Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog
Mardi 6 mai 2008


        


        AUBERIVE
( 12 )


           

                         

 

             




Auberive

" J'ai ma patrie en forêt bleue , toute lépreuse de ses landes ,
  j'ai mon pays sur les rochers rapés de feu et de vent fou ... "
Jean Markale - " Brocéliande "



Je voulais la suivre ,
Trouver son coeur ,
Source vive ,
Sous les grands arbres ...

Le chemin m'entraîne ,
Sourire sans âge ,
Une aurore ,
Un rivage ,
Au pays de ton corps ...


Disparu ,
L'ancien monde ,
Plus rien ne reste ,
A la ronde ,
Qu'un souvenir ,
Feuille glissant sur l'onde ... 

Auberive ,
C'est le nom de l'espoir
En un visage inconnu ,
Illuminant le soir ...

Il se cache
En terres de légendes ,
Ce sont les fées
De Brocéliande ,
Qui me l'ont dit ...

Je reverrai ,
J'en suis sûr ,
Sa lumière ,
Ta chevelure ,
Dans la rivière ,
Ma jolie ,

Couleur de miel ,
Mille soleils
M'auront ébloui ...

Auberive ,
Je voyage
Vers le large ,
L'éternité
Des îles d'or
M'a emporté
Vers le port ...



DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - Auberive - 12 - 1987 et Mai 2008 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                      

par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Poèmes , Tables et Notes
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 4 mai 2008

AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 6 )

pour Gustav Mahler ,
en souvenir d'
Herbert Von Karajan


" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler , Symphonie n° 2 , " Résurrection " .
( Auferstehungssinfonie )

 

Deuxième Mouvement


- II -
Balade à Berlin
               Triste , Doloroso




" Qui veut savoir ce qui est beau ,
  et qui peut l'enseigner
? "
   Caspar David Friedrich




                                            
                                             
11 -  Le lendemain de ce jour lumineux , la ville toute entière , théatre d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée .
Dès l'aube , une pluie fine et persistante avait envahi d'une grande tristesse rues et perspectives .
Le visiteur , gagné par sa mélancolie , crut percevoir alentour un champ de ruines laissé derrière elle par la guerre , évoquant si bien le chaos de sa propre vie .
                              Il s'était mis à boire , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ...

                              12 - Une fois de plus , la veille au soir , il n'avait pu supporter de rester seul après l'enchantement de la fête .
L'extase indicible que l'oeuvre avait d'abord fait naître en lui , avait mué peu à peu son élan mystique en fièvre incendiaire .
Cédant à l'habitude , il avait préféré la marche , rentrant à pied de l'église , " afin de réfléchir " , dit-il , énivré par la douceur printanière , et peut-être par cette idée si particulière de l'excitation , qu'il nommait " frémissement de l'existence " .
Lorsqu'il se retrouvait " vidé " par son travail , elle lui servait souvent de prétexte à l'irruption de forces bien ténébreuses .
" Comment y résister , d'ailleurs ? " , demandait-il , chaque fois qu'il voulait rassurer sa bonne conscience des vertiges de la nuit .
" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons " , chante le poète . ( 17 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .

                               Il aurait pourtant tout laissé tomber pour la rejoindre , songea-t-il .
Fuir à tout jamais cette bête malfaisante vivant en lui comme une voleuse , dans les plaies sanglantes qui défiguraient sa chair meurtrie , c'eut été son voeu le plus cher !
                               Mais au coin d'une ruelle obscure du quartier chaud , l'homme fut heureux de revoir encore ce bâtiment grotesque , constellé d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" Der Blaue Engel " , cabaret berlinois rempli de bière et de jolies filles ! ( 18 )
                               Vêtu d'un smoking impeccable , un petit homme replet vint vers lui pour l'accueillir , comme de coutume .
Il fit l'effort , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , de parler dans sa langue :
" Bienvenu , Monsieur Kervern ! Quel honneur ! Soyez ici chez vous ! "
                               Fred aimait bien boire du champagne . Il appréciait la beauté sauvage du Music-Hall , autant que le spectacle des danseuses nues .
Mais ce soir-là , il sentit que la propre musique de son coeur l'entraînerait plus loin que ces plaisirs faciles du défoulement de l'ivresse collective .
Il avait besoin de la complicité du bitume , il le savait .
La dureté du caniveau , ses odeurs fétides , rassurantes , selon lui , seraient , en fin de compte , son seul refuge .
                               Après quelques verres , titubant sous les lueurs pâles du clair de lune , trempé d'une récente averse , il entreprit , tel un animal , de renifler la puanteur âcre des trottoirs .
Quelque " Lili Marlène " , bariolée de maquillage , ornait une porte cochère de sa présence raccoleuse , et s'avançant vers le Maître :
" Tu viens , chéri ? Komm zu mir ... Ich bin Lola . "


