LE VISITEUR - Epilogue - VI - La Religieuse .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
Epilogue
VI - La Religieuse
" Que laissons-nous , ô vie , hélas !
Quand tu t ’envoles ?
Rien , que ce léger bruit
Des dernières paroles ... " *
Alphonse de Lamartine ( 1790 - 1869 )
12 - En jetant parfois , par la fenêtre de sa cellule , un regard sur la nuit du cosmos parmi les taches grisâtres des nuages pommelant le ciel crépusculaire d'octobre , elle était triste , immensément , lorsqu'elle n'arrivait pas à voir la petite lueur rouge de la planète Mars ...
Dehors , " les feuilles tremblotaient , fébriles , telles des prunelles de lumière chatoyante paraissant lancer sans espoir , aussi , leurs dernières oeillades ... "
Pourtant , c'était une religieuse exceptionnelle , qui avait un idéal très élevé , mais qui souffrait beaucoup de ne pouvoir l'atteindre , car ne sachant plus vraiment quelle était aujourd'hui sa vocation depuis cette terrible et mystérieuse éclipse du 11 août 1999 qui avait marqué son âme en ce jour où l'inconscient , face cachée de l'iceberg , l'avait fait naître à la vie céleste , lui montrant que le visible et l'invisible , s'enlaçant à jamais dans l'éternité , pouvaient la sauver !
C'est ce qu'elle avait également compris , ce matin_là , quand elle avait reçu de sa jeune nièce , devenue géologue , et de retour d'une mission triomphale à travers l'espace , une pierre semblable à celle qui , jadis , l'avait perdue !
Devrais-je maintenant l'accepter ? , se demandait la vieille carmélite , soeur Judith , après tout le malheur que l'autre avait causé à son ancêtre .
Guidée par une intuition profonde , l'astronaute avait rendu visite à sa tante sans rien lui dire , et l'avait suivie à l'improviste jusqu’au jardin du couvent .
Là , elle vit une femme se tenant debout , silhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de roses , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , injustement trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux d'une autre vie .
Quand elle tomba sur elle , vers la fin de la matinée , elle fut accueillie comme une gamine venue jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on pouvait voir aussi la statue d'un saint breton .
- Ma tante ? murmura-t-elle à celle qu'elle n'avait presque jamais rencontrée jusqu'ici .
Cela dut faire naître en elle un écho lointain , celui des vacances d'été dans sa famille maternelle des Abers ... Cela faisait si longtemps qu'elle n’avait entendu le prénom de Janed , insaisissable et rêveuse , comme son aînée , et qui disparaissait souvent dans les champs pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , lui avoua la carmélite , se tournant lentement vers elle avec émotion , comme si ces retrouvailles de la dernière heure avec la petite enfant qui avait grandi , avaient été inscrites dans une trame invisible , lui confia-t-elle , celle-ci paraissant tellement bouleversée par cette rencontre et par les fantastiques révélations qui suivirent ! Car , lui révéla sa parente , elle n'avait jamais cessé de recevoir des messages de l’ " au-delà " !
- Ils me parlent de semences du ciel , lui déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de l’ombre , pas du Malin , mais d’une source pure dépassant notre compréhension .
Puis , elle lui montra un vieux carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant , à l’intérieur , l'image d'un rubis en forme de coeur tombé du ciel et des prières qu’elle récitait quand elle pouvait , convaincue que ces paroles de la princesse Elisabeth n’étaient pas qu’une simple litanie , mais qu'elles étaient toujours bien vivantes , lui parlant longuement pour essayer de lui avouer sa faute avec une clarté qui troubla profondément son auditrice quand elle évoqua ses visions d'un être venu des royaumes les plus éclatants pour lui montrer ces larmes de sang qu’elle avait vu descendre comme une pluie de météores sur la terre !
Avant de partir, elle lui prit encore la main et murmura :
- Nous avons tous une part d'obscurité en nous , n'est-ce pas ? Ne crains rien , je sais tout ce qui s'est passé pendant cet horrible jour , mais il m'a confié qu'on ne pouvait rien faire contre le Destin , qu'il ne m'en voulait plus , mais que , lorsque tu trouverais ces germes , tu ne devrais pas les ignorer , parce qu'ils nous guideront .
Qu'est-ce que le Dieu bon ? , lui lança , en guise d'adieu , la religieuse fixant son regard vers l'autel de l'église Sainte Marie , chapelle majestueuse et sombre au milieu d'une forêt de hêtres , là où la religieuse , coiffée d'une capuche , profitant de l'heure crépusculaire pour humblement cacher à la lumière du couchant les traits de son visage qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiants pour un quelconque visiteur , avait l'habitude de venir prier .
Celui-ci était éclairée d'une lumière rougeoyante , évoquant , peut-être , le massacre des pèlerins de la sainte Montagne . ( 10 )
- Nul n'a jamais pu qu'entrevoir Sa splendeur , et celle de la moisson des âmes régénérées qui lèvera un jour de cette Terre comme d'un immense champ de blé dont chaque épi sera une étoile ...
Janed aurait voulu se précipiter dans ses bras pour l'étreindre ! Complètement effondrée , elle finit cependant par la quitter , lui promettant de la revoir , avec un étrange sentiment d'émerveillement , ne sachant pas si elle avait véritablement accès à cet autre monde si proche ou si ses visions n'étaient que le fruit d’une intuition fervente . Car il est difficile de convaincre un esprit cartésien de scientifique ! Mais quelque part tout au fond d'elle , sentant que cette rencontre n’était pas le fruit d'un simple hasard , la jeune femme perplexe avait tout de même réalisé , pendant une heure en sa compagnie , qu'elle lui ressemblait physiquement d'une manière étonnante , et qu'elle avait suivi , avant sa rentrée , jadis , inexplicable , dans les ordres , le même cursus universitaire et professionnel !
FIN
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DAN AR WERN - LE VISITEUR - Epilogue - VI - La Religieuse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VISITEUR " , copyright 2026 .
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Notes :
10 - Pog de Montségur ( 1207 m ) où , le 12 mars 1244 , après un siège de dix mois , furent brûlés vifs plus de 200 " Bons hommes " et " Bonnes femmes " cathares .
* " Secondes Harmonies Poétiques et Religieuses " ( 1830 ) , II , 16 - " Novissima Verba "
( Dernières Paroles ) ou Mon Âme est Triste jusqu'à la Mort , par Alphonse de Lamartine .
