Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Recherche

25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 13:37

La Lettre

- Histoire d'une ancienne amitié -

 

Journal , Souvenirs ( II )

pour Annemarie Schwarzenbach

 

 

 

8 - L'Espoir et la Solitude

" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique 

  Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,

  Et je ne suis plus . " 

Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse " ,

A Sils .

 

 

 

 

          Solitude , espérance , elle avait noté ces mots dans sa lettre .

C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , le petit feutre oublié que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y sentir son parfum , l'odeur imprégnée de sa présence .

Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , toujours , près de moi .

La nostalgie d'un rêve nous console des ordonnances d'un implacable Destin .

          Ma femme , un jour , m'en débarrassa , faisant à bon compte , le ménage de tout un passé douloureux .

Me restèrent ces quelques lignes , griffonnées à la hâte , pâles reliques d'une jeunesse en filigrane , où la chaleur du souvenir me rappelle souvent la finesse de ses doigts de fée glissant sur la feuille jaunissante .

          Il y avait des lustres que j'avais quitté la Police . 

Je vivais toujours dans la capitale , mais j'avais perdu de vue " mon ami  " Tom . Après déjeuner , sortant d'un bistrot , je le croisai " par hasard  " du côté de la librairie "Shakespeare " . ( 28 )

 

                                            

Malgré son crâne dégarni , avec sa grande taille et sa pierre de cristal autour du cou , je n'eus pas de mal à le reconnaître . 

Il avait pourtant fait des efforts pour m'éviter , le bougre !

A son habitude , il se montra guilleret comme un pinson !

" Monsieur l'Inspecteur , quelle surprise ! , fit-il de sa voix douceâtre ,  pleine d'ironie .

          Je lui appris en riant que je travaillais maintenant comme comptable pour une compagnie aérienne . Bref , le contraire d'une sinécure ! 

Feuilletant le livret de Sibylle, grande voyageuse , il me parla d'elle , partie en Perse à la recherche des sources religieuses de la pensée occidentale .

" Rien que ça ! , m'étonnai-je .

" Sacrée Billy , je crois qu'elle se passionne , elle a voulu écrire quelque chose , aller jusqu'au bout de sa quête !

Elle a trouvé des liens , semble-t-il , entre Manichéisme et Vaudois , vous savez , la religion de ses ancêtres

          Puis , comme pour éviter toute autre question gênante ou superflue sur son propre parcours , l'Américain sortit de sa poche une photo signée de l'ouvrage , où on la voyait avec Myriam et Paul en route vers le Demavend , montagne magique , à l'instar de son illustre compatriote . ( 29 )

                                                     

Myriam ? , le questionnai-je , surpris .

" Décidément , ces filles-là sont deux inséparables ! , précisa-t-il d'un sourire entendu .

          Comment ne pas le croire , malgré leurs brouilles , leurs disputes fréquentes ?

Mais constatant l'expression de jalouse amertume affichée sur ma physionomie , dut-il , sans doute , se trouver maladroit .

          Ce tendre portrait n'avait fait que ranimer la flamme , et relancer mes craintes les plus intimes : celles dissimulées longtemps derrière un fantôme lorsque , transi d'amour , je pleurais la mémoire de mon ange disparu .

          Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine .

Je me demandais pourquoi je n'avais pas contacté Tom auparavant , pourquoi celui-ci n'avait pas craint de me confier sa nouvelle adresse . 

Pour mieux me rouler dans la farine , et , par un faux espoir , obtenir la garantie de mon silence ?

          Parce que j'avais eu le tort d'y mettre des sentiments , cette affaire me parut soudain très compliquée .

A moins de faire fausse route , il n'était pas sûr qu'elle garde , comme je l'espérais secrètement , ses aspects de romance à l'eau de rose . 

          Mais peut-être ne devais-je pas , non plus ,  transformer l'amour éconduit d'un jeune étourneau en délire paranoïaque ?

Il me fallait maintenant faire ressurgir des questions graves que les eaux troubles de mon orgueil recouvraient inconsciemment d'une excessive pudeur .

          Je me souvins des articles de journaux concernant la banque Dürrenbach : n'avait-elle pas blanchi l'argent sale de la drogue et du traffic d'armes ? Le cousin de Camille , aperçu au cabaret , n'était-il pas aussi le Directeur de l'agence ?

Et ce rendez-vous chez moi , n'était-ce pas un alibi ? Tom , un agent secret ?

Mon esprit gambergeait à toute vitesse , faisant fi des scrupules récents qui l'avait encombré .

          J'aurais voulu alors me trouver près d'elle ... Mais tout-à-coup , revoyant "son beau regard d'ange inconsolable " , égaré sur notre Terre , je rougis de honte , frappé d'une fureur sourde contre moi-même ! ( 30 )    

          Effondré , je m'assis à l'ombre d'un platane , avant d'entreprendre calmement la lecture , en anglais , de "Hope and Loneliness " , tel était le titre du bref récit de l'aventurière illustré de quelques sobres clichés en noir et blanc . ( 31 )

Je lus qu'elle y décrivait sa rencontre avec un Ange de Lumière habitant la haute vallée des blancheurs éternelles .

" Pourquoi m'as-tu pris l'amour de ma vie  , celle qui était le miroir de mon âme céleste ? " , inscrivait-elle au pied de la tombe fleurie de Myriam , qui avait dû mourir en route , pendant l'escalade , victime d'une chute fatale .

Tel fut , en effet , son sort tragique , et sa compagne , par cet opuscule , avait souhaité lui rendre hommage .

 

               Je crus que mon prochain voyage en Suisse était une aubaine . Enfin nous allions nous revoir , enfin j'allais la consoler .

          C'est en parcourant le " Neue Zürcher Zeitung " ( journal zurichois ) de façon machinale que j'appris la triste nouvelle . ( 32 )

Sa voiture avait plongé dans le lac de Saint-Moritz , y expliquait-on . 
La route étant très accidentée à cet endroit , la malheureuse avait dû faire une erreur de conduite . Elle
 avait raté son virage .

                                         Alors je compris  l'étendue de mon chagrin , de ma solitude . Je compris enfin le sens de ce mot .

FIN

 

                                        ___

 

DAN AR WERN - La Lettre - 8 - L'Espoir et la Solitude - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 . 

                                        ___

Notes :

28 - Librairie Shakespeare And Company , célèbre librairie en face de Notre-Dame ( 5è Arrdt ) , centre traditionnel de la culture anglo-américaine à Paris , fréquentée jadis par les auteurs de " La Génération Perdue " .

29 - Le Demavend ( ou Mont Damavand ) , sommet volcanique le plus élevé de l'Iran ( chaîne de l'Elbourz ) , qui culmine à 5671 m . Il est évoqué par Annemarie Schwarzenbach dans ses livres :

-  Mort en Perse / Tod in Persien ( 1935 )

-  La Vallée Heureuse  / Das Glückliche Tal ( 1940 )

30 - Parole de Roger Martin Du Gard sur Annemarie , citée par Klaus Mann dans son ouvrage autobiographique intitulé :

- Le Tournant , Histoire d'une Vie / Der Wendepunkt , ein Lebensbericht ( 1949 )

31 - L'Espoir et la Solitude , titre du chapitre . 

32 - Célèbre journal zürichois fondé en 1780 .

" Viens , que nous ne nous égarions pas 

   Dans cette solitude / Tritt her ,

   Dass wir uns nicht verirren in dieser Einsamkeit . "

Joseph Von Eichendorff - Im Abendrot / Au soleil couchant

 

                                               

    

Repost 0
20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 12:18

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


7 - L'Envol des Cygnes
" Je sais maintenant ce qu'est la vie ,
  Et je sais qu'on n'obtient rien sans renoncer à quelque chose
" .
Annemarie Schwarzenbach


                  

                          

J'avais reçu cette lettre au papier défraîchi , dont je connais chaque ligne . Il me faut en achever la lecture :         


               
... Ce petit mot pour te dire qu'hier , j'ai prié pour toi  dans la Basilique , avant de filer Gare de Lyon . (21 )
Ne te moque pas , s'il te plaît , de mes recherches , de mes tâtonnements !
Mais à quoi servirait , d'ailleurs , de t'expliquer pourquoi j'ai traîné si tard , l'autre nuit ?
           Je ne savais plus quelle heure il pouvait être quand je suis sorti de chez toi .
Après , j'ai attendu mon amie dans une " boîte " .
          On a essayé de renouer le dialogue , toutes les deux .
Nous sommes si différentes . Les mots ne servent à rien
, je crois , ni les larmes .
Je me souviens seulement de la musique du film " Céline " , composée par Georges Delerue , qu'elle m'avait offerte avant de claquer la porte . ( 22 )
Je me suis sentie seule . Nul ne put saisir ma tristesse immense , tandis que " les étoiles du matin poussaient des cris de joie " . ( 23 )
          
Plus tard , le téléphone a sonné .
C'était mon
"ex " qui m'invitait chez lui , à Zürich .
         Je pense parfois que l'amour n'est pas simple , qu'il faut du temps pour en tourner les clés .
J'ai dû trop attendre ... Comme ces éclats de Soleil sur les eaux sombres du lac de Saint-Moritz . On fait semblant d'y croire et bientôt viendra le crépuscule . ( 24 )

 

 


                           

           Que vais-je devenir sans Myriam ? Le temps file si vite ...
Pourtant
, je me sens si jeune et surtout , lorsque le printemps pointera le bout de son nez , je sais que j'aurai des envies folles de courir à l'autre bout de la planète !
 

Oui , j'aimerais suivre ces petites taches blanches , là-bas , vers le ciel .

Tu ne les vois pas ? Sans doute un vol de cygnes qui s'élancent dans la montagne ...
         Je m'étais baladé du côté de Montparnasse , avant de te rejoindre .
Il y avait cette lumière alentour . Malgré la pluie fine et les bourrasques , toute une foule s'agitait comme des ombres , vivant décor de ma solitude .
Je me suis précipitée sur une cabine . J'avais envie de lui parler encore
, j'avais tant besoin d'espoir !
         Et puis , je suis entrée dans l'église Notre-Dame-des-Champs . ( 25 )
J'y trouve refuge , parfois , quand souffle la tempête .
, dans la pénombre du temple à peine éclairé de quelques cierges , deux ou trois personnes priaient en silence .
Avec elles , je me suis agenouillée devant l'autel de la Vierge , n'ayant rien d'autre à Lui offrir que ma pauvre vie de pécheresse .
Et comment te convaincre
?
Peu à peu , je me suis abandonnée ... 
        Une présence indicible , alors m'a réchauffé et je me suis sentie légère , comme si j'allais m'envoler avec Elle , abandonnant ici les oripeaux de ma peine , comprenant que ce monde n'était plus qu'un voile illusoire ... 
Quand je suis sortie , j'avais oublié le réel , je m'imaginais dansant au coeur d'immenses flammes , sous la voûte étoilée des lointaines terres australes
       C'est bizarre , tu ne trouves pas , ces contradictions , ce besoin d'amour ?
On papillonne à la recherche d'une liberté qui nous échappe , et puis on veut plaire , être aimé(e) , on retombe dans un gouffre ...
Mais maintenant , je crois connaître la réponse :
" On n'obtient rien sans renoncer à quelque chose " .
C'est le constat d'Annemarie
. ( 26)

Les mauvais penchants  reprennent vite
, et j'ai commis des actes que tu jugerais inqualifiables
     Je t'écris de ma chambre d'hôtel , en Engadine .
Ici
, tout est calme . ( 27 )
Je vais essayer , d'abord , de retrouver cette paix du coeur , si importante à mes yeux .
Tu me le conseilles dans ta dernière lettre . Je suis si fatiguée .
Ensuite
, je suivrai Paul en Afrique . Il y est médecin-coopérant .
    Que pourrais-je ajouter , mon ami ?
Il me faut un but , une mission . Même si l'angoisse me dévore les entrailles . Mir ist weh um Herz !
    Ne me juge pas selon les apparences . 
Mais laisse là cette incapable
, occupe-toi de personnes plus intéressantes !
Tu mérites mieux qu'une fille naïve ou faible .
Je te laisse avec cette phrase du philosophe espagnol
Miguel de Unamuno ( à méditer ? )  : 
" Je crois en Dieu comme je crois en mes amis , parce que je sens l'haleine de Sa tendresse et Sa main invisible et intangible qui m'attire , me porte et me presse , parce que j'ai la conscience intime d'une providence particulière , d'un esprit universel qui me trace mon propre destin  " . ( 28 )
Adieu , je ne sais pas si nous nous reverrons .
Prends soin de toi
,

S.D
                          


( A Suivre )

                                      ___ 


DAN AR WERN - La Lettre - 7 - L'Envol des Cygnes - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .   

                                       ___

Notes :

21 - Basilique du Sacré-Coeur , sur la butte Montmartre , à Paris .

         Gare de Lyon , ( Paris ) . 

22 - " Céline " , film de Jean-Claude Brisseau ( 1992 ) , avec Isabelle Pasco , Lisa Hérédia , Danièle Lebrun .
23 - Job , 38 , 7 . 

24 - Saint-Moritz ( Sankt-Moritz , San Murezzan ) , en Suisse , l'une des plus anciennes stations de sports d'hiver , dans le Canton des Grisons , région de l'Engadine .

25 - Notre-Dame-Des-Champs , église à Montparnasse - 75006 - Paris .

26 - Annemarie Schwarzenbach . Sa maison se situe à Sils-Basalgia , dans la Haute-Engadine Suisse .

27 - L'Engadine , région Suisse du Canton des Grisons .

28 - Miguel de Unamuno ( 1864 - 1936 ) , philosophe basque .

 

" Mais que nous nous sommes aimés , alors , en Engadine !  "

Marcel Proust - " Les Plaisirs et les Jours  " ( 1894 ) , Regrets et Rêveries , XXII .

Repost 0
18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 09:04

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
Pour Annemarie Schwarzenbach


6 - Lorelei
" Une histoire des anciens âges ,
  Sans trêve , heurte mon souvenir ... "
Heinrich Heine - " La Lorelei "


          Au lieu de partir , elle finit cependant par me raconter l'angoisse de vivre dans une famille où l'on n'existe que par le besoin de paraître et l'argent .
Nous avions commencé à parler littérature , musique .
Etendue sur le canapé , elle suivait la fumée de sa cigarette , cherchant ailleurs le souvenir des amours tumultueuses d'Annemarie Schwarzenbach , sa compatriote , ou la trace des palais féériques de Louis II , son rêve d'enfant . ( 16 )



          Je lui avais confié mon dégoût d'une vie médiocre de petit fonctionnaire parisien , mes envies de voyage au long cours .
Vers deux , trois heures , la colombe avait voulu s'enfuir , sans attendre avec moi les premières lueurs de l'aube ... Elle semblait si triste , désemparée .
          La journée du lendemain s'était poursuivie dans une sorte d'agitation fébrile : auditions , dépôts de plaintes , procédures ...
Je n'eus pas le temps de souffler !
J'essayai de la joindre , à mes rares moments perdus , mais , chaque fois , je tombai sur le répondeur , avec cette voix grave de Brünnhilde ou de Lorelei , qui enflammait encore plus mon désir ! ( 17 )
          Lorsqu'à la tombée du jour , je passai chez elle , je n'y trouvai , hélas , personne . Et cette autre nuit sans ma princesse ressembla , sans doute , au cauchemar de Siegfried imaginant la belle endormie sur un rocher cerné par des flammes ! Si loin du Walhalla ! ( 18 ) 
Je ne parvins pas à fermer l'oeil et , pourtant , les titres de la Presse , qui m'aguichaient chaque matin sur la route , achevèrent de me tirer des affres de l'insomnie .
Mon sang ne fit qu'un tour !
Une citoyenne hélvétique venait d'être enlevée , la demande de rançon déposée par téléphone auprès de la Rédaction d'un grand quotidien de la capitale .
          Déjà , j'imaginais la présence d'un inspecteur de l'IGS , qui devait m'attendre , sourire aux lèvres , dans le bureau du patron . ( 19 )
J'affronterais , au passage , le regard soupçonneux des collègues , mon nom figurant dans le carnet d'adresses de la victime .
Selon moi , déclarerais-je ensuite pour ma défense , il ne fallait pas tirer maintenant de conclusions trop hâtives .
Ne m'avait-on pas confié cette enquête sur des chéquiers volés ?
Devant la moue dubitative de mon chef de service , je ferais alors le portrait des gaillards qui avaient , deux jours plus tôt , guetté la pauvre Sibylle devant sa porte .
On ne saurait sûrement que répondre . On me dévisagerait d'un drôle d'air .
Et moi , dans des moments pareils , j'avais le culot de m'occuper de détails si ridicules !
          Peu après , se produisit un curieux rebondissement .
J'appelai Tom en désespoir de cause . 
Celui-ci me laissa entendre que " notre " amie avait déjà été hospitalisée à plusieurs reprises dans une clinique psychiatrique , victime d'overdose et d'excés d'alcool . Une autre fois , la malade s'était même réfugiée chez lui après s'être enfuie de l'hôpital en courant .
Je fonçai donc à Marmottan pour en avoir le coeur net . ( 20 ) 
          Cependant , quelque chose d'important m'avait échappé , pendant ces heures douloureuses d'une vaine recherche : tandis qu'elle me rendait visite , on avait dévalisé l'agence des Champs-Elysées !
          Plusieurs journées s'écoulèrent ensuite , sans aucune nouvelle . Ne sachant plus très bien ce que je devais faire , je me mis à lui écrire à l'adresse qu'elle m'avait donnée en Suisse .
J'essayai alors de la réconforter , m'illusionnant sur quelques mots d'amour .
La réponse ne tarda pas .


( A Suivre )


                                        ___


DAN AR WERN - La Lettre - 6 - Lorelei - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern  ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .

                                        ___
Notes :
16 -
Louis II ( 1845 - 1886 ) , roi de Bavière ( Ludwig II. , 1864 - 1886 ) , amoureux des arts , bâtisseur de châteaux fantastiques .
- Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , journaliste , aventurière Suisse .
17 - Brünnhilde ( Brünhild ) , personnage de la mythologie nordique utilisé par Richard Wagner dans sa " Tétralogie " intitulée " Der Ring des Nibelungen ( L'Anneau du Nibelung ) , 1854 - 1874  .
- Lorelei : sirène germanique , sur le Rhin , qui fait chavirer les navires et les coeurs .
18 - Siegfried , héros légendaire de la mythologie nordique utilisé par Wagner dans le " Ring " .
- Walhalla : paradis des guerriers valeureux dans la mythologie germano-scandinave .
19 - IGS : Inspection Générale des Services ( de la Préfecture de Police de Paris ) , chargée du contrôle administratif et disciplinaire de l'activité des services de Police .
20 - Hôpital Marmottan : Centre de Soins et d'Accompagnement des Pratiques Addictives , 17/19 , rue d'Armaillé - 75017 - Paris .
Tableaux : " A Mermaid " ( 1901 ) , " Lamia " ( 1909 ) , de John William Waterhouse ( 1849 - 1917 ) .



            

Repost 0
14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 15:16

 


La Lettre

- Histoire d'une ancienne amitié -

 

 

 

Journal , Souvenirs ( II )

Pour Annemarie Schwarzenbach 

 

 

 

 

5 - Rue de l'Orme
" Ihr seht euch nicht wieder ,
  der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht
" . 
( Vous ne vous reverrez plus ,
  Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "

 

                         

                                               

           Après une journée d'enfer , le lendemain soir , j'étais en plein marasme lorsque retentit soudain l'interphone , vers vingt et une heures trente .
" Hé , l'inspecteur , j'espère que je ne te dérange pas  ! "
C'était la voix grave de Billy , façon Zarah Leander . ( 14 )
           Je l'accueillis , gêné , mais le coeur battant , dans mon petit studio sans ascenseur du 19è .
           Lorsqu'elle parvint là-haut , sous les toits de la rue de l'Orme , je me souviens l'avoir trouvée pareille à l'héroine d' " A Bout de Souffle " , éclat de lumière au coeur de ma nuit , d'une évidente beauté , difficile à décrire en tel lieu . ( 15 )
Comment pouvait-elle se trouver là , d'ailleurs , si loin des quartiers chics ?
           Tandis qu'elle s'efforçait de reprendre sa respiration , je me mis à fouiller dans le " frigo " pour cacher mon trouble , à la recherche d'une improbable bouteille de whisky , bafouillant avec peine quelques mots de circonstance :
" Vous avez trouvé facilement ? Je ne m'attendais pas ...
            Le matin même , en arrivant au bureau , j'avais été convoqué par mon patron .
Toutes les charges contre Mademoiselle Dürrenbach avaient été suspendues , la plainte retirée sur intervention du Parquet , semblait-il , ou bien du Ministère .
Il fallait faire profil bas .
C'était une affaire ultra-sensible , du fait de la notoriété de la Banque .
" On " avait dû faire erreur en m'attribuant l'enquête .
Bref , " on " n'avait pas assez pris le nom de l'intéressée en compte ...
            Il me fut donc très pénible de comprendre ce clin d'oeil de la Providence après que celle-ci m'ait donné , en retour , un tel coup de poignard .
J'étais abattu .
            Sirotant sa vodka orange , la jeune fille parut peu se soucier de mes angoisses .
" Vous comprendrez , m'expliqua-t-elle d'un sourire , on ne doit pas trop s'étonner des frasques de mon père ...
Elle était vêtue à la mode " Hippie " , d'un jean serré et d'une sorte de chemisier de soie blanche à fleurs brodées , qui laissait deviner le galbe de sa poitrine .
Timide , elle tripota le feutre de son petit chapeau cloche , style 1920 .
            Je souhaitais connaître plus de détails , mais je me sentis perturbé par sa présence , par la pâleur de ses yeux bleux délavés .
Ce n'est qu'au bout du deuxième verre qu'elle fit mine de s'épancher sur mon épaule .
            Instinctivement , d'un geste brusque et maladroit , je lui avais pris la main . Mon audace la fit tressaillir .
Depuis l'année dernière , date de sa venue en France , me confia-t-elle ,  sa famille ,  symbole honni de l'Establishment suisse , avait coupé les ponts .
" Vous savez , c'est mal vu , là-bas , de faire trop de vagues , d'être différente , et même de faire parler de soi " , avait-elle précisé d'une voix troublante et sourde , avec son léger accent germanique .
            Bientôt , la conversation fut lancée .
J'eus l'occasion de lui faire entrevoir mes propres problèmes , de lui avouer que je me sentais seul ici , loin de chez moi .
" Bon , s'enquit-elle , à moitié ivre , et me tutoyant encore , penses-tu que tes Bretons soient meilleurs que les autres ? Qu'ils méritent tant de sollicitude ? "
" Sybille ...
" Je dois me sauver , maintenant , coupa-t-elle , frissonnante .
Je suis venue seulement pour vous ... pour te remercier , pour m'excuser de ma fuite , hier . Mais j'ai eu si peur , c'était bizarre ...
Elle avait la chair de poule .
            Tout est resté dans l'ombre , me dis-je , n'étant pas parvenu à déchiffrer le moindre de ses mystères .

Pourtant , l'alcool nous avait rapproché .
             Peut-être avait-elle aussi pensé que je lui mentais , que j'avais tout organisé pour la revoir ?
Lorsque je lui parlai de Tom , son visage blêmit davantage .
Et Camille , l'Africaine ?
Tu as donc tout entendu ? Celle-là , c'est une fille de ministre , un de ces exploiteurs du peuple ! "
" On doit se méfier de tout le monde ... Pas très chouettes , les relations paternelles ! "
             Ce soir-là , j'aurais juste voulu en savoir plus .
On n'avait trouvé chez elle , ni trace d'effraction , ni de vol .
Mais j'avais obtenu un furtif baiser , de même que l'assurance précieuse d'une prochaine visite .


( A Suivre )

                                      ___


DAN AR WERN - La Lettre - 5 - Rue de l'Orme - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .

                                      ___
Notes :

14 - Zarah Leander ( 1907 - 1981 ) , actrice et chanteuse suédoise .
15 - " A Bout de Souffle " , film de Jean-Luc Godard ( 1960 ) , avec Jean Seberg et Jean-Paul Belmondo .

 

Photo de Jean Seberg ( 1938 - 1979 )


Repost 0
4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 15:51

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


4 - On M'Appelle Billy


           J'eus d'autres raisons , celles-ci professionnelles , de suivre sa trace .
Je n'avais pas seulement vu briller son nom dans mes rêves , mais aussi sur l'enseigne d'une banque des Champs-Elysées .
Cà , je le réalisais quelques jours plus tard .
           Mon patron m'avait confié une enquête la concernant , banale histoire de chèques volés , notre pain quotidien .
J'avais enfin trouvé le prétexte que je cherchais , me dis-je , surpris toutefois qu'une fille comme elle puisse louer une chambre de bonne au Quartier Latin .
           Je me souviens . C'était un après-midi flamboyant de Novembre .
Une foule d'apparence insouciante déambulait sur des trottoirs jonchés de feuilles multicolores .
Mademoiselle Sibylle Dürrenbach , 8 , rue de la Harpe : j'avais relu cent fois l'adresse , anticipant avec impatience l'heure tant attendue de notre rencontre !
          Arrivé sur place , je ne trouvais décidément personne .
Résolu , malgré tout , de guetter sa venue en haut de l'escalier , je vis soudain surgir à l'étage deux individus musclés tels des bêtes de concours , muets comme des carpes , l'air malveillant .
Mais comment , me demandais-je , avaient-ils pu ouvrir si facilement la porte ? Et que cherchaient-ils ?
          M'approchant en silence , je compris qu'ils effectuaient une fouille méthodique , inspectant le logis de fond en comble .
          Vif comme l'éclair , je m'élançais dans la cage avec l'intention de la prévenir !
Enfin , ce fut elle , sur le boulevard : j'avais reconnu sa coupe à la garçonne et sa frimousse d'angelot .
" N'y allez pas , Sibylle  ! , fis-je , la touchant à l'épaule .
On a forcé votre studio  ! "
          Dans la précipitation , nous n'échangeâmes qu'avec peine deux ou trois mots .
" Mais qui êtes-vous ? , finit-elle par me demander au bout d'une petite course , affectant d'abord de ne pas me reconnaître .
Le havre d'une brasserie alsacienne , tapie dans l'ombre des platanes , servit de cadre à nos confidences forcées .
           La jeune fille parut avoir du mal à feindre l'émotion qu'une telle poursuite avait déclenchée .
Elle se montra nerveuse , extrèmement choquée , alluma une cigarette .
          Je tentais de lui venir en aide , évoquant les carnets de chèques , la fausse signature ...
Pourtant , je sentis qu'elle éludait toutes mes questions , qu'elle n'avait pas confiance .
Elle souhaita rentrer chez elle .
" Vous n'y pensez pas  ! , lui rétorquai-je . On doit vous y attendre , il y a trop de risques  !
           La malheureuse avait l'air anéantie . Elle se mit à fondre en larmes .
" Permettez-moi de partir , je vous en prie ...
           Elle consentit à me suivre , cependant .
L'assurance de pouvoir passer un coup de fil , une fois parvenue à mon domicile , dut lui plaire .
Elle commençait à jouer un peu de son charme . Elle me décocha un timide sourire qui , tout à coup , m'avait transpercé le coeur !
           Puis elle me fit promettre , auparavant , d'aller jeter un coup d'oeil sur sa porte . Elle aviserait , le lendemain , ce qu'il conviendrait de faire .
" Surtout , ne dites rien à personne  ! 
- Voyons , Sibylle ...
" Mes amis m'appellent Billy , vous savez  ?
           Lorsque je passai la reprendre , ma tourterelle s'était envolée ...


( A Suivre )


DAN AR WERN - La Lettre - 4 - On M'Appelle Billy - Novembre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg .

La Lettre " , Copyright 2008 .

Photo du téléfilm de Luc Béraud  ,
" Eaux Troubles " ( 2003 ) , avec
Julie Debazac , Jean-Pierre Lorit .                            

Repost 0
30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 17:23

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -


Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ?

" Il n'y a rien de plus merveilleux que d'attendre une femme ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Nouvelle Lyrique " ( Lyrische Novelle )


                           
          Difficile , ici-bas , d'aborder la Princesse qui vous ignore .
Vous contemplez sa beauté lointaine , lumineuse , un peu comme le ver de terre amoureux d'une étoile , mais vous pleurez dans son ombre la nostalgie d'un rêve inaccessible .
Sybille avait quitté  "La Belle Epoque " , et je dus rendre visite à mon ami Tom pour en savoir plus .
" Ah ! Tu en pinces pour Billy ? , me demanda celui-ci d'un regard consterné .
          L'Américain connaissait beaucoup de monde sur la place , parmi la faune étrangère .
Il écrivait dans un journal bilingue au service de la diaspora anglo-saxonne et , parfois , lorsqu'il ne donnait pas quelque cours sur la radio scolaire , il prodiguait à domicile ses précieux conseils dans le langage de Mark Twain , ou dans celui , plus sophistiqué , de Faulkner . ( 10 )
          " Que puis-je pour toi , mon vieux  ? , me lança-t-il , peu loquace , de son accent rocailleux .
" C'est une famille Bavaroise , ou Suisse . Je crois qu'elle " perche " pas loin d'ici .
" Tiens , me siffla-t-il ensuite sur l'air de "Yankee Doodle " , voilà son " number " ... ( 11 )

          Je tentai le soir même de prendre contact .
Mais lorsque j'entendis le son de sa voix dans le téléphone , si grave , si mystérieux , je fus paralysé par la peur .
L'incantation de l'envoûtante sirène m'avait déjà pétrifié !
          Comment , pauvre mortel , aurais-je pu m'imaginer , d'ailleurs , franchir facilement les frontières d'un Royaume interdit ?

          De toute mon âme , j'étais à l'affût . J'avais la gorge nouée .
Sous ma fenêtre , c'était la " Sonate d'Automne " , une lugubre complainte agitant le feuillage des arbres . ( 12 )
          Mais connaîtrais-tu , mon amie , l'autre merveilleuse musique , cette villanelle où vibrait la parole de l'Enchanteresse ?
Avec elle , nous traverserions vingt siècles , si tu veux , jusqu'à ressentir en nous la douceur d'une onde effleurée des dernières caresses du vent d'été ...
" Bergeronnette , oiseau de Kypris ,
  Chante avec nos premiers désirs
! " ( 13 )
          Les volutes d'encens s'élèveraient jusqu'au ciel , tandis que je penserai à toi , égrénant les notes magiques :
" ... Le corps nouveau des jeunes filles
  Se couvre de fleurs comme la Terre ,
La nuit de tous nos rêves approche
... " ( 13 )
         Alors , je me dirai que nous rechercherions peut-être une même Personne , que nous souhaiterions redessiner , tous les deux , dans un miroir , les couleurs de Son ombre imperceptible ...
Et ne pourrions-nous rejoindre aussi , par la grâce de Son visage , les profondeurs de l'imaginaire , la sérénité de l'enfance ?
Car , songes-tu , il est plus facile , en apparence , de chérir une vie , en ce triste monde , que d'en partager vraiment les peines ...
         Comment ne voudrais-je mieux te connaître et te comprendre , toi dont les subtilités me ravissent , me font souffrir , ô Femme unique dont je pressens les richesses ?

( A Suivre )

                                    ___


DAN AR WERN - La Lettre - 3 - Connais-Tu Cette Chanson Si Légère ? - Octobre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 . 

                                    ___
Notes :
10 - Mark Twain , Samuel Langhorne Clemens , ( 1835 - 1910 ) , auteur américain parmi les plus grands : " Les Aventures de Tom Sawyer " ( The Adventures of Tom Sawyer , 1876 ) , " Les Aventures d'Huckleberry Finn " ( Adventures of Huck Finn , 1885 ) .
 William Faulkner ( 1897 - 1962 ) , romancier américain , figure marquante du " Courant de la Conscience " ( Stream of Consciousness ) .
11 - Chant patriotique américain .
12 - " Sonate d'Automne " ( Höstsonaten ) , film d'Ingmar Bergman ( 1977 ) , avec Ingrid Bergman , Liv Ullmann .
13 - "  Chansons de Bilitis " , 1ère Partie , Bucoliques en Pamphylie , " Les Comparaisons " , Pierre Louÿs , 1894 .


" Sonate d'Automne " , tableau par Annie Ranguin , peintre du Trégor .

Repost 0
23 octobre 2008 4 23 /10 /octobre /2008 21:04

La Lettre
- Histoire d'une Ancienne Amitié -





Journal , Souvenirs ( II )
                                      pour Annemarie
  Schwarzenbach



2
- La Danseuse

" Est-ce que je pense beaucoup à Sibylle ? "
Annemarie Schwarzenbach - " Nouvelle Lyrique " ( Lyrische Novelle )



          
On l'appelait " Bilitis  " à " La Belle Epoque  " , ce cabaret qu'elle fréquentait parfois , le samedi , pour arrondir , peut-être , ses fins de mois d'étudiante .
          Je l'avais rencontrée " par hasard  " , lors d'une soirée d'anniversaire , où j'essayais , dans les flonflons de la fête , et sous l'effet de l'alcool , d'oublier mes déboires sentimentaux .
Je me souviens , ce soir-là , de ses beaux yeux d'azur un peu tristes , dont l'éclat reflétait celui du cristal , sous les lustres rutilants d'un salon bourgeois du Vè où mon ami Tom avait réuni des jeunes gens venus des quatre coins de la planète .
          Inspirant sans doute bien des coeurs , son visage d'ange n'avait pu que transfigurer notre ivresse collective .
Une espèce de grand dadais s'étant même avisé de l'entreprendre , au milieu de sa petite cour , elle s'éclipsa comme le Soleil , tandis qu'avec désespoir , je me demandais quand j'aurais enfin l'occasion de lui glisser un mot .
          Ce ne fut que plus tard , lorsqu'une âme dévouée s'occupa de me sortir de ma dépression .
Je me souviens encore de mon coeur se mettant à battre violemment quand je la reconnus , dansant sur scène , affublée d'un petit chapeau noir et d'un maquillage .

 
                       
          Et cette nuit-là , je m'étais promis de revenir l'attendre seul , une autre fois , pour lui confirmer la réalité de mon existence .
          Enfin , cette heure arriva , où je restais dans la rue bien après le spectacle , ayant repéré la sortie des artistes , puis guettant sa silhouette longiligne , élégante .
Mais je craignais qu'elle ne s'effrayât de ce curieux bonhomme au premier rang , verre à la main , qui ne cessait de toiser "L'Ange Bleu " tout au long de sa mirifique démonstration . ( 8 )
J'avais peur de mon insignifiance , et lorsque s'entr'ouvrit la porte cochère , un vent d'automne balayant les trottoirs sombres d'une bruine persistante , je m'étais réfugié sous l'avancée d'un bar voisin ,  dont la toile dégoulinait de pluie .
C'est là que je vis passer l'ombre fugitive d'un éphèbe aux cheveux blonds , naguère entrevu .
Visage pensif , elle déboutonna lentement son imperméable .
Une autre personne l'y aida .
          C'était une belle femme de race noire , un peu plus âgée , la trentaine ...
- Alors , chérie , quel temps de chien , ce soir  !
- Oui , Camille . Heureusement , tu es passée me prendre . Madame Clark ne nous ménage pas , tu sais . Je suis morte  !
          J'étais assis derrière une cloison rococo en verre fumé , décorée de feuilles de vigne .
J'avais tendu l'oreille .
La conversation roulait sur l'Afrique . Il semblait évident que Sibylle ( j'avais pu saisir au vol ce prénom ) n'était pas du tout ravie de son récent séjour au Sénégal :
- Moi , ce que je veux , Nitscha , c'est vivre au milieu des pauvres , vois-tu ? Les aimer , les comprendre ...  Je veux connaître le secret de la nature ... ( 9 )
- Mais , ma poule ? rétorqua l'autre d'un air hilare , sirotant son cognac .Tu es comme nous , n'est-ce pas , née dans la soie , tu as des goûts de luxe ? ...
          Soigneusement habillé d'un costume de ville , un homme s'approcha de leur table .
Puis je les vis s'engouffrant tous les trois dans une " mercedes  " blanche aux lumières vives , qui disparut dans les ténèbres ... 


( A Suivre )

                       ___


DAN AR WERN - La Lettre - 2 - La Danseuse - Octobre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 .

                       ___
Notes
:
8 - " L'Ange Bleu "  ( Der Blaue Engel ) , film allemand de Josef Von Sternberg ( 1930 ) , avec Marlène Dietrich .
9 - Surnom de Camille , c/f : " Onitsha " ( 1991 ) , roman de J.M.G Le Clézio , prix Nobel 2008 .

" ... Cambre-toi sur tes pieds dressés ,
 Secoue les reins , lance les jambes ,
 Nous applaudissons à grands cris
! "
 " Chansons de Bilitis " , 3è Partie , Epigrammes dans l'île de Chypre , " La Danseuse Aux Crotales "
Pierre Louÿs , 1894 .

Repost 0
16 octobre 2008 4 16 /10 /octobre /2008 10:27

images-two-doves-2.jpgLa Lettre
 - Histoire d'une Ancienne Amitié -

Journal , Souvenirs ( II )
pour Annemarie Schwarzenbach


1 - Bilitis

" ... Zwei Lerchen nur noch steigen ,
 Nachträumend in den Duft . "
( ... Seules deux alouettes s'élèvent ,
Rêvant de la nuit dans l'air embaumé . " )
Joseph Von Eichendorff - " Im Abendrot " ( Au Crépuscule ) - Gedichte - Ausgabe letzter Hand ( 1841 ) .




Voici quelques lignes d'elle  , si curieuses , retrouvées dans la poussière de mes souvenirs , les premières qu'elle m'adressa  , les seules , d'ailleurs , voici l'histoire d'une ancienne amitié  :

Saint-Moritz , 2 Novembre .

" Cher ami , chère flamme de mon coeur, 

Sacr--coeur-2.jpg
          
J'ai reçu ton mot , mais je ne pense pas ,  comme ton poète , que " les fleurs vont de nouveau luire au Soleil ... " Pas pour moi , hélas ! Pas maintenant ! ( 1 )
Je m'efforce d'écouter la musique de Debussy , celle dont tu m'as parlé l'autre jour , ces " Chansons de Bilitis
" où je me retrouve un peu , il est vrai , ( je déchiffre ta belle écriture ) , " dans ce mélancolique automne , frôlant de leurs ailes de libellule , une certaine apparence des choses . " ( 2 )
Belle phrase ! Mais je fais , pour toi , des efforts , je me sens bien trop effondrée pour goûter à la nostalgie des feuilles mortes ... 
           
Mon amie m'a quitté pour un autre . J'ai dû trainer dans des villes désertes ,  " la nuit s'efface . Les étoiles s'éloignent . Voici que les dernières courtisanes sont rentrées avec les amants . Et moi , dans la pluie du matin , j'écris ces vers sur le sable ... " ( 3 )
J'ai les mains vides . 
          Tu dois penser , parfois , que je suis un être bizarre . Il m'arrive , moi-même , de ne pas me comprendre ... Je relis Rilke :

" A travers ma vie tremble sans plainte
  Sans soupirs , profonde et sombre , une douleur
... " ( 4 )
Une blessure saigne , à l'intérieur , accentuant son emprise , au désespoir de mon jeune âge . Ma tristesse est lourde . Chaque fois que j'essaie de prier , je repense à cette promenade au Sacré-Coeur . J'y ai senti , près d'elle , toute la misère du monde , plantée là , dans mon âme , telle une épine dans celle de Notre Sainte Mère  ... Je citerai la belle phrase de ton livre , que tu m'as envoyée , mais je ne puis croire aux promesses des pleurs . Cependant ,

" Son sourire , imprégné de quelques perles diaphanes roulant sous ses paupières closes , baigne ma pensée d'une eau fécondante et neuve . Comme le premier baiser de l'Amour , avant que l'Amour se soit compris Lui-même ... " ( 5 ) Notre Amour ... 
A la tombée du soir, depuis le belvédère , lorsque Paris s'embrase des premiers feux du crépuscule , nous avions suivi l'envol d'un couple de colombes ...
          Sans doute aussi , " le long de la nuit transparente " , aurais-je , avec elle(s) , voulu fuir  ?
Mais ce ne sera plus jamais pareil , tu sais .
Maintenant qu'à défaut des siennes , j'implore en vain la caresse des cieux , mon rêve ressemble à leurs " flots de dentelles " , ces nuages ... ( 6 ) Pauvres nuages , qui ne cessent , comme moi , de sangloter !
          Merci , mon ami .Tes lettres me font comme un baume . Parviendra-t-il à me guérir , pourrai-je y trouver l'oubli ?
         Ta parole me touche , lorsqu'elle vibre au regard de ma peine , seulement riche du trésor inestimable de tous ceux qui n'ont plus rien .
Pourtant , je souhaiterais ne pas être trop pessimiste . Même si nous vivions , dis-tu , aux temps difficiles de l'Apocalypse , qui est Révélation , celle-ci tiendrait-elle ses promesses
 ? 
Devant moi , la vieille Bible de mon père , où j'ai noté ce passage :  comme la Terre fait sortir son germe , et comme le jardin fait germer les choses qu'on y sème , ainsi Dieu fera germer la Justice et la Louange devant toutes les nations . " ( 7 )
          Mais ne serai-je pas éternellement coupable devant Lui ? Et toi , me pardonneras-tu  ?
          Je me sens si seule !   
Réchauffe mon coeur , je t'en prie , apaise mon âme , et que cette prière puisse unir nos croix ...

                                       ___


DAN AR WERN - La Lettre - 1 - Bilitis - Octobre 2008 - Journal de Yann Kervern ( II ) - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version Française / E Galleg . " La Lettre " , Copyright 2008 . 

                                       ___
Notes :
1 - " Le Deuil des Primevères - Elégie Seconde " , Francis Jammes , 1898 . 
2 - " Chansons de Bilitis " , musique de scène devant accompagner la récitation de douze poèmes de Pierre Louÿs , par Claude Debussy , 1897 .
3 - " Chansons de Bilitis " , 3è Partie , Epigrammes dans l'île de Chypre , " La Pluie au Matin " , Pierre Louÿs , 1894 .
4 - " Briefe an einen Jungen Dichter - Franz Kappus Sonett " ( Lettres à un Jeune Poète - Sonnet de Franz Kappus ) , Rainer Maria Rilke , 1904 .
5 - " Le Passeur des Mondes - Le Secret d'Eon de L'Etoile " , Dan Ar Wern .
6 - " De l'Angelus de l'Aube à l'Angelus du Soir - Aujourd'hui , le Long de la Nuit ... " , Francis Jammes , 1897 .
7 - Esaïe , 61 , 11 .

                                        
Film de David Hamilton , " Bilitis " ( 1977 ) , avec Patti d'Arbanville , Mona Kristensen , Bernard Giraudeau .

Repost 0

Articles Récents

Liens