                               Il se mit à rire soudain comme un fou devant cette sauvageonne .
Etait-ce parce que l'ange déchu , pitoyable et provocante créature , possédait une certaine ressemblance physique avec celle qui avait su faire trembler sa conscience mourante , et , tel un nouveau miracle de " Tannhaüser " , ébranler les anciennes certitudes d'un pauvre maestro de province , digne seulement , ricana-t-il en son for intérieur , d'une minable opérette ? ( 19 )
                               Une ritournelle obsédante , tutoyant la grisaille comme une sale éclaboussure , lui trottait dans la tête .
" La pluie tombe sur l'homme de l'an passé ... " ( 20 )
                               Il avait rêvé de Bethléem la pure , et , tel un pauvre diable , il traînait maintenant dans les cloaques de Babylone , dans les bouges de la nouvelle Philadelphie ...
                               Il se mit à douter de toute son oeuvre , de la valeur de sa vie , qu'il jugeait dérisoires , celles d'un vulgaire histrion , dans un décor de carton-pâte ...
                               Comment ne pas céder ?

                               Lorsqu'il reprit sa route vers l'hôtel du " Tiergarten " , il lui parut que toute la noirceur du ciel , encombré de nuages menaçants , lui posait sans répit les mêmes questions lancinantes . 
Depuis des lustres , celles-ci minaient son équilibre et sa santé .
Pourquoi , se tortura-t-il avec angoisse , étant convaincu , cependant , de l'horreur de la réponse , ai-je tout fait pour briser le mariage de mon frère , en épousant sa femme que je n'aimais pas ?
Pourquoi me suis-je tant réjoui de son départ pour l'Amérique ? ( 21 )
                               Il ne savait plus maintenant s'il aimerait Lola , la belle plante vénéneuse , insouciante , ou bien Marieke , l'aveugle , la toute pure ...
Quant à Alexandra ? La soeur si parfaite ...

                               Peut-être éprouvait-il , après tout , ce qu'avait ressenti l'Empereur Guillaume II , l'heure étant venue de la défaite ? ( 22 )
                               La pièce était jouée , désormais , l'oratorio funeste d'une existence naufragée .
L'acteur principal , accablé par le poids du Destin , ne se produirait plus jamais sur la scène .
Chaque goutte meurtrière transpercerait son crâne dénudé d'un coup de poignard , forçant le vaincu à venir s'asseoir , à s'écrouler sur le banc des coupables . 
Puis il avouerait tout , malgré l'eau ruisselante qui dégoulinait de son visage aux traits immobiles de mort-vivant .
                               Fred Kervern se sentit perdu , pleurant à chaudes larmes .
Le vent seul , impitoyable , de ses bourrasques assassines mouillées de tempête , aurait su le comprendre , et , cruellement , hurlait sa réponse ...


( A Suivre )

 
Photo :
Megan Ward
( Lola )


                                      ___


DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 6 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés - Traduit du Breton par l' auteur - Version française / E Galleg . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                     
___
Notes :

17 - Stefan Zweig
, " Sonnet " .
18 - " L'Ange Bleu " , affiche du film de Joseph Von Sternberg ( 1930 ) , avec Marlene Dietrich .
19 - " Tannhaüser " , opéra de Wagner créé en 1845 .
20 - " Last Year's Man " , chanson de Leonard Cohen , copyright 1971 , Stranger Music , Inc. New-York / Sony-ATV Music Publishing Canada Company . Version française de Graeme Allwright . All rights reserved .
21 - cf " La Rencontre " , " Celui Qui Passe " , Dan Ar Wern .
22 - Wilhelm II. Von Preussen ( 1859 - 1941 ) , Empereur ( Kaiser , 1888 - 1918 ) .

                               
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 23 avril 2008


" Le Bouddha est sur l'Autre Rive , qui est Sa Terre d'Illumination , où il n'y a ni avidité , ni colère , ni ignorance , ni douleur , ni agonie , et où ne se trouvent que la lumière de la Sagesse et la pluie de la Compassion . "
L'Enseignement de Bouddha - " Construire une Terre du Bouddha "

 




Je Voudrais Te Dire ...

pour Aimé Césaire ( 1913 - 2008 )




Moi qui vais mourir ,
Je voudrais te dire
Des mots fragiles ,
Sans y croire ,
Cris de douleur
Dans le noir...

Je voudrais te dire ,
Moi qui vais mourir ,
La Liberté n'est jamais gagnée ,
Je voudrais te dire
Qu'il faut lutter ,
Toujours lutter ...

Sans cesse on doit reconstruire ,
Après les ombres du passé ,
Il y a le rire de l'avenir ,
Comme une musique inachevée ,
Sans cesse il nous faudra détruire
Ces vieilles murailles qui nous brisaient ...

Je voudrais te dire mon fol espoir ,
Au jour de ma mort ,
Crucifié ,
Qu'il faut les aider ,
Les aimer ,
Nos frères persécutés ...

Tu sais , la vie n'est qu'un fleuve de souffrance ,
Mais l'amour , un océan ...

Sans cesse il faut tout reconstruire ,
Après les ombres du passé ,
Il y a le rire de l'avenir ,
Comme une promesse d'éternité ...

Sans cesse il nous faudra détruire
Ces grandes murailles qui nous tenaient ...

C'est écrit sur la Pierre ,
Depuis Jo'Bourg jusqu'en Ulster ,
Il y a la Chine , il y a Berlin ,
La Palestine et la Bretagne ,
Le poing levé d'Aimé Césaire ,
Et le Destin des Tibétains ...

Jérusalem , 
Ville de Ma Lumière ,                       
Et tous ces mondes que J'ai sauvés ...





DAN AR WERN
- Pedennoù Un Harluad - 14 - Je Voudrais Te Dire ... 21 Novembre 1989 , Présentation de Marie ( revu , Avril 2008 ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " Pedennoù Un Harluad " , Copyright 2006 .

Tableaux : " Morgen Im Riesengebirge " , Friedrich , 1810 .
                  " Jérusalem " , Duncan Long



" ... Nous abattrons les murailles honteuses qui nous empêchent de regarder la mer ... "
Alan Stivell - Délivrance ( Enez al Loc'h ) - " Live in Dublin " , Copyright Keltia 3 ( 1975 ) - Pep gwir miret strizh . 
 

par Dan Ar Wern publié dans : Poésies / Chants
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Lundi 21 avril 2008
AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 5 )

pour Gustav Mahler ,
en souvenir d'Herbert Von Karajan


" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n°2 , " Résurrection " .
( Auferstehungssinfonie )



Deuxième Mouvement


- II - Balade à Berlin
            allegro con spirito

" Qui veut savoir ce qui est beau ,
   Et qui peut l'enseigner ?
 "
Caspar David Friedrich