LE VISITEUR - IV - Rue de L'Orme .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
IV - Rue de L'Orme
" Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe ... "
8 - Aziliz , qui avait hésité pendant plusieurs jours , tentant de ne plus penser à sa curieuse aventure , monta , cependant , le 18 , avec un léger essoufflement , peu avant la tombée de la nuit , poussée par une curiosité qu’elle ne parvenait plus à combattre , ayant fini par accepter son invitation , les six étages sans ascenseur de celui qui lui avait dit : " Certaines lumières ne montrent pas le monde ... elles montrent ce que nous avons oublié . "
La rue de l’Orme était une petite voie oubliée du dix-neuvième , étroite et silencieuse , où les réverbères diffusaient une lumière jaune , déjà presque ancienne , sur les façades qui semblaient se pencher les unes vers les autres comme pour échanger des confidences . Mais lorsqu’elle découvrit , ce soir-là , sur la boîte aux lettres du numéro 6 , le patronyme d’ALBIN ZILIZ , presque identique au sien , la jeune fille sentit un frisson la parcourir . Elle connaissait ce garçon depuis des semaines , partageant avec lui de longues journées derrière les rayons de chemises et de costumes de la boutique de son père , et pourtant , cette fois-ci , elle eut l’impression , devant ces quelques lettres griffonnées dans l'entrée de l'immeuble , de découvrir son véritable nom pour la première fois .
- Vous êtes venue tout de même , c'est gentil ! , lui dit simplement le jeune homme en guise de bienvenue .
Il avait l’air fatigué , presque fragile , sans sa veste de vendeur , en jean et vêtu d’une chemise plus claire aux manches retroussées , paraissant plus jeune encore que dans le magasin , les traits tirés par plusieurs nuits sans sommeil . Puis , il l'invita à gravir avec lui les six étages qu'il venait de dévaler à toute vitesse d’un escalier de bois qui craquait sous leurs pas . Tout en haut , se trouvait une petite porte basse donnant sur une chambre de bonne sous les toits .
L’air y sentait l'odeur d'un vieux papier peint mêlé de poussière chauffée par la chaleur de l'été . La pièce , minuscule , était celle d’un étudiant sans argent : lit étroit , piles de livres , cartes du ciel punaisées sous la pente du toit , lunette astronomique près de la lucarne .
- Pardonnez le désordre , s'excusa-t-il avec un sourire . Les étoiles prennent plus de place que les meubles .
Il ouvrit un tiroir et en sortit un mouchoir soigneusement plié.
- Je voulais vous montrer ceci . Vous connaissez ce signe ? , demanda-t-il tout de suite à son invitée après lui avoir servi un verre d'accueil . En dépliant lentement le mouchoir taché de sang qui avait essuyé son visage au moment de l'éclipse , une croix noire enlacée d'une larme rouge étaient apparues dans sa main .
Celle-ci eut un mouvement de recul .
- C’est absurde , allons ! Je n’ai jamais vu ce symbole de ma vie !
Le regard compréhensif de son hôte se posa sur elle avec une douceur étrange , presque douloureuse .
- Il existe des souvenirs que la mémoire efface et que l’âme conserve .
Un bruit léger se fit entendre alors derrière eux .
Par la haute fenêtre , à demi ouverte , venait de surgir un grand chat noir . Son pelage semblait absorber la lumière , et ses yeux d’ambre brillaient avec une intensité presque humaine .
- Je vous présente Amaury , dit Albin .
Aziliz avait sursauté .
- Oui . Je l’ai trouvé un soir près du cimetière de la chapelle expiatoire . Ce nom s’est imposé à moi sans que je sache pourquoi .
L'animal s'était approché de la femme sans crainte , d'abord se frottant contre sa jambe avant de bondir avec audace dans ses bras ! Celle-ci , à peine eut-elle serré le chat contre elle , ressentit une douleur fulgurante lui traversant la poitrine . Le nom d’Amaury avait résonné en elle comme un souvenir oublié , faisant disparaître la chambre tandis qu'elle revoyait la forêt de Compiègne et ces cavaliers embusqués derrière les chênes guettant un homme en manteau sombre qui se retournait juste avant que le piège ne se referme . Pendant une seconde , la bretonne eut la sensation de sentir le battement du cœur de la bête comme s’il était le sien . Même solitude et même crainte , avec ce désir éperdu d'échapper à tous ceux qui , voulant mettre à mort ce " gibier de potence " de royaliste , comme ils le surnommaient avec haine , avaient sonné l'halali ! Alors , quand le chat leva ses yeux vers elle en implorant pitié , elle eut l'impression troublante de se regarder dans un miroir vivant : le monde avait soudain basculé , une chaleur fulgurante avait traversé son corps , faisant apparaître , autour de la chambre , des murs de pierre , une chapelle éclairée par des cierges , bordée d'un cloître noyé de pluie , où elle n’était plus Aziliz , mais sœur Judith Verdier sentant le poids du voile sur ses cheveux , l’odeur de cire froide , le froissement de l’habit lorsqu’elle courait dans un couloir pendant qu'une voix d’homme lui demandait , sans répit , des renseignements qu'elle ne voulait pas donner , terrorisée par les représailles contre sa famille !
Elle avait parlé , trahissant celle qui avait été sa plus intime compagne , soeur Blanche , Esther Le Goff ...
Quand elle leva les yeux vers l'ouverture de la fenêtre , Mars venait de surgir entre deux nuages , énorme et rouge au-dessus des toits , faisant jaillir ses larmes sans qu’elle puisse les retenir . Mais , ce n’était pas une tristesse ordinaire . C’était une douleur venue de très loin , qui ne portait qu'un seul nom , le sien , celui d'une personne abandonnée dans une grotte où elle ne pourrait longtemps survivre , et qui pourtant semblait supplier quelqu’un , ce chat noir bondissant sur le rebord de la fenêtre en la fixant comme si elle voyait à travers elle , une autre femme , vêtue d’un voile blanc , courant dans une forêt sous les arbres de Compiègne pour échapper aux tueurs ! ( 5 )
( A Suivre )
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Notes :
5 - DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet- Apens - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
* " Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
LE VISITEUR - III - Eclipse .
Prise du Palais des Tuileries , cour du Carrousel , 10 août 1792 , par Jacques Bertaux ( 1741–1813 )
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
III - Eclipse
" Comme les anges à l'oeil fauve ,
Je reviendrai dans ton alcôve ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal " -
" Spleen et Idéal " - LXIII , " Le Revenant " .
4 - Quelques semaines plus tard , la jeune stagiaire , alors qu'ils quittaient ensemble , un soir , le grand magasin proche de l'Opéra dirigé par son oncle , osa lui poser une question qui lui brûlait les lèvres .
- Vous avez suivi quelles études , m'aviez-vous dit ?
L'autre hésita un peu .
- Comme vous , ma chère , un " cursus " assez scientifique .
- Vous voulez être aussi ingénieur , alors ?
- Pas exactement , lui répondit-il avec un sourire .
Ils marchaient en silence sous les platanes du boulevard quand , avec le plus grand naturel , il ajouta :
- En réalité , je voudrais devenir astronaute .
Aziliz éclata doucement de rire .
- Astronaute ? Comme Armstrong ? ( 1 )
- Oui ...
Il leva les yeux vers le firmament , déjà teinté des premières étoiles .
- Comme lui ... mais pour aller beaucoup plus loin .
Sa compagne l'observait avec amusement .
- Vous êtes sérieux ?
Ne lui disant rien de plus , Albin fixa son regard sur une faible lueur qui venait d'apparaître au-dessus de l'horizon .
- Je crois , dit-il enfin , que quelqu'un m'attend là-bas .
La bretonne suivit son geste , mais , dans l'immensité de la nuit , là où il prétendait reconnaître un visage , ne distingua rien d'autre qu'un simple point rouge .
Pourtant , sans savoir pourquoi , un frisson lui parcourut l'échine . Pour la première fois de sa vie , elle eut l'impression que le ciel regardait la Terre .
- Curieux que nous nous trouvions ici ensemble ! , se mit-elle encore à plaisanter . Peut-être aurez-vous l'honneur de piloter un jour le vaisseau qui amènera sur cette planète la future brillante géologue devant vous ?
5 - Le 11 août 1999 , à l’heure du déjeuner , Paris semblait suspendue à une attente irréelle . Venus assister à la dernière éclipse totale du siècle comme des centaines d’autres curieux , les employés du grand magasin d'Haussmann avaient envahi les allées des Tuileries . Deux d'entre eux marchaient côte à côte en silence . Depuis leur rencontre , Aziliz ne parvenait pas à définir ce qu’elle éprouvait pour Albin . Il ne cherchait , d'ailleurs , ni à la convaincre , ni à la séduire . Il semblait seulement présent près d'elle , avec une douceur grave qui donnait parfois l’impression qu’il observait le monde depuis un lieu très éloigné . ( 2 )
- Tu verras , lui avait-il dit en entrant dans le jardin . Parfois , des choses qu’on ne peut pas prévoir se passent ...
Déjà dense sur les allées , la foule s’était ensuite installée sur les pelouses . La lumière changeait déjà , un vent léger traversait les arbres comme un souffle venu d’ailleurs , les fontaines devenaient sombres ... Le jardin , baigné d’une lumière blanche , écrasante , quelques minutes plus tôt , commençait à changer imperceptiblement de couleur .
Les statues semblaient perdre leur éclat , leur chaleur de pierre , les bassins reflétant un ciel devenu métallique . Puis , la nuit tomba en plein jour , on aurait dit que l’ombre recouvrait complètement le Soleil . Un frisson parcourut la foule , et même si des enfants pleuraient , leurs voix paraissaient lointaines , comme absorbées par une immense voûte invisible avant que les conversations ne cessent presque entièrement .
Levant les yeux vers la couronne blanche qui flamboyait autour du disque noir , la jeune fille , protégée par les lunettes qu’on distribuait un peu partout , fut saisie d'une angoisse inexplicable lui serrant le cœur .
- Regarde ! , fit-elle tout de même avec cette espèce de forfanterie qui la caractérisait d'habitude , On dirait qu’on lui en enlève un morceau ! C'est alors qu'elle entendit un cri , expliqua-t-elle ensuite à son collègue , un hurlement lointain , déchirant, suivi d’autres voix , de clameurs , de coups de feu , du tumulte d’une foule enragée , un peu comme si une autre réalité , bien plus funeste , avait succédé à l'actuelle sur l'écran noir d'un cruel film de cape et d'épées , les Tuileries , tout autour d’eux , semblaient maintenant se changer en arène sanglante où la pauvre étudiante vendeuse croyait voir les silhouettes des arbres courir dans tous les sens en agitant leurs branches de spectres rougissants , pour échapper à un terrible massacre , depuis les couloirs du palais jusque dans les allées du parc .
C’est alors qu’Aziliz poussa un cri ! Elle porta les mains à ses oreilles , reculant comme si une douleur aiguë venait de la traverser .
- Tu entends ? ... Mon Dieu , tu entends ?
- Quoi donc ? , lui répondit Albin , stupéfait , qui se tourna vers elle .
- Mais les cris ... , les cris des suppliciés !
Tandis que son visage avait perdu toute couleur , ses yeux fixaient l’extrémité du jardin , vers la place de la Concorde , où elle voyait déjà , par anticipation , le couperet rougi de la guillotine , invisible derrière les arbres , faire son oeuvre ... ( 3 )
- Ils arrivent ... Les voilà qui traversent le jardin ... Des hommes , des femmes qu'on tue en ce 10 août , aux Tuileries ...
Cependant , elle comprit aussi , soudain , que les vociférations qu’elle croyait percevoir n’étaient pas seulement ceux des gardes suisses dans leurs habits de laine écarlate qu'on assassinait en ce beau mois d'août . Il y avait , plus profondément étouffé dans l'alcôve d'une chambre lointaine , un gémissement d’homme seul , perdu dans une obscurité de pierre ! Elle vit alors , par éclairs , le dessin d'une chambre aux parois rouge sombre , éclairée par une lueur vacillante dans laquelle était étendu un homme blessé , sur un lit , l'uniforme déchiré . Autour de lui , il n’y avait ni foule ni bourreaux , seulement le silence immense d’un monde sans pitié ! Néanmoins , lorsqu’il ouvrit la bouche pour appeler à l’aide , le même cri se mêlant aux clameurs de 1792 comme si les deux agonies ne faisaient plus qu’une , avait traversé en un quart de seconde le cours des siècles !
- Voyons , ce n’est pas possible … Le 10 août est passé depuis plus de deux cents ans ! ( 4 )
La jeune femme chancela , tentant de se boucher les oreilles , pendant que les voix continuaient de monter en elle , et soudain , tout se concentra en une seule douleur au milieu du tumulte !
6 - Au même instant , mal éclairée d’une lueur vacillante , elle vit une grotte rouge où un homme était étendu sur la pierre , comme abandonné au fond d’un monde désertique , souffrant avec une intensité insoutenable . Elle ne distinguait pas son visage , seulement cette atroce blessure qui semblait appeler quiconque à travers le temps ! Le rapport entre cette agonie et le massacre des Tuileries lui échappait complètement . Rien n’avait de sens . Et pourtant , comme une brûlure dans l'âme , elle sentait obscurément qu’il existait un lien , tel un météore , à travers ces souvenirs qu’aucune raison ne pouvait rapprocher . Lui déchirant les yeux . Des larmes chaudes coulèrent même sur ses joues . Mais quand elle voulut instinctivement les essuyer , ses doigts se remplirent de sang !
La jeune fille resta pétrifiée :
- Albin ... , gémit-elle d'une voix tremblante .
Celui-ci ne répondit pas tout de suite . Il cherchait à savoir si , dans le ciel obscurci , une petite lueur rouge venait d’apparaître , invisible au regard ordinaire , perdue entre les planètes . Ne trahissant aucune surprise , le visage de l'observateur affichait seulement le calme d'une infinie attention . Sa voisine , au contraire , sentit la panique monter .
- Je ne comprends pas ... Pourquoi est-ce que je vois cela ? Qui est cet homme ? Pourquoi ai-je mal comme si c’était moi qui ...
Les rires se changèrent en larmes , les mots se brisèrent dans un sanglot . Se tournant sans rien dire , Albin sortit alors de sa poche un mouchoir de lin blanc pour sécher avec délicatesse les traces de sang qui coulaient de ses yeux . La douleur se retira instantanément lorsque le tissu effleura sa peau . Ce ne fut pas une guérison brutale , mais un apaisement profond , comme une vague de silence descendant au fond de son être . Les cris des Tuileries s’éloignèrent .
L’agonie de l’homme dans la grotte devint une présence lointaine , toujours réelle , mais désormais supportable . Aziliz , comme une petite chatte , se blottit contre son ange gardien , levant vers lui un regard mouillé de peine . Il ne lui donna aucune explication , posant ses mains juste un instant sur ses joues , sources d'une chaleur intense apaisant le mal des pieds à la tête , avec cette tendresse grave qui ne ressemblait ni à celle d’un amant ni à celle d’un frère . C’était , au contraire , la compassion d’un être qui connaissait la souffrance humaine sans chercher à la commenter .
- Ça va passer , lui dit-il simplement .
Elle voulut lui poser d’autres questions , mais quelque chose dans son regard l’en empêcha . Il n’y avait ni secret jalousement gardé ni volonté de dissimuler la vérité , seulement la certitude que les mots deviendraient inutiles . Peu à peu , d'ailleurs , la lumière du Soleil recommença à croître autour d’eux . La foule applaudissait déjà le retour du jour .
7 - Elle respira plus librement , n’ayant , certes , pas tout compris , mais ressentant qu’une porte venait de s’ouvrir en elle et que le monde visible , pareil à la surface de l'iceberg , n’était qu’une partie du problème . Albin replia lentement le mouchoir taché . Puis il leva une dernière fois les yeux vers le ciel redevenu bleu , comme s’il avait reconnu , l’espace d’un instant , cette patrie que lui seul pouvait encore défendre au-delà des étoiles , goutte de lumière presque vivante , suspendue entre les points pâles de Mercure et de Vénus !
- Qui était donc cet homme ? , lui demanda-t-elle encore .
- L’éclipse dévoile parfois des secrets que Mars ouvre en grand . Tu vois à travers une mémoire qui n’est plus seulement la tienne .
Elle referma un bref instant ses paupières , comme si elle devait lutter contre une vérité devenue bien trop lourde pour une pauvre gamine insouciante comme elle , et , pour la première fois , elle eut aussi peur de l’homme qu’elle avait choisi de suivre ici , non parce qu’il lui voulait du mal , mais parce qu’il semblait appartenir à un ailleurs dont elle venait , malgré elle , de recevoir l’appel . Alors , naquit en elle une pensée lente et vertigineuse : sa vie quotidienne , les rayons du grand magasin , les horaires , les conversations sans importance , les gestes répétés jour après jour , tout cela lui parut soudain comme une lumière trop vive qui avait éclipsé autre chose d'essentiel , quelque chose de plus ancien , de plus profond , qu’elle avait toujours porté en elle sans le savoir , et qui n’était sans doute encore qu’une sensation , fragile , insaisissable , comme un souvenir dont on ne retrouve jamais les images , mais seulement l’émotion . Si ce n’était pas le Soleil qui avait été éclipsé quelques minutes plus tôt , se questionna-t-elle à nouveau . Si c’était sa vie présente elle-même qui constituait l’éclipse , une ombre passagère projetée sur quelque chose d’infiniment plus grand , plus réel et plus ancien qu’elle n’avait jamais osé l’imaginer ? Silencieux comme un voyageur qui connaît le chemin sans jamais le décrire , Albin marchait devant elle . Aziliz le suivait avec le sentiment qu’au-delà du cosmos venait de naître un espace immense dont elle n’avait encore aperçu que l’ombre . Elle regarda longtemps le ciel bleu , avec cette étrange impression de revenir d’un lieu où elle n’était jamais allée . Et pour la première fois depuis des années , elle se demanda si sa vie véritable n’avait pas commencé quelques minutes plus tôt , dans cette nuit tombée en plein midi , lorsque l’éclipse avait effacé le monde ordinaire pour laisser passer , l’espace d’un instant , l’appel d’une conscience oubliée .
LE VISITEUR - II - Aziliz .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
II - Aziliz
" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "
Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )
2 - Le lendemain matin , redevenant un homme presque ordinaire , Albin se rendait dans un grand magasin du boulevard Haussmann où il travaillait au rayon des chemises . Toute la journée , il dépliait des étoffes , conseillait des clients , rangeait des piles de coton parfaitement alignées . Dans une existence aussi routinière qu'elle pouvait en paraître presque banale , ses proches collègues le trouvaient discret , poli , quasi transparent . Pourtant , quelque chose les mettait souvent mal à l'aise . Lorsqu' il regardait quelqu'un , ce n'était pas le visage qu'il semblait observer .
C'était autre chose , comme si les pensées les plus secrètes devenaient soudain , pour lui , visibles . Quand une cliente lui souriait , par exemple , il percevait la peur qui , depuis des années , la rongeait en secret malgré sa gentillesse . Etait-ce un cadre essayant une chemise , il pouvait lire le remords qui l'empêchait de dormir malgré son élégance et la diplomatie de son attitude . Quant à la vieille dame cherchant un cadeau , derrière sa voix calme , il entendait sa profonde solitude . Il ne faisait jamais aucun commentaire . Il savait seulement . Parmi les saisonniers recrutés pour l'été , se trouvait une jeune Bretonne assez enjouée , plutôt rigolote , arrivée de Quimper quelques jours auparavant .
Celle-ci , cependant , contrairement aux autres , ne se détourna pas lorsqu'il la regarda , s'efforçant plutôt de soutenir elle-même , avec une brave curiosité mêlée d'inquiétude , la froide clarté de ses beaux yeux de cristal . Un matin , tandis qu'ils rangeaient ensemble des cartons dans la réserve , Aziliz , doucement , lui demanda :
- Excusez-moi ... est-ce qu'on se connaît ?
Il demeura silencieux .
- Chaque fois que vous me regardez ... j'ai l'impression que ... elle hésita avant d'esquisser , dans un rire , une grimace de clown : vous savez quelque chose de moi que je n'ai jamais avoué à personne .
Le visiteur , levant lentement la tête , se mit , avec une infinie douceur , à lui murmurer d'une voix presque imperceptible :
- Ce n'est pas à cause de moi , seulement , vous savez ...
Ce fut à cet instant précis qu'elle eut la certitude troublante que cet étrange vendeur n'était pas là par hasard ...
3 - Chaque soir , lorsque la nuit recouvrait la capitale de son manteau sombre pailleté d'étoiles d'or , il ouvrait la petite malle en bois qu'il gardait sous son lit . Son contenu paraissait banal : une pierre rouge, lisse comme du verre , un carnet recouvert de signes incompréhensibles , de même qu'une étrange lunette d'observation dont nul astronome terrestre n'aurait pu connaître la fabrication d'origine , et dont le métal semblait n'appartenir à aucun alliage recensé sur leur planète .
Il ne brillait pas , mais absorbait la lumière . Aucun verre n'en équipait les lentilles , qui paraissaient pourtant traversées d'une profondeur infinie . L'observateur , alors , montait sur la chaise placée devant la lucarne et dirigeait lentement l'instrument vers l'est , attendant qu'au-dessus des toits de Paris n'apparaisse une minuscule étincelle rouge : Mars ! À cet instant , son visage changeait imperceptiblement , car il semblait écouter davantage qu'observer . C'était l'heure où le chat noir se mettait à le fixer de ses prunelles scintillantes , poussant un long miaulement grave et plaintif ... Il ne se quittaient plus des yeux , parfois pendant quelques minutes , parfois pendant une heure . Regardaient-ils , tous deux , réellement la planète rouge ? Ou contemplaient-ils , tel un vestige de l'espace , un temps révolu , inaccessible aux hommes ? Lui-même ne l'aurait sans doute pas su . Car chaque fois que son regard croisait cette faible lumière , comme un reflet perdu au fond des yeux luisants de l'animal , une même voix montait du silence ... Une respiration haletante , puis un appel , toujours le même , toujours plus faible ... Comme si quelqu'un attendait depuis une éternité qu'on lui réponde enfin !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE VISITEUR - II - Aziliz - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VISITEUR " , copyright 2026 .
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LE VISITEUR - I - Le Chat Noir .
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
I - Le Chat Noir
" You know who I am ,
You ' ve stared at the Sun ,
Well , I 'm the one who loves changing
From nothing to one ... "
Leonard Cohen - " You Know Who I Am " *
1 - Lorsque les derniers rayons du soleil glissèrent derrière les toits de zinc , la chambrette parut s'emplir d'une lumière venue d'outre-monde . Les murs blanchis à la chaux prirent une teinte d'ambre , puis de cendre . À travers la lucarne , Paris s'effaça lentement dans une mer de cheminées où montaient les fumées du soir . Il vivait là seulement depuis quelques semaines , dans cette chambre de bonne oubliée sous les combles , qui , avec son lit de fer , sa petite table et sa chaise était , en vérité , si étroite qu'un homme pouvait presque toucher les deux murs tout en écartant les bras . Rien qui révélât une histoire , une famille , une origine . Les voisins de l'immeuble ignoraient jusqu'à son nom . Parfois , quand on le croisait dans l'escalier , le nouveau locataire opinait d'un léger sourire , sans jamais prolonger la conversation.
Personne , d'ailleurs , ne savait vraiment qui il était.
Était-ce un jeune homme ? Une jeune femme ? Son visage possédait une douceur qui échappait aux catégories ordinaires . Certains jours , son regard paraissait infiniment ancien , comme s'il avait contemplé des horizons que nul être humain ne pouvait connaître . Au contraire , d'autres fois , c'était celui d'un enfant découvrant le monde à qui il arrivait de se regarder longtemps dans le miroir terni suspendu au-dessus du lavabo .
- Tu sais qui je suis ? murmurait-il à son propre reflet .
Chaque soir , lorsque le crépuscule tombait sur la ville , un léger bruit de griffes , discrètement , se faisait entendre sur les ardoises . L'étranger n'avait pas besoin de lever les yeux . C'était l'heure où un chat noir , se glissant par l'ouverture avec une souplesse silencieuse , venait s'installer sur le rebord de l'imposte . Jamais il ne miaulait , se contentant , avec une gravité presque humaine , d'observer simplement son étrange acolyte avant de disparaître à nouveau dans l'ombre . Mais , quelques secondes plus tard , son pelage semblant absorber les dernières lueurs du jour , il s'arrêtait au milieu de la chambre , fixant le jeune homme de ses yeux d'or , puis poussant un long miaulement , grave et presque plaintif , se laissait caresser par lui pendant qu'il refermait doucement le livre qu'il tenait entre les mains . Le visiteur avait fini par attendre cette présence silencieuse comme on attend un ami .
- L'heure est déjà venue , murmurait-il alors , tandis que l'animal remuait lentement la queue , comme s'il comprenait chacun de ses mots .
Puis la seconde précise arriva , où le soleil entièrement disparu fit resurgir une voix faible , déchirée par des parasites , lointaine , qui , avant de parvenir jusqu'à lui , presque effacée par l'immensité , semblait avoir traversé un océan de vide et franchi des millions de kilomètres ! Le visiteur ferma ses yeux mouillés de tristesse et de rage . Une fois encore , ayant ouvert la vieille malle placée sous son lit pour en sortir une étrange lunette dont le métal semblait avoir été poli par les siècles plutôt que façonné par une main humaine , il aperçut mieux alors la caverne aux parois rouge sombre , éclairée par une faible lampe vacillante où reposait un homme qui se savait condamné , revêtu d'une combinaison spatiale couverte de poussière ocre , et dont le casque fissuré ne protégeait plus qu'un visage complètement épuisé .
Il voulut lui répondre , mais , comme chaque soir , aucun son ne put franchir ses lèvres . L'oxygène lui manquait . C'était évident , puisque lui-même , ressentant que chaque souffle de sa respiration devenait plus difficile que le précédent , comprit qu'il allait mourir , là-bas , dans ce désert sans fin , tandis qu'ici , le ciel prenant la transparence profonde des soirées brûlantes d'été , une à une , s'allumaient les étoiles clignotant comme cette timide lueur d'espoir au-dessus de l'horizon de Mars , la planète rouge !
- Aidez-moi ! , suppliait la voix .
Mais , chaque soir , la vision s'interrompait avant qu'il ne puisse répondre .
Alors , le silence retombait sur Paris ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE VISITEUR - I - Le Chat Noir - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VISITEUR " , copyright 2026 .
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* " You Know Who I Am " , Copyright 1967 , 1969 by Stranger Music Inc . - All rights reserved - From the album " Songs From a Room " , Copyright 1966 - Sony Music Entertainment Inc. / Columbia - All rights reserved .
UN PLUS LONG VOYAGE ... - V - Table des Matières .
UN PLUS LONG VOYAGE ...
( Nouvelles )
- V -
Table des Matières
I - Préface / Dédicace
Parcours
II - L'Enfant Perdu : Suite de " Une Etoile Qui Tombe "
III - Le Train
IV - Le Ruban Rose du Crépuscule
1 - Confession d'une Hôtesse de l'Air - 2 - Création - 3 - Mystères de la Beauté .
V - TABLE DES MATIERES
DAN AR WERN - UN PLUS LONG VOYAGE ... - V - Table des Matières - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved . " UN PLUS LONG VOYAGE ... " , copyright 2026 .
UN PLUS LONG VOYAGE ... - I - Préface / Dédicace - Parcours .
UN PLUS LONG VOYAGE ...
( Nouvelles )
" Et si vivre n’est rien qu’un rêve
A peine une minute brève … " *
- Préface / Dédicace -
Parcours
" Que serait-elle , cette vie ? "
Anton Tchékhov - " La Steppe " ( 1888 )
à Iégor , le jeune héros de " La Steppe "
On dit souvent que la vie ne tient qu'à un fil , mais qu'il faut le temps d'un long voyage pour en connaître tous les mystères .
I - L'Enfant Perdu : Dans cette suite de " Une Etoile qui Tombe " , l'écrivain Jill Kern , se rappelant sa jeunesse militaire au Mali , et l'amour de Nema , la jeune princesse " Dogon " , commence à comprendre que la découverte d'un message dans une bouteille plantée sur la grève et celle d'un trésor dans la grotte de Pen-Hat étaient , sans doute , liées à son service en Afrique .
II - Le Train : Juliette sait-elle où , en vérité , va la conduire ce train qui serpente le long de la Riviera , ou suivra-t-elle Roméo en voiture après leur merveilleuse soirée de fête au " Paradise " ?
III - Le Ruban Rose du Crépuscule :
1 - Derrière le rideau du poste " repos " , comme dans un confessionnal , une hôtesse de l'air , usant de son charme , invite ses collègues d'équipage à revivre ses fantasmes tout en faisant quelque chose de plus subtil , de plus dangereux , s'assurant qu'elle peut toucher quelqu'un rien qu’un
instant , rien qu’un souffle , sans jamais aller plus loin , comme une mouette sur la mer quand elle saisit soudain sa proie puis la relâche .
2 - Une femme peintre se retrouve enceinte de l'oeuvre qu'elle représente avec succès lors d'une exposition , revivant sa création dans un rêve qui l'emmène au pays des étoiles !
3 - Revenu en urgence , à cause d'un triste évènement , dans son pays natal , un peintre parisien rencontre sur la plage une jeune fille qui ressemble comme deux gouttes d'eau à celle qu'il avait vingt ans plus tôt passionnément aimée , et qui , alors , le regardait à peine . Mais à l'époque , il n'était pas encore connu , n'avait pas d'argent . Depuis , son oeuvre principale , intitulée " Le Ruban Rose " , reproduisant le portrait de la bien-aimée qui n'avait pas voulu de lui , a connu un tel succès phénoménal que , maintenant , la fille de son amour à sens unique éprouve pour le peintre ce qu'il avait jadis ressenti pour sa mère . Mais le temps , malheureusement , s'est écoulé . L'artiste est devenu plus sage et s'interroge aujourd'hui sur ce que signifie vraiment le mystère de la beauté ...
Le Chevalier De Sainte-Croix - Epilogue - XII – Port Tobacco .
Le Chevalier De Sainte-Croix
XII - Port Tobacco
" La route est longue , pour aller au bout du monde ... "
J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )
31 - Après la tempête qu'ils venaient d'essuyer , la mer avait retrouvé son calme . Depuis plusieurs jours déjà , les côtes de France avaient disparu derrière l'horizon , ne laissant derrière elles que les fumées de la guerre , les cris des suppliciés et le fracas d'un monde qui s'effondrait . Le navire , poussé par un vent favorable vers les rivages d'Angleterre , fendait une Manche désormais redevenue paisible . Au petit matin , dans une légère brume , apparut une forêt de mâts .
- Plymouth ! , cria la vigie .
Le bâtiment venait jeter l'ancre pour quelques heures dans le grand port anglais , celui d'où étaient partis tant de navires vers le Nouveau Monde , et , parmi eux , plus d'un siècle auparavant , le fameux " Mayflower " , qui avait ouvert la route à tous ceux qui cherchaient une terre où vivre enfin libres . La novice observait les quais de Barbican en silence , chaque escale semblant l'éloigner un peu plus de son ancienne vie . Une voix familière , cependant , vint interrompre sa méditation . ( 21 )
- Ma sœur ...
Brusquement , elle se retourna .
- Armand !
Le jeune homme , avec un sourire fatigué , s'inclina .
- Pardonnez-moi de vous avoir surprise .
- Vous êtes monté aujourd'hui à bord ?
- Non , lui répondit-il , secouant doucement la tête , hier soir , mais je voulais vous laisser quelques heures de repos . Vous aviez traversé tant d'épreuves !
- Je croyais pourtant que ... , bredouilla-t-elle avec un air étonné .
- ... que j'étais resté en France ?
Il sourit .
- Ce navire est le mien ...
La religieuse ouvrit de grands yeux .
- Le vôtre ?
- J'en suis l'armateur .
Cette confidence fut suivie d'un temps de réflexion .
- Vous avez su que je ne pouvais plus rester au château après la mort d'Amaury ? Chaque pièce me rappelait mon frère un peu trop . J'avais besoin de prendre le large ... de laisser la mer emporter mon chagrin . D'autant plus qu'il n'y avait plus rien à sauver , là-bas . Les autorités de la commune avaient saisi nos biens , dispersé nos gens et surveillaient ceux qui portaient encore notre nom . Demeurer là aurait été condamner les derniers fidèles qui nous avaient aidés . J'ai préféré partir avant d'entraîner d'autres innocents dans ma chute .
Le souvenir du frère tombé au champ d'honneur pesa quelques instants entre eux .
Bouleversée , Esther baissa les yeux .
- Mon Dieu , il est mort en homme de courage !
Penhoët acquiesça , se contentant de répondre .
- On croit parfois que fuir est une lâcheté . Il arrive pourtant qu'il faille disparaître pour permettre à une œuvre de survivre ...
Ce qu'elle ignorait encore , c'était qu'en secret , son jumeau avait recueilli l'héritage du Chevalier de Sainte-Croix : le masque , le manteau noir , les réseaux dispersés de la Compagnie ... Désormais , tout cela reposait entre ses mains . Mais cette vérité pouvait bien attendre . L'heure n'était plus aux conspirations .
Tandis qu'étaient largués les derniers cordages , tous deux gagnèrent ensemble la passerelle . Peu à peu , la ville des pèlerins de Sutton s'effaça derrière eux . Le vent gonfla les voiles du navire ! L'océan s'ouvrait devant lui !
32 - Notre première destination , dit Armand , sera le Maryland où , comme convenu , je vous laisserai chez mon amie , soeur Claire , sous la protection du Carmel de Port-Tobacco . ( 22 )
- Et ensuite ?
- Ensuite ... je pense remonter vers la Pennsylvanie . Il existe près de Philadelphie un petit village fondé par des Français qu'on appelle Azilum ... un refuge . J'aimerais m'y établir . ( 23 )
Soeur Blanche leva les yeux vers lui.
- Recommencer une vie ?
- Oui .
Le silence revint, seulement troublé par le bruit régulier des vagues contre la coque.
- J'ai tant vu mourir d'innocents , d'enfants , de prêtres , de soldats , murmura enfin la religieuse avec peine . Je croyais servir Dieu en combattant , mais je ne vois plus dans la violence qu'une immense défaite de l'humanité .
Armand demeura longtemps pensif .
- Je crois que Dieu écrit parfois droit avec nos erreurs . Nous pensions sauver un royaume . Peut-être voulait-Il seulement repêcher quelques âmes ?
Frissonnante , elle lui sourit faiblement .
- Vous parlez presque comme un sage .
Il la regardait avec une douceur nouvelle .
- Croyez-vous que je pourrais le devenir ? Ou bien missionnaire ?
Elle parut surprise .
- Vous ?
- Depuis longtemps déjà , quelque chose a changé en moi . La mort d'Amaury a , sans doute , achevé de me convaincre . Les armes , d'une triste manière , ont fait leur œuvre . Aujourd'hui , je voudrais me racheter , servir autrement .
Le vent faisait danser quelques mèches de cheveux sur le front de la jeune femme .
Il poursuivit d'une voix plus basse :
- J'aimerais consacrer le reste de ma vie à la prière ...
Elle l'écouta sans rien dire .
- En Amérique , nouvelle " Terre Promise " , je voudrais fonder une communauté religieuse ... un couvent mixte où les hommes et les femmes meurtris par la Révolution pourraient retrouver la paix de l'âme et du coeur . Un lieu où l'on apprendrait enfin à se pardonner plutôt qu'à haïr .
Les yeux d'Esther s'emplirent de larmes .
- Ce serait la plus belle des victoires !
L'armateur hésita une seconde avant d'ajouter :
- Il est des personnes qui , sans le savoir , changent votre existence .
Elle se tourna vers lui d'un air interrogateur .
- Vous êtes de celles-là , ma chère .
Leurs regards , très vite , se croisèrent , mais aucun mot ne fut ajouté .
L'amour qu'il portait à la jeune femme n'avait rien d'une simple passion terrestre . Il ressemblait davantage à cette lumière discrète qui guide les voyageurs sans jamais les retenir . Devant eux, l'Atlantique étendait son immensité . Derrière eux disparaissaient les derniers rivages d'Europe . Deux survivants regardaient simplement le soleil se lever sur un monde nouveau . Et , dans le souffle du large , il semblait déjà se murmurer qu'après les temps de la justice des hommes , viendrait enfin celui de la miséricorde de Dieu .
33 - L'Histoire de " Rubis " , le petit chien d'Etienne qu'elle avait emporté : Selon la légende , un petit chien nommé " Rubis " tenta de protéger Soeur Blanche tuée , malgré tout , pendant son sommeil , alors qu'elle résidait au Carmel de Port Tobacco . Et lorsque l'assassin revint plus tard pour récupérer le bijou qu'il lui avait volé et qu'il avait caché non loin de là , près d'un arbre , il fut si effrayé par le fantôme de l'animal qu'il tomba malade et mourut subitement . Depuis ce temps , " Rubis " , paraît-il , veille toujours sur le bien de sa maîtresse ...
FIN
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Epilogue - XII - Port Tobacco - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
21 - Le " Mayflower " quitta Plymouth le 16 septembre 1620 pour arriver au cap Cod , sur le site de la ville de Provincetown sans le Massachusetts , le 11 novembre de la même année .
, prieure britannique au Carmel de Port Tobacco ( Maryland , USA ) .
23 - Azilum , ou l'Asile français ( en anglais : French Azilum ) était une colonie planifiée construite en 1793 dans le comté de Bradford , en Pennsylvanie , pour les réfugiés français fuyant la Révolution française . Certains étaient royalistes , fidèles au roi Louis XVI , guillotiné en janvier 1793 , et fuyant ainsi l'emprisonnement ainsi qu'une mort possible durant la Révolution française .
Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - XI – Le Jour des Trois Destins .
Le Chevalier De Sainte-Croix
XI - Le Jour des Trois Destins
( 28 juillet 1794 - 10 Thermidor , an II )
" Trois et quatre ,
Source du Nombre et de la Mesure ,
Divin quaternaire où commence l'Existence ... "
Raoul Auclair - " L'Homme Total dans la Terre Totale " ( 1985 )
28 - Les fers meurtrissaient les poignets d'Étienne Le Goff . Depuis son arrestation sur la lande de Crozon , l'homme avait , après la torture des interrogatoires , connu d'insupportables frissons de fièvre et l'épouvantable odeur de sa geôle du château du Bouffay , prison de la République , durant de longues nuits où ses cris de souffrances n'étaient interrompus que par les plaintes des futurs condamnés . Le procureur avait voulu savoir où avait disparu la jeune femme qui l'accompagnait , dans quel endroit se cachait le chevalier de Sainte-Croix , qui dirigeait encore les compagnies royalistes , lui arracher des noms ? Mais à chacune de ces questions , le courageux ci-devant lieutenant du roi opposait le même calme et le même refus . ( 20 )
- Je n'ai rien à vous dire !
Ses geôliers finirent par battre en retraite . Pour eux , de toute façon , comme pour tant d'autres , puisqu'il comparaîtrait devant un tribunal dont la sentence était écrite avant même l'ouverture du procès , le jugement final était déjà rendu . Le matin du 10 thermidor , une lumière pâle filtrait entre les barreaux de sa cellule . Un prêtre réfractaire , détenu comme lui , demanda à partager quelques instants de prière .
Il s'agenouilla donc sur la pierre humide , ne priant pas pour être délivré , mais pour sa sœur .
- Seigneur , conduisez-la jusqu'à la terre que Vous lui destinez . Si je ne dois plus la revoir en ce bas monde , faites qu'un jour nous nous retrouvions tous dans Votre lumière !
Lorsqu'il se releva , son visage avait retrouvé une étonnante sérénité . Peu après , les gardes franchirent la porte .
- Étienne Le Goff !
L'heure était venue pour le convoi de traverser lentement les rues . Tandis qu'il gardait les yeux levés vers le ciel , autour de lui , certains pleuraient .
D'autres criaient . Lui demeurait silencieux . Lorsqu'on lui demanda une dernière fois s'il souhaitait dénoncer ses comparses pour sauver sa tête , il répondit avec douceur :
- Les seuls complices que je reconnaisse sont ceux qui auront choisi la fidélité plutôt que la haine !
Le bourreau s'approcha . Étienne monta les marches sans faiblir . Avant que le couperet ne tombe , il dit simplement :
- Que Dieu pardonne à la France !
Quelques instants plus tard , tout était fini .
29 - À Paris , ce même jour , la roue de l'Histoire poursuivait sa course . Dans cette même ville où tant d'innocents avaient péri , une autre charrette avançait sous les huées de la foule . Celui qui avait fait régner la Terreur pendant des mois , découvrait à son tour le chemin de l'échafaud .
Maximilien Robespierre , blessé , le visage bandé , traversait Paris sous le regard de ceux qui , la veille encore , le redoutaient . Le même couperet , qui avait frappé tant de pauvres victimes de sa vertueuse ignominie , allait désormais s'abattre sur celui qui croyait pouvoir gouverner par la peur . Nul ne pouvait dire si cette justice expéditive des hommes réparerait un jour toutes les injustices commises . Mais une époque sanglante s'achevait !
30 - Au même instant , bien loin de là , les voiles du " Recouvrance " claquaient sous un fort vent d'ouest .
Le navire quittait lentement le port de Quiberon . Debout sur le pont , soeur Esther contemplait une dernière fois les rivages bretons . Chaque falaise , chaque pointe rocheuse , chaque ligne d'horizon , semblaient emporter avec elle un souvenir de son enfance . Elle ignorait ce qu'avait pu devenir son frère . Elle espérait encore qu'il avait réussi à rejoindre le chevalier de Sainte-Croix . Sans le savoir , elle murmurait la même prière au même moment que lui . Le vent gonfla les voiles pendant que la côte commençait à disparaître dans la brume . Au large , le navire franchissait les dernières lames qui séparaient la France de l'immensité . Elle demeura immobile assez longtemps . Puis elle toucha de sa main la petite croix que la mère supérieure lui avait donnée . Elle la serra très fort , pensant à ses anciennes compagnes , les carmélites , contre son cœur .
- Adieu ..., murmura-t-elle .
Était-ce un adieu à son frère , à sa patrie , à son passé ?
Elle-même n'aurait su le dire .
Le soleil déclinait lentement derrière les flots .
Quelque part , se dit-elle , en Bretagne , le mystérieux chevalier de Sainte-Croix poursuivait son combat dans l'ombre . Et , dans le silence de l'océan , la jeune femme avançait vers un monde inconnu , portant avec elle un secret dont nul , désormais , ne pouvait affirmer l'existence réelle . Car , songea-t-elle , certaines lumières ne doivent jamais , pour traverser les siècles , mourir ou s'éteindre . Elles attendent simplement , en demeurant invisibles aux yeux des hommes , l'heure où la Providence décidera de les révéler !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - XI - Le Jour des Trois Destins ( 28 juillet 1794 - 10 Thermidor , an II ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
20 - Château du Bouffay , ancien château de Nantes qui servit de prison sous la Révolution .
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