .

Je ne l'ai su que par la suite .

Mais je me demande encore quelle force inconsciente m'avait poussé souvent dans ce lieu inaccessible , sur les traces d'un parent bien trop tôt disparu .

Il nous avait laissé juste avant ma naissance , et pour moi , son souvenir ne vivait plus qu'au hasard de vieilles photos de l'immédiat après-guerre .

Parfois , pour les regarder , je me réfugiais dans une sorte d'alcôve , attenante à la chambre parentale .

Elles étaient cachées dans un carton , sous les draps amidonnés d'une penderie sans âge .

En tâtonnant , je devinais auprès d'elles , dans son étui de cuir marron , la présence mystèrieuse d'une arme sans munitions , la sienne .

C'était un vieux revolver , dont il m'arrivait de faire jouer le mécanisme .

Je humais toutes ces odeurs troublantes , les associant aux images d'une vie que je n'avais pas vêcue , songeant avec nostalgie aux fastes et malheurs du passé , aux aventures de Raskolnikov ( 6 ) , que j'étais entrain de lire , mais aussi , je ne sais plus trop bien pourquoi , à la roulette russe .

" Grand-mère  " Alice , de son accent chantant du Centre , m'évoquait sa rencontre avec ce beau militaire sur les bords de la Loire , me plongeait dans un autre univers , celui de leur insouciante jeunesse , morvandelle et nivernaise .

J'y mêlais la vision plus tragique d'un membre de notre famille bretonne , héros de la Résistance , qui , m'avait-on raconté , dut attendre l'annonce de son châtiment comme Dostoïevsky , condamné à mort le 22 décembre 1849 ,  sur l'immense place de Saint-Petersbourg ... ( 7 ) 

 

            " Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens  " . ( 8 )

C'est l'aveu d'impuissance de Marie Bashkirtseff , qu'elle exprime dans son journal intime , publié peu après sa précoce disparition .

Ce pourrait être aujourd'hui le mien .

" J'aime Nice , Nice , c'est ma patrie ! " , y note-t-elle encore en 1874 , tandis qu'elle séjournait en ce lieu un siècle auparavant .

Je revois sa petite fontaine , gravée de caractères étranges , dans la rue qui porte son nom .

Cette jeune fille à peine connue me fascinait par la brièveté de son existence autant que par cette image imprécise d'étrangère ou de " Madone  " lointaine que je me faisais d'elle . C'était l'absente , c'était maman ! 

Plein d'ignorance , mon esprit naïf n'hésitait pas à rapprocher " l' éphémère Moussia  " du Tsarévitch , dont je visitais parfois l'énigmatique sépulture , complètement nue et dépouillée , derrière l'église Saint-Nicolas . ( 9 )


facade.jpg
 
Que savais-je de lui ? Pas grand chose , sinon que sa vie devait ressembler à la mienne , aussi désespérante , et que la présence russe avait été , ici , magnifiquement affirmée par la construction d'édifices grandioses .

D'ailleurs , n'avais-je pas moi-même ce privilège incroyable d' étudier dans l'ancien palais des tsars ? 

Je déplorais seulement qu'on ait dû , pour des raisons de sécurité , modifier considérablement la façade originale d'un ouvrage aussi exceptionnel .

Tous ses balcons à cariatides sculptées , ses ornements , toutes ses moulures de style rococo avaient été détruits .

De l'imposant " Hôtel Impérial " d' Adam Dettloff  ( 10 ) , que resterait-il , désormais ?


                                  aff-image-hotel-imp--rial.jpg



Sinon quelque vestige d'un vaisseau fantôme , ou bien l'épave sinistre d'une espérance abandonnée ...

            Qu'est-ce qu'un amour ? Et qu'est-ce qu'un peuple ?

En cette période troublée de l'adolescence , j'aurais eu besoin des lumières de Renan pour faire face à ces interrogations douloureuses que l' Homme affronte sans pouvoir jamais les résoudre .

" Une Nation est une âme , un principe spirituel " , affirme-t-il à l'occasion d'une brillante conférence à la Sorbonne . ( 11 )

             Si maintenant j'arrive à davantage apprécier les subtilités mélodiques développées par le génie d'un compositeur , ou la richesse infinie des nuances travaillées par le peintre sur sa palette , je ne me posais même pas la question de savoir alors si , tel Nietzsche ou Marie Bashkirtseff , et , sans doute , bien d'autres anonymes , je pouvais aimer Nice .

D'ailleurs , pourquoi me trouvais-je là , en cet endroit si lointain , si différent des lieux de ma naissance ?

Pourquoi pas le Cap Nord , puisqu'un jour , comme on bâtit des châteaux en Espagne , un copain savoyard s'était mis à nous faire miroiter , sans jamais l'assouvir , cette fabuleuse quête boréale ?

J'en voulais à la Terre entière de vivre en exil , si loin de ma patrie !

Mais " les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille " . ( 2 )

La Bretagne vibrait en mon coeur , et je la portais fièrement de tout mon être . Pourquoi ? 

Pourquoi devais-je me convaincre d'une accidentelle destinée ? 

Quant à l'errante recherche d'un enracinement trompeur , n'était-ce pas aussi dans l'air du temps ?

            Chaque livre , glané " au hasard  " , me ramenait aux souvenirs d'une prime enfance dont je me sentais cruellement dépossédée .

Des images revenaient sans cesse à ma mémoire , obsédantes .

Ce vieux chalutier piqué de rouille , traversant avec lenteur les eaux grisâtres du Golfe du Morbihan , naviguerait toujours dans l'oeil émerveillé d'un garçonnet de trois ans qui cherchait sur l'onde un reflet complice , une réponse , peut-être la lueur chaude et maternelle émergeant d'un Royaume englouti ...

L'océan ! Mor-Breizh !

Son odeur indéfinissable , sa chair saline et ses mystères perpétuels , lancinantes mélopées du chant breton , qui s'égrènent en vagues innombrables déferlant sur des chapelets d'îles et de récifs ...

            La splendeur du Cosmos était , dit-on , pour lui , un ravissement !

Je me délectais de ses " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse  " ( 11 ) , tâchant d'inventer mon prochain voyage au " Pays des Nuages Tristes  " , bien au-delà de la Voie Lactée , celui des Déesses barbares qui , de leurs yeux verts comme l'émeraude , percent le brouillard d'une mythique légende des siècles .

" Je suis né ... au bord d'une mer sombre , hérissée de rochers , toujours battue par les orages . " ( 11 )
                                                                   

  CAWHWCTF-renan.jpg                  

          La mienne se trouvait plus au Nord , pâle comme la face de la Lune , et même si je ne parvenais à saisir sa parfaite Beauté , j'imaginais la chevelure argentée d'une ondine effleurant de sa main légère quelque harpe céleste dont le chant cristallin vient mourir sur les îles d'Avalon , pour , sans cesse , renaître . ( 12 )

" Mes Divines , la Foi est aventure , proclame Xavier Grall , vent claquant , souffle , envolée de colombes , voile gonflée .

" Partez , partez au nom de Dieu . " ( 13 )

            Sept ans d'exil , sept ans !

Mais j'ai retrouvé le pays de Gwenc'hlan , et celui d'Arthur , très déçu qu'on n'y entende plus guère les envoûtements de Morwenn et la langue des ancêtres , ce beau chant d'amour entre Diarmaid et Grainné . ( 14 )

" Me droc'ho ma zeod em bek ,

   Ken diziski ar Brezonek ! "

" Je couperai ma langue dans ma bouche , plutôt que d'oublier le Breton ! " , lance Brizeux . ( 15 )

Ma patrie invisible , où se cachait-elle ?

 " E pe lec'h " ? Où ça ?

" E pe lec'h ma red ho koantiz ? " Où court votre beauté ? , chante Glenmor . ( 16 )

            Petite hermine , vive et rusée , sors de ton gîte , sous les chênes , montre-nous le chemin de la renaissance ! ( 17 )

Conduis-nous vers les hautes terres !

            " Que peuvent savoir de la Bretagne ceux qui ne connaissent que le monde ? " ( 18 ) , pensais-je aussi , regardant vers le large .

Je me suis tenu sur le seuil . Et j'ai prié l' Archange de me montrer l'ombre et la lumière .

Je t'ai vue , au loin , dans l'infini des brumes océanes .

Qui pourra mieux parler à mon coeur du poids de nos lourds secrets ?

Tombelaine ! ( 19 )

Soudain , je retrouve , tel Novalis , " d'anciennes mélodies  " que le vent capricieux murmure au spectacle futile des apparences . ( 20 )

" Pourquoi mon île , si fragile , es-tu perdue ?... ( 21 )

 

                                     ___
Notes :

1 - " Cemenellum " , nom de l'ancienne ville romaine de Cimiez .

2 - Louis Nucéra ( 1928-2000 ) , écrivain niçois .

- " Chemin de la Lanterne " , roman , LGF , 1982 et Grasset/Fasquelle 1997 .

" Les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille  " .

- " Avenue des Diables-Bleus  " , Grasset , 1979 .

3 - " Le Grand Meaulnes  " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 . Fayard , 1986 .

Version bretonne : " Meaulnes Veur  " , bet lakaet e brezhoneg ( traduit par ) Yann-Ber Thomin , Ar Skol Vrezoneg / Emgleo Breiz , 2000 .

4 - Christiane Labarrère , professeur de littérature à la Faculté des Lettres de Nice en 1971 , écrivain .

5 - " Miracles  " , par Alain-Fournier , poèmes et proses , 1924 . Préface de Jacques Rivière . Arthème-Fayard , 1986 .

6 - Personnage principal de " Crime et Châtiment  " par Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski ( 1821 - 1881 ) . Publié en 1866 .

7 - C/f : " Yowan Dagorn  " , in  " La Porte Océane  " - 17 - Le Cimetière Marin  ( Auberive , 13 ) , par Dan Ar Wern . 

8 - " Journal " de Marie Bashkirtseff ( 1858 - 1884 ) , peintre , écrivain russe  ( Ecrit de 1873 à 1884 ) .  Publié par le " Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff " .

9 - Eglise Russe de Nice , Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra . Construite en 1859 sous l'impulsion de l'impératrice douairière Alexandra Feodorovna , veuve du tsar Nicolas 1er . La plus ancienne église russe en Europe occidentale .

- Tombe du Tsarévitch Nicolas , fils d'Alexandre II , mort d'une méningite à l'âge de vingt ans lors d'un séjour à Nice en 1865 à la villa Bermond , sur le site actuel de l'église .

10 - Adam Dettloff ( 1852 - 1914 ) , architecte polonais de l' Hôtel Impérial , inauguré le 18 janvier 1902 , transformé en Lycée du Parc Impérial en 1924 .

11 - Ernest Renan ( 1823 - 1892 ) , écrivain breton , philosophe , historien , philologue .

" Qu'est-ce qu'une nation ? " , conférence à la Sorbonne , 1882 .

" Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse  " , autobiographie , 1883 , Calmann-Lévy .

12 - " The Poems of Ossian  " , par James MacPherson ( 1736 - 1796 ) , poète écossais . London Edition , 1796 .

Version française : " Ossian , Saga des Hautes-Terres  " , éditions Libres / Hallier , 1980 .

13 - " L' Inconnu me Dévore  " , par Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , journaliste , poète , écrivain breton .

Editions Calligramme , 1984 .

14 - Légendes celtiques .

15 - Auguste Julien Pélage Brizeux ( 1803 - 1858 ) , poète romantique breton .

16 - Glenmor - Milig Ar Skanv - ( 1931 - 1996 ) , chanteur breton . " Viviana " .

17 - L'hermine , symbole de la Bretagne .

18 - " Lieux et Histoires Secrètes de Bretagne  " , par Patrice Boussel . La Porte Verte , 1980 .

19 - Petite île au large du Mont Saint-Michel .

20 - Novalis - Friedrich Von Hardenberg - ( 1772 - 1801 ) , poète romantique allemand , philosophe .

- " Heinrich Von Ofterdingen " , roman inachevé , 1802 . Version Française : Editions bilingues Aubier / Montaigne , 1942 .

21 - Dan Ar Wern - " Tombelaine " ( 1972 ) , poème , in " Le Chemin Perdu  " , Copyright 1992 . Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .

                                     ___

 

DAN AR WERN - Balade au Pays Des Ombres - 8 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Un Immeuble Au Nom D'Etoile - 11 / 07 / 2006 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved . " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du breton par l'auteur .

                                    ___

 

    

                      marie-bashkirtseff.jpg

 

 

Repost 0
19 juin 2006 1 19 /06 /juin /2006 14:23

CASH6VCL-hard-rain.jpg

Balade au Pays des Ombres ( 7 )


Griffures de Pluie
- Grasp Ar Glav - Rain 's Graze

 

" Sanguine Rose de Milan ,

  Qui meurt , sans âge ,

  Griffures de pluie ,

  Griffures de vie ... " ( 5 )

 

     

 

 

           Chaude après-midi de printemps sur la Lombardie .

Milan , je sors de l'hôtel Ibis .

           Je viens de voir Bob Dylan coiffé d'une sorte de " Keffieh  " , style Arafat .                     

                                                images-bob-dylan.jpg

La " Rai Tre " , rediffusant l'un de ses vieux concerts , ( 1976 ) , nous a permis d'écouter à nouveau paroles et musique de sa chanson-fétiche : " A Hard Rain 's A-Gonna Fall  " . ( 1 )

Ainsi ai-je pu entendre encore " le bruit d'un clown qui pleurait dans l'allée ... " ( heard the sound of a clown who cried in the alley ... ) ( 1 )

           Je retrouve ensuite , m'attendant dans le hall pour une petite balade , une de mes collègues , demoiselle aux yeux gris-verts , vingt-deux ans peut-être , d'allure franche et dynamique .

C'est une "nouvelle " , je ne l'ai jamais vue .

           Comme toujours , dans ce métier , nous nous cotoyons sans vraiment nous connaître . L'approche de l'autre paraît d'autant plus "facile " qu'elle ne suffit jamais à gommer le caractère fugitif d'un tel genre de contact .

" Boulot-boulot  " , quoi !

Rares sont ceux qui , prétendent-ils , souhaiteraient s'investir  " autrement " dans un cadre professionnel .

Voire ! Un code strict a fini trop souvent par s'établir , bloquant peu à peu dans les esprits toute idée spontanée d'une relation possible à construire .

" Chacun sa vie ! " , c'est le leitmotiv que la fatigue et les multiples contraintes veulent nous imposer .

Mais il en est qui , heureusement , lutteront toujours contre les obstacles du mauvais sort .

Pourquoi ne pas essayer , malgré tout , se disent-ils , de le défier , et d'aller ainsi plus loin que l'éphémère condition d'une existence classée " sans suite " ?

           Gaëlle , tandis que nous arpentons les rues pittoresques de la vieille ville , nous dirigeant vers la fameuse cathédrale ( Il Duomo ) , me raconte également son parcours difficile dans le monde du travail .

Elle a déjà connu l'usine .

Elle reste d'ailleurs dubitative quant à la psychologie particulière de ses camarades venues d'horizons moins défavorisés .

Celles-ci  " n'arrêtent pas de se plaindre , ajoute-t-elle , sans même se rendre compte de leurs nombreux privilèges . "

           Par petites touches , le cadre initial de notre conversation s'élargit .

Nous abordons maintenant le thème général de la jeunesse .

Je repense au très beau roman de Youenn Drezen , " Itron-Varia Garmez " , que je viens juste d'achever . ( 2 )

Dans cette histoire , située en plein Pays Bigouden , on trouve quand même un sens de l'entraide , malgré la souffrance et les luttes que doit mener la classe ouvrière en Bretagne .

Un thème identique sera abordé par Roparz Hemon dans son dernier ouvrage , " Nenn Jani  " , dont l'intrigue se déroule à Brest . ( 3 )

Per Denez en apprécie " le récit d'une victoire , celle du courage et de la bonté sur l'égoïsme et le Destin  " . ( Préface )

           Traversant un jardin public sur notre route , nous y découvrons tout un lot de vieilles seringues usagées , laissées là , à la vue de tous , sans aucune honte , ni souci de précaution .

La drogue circule un peu partout , m'avoue ma compagne .

" Surtout le " Shit " ou Marijuana , rajoute-t-elle .

" ... I saw a black branch with blood that kept drippin'  " ( J'ai vu une branche noire avec du sang qui coulait )

( 1 )

" ... Presque tous mes copains s'y sont mis . "

           Les jeunes seraient terrorisés par leur avenir , par le spectre du chomâge .

Et puis , tout est permis . Dieu est mort .

La drogue , c'est un peu le dernier défi contre l'indifférence et le manque de sens . A quoi bon se battre lorsqu'on se sent complètement seul face à la Société , impitoyable machine broyeuse , qui ignore tout de votre misère ( morale ) , et se moque éperdument de votre angoisse existentielle ?

" D'où vient l'espoir , quand l'âme désespère  ? , chante Glenmor . ( 4 )

" Bara ha Labour " ne suffisent plus . ( 2 ) Pain , travail ...

" I heard one person starve , I heard many people laughin' ... ( J'ai entendu mourir une personne de faim , les autres riaient ... )

( 1 )

           Je me souviens alors du poème qui m'a été inspiré par des mots d'enfants , nés dans la bouche ou l'esprit de mes deux fils : " Griffures de Pluie  " . ( 5 )

Tapis de pétales de cerisiers-fleurs

   Par terre ,

   Griffures de pluie dans l'air ,

   Et , sur les vitres sales des voitures ,

   Dans mon coeur ,

   Mille épines ,

   Morsures du vent ,

   Me désespèrent ... "

           Ma "Rose de Milan " ressemblerait-elle davantage à celle évoquée par le grand défenseur de notre culture ?

" Eno n'eus c'hoarzh , na c'hoari , na didu

  Tra nemet gloaz , hag anken , hag azrec'h ,

  Preder ar spered ha striv an divrec'h ,

  Ha dremmoù tud glas evel al ludu . "

( The Black Rose - No laughter is there , nor play , nor pleasure ,

   Nothing but sorrow , and sadness , and grief ,

   Worry of mind and struggle of arms ,

   And human faces as pale as ashes . " )

( 6 )

En rentrant , je devrai , c'est sûr , me replonger dans l'univers de Paol Tirili :

" Biskoaz n'oa deut d'e sonj e c'helle ki pe gaz soursial ouz ar pez a rae pe ne rae ket ... " ( Il ne lui était jamais venu à l'esprit de savoir si l'on se souciait vraiment de lui ... comme d'une première chemise . )

( 2 )

           Nous visitons l'église magnifique , sa crypte , son trésor .       

t-IMG-1406-cath.milan-2.jpg


Je cherche des yeux le secours de Notre-Dame .

Elle est la seule qui puisse nous aider .

Je regarde aussi furtivement le joli visage de celle qui m'accompagne .

Plus tard , je sais , je relirai , en guise de souvenir , cette autre phrase :

" Va Itron Varia Garmez-me ne vo ket marteze hervez kalon ar veleien , nag hervez kalon tud ar vro . Va gwerc'hez-me ne vo he daoulagad na stouet d'an douar , lentik , na savet d'al laez ha teuzet . Sellout a ray eeun ouz an dud gant lorc'h ar vamm yaouank ... "

( Ma Vierge Bigoudenn ne sera jamais , peut-être , celle des prêtres , ni encore celle des gens du pays .

Ma Sainte Marie n'inclinera pas ses yeux vers le sol , timideet ne les lèvera pas aux cieux pour y perdre son regard .

Mais elle ira droit à votre coeur , avec la fierté d'une jeune mère ... " )

( 2 )

           Je suis impressionné par la hauteur des voûtes , la taille des colonnes , la majesté lumineuse des vitraux .

C'est un véritable chef-d'oeuvre , que je découvre pour la première fois !

           Dehors , la foule milanaise du dimanche déambule , insouciante et gaie .

Nous rentrons par les jardins , Via Zarotto .

 

                                      CAO4200G-milan.jpg

                                                              
Notes :

1 - Bob Dylan - " A Hard Rain's A-Gonna Fall  " - in " The Freewheelin' Bob Dylan " , Columbia Records , 1963 .

2 - Youenn Drezen - " Itron Varia Garmez  " - Skrid ha Skeudenn , 1941 - AL LIAMM , 1977 .

(en français) - " Notre-Dame Bigoudenn  " - Denoël , 1943 et 1977 . La Découvrance , 2002 .

3 - Roparz Hemon - " Nenn Jani  " - AL LIAMM , 1974 .

(en français) Coop-Breizh , 1998 .

4 - Glenmor - " Prière de Robinson  " - in " Vivre  " , album Le Chant du Monde Records , et Glenmor-An Distro , Coop-Breizh .

5 - Dan Ar Wern - " Griffures de Pluie  " ( Unan Bennak Evel-Se , 11 ) - Tous droits réservés-Pep gwir miret strizh-All rights reserved - Copyright 2006 . 

6 - " Ar Rozenn Du  " - La Rose Noire - The Black Rose -Trad. Traduction Roparz Hemon .

                                     ____

DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres - 7 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Griffures de Pluie - 29 avril 1990 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du Breton par l'auteur .

                                      ____

                     bigoudene.jpg

Repost 0
14 juin 2006 3 14 /06 /juin /2006 22:47

Arenes-de-Cimiez.jpg Balade au Pays des Ombres ( 6 )

Douceur de Vivre - Douster Bevan - Gentle way of Life
Xavier-Grall.jpg

                                       


                             

          Xavier Grall parlait de sa Bretagne natale comme d' un " Royaume schizophrénique  " ( 1 ) :

Il a dû sans cesse la réinventer depuis les tours de Sarcelles , dessinant son âme tourmentée au milieu de toutes celles venues là , des quatre coins du globe , y apporter leurs couleurs propres , pour la découvrir dans les contours imprécis d'un rêve ou d'une langue de l'exil .

           J'étais " quelqu'un comme çà  " ( 2 ) , étouffant comme Le Clézio dans la petite chambre anonyme d'une ville étrangère , y trouvant refuge aussi , malgré tout , dans la lecture toujours recommencée du livre de ma souffrance intérieure , mais fenêtres grand ouvertes sur le large et sur une nature quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles !

Qui donc avait naguère évoqué ici la douceur de vivre ? ( 3 )

           C'est plutôt le souvenir de violents orages que j'avais gardé , d'une mer écumante sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayant avec force la poussière des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches .

L'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombe en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu . Et puis la lumière crue , éblouissante , chauffant à nouveau le paysage , qui vous écrase de toute la puissance d'un soleil impérial !

           Que d'après-midi solitaires , pendant les interminables vacances d'été , caché derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes , tandis qu'une chaleur de plomb semble défier toute vie à la surface !

Jardin-de-Cimiez.jpgCimiez.jpg

                                  

          Mais Nice fut d'abord mon jardin d'enfance .

Nous jouions à l'ombre du monastère , au milieu des ruines de Cimiez , l'antique cité romaine .

La petite école , bâtie sur une sorte de promontoire , domine la plaine majestueuse du Paillon . ( 4 )Jardin-de-cimiez-2.jpg

Des ribambelles s'amusaient là , parmi les fleurs multicolores , se trempaient dans l'eau des fontaines , couraient sous les orangers .

Quel plaisir de retrouver un peu plus haut , ce coin secret , " le petit bois " , discret ermitage dans lequel se cachait à l'ombre mon chêne de prédilection !

Grand-mère Alice  m' y accompagnait parfois , cherchant , sans doute , un abri de la Providence contre le feu de l'enfer .

Quant à moi ,  je guettais avec impatience  l'entrée de ce fantastique " Pays des Merveilles  " , royaume enchanté de mes plus beaux rêves enfantins !

Mais j'en franchissais le seuil un peu craintif , aussi .

En ce lieu d'innocentes joies , mini-théatre de nos " belles aventures  " de jeunesse , je ne tardais guère à éprouver , sous l'ombrage , quelque chose d'indéfinissable ...

Seul ou avec d'autres , j'aimais grimper sur cet arbre minuscule formé d'une seule branche assez basse épousant l'ondulation du terrain . J'y respirais des parfums troublants .

Juché là , je m'imprégnais de tout mon coeur du bruissement du silence . J'écoutais l'imperceptible crissement de pas lointains et mystérieux sur le sol du bosquet recouvert d'aiguilles de pin , tandis qu'à l'horizon , l'immense rumeur de la mer, obsédant fantôme , se mêlait au grouillement diffus de la masse urbaine , enfumée de ses gaz polluants ...

                             ___
Notes :

1 - " Le Cheval Couché " , 1977 , réponse au "Cheval d'Orgueil " de Pierre-Jakez Hélias , par Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , journaliste breton . .

2 - " Quelqu'un Comme Ca  " ( Unan Bennak Evel-Se ) , Recueil de poésies , par Dan Ar Wern - Copyright , 2007 - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh .

3 - " La Douceur De La Vie " , 1939 - Douster Ar Vuhez - A Gentle Way Of Life  ,Tome XVIII des "Hommes de Bonne Volonté " , suite romanesque publiée enre 1932 et 1946 par Jules Romains ( 1895 - 1972 ) écrivain , philosophe et dramaturge français . 

4 - Fleuve traversant Nice irrégulièrement comme un torrent de montagne ( Stêr-veur a red direizh evel ur froud eus ar menez a-dreuz Nisa ) .

                             ___


DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres6 - Journal de Yann Kervern ( I )  - Douceur De Vivre - 14 juin 2006 - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Traduit du Breton par l'auteur - "Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 .

              Monastere-de-Cimiez.jpg

                                     
                           

Repost 0
10 juin 2006 6 10 /06 /juin /2006 21:22

Balade au Pays des Ombres

( 5 )

 

Distance du Corridor - Pellder Betek an Trepas  -  Distance From the Corridor

 

                                         

 

 

          Garde à vue                           

          Faut-il décrire tous les évènements d'une période déterminée dans leur ordre chronologique , ou bien s'agit-il au contraire d'en noter les évolutions par le prisme d'une vision personnelle , forcément subjective , d'en dépeindre le climat moral par l'élaboration constante d'une pensée au devenir insoupçonné ?

Ne peut-on croire que le moindre fait divers , prédestiné ou non , laissera aussi une trace , même infime , dans le Grand Livre de l'Humanité , sinon que chacun d'entre nous jouera lui-même sa petite partition ? 

Déterminisme ou hasard ?

C'est le problème de la tuile qui tombe du toit , l'histoire de Ben-Hur , celle du passant mort " par accident  " .

           13 - 14 Avril ( 1990 ) : nuit de vendredi à samedi , peut-être une heure du matin ?

J'arrive d'un vol en provenance d'Istamboul .

Au terme d'une journée épuisante consacrée en grande partie à la visite du célèbre musée Topkapi , j'ai repris très prudemment dans l'obscurité la route habituelle du retour au volant de ma Peugeot 305 GT bleue . ( 1 )

Venant de CDG , je me dirige vers le petit village du Mesnil-Amelot qui est situé au croisement de la RN 212 .

Là se trouve un panneau dont la présence signale l'entrée de la Zone Aéroportuaire .

Y parvenant, je stoppe au feu rouge , précédé d'une autre automobile Renault 5 pilotée , je le saurai plus tard , par un journaliste .

Je me sens content malgré ma fatigue , assez satisfait d'aborder cette longue semaine à venir de repos , récompense bien méritée , selon moi , de tant d'efforts !

C'est alors qu'une Seat , conduite par une jeune femme lisant sa carte routière au lieu de regarder devant elle , a heurté , à l'arrière , mon pare-chocs ! La rencontre s'est révélée plutôt brutale , mais j'en suis heureusement sorti indemne ! Un peu plus tard , le journaliste a haussé les épaules . Pourtant , son véhicule n'a subi aucun dommage .

Par contre , le mien n'est plus qu'une épave , une pauvre carcasse aux débrits fumants sous la lune .

La dame , qui pleure au bord de la route , semble complètement déboussolée .

Auprès d'elle , quatre enfants qui ont eu de la chance , mais qui semblent paralysés par l'émotion .

Mon Dieu , qu'est-ce que j'ai fait ? , se plaint-elle . J'ai emprunté l'auto de mon mari sans le lui dire ... Je suis une jeune conductrice . Mon Dieu  !

           Dans le taxi qui me ramène chez moi après plusieurs heures d'attente , je sens une petite bosse qui gonfle sous mon genou droit .

                                    
 

           22 avril , dimanche : sur l'écran de la télé , des images du procés Ceaucescu . Sinistres moments d'une actualité dramatique .

                                      

 

          Ce soir , excellent film de Claude Miller , " Garde-à-Vue " ( 1981 ) .

Bouleversante sobriété des acteurs , l'économie des moyens suffisant à mettre en lumière les nombreux faux-semblants que cache toute vérité , mais aussi le chemin clair-obscur séparant le crime sadique de la pureté , l'amour idéal du sordide .

Celui qui se retrouve au bout du couloir sans issue de l'incompréhension , du néant , de la solitude , celui-là n'est pas qu'un simple monstre : existe en chacun de nous , comme un abîme entre deux coeurs , cette "distance secrète du corridor " ...

          " Mais entre la tache de naissance et le sang  ... " , la vérité , qui peut vraiment la connaître ? ( 2 )

Camille peut-elle s'en approcher , cette enfant-fleur à qui Martinaud parle avec tendresse ? ( 3 )

Et toujours l'âme humaine aux tragiques méprises , la rumeur impitoyable et destructrice , la calomnie ...
 

          Aujourd'hui , sujet très en vogue pas très prisé d'ailleurs par ma future ex-épouse Muriel , nous avons parlé d'astrologie karmique avec Laura ! ( 4 ) 

Celle-ci m'a transmis un poème , rédigé , me dit-elle , par l'une de ses jeunes copines du même sexe en 1984 :

" Sur l'estrade ,

  Un homme seul ,

  Mains liées dans le dos ,

  Les yeux bandés .

  Son seul malheur , c'est l'indice , la preuve , le couteau .

  Son corps n'est plus rien .

  ... Rien qu'une ombre dans le vent . "

          Par ce petit texte , on devrait percevoir le malaise d'une personne ( peut-être elle ? ) dont l'existence antérieure a dû être celle d'un homme fruste , sans doute meurtrier d'une femme .

Ainsi pourrait s'expliquer l'attirance de Laura pour les ambiances troubles , voire morbides , sa passion pour Mylène Farmer , mais aussi la lecture d'un livre dont elle est folle , " Le Moine  " d'Antonin Artaud , d'après Lewis . ( 5 )

Elle m'a avoué récemment se sentir à la croisée des chemins , me confiant son  attirance envers les femmes qu'elle méprise tout en les aimant .

Serais-je fasciné , moi aussi , par le rayonnement de son regard magnétique ?

Je lui ai envoyé , depuis Venise , une photo d'un masque de Carnaval , " derrière lequel se cache peut-être , lui écrivais-je , la beauté mystérieuse d'une adolescente inconnue ... " Elle-même ?

Ou celle d'un amour inavoué , mais sans espoir ? Le mien ...
 

                                      
     
18 mai , vendredi : A l'Académie Française , discours de réception de Jean-Denis Bredin , célèbre avocat qui fête , en cette journée mémorable , ses soixante-et-un ans . ( 6 )

         Pour la circonstance , la vie secrète et passionnée de Marguerite Yourcenar défile devant nos yeux . Je devrais dire plutôt qu'elle se dévoile à nos oreilles émerveillées .

Mais je ne peux m'empêcher de penser que littérature institutionnelle et prix d'excellence ne montrent qu'un reflet trompeur de la vie réelle .

Marguerite le savait , préférant le chant des cèdres et des pins comme la solitude de son désert blanc du Grand Nord .

        Des milliers de voitures sont passées devant le Quai Conti . La ruche bourdonne , les mots s'envolent .

Que restera-t-il vraiment de l'oeuvre et du sens de sa Destinée ?

Dieu seul , sans doute , pourrait lui répondre :

" Ce n'est pas l'âge qui procure la Sagesse , ce n'est pas la vieillesse qui rend capable de juger ... " ( Job , 32 , 9 ) .

        Voilà où nous en sommes , tandis que la musique de Debussy , " Trois Images  " , puis " La Mer  " , m'invite à la rêverie , faisant naître des fantasmes d'un autre siècle , des envoûtements charmeurs , des berceuses ...

Mais qu'est-ce que la Culture ?

J'y pensais tout-à-l'heure , écoutant le nouvel élu ...

        Hier , j'ai vu un reportage au sujet d'une résidence de vieillards surveillée par des miradors , des chiens-loups , des gardes .

C'est une ville coupée du monde , en Californie .

Les " jeunes  " n'y sont que tolérés pour un temps très court , voire interdits .

Beau symbole , au bord de la Seine .

D'ailleurs , comment doit-on réinventer la vie , au royaume de l'indifférence et de la solitude ?

Où mène réellement le Pont des Arts , lorsque tout semble vide , au milieu d'une jungle sauvage , plongée dans le silence de la drogue et du mépris ?

A quand l'Académie Bretonne ?

                            Marguerite-Yourcenar.jpg

                                       
       S'agit-il d'une étrange " coïncidence  " ? Je viens de recevoir la dernière oeuvre de Marguerite intitulée : " Quoi  ? L'Eternité . "

Cà commence par ces trois mots significatifs : " Michel est seul  " .

( 7 )

Belle définition de notre état sur la Terre , en vérité .

A partir de là , y-a-t-il autre chose que l'instinct de survie , la lutte entre le soleil et les nuages , la tempête et l'océan ?...

" ... C'est la mer allée

      Avec le soleil ... " , dit Rimbaud . ( 8 )

 

       Certains  prétendent que Jésus n'aurait jamais existé , qu'il n'y a pas de preuves historiques .

La vie ne serait qu'un simple malentendu , mauvaise plaisanterie ou accident .

Je considère alors l'accumulation monstrueuse de tous ces produits de consommation . Je vois , par exemple , ces milliers de livres , souvent mal écrits , s'entassant parmi viande fraîche et confitures.

Je me demande sérieusement qu'elle est la valeur de l'être , sa place au milieu des objets ?

Leonard-Cohen.jpg

       Lorsque je serai mort , que je ne serai plus que poussière au vent , l'amour finira-t-il , au bout d'un long tunnel noir , par m'appeler par mon nom ?

 " Love Calls You By Your Name  "  ,  chante  Leonard Cohen .

Qui sait ?

 

 

 

( A Suivre )

 

                              ___
 

 

DAN AR WERN - Balade au Pays des Ombres - 5 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Distance du Corridor - 13 avril / 18 mai 1990 - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " Balade au Pays des Ombres " , copyright 2006 - Traduit du Breton par l'auteur .

                                     ___

Notes :

 

1 - Topkapi , ancien palais du Sultan de Turquie devenu aujourd'hui musée comme le Louvres .

2 - Paroles de la chanson de Leonard Cohen intitulée : " Love Calls You By Your Name  " , copyright 1967, Stranger Music Inc. in " Songs of Love and Hate " album , 1971 , Sony Music Entertainment / Columbia - All rights reserved .

3 - " Garde-à-Vue " ( 1981 ) , film de Claude Miller ( 1942 - 2012 ) avec Lino Ventura , Romy Schneider , Michel Serrault , Guy Marchand .                                

4 - " La Rencontre  " ( Auberive , 2 ) .

5 - "Le Moine " ( The Monk , 1796 ) , roman de Matthew Gregory Lewis ( 1775 - 1818 ) , auteur dramatique , écrivain britannique , traduit par Antonin Artaud ( 1896 - 1948 ) , écrivain , metteur en scène , acteur français .

6 - Jean-Denis Bredin , né à Paris ( 1929 ) , écrivain français , membre de l'Académie , avocat .

7 - " Quoi ? L'Eternité " ( 1981 ) - Le Labyrinthe du Monde III ( Souvenirs ) par Marguerite Yourcenar ( 1903 - 1987 ) , écrivaine française , membre de l'académie .

8  - Poème d'Arthur Rimbaud ( 1854 - 1891 ) : L'Eternité ( mai 1872 ) , in " IlluminationsDerniers Vers " ( 1872 / 1875 ) .

                                                                                             

 

Repost 0
29 mai 2006 1 29 /05 /mai /2006 09:46

 Balade au Pays des Ombres

( 4 )

 

Gilliatt et la Pieuvre - Gilliatt and the Octopus - Gilliatt hag ar Vorgazhenn
        

 

 images-hermine-1.jpg                           

                  bretagne-tm-copie-1.jpg

           
Nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue .  

On dit que l'âme est un paysage . Il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser .

Chaque vie est un engagement .

            Cette idée , je la redécouvre exprimée dans la préface d'un livre d'autrefois , les " Promenades en Bretagne " d'Henri Queffélec . " L'homme , pense-t-il , réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je  ? " ( 1 )

            Alors , moi-même , grand voyageur , ai-je dû ne pas cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question !

M'ont-ils répondu ?

            Mais il fut une époque où je croyais encore trouver sincèrement la solution de l'énigme .

Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde !

A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?

" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 2 )

            Pourtant , j'étais d'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé .

Ma timidité naturelle m'empêchait parfois de parler en public , lorsqu'on m'interrogeait .

Je garde en moi le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire que nous devions rendre .

            Je n'étais alors qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , et devais avoir 13 ou 14 ans .

Mon professeur de français , bonne pâte au demeurant , s'étais mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur moi !

Attendant longuement que je prenne la parole pour lui lire mon texte , il avait fini , lassé , par poser son postérieur sur le bout de mon pupitre .

Et , de son visage accablé , il considérait maintenant sur le mien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse .

            Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?

Ce moment-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , resta gravé dans ma mémoire .

J'avais baissé la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux scrutant sans pitié un point d'interrogation posé devant eux : ma différence les troublait !

            Peu à peu , il m'a fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de mes démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , m'empêchait de voir , au-delà de mes abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide : 

" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 3 )

J'avais à remonter de l'ombre , afin d'entrevoir , moi aussi , " une clarté sous la lune " . ( 4 )

Que m'importait le monde extérieur , à moins qu'il ne m'entraînât vers le large ?

" Être abandonné , c'est être délivré  " , note encore le grand Maître . ( 4 )

            Lorsque je marchais dans la montagne près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles , je me sentais chez moi tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages  " ... ( 5 )

Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il m'arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe  " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage m'évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ... ( 6 )

            Non , ce n'était pas possible ! 
La République  " une et indivisible " dans laquelle nous vivions si prosaïquement ne pouvait incarner ma Terre promise !

            Je la retrouvais plutôt dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt-Treize  " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .

Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel je me reconnaissais , le marquis de Lantenac .

N'étais-je pas un chouan moi aussi , un sauvage ?

Me faisaient rêver les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues . 

De même , certains noms de sonorité armoricaine : Halmalo ,Tellmarch ...

           A quinze ans , je me sentais l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg . ( 7 )

Je me rappelle encore ce bel été 1967 que nous avions passé sous le regard bienveillant de la Pendine avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt à la mode .

J'y dévorais les " Mémoires d'Outre-Tombe  " . 

L'histoire d'Hervine Magon  me plaisait , " qui riait de plaisir et pleurait de peur  " . ( I , 5 )

Elle me parlait de ma propre enfance . En la lisant , je retrouvais le souvenir d'une petite fiancée bretonne , "Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande !

Il subsiste une vieille photo qui nous représente avec nos montures , deux vélos d'enfants .

Grâce à elle , ressuscitent par miracle toutes les images de mon passé : nos folles aventures dans la lande lorsque les équipées de ma " cousine " Marianig , véritable chef de bande et garçon manqué , m'entraînaient toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de ma nostalgie des noëls d'autrefois ...

L'Îlot Haut , Bellevue , il arrive que ces noms résonnent dans ma tête ; le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) , je l'ai toujours sous les yeux .

C'est un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffit à faire briller dans ma nuit les couleurs magiques du lieu où je suis né .

 

                   

    mercantour-0006.jpg                               

 


DAN AR WERN  - Balade au Pays des Ombres - 4 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Gilliatt et la Pieuvre - 25 / 05 / 06 - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 - Traduit du Breton par l'auteur .
 

                          ___

                                    
Notes :

1 - " Promenades en Bretagne " , par Henri Queffélec , Balland 1969 .

2 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .

3 - " Bretagne  " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits réservés .

4  - "Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .                   - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand - "Histoire d'un Chef d'Orchestre " , Auberive 11 , 4  , Note 10 ( Dan Ar Wern ) .

6 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .

7 -  " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) ,  Chateaubriand .

 

                         ___

                                                                                                

 

Repost 0
26 mai 2006 5 26 /05 /mai /2006 17:03

The-Inner-Light.jpg  Balade au Pays des Ombres ( 3 ) 

 

La Lumière Intèrieure - The Inner Light - Ar Sklerijenn Ziabarzh

           Marieke , jeune étudiante allemande ...

Mon divorce , bientôt prononcé  .  

            Projet de roman plutôt saugrenu . Seconde vie d'Alain-Fournier : comment l'auteur échappant à la mort , se retrouve en Allemagne et , sous le pseudonyme de Frantz de Galais , parvient à se cacher dans un monastère tel Monsieur de Châteaubriant . ( 1 )  

Je me demande parfois si je ne suis pas une réincarnation de cet écrivain ( le premier bien sûr ) , quêteur du Pays des Âmes , qui m'obsède particulièrement .

Ce pourrait être aussi l'histoire de la Comtesse des Ténèbres qui était supposée dissimuler l'identité de Mme Royale . ( 2 )

Longue réflexion sur le sens d'une possible redéfinition de l'existence quand on s'est enfin débarrassé de la première tentative ayant échoué .

A la manière de Rimbaud , par exemple , d'où la difficulté de savoir ce qui , pour lui , était mieux : mélanger les couleurs , chercher d'autres cieux ?

            Le nom de "Frantz Moln "  pourrait être utilisé dans un but symbolique ...

Il m'arrive de songer un jour à évoquer mes souvenirs d'enfance ...

A l'intérieur de trois cercles , peut-être , en référence aux Triades Celtiques ?

( 3 ) 

            Le dernier traiterait d'un long voyage dans l'espace , prétexte à une introspection .

Les Atlantes , lointains parents , viendraient récupérer dans leurs vaisseaux quelques humains , ceux qui auraient survécu par miracle à la grande catastrophe nucléaire ... ( 4 ) 

          Nos héros endormis verraient défiler leurs souvenirs de la Terre , fragments plus ou moins significatifs d'une vie d'homme .

Ressentiraient-ils cette envie en eux de changer la donne afin de naître à nouveau ?

L'aventure serait essentiellement psychologique , intérieure : " The Inner Light  " ( Chanson de George Harrison ) * .  L'âme qui demeure en nous , vivante , et qui ouvre , grâce à l'Amour , toutes les portes du Royaume de Dieu . 

Partir très loin , vers le plus profond de soi-même . Chercher dans son coeur l'illumination de l'Eternel .

Aimer  .

                                   ___

 

 

DAN AR WERN - Balade Au Pays Des Ombres - 3 -  Journal de Yann Kervern ( I ) - La Lumière Intérieure - 1er Avril 1990 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du breton par l'auteur .

Teka_InnerLight_sm.jpg

                                    

Notes :

1 - Frantz de Galais , frère d'Yvonne dans " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , mort sur le front .

   Alphonse de Châteaubriant ( 1877 - 1951 ) , romancier français collaborateur , termina sa vie dans un monastère autrichien sous le pseudonyme de "Docteur Wolf " .

     " Histoire d'un Chef d'Orchestre  " ( Auberive 11 , 3 ) .

     " La Nuit de Cézembre " , II , 3 - L'Orage .

2 - "Comtesse des Ténèbres " : femme qui aurait pu être la véritable Madame Royale , fille de Louis XVI et Marie-Antoinette , échangée après sa sortie du Temple à la frontière suisse le 19/12/1795 . Toujours vêtue de noir , elle vécut cachée à Hildburghausen ( Thuringe ) jusqu'à sa mort ( 1837 ) .

3 - Référence à la trilogie de Dan Ar Wern .

4 - " La Troisième Arche  " ( Auberive 9 )

 

 * "The Inner Light " , chanson des Beatles parue en 1968 , écrite par George Harrison ( 1943 - 2001 ) - All rights reserved EMI Records LTD / Parlophone 1968 .

Repost 0
17 mai 2006 3 17 /05 /mai /2006 21:25

 

  
Balade au Pays des Ombres

( 2 )


LA PETITE CENDRILLON DU MOULIN AU CHAI - LUDUENNIG AR VILIN-WINLEC'H -THE LITTLE CINDERELLA OF "MOULIN AU CHAI

    
            

 

 

           Lorsque , recru des soucis et des peines qui , hélas , accablent notre vie de tous les jours , j'emprunte ce tracé clair-obscur /  " Ar Wenodenn marellet holl ... " ( 1 ) / des rêves et des souvenirs de mon enfance , il m'arrive parfois de redécouvrir ces vieux livres qui , jadis , imprégnèrent mon âme d'un parfum précieux venu d'outre-monde .

           Je revois encore ma mère adoptive avec son manuel d'histoire bretonne , lorsqu'elle se rendait à l'école  en sabots de bois .

           Les photos jaunies de l'époque me montrent le rire de sa jeunesse , malgré tout , dans son quartier de misère à Saint-Brieuc , " Chemin du Moulin au Chai " .

           Depuis , j'ai dû refaire le pèlerinage .

Mais , chaque fois , la même angoisse m'a étreint , devant le spectacle sinistre de cette baraque aux ondes maléfiques .

Je ne sais , d'ailleurs , si elle n'a pas été remplacée aujourd'hui par quelque immeuble de rapport , si la petite sente qui bordait la triste maisonnette a été maintenant goudronnée .

Quant au chien-loup d'il y a 25 ans ? Ses aboiements sauvages retentiront toujours dans mon coeur et dans ma tête !

            Ils se mêleront sans doute éternellement " au grand vent du Nord qui se déchaîne en sa sombre fureur " !

Les vers de ce magnifique poème de DIR-NA-DOR ( Yves Le Moal ) , intitulé " FE , SPI , KARANTE " - Foi , Espérance , Amour - et datés du 20 février 1907 , je les connaissais presque par coeur . Ils ont longtemps fasciné mon imagination de jeune poète exilé .

Ils concluent majestueusement le petit ouvrage rédigé par M. Alain Raison du Cleuziou et par M. Le vicomte Charles de la Lande de Calan , camérier secret de S.S Pie X . 

" War he roc'h kalet / Gant Fe daoulinet / Breiz ne spouron ket ! ( Sur son rocher fidèle , agenouillée dans sa Foi , Breizh ne tremble pas ! ) . ( 2 )
 

   image-upload.jpg                                  

         Avant de m'endormir , émerveillé , j'aurais sans doute pu écouter plus religieusement cette femme simple et travailleuse transmettre à son fils avec fierté ses beaux récits d'une histoire digne et tragique , celle de notre peuple , apprise à Robien , chez les Soeurs du Saint-Esprit : Nominoë , vainqueur du roi Franc Charles le Chauve , le pillage de Nantes par les Normands , le départ d'Alain Fergent pour la Grande Croisade , laissant son beau Duché à la pieuse et douce Ermengarde , son épouse ...

Mais le souvenir douloureux d'une sombre aurore avait suffi à rendre presque muette la petite Cendrillon du Moulin au Chai .

Elle me berçait parfois , me montrant tout son amour et sa tendresse dans une comptine qui datait de cette époque difficile :

" Le petit Jésus allait à l'école ,

  En portant sa croix sur ses deux épaules ... "

Ma grand-mère était trop vite partie pour un monde meilleur , laissant une pauvre adolescente , victime des mauvais traitements de son père et d'une marâtre , avec sa solitude et son chagrin .

Quelle peine dut avoir celle-ci pour élever son jeune frère et sa cadette !

           Moi , enfant privilégié ,  je ne cessais , misérable inconscient de toutes ces contingences , de souffrir pourtant de l'exil , réinventant nos chimères armoricaines , réécrivant une fois de plus la liste de nos Rois , Comtes et Ducs , de nos pays de cocagne aux noms si évocateurs me parlant d'une glorieuse époque et d'une terre inaccessible et qui me ressemblait , qui était mienne : Broërec , Erispoé , Salomon , Cornouaille , Domnonée ... 

           Je me sentais si triste lorsque nous en arrivions aux malheurs de notre duchesse Anne , bien jeune et tellement seule face à l'inéluctable destinée de ma Bretagne .

Les efforts du fidèle conseiller Landais n'avaient servi à rien .

Celui-ci , victime de la trahison , " fut pris , condamné à mort et pendu à Nantes ( 1485 ) " . ( 3 )

           Quant au duc François II , père de l'infortunée Princesse , il se trouva " mort de chagrin " , dit le livre , après le grand désastre de Saint-Aubin-Du-Cormier ( 1488 ) .

Cette funeste défaite sonna le glas de notre indépendance . ( 4 )

                           ___
Notes :

1 - Paol Lukas ( 1827-1858 ) - AL LIAMM 190 .

2 - " Histoire de Bretagne élémentaire " , par Alain RAISON Du CLEUZIOU et Charles de la LANDE DE CALAN , Vicomte , éditions Armand Prud'homme , Saint-Brieuc , 12 , rue Poulain-Corbion - 1933 .

3 - Pierre Landais ( 1430 - 1485 ) , principal conseiller du duc François II de Bretagne , s'efforça de défendre l'indépendance du duché contre les maneuvres du roi de France .

4 - Saint-Aubin-du-Cormier , champ de bataille où l'armée bretonne fut vaincue par celle du roi de France ( 28 juillet 1488 ) . 

 

Tableau : " Jour de Première Communion  "  
 ( Salon de 1905 ) , par Alfred Guillou ( 1844 - 1926 ) , peintre breton .  
                                              

                          ___

 

 

DAN AR WERNBalade Au Pays des Ombres  - 2 - Journal de Yann Kervern ( I ) - La Petite Cendrillon du Moulin au Chai - 17 mai 2006 - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved . " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 . Traduit du breton par l'auteur .

                          ___

 

Repost 0

Articles Récents

Liens