    10 - Elle lui parut très belle , coiffée à la garçonne , avec son minois d'ange descendu sur la Terre et ses fines lèvres d'où émanaient les purs accents d'une musique d'outre-monde .
" Quelqu'un peut-il me conduire jusqu'à la porte ? "
Il se rappela qu'il y avait sur son bureau un portrait de Perugini lui ressemblant . ( 8 )
" J'ai reconnu votre présence , monsieur , grâce à un murmure dans la foule ... Vous êtes le grand chef d'orchestre , n'est-ce pas ? , lui demanda-t-elle , rougissante lorsqu'il tendit la main .
                         Puis il se vit paralysé par la peur , n'osant lui poser cette  stupide question : lorsqu'on est aveugle , pourquoi venir à une exposition de peinture ?
" Je n'y vois presque plus moi-même ... , lui répondit-elle sans l'entendre , anticipant simplement son attente , et captant sa pensée .
" ... mais je vous apprendrai à voir " , se décida-t-il à ajouter sans réfléchir , paraphrasant d'un souvenir mécanique le vieux roi , dans " Mélisande " ( 9 ) .
                         Ils se promenaient maintenant dans le parc , et , malgré la pesanteur du premier silence , comme s'ils se connaissaient depuis longtemps , bras-dessus , bras-dessous ...
La jeune fille tenait pliée sa canne blanche , cachant son trouble avec peine . 
                         " Vous vous intéressez au Romantisme ? , commença-t-il avec précaution .
" Disons , pour simplifier , que c'est un poème de Byron qui m'a conduit vers Friedrich , répliqua-t-elle , souriante . ( 10 )
Elle parlait d'une voix blanche , faible , avec une certaine lenteur , de la timidité .
Sa démarche gracieuse et son attitude craintive lui évoquaient celles d'une biche apeurée .
" Chez moi , dans les Vosges , poursuivit-elle avec embarras , certains paysages mystiques de cloître en ruine ou de cimetière abandonné m'ont fait penser aux siens .
D'ailleurs , ce personnage dans la montagne ... , balbutia-t-elle encore , je trouve ... euh ... Il vous ressemble , n'est-ce pas ?
                         Le visage de l'adolescente s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large . Elle avait réalisé trop tard son audace , et ne savait plus maintenant comment se faire pardonner .
" C'est une telle surprise de la Providence ! , lui lança-t-elle avec fougue , vous êtes célèbre ! L'élève de Paul Le Flemm ! ( 11 )
J'étais dans les choeurs de " Manfred " lorsque vous avez dirigé , ici , l'opéra de Schumann . Quel musicien ! C'est mon préféré , avec Liszt ... et vous , bien sûr . " ( 12 )
                         Ce rajout de dernière minute , songea-t-il avec malice , elle avait cru devoir le faire pour essayer , sans doute , d'atténuer sa maladresse .
Quant à lui , il aimait tellement la musique de ses paroles , qu'il n'imaginait plus devoir interrompre cette stupéfiante partition , dont le livret montrait tant d'élégance et d'imprévu .
                         Le compositeur se rendit compte avec émoi , qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice , il avait
laissé de côté cette belle âme sans la voir .



Cela lui arrivait de temps à autre .
C'était un reproche favori de sa femme , qui l'accusait souvent de fuir le monde et d'ignorer la vie de ses semblables .
Mais , se défendait-il plutôt , n'était-ce pas elle , petite bourgeoise , qui vivait dans une tour d'ivoire parisienne , élitiste ?
Et  cette attaque , après tout , n'était-elle pas qu'une manifestation de rage contre l'indifférence de son compagnon ?
" Mademoiselle , je suis confus , se mit-il à bredouiller , comme s'il venait de comprendre avec un peu de retard , cet impérieux désir naissant de lui faire des confidences .
" Mais non , je ne suis pas celui que vous croyez , cette idole hors d'atteinte , - " ce Phénix dans les nuages " - , comme ils disent ...
" Je suis quelqu'un de très banal ... Pardonnez-moi . "
                         De prime abord , cette déclaration surprenante ne parut pas la faire ciller .
Mais elle tourna légèrement la tête , et d'un geste gracile ensuite , ôta ses lunettes rondes qui , derrière le noir d'un verre fumé , cachaient deux grands yeux clairs comme l'azur .
" Aujourd'hui , c'est " la Symphonie Pastorale " ! , lui lança-t-elle d'un air ironique . ( 13 )
Elle respirait l'air à pleins poumons .
L'éblouissement de son sourire exaltait toute la beauté de son corps d'adolescente . 
                         Elle semblait goûter ce moment de bonheur inouï , comme énivrée par le sentiment général d'une résurrection grandiose des forces de la Nature !
                         Fred restait sur la défensive .
Il était évident qu'elle avait quand même réussi à le libérer de certaines inhibitions .
Quel paradoxe de la Destinée ! , réfléchit-il .
Auprès d'elle , il se trouvait bien . Même s'il n'avait plus l'âge des amours collégiennes , cette jeune fille d'apparence banale était parvenue en quelques mots , par son charme , sa délicatesse , à réchauffer le coeur usé d'un artiste , à comprendre sa solitude .
                         " Vous savez , je vous connais , j'ai tous vos disques dans ma chambre ... Et , je vous joue tous les jours , sur mon piano ... " , lui confia-t-elle soudain , tirant , comme une gosse dévergondée , sur la manche de sa veste .
Venir à Berlin ... pour qu'une aveugle vous rende la vue ! , songea-t-il en guise de réponse . Une brulûre de Soleil , telle serait la marque indélébile que cet instant magique laisserait dans sa chair . Pour toujours .
                         " Bientôt , je dois m'en aller . Ma soeur vient me chercher . 
Ce terrible aveu le cloua sur place .
                         Il faudrait donc laisser s'échapper celle qui , l'espace d'un instant , lui avait déchiré un coin du ciel , transfigurant sa pauvre vie .
Il se pressa plus fort contre elle , avec la crainte qu'elle ne juge déplacé cet élan .
Bien au contraire , elle saisit spontanément sa main pour la réchauffer contre sa poitrine . Il eut pu compter les battements de son coeur à la vitesse des pensées fébriles d'un homme amoureux .
" Venez , ce soir , à l'église " Maria Regina Martyrum " . ( 14 )
" Nous nous y retrouverons dans la crypte , aux pieds de la Femme de l'Apocalypse .
Savez-vous qu'il y aura Louis-Ferdinand de Prusse , l'héritier des Hohenzollern , un artiste émérite
? " ( 15 )
                         Elle lui expliqua encore qu'elle était étudiante en théologie dans une école spéciale où l'on pratiquait , de plus , le chant d'église . Elle y jouait parfois les apprenties " soprano " . Mais , l'année scolaire se terminant , son retour en Alsace aurait lieu après cet ultime concert donné par les élèves de l'établissement .
" L'Offrande Musicale " figurera au programme ! , ajouta-t-elle avec entrain . ( 16 )
" Une musique divine , s'efforça-t-il de conclure sur un ton de forfanterie , avec un semblant d'humour noir qui , réellement , lui faisait mal .
Il aurait tant voulu l'étreindre avec fièvre !
 

Il n'en eut pas  le temps .
                         " Je vous présente Marieke Von Braun , claironna la nouvelle venue , triomphante !
Elle lui ressemblait , à l'évidence . Mais tellement différente . Si parfaite , un peu plus âgée , plus grande , sportive , extravertie ... C'était Alexandra .
On aurait dit un couple de tourterelles , deux jeunes colombes , qui allaient prendre leur envol , après avoir frôlé de leurs ailes graciles , juste un moment , ce lugubre royaume des ombres ...


( A Suivre )

                                      ___

DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - 13 - Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 5 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version française /
E Galleg - Traduit du Breton par l'auteur . " Auberive " , Copyright 2006 .

                                     ___
Notes :

8 -
Charles-Edward Perugini ( 1839 - 1918 ) , " Study in Chalk " .
9 - " Pelléas et Mélisande " ( Acte II , Scène 4 ) , opéra de Debussy ( 1862 - 1918 ) , sur un livret de Maurice Maeterlinck ( 1862 - 1949 ) . Créé en 1902 .
10 - " Manfred " , drame en vers de Lord Byron , publié en 1817 , qui inspira Schumann .
11 - Paol Ar Flemm / Paul Le Flem / ( 1881- 1984 ) , l'un des plus célèbres compositeurs bretons .
12 - " Manfred " ( 1852 ) , opéra de Robert Schumann ( 1810 - 1856 ) , d'après un poème de Byron .
13 - Symphonie n°6 , de Beethoven , dite " Pastorale " , composée entre 1805 et 1808 .
14 - " La Femme de l'Apocalypse " , sculpture de F. Koenig , dans l'église " Maria Regina Martyrum " , construite en 1963 en mémoire des victimes du nazisme .
15 - Louis-Ferdinand de Prusse / Von Preussen / ( 1907 - 1994 ) , petit-fils du Kaiser Wilhelm II. , violoniste et pianiste de talent , compositeur .
16 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Johann-Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) , sur un thème de Friedrich II. der Grosse ( 1712 - 1786 ) .


Photos
 :
Kate Winslet ( Marieke )
Mariette Hartley ( Alexandra )



Tableaux :  " Study of a Woman's Head  for Charity
William Bouguereau
                    " Study in Chalk
Charles-Edward Perugini
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Jeudi 17 avril 2008
AUBERIVE ( 13 )


Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 4 )

 pour  Gustav Mahler ,
en souvenir d'
Herbert Von Karajan

" Et ce que tu as vaincu te portera vers Dieu "
Gustav Mahler - Symphonie n°2 , " Résurrection "
( Auferstehungssinfonie )

Deuxième Mouvement


- II - Balade à Berlin


 




andante misterioso

"
Qui veut savoir ce qui est beau ,
  Et qui peut l'enseigner
? "
Caspar David Friedrich


                8 - Tandis qu'il aspirait , avec ardeur et crainte , à la vie éternelle , comme un petit papillon prenant timidement son essor au sortir de la chrysalide , l'esprit de Fred ressentit une vive douleur par intermittence .
Il était obsédé par d'horribles visions , chacune d'elles s'effaçant pour faire place à d'autres , plus effrayantes .
Les souvenirs semblaient lui revenir d'une manière impitoyable , bien plus tangibles que dans l'autre monde , celui où il pouvait encore s'arranger avec les largesses d'une conscience aveugle .
                            Devant lui , parmi les étoiles scintillantes , l'oeuvre de son maître Wagner inscrivait en lettres de feu la réponse musicale d'un génie aux bassesses de l'âme humaine .
" Ce devrait être une immense cathédrale , tout autour " , songea-t-il .
Et , comme un " Vaisseau Fantôme " , elle s'élancerait aussi vers les frontières du firmament ! " ( 3 )
                            Le coeur du héros , sacrifié à l'autel de la gloire , battait à l'unisson de la salle des machines . La nef spatiale épousait les formes du fameux théatre de Bayreuth , que l'architecte Otto Brückwald avait terminé en 1872 sur les conseils du musicien .
                            Mais , ne serait-il pas condamné à l'errance des incertitudes mortelles , ce téméraire capitaine ayant osé défier la tempête soulevée contre lui par le Dieu Tout-Puissant ?

                            " ... Mon enfant d'Irlande , où traîne ta vie ? ( 4 ) , se mit-il à fredonner , narguant la force victorieuse du Soleil qui rayonnait comme " L'Or du Rhin " sur les belles avenues rectilignes , bâties de magnifiques palais .
                            La ville reconstruite offrait à l'artiste ses plus beaux sourires , confortant sa puissance créatrice , et le rassurant .
Ne croyait-il pas posséder en lui cette capacité à recevoir une manne providentielle plus ou moins dévastatrice , et , disaient certains critiques , " susceptible de pénétrer toute la substance de son être , de le faire triompher par une espèce de miracle dépassant sa propre conscience , des gouffres obscurs du renoncement , de la mort , qui empêcheraient tout autre d'accéder à la vision divine ( ... ) " ?
                            " Nous ne sommes pas maîtres des flots brûlants de l'âme " , pensait-il , comme Zweig , dans une étude que celui-ci avait consacrée au père de " Jean-Christophe " , modèle de tant d'adolescences révoltées du début du 20è siècle , et qui , à l'époque , avait su nourrir chez les jeunes l'idée fondamentale du triomphe de l'intelligence artistique , en fin de compte , sur la platitude et la médiocrité . ( 5 )
N'était-ce pas cette lecture enthousiaste qui l'avait conduit , chaque jour davantage , à l'amour du piano , à sa connaissance parfaite , au prix d'un travail assidu ?
En outre , avant d'aborder , plus tard , la direction d'orchestre , il avait enrichi sa palette instrumentale et sa virtuosité en jouant du violon .
                             Sa mère , pianiste fort connue , devint par la suite professeur de musique à Brest .
Elle sut lui inculquer les rudiments de l' art .
Pendant les vacances , l'enfant séjournait chez son oncle maternel , vieil érudit possédant une belle demeure non loin du château de Comper .
                             Il y avait là une imposante bibliothèque de campagne .
Alors , que ce soit à l'ombre d'un vieux chêne ou dans le secret d'une chambre solitaire , sous les lambris d'une mansarde , ou bien encore au coin de la grande cheminée , dans la pièce commune , ornée de somptueux tableaux d'époque figurant l'histoire de Viviane et de Merlin l'Enchanteur , le gamin pouvait , au fil des pages d'un manuscrit du Moyen-Âge , laisser librement vagabonder son imagination , puis se mettre à rêver qu'il était enfin redevenu un moderne Chevalier de la Table Ronde ...


                             9 - Il devait être aux alentours de midi trente , lorsque notre promeneur vit les jardins et parterres de la reine Sophie-Charlotte s'offrir à lui , vrai cadeau des Dieux de la Nature , avec le flamboiement du ciel qui mêlait sa lumière argentée aux visages d'ange ou de nymphe des délicates statues de marbre , irradiant leurs multiples jeux d'eau . ( 6 )
                             Il s'engagea dans l'aile " Knobelsdorff " , la tête fiévreuse , et craignant , peut-être à cause de cette éblouissante luminosité , le poids des souvenirs trop sombres .  
                             C'était une exposition consacrée au grand peintre dont sa femme raffolait , Friedrich .
Et comme on fêtait bientôt l'anniversaire de celle-ci , l'idée lui vint de lui offrir une estampe , un bon livre , ou même une reproduction de sa toile favorite .
Justement , l'oeuvre dont elle râbachait sans cesse , et jusqu'à lui casser les oreilles , voici qu'elle apparut soudain . 


Cet intrépide " Voyageur devant la Mer des Nuages " dont elle avait fait mention dans un article du journal à son propos , parce que , écrivait-elle pompeusement , " ce visiteur sur la Terre , c'est un peu lui , lorsqu'il essaie , par sa musique , d'exprimer cette part crépusculaire , cet abandon dans la solitude préfigurant une extraordinaire clarté , bien plus lointaine et bien plus proche par son éclat de toute vérité intérieure , l'effusion divine ... " ( 7 )
                              Mais était-elle vraiment sincère ?
" Comment se dédouaner d'une telle mascarade ? , songea-t-il avec une certaine amertume , au spectacle de son couple déchiré .
Elle n'était jamais là . Son métier de journaliste l'entraînait aux quatre coins d'une vie par trop mondaine . Critique d'art . Quant à lui ...
                              Cette pensée fit s'assombrir encore l'apparente insensibilité de son visage .
                              Lorsqu'il aperçut celle qui s'était assise auprès de lui , le regard fixe , comme hypnotisé par l' admirable paysage , un choc profond bouleversa tout son être .
Il ne put s'empêcher de blêmir ...

( A Suivre )

                                      ___


DAN AR WERN - Auberive ( 3è Cercle ) - 13Histoire d'un Chef d'Orchestre ( 4 ) - 2002 / 2003 - Pep gwir miret strizh / Tous droits réservés / All rights reserved - Version française / E Galleg - Traduit du Breton par l'auteur . " Auberive " , Copyright 2006 . 

                                   
    ___

                                      Notes

3 -
" Le Vaisseau Fantôme " ( Das Rheingold ) , 1843 , opéra de
Richard Wagner .
4 -
 Extrait de " Tristan und Isolde " , 1859 , par Wagner . " L'Or du Rhin " ( Das Rheingold ) , 1868 .
5 - " Romain Rolland , der Mann und das Werk " ( Romain Rolland , sa Vie , son Oeuvre ) , 1921 , Stefan Zweig .
" Jean-Christophe " , roman de Romain Rolland ( 1904 / 1912 )
6 - Sophie-Charlotte de Hanovre ( 1668 - 1705 ) , deuxième épouse de Frédéric 1er ( Friedrich I. ) , roi de Prusse .
7 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer des Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer " ) , 1817 - 1818 , Caspar David Friedrich .
par Dan Ar Wern publié dans : Trilogie 3 / Nouvelles
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Recherche

Publicité

Images Aléatoires

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus