LE VISITEUR - III - Eclipse .
Prise du Palais des Tuileries , cour du Carrousel , 10 août 1792 , par Jacques Bertaux ( 1741–1813 )
Le Visiteur
" Le roi m’a envoyé en mission et m’a dit :
- Personne ne doit rien savoir de la mission pour laquelle je vous envoie . "
1 Samuel 21
III - Eclipse
" Comme les anges à l'oeil fauve ,
Je reviendrai dans ton alcôve ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal " -
" Spleen et Idéal " - LXIII , " Le Revenant " .
4 - Quelques semaines plus tard , la jeune stagiaire , alors qu'ils quittaient ensemble , un soir , le grand magasin proche de l'Opéra dirigé par son oncle , osa lui poser une question qui lui brûlait les lèvres .
- Vous avez suivi quelles études , m'aviez-vous dit ?
L'autre hésita un peu .
- Comme vous , ma chère , un " cursus " assez scientifique .
- Vous voulez être aussi ingénieur , alors ?
- Pas exactement , lui répondit-il avec un sourire .
Ils marchaient en silence sous les platanes du boulevard quand , avec le plus grand naturel , il ajouta :
- En réalité , je voudrais devenir astronaute .
Aziliz éclata doucement de rire .
- Astronaute ? Comme Armstrong ? ( 1 )
- Oui ...
Il leva les yeux vers le firmament , déjà teinté des premières étoiles .
- Comme lui ... mais pour aller beaucoup plus loin .
Sa compagne l'observait avec amusement .
- Vous êtes sérieux ?
Ne lui disant rien de plus , Albin fixa son regard sur une faible lueur qui venait d'apparaître au-dessus de l'horizon .
- Je crois , dit-il enfin , que quelqu'un m'attend là-bas .
La bretonne suivit son geste , mais , dans l'immensité de la nuit , là où il prétendait reconnaître un visage , ne distingua rien d'autre qu'un simple point rouge .
Pourtant , sans savoir pourquoi , un frisson lui parcourut l'échine . Pour la première fois de sa vie , elle eut l'impression que le ciel regardait la Terre .
- Curieux que nous nous trouvions ici ensemble ! , se mit-elle encore à plaisanter . Peut-être aurez-vous l'honneur de piloter un jour le vaisseau qui amènera sur cette planète la future brillante géologue devant vous ?
5 - Le 11 août 1999 , à l’heure du déjeuner , Paris semblait suspendue à une attente irréelle . Venus assister à la dernière éclipse totale du siècle comme des centaines d’autres curieux , les employés du grand magasin d'Haussmann avaient envahi les allées des Tuileries . Deux d'entre eux marchaient côte à côte en silence . Depuis leur rencontre , Aziliz ne parvenait pas à définir ce qu’elle éprouvait pour Albin . Il ne cherchait , d'ailleurs , ni à la convaincre , ni à la séduire . Il semblait seulement présent près d'elle , avec une douceur grave qui donnait parfois l’impression qu’il observait le monde depuis un lieu très éloigné . ( 2 )
- Tu verras , lui avait-il dit en entrant dans le jardin . Parfois , des choses qu’on ne peut pas prévoir se passent ...
Déjà dense sur les allées , la foule s’était ensuite installée sur les pelouses . La lumière changeait déjà , un vent léger traversait les arbres comme un souffle venu d’ailleurs , les fontaines devenaient sombres ... Le jardin , baigné d’une lumière blanche , écrasante , quelques minutes plus tôt , commençait à changer imperceptiblement de couleur .
Les statues semblaient perdre leur éclat , leur chaleur de pierre , les bassins reflétant un ciel devenu métallique . Puis , la nuit tomba en plein jour , on aurait dit que l’ombre recouvrait complètement le Soleil . Un frisson parcourut la foule , et même si des enfants pleuraient , leurs voix paraissaient lointaines , comme absorbées par une immense voûte invisible avant que les conversations ne cessent presque entièrement .
Levant les yeux vers la couronne blanche qui flamboyait autour du disque noir , la jeune fille , protégée par les lunettes qu’on distribuait un peu partout , fut saisie d'une angoisse inexplicable lui serrant le cœur .
- Regarde ! , fit-elle tout de même avec cette espèce de forfanterie qui la caractérisait d'habitude , On dirait qu’on lui en enlève un morceau ! C'est alors qu'elle entendit un cri , expliqua-t-elle ensuite à son collègue , un hurlement lointain , déchirant, suivi d’autres voix , de clameurs , de coups de feu , du tumulte d’une foule enragée , un peu comme si une autre réalité , bien plus funeste , avait succédé à l'actuelle sur l'écran noir d'un cruel film de cape et d'épées , les Tuileries , tout autour d’eux , semblaient maintenant se changer en arène sanglante où la pauvre étudiante vendeuse croyait voir les silhouettes des arbres courir dans tous les sens en agitant leurs branches de spectres rougissants , pour échapper à un terrible massacre , depuis les couloirs du palais jusque dans les allées du parc .
C’est alors qu’Aziliz poussa un cri ! Elle porta les mains à ses oreilles , reculant comme si une douleur aiguë venait de la traverser .
- Tu entends ? ... Mon Dieu , tu entends ?
- Quoi donc ? , lui répondit Albin , stupéfait , qui se tourna vers elle .
- Mais les cris ... , les cris des suppliciés !
Tandis que son visage avait perdu toute couleur , ses yeux fixaient l’extrémité du jardin , vers la place de la Concorde , où elle voyait déjà , par anticipation , le couperet rougi de la guillotine , invisible derrière les arbres , faire son oeuvre ... ( 3 )
- Ils arrivent ... Les voilà qui traversent le jardin ... Des hommes , des femmes qu'on tue en ce 10 août , aux Tuileries ...
Cependant , elle comprit aussi , soudain , que les vociférations qu’elle croyait percevoir n’étaient pas seulement ceux des gardes suisses dans leurs habits de laine écarlate qu'on assassinait en ce beau mois d'août . Il y avait , plus profondément étouffé dans l'alcôve d'une chambre lointaine , un gémissement d’homme seul , perdu dans une obscurité de pierre ! Elle vit alors , par éclairs , le dessin d'une chambre aux parois rouge sombre , éclairée par une lueur vacillante dans laquelle était étendu un homme blessé , sur un lit , l'uniforme déchiré . Autour de lui , il n’y avait ni foule ni bourreaux , seulement le silence immense d’un monde sans pitié ! Néanmoins , lorsqu’il ouvrit la bouche pour appeler à l’aide , le même cri se mêlant aux clameurs de 1792 comme si les deux agonies ne faisaient plus qu’une , avait traversé en un quart de seconde le cours des siècles !
- Voyons , ce n’est pas possible … Le 10 août est passé depuis plus de deux cents ans ! ( 4 )
La jeune femme chancela , tentant de se boucher les oreilles , pendant que les voix continuaient de monter en elle , et soudain , tout se concentra en une seule douleur au milieu du tumulte !
6 - Au même instant , mal éclairée d’une lueur vacillante , elle vit une grotte rouge où un homme était étendu sur la pierre , comme abandonné au fond d’un monde désertique , souffrant avec une intensité insoutenable . Elle ne distinguait pas son visage , seulement cette atroce blessure qui semblait appeler quiconque à travers le temps ! Le rapport entre cette agonie et le massacre des Tuileries lui échappait complètement . Rien n’avait de sens . Et pourtant , comme une brûlure dans l'âme , elle sentait obscurément qu’il existait un lien , tel un météore , à travers ces souvenirs qu’aucune raison ne pouvait rapprocher . Lui déchirant les yeux . Des larmes chaudes coulèrent même sur ses joues . Mais quand elle voulut instinctivement les essuyer , ses doigts se remplirent de sang !
La jeune fille resta pétrifiée :
- Albin ... , gémit-elle d'une voix tremblante .
Celui-ci ne répondit pas tout de suite . Il cherchait à savoir si , dans le ciel obscurci , une petite lueur rouge venait d’apparaître , invisible au regard ordinaire , perdue entre les planètes . Ne trahissant aucune surprise , le visage de l'observateur affichait seulement le calme d'une infinie attention . Sa voisine , au contraire , sentit la panique monter .
- Je ne comprends pas ... Pourquoi est-ce que je vois cela ? Qui est cet homme ? Pourquoi ai-je mal comme si c’était moi qui ...
Les rires se changèrent en larmes , les mots se brisèrent dans un sanglot . Se tournant sans rien dire , Albin sortit alors de sa poche un mouchoir de lin blanc pour sécher avec délicatesse les traces de sang qui coulaient de ses yeux . La douleur se retira instantanément lorsque le tissu effleura sa peau . Ce ne fut pas une guérison brutale , mais un apaisement profond , comme une vague de silence descendant au fond de son être . Les cris des Tuileries s’éloignèrent .
L’agonie de l’homme dans la grotte devint une présence lointaine , toujours réelle , mais désormais supportable . Aziliz , comme une petite chatte , se blottit contre son ange gardien , levant vers lui un regard mouillé de peine . Il ne lui donna aucune explication , posant ses mains juste un instant sur ses joues , sources d'une chaleur intense apaisant le mal des pieds à la tête , avec cette tendresse grave qui ne ressemblait ni à celle d’un amant ni à celle d’un frère . C’était , au contraire , la compassion d’un être qui connaissait la souffrance humaine sans chercher à la commenter .
- Ça va passer , lui dit-il simplement .
Elle voulut lui poser d’autres questions , mais quelque chose dans son regard l’en empêcha . Il n’y avait ni secret jalousement gardé ni volonté de dissimuler la vérité , seulement la certitude que les mots deviendraient inutiles . Peu à peu , d'ailleurs , la lumière du Soleil recommença à croître autour d’eux . La foule applaudissait déjà le retour du jour .
7 - Elle respira plus librement , n’ayant , certes , pas tout compris , mais ressentant qu’une porte venait de s’ouvrir en elle et que le monde visible , pareil à la surface de l'iceberg , n’était qu’une partie du problème . Albin replia lentement le mouchoir taché . Puis il leva une dernière fois les yeux vers le ciel redevenu bleu , comme s’il avait reconnu , l’espace d’un instant , cette patrie que lui seul pouvait encore défendre au-delà des étoiles , goutte de lumière presque vivante , suspendue entre les points pâles de Mercure et de Vénus !
- Qui était donc cet homme ? , lui demanda-t-elle encore .
- L’éclipse dévoile parfois des secrets que Mars ouvre en grand . Tu vois à travers une mémoire qui n’est plus seulement la tienne .
Elle referma un bref instant ses paupières , comme si elle devait lutter contre une vérité devenue bien trop lourde pour une pauvre gamine insouciante comme elle , et , pour la première fois , elle eut aussi peur de l’homme qu’elle avait choisi de suivre ici , non parce qu’il lui voulait du mal , mais parce qu’il semblait appartenir à un ailleurs dont elle venait , malgré elle , de recevoir l’appel . Alors , naquit en elle une pensée lente et vertigineuse : sa vie quotidienne , les rayons du grand magasin , les horaires , les conversations sans importance , les gestes répétés jour après jour , tout cela lui parut soudain comme une lumière trop vive qui avait éclipsé autre chose d'essentiel , quelque chose de plus ancien , de plus profond , qu’elle avait toujours porté en elle sans le savoir , et qui n’était sans doute encore qu’une sensation , fragile , insaisissable , comme un souvenir dont on ne retrouve jamais les images , mais seulement l’émotion . Si ce n’était pas le Soleil qui avait été éclipsé quelques minutes plus tôt , se questionna-t-elle à nouveau . Si c’était sa vie présente elle-même qui constituait l’éclipse , une ombre passagère projetée sur quelque chose d’infiniment plus grand , plus réel et plus ancien qu’elle n’avait jamais osé l’imaginer ? Silencieux comme un voyageur qui connaît le chemin sans jamais le décrire , Albin marchait devant elle . Aziliz le suivait avec le sentiment qu’au-delà du cosmos venait de naître un espace immense dont elle n’avait encore aperçu que l’ombre . Elle regarda longtemps le ciel bleu , avec cette étrange impression de revenir d’un lieu où elle n’était jamais allée . Et pour la première fois depuis des années , elle se demanda si sa vie véritable n’avait pas commencé quelques minutes plus tôt , dans cette nuit tombée en plein midi , lorsque l’éclipse avait effacé le monde ordinaire pour laisser passer , l’espace d’un instant , l’appel d’une conscience oubliée .
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