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Dan Ar Wern Official Website

LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche .

28 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Gateway Arch - St Louis ( Mo )

Gateway Arch - St Louis ( Mo )

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

III - Le Passage de l'Arche

 

 

 

Bright eyes ,   How can you close and fail ?   How can the light that burned so brightly ,   Suddenly burn so pale ? " * 

 

 

 

Pourquoi certains êtres vous marquent plus que d'autres ?

L'amour se lit sur un visage , même s'il reste sans réponse , provoquant une douleur , comme un sentiment de faim toujours inassouvie .

Il y a des gens que l’on oublie à peine aperçus , mais d’autres , comme des lucioles dans la nuit , s’accrochent à l’âme . On ne sait pourquoi . Leur souvenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix , même , revient sans prévenir . Ce ne sont pas forcément ceux que l’on a raisonnablement aimés , ni même ceux que l’on a connus . Mais quelque chose en eux a parlé directement à ce que l’on porte en soi de plus secret . Peut-être était-ce un regard posé comme une caresse , ou une manière de le détourner avec pudeur ? Une ombre sur la joue , une lumière dans un sourire . L’amour , parfois , ne s’énonce pas , mais il se dépose en silence sur un visage , comme un invisible papillon , le rendant soudain inoubliable . Il y reste , même sans réponse , tel une prière lumineuse que personne n’a entendue .

Alors , celle-ci devient quête d’une rencontre qui n’a pas forcément eu lieu , d’une autre vie qui aurait pu naître de ce frôlement d’âme . Et ce manque , apparemment sans objet , crucifiant comme une torture , avec le temps qui passe , devient une souffrance plus douce , presque belle , parce qu’elle rappelle que l’on a été vivant , vibrant , prêt à aimer .

 

Certaines vies ressemblent à l'eau d'une rivière , larmes de douleur , qui se jette dans un fleuve , comme le chante Dan Fogelberg , son interprète favori . L'on y entre à peine , s’y laissant porter sur un miroir , mais l’on en ressort transformé ! ( 1 )

 

Longtemps , je n’avais vu que moi dans cette histoire . Mon attente , ma peine , ce feu que j’avais porté comme une torche inutile dans la nuit de ses silences , bien plus tard , quand tout sembla fini , me fit soupçonner qu’elle était morte . Pas seulement disparue , mais vraiment ... partie . Une absence pleine , définitive . Parce que , ayant repéré , un jour , sa présence sur les réseaux sociaux , son allure , alors , m'était revenue , non plus radieuse , mais inquiète .

Comme si c’était elle qui , d'une certaine manière , me fixant désormais d'un oeil dur et brillant , me jugeait au travers du temps , moi qui avais eu peur de n'avoir jamais réellement compté , de n’avoir été seulement pour elle qu’un figurant , maintenant , je voyais que cet amour , si pur dans ma mémoire , avait pu être pour elle aussi plus qu'une menace , une raison de fuir . Avais-je été , sans le vouloir , l’une des causes de sa solitude ? Avais-je pu générer l’angoisse au lieu d'être source d'espérance ? C’est ainsi que cette ancienne affection m’avait quitté une seconde fois , non dans le manque , mais dans la question .

 

Je ne savais pourquoi cette personne m’était revenue , ce matin-là , au bout de tant d’années . Je buvais mon café tiède en regardant par la fenêtre , et soudain elle était arrivée là , plus rapide qu'une hirondelle de retour , au bout d'un petit clic . Non pas en rêve .

Non pas comme un souvenir précis . Mais comme une lueur au fond d'un regard , soudain surgie de l'écran .

Jamais , elle n’avait quitté ma mémoire , assurément . Mais il y a une différence entre se souvenir d'une vielle fable et être saisi par la nouveauté d'un roman . Cette fois , c’était elle qui me regardait , plutôt le souvenir que j’avais d’elle , mélange étrange de fragilité et de défi , avec ce qui restait d'une jeunesse inquiète que je n’avais jamais vraiment su comprendre .

Je me suis longtemps cru innocent dans cette histoire . Spectateur impuissant , cœur inutile d'un amour écarté . J’avais souffert en silence , je m’étais effacé avec une sorte de noblesse résignée . J’avais même fini par croire que mes sentiments n’avaient jamais compté pour elle qui m’avait à peine regardé , me parlant comme à un camarade distrait . Puis , le 4 juillet , jour de l'indépendance , elle s'était envolée vers son pays .

Mais ce jour-là , quelques années plus tard , ne constatant plus aucun signe de vie après sa dernière apparition la mettant en scène lors d'une kermesse où elle semblait heureuse à danser , j’en avais déduit qu’elle était sans doute morte .

Non pas " morte " comme une absence prolongée , mais morte vraiment . Suicidée quelque part dans une ville que je ne connaissais pas , sans mari , sans enfant , sans qu’aucun article ne s’en émeuve .

Et c’est là que le doute m’avait saisi . Une peur , lente , rampante , s’était installée : Et si , malgré tout , j'avais compté ? Et si , à un moment décisif , j'avais été le poids , le regard , l'amour de trop ?

Je m'étais alors souvenu de ses silences , que je croyais doux . De ses rires , que je prenais pour de la légèreté . De cette peur , surtout , qu’elle avait de devenir mère . Était-ce une menace qu’elle fuyait ? Comme toutes ces fécondantes promesses qu’elle avait certainement lues dans les yeux des hommes , qu’elle ne voulait plus entendre ? Je ne le saurai jamais . Pourtant , depuis ce jour , mon rôle me pesa . Je n'étais plus celui qui attendait en vain , mais peut-être celui qui , en convoitant , sans le savoir , un ventre , avait participé à son éloignement .

Elle vivait en moi comme une déchirure , et , désormais , quelques semaines après avoir soupçonné son départ , j’avais repris la route vers l’ouest . Sans but apparent , comme on pose une question . Ce n’était pas un pèlerinage , à cette époque , je ne croyais pas trop à ces choses-là . C’était plutôt pareil à une dérive , comme si mes pas savaient mieux que moi où je devais aller .

J’avais roulé toute la journée , sous un ciel trop vaste pour mes pensées . Les cactus , les stations abandonnées , les panneaux routiers blanchis par le soleil . L’air chaud entrait par la fenêtre entrouverte . Et dans la vieille radio du pick-up , la voix d’Art Garfunkel avait brusquement surgi , comme sortie d’un souvenir lui-même : " The windshield is covered with rain , I'm crying , turning the radio on , we're dancing , ninety-nine miles from L.A , I want you , I need you , please be there ..." ( 2 )

Chaque ligne , chaque mot , semblaient m’être adressés . La distance , la route , et ce désir de partir à l'aventure sans savoir si , une fois franchie ce désert , je retrouverai un jour quelqu'un de vivant .

Je savais qu’elle ne m’attendait plus , mais je voulais en avoir le coeur net .

Elle avait choisi Santa Rosa , petite ville californienne proche de Los Angeles , pour sa lumière douce et ses couvents de pierre blanche . Elle s’était retirée du monde comme on ferme les yeux sur un rêve qu’on ne veut pas voir mourir . Et pourtant , lorsque j'entrais dans la ville , j’eus la sensation d’une présence . Comme si son regard m’accompagnait encore , suspendu entre le rivage et le ciel , quelque part ...

( 3 )

Je m'étais garé devant la mission . Les cloches , bizarrement , sonnèrent . Puis , j'avais marché seul jusqu’au jardin , celui qu’elle aimait , me dit une bonne sœur . Un cimetière ombragé d'oliviers vénérables aux troncs noueux , fleuri d'hortensias et de roses , longeait l'allée principale , tandis qu'en son centre , une fontaine aux eaux jaillissantes , vrai calice de pierre , projetait sur les tombes leurs gouttes d'un miroir céleste ! Certes , lorsque je vis sa photo sur la sienne , la douleur n’était pas partie . Mais elle s’était changée . Elle était devenue comme une musique que l’on garde en soi , longtemps après que , dans une maison sans murs , la voix d'un chanteur se soit tue .

Je me retrouvais dans cette ville du bord de mer , là où elle avait passé ses étés , quelques années plus tôt . " Là-bas , je suis presque heureuse " , m’avait-elle écrit comme une anecdote , dans l'une de ses rares lettres . Je n’avais pas su relever . Je n’avais pas compris que dans ce " presque " était cachée toute sa vie .

Le soir , on me remit une enveloppe fine , jaunie , avec mon nom figurant sur l'enveloppe , écrit d’une écriture nerveuse , qu'elle ne m’avait jamais envoyée , la confiant à une amie religieuse .

L’encre avait un peu pâli , mais le trait restait lisible . Je l’ouvris avec la chair de poule . À l’intérieur , quelques lignes seulement . Pas de date . Pas de formule . Juste ceci :

" Depuis que ma mère est morte , jai peur . Pas de toi , mais de moi . Tu voyais quelque chose en moi que je nétais pas prête à devenir .

Mon cher Dan , je taimais , mais pas assez pour changer de ville . Pardonne-moi . Si un jour tu trouves cette lettre , sache que j’y ai mis tout ce que je n’ai jamais osé te dire . "

Je restais là longtemps , le papier fragile entre mes mains . Le vent du large faisait bruire les feuilles , je crus même entendre sa voix , non plus lointaine , mais enfin presque apaisée .

Cependant , je compris également deux choses . La première , c'est qu’elle ne m’avait jamais aimé , d’une manière ou d'une autre , et la seconde , que je ne savais pas du tout qui pouvait être cet américain portant le même prénom que moi . J’étais arrivé là , au gré de mon voyage , dans cette petite ville de carte postale aux toits de tuiles rouges , posée entre collines et océan , dont les jardins fleuris de roses parfumaient des couvents d'âmes priant dans des cloîtres pour le bonheur des disparus .

C’était là que j’avais retrouvé sa trace , un certificat de décès , un nom de famille conservé , quelques papiers administratifs , rien de plus . Il n'y avait que cette étrange mention dans une correspondance d’une sœur carmélite :

" Elle priait beaucoup pour un homme quelle avait aimé dans sa jeunesse .

Elle n’en parlait jamais , sauf le matin , quand le soleil traversait les vitraux , se taisant alors , le regard tourné vers le lointain " .

J'étais allé jusqu’à la chapelle , au milieu des eucalyptus . J’avais marché longtemps dans la roseraie . Je ne savais plus ce que je cherchais . Peut-être juste un souffle , une coïncidence . J’avais vu son prénom sur un banc de pierre , offert en mémoire . D’une autre manière , elle était encore là .

Et moi , j’étais différent de celui que j’étais quand je l’aimais .

Quand une étrangère jeune et jolie , différente , dynamique , devient le miroir inversé de ce que nous ne sommes pas ( ou plus ) , cette fille représente l’inconnu .

Et par là même , elle incarne ce que l'on aimerait retrouver ou même , seulement , caresser du doigt , ce désir de renaître à soi-même à travers l’autre et son pays changé en énigme , sa langue en musique exotique , son histoire , en livre qu’on brûle de lire ! Alors , ce n’est pas tant cette personne qu’on aime , parfois , mais on souhaite , curieusement , séduit par la promesse d’un monde plus vaste que le sien , vivre en compagnie d'une présence aussi éducative qu charmante !

Oui , elle avait allumé en moi une soif . Ce qu’en elle , je désirais , c’était souvent le passage vers l’ailleurs , vers une autre version de moi-même , vers une liberté que je croyais disparue . Saint-Louis , la ville de l’Arche où elle avait vu le jour , donnait à ma " Virginia " , comme seuil du destin , cette résonance presque mythique , entre innocence perdue et mystère irréversible . Ce souvenir , même s’il n’était qu’un fragment parmi d'autres , semblait porter en lui tout un entrelacs de thèmes , la fuite vers l'ouest des pionniers , la lumière d'une promesse de l'au-delà , le repentir et la grâce d'un rêve de cow-boy ... ( 4 )

 

 

FIN 

                                         

 

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

Notes :

1 - " The River " ( 1972 ) , chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album " Home Free " copyright 1972 Dan Fogelberg / Columbia Records CBS-Inc - All rights reserved .

2 - " 99 Miles from LA " ( 1975 ) est une chanson composée par Albert Hammond et Hal David , interprétée par Art Garfunkel sur son album " Breakaway " copyright 1975 Art Garfunkel / Columbia Records CBS Inc - All rights reserved : " Le pare-brise est couvert de pluie , je pleure , en allumant la radio , nous dansons , à quatre-vingt dix neuf milles de L.A , je te veux , j'ai besoin de toi , s'il te plaît , sois là ! " 

3 - Santa Rosa , ville de la Baie Nord de San Francisco , partiellement détruite par le grand incendie d'octobre 2017 .    

   - Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) - Liminaire - 1 - L'Annonce de l'Ange / Visite à Santa-Rosa - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - avril 2020 .

4 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) - 5 - Villeneuve et 6 - Virginia - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

* " Bright Eyes " ( 1978 ) , chanson de Mike Batt pour le film d'animation " Watership Down " , interprétée par Art Garfunkel sur ses albums " Fate for Breakfast " ( 1979 ) et " Scissors Cut " ( 1981 ) / Columbia Records CBS Records Inc. - All rights reserved .

"  Yeux brillants ,   Comment pouvez-vous vous fermer et vous perdre ?   Comment votre lumière qui brûlait si fort    Peut-elle soudainement s'éteindre , si pâle ? "  

 
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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l’Arbre-Monde .

27 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 Summer Night ( Nuit d'Eté ,1890 ) de Winslow Homer

Summer Night ( Nuit d'Eté ,1890 ) de Winslow Homer

 

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

 

 

II - Couleurs de l'Arbre-Monde *

 

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

 

 

 

 

 

Je ne m’attendais à rien , ce jour-là . Je montais dans un bus anonyme et gris du cœur de la ville américaine de Houston , que je ne connaissais que de temps à autre , au gré de mes voyages professionnels . Pourtant , j’ai senti , à peine assis , cette chose étrange glisser en moi . Dans ce décor sans grâce , la mémoire de mondes oubliés m'a effleuré . Le fauteuil usé , la lumière pâle ainsi que les passagers muets , tout m’était presque familier . Pas dans le détail , mais dans l’âme . Comme si ce moment du flux temporel appartenait à une autre vie , dans une version plus ancienne où j’avais déjà , dans une forme plus subtile de " déjà-vu existentiel " , traversé ce carrefour de bitume et de hasard , non pas une simple impression d’avoir vécu là cette scène précise , mais la sensation profonde que tout un morceau de cet univers m'appartenait d’une manière mystérieuse , comme si j'y étais retourné plutôt que venu , méditation sur les strates , les identités multiples d'une existence qu’on porte en soi , éternelle , avec cette capacité intime qu’ont certains endroits , même les plus lointains , les plus banals , de nous révéler des fragments enfouis de nous-mêmes . Vivons-nous plusieurs fois en une seule , sans quitter notre corps d'aujourd'hui ? Suffit-il d’un changement de latitude , d’un paysage qui nous regarderait autrement , pour que notre mémoire profonde se réactive ? Alors , le passé se courbe , le futur s’efface , et le présent devient plus vaste , traversé d’échos et de présences invisibles , comme si le chêne sacré de nos Ancêtres projetait ses racines bien au-delà du sol natal , jusqu’aux villes de ce monde . La mémoire familiale devient alors non seulement enracinée , mais aussi transplantée , migrante , universelle . Il y a des lieux qui nous réveillent , des lieux étrangers qui nous reconnaissent comme une pluie tiède sur la peau . Ils ne disent rien d’emblée , ils nous murmurent l’odeur d’un figuier , la moiteur pâle d’une fin d’après-midi , la chaleur insupportable d’une plage d'Afrique sous les pieds nus d’un enfant .

Donc , je me suis demandé si chaque nouveau lieu où l’on marche , même seulement quelques heures , pouvait ouvrir en nous la perspective d'une autre vie ? Pas , au sens mystique d'une réincarnation , mais telle une ramification de tout notre être . Nous changerions de cadre , et ce serait une autre pièce qui commencerait , permettant à une autre version de nous-mêmes de se mettre à parler , à ressentir , à se souvenir !

Et puis , je suis aussi ravi quand je contemple ce tableau oublié que j'aime , au musée d'Orsay ! Celui avec des couleurs si obscurément vives qu’on jurerait , d'abord , les avoir appréhendées , celui des bleus argentés d'outre-monde , éclats de soleil couchant dans la clarté vespérale sombre des verts d’eau , palette d’un monde intérieur que le petit garçon porté par la mère , sur le rivage , a vue un jour dans un rêve , le conduire à un éden merveilleux d'une profusion de figuiers , de bougainvilliers , de murs chauffés par le soleil triomphal , d’ombres courtes et de ciel criant !

C’était l’Algérie d’un autrefois transmis ou deviné , plage sanguinaire d’un été jamais nommé , toujours mortellement ressenti .

De là , ma route s’est dessinée sans que je la décide : Castelnaudary d'ocre rouge à l'heure du silence , rebelle cathare aux ardeurs bafouées , façade austère d'un navire du moyen-âge échoué sur le canal du midi . Puis Nice , ma lumière familière cachant le déluge , avec ses palais en fête sur les murs roses de Cimiez la romaine , aux couchers de soleil qui n’en finissent pas de teinter l’âme en pourpre !

Mais comment jeter toutes ces couleurs sur une seule toile ? Comment faire tenir ces parcours multiples dans une même page , une même mémoire ? Il faut un arbre !

Ou peut-être , pour ces villes que j’ai habitées , traversées , moi , l'amoureux d’un invisible jardin , dont peu à peu , l'âme nomade a tenté de suivre les dessins d’une fresque ancienne où chaque pigment vient d’un quartier , d’un rivage différent , les nuances d'une voix littéraire qui , ne me parlant pas directement , résonne dans la musique des îles battues par le vent du grand large , phrases d'une langue inconnue qui me viennent sans prévenir . C’est celle de Le Clézio ** , ou d’un de ses jumeaux qui aurait vu , lui aussi , les palmiers de Nice pencher vers l’ailleurs , les rues blanches de la casbah d'Alger s’évanouir dans la poussière , les caravanes du désert s’effacer sous le sable comme des lignes de poésie .

Alors , je m’assieds au pied du grand saint de la cathédrale primitive .

Je n’ai plus besoin de lui parler , ni de chercher . Tout est là , dans le bruissement de ses frondaisons , dans les veines de son écorce mémorielle . Ce n’est pas un arbre unique , c’est un arbre-monde , mémoire des druides , comme une source dont je sens doucement monter en moi la sève . Il ne représente pas un labyrinthe , mais une spirale ouverte , vivante . J’accepte de ne pas tout relier . J’accepte que sa feuillure de branches , comme la mienne , reste inachevée .

Car l’âme , il est vrai , ne pourra tout comprendre . Elle essaie juste se souvenir .

Et c’est assez .

 

 

 

     

FIN                                       

 

 

                                            ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles - II - Couleurs de l'Arbre-Monde - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

 

*  Arbre du Monde ou Yggdrasil reliant la Terre au Ciel dans la mythologie nordique , associé peut-être à l'Arbre de Vie et celui de la Connaissance du Bien et du Mal dans la Bible ( GenèseII , 9 et 17 , III , 24 ) , mais aussi à l'Arbre de Jessé ( Isaïe , XI , 1 ) ou au chêne sacré du peuple celte = ARBOR MIRABILIS

" Le Passeur des Mondes " ( Cycle de L'Etoile I ) , VI , 3 - Mouton Noir , Mouton Blanc ( Note 15 ) - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

" La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , V , 6 - Destruction de l'Atlantide ( Note 28 ) et Epilogue - L'Être de Lumière ( Note 15 ) - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

 

** Jean-Marie-Gustave Le Clézio , écrivain d'origine bretonne , né à Nice , prix Nobel de littérature 2008 .

 

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .

26 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .

 

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

 

 

I - La Source et le Sentier

 

 

 

Voici , J'ai ouvert devant toi une Porte que nul ne peut fermer ... "

Apocalypse de Saint-Jean , III , 8 , VI - Philadelphie .

 

 

 

 

 

 

 

Je suis retourné ce midi au vieux sentier qui longe la lisière du bois , là où la lumière s’accroche aux branches comme un chant muet . J'avais besoin de faire une pause dans cette escalade routinière et stressante qui vous transporte d'un battement d'aile en pays d'ailleurs . C'est le privilège d'une vie de navigant , disent certains , de prendre chaque jour l'avion comme on prend l'autobus . Mais toute médaille a son revers . Vous vous sentez parfois perdu au milieu d'une sorte de tourbillon sans fin dans lequel , vainement , votre coeur s'égare , comme un chasseur solitaire , à la poursuite illusoire de je ne sais quel rêve inassouvi au milieu d'une foule invisible et passagère , et la fatigue , en rajoutant , vous montre que vous ne savez plus vraiment ce que vous faîtes là dans ce désert bien trop peuplé d'ombres , dans ce maëlstrom superficiel d'escales , de visages , d'hôtels , comme un chapelet de stations de métro ou d'îles trop vite abandonnées !

C’est par un temps d’après-pluie que je suis entré dans la futaie . Sans but réel , comme souvent . Le ciel était encore gris , la lumière diffuse . Chaque feuille , chaque branche brillait doucement , lavée de la nuit . Dans l’air , flottait cette odeur unique , incomparable , celle des pins mouillés , du sol encore chaud sous l'averse , autour des pierres , des mousses fragiles , des fougères réveillées . Cette senteur-là , plus que toute autre , a le pouvoir de me ramener en arrière . C’est une clef mystérieuse . À peine l'avais-je respirée que quelque chose en moi , comme une blessure , s’était rouvert . Le sol détrempé buvait la lumière , et les troncs noirs paraissaient se parler entre eux . J’avais marché longtemps sans rien attendre , laissant mes pensées en arrière , entre sous-bois et ronciers d'aubépines , vidées par l'allure de mon pas régulier . Le vent jouait doucement dans les hauteurs , mais en bas , tout était silence .

Puis , sans que je m’y sois préparé , le paysage s’était éclairci .

Ce fut , là , je crois , que mon âme , il y a bien des années , commença de se ressourcer sans que je le sache encore .

L’enfant que j’étais aimait s’y égarer , non pour fuir , mais pour s’absorber , lui qui n’avait besoin ni de compagnon , ni de jouet , mais que le frémissement d’un feuillage , ou qu'un filet d’eau claire suffisaient à nourrir de leurs indicibles rêveries .

Je me souviens qu'il y avait , au creux du vallon , quelque fontaine imperceptible aux promeneurs trop pressés . Je la cherchais comme on cherche un secret . Et quand enfin je pouvais l’atteindre , agenouillé parmi les racines tordues , je m'efforçais d'entendre son murmure ancien , comme si la terre elle-même parlait . Cette eau qui chantait dans le recueillement me paraissait bénie . Je ne savais pas prier , mais je la contemplais avec ferveur , comme on regarde ce qu’on aime sans comprendre .

Je me suis arrêté . Soudain , devant moi , entre les branches dénudées , se dressait ce que j’avais oublié . La forêt , lentement , devenait une autre . Le présent s’était effacé sous mes pas . Je ne marchais plus dans cette fin de matinée ordinaire , mais quelque part dans une clairière beaucoup plus étrange , un bosquet de l’enfance entre Brocéliande et Coëtquidan . Là , dans cette autre royaume , apparaissait un vieux château à moitié en ruine , envahi par les ronces , du moins les vestiges d’un domaine qui , à l'époque , m’avait paru immense , et qui , maintenant , dans ma mémoire , avait repris les couleurs d'un songe irréel , un peu comme ces gouttes de lumière qu'on essuie , sans y croire , sur un miroir mouillé ! Peu à peu , affluaient les détails , la grille rouillée , la glycine folle entre les marches fendues . Je devais avoir cinq ans , peut-être six . Je revois encore les grandes tentes dressées pour une fête champêtre . Il y avait , partout , des lampions suspendus , des nappes blanches sur des tréteaux . Les adultes parlaient fort pendant qu'un orchestre jouait sous la tonnelle , et nous , leurs enfants , trop heureux , pour l'heure , de pouvoir ignorer leur monde , indifférents à leur banquet , nous nous efforcions d'y échapper en nuées d'hirondelles , bâtissant des cabanes de branchages tapissées de feuilles mortes , faisant courir un cri aigu libératoire entre les chênes , dans les taillis ! Je me rappelle la fraîcheur de l’herbe sous mes pieds nus , les esclaffades , les courses effrénées autour du vieux puits . Puis , elle était apparue , Maloute , fille de militaire , venue du camp voisin , culotte courte , casquette vissée sur la tête , allure vive , l'oeil sauvage . Elle savait se rouler par terre ou grimper dans les arbres , défier les garçons dans des courses , des bagarres improvisées , les moquant d’un rire plus clair que la musique fendant l’air ! Lorsqu’elle m’avait regardé , ce jour-là , ce ne fut pas une invitation , c’était une évidence !

Elle s’était approchée , me lançant une pomme cueillie au vol :

- Tu ne sais pas jouer , toi ? Viens ! , m'avait-elle simplement ordonné .

Je l’avais suivie , la dévisageant sans bien comprendre ce qui m’arrivait . Mais quand nos regards se croisèrent , ce fut comme un appel intérieur , un vertige doux .

Ce moment n’avait duré qu’un après-midi , mais il m’avait traversé pour toujours . Ce n’était pas un amour , c’était plus subtil ! Une ouverture , un ébranlement . Pour la première fois , quelqu’un m'avait vu , choisi , entraîné . Je ne l’ai jamais revue , pourtant . Peut-être n’était-elle qu’un mirage , un passage lumineux dans le pays merveilleux de ma prime jeunesse ? Mais son regard continue de me hanter .

J'ai , d'ailleurs , gardé une vieille photo d'elle où on la voit chevauchant sa monture , un petit vélo , et moi tout près d'elle , au pays de Brocéliande ... Je l’ai retrouvée un jour dans une ancienne boîte à souvenir , oubliée au fond d’un placard . Nous sommes debout , comme deux cavaliers d’un empire éphémère , à côté de nos bécanes . Ma cavalière sourit à l’objectif . Moi, je la regarde , elle seule . Nos montures grincent , nos risettes sont franches , malgré le crépuscule aveuglant de Brocéliande , en arrière-plan , qui filtre à travers les feuillages , comme une bénédiction muette .

Quand il m'arrivait , naguère , de retrouver le silence ruiné du manoir , je sentais un pincement de cœur pour ce qu'elle était . Cette cicatrice m'avait d'abord fait mal comme une prière qu’on croyait perdue , comme une source sous les pierres , longtemps recouverte , mais jamais tarie . Je repartais sans me retourner . Le sentier me ramenait vers le monde ,

Mais , aujourd'hui , un autre regard me possède . Ce matin , j’ai retrouvé un fragment de son âme , de celle qui jouait , aimait , s’émerveillait ... Cela me suffit pour continuer ! J’ai senti à nouveau cette paix que l’on ne trouve qu’en se souvenant d’avoir été pur .

Ainsi commence ce chemin de clairières , lorsque chaque pas est une réminiscence , et chaque halte une invocation . La forêt , en sa lente sagesse , n’oublie rien .

 

 

 

  FIN                                   

 

 

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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Breizh-Terminal - 7 - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six .

23 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Alignement six planètes ( 2025 )

Alignement six planètes ( 2025 )

Breizh-Terminal

 

 

 

 

Épilogue

 

 

 

 

 

VII - L'Archonte au Bal des Six

 

 

 

 

" La Sphère est plus lourde que le globe de la Terre ...
  Mais l'Enfant joue avec elle parce qu'il est fait de la même matière
:
  de Lumière ! "
Gitta Mallasz - " Dialogues avec l' Ange " , 2è entretien . *

 

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

23 - Un jour, les vents d’ouest cesseront de mentir . Les brumes se lèveront des rivières noires , les pierres levées se souviendront d'elles , comme six échos d’une Bretagne suspendue entre les mondes , six miroirs tendus à l’humanité fatiguée , perdue dans les reflets d’un progrès sans âme , où un navigateur hors-délai , revenu d’un tour de mer que nul ne vit finir , découvrit une sphère terrestre devenue décor , où des enfants faisaient chanter les murs d'une chorale devenant piège à rêve , tandis que , tout autour , le coeur de ville , s’effaçant dans l'ombre des sourires figés , battait à l’unisson d’une machine à pain sans goût , dans la lueur d'un phare qu'un jeune rameur tentait vainement de lire , comme on déchiffre les tremblements d’une étoile mourante !

" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme " , disait le poète !

La dernière princesse était partie sans se retourner , guidée par une opale , une vibration , le souvenir d’un port d’attache balayé par les vents .

Maintenant , dormait sa légende . Mais le sol , un jour , vibrera sous les pas de ceux qui l'écoutent . Car demain , la " Porte " s’ouvrira encore . Et la Bretagne , au-delà d'une frontière entre invisible et visible , ne sera plus un pays comme un autre . Elle sera un passage !

Alors , l’archiviste du Gouffre comprendra peut-être qu'on ne tue pas un peuple avec des armes , qu'on l'efface en lui faisant simplement croire qu'il n'a jamais existé !

Ce qu’il verra , pourtant , ne pourra être dit : lumière liquide , musique vivante , être translucide dont les regards semblent percer l'âme , Ange qui s’avance et , par un cristal pulsant doucement , vous parle sans ouvrir la bouche , d'un son pur venu du cosmos :

 

" Tu es celui qui reliera les mondes , tu es l'Archonte du futur ! "

 

 

Mais aux confins de cette étrange offertoire , six petites boules bleues lui apparurent soudain , faisant cercle autour d'un astre rouge : alors , le navire s'arrêta , comme parvenu au bout du chemin , puis  brusquement , fut aspiré dans un long tunnel où , dans la tête du voyageur , défilèrent à une cadence inimaginable les images les plus noires de sa vie ! ( IX )

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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VII - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

IXAUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) - 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre , 23 - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

 

* "Dialogues Avec L'Ange " ( 1943 / 1944 ) de Gitta Mallasz ( 1907 - 1992 ) , mystique austro-hongroise .

 

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Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .

22 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern

Crozon (  Pen-Hir , carnetdeprintemps-29 )

Crozon ( Pen-Hir , carnetdeprintemps-29 )

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

VI - L'Archiviste du Gouffre

 

 

 

 

" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ...  "

Xavier Grall - Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )

 

 
 

 

 

 

 

 

 

21 - La Crypte :

       " La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ... 

Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !

Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes ! 

       N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )

Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .

Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides !  le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .

Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .

L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .

Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .

C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !

Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !


22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .

Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .

La technologie avançait , mais l'âme reculait .

Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .

Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !

Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .

Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .

 

C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .

La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !

Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .

Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .

Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .

La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !

 

 

 

FIN

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VI - L'Archiviste du Gouffre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .

      - Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .

 


 

 

 

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Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .

21 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Mémoires de la Lune Rousse

 

 

 

 

"Ma belle étoile , je t'en prie !

 Ô , ne laisse pas ta belle lumière

 Se troubler par la brume

Qui est en moi ... " 
 
Friedrich Rückert *

 

 

 

 

 

 

17 - Lune Rousse : Écrivaine nantaise , mais aussi guide touristique passionnée de mystères celtes , mademoiselle Arzhur , une belle fille rousse à moitié irlandaise , avait grandi dans une petite maison des bords de l'Erdre avec vue lointaine sur la Tour Bretagne , rêvant à un monde disparu derrière les pierres suintantes de l’ancien château des ducs . Depuis quelques années , Mila , malgré tout conseillère culturelle , animait des visites nocturnes , mêlant la légende d’Ys et les signaux lumineux du Mont-Saint-Michel aux théories jugées les plus controversées que la presse d'extrême droite avançait sur le " Grand Remplacement Culturel " . A cause de ça , peut-être , ses livres peinaient à trouver leur public . Trop sombres , trop étranges , lui disait-on d'un air hypocrite sans lui avouer clairement qu'elle dérangeait . Mais elle continuait quand même à écrire , car quelque chose , elle le sentait chaque minute en elle un peu plus , approchait inéluctablement .

C’est alors qu’un jour , sans mot d’accompagnement ni aucun nom d’expéditeur , un manuscrit relié de cuir rouge , avec juste un titre dessus , gravé à la main : " Mémoires de la Lune Rousse " , arriva dans sa boîte aux lettres . Dès les premières pages , la jeune fille sentit sa peau frissonner . Ce n’était pas un simple roman . Les descriptions , d’une précision sidérante , évoquaient la découverte par l'héroïne du récit , d'un monde ressemblant à un décor de théâtre , lentement remplacé par des entités qui réécrivaient la mémoire collective pièce par pièce , visage par visage !

Mais le plus dérangeant, c’est que certains rêves qu'elle avait notés dans ses carnets intimes , jamais publiés , paraissaient mot pour mot dans le manuscrit !

 

" Tu tes toujours demandée ce qu’il y avait sous les caves du château . Tu las vu en songe , trois fois . Les portes scellées par la pierre . Lencre noire des poètes effacée sous la chaux . Cherche Meschinot ... "

 

Cette phrase la hantait ! Jean Meschinot , poète breton du XVe siècle , en était-il la clé , lui qui était connu pour les satires mordantes de ses ballades patriotiques ? Dans ses poèmes , revenait cet étrange vers comme une forme de malédiction :

" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme , avant de dire merci " ! Guidée par ce fil ancien , Mila retourna au château , de nuit , munie du précieux cahier et d'autres textes de l'artiste et , grâce à une analyse cryptographique des rimes , découvrit une carte , dissimulée dans une acrostiche du recueil titré " Les Lunettes des Princes " , lui indiquant une entrée oubliée dans un des puits dissimulés sous les douves . ( V )

Là , dans les souterrains , scellé dans une capsule de verre , elle trouva un second manuscrit , daté de 1943 , parlant du projet " Terminal " , qui avait été initié pendant l'Occupation , lorsque les savants " nazis " , promoteurs d'une Europe totalement germanisée , travaillaient à une expérimentation psychique visant à modifier l’identité d’un peuple par des ondes , des images et des rituels réécrits .

L’histoire qu'elle avait entre les mains n’était donc pas une fiction , mais la mémoire interdite , transmise en silence par des " Veilleurs " , ceux qu’on appelait les " Rousses " , comme ceux de sa famille qui avaient échappé au signal que les " Remaniés " ne pouvaient plus effacer de leur âme . Elle comprit alors pourquoi on venait la chercher .

La guerre , même perdue par l'ennemi , avait laissé des traces de ses diaboliques inventions ! Déjà , dans les archives , le visage de sa grand-mère Viviane , figure éminente de la résistance dont elle était le sosie , avait été changé . Quant à son propre site internet , il avait été bloqué sans raison . Ses amis la trouvaient " bizarre ", murmuraient-ils , " plus tout à fait elle-même " . Le profanant héritage de l'infâme avait donc était poursuivi avec la complicité de ceux qu'elle servait !

Mais il lui restait la totalité d'une nuit pour transmettre à son tour . Elle ouvrit une dernière page du grimoire vermeil qu'elle n’avait jamais osé , jusqu'ici , parcourir . Elle y lit : " Mila , tu es la dernière mémoire . Si tu écris ce que tu as vu , d’autres se souviendront . La Lune Rousse veille . Mais à l’aube , ils viendront pour toi ! "

 

18 - Le Flambeau d'Anne : Chaque semaine , elle emmenait des troupeaux de touristes dans les couloirs du palais ducal , casquettes vissées sur le crâne , appareils photo autour du cou , certains ne " bêlant " que pour prendre un " selfie " avec l’armure du couloir d’honneur ou acheter une boîte de " berlingots nantais " . Quand elle leur racontait qu’ici même , la duchesse Anne avait signé un traité pour préserver l'autonomie de son Duché , et que ce lieu avait été le dernier bastion de la souveraineté bretonne , ils la dévisageait comme des bêtes égarées , l'oeil vide , soit acquiesçant mollement , soit gloussant comme des dindons . Mais personne , vraiment , ne l'écoutait .

Ce qu'ils voulaient surtout savoir , c'était si si la boutique vendait des magnets " avec des drakkars ".

Parfois , elle se disait qu’elle était la dernière à encore y croire . Que les pierres du château retenaient plus de larmes que de gloire . Que bientôt , même les murs l'oublieraient .

Puis , cela arriva très tard , par un soir de " lune rousse " , quand tout allait basculer !

La conseillère venait de terminer une visite privée , s’attardant dans la salle des ducs de Bretagne , celle aux grandes tapisseries . La pluie fine claquait sur les pavés du grand logis .

Tout à coup , lorsqu'elle ferma les lumières , près de la grande cheminée , une brume blanche flotta au-dessus du sol .

D’abord , elle pensa à une buée , une illusion . Mais non .

Portant une robe de velours sombre , une silhouette se détacha des broderies d’hermine avec la coiffe altière d'une duchesse de jadis !

Elle sentit son coeur se serrer .

La voix lui avait paru si douce , mais d’une autorité saisissante .

- Vous avez les yeux grand ouverts .

Ce que d'autres laissèrent éteint trop longtemps , vous le voyez clairement . Vous entendez les pierres pleurer . Vous savez que ce peuple , notre peuple , est en train d’oublier son nom , qu' il est temps pour vous de reprendre le flambeau !

Elle tomba à genoux .

- Qui êtes-vous ?

Le spectre s'avança devant elle , translucide mais majestueux , la main tendue , auréolée d’un faible halo doré .

- Je suis celle qu’ils ont réduite à une figure de manuels scolaires . Cette épouse , deux fois mariée au Royaume de France . Mais j’étais bien plus . J’étais la voix d’un pays . J’étais la mémoire de la mer , de la lande , des étoiles qu’on savait lire en breton . Et toi , Mila , tu es la dernière à pouvoir rallumer la flamme ! ( VI )

Celle-ci murmura :

- Mais pourquoi moi ?

- Parce que tu sais déchiffrer mes rêves . Parce que tu as reçu le livre de mon ami le barde . Parce que tu portes en toi la mémoire oubliée d'une reine éternelle . Et parce que bientôt , ils viendront te remanier , comme les autres . Mais il est encore temps !

Le fantôme disparut . Mais la tapisserie murale avait changé . Un détail s’y était ajouté , là , à la bordure , une petite hermine blanche dans une alcôve . Elle jura qu’elle n’était pas là hier . Elle l’avait déjà reconnue . Dans un rêve . Dans une strophe de Meschinot !

Ce soir-là , elle remarqua , quand elle rentra chez elle , que l'ouvrage , sur son bureau , s’était rouvert seul , et qu'un nouveau passage était apparu :

" Quand la duchesse viendra à toi , ne doute pas . Les " Veilleurs " , près d'elle , sont toujours là . Cherche la salle des pierres inversées . Le code est inscrit sous la queue de l'hermine . Tu n’as plus qu’à rallumer la langue perdue " .

 

19 - La Salle des Pierres Inversées : Elle revint au château avant l’ouverture , le lendemain , prétextant un relevé de parcours pour la prochaine visite costumée . Le régisseur lui lança un regard distrait :

- Encore en train de chercher des fantômes , Mila ? »

- Non . Pas cette fois , réussit-elle à lui répondre en feignant de sourire , cependant que ses doigts tremblaient sur la clé du petit trousseau qu’elle avait découverte , la clé numéro 7 , celle qu’elle n’avait jamais utilisée . C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un membre de la " Résistance " , Mr K , vint lui confirmer une mission dont elle avait plus ou moins déjà accepté l'idée , mais dont la teneur dépassait tout ce qu'elle avait pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer , dans une ancienne cache , un mystérieux coffret confié à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même si elle en ignorait la nature exacte ainsi que le contenu , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais trop contrôlable .

Elle descendit aux archives , passa par la salle des maquettes , puis bifurqua vers un couloir que presque personne ne visitait , sorte de cul-de-sac bouché par une grille rouillée , ayant déjà repéré l’endroit , d'ailleurs , quand elle y avait analysé les poèmes de Meschinot la nuit précédente . Un vers disait :

" Sous la dent de l'hermine et la queue étoilée ,

Inverse les pierres , la langue reparaîtra ... "

Elle leva les yeux .

Le petit animal de la veille , celui de la tapisserie , était encore là , dans une alcôve identique à la première , sculpté sur une pierre en surplomb , juste au-dessus de la grille . Sa queue était tournée vers le bas , tournoyant en spirale . Alors , prenant la première clé , elle la glissa dans la serrure . Un clic sourd , puis la grille pivota lentement , découvrant un escalier ancien , taillé à même la roche . L’air y était humide , plus froid que dans le reste du château .

Elle descendit .

La torche de son téléphone révélait des murs tout couverts de pierres taillées à l’envers , certaines sculptées, mais d’autres , dont les lettres , comme retournées contre leur sens , avaient été effacées par le temps .

- La salle des pierres inversées ... , chuchota-t-elle comme si le lieu l'écoutait .

Derrière la niche , une cassette moyenâgeuse portant l’inscription suivante : " Erminig an Dremm Kuzh " ( L'Hermine au visage voilé )

( VII )

Elle s’agenouilla , passant ses doigts sur chacune des lettres sculptées en relief qui le flanquaient , puis cherchant aussi le code sous la queue du mustélidé , elle y remarqua une fine cavité , tentant de glisser un morceau de papier mince , un feuillet bizarrement conservé qu'elle venait de découvrir en ouvrant le petit coffre de métal avec la seconde clé . Rien ne se passa au début .

Mais alors , paraissant venue de la pierre même , une voix résonna .

- Tu veux faire parler la langue qu’on a voulue faire taire. Mais sa musique n’est pas pour les oreilles des vaincus . Toi , es-tu prête à désapprendre tout ce qu’on t’a appris ?

Mila recule d’un pas .

- Qui parle ? Silence . Puis le coffret vibra faiblement .

Depuis les jointures de fer , une lueur bleue s’éleva . Les lettres retournées , lentement , se mirent à briller sur les murs , formant une strophe complète , visible seulement sous cette lumière :

" Breizh , banniel hep oad , dindan glao ha tan , gant da c'halloud dizehan , sav da vouezh e traoñ an amzer . "

Dans un souffle invisible , une voix de femme , comme surgie du puits sans fond de l'éternité , suggéra la traduction :

" Bretagne , bannière sans âge , sous la pluie et le feu , par ton pouvoir incessant , lève ta voix dans les bas-fonds du temps . "

Mila fondit en larmes.

C’était un code , une langue cachée dans la langue , une clé mnémotechnique ...

Elle comprenait , maintenant , que ces poésies ressemblaient à des pièges , car ils contenaient un alphabet inversé , une syntaxe cryptée , une vibration destinée à réveiller la conscience d’un peuple endormi .

Elle ressortit son carnet , recopiant la strophe sur le papier du coffret . Puis elle murmura :

- Vous vouliez effacer un peuple par le silence . Mais sa mémoire chante encore ... "

Soudain , dans l'escalier , se fit entendre un craquement qui la figea .

- Il y a quelqu’un ? Pas de réponse . Elle éteignit son téléphone , retint son souffle en percevant des pas lourds et rythmés , puis , tandis qu'elle se plaquait contre le mur , elle aperçut une silhouette qui descendait lentement , portant un masque à demi transparent . C'était un vigile d'un genre inconnu .

Il leva les yeux , fixant Mila . Sa voix était mécanique , sans accent :

- Vous n’auriez pas dû ouvrir cette salle , madame . L’accès à la langue originelle est interdit .

Elle recula .

- Je suis née ici , vous savez . Vous ne pouvez pas minterdire ma mémoire .

- Nous en avons effacé bien plus que ça . Vous ne serez pas la dernière !

Elle pressa son carnet contre elle .

Puis , de sa poche , elle sortit le collier de la Lune Rousse , un talisman qu’une vieille conteuse de Batz-sur-Mer lui avait donné en disant :

- Quand tu verras l’envers du monde , serre-le fort pour qu'il te montre la sortie .

Elle le serra . Une lueur rougeoyante entoura la salle . Poussant un cri terrible , le robot-flic disparut , comme dissous dans l'air ! Agenouillée au milieu de la pièce , Mila sut ce qu'elle devrait faire . Même s'ils venaient la chercher , même si tout le monde croyait qu'elle n'était qu'un vestige ridicule du passé , elle devrait tout leur dire , leur faire comprendre qu'elle n'était pas folle ...

 

20 - La Vague : A l'aube , elle remonta du souterrain . Le ciel avait cette couleur plombée des matins sans espoir , quand la ville semble flotter dans une brume anesthésiante . Les pavés du château étaient humides , les portes fermées . Dans la pénombre du demi-jour , elle marchait lentement , le cœur battant , comme si elle revenait d’un autre monde , et peut-être était-ce le cas ? Dans sa poche , elle sentait son carnet , dans sa tête , des voix anciennes ... Mais déjà , le poids du silence revenait comme une marée grise , montant comme une sève mortelle par les artères de Nantes . Les visages croisés dans la rue semblaient vides , comme s’ils avaient oublié jusqu’à leur propre nom . Dans la rue Crébillon , les vitrines clignotaient de couleurs criardes . Des haut-parleurs diffusaient une musique uniforme , sans âme . Le monde était redevenu lisse , nettoyé !

Et Mila comprit . Ce n’était pas un cauchemar passager , c’était la fin d'un monde . Non pas dans l’explosion , mais dans l'effacement progressif de tout ce qui faisait son identité , le langage , les lieux , les chants , les noms . Tout était en train de fondre dans une lumière blanche , clinique , neutre , artificielle . Et derrière cette lumière , la houle approchait . Pas une vague d’eau . Un déferlement de silence ! Elle le vit dans une sorte de vision , cet immense raz-de-marée fait de béton , de panneaux publicitaires , de fichiers audio compressés , de documents administratifs rédigés en plusieurs langues sauf la sienne , de tablettes froides , de règlements uniformisés , de mémoires formatées ! Rien ne résisterait à ce flux de confort totalitaire , rien n'en dépasserait , plus rien ne chanterait , ne danserait en dehors du rythme programmé ! Et cette déferlante allait tout recouvrir , même elle qui chancelait , s’effondrant sur un banc , devant le miroir d’eau . Des enfants jouaient plus loin , leurs rires mécaniques résonnaient comme des enregistrements . Dans la brume , elle vit une dernière fois la silhouette d’Anne . Baissant les yeux vers elle depuis les remparts , la duchesse la regardait , mais cette fois , ne lui parlait plus . Déjà figée dans le musée d'un monde disparu , elle passait de l’autre côté du miroir . Mila voulut l'appeler , crier , mais aucun son ne sortit de sa bouche . La vague approchait . Cette fois , il n'y aurait plus de poème , plus de clé , plus de langue pour en échapper !

" On n’efface pas un peuple avec des armes . On l’efface en lui faisant croire qu’il n’a jamais existé ! " , disait le fragment retrouvé dans la cassette du " Manuscrit de la Lune Rousse "

Alors qu’elle croyait sa voix perdue , qu’aucun mot ne pourrait plus franchir ses lèvres , le vent se leva soudain , portant une odeur d'ajoncs , de varech et de cendres froides . Dans le lointain de la brume qui masquait les tours du château ,une voix d'enfant chanta doucement .

C'était une simple comptine en breton , presqu'inaudible , mais vivante !

 

Elle sourit faiblement , serrant le feuillet contre son cœur .

Tant qu’il reste une voix , se dit-elle , une seule , quelque part , la mémoire n’est pas morte . La liberté sera confisquée le jour où des loups , des chiens de guerre voudront effacer par tous les moyens la mémoire d'un peuple , jadis indépendant , pour en faire un troupeau de moutons ! Mais la vérité , toujours , finira par triompher !

 

 

 

 

FIN

 

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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - - Mémoires de la Lune Rousse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

VJean Meschinot ( 1420 - 1491 ) , poète breton de la cour des ducs de Bretagne .

" Les Lunettes des Princes " ( Posth. 1493 )

 

VI - Anne de Bretagne , ( 14771514 ) fille du duc de Bretagne François II , devint duchesse de Bretagne à la mort de son père , puis reine de France une première fois ( 1491 ) , après son mariage avec le roi de France Charles VIII , puis une deuxième fois ( 1499 ) , après un second mariage avec le roi Louis XII .

 

VII Symbole de pureté , l’hermine est au duc de Bretagne ce qu’est le lys au roi de France .

Une vieille légende raconte que la duchesse Anne de Bretagne , lors d’une chasse , vit une hermine , traquée par les chiens , qui préféra mourir plutôt que de se salir en traversant une mare boueuse . Fascinée , la duchesse lui laissa la vie sauve et fit de l’hermine son emblème . Cela donna naissance à la devise de la Bretagne : " Plutôt la mort que la souillure "( Kentoc'h mervel eget bezan saotret )  

 

 

* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )

" Mein schöner Stern , ich bitte dich !

 O lasse du dein heitres Licht

 Nicht trüben durch den Dampf

​​​​​​​ In mir... "

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Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .

18 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h

 

 

 

 

" Ils nous ont dit que le cap sera pointe morte

  Que les hommes d'ici un jour s'en iront ... " 

Glenmor - " Apocalypse " *

 

 

 

 

13 - Les pelles mordaient l’eau noire avec un bruit feutré , régulier , comme un cœur battant au ralenti . La coque longue du huit filait sur l’Aber Wrac’h , entre chien et loup , dans une brume légère d’automne . Ils n’étaient que sept ce soir-là , un des rameurs de l'équipe ayant déclaré forfait . Mais ça n’avait pas empêché le coach , debout à la poupe , de les lancer sur l’eau pour une sortie à rythme lent .

Parmi eux, Eliaz , quinze ans , léger , souvent en retard aux entraînements , toujours dans la lune , songeur . Il avait cette habitude agaçante de fixer le large quand il devait se concentrer sur le tempo . Mais ce soir-là , tandis qu’ils approchaient de l’estuaire , le phare de l'Île Vierge balaya la brume d’une longue lueur blanche . Sanglé sur son siège au poste n°3 , l'adolescent rêvassait comme d'habitude avec la sensation étrange , depuis des semaines , qu'un malaise diffus le poursuivait , comme si quelque chose , à la lisière du monde , essayait de le rejoindre . Et c’est là que tout bascula , lorsque , levant brièvement la tête , il vit le feu du sémaphore , à travers le brouillard , fendre l'espace en même temps qu'un dernier éclat de lumière venue de l’horizon , frappant ses yeux d'une intensité aveuglante ! Un instant de trop dans la nuit lointaine , un éclair fulgurant dans le regard , puis , tranchante , dans le haut du dos , juste sous l’omoplate gauche , une douleur si vive , comme une ancienne plaie se rouvrant tout à coup , qu'il lâcha presque sa rame !

- Ça va ? , lança le barreur .

Il hocha la tête , pâle , muet . Personne ne perçut les frissons qui le parcouraient . Sauf Sterenn , peut-être , sa copine , qui , lui prenant la main , commençait à ressentir déjà ce qui s'était sournoisement éveillé en lui . L’Aber Wrac’h était calme , pourtant , ce soir-là . Trop calme .

Le ciel n’offrait qu’une lumière sourde , et les membres du club avançaient en cadence , comme si , obéissant au sifflement du coach tranchant parfois le silence crépusculaire , leurs corps ployaient à l’unisson , dans la barque fine , sur les lames de carbone entaillant l’eau avec régularité , glissant non pas sur elle , mais sur un rêve oublié ...

 

14 - De retour chez lui , le jeune breton , soucieux de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ses parents , grimpa vite à l’étage , trempé , fiévreux , les doigts engourdis . Dans la salle de bain , soulevant la capuche de son " hoodie " et se débarrassant même de son t-shirt , il scruta la zone douloureuse dans le miroir . Et là , touchant un minuscule appendice en haut du bras , caché par la courbure de l'épaule , qui jusqu'à présent ne lui avait donné aucun signe préoccupant , repéra une petite bosse grise , une boursouflure métallique , à peine plus grosse qu’un grain de riz , sous la peau . Quand il en approcha ses doigts , celle-ci vibra faiblement , tandis qu'un picotement d'électricité se propageait le long de son bras .

Puis une voix douce , presque inaudible , résonna dans sa tête , se mettant à chuchoter en lui , étrange et familière : " Émissaire désigné . Phase une activée . Connexion au réseau Terra II . Objectif : Restauration de la Balise . "

Il recula soudain , terrifié par l'angoisse ! N’ayant jusqu'ici jamais rien senti de ce qu'il prenait maintenant pour une puce , un implant , c’était comme si , soudain , la lumière du phare avait à la fois déclenché quelque chose d'intime en lui , mais aussi une épouvantable réaction cosmologique en chaîne ! Pendant son sommeil , des images de cauchemar le hantèrent . Des structures étranges tournant dans l’espace , un signal en spirale , des phrases dans une langue inconnue , et toujours cette sensation qu’il devrait retourner là-bas , bientôt , sur l’Île Vierge . Que lui était-il arrivé pour voir sans cesse grossir au centre d'une tentaculaire toile d'araignée , ce petit point de métal bleu et blanc liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ? L'Oeil du Seigneur , se demanda-t-il , pensant au mystérieux phare ? En tout cas , ce qu’il devait découvrir à l’intérieur dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer !

Depuis longtemps , celui-ci , qui avait été automatisé , était interdit d’accès sans autorisation . Mais une rumeur locale parlait d’un ancien passage , utilisé autrefois par les gardiens quand la mer était mauvaise . Il fit des recherches . Par un soir de grande marée , il profita de l’estran pour s’approcher à pied , seul avec sa lampe . La douleur dans son dos était devenue si pulsante , presque une boussole , qu'elle devait nécessairement l’amener vers la base de l'édifice , là où le granit rencontrait l’algue noire . Et là , sous un pan de roche à demi effondrée , il découvrit une étroite ouverture , espèce de trou noir dissimulé derrière un massif d'ajoncs . Plein de courage , il s’y glissa , longeant avec sa lampe de poche un tunnel qui le fit descendre , grâce à des dalles de pierre usées par le temps , grossièrement cimentées dans la rocaille et mangées par la mousse , dans une sorte de caverne affleurant la mer où il vit un signe mystérieux creusé dans la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle marine . Alors , marchant avec précaution sur le sol glissant , l'avironnier , débouchant en ce sanctuaire , vit soudain  , dans une niche devant lui , la lumière d'un crucifix de corail rose éclairer la plus centrale , genre de cavité cristalline scintillant comme une coquille de nacre et surmontée , tout autour , d'un message en langue bretonne : "  D'ar re am glevo c'hoazh . An tour-tan ' zo muioc'h 'get un hencher 'vit ar vartoloded . Ur galv-diwall' vit an denelezh eo . Ar bed 'goll an Norzh .  Tost eo an amzer dremenet . " ( III )

Ainsi , ce n’était pas seulement un puissant moyen d'éclairage , c’était un ancien relais , peut-être une balise extra terrestre déguisée , reliée elle-même à un réseau bien plus vaste , le réseau Terra II , maillage secret enfoui sous les mers du globe . Le faisceau lumineux , capté par son organisme sensible , avait activé la puce implantée sans qu'il ne s'en rende compte , sans doute lors d’un de ces malaises bizarres qu’il avait eu , petit à petit , depuis l’enfance .

Dans le cœur du phare , une machine vibrante , faite d’un métal translucide , s’alluma à son approche . Sa présence complétait un circuit . Comme une présence à la fois lointaine et proche , il sentit un autre contact , cette fois plus doux ​​​​​​.

" Le Terminal s’effondre . Tu dois réveiller les autres " !

Puis il vit une silhouette qui se tenait dans un coin de la pièce , vêtue d’une longue cape bleue irisée , le visage masqué par une couronne luminescente . Mais elle ne parlait pas . Son chant entrait directement , de façon télépathique , dans l'esprit d'Eliaz .

- Je suis Aelia , messagère de ta planète sœur , sur l'île de Ledao . Nous avons veillé depuis lautre rive du miroir . Votre monde tangue , nos repères seffondrent . Nous avons lancé le Signal . Toi seul l’as reçu .

Le jeune homme recula . Son cœur battait à tout rompre . Il remarqua , ensuite , à sa grande surprise , qu'elle lui ressemblait comme son propre reflet se regardant parler au travers de ce double à l'allure féminine .

- Pourquoi moi ? , balbutia-t-il .

- Parce que tu doutes , parce que tu cherches . De plus , tu portes la " Clé " , transmise depuis les temps où les deux mondes nétaient quun , comme nous deux .

Dehors , les vagues commençaient à se soulever . Le vent portait une rumeur : les océans allaient se lever , les grandes cités de verre s'effondrer . Les étoiles vacilleraient , l’humanité , privée de boussole , dériverait bien vite au bord du gouffre !

- Tu dois réveiller les autres ! Vous êtes quelques-uns qui avaient été marqués . Le Réseau Terra II nest pas éteint . Rallumez les balises ! Car sinon le monde tombera !

Qui étaient ces gens dont elle parlait ? D’autres humains choisis ? Des amis , des ennemis ? Comment les reconnaître ? Il n’en savait rien !

 

15 - Depuis ce jour-là , il n’avait plus été tout à fait le même . Il ramait encore avec ses camarades , plaisantant , leur souriant même quelquefois . Mais chaque nuit , dans sa chambre , la puce émettait de faibles signaux . Quelque part , quelque chose attendait , c'était sûr ! Pressentant que d'autres lieux comme le phare existaient , cachés , presqu'oubliés , reliés dans l'ombre , il savait maintenant que le monde dans lequel il vivait n'était plus le vrai , mais une interface fragile , maintenue artificiellement ! Le club de kayak de Sterenn était son camouflage . Il ramait sur l’eau chaque soir , les yeux tournés vers l’horizon , cherchant d'autres récepteurs , ceux qui avaient , comme lui , perçu le Signal . Il écoutait les échos du phare , les messages d’Aelia . Il n’était plus un adolescent comme les autres .

Sterenn , sa petite amie , rameuse elle aussi , l’observait dériver vers ce monde étrange sans rien comprendre , mais avec un amour assez profond pour le suivre malgré le doute . Elle était la seule à voir que quelque chose clochait chez son copain . Depuis cette sortie brumeuse où , à cause d'une douleur dans l'omoplate , il avait lâché sa rame , il n'était plus vraiment lui-même . Plus concentré , paradoxalement , mais ailleurs . Comme si une force invisible le tirait vers une rive que personne d’autre ne pouvait voir . Elle , ne croyait pas à ses histoires d’implants , de balises , de planètes sœurs . Par contre , elle aimait ces moments passés ensemble à pagayer dans le crachin , leurs silences partagés au bord de l’eau , ses regards perdus dans le ciel ...

- Tu vas où ? , lui demanda-t-elle un soir , alors qu’il enfilait une lampe frontale .

- Sur l'île .

- Encore ? Je vais finir par croire que tu vis dedans !

Il haussa les épaules.

- Je dois comprendre ... Il se passe des trucs là-bas . Jai vu quelque chose ...

Elle le fixa . Elle aurait pu lui dire qu’il devenait fou . Mais elle se mordit la lèvre .

- Je viens avec toi !

- C’est dangereux , tu sais .

- Justement ! Si tu tombes dans une crevasse , alors je plonge avec toi ! Même si c’est pour couler !

Cette nuit-là , ils avancèrent à pied sur les rochers découverts par la marée basse . Jamais elle n’avait eu aussi peur !

Elle ne croyait pas vraiment à ce qu'il lui racontait , mais elle n'aurait jamais voulu l'abandonner , malgré ce qu'elle prenait pour des sornettes . Et puis , la manière dont il tâtait la roche pour faire s’ouvrir le passage , la conforta dans son scepticisme . À l’intérieur , quand la pièce secrète se dévoila , elle vit la sphère lumineuse , mais pas la silhouette du fantôme flottant dans la pénombre .

Elle sentit pourtant qu'il ne délirait pas . Dans les soirées qui suivirent , la brave léonarde ne lui posant plus la sempiternelle question délicate : " Pourquoi donc n'as-tu pas été voir pour ton dos le docteur Louzaoueg ? " , pour se faire pardonner , lui murmurait en lui bécotant l'oreille :

- Si tu pars vers Tir-Na-Nog , un jour , tu me promets de ne pas m’oublier ? ( IV )

Lui , de son côté , répondait par une étreinte en lui serrant fort la main , car il savait que la seule chose qui le reliait encore à cette triste vie quotidienne , c'était l'amour sincère que , malgré son ignorance , elle avait pour lui !

 

16 - Depuis ce soir-là , elle continua de ramer à ses côtés , l'observant , parfois , quand il fixait l'horizon , lorsque ses mains tremblaient après une longue sortie . Elle l’aimait sans savoir pourquoi . Elle avait peur qu’il finisse par se perdre où elle ne pourrait pas le suivre , elle craignait aussi que ce qu’il croyait voir soit vrai . Ou pire encore : que ce soit en elle que cela commence à changer . Sa famille était tellement terre à terre , conventionnelle !

Parfois , quand le phare jetait son éclat sur leurs visages , la jeune fille sentait une vibration dans l’air , presque une musique , imperceptible mais insistante .

Une nuit , seule dans sa chambre , elle cru voir , un instant , la même marque grise sous la peau , à la base du cou . Mais le lendemain , tout avait disparu !

Elle n’en avait jamais parlé à Eliaz . Lui non plus ne disait plus rien , désormais , quand il se levait pour retourner là-bas .

Mais elle en avait l'intuition . Dans son for intérieur , elle savait qu’aimer son ami , désormais , c’était aimer un veilleur entre deux mondes , qu’il ne pourrait jamais revenir totalement en arrière .

L’eau de l’Aber Wrac’h continuait de couler entre eux doucement comme un fluide magique autour des îles . Toujours , le phare clignotait , fidèle , comme un coeur isolé qui refuse de cesser de battre . Pour combien de temps ? , se demandait le rameur . Qui attendrait qu’on se souvienne , le surveillerait encore , sous la mer ou dans les étoiles ? Quand l'homme oublie le ciel , disait-on dans le pays , l'océan , par les reflets bleu-vert de ses vagues d'écume , cherche inlassablement à lui rappeler ce qu'il a été ...

 

 

 

 

 

FIN

 

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Notes :

III - " À ceux qui m'entendront encore . Le phare est plus qu'un guide pour les marins . Il est un cri d'alerte pour l’humanité . Le monde perd le nord . Le temps est presque écoulé . "

IVTír na nÓg  , en gaélique  " Terre de l'éternelle jeunesse ", l'un des plus connus des " Eldoradosde la mythologie celte , connu notamment par le mythe de Oisin et Niamh aux Cheveux d'Or .

 

* " Apocalypse " ( 1979 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , dans son album " La Coupe et la Mémoire " , Arfolk , 1979 - Tous droits réservés .

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Breizh-Terminal - 3 - Le Goût du Pain .

17 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

MAELA ( Sylvie le Parc )

MAELA ( Sylvie le Parc )

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Le Goût du Pain

 

 

 

 

Car nous sommes un seul pain et un seul corps ,

  Nous tous qui avons part à un seul pain

  ( Comme à une seule Coupe d'Amour ) ... "

Saint Paul - 1 Co , 10 , 17 .

 

 

 

 

9 - Sur la place de l'église de Saint-Pol , une petite boulangerie , dont la lumière blafarde vacillait dans la brume des pâles matins du pays " chikolodenn " , tenait encore vaillamment debout malgré les années , face au vent du large . Elle s’appelait " Bara Leon " , jeu de mots quelque peu vieilli , comme la devanture peinte à la main , puisqu'on pouvait aussi venir y boire son coup de gnole .

Maela , avec un savoir-faire transmis par son pauvre père décédé , y pétrissait son pain chaque nuit depuis plus de cinq ans , comme on récite une prière oubliée . ( II )

Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé . La farine que lui livrait le fournisseur de la région , désormais l'unique pour tout le Nord-Finistère , donnait une pâte souple , bien levée , certes , mais le pain , malheureusement , n'avait plus de goût comme si , devenant une chose lisse et plate , le sel et l’eau , la levure et le feu s’étaient brusquement tus !

Pourtant , les clients , d'un choeur unanime , lui disaient avec enthousiasme :

- Parfait , comme d’habitude , excellent , croustillant !

Mais leurs regards paraissaient vide et leurs voix neutres , comme s’ils récitaient une réplique . Cela inquiétait la boulangère .

Son mari , un homme doux et croyant , tenait la caisse avec elle . Mais lui aussi , malgré qu'elle ait souvent constaté qu’il ne finissait jamais sa part de pain , prétendait , malgré tout , que tout allait bien , mâchant lentement , comme pour y chercher un autrefois disparu .

Ce matin-là , elle fixa la farine entre ses mains .

- Elle est belle , ma pâte , mais elle ne sent rien , murmurait-elle à voix basse .

- T'as dit quelque chose , ma chérie ? , demanda Léon , le barman , en entrant dans le fournil .

Rien ... juste que cette farine , elle n'a plus dodeur . Avant , ça sentait le blé . Aujourdhui , on dirait du talc !

Il haussa les épaules .

- Les gens s'en plaignent pas . Même , ils en redemandent ! Peut-être que tu es malade ?

Elle planta ses yeux dans les siens .

- Tu trouves quil a du goût , notre pain ? Dis la vérité .

Il hésita , avala sa salive .

- Il est ... correct .

- Correct ! Voilà , on est devenus des marchands de " correct " .

Cest pas du pain , ça ! Cest une ombre .

En silence entraient les clients , faisant la queue dans le calme d'une file grise , presque irréelle .

- Bonjour , Monsieur Quéméner . Une baguette ?

- Oui , merci . Elle est très bonne , comme toujours .

Mais son ton monocorde était plat . Comme s’il récitait une formule .

- Vous voulez peut-être goûter la nouvelle fougasse au romarin ? , tenta la commerçante .

- Inutile . Tout est parfait !

Puis il sortit .

Mais le plus frappant , c'est que le bar était vide !

 

10 - Un dimanche de mai , au lever du jour , Maela fit quelque chose de fou .

Elle ouvrit l'ancien sac de poudre blanche oubliée dans la remise , une farine de meule brunie , un peu grasse , moulue à l’ancienne , qu’elle gardait pour les jours de fête . Elle pétrit un pain comme avant , sans machine , à la main . Puis , elle y ajouta le sel de Guérande avec l’eau du puits , de même qu'une poignée de graines de lin , le cuisant seul , dans le vieux four à bois , sans bruit .

Lorsque son homme revint de la messe - il y allait encore , bien que l’église ne comptât plus que quelques têtes grises tassées parmi les vieux bancs de chêne - elle lui tendit une miche encore toute chaude .

Il mordit avec joie une bonne bouchée , mais ensuite , l'espace d'une seconde , il s'évanouit !

Le médecin , monsieur Skouarneg , assez peu inquiet , ne comprenait pas . Aucune allergie , aucun trouble . Juste un malaise passager . Le malade se réveilla une heure plus tard , les yeux embués de pleurs .

- Je l'ai senti , Maela , le goût du vrai , le goût d'avant . C'était trop fort !

Le matin même , l'artisane , qui avait soigneusement reconfectionné à l'ancienne sa préparation , voulut en donner un morceau à sa plus fidèle cliente , madame Lozeg , mais , la portant à sa bouche , celle-ci , les yeux écarquillés , le recracha aussitôt , sortant en silence de la boutique en affirmant qu'elle n'y remettrait jamais plus les pieds !

- C’est dangereux , vos idées , madame . Faudrait pas réveiller les vieilles choses ! , rajouta sa voisine , qui suivit le même chemin .

Dans l’église , d'ailleurs , le prêtre s’en était ému à l'identique .

- Mes ouailles ne viennent plus communier , prêcha-t-il .Tous disent que ça ne sert à rien , qu'ils ne sentent ni le vin , ni le pain .

Même l'évangile fait peur ! , soupirait-il . Peut-être que Dieu s'est caché dans le pain d'avant , celui qu'on a remplacé par du carton ?

Peu à peu , la pauvre fournière en déduisit que son travail se transformait en poison pour les habitants de la commune , ou plutôt , que ceux-ci s'étaient trop habitués à la fadeur programmée , à l'absence de goût . Quant à ceux qui pouvaient encore apprécier la divine vérité du levain , la mémoire biblique du froment , c'est qu'ils ne pouvaient plus cheminer avec les autres . Certains , le cœur chaviré , s’effondraient , comme Léon , dont l'épouse avait enfin réalisé que le vrai pain , le vrai goût , devenu subversif , presque sacré , qu'elle avait recréé , sans le vouloir , était aussi le pain du dernier refuge , celui qui réveillerait les consciences , manne céleste que seuls les éveillés pourraient encore supporter !

 

11 - Elle continua chaque nuit , malgré son angoisse , à pétrir deux espèces de pains . L’une , assez fade , qu’elle vendait à la foule silencieuse , et l’autre , cachée sous le comptoir , qu’elle glissait parfois à un inconnu en lui murmurant :

- Si tu veux te souvenir , prends ce pain . Mais sache que tu ne verras plus jamais le monde comme avant .

Un jour, un jeune homme entra , l’air hésitant .

- Cest vrai que vous avez du " spécial " , ici ?

- Qui tenvoie ?

- Mon oncle . Il en a mangé une baguette , lautre soir . Depuis , tonton ne parle plus que de sa jeunesse quil croyait perdue , disant que ce pain lavait ramené à la vie !

Elle lui en tendit une miche . Il la prit comme on reçoit une hostie .

- Mange-le seul . Pas dans la rue . Et surtout , ne dis rien à ceux qui ne veulent pas se souvenir .

Et parfois , quelqu’un revenait . Blême . Tremblant . Transformé .

Un jour , un petit groupe de jeunes pénétra dans la boulangerie , posant leur livre sur le comptoir , un ancien missel relié cuir . Avec une photo . Celle de Maela , prise en cachette , devant son vieux four .

- Vous êtes celle quon n'attendait plus ! pleura le plus âgé . Le pain restera vivant . Mais le monde , lui , est mort !

C'est ainsi que commença la résistance . On communiait en secret dans les caves , dans les sacristies vides , non plus avec des matières industrielles , mais avec du vrai pain vivant , celui qui brûle la langue mais réchauffe le coeur , celui de la petite bretonne qui , telle une hérésie , était devenu un sacrement clandestin . Ceux qui le mangeaient retrouvaient alors leurs émotions d'enfance , leur libre arbitre . Certains vomissaient . D'autres gémissaient . Mais tous comprenaient enfin que le monde autour d’eux n’était qu’un décor . Et peu à peu , dans les recoins oubliés de l'Armor , dans les cryptes , les presbytères et les vieux moulins de campagne , on recommença à rompre le pain . Pas celui qui nourrit le ventre , celui qui réveille l'âme !


12 - Ce fut un soir d’orage que le dernier client se présenta , grand homme maigre , au visage pâle , à la voix douce , comme venue d’ailleurs , n’ayant ni manteau , ni parapluie , et pourtant , ses vêtements n'étaient pas mouillés .

- Vous êtes Maela ? On ma dit que vous confectionniez du pain de qualité ?

Il ne ressemblait à personne d'autre , avec ses yeux trop clairs , trop profonds , qui ne semblaient pas tout à fait normaux . Méfiante , elle hocha la tête .

Etait-elle fatiguée ?

- Je viens de très loin , reprit-il . On était très inquiet , là d’où je viens , car nul ne savait votre réponse concernant le goût .

- Vous êtes dAmérique ? , lui demanda-t-elle en se grattant la tête pour essayer de le comprendre malgré son parfait accent breton .

- Plus loin encore ...

Il sortit une pièce ancienne , en or terni , qu’il posa sur le comptoir . Elle n’en avait jamais vu de semblable . Les symboles gravés dessus n’étaient ni latins , ni celtes .

- C’est pour le pain ?

L'étranger sourit .

- Pour ce que vous portez . Le signe de l'Alliance . Pour ce que nous protégeons .

La femme lui donna une boule encore tiède et fumante .

- Elle ressemble un peu à la Terre , ironisa-t-il .

Puis il la coupa , la portant à ses lèvres , fermant les yeux .

Pendant un instant , comme un reflet dans une flaque d’eau , il sembla disparaître , ou plutôt devenir flou .

Ensuite , il parla tout bas , mais Maela l'entendit proférer d'étranges paroles .

- Cette nourriture ne vient pas d’ici . Ou bien , cest une Porte par où l'on passe encore .

Et il sortit sans bruit , laissant derrière lui une odeur indicible , mêlée de sève et d’ozone .

Le lendemain , le fournil était vide . Le vieux sac de farine avait disparu . La boulangère n’était plus là . On raconte que certains marcheurs , sur les sentiers côtiers , perçoivent encore cette odeur de pain chaud , portée par le vent . Mais il n’y a pas de four , pas de fumée . Juste ce parfum d'une sensation soudaine dans le cœur . Comme si , quelque part , quelqu’un rompait encore le pain des Etoiles !

 

 

 

FIN

 

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Notes :

II - La " chikolodenn " est le nom de la coiffe portée par les femmes de la région de Saint-Pol-de-Léon .

" Bara Leon " signifie pain de Léon , jeu de mots puisque la boutique est aussi un bar tenu par Léon , l"époux de Maela .


 

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Breizh-Terminal - 2 - Chant Scolaire .

16 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 2 - Chant Scolaire .

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

II - Chant Scolaire

 

 

" La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc es-tu ?

  Je suis le jour qui va naître ... "

Romain Rolland - " Jean-Christophe "

La Nouvelle Journée , 1912  )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 - Dans une petite ville côtière bretonne , un instituteur à la retraite assistait à une répétition d’enfants pour une fête scolaire . Aujourd'hui , les chants traditionnels sonnaient parfaitement , jugea-t-il d'abord , peut-être même un peu trop . Mais , peu à peu , sans qu'il sache pourquoi , elles furent chantées dans un autre idiome qu’il ne comprenait plus , dont les harmonies lui paraissaient anormales , comme une prière codée . Il se mit donc à imaginer des choses fort étranges , par exemple que son appareil auditif pouvait lui avoir joué des tours ... Puis , la fougue océane couvrant , ce matin-là , de son souffle , bien au-delà des rochers de Pléneuf où l'école s'adossait , leur léger murmure d'oiseau , notre ancien maître craignit , lui qui avait une débordante imagination de poète , que les élèves soient devenus tout à coup ses enfants , parlant plutôt son langage de mer , et n'étant plus vraiment seuls dans leur corps !

Le ciel breton , d’un gris tendre , se penchait pourtant , croyait-il , avec sollicitude sur cet établissement communal du centre-bourg qui portait encore en lui l’odeur du bois ciré et de l’encre violette , bien que cela fît des années qu’on n’y écrivait plus à la plume . Assis au fond de la salle , observant ses chers petits villageois répéter , Jakez Mérouvel , comme on revient dans une maison qu’on n’habite plus , mais que l'on aime , parce qu'on en a la nostalgie , assistait , chaque année , avec plaisir à de tels préparatifs . C'est qu'il avait enseigné ici trente-cinq ans , vous vous rendez compte , connaissant chaque recoin , chaque défaut du plancher ! Pourtant , ce matin-là , quelque chose clochait . Les membres de la chorale étaient alignés , bien sages , parfaitement droits . Trop droits .

Vingt-deux silhouettes figées , les bras le long du corps , le regard fixe devant eux , lorsque l'un d'entre eux , d'une voix fluette , donna enfin le signal :

 

" Tá locht sa saol seo tagann sin idir mise agus solas na spéire ... " ( 1 )

 

5 - La mélodie s'élevait , pure , cristalline , presque céleste . Mais ce n'était pas du breton . Ce n'était ni du français , ni de l'anglais non plus . Ni aucune langue que Jakez eût jamais entendue . Il fronça les sourcils . Chaque note semblait résonner plus profondément qu’elle ne le devait . Pas dans ses oreilles , non , mais à l’intérieur même de son crâne .

- Trop bizarre , murmura-t-il à mi-voix .

À côté de lui , la directrice , Madame Le Goff , sourit mécaniquement.

- N'est-ce pas que c’est ravissant ? Nous avons , depuis cette année , adopté cet hymne universel . Un projet , paraît-il , européen . Cest moderne , vous ne trouvez pas ?

- Universel , hein ? Depuis quand les enfants chantent-ils sans respirer ?

La directrice ne répondit pas tout de suite . Il avait parlé un peu fort , sentant qu'un frisson parcourait son visage .

- Oh , ils sont si concentrés , fit-elle .

Le retraité se leva lentement , le regard fixé sur les lèvres des gamins , voyant leurs bouches qui s’ouvraient et se refermaient avec une précision d’horloge , quasi mécanique , aucune d'entre elles ne semblant faire fonctionner l'appareil respiratoire . Leurs yeux ne cillant pas , tous , au contraire , s'exprimaient précisément d'une même voix monocorde ! Il se pencha alors vers une petite fille à l’extrémité du groupe, une rousse aux tresses serrées qu’il croyait avoir déjà connue : Léna , en CP .

- Voyons , ma fille ? dit-il doucement , pendant une pause du morceau . Tu peux me dire ce que tu viens de chanter ?

Celle-ci , comme une marionnette qu’on tourne à la main , le regarda avec un léger retard .

- Ce sont ... des mots anciens qu'elle nous a appris cette semaine .

- Qui ?

- La Voix . Celle qui vient la nuit .

Lourdement , l'épaisseur d'un silence terrible tomba dans la salle . Tous les enfants s’étaient tournés vers lui . Tous . En même temps . D'un mouvement semblable .

Le cœur du visiteur se serra . Il recula d’un pas . La directrice posa une main moite sur son épaule .

- Vous savezce sont de jeunes enfants . Vous êtes à la retraite , Il ne faut pas projeter sur eux vos inquiétudes . Vous devriez vous reposer , maintenant .

Mais il ne l’écoutait plus . Montant en intensité , un sifflement léger emplissait ses oreilles . Les gosses reprirent la chanson . Cette fois , la salle vibra légèrement .

Non , pas la salle …

Toute la réalité physique , le paysage , comme un décor autour de lui dans lequel il crut voir une forme , une silhouette verte translucide , brume imperceptible entre les murs , posée sur l'épaule d’un choriste . Il cligna des yeux . Puis il sortit , presque titubant , respirant l’air froid du large .

Dans la rue , tout semblait normal . Trop normal . Un ancien élève , Yann Kergoulay , aujourd’hui boulanger , le salua :

- Eh Maître Mérouvel ! Toujours fidèle aux répétitions ? Les enfants sont bons cette année , hein ?

Il hocha la tête . Lentement .

- Dis-moi , ... Ton fils , il est dans la chorale ?

- Oui , Malo . Pourquoi ