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SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - II - Jalousie .

31 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB

Le Miroir aux Fées ( Brocéliande )

Le Miroir aux Fées ( Brocéliande )

 

 

 

 

SOLDAT DE PLOMB

( Mémoires )

 

 

 

 

 

 

 

 

II - Jalousie 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 - Un soir de mai 2006 , dans un hôtel de Biarritz où la mer claque contre la roche et l’air salé accroche à la peau . Et soudain , cette fille aperçue dans la navette à l'aéroport , qui se retrouve toute seule comme moi pour passer la soirée , silhouette qui se détache , au visage d’ange , éphémère , et pourtant rencontre à jamais indélébile . Un hasard ?

Qu'en reste-t-il , de cette présence lumineuse qui s’imprime en moi comme une trace , une blessure dans ma nuit si épaisse , une brûlure qui se consume à jamais , telle un météore , dans les replis invisibles du ciel éternel de notre dialogue ? Etait-il écrit quelque part , ce souvenir brillant encore lorsque tout s’efface ? Mais les passions s’éloignent , n’est-ce pas , comme les planètes , nous dit-on ? Du moins , certains le prétendent . Mais qui l’affirme ? Est-ce une vérité ou une illusion de plus ?

On se pose mille questions , mille tourments , mille songes remplis de fièvre , au sujet de l’Amour . Est-il né d’un battement d’aile , imperceptible , léger comme une mésange effleurant la lumière oblique du matin ?

Comme une forme mouvante sur le mur blanc , souffle effacé avant même qu’on l’ait deviné Cependant , n'éblouit-il pas aussi les aveugles que nous sommes ?

Là , au détour d’une soirée conviviale , d’un couloir silencieux , d’un regard surpris dans l’encadrement d’une fenêtre entrebâillée , on cherche à saisir l’instant , puis à le capter , mais déjà il nous fuit , volage , insaisissable , tandis que la lune , impassible , baignant la chambre , à travers la jalousie , d’une lumière trouble , laiteuse , me dévisage d'un air ironique , indifférent , " mésange balancée par la brise , à la pointe d 'un rayon ". ( 1 )

3 - Flash-back : un demi-siècle plus tôt , le sentier boueux glissait sous nos pas humides , me poussant à trébucher déjà de ses racines noueuses qui , entre d'épaisses mousses , dégorgeaient de l’averse du matin .

Devant moi , silhouette effilée me faisant signe , les bras en l’air , de m'arrêter , ma soeur savait bien ce que moi , encore bien trop petit , je ne devais , le souffle court , percevoir qu’après elle , toujours en retard , genoux maculés de fange et mains éraflées de ronces . Les " Peaux-Rouges " , que je devine embusqués derrière les troncs , dans le frémissement des fougères , dans le craquement sec d’une branche sous un pied trop pressé , ils sont là !

- Attends ! , me murmure- t-elle , désignant l’ouest du menton , car elle scrute , et moi , je lui obéis , presque haletant , frémissant , le cœur cognant sous mon pull râpé . Un signal , un sifflement , la course recommence , les indiens fuient dans le feuillage , ou attaquent , ou disparaissent une fois de plus dans la verdure , on ne sait jamais , c’est la règle du jeu , la loi sacrée de la forêt où Mariannig est reine , chef de guerre , véritable garçon manqué commandant sa troupe d’une voix claire , héritage lointain du marquis de Guer ou de Boudika , peut-être , qu’importe , mais stratège sans pitié ! Elle entraîne , elle court comme l'hermine , elle rit . Je la suis , toujours . De gré ou de force . Et les Noëls d’autrefois reviennent dans ma mémoire , avec leurs jouets d’artisans , ces merveilles de bois aux détails si précis , si vivants qu’ils en paraissent réels .

L’Îlot-Haut , Bellevue … ces noms résonnent encore , éparpillés au jubé de mon âme . ( 2 )

On s’enfonce dans le mystère d’un conte oublié , on marche sous les sapins d'un sentier perdu , la réminiscence d’un rêve d’enfant . Une allée bordée de secrets et de silences , l’écho d’un pas dans un passé que l’on croyait révolu . Cependant , les souvenirs , qui ne meurent pas , veillent , se tapissent , guettant leur heure pour ressurgir , pour envahir , pour prendre possession de tout mon être .

Comme cette histoire d’Hervine Magon que je devais lire un peu plus tard , mignonne , comme la mienne , au rire cristallin mêlé de larmes , courant vers le plaisir avec insouciance avant de s'avouer vaincue par la peur , lorsque son copain François , raconta-t-elle un jour avec dépit , l'avait soudain laissée tomber à l'eau !

Mais , lui aussi , le temps s’effondre , le soir, quand la lumière oblique découpe les ombres sur la lande , je parade , jambes courtes , ventre fier sous ma barboteuse , les cheveux en bataille , ma bicyclette rouge sous moi , conquérant des chemins caillouteux . Ma princesse blonde et radieuse , elle est là , derrière la haie d’aubépine , jupe trop large , couettes mal tressées , qui m'attend . Je l’appelle . Viens ! ( 3 )

Mais elle hésite , cette fille " romantique " , elle hésite toujours tant qu'il faut insister , sans cesse lui promettre qu’on roulera jusqu’au " Miroir aux Fées " , qu’on y verra , c'est sûr , chevaucher un chevalier sur la rive , un vrai , avec l’armure et l’épée , que le vent poussera nos voix jusqu’aux cimes , que la lande nous engloutira , mais juste un peu , sans nous faire trop de mal , pour mieux nous recracher !

Maloute grimace d'incertitude , se balance d’un pied sur l’autre , puis s’élance , main tremblante sur ma manche .

Le monde s’ouvre alors comme une carte immense où nous ne sommes plus que deux points minuscules , qui avançons , avançons toujours , vers l’inconnu !

La photo subsiste . Une vieille photographie écornée , deux enfants perchés sur des montures improbables , des vélos à roulettes . L’image tremble , palpite , comme une fenêtre entrouverte sur un monde disparu . Mais rien ne disparaît vraiment . Le temps se brouille . Les souvenirs s’effacent et renaissent . Et moi , je continue d’avancer , porté par le vent d’un rêve jamais tout à fait dissipé . Le soldat de plomb , figé dans son éternité minuscule , est toujours là , saint-cyrien rigide sous son shako à plumet rouge et blanc . Dans un coin de poussière , il veille , il observe . Est-il mon protecteur ? Mon spectre ? Ou simplement , comme un écho du passé qui persiste , une illusion dans ma quête du lieu magique où je suis né ?

 

   

 

     

 

 

 








( A Suivre )

 

 

 

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DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB Mémoires ) - II - Jalousie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 .

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Notes :

 

1 - " A la Recherche du Temps

Perdu " , I - Du Côté de chez Swann ( 1913 ) , 1 - Combray , par Marcel Proust ( 1871 - 1922 ) .

 

2Clément-Chrysogone de Guer , Marquis de Pontcallec ( 1679 - décapité à Nantes le 26 mars 1720 ) , fut un membre déterminant d'une conspiration bretonne visant à renverser le gouvernement de la Régence ( 1718 ) . Il a été popularisé par la chanson " Maro Pontkalek " ( I , 46 ) du " Barzaz Breiz " ( 1839 ) de Théodore Hersart de la Villemarqué ( " Kervarker " , 1815 - 1895 ) , par " Une Fille du Régent " ( 1845 ) , roman d'Alexandre Dumas , mais aussi par le film de Bertrand Tavernier , " Que la Fête Commence ... " ( 1975 ) avec Philippe Noiret ( Le Régent ) , Jean-Pierre Marielle ( Pontcallec )

   - Boudika ( 30 - 61 ) , reine de l'ancienne tribu celte des Iceni , qui mena un soulèvement avorté contre les forces conquérantes de l'Empire Romain en 60 ou 61 après J.C . Elle est considérée comme une héroïne nationale britannique et un symbole de la lutte  pour la justice et l'indépendance .

 

3 - " Mémoires d'Outre-Tombe "

( 1809 - 1841 ) , I , 5 , par François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .

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SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - I - Le Vent sur la Lande ...

30 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #SOLDAT DE PLOMB

SOLDAT DE PLOMB ( Mémoires ) - I - Le Vent sur la Lande ...

 

 

 

 

 

SOLDAT DE PLOMB

 ( Mémoires )

 

 

" Comme des carrés de soldats de plomb l'infanterie couvre le champ de blé ,

gravit la colline , s'arrête , tangue un peu d'un côté et de l'autre , et tombe au sol ,

sauf que , avec des jumelles , on peut voir qu'un ou deux fragments s'agitent encore ,

se levant et retombant comme des bouts d'allumettes en morceaux ... "

 

Virginia Woolf - " La Chambre de Jacob " , XII .

 

 

 

 

I - Le Vent sur la Lande ...

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - Le vent sur la lande sifflant son chant rauque entre les ajoncs , frappant aux volets du chalet , la brume et la pluie , et moi , petit corps échoué dans un hôpital de schiste , bâtiment sombre aux murs froids , premiers battements de cœur dans cette matrice de pierre à la croix rouge comme un éclat de feu sur le drap blanc , premier cri , premier souffle , et dehors , la forêt du mystère déjà gravée sous mes paupières closes , Brocéliande ! Noëls d’ombre et d’or où la lumière tremblante des bougies , les flammes reflétées dans les vitres d'un rêve , divisent le monde entre dedans le ventre chaud , la sève de résine et de bois coupé dans l’âtre , et dehors , l’obscurité ou la neige qui tombe parfois , rarement me direz-vous , mais assez pour recouvrir les souches de silence .

Les jouets en bois , sculptés par des mains invisibles – lutins , peut-être ? – posés là , au pied de la grande armoire où dorment encore les odeurs de châtaigne et de cire d’abeille , chevaux de bataille , soldats figés dans l’instant , maison miniature où les rêves se glissent entre les planches polies , et moi , l'enfant roi d’un royaume de brindilles et de légendes murmurées au bord du lit .

Puis le jour du nouvel an , sur la lande , le goût du sel qui se faufile à travers l’air marin jusqu’à mes narines , les cris d’oiseaux dans leur course au-dessus des fougères . La chasse au trésor ,
inlassable , inespérée , d'un secret caché sous la mousse , dans des coffres enfouis dans la tourbière , défendus par des contrebandiers sans visage , silhouettes entrevues au détour d’un sentier , chapeaux enfoncés , dos voûtés sous le poids d’un monde imaginaire .

On dit qu’ils savent où brille l’or des Korrigans , que leurs pas effaceront les nôtres , que la lande les avale quand la nuit va tomber , lorsque moi , je cours , poursuivant l’ombre d’un conte , l’écho d’un frisson sous mes semelles que la terre fait vibrer du galop des chevaliers d’autrefois .

La forêt murmure mon nom , la lande m’appelle , et toujours ce vent qui soulevant les cendres du feu de Noël , fait danser les cendres du souvenir au-dessus de ma tête , puis , caressant la cime des arbres , me pousse en avant vers ces mots à vous écrire , autant d'histoires à capturer , grâce au fil invisible qui me lie , encore et encore , à l’enfance et me tient debout , face à l’immensité !

 

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - SOLDAT DE PLOMB Mémoires ) - I - Le Vent sur la Lande ...  - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved .

" SOLDAT DE PLOMB " , copyright 2025 . 

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CARNETS DE ROUTE / LA BELLE DE LAURAC ( Cycle de L'Etoile XXXII ) - Teaser / Bio - L'Eglise Invisible .

25 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA BELLE DE LAURAC

Carcassonne

Carcassonne

 

CARNETS DE ROUTE / LA BELLE DE LAURAC

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'Eglise Invisible

 

 

 

" Le mouton doit-il en plus aimer le boucher ? "

  Mais y-a-t-il des ombres sans lumière ? Qu'arrive-t-il si la lumière s'éteint ? "

 

 

 

 

Gaël De Saint-Jean , chevalier breton , ramène de la montagne ariégeoise une pierre vivante cachée jadis à l'intérieur d'une coupe d'or , le GRAAL , pour la déposer dans une cavité souterraine d'un village reculé du Gers , à l'abri des tourments de la Croisade , où l'attend la belle Joana . Ayant accepté cette mission secrète et particulièrement périlleuse , il sait que le sort du royaume et peut-être du monde repose sur sa réussite . Alors , guidé par un code d'honneur digne des plus grands chevaliers de l'Ordre du Temple , il s'est rendu à Montségur sous une fausse identité , afin de récupérer cette partie de l'ancien trésor pour le présenter ensuite à l'Assemblée du Solstice et le mettre à l'abri des convoitises des puissants . Cependant , même s'il a trouvé , ici , un foyer dont la flamme est sincère , il doit se résoudre à repartir bientôt pour la Bretagne .

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - CARNETS DE ROUTE / LA BELLE DE LAURAC ( Cycle de L'Etoile XXXII  Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - L'Eglise Invisible . 

Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " CARNETS DE ROUTE / LA BELLE DE LAURAC  " , copyright 2025 .

 

 

 

 

        

                   

 


         

 

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Deuxième Partie - Janed Kerneis - VIII - Soeur Gabrielle .

25 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Mary Garden ( 1874 - 1967 ) dans " Thaïs " ( 1907 )

Mary Garden ( 1874 - 1967 ) dans " Thaïs " ( 1907 )

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

- Deuxième Partie -

 

 

 

 

Pour Jakez Riou

 

 

 

 

 

Janed Kerneis

 

 

 

 

" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "

 

 Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )   

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII - Soeur Gabrielle

 

 

 

 

 

 

 

 

" Toi et moi ,

  Avec deux formes et deux visages ,

  Mais une seule âme ,

  Nous resterons unis dans l'extase ,

  Par les mots , par le silence ... " 

" Toi et Moi " , oeuvre du poète mystique persan Djalâl ad-Rûmi ( 1207 - 1273 ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

     17 - Qui donc pouvait bien être cette nouvelle Madone ? , me demandais-je , ce soir-là , dans ma chambre d'hôtel , me sentant presque défaillir , éclatant en sanglots ... Qui était celle qui avait su , l'espace d'une magique après-midi , chasser en mes yeux les ombres démesurées du soleil couchant , pour , avec tant de grâce , faire gracieusement tourner devant moi sa robe toute blanche ? Moi , qui n'oublierai jamais cette petite phrase qu'elle m'avait dite ensuite , en s'asseyant sous un aulne dont les feuilles prenaient  la forme d’un cœur .

Rien de tel qu'une affection humaine pour porter de l'ombre sur le soleil de Dieu . " ( 26 )

            Se rappelait-elle encore cette profonde attirance que j'avais ressentie pour elle sur les bancs du collège de Landéda , mon premier amour , celle qui avait suscité mes émois d'adolescent , que j'avais retrouvé au soir d'une longue veillée bretonne , dans le chemin qui s'enfonçait sous les ombrages d' " An Ode Wenn  " , qui s'était tenue tout contre moi pendant la soirée , petite fée semblant boire toutes mes paroles d'une oreille attentive et m'observant de ses yeux malicieux et tendres , Janed , la charmante soeur de la mariée , que j'avais cru reconnaître ainsi comme si nous étions nés l'un pour l'autre , frémissant de peur , soudain , pour cette nouvelle compagne silencieuse et fidèle depuis si longtemps désirée et qui , enfin venue , me comprendrait pour toujours !  ( 27 )

           Mais , quelques mois plus tard , ce fut mon rival , celui qui venait de mourir au front , qui avait triomphé quand elle m'avait jeté au visage , un peu éméchée au retour d'une folle ronde en ribambelle , riant à la cantonade avant d'offrir à l'heureux élu l'un de ses plus chauds baisers :

 - Yann , je te présente Jakezmon petit ami !      

            Pourtant , comme en ce jour de retrouvailles , nous avions marché côte à côte au-delà de la petite chapelle Sant Efflam , silhouette majestueuse et sombre au milieu des bois , la novice m'avait avoué , d'abord , qu'elle se rappelait difficilement notre lointaine rencontre au mariage de sa soeur , il y avait si longtemps ! ( 28 )

- Mais l'amour , n'est-ce pas aussi ce qui doit nous sauver un jour du désespoir ou de la médiocrité ? , avais-je , à l'époque , tenté d'argumenter , lui répétant machinalement sans y croire des phrases que j'avais cru apprendre au catéchisme de notre enfance , et parce que je savais qu'elle avait vécu , elle aussi auparavant , l'existence assez banale et relâchée d'une commerçante , ajoutant , lucide , en voyant s'agiter sur le banc d'en face un couple d'hirondelles toute blanches : ne vend-on pas une paire de moineaux pour un sou ? " ( 29 )

 

     18 - Si la mort n'est qu'un voile , pensais-je quelques mois plus tard , quand je revis soeur Gabrielle de la Miséricorde , tel était son nouveau nom , celle qui fit semblant de ne pas me reconnaître , quand je tombais sur elle , vers la fin de l'après-midi , m'accueillit comme un enfant venu jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on peut voir la statue du saint breton .

- C'est dommage ! , me répondit-elle avec

dépit , me parlant toujours d'une maison qui ne serait pas de ce monde , mais bâtie bien plus haute sur les nuages d'une montagne inaccessible !

Et qu'ici , avait-elle repris , les belles musiques de nos mots ne serviraient jamais à rien , même chantées d'une voix d'ange , rajoutant que c'était le royaume du mensonge , et qu' il y avait " un autre juge dans le Ciel qui nous rendrait demain plus de justice " ! ( 26 )

            Alors , comprenant qu'elle m'avait mise à jour , je lui évoquais mon aventure du lac de Sils , qui la fit à peine rire , lui évoquant l'histoire de Jonas dans le ventre de la baleine . ( 30 )

            La religieuse , coiffée d'une capuche , voulut sans doute profiter de l'heure crépusculaire pour me fausser compagnie , prétextant devoir aller se recueillir ensuite dans le temple pour les Vêpres , mais je me demandais qui pouvait bien être cette amie précieuse me montrant , de l'estuaire à la source , le chemin de ma destinée , me guidant en mes heures sombres lorsque , traversant le pont d'une belle nuit d'été constellée d'astres immortels , je vis tomber soudain dans les eaux noires de la nuit , la trace fulgurante d'un météore ? Comment expliquer , sinon , qu'elle connût déjà par avance tous les périls de cette route difficile où , dans le cadre d'un plan minutieusement préétabli , j'avais obéi à ce qui lui avait été suggéré mentalement par l'entité lumineuse , probablement l'âme de son défunt époux , voyageant auprès d'elle depuis des années ? Car des images , réminiscences d'une époque plus ou moins définie , s'étaient formées depuis longtemps dans son esprit . 

- Bien qu'étant nés dans la modicité ou le dénuement sur Terre et malgré que nous ayons pu y associer la force du travail à de précieux dons , me confia-t-elle ensuite en pressant le pas , nous pouvons tous un jour , homme ou femme dans le miroir des mondes , puisque son cher mari , ajoutait-elle , avait dû périr lors de cette guerre tragique faire face ici-bas , pour le meilleur ou pour le pire ,  à notre double spirituel ... 

           Alors , dans le sommeil de cet invisible songe , je crus naïvement que nos deux vies , peut-être enfin réconciliées , s'envoleraient un beau jour parmi les nuées d'oiseaux pour se rejoindre , fantômes d'arbres noirs que la chanson du vent sépulcral agiterait au coeur de la forêt millénaire de ma jeunesse :

" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... "

( 31 )

Et tout s'effacerait ...

       

 

 

FIN 

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Deuxième Partie - Janed Kerneis VIII - Soeur Gabrielle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

 

26 Port-Royal " ( 1954 ) , drame religieux d'Henry de Montherlant ( 1895 - 1972 ) , de l'Académie Française .

 

27 - An Ode Wenn = La Brèche Blanche . 

 

28 - Efflammsaint breton semi-légendaire du VIIe siècle , prince d'Hibernie et fils de roi en Irlande . 

 

29 Matthieu , 10 , 29 / Lévitique ,15 , 14 / Luc ,

2 , 24 .

 

 

30 - Jonas  ( Colombe , en hébreu ) : " Car , comme Jonas fut dans le ventre du cétacé trois jours et trois nuits , ainsi le Fils de l'Homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la Terre . " 

Matthieu , 12 , 40 .      

 

 

31 - " Celle que j'aime , je l 'ai perdue à jamais ... "

Complainte ( gwerz ) bretonne écrite par l'abbé Jean-Baptiste Oliero ( 1856 - 1930 ) sur une mélodie vannetaise . 

       

 

 

 

         

 

 

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Deuxième Partie - Janed Kerneis - VII - Les Semences du Ciel .

24 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Robert Payton Reid - Among the Flowers - ( Parmi les Fleurs )

Robert Payton Reid - Among the Flowers - ( Parmi les Fleurs )

 

 

 

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

- Deuxième Partie -

 

 

 

 

Pour Jakez Riou

 

 

 

 

 

Janed Kerneis

 

 

 

 

" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "

 

 Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )   

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

          

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII - Les Semences du Ciel

 

 

 

 

 

 

 

 

" Il fallait du désordre , autant que de l'ordre , pour faire un monde ...

Henri Queffelec - " Laissez Venir la Mer " ( 1974 ) 

 

 

 

 

 

 

 

 

     16 - C’était une nuit brumeuse du mois d'août , et le vent marin portait l’odeur des algues jusque sur le petit port où j’avais décidé de prendre quelques jours de repos pour me reconnecter avec la vie océane et découvrir l'île Vierge , cette destination si mystérieuse dont m'avait si souvent parlé Mona , ma mère , lors des merveilleuses veillées de mon enfance . ( 24 )

Juste en face de l'île , perché sur une falaise , un austère cloître dominait le large de ses
 murailles blanchies par le sel et le temps , l'abbaye Notre-Dame-des-Anges . Ce matin-là , je ne sais trop pourquoi une sensation étrange m'avait poussé à y monter , comme si quelque chose ou quelqu'un m’attendaient là-bas . ( 25 )

Dès l’entrée , une religieuse tourière en habit blanc m’accueillit , dont le beau visage , encadré par un voile immaculé , s'éclairait d'un sourire si vif , éclatant de jeunesse ! Pendant que je lui expliquais ma simple curiosité , elle m’observa longuement , puis murmura :
- Vous devriez parler à Gabrielle .

Guidée par je ne savais quelle intuition profonde , je suivis la sœur sans rien dire jusqu’au jardin du couvent . Là , une femme se tenait debout , s
ilhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de roses , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux du temps jadis . Quand je tombais sur elle ,  vers la fin de l'après-midi , elle m'accueillit comme un enfant venu jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on peut voir la statue d'un saint breton .

- Ma Soeur ? murmurai-je .

Cela fit naître en moi un écho lointain , celui des vacances d'été dans ma famille maternelle des Abers , Gabrielle … Cela faisait si longtemps que je n’avais entendu un prénom comme celui-ci évoquant notre voisine , sur la côte , la mère d'une de mes amies d’enfance , Janed Kerneis , insaisissable et rêveuse , qui disparaissait souvent dans les champs pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , me dit la femme , se tournant lentement vers moi , comme si nos retrouvailles , d'après elle , avaient été inscrites dans une trame invisible .

Je fus tellement surpris par cette rencontre que j'aurais voulu m'enfuir aussitôt . Mais elle insista pour me retenir , m’expliquant qu’après les années de guerre , elle avait trouvé refuge ici comme novice au couvent . Ensuite , ce qui me bouleversa le plus furent ses révélations , car elle avait , me confia-t-elle , commencé à recevoir des messages lui parvenant , depuis l’ " au-delà " , de son mari mort pendant la grande hécatombe de Dixmude .

- Il me parle de semences du ciel , déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de lombre , pas du Malin , mais dune source pure dépassant notre compréhension .

Puis , elle me montra un carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant , à l’intérieur , une carte du ciel et des prières qu’elle recevait chaque jour , convaincue que ces paroles n’étaient pas qu’un simple symbole , mais qu'elles étaient bien vivantes .

Perplexe , je restai tout de même une heure en sa compagnie , lui parlant longuement pour essayer de lui avouer ma faute , pendant qu'elle me racontait aussi , avec une clarté qui me troublait profondément , ses visions d'êtres venus des cieux les plus éclatants pour lui montrer ces plantes qu’elle voyait descendre comme une pluie de météores sur la terre .

Avant de partir, elle me prit encore la main et murmura :
- Nous avons tous une part d'obscurité en nous , n'est-ce pas
? Ne crains rien , je sais tout ce qui s'est passé , pendant cet horrible jour , mais il m'a confié qu'on ne pouvait rien faire contre le Destin , qu'il ne t'en voulais plus , mais que , lorsque tu trouverais ces germes , tu ne devrais pas les ignorer , parce qu'ils te guideront .

J'aurais voulu me précipiter dans ses bras pour l'étreindre ! Complètement effondré , je finis par quitter l'île Vierge avec un étrange sentiment de honte et d'émerveillement . Je ne savais pas si Janed avait véritablement accès à un autre monde ou si ses visions n'étaient que le fruit d’une intuition fervente . Mais quelque part au fond de moi , sentant que nos retrouvailles n’étaient pas un hasard , j'avais compris qu'elle n'ignorait rien de mon crime , et qu'elle m'avait , malgré tout , pardonné .

 

   ( A Suivre )

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Deuxième Partie - Janed Kerneis VII - Les Semences du Ciel - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

 

24 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , I , 1 - La Conteuse et l'Ebéniste - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

25 - Abbaye en ruine de Notre-Dame-Des-Anges , fondée en 1509 sur l'Aber-Wrac'h . 

 

   

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POLLEN - Awen / Inspiration ( 81 / 90 ) .

24 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #POLLEN

POLLEN - Awen / Inspiration ( 81 / 90 ) .

POLLEN

( AwenInspiration )

 

 

" Seigneur , j'ai besoin de ton ombre ,

  Espoir insensé d'un monde qui brûle 

  Dans le désert des mots ... "

 

 

 

81" Il essayait de rassembler

           Les fils de sa vie ,

           D'en tisser un motif ,

           De trouver son chemin

           Dans le labyrinthe où il errait ... "

 

D'après Oscar Wilde - " Le Portrait de Dorian Gray1891 )

 

82 - " On se penche sur la ruine calcinée par le feu du ciel : on espère y surprendre les secrets de l'inspiration ... "

 

Maurice Barrès - " L'Abdication du Poète "

( 1914 )

 

83" L'avenir l'inquiète , et le présent le frappe ;

            Mais plus prompt que l'éclair ,

           Le passé nous échappe . "

Jean Racine - " Esther " , II , 3 .

 

84Il  brossait le tableau de ses sources d'inspiration , les poèmes symphoniques de Richard Strauss , " Une Vie de Héros  " , " Métamor-

phoses " , figurant en bonne place ( 9 ) .
De même , parlait-il d'un de ses romans favoris d'Annemarie Schwarzenbach , et de la phrase y affirmant qu'il n'est pas
" difficile de tenir la vie à distance " . ( 10 )
         Peut-être aurait-il eu mieux fait de se taire que de défier le Ciel ?
Après tout , cette fascination qu'exerçait sur lui cette blessure dans le regard de sa princesse malade , n'était-ce pas celle de la Mort , sujet de son opéra ?
Il voyait parfois son reflet dans un miroir de glace qu'une étoile incendiaire illumine , au bout de

l'infini : c'était elle qui lui apparaissait de l'autre

rive , rayonnante , si proche et si lointaine , à la surface de la mer bleu-sombre de ses rêves ...
 

" Doux rayon de l'aurore ,
  Pourquoi veux-tu me fuir
?
 ... "

( 11 )   

 

Dan Ar Wern - CELEBRATION - III - Je Suis Perdu au Monde ( Automne ) .

 

85 - " La nostalgie de la lumière est la nostalgie de la conscience . "

Carl Gustav Jung - " Ma Vie , Souvenirs , Rêves et Pensées " ( 1961 )  .

86 - Fascination que ce moment suspendu où , entre rêve et demi-jour , l'artiste effleure l’inspiration totale , quasi divine , mais se réveille pour découvrir que , brusquement , tout lui échappe ! C’est comme si l’univers littéraire entier s’était dévoilé l’espace d’un bref instant , lui offrant une vision aussi vive que fugace , et en même temps , tout s’était effondré au réveil , laissant un sentiment d’impuissance face à la page blanche .
La contradiction entre l’intensité de cette révélation nocturne et l’oubli cruel au matin est d’une force incroyable !

Dan Ar Wern - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - HallucinationsIV - Création .

 

87 - " Lorsque jécris , jai le sentiment que je suis en présence dune invasion dimaginaire . Alors , je me laisse envahir , lorsquune brèche a été faite , par un thème musical ou une phrase , et quune autre arrive , et puis une autre ... "

  J.M.G Le Clezio - " Entretien " ( Magazine Littéraire n°362 , février 1998 )  .

 

88  " Seulement pour trouver le gardien de nuit inconscient de sa présence dans le bâtiment ... "

The Beatles - " Revolution Nine " *

 

89 - "  Je me mis à chercher dans le ciel une étoile , que je croyais connaître , comme si elle avait quelque influence sur ma destinée .  Je chantais en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme l'ayant entendu dans quelque autre existence ... "

Gérard De Nerval- " Aurélia , ou le Rêve et la Vie " , I , 2-3 ( 1855 )  .

 

90 - 'ai suivi Ton jeu ,

             Emprunté à Ta célébrité  ,

             'ai passé ,

            Dans les banlieues de Ta ville ,

            Tous ces moments de vie quotidienne ,

            Instants de tristesse ,

            De douleur ou de joie ,

            Parlé Tes langages ,

            Coiffé Ta couronne ...
            Mais , mon Dieu , vraiment , cela change-t-il 

            Quelque chose ?

            Où mènent les fils

            Que Tu arranges ? " ( 12 )

   Dan Ar Wern - " Un Avion Quelque Part ... "

( 1979 ) 

 

 

 

                                            ___

 

DAN AR WERN - POLLEN ( 81 / 90 ) - Awen / Inspiration - Tous droits réservés - " POLLEN " ,

copyright 2023 .     

 

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Notes :

 

9 - " Une Vie de Héros " ( Ein Heldenleben ) , poème symphonique ( 1897 / 1898 ) , et " Métamorphoses " ( Metamorphosen , 1945 ) , oeuvres du chef d'orchestre et compositeur allemand Richard Strauss ( 1864 -1949 ) .
 

10 - " Le Refuge des Cimes " ( Flucht Nach Oben ) , roman d'Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , fut terminé en 1933 . 

 

11 - " Les Poèmes d'Ossian " ( The Works of Ossian ) , publiés en 1765 , furent l'oeuvre du poète écossais James Mac Pherson ( 1736 -

1796 ) .          

12 - " Vagabond sur la Terre " - I - " Puzzle , Carrefours et Labyrinthe " ( Crossroads , Maze and Puzzle ) , 1 - " Un Avion Quelque Part ... " ( 1979 , A Plane Somewhere ... ) - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - janvier 2021 - All rights reserved .

 

* " Revolution 9 " , collage de bandes sonores figurant sur l'album " The Beatles "

( 1968 ) - Copyright 1968 John Lennon - Paul McCartney / Apple Records - All rights reserved : 

" Only to find the night-watchman unaware of his presence in the building ... ( Seulement pour trouver le gardien de nuit inconscient de sa présence dans le bâtiment )

 

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - VI - L'Albatros .

20 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - VI - L'Albatros .

 

 

 

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

- Première Partie -

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach ...

 

 

 

 

 

Sils

 

 

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuveJe le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "

 

Annemarie Schwarzenbach -Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) . 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VI - L'Albatros

 

 

 

 

 

 

 

 

" Par Celui qui mourut en croix , c'est lui qui de son arc cruel abattit l'innocent Albatros . L' Esprit qui solitaire habite la terre de la brume et de la neige , aimait l'oiseau qui aima l'homme  qui de son arc le fit périr ...

L' homme a fait pénitence , et fera pénitence encore . "

 

Samuel Taylor Coleridge , " The Rime of the Ancient Mariner " , Part V . 

 

 

 

" Souvent , pour s'amuser , les hommes d'équipage

  Prennent des albatros , vastes oiseaux des mers ... "

                         

Baudelaire , " Les Fleurs du Mal  " , Spleen et Idéal , II , " L' Albatros " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

  

 

         14 - Qui donc étaient ceux qui nous avaient sauvé ? , me demandais-je .

Et puis , qu'allaient-ils me demander d'autre ? En savait-il plus que nous ? Tant de questions restées , pour l'instant , sans réponses ! Comment faire alors , malgré mon désespoir , pour accomplir ou continuer ma mission ?

Faites vite ! , avait hurlé le chef du commando , sept soldats vêtus de noir encapuchonnés , fusils mitrailleurs en main me faisant embarquer de force à bord de leur hélicoptère ! Quant à ce qui resta d'elle dans ma mémoire , ce ne fut bientôt plus qu'une petite tache écarlate sur le sol , s'effaçant peu à peu à l'horizon pendant que je revoyais en accéléré quelques scènes de notre aventure commune défiler à toute vitesse au milieu des sphères bleutées de mon envol rapide et tourbillonnant ! Mais plus se réduisait la distance vers le but inconnu de mon voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus brillait dans l'espace comme en moi-même la trace d'un Ange éternel , celui de ma ferveur indicible pour cette éphémère compagne ! En vain , malgré le scénario que nous avions élaboré en commun , m'étais-je efforcé de la retenir quand , déjà , en grande hâte , une force incroyable avait réussi à m'entraîner dans un flamboiement multicolore d'avertisseurs stridents !

- Voyez-vous , le monde est à feu et à sang , m'avait-elle expliqué ... Lorsqu'on n'a plus le choix , que répondre à une situation tellement problématique ?

De retour en Bretagne , il fut décidé de cacher la valise dans le phare de l’Île Vierge , isolé et battu par les vents . Je savais que ce n’était qu’un répit , que quelqu’un retrouverait un jour ces " graines de sagesse " , et que le sort du monde serait à nouveau entre les mains de ceux qui auraient à choisir .

Quant à moi , je voyais dans cet acte une forme de trêve : en sauvant cette possibilité pour l’avenir , j'avais enfin le sentiment d’avoir accompli quelque chose de juste . Pourtant , cette quête avait été semée d’embûches , car j'avais réalisé que plusieurs factions , certaines humaines , d’autres peut-être moins , chercheraient elles aussi à mettre la main sur cet artefact pour des raisons bien différentes , beaucoup plus cupides et tyranniques , destinées à faire de la créature de Dieu leur esclave ! ( 21 )

Mais pour moi , le procédé n'était pas qu’une menace ou un espoir , il représentait un choix moral fondamental . Ou détruire l’humanité pour sauver la Terre , ou croire encore en la capacité de l’homme à se changer lui-même ?
    

    15 - Revenu chez moi , apaisé mais toujours fragile , je contemplais l’océan depuis le phare , mon regard tourné vers le large , dansant comme une mouette sur un vague espoir mêlé de résignation . J'avais compris , maintenant , ce que contenait la mallette : des variétés de graines venues de l'espace , capables de reproduire l'être humain , puis de le modifier en très peu de temps pour en faire un végétal conscient . L'ancien modèle étant devenu trop dangereux pour sa planète ?

Mais je pensais aussi , l'espace d'une seconde , à l'albatros , me demandant , moribond perdu dans mes rêves , complètement harassé par le traitement que je devais subir afin de tout oublier de cette histoire pour l'instant , ce que j'espérais vivre à nouveau de réel au-dessus des flots de granit sombre , des montagnes d'encre du ciel où évoluait encore , peut-être , façon Baudelaire , ce ridicule oiseau narguant de sa naïve liberté ma solitude angoissée de vieux loup de mer face à l'aigle aux serres cruelles voguant sur un désert de moutons d'écume où planait l'ombre tragique d'ineffaçables traces de nos crimes inexpiables !

( 22 )

          Qu'était-il à côté de moi , Nemo ?... ( 23 )

          Nous n'offrons donc rien , me dis-je, à la douleur des autres qu'un peu de notre indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?  Et songeant à l'immensité de l'espace des yeux bleus grands ouverts de ma bien-aimée disparue , au double visage d'Esther et Clarissa , je me rappelais encore ce long chemin de mon enfance , balayé par le vent , qui ne menait nulle-part sinon vers cette montagne suisse à travers champs , lorsque tous deux , nous marchions au bout de la falaise . Et je me demandais en sanglotant s'il était possible d'y survivre , comme si , en franchissant le seuil de cet au-delà inespéré du mal , on arriverait à se débarrasser enfin du vieil uniforme de ses illusions perdues ...

 

 

             

  

FIN de la 1ère Partie

 

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - SilsVI - L'Albatros - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

 

21 - La Nébuleuse du Crabe ( Cycle de L'Etoile XXVII et XXVIII ) , I - Le Photographe , 4 - La Valise Bleue et 5 , Île Vierge - Copyright 2024 Dan Ar Wern / OmniScriptum SRL Publishing Group - Editions " Muse " - All rights reserved .

 

22 - " Les Fleurs du Mal " , I , 2 - " L 'Albatros " ( 1859 ) de Charles Baudelaire 1821 - 1867 ) .

 

23Nemo ( Langue latine ) = Personne . Le capitaine Nemo , personnage créé par Jules Verne dans son roman : " Vingt Mille Lieues sous les Mers " ( 1869 / 1870 ) .  

 

 




 

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - V - Celle qui Montre la Route .

19 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

La Reine Esther ( 1878 ) par Edwin Long  ( 1829 -1891 )

La Reine Esther ( 1878 ) par Edwin Long ( 1829 -1891 )

 

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

- Première Partie -

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach ...

 

 

 

 

 

Sils

 

 

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuveJe le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "

 

Annemarie Schwarzenbach -Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) . 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Celle qui Montre la Route 

 

 

 

 

 

 

 

 

" O femme affligée , battue par la tempête , inconsolée , voici que je pose tes pierres sur des escarboucles , tes fondations sur des saphirs , je ferai tes créneaux en rubis , tes portes d'un rouge ardent , de gemmes ravissantes toute ton enceinte ... " 
 

 Isaïe , 54 , 11 et 12 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

  

 

         11 - Mais c'est lorsqu'elle s'était mise à genoux pour prier devant l'autel , vêtue de noir , la face éclairée d'une lumière resplendissante qui m'obligea de baisser les yeux tant j'étais ému , bouleversé par cette grâce indicible irradiant mon être impur de ses étranges rayons , que j'eus l'impression que la valise se transformait brusquement en un livre éblouissant , d'apparence ancienne , dont la reliure vermeille resplendissait de tout l'éclat de sa dorure !

N'entends-tu donc pas l'orage qui gronde et qui s'approche de toi ? , murmura cette fleur aimable aux tendres clartés d'aurore boréale .

J'ai tant prié , j'ai souffert ... Mais l'heure épouvantable approche , ne veux-tu pas venir sur mon rempart ?

                Trois perles de ses larmes coulèrent sur le sol , comme pour éteindre le feu de la colère divine . Puis , quand la lueur incendiaire , tel un éclair de mort déchirant les nues , se croisa d'une barre rouge en forme de branche enflammée d'où s'échappaient des gouttes sanglantes , j'éclatais en sanglots !

De vieilles légendes nous parlent toujours d'une étrange graine ayant le pouvoir de vous libérer , me déclara-t-elle , alors , de son plus beau sourire , tandis qu'elle me montrait l'ouvrage en or , là-bas , qui les contenait , ces " semences du Ciel " dont elle se disait être la gardienne , et qu'un diadème d'argent serti de cristal dardait sur ce nouveau Graal recouvert , parmi les lys et les roses , d'une toile blanche , son flux de rayons lunaires depuis le sommet de son beau visage translucide jusqu'à sa main fine et transparente , posée en son centre étincelant de lumière , qui éclairait la crypte où nous étions de tous ses feux , dans ce cloître abbatial donnant sur les ténèbres de la nuit cernée de périlleux présages !

-  Nous devions recevoir un jour l'envoyé de l'ancienne Alliance ayant déposé ce trésor , est-il mentionné dans le livre de nos écrits les plus sacrés ... Mais il me fallait te guérir , d'abord ! , précisa-t-elle , un peu ironique , en appuyant davantage avec son doigt de fée sur le sommet de mon crâne ! Car la splendeur du héros jaillit toujours de son front

 

- Docteur Clarissa ! , soupirai-je avec autant d'étonnement que de gratitude . Car je n'étais pas endormi , mais parti dans un monde parallèle , une autre dimension , sans doute , où je ne ressentais plus rien de mon mal ! 

- Pourquoi me donnez-vous encore ce nom , très cher ? , continua-t-elle à me questionner , si heureuse , en apparence , de retrouver son identité .

Je préfère celui d'Esther , " Celle qui montre la route " ... 

 

     

     12 - Voyons , mon ami , croyez-vous que la faute véritable soit de mettre en oeuvre l'obscure puissance notre redoutable arme secrète gisant dans ce gouffre insondable Triste chimère de se dire qu'on pourrait changer quelque chose à la partition du seul véritable Chef d'Orchestre ! Pauvres humainsQue vous sert donc , si vous venez à perdre votre âme , de gagner l'univers ? , m'interrogea-t-elle quand je m'éveillai . ( 20 )

Car si on n'obtient rien sans renoncer à quelque chose , pourtant , jamais un crime ne pourra cautionner le résultat d'une aventure sans issue ! Comment

l'effacer , fit-elle en me regardant au fond des yeux , cette satanée tache

originelle , avant qu'elle ne fasse disparaître une fois de plus l'idée légitime de progrès , de civilisation ? Quoi d'autre à attendre , au bout du tunnel , sinon , pour le coupable , un autre chant d'ombre et de brouillard cyanuré , miroir tragique d'une éternelle damnation ? Souverain créateur , se dit peut-être à part lui le vaincu , Tes montagnes Te ressemblent , qui regorgent des richesses cachées de la Zone

Interdite ...

Mais " Sur tous les sommets , 'est le silence ... " * ! 

            Et maintenant , 'est-il pas trop tard , soupira-t-elle encore , pensant peut-être à toutes ces horribles scènes de malheur et d'atrocités ?

 

13 -  Je crus alors tomber à toute vitesse dans une espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante à la poursuite de mon double , au coeur d'un long tunnel interminable me faisant revivre différentes étapes majeures de ma vie et bien d'autres scènes encore que je ne pourrais décrire , où j'allais à la rencontre d'un immense phare inversé dont je me mettais à descendre les dalles de pierre usées par le temps ! N'étais-je pas moi-même un criminel ?  

        Puis , dans ce labyrinthe où tout s'écroulait , je me réveillais en sueur , frissonnant de fièvre , et quelques minutes plus tard , les yeux à demi ouverts , je remuais encore tout cela , fasciné par l'immensité du cosmos étoilé qui , au milieu d' obscures guenilles de nuages , m'entourait . Dans l'hélicoptère , je me revis au moment où tout m'avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , me rappelant , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur la carlingue , cette résonance en moi d'un glas sépulcral , quand à minuit sonnant les fantômes insatisfaits de l'au-delà hurlaient en vain pour m'entraîner de leur côté !

       D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui m'avait conduit dans ce voyage horrible à travers l'infini ?

 

 

 

       

 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - SilsV - Celle qui Montre la Route - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

 

20 - Saint Matthieu , XVI , 26 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* " Über allen Gipfeln

     Ist Ruh ,

     Die Vögelein schweigen im Walde .

     Warte nur , balde

     Ruhest du auch ... "

Goethe - " Über Allen Gipfeln " ( 1780 )

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - IV - Docteur Clarissa Dorn .

18 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

L'Ombre de l'Amour ( 1867 ) de Anthony Frederick Sandys

L'Ombre de l'Amour ( 1867 ) de Anthony Frederick Sandys

 

 

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

- Première Partie -

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach ...

 

 

 

 

 

Sils

 

 

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuveJe le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... " 

 

Annemarie Schwarzenbach - "Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - Docteur Clarissa Dorn 

 

 

 

 

 

 

 

 

" Monte à la Pierre et tu verras la Rose !
Dan Ar Wern - " La Nuit de Cézembre " * 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

  

 

         9 - Même si j'avais eu la chance de survivre à ce conflit planétaire , mon esprit s'en était trouvé tellement meurtri et mon village des Forges natal ayant fini par me rappeler tant de souvenirs douloureux, que , hanté par les fantômes du passé , j'avais choisi de me retirer temporairement en Suisse , à Sils-Maria , dans un genre d'établissement réputé pour soigner des âmes brisées comme la mienne . À première vue , d'ailleurs , " La Belle Étoile " était un lieu paisible , presque hors du temps , niché dans un paysage de montagnes et de lacs paisibles .

Cet endroit merveilleux de l'Engadine , à mi-chemin entre sanatorium et maison de repos , accueillait des gens souffrant de divers troubles psychologiques , désireux , comme moi , d'y panser leurs blessures . Je m’y étais installé discrètement . Mais derrière cette façade de quiétude , je découvris peu à peu qu’on ne m'y avait pas envoyé par hasard .

C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un ancien contact de la Résistance , Mr K , vint me confirmer une mission dont j'avais plus ou moins déjà accepté l'idée en échange de la gratuité de mon séjour , mais dont la teneur dépassait tout ce que j'avais pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer une mystérieuse valise bleue , cachée dans une ancienne cache alpine , confiée à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même s'il en ignorait la nature exacte , prétendait-il , ainsi que le contenu à l'heure

actuelle , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais presque incontrôlable .
Au départ , j'avais pensé à une mauvaise plaisanterie . Cependant , comme j'avais déjà travaillé avec mon visiteur , et connaissant son côté professionnel et sérieux , poussé même par une certaine curiosité , je finis par accepter son offre . D'autant plus qu'une ravissante doctoresse de l'hôpital , un peu énigmatique néanmoins , professeure d'alchimie à ses heures , qui semblait en savoir plus qu’elle ne m'en laissait paraître sur la question , se proposa de m'accompagner .

 

     10 - Le lendemain , tandis que d'énormes nuages concentrant toute la noirceur du monde s'amoncelaient au-dessus du Piz Corvatsch , la rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un éclair bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent contre la paroi , précédant une violente averse . Un effroyable orage agitait la nature en furie ! Une fraction de seconde , la jeune femme avait du se demander si celui qu'elle accompagnait n'aurait pas eu raison de s'inquiéter comme elle des soldats qu'on avait sans doute dépêchés pour leur venir aide , et si ce n'était pas eux , plutôt , le vrai danger ! Pouvait-on leur faire confiance ? ( 18 )

            Terrorisée , elle se mit à marcher d'un pas de plus en plus rapide au fil des flaques d'eau ,  essayant d'échapper aussi au terrible fracas de la foudre comme au bruit d'une pluie torrentielle battant contre les parois de la montagne . Cependant , peu avant le sommet , nous nous étions engagés par une grille à l'intérieur d'un tunnel obscur s'enfonçant dans les profondeurs du rocher ! Grâce à une clé sortie de sa poche , madame Clarissa Dorn parvint à ouvrir celle-ci , à moitié mangée par la rouille , puis , saisissant à l'intérieur une lampe à huile posée contre la paroi , en alluma la mèche avec son briquet . Le bruit d'un mécanisme se fit entendre alors , déclenchant l'ouverture d'une trappe en métal sous laquelle apparaissaient quelques marches ... ( 19 )

           Mon cerveau était en feu ! Bien que tombant de fatigue et rempli

d'inquiétude , perdu au milieu de tous ces mystères d'un monde où les mots , les chiffres se mêlaient comme nombre de petits cailloux blancs semés sur le chemin d'une unique vérité , nous découvrîmes , posée sur un autel , une plaque de fonte où était gravé le dessin d'une carte céleste représentant la discrète constellation du Dragon qui , tel un serpent lugubre avec sa traînée noire , tentait de se faufiler au seuil d'un étrange passage de lumière entre Grande et Petite Ourse ! C'était aussi le seuil d'un immense mausolée surmonté d'une grande croix de fer , ouvrant sur une porte secrète recouverte de poussière aboutissant , quant à elle , à un coffre encastré dans la roche et qui , à un moment précis , le déclenchement d'un mécanisme avec un code secret provoquant l'ouverture du panneau , permettait de découvrir effectivement , au milieu de la cache , une petite mallette de couleur bleue !

Elle se crut peut-être victime d'un complot lorsqu'elle perçut au loin l'appel d'une lumière blanche , aveuglante , au sommet du mont , celui-ci n'étant pas la sourde menace qu'elle s'imaginait peut-être d'une ombre silencieuse et funeste lancée à leur poursuite : en vain , m'efforçais-je de la retenir quand , déjà , en grande hâte , une force incroyable avait dû réussir à m'entraîner dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce ne fut plus qu'une petite tache écarlate s'effaçant à l'horizon des sphères bleutées de mon rêve tourbillonnant ... 

- Pourquoi aurais-je peur ? , m'inquiétais-je malgré tout , revoyant défiler , quelques scènes de ma vie au milieu de cette prodigieuse descente vers la vallée ! Mais plus se réduisait la distance vers le but inconnu de notre voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de mon être éclatant , plus l'astre brillait dans l'espace d'un amour indicible et réconfortant pour ma compagne !

" De vieilles légendes nous ont toujours parlé d'une pierre étrange ayant le pouvoir de nous libérer " , me déclara-t-elle de son plus beau sourire , tandis que sept soldats vêtus de noir , encapuchonnés , fusils mitrailleurs en main , finirent par nous embarquer à bord de leur hélicoptère et que juste au-dessus , nous faisant face , brûlait un grand crucifix entourée de douze étoiles blanches ! 

         

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - SilsIV - Docteur Clarissa Dorn - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

 

18 - Piz Corvatsch , sommet des Alpes culminant à 3451 mètres d'altitude , il se trouve en Suisse , dans la chaîne de la Bernina , en Haute-Engadine .

 

19 - Gerhard Dorn ( 1530 - 1584 ) , alchimiste belge de la Renaissance .

Dorn = main , poignée en langue bretonne .

 

* " La Nuit de Cézembre " ( Cycle de L'Etoile V )  , II - 1 , VII - Le Roi Perdu - Copyright 2019 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - III - Esther Jung .

17 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Portrait of Marie Breunig ( 1894 ) - Gustav Klimt .

Portrait of Marie Breunig ( 1894 ) - Gustav Klimt .

 

 

LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

- Première Partie -

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach ...

 

 

 

 

 

Sils

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuveJe le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... " 

 

Annemarie Schwarzenbach - "Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) . 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Esther Jung

 

 

 

 

 

 

 

 

" Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de Ta Loi ! "

Psaumes - 118 , 18  ( Ghimel ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

  

 

     7 - Evidemment , j'étais là aussi pour soigner une dépression consécutive aux dures épreuves de la guerre , la nouvelle du décès de Grida , que je venais d'apprendre , n'ayant rien arrangé , de même que le départ de notre fille dont je n'avais plus aucune nouvelle .

          Cependant , l'intérêt de mon séjour en ce lieu fut la fascination qu'exerça sur moi une résidente à la beauté sans doute particulière , aussi difficile à interpréter pour moi qu'une énigme , et me touchant surtout parce que j'avais l'impression qu'elle était inexplicable , fondée sur un désespoir encore plus profond que le mien . D'ailleurs , la première fois que je l'aperçus dînant toute seule à une table du restaurant , j'eus ce sentiment que nous nous connaissions depuis longtemps !

         Bien sûr , chaque être a son double pour plaire au soleil des apparences , comme la lune ,  masquant sans cesse d'un faux sourire la face cachée de son côté le plus sombre , belle rencontre , sans doute , me dis-je en l'observant de plus près , mais quel devrait être notre lien , même fragile , sur ce difficile chemin de l'exil et de la solitude emprunté par chacun de nous , pour une raison certainement

différente , au jour de notre départ ? Même si elle parvenait , par une sorte de miracle , à tenter de me séduire et donner un nouveau sens à ma vie , pourrait-elle aussi nourrir ma conscience en rassemblant tout mon être , et faire de nos âmes l'unique dessein des multiples passions vivant dans le désert de nos coeurs meurtris , dans la grande désespérance de l'amour que j'avais encore pour ma femme et mon enfant brusquement perdues ? 

         Me sortant d'un destin que je croyais inéluctable , une autre était arrivée , que je n'attendais pas , pourtant si belle avec son manteau demi-saison , couleur de feuille d'automne , et ses yeux purs , transparents comme du

verre , disant qu'elle demeurait ici avec moi , à l'auberge de la " Belle Etoile " , pour un court séjour de rétablissement , qu'elle avait trouvé cette offre publicitaire sur le conseil d'un ami médecin , dans un journal de Vienne .

         Je la dévisageais , bouche bée , sur le seuil de la porte . Comment apprendre à l'écouter , me dis-je , lorsqu'elle commence par séduire mon âme illico ? Alors , ne sachant quoi lui répondre , je réalisais que je n'avais pas eu le temps de lui préciser que j'étais devenu la victime collatérale de son sourire aguicheur ...

- Enchantée , monsieur ! , me répondit-elle sur un ton de politesse assez mécanique et le plus froid possible malgré cette force irréfrénable qui , par un ardent magnétisme , me poussait irrésistiblement vers elle qui venait de me planter une lame sauvage dans le corps ! 

        Je m'efforçais pourtant , ni de trop la regarder , ni de lui faire sentir cette soudaine fièvre qui , furieuse et bouillonnante , s'était emparée de moi ! Mais elle , c'était visible , ne ressentait pas grand chose , figée comme une statue lointaine , immobile , paraissant indifférente ou étrangère à mon désarroi !

- Je me nomme Esther Jung , psychanalyste autrichienne ! 

        " ... Solitude  , espoir  " , j'avais noté ses premiers mots que je désirais précieusement garder en mémoire . C'était tout ce qui me resterait d'elle , sans

doute , avec , aussi , le souvenir de son parfum , l'odeur imprégnée de sa présence 

où , souvent , j'essaierais , le soir , de cacher ma peine , feignant de croire qu'elle sonnerait à ma porte , qu'elle se trouverait là , près de moi , même un bref

instant ... La nostalgie d'un rêve nous console parfois des ordonnances d'une implacable destinée ! Mais peut-on découvrir ce qui se dissimule au plus profond de la conscience ?

        Nous eûmes , par la suite , une conversation très intéressante à-propos de la soi-disant civilisation des hommes lorsque je comparais la masse obscure des montagnes environnantes qui semblait écraser le vide , en-dessous d'elles , des vallées ...

- Vous avez certainement raison , mon cher , de vous demander pourquoi il faut qu'une société parvienne au plus grand raffinement de la musique et des arts , de la philosophie et de la culture , avant de sombrer dans la barbarie et le culte de la

mort , sans se rendre compte que , tout en-bas , la plaine était riche , pourtant , de nombreuses promesses d'avenir par son eau vivifiante et la variété de sa

végétation ...

 " ... Ma blessure saigne à l 'intérieur  , accentuant son emprise . Ma tristesse est lourde  ... " , m'avait-elle confié ensuite en évoquant la mort tragique de son fils à Auschwitz . Et près d'elle , qui m'avait parlé de son existence lugubre , j'avais ressenti toute la misère du monde plantée là , dans mon âme comme une ombre funeste des vestiges de la guerre , telle une épine au sein de la Vierge ! 

               

8Certes , j'aurais du aimer davantage me souvenir des belles phrases qu'elle

m'avait , ce soir-là , parcimonieusement laissées , mais pouvais-je  croire encore aux promesses d'une amitié trop tôt disparue ? Notre amour aurait-il un jour le temps d'exister ? Car si je ne pouvais m'empêcher de dissocier cette insupportable attirance de mes souvenirs les plus chers , lorsque je portais en moi son âme d'oiseau blessé , blottie au milieu de ce " puzzle " incompréhensible de nos existences , de nos univers interdits , comme de mes questionnements incessants , remplis de vanité , sur les erreurs possibles du plan divin concernant le " fatum " de nos vies face à celui du monde , je savais également qu'elle était mariée à un homme sur qui elle avait toujours compté .  

      Alors , je m'isolais le plus possible , et me repliant sur moi-même afin d'essayer de pouvoir comprendre enfin l'indicible vérité , je retrouvais seulement parfois sa trace lors d'un voyage nocturne où , le long du lac , promenant ses regards pleins de tristesse et de feu  , elle venait noyer parfois ses yeux d'astre pâle dans le miroir sombre de mon coeur endormi ...   

      Malheureusement , quelques semaines plus tard , j'appris qu'elle avait succombé , victime d'une méningite , celle que j'avais reconnue de loin , petite silhouette grise au milieu de l'étendue forestière et , sans savoir pourquoi , j'eus l'impression de revenir en arrière , au temps du souvenir et des illusions enfantines que ce paysage infiniment sinistre et prometteur , déjà revu en rêve de si nombreuses fois , me rappelait : Brocéliande ! 

      Que signifiait donc le fugitif passage ici-bas de cette amie , morte si jeune ? Que voulait dire cette infinie douceur cachée en elle comme une rose délicieuse et légère d'un jardin de souffrance ? N'en connaîtrais-je que cette épine plantée sur son front maculé de rouge comme celui de ma femme , petite dormeuse du Val qu'une funeste balle avait défigurée ? Et ce beau sourire de lumière arraché à la Mort du fond de la mer étoilée , quand me le redonnerait-elle ? ( 17 )

         

                 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - SilsIII - Esther Jung - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

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Notes :

 

17" C'est un petit val qui mousse de rayons ... "

Arthur Rimbaud - " Le Dormeur du Val "- Octobre 1870 .

 

 

 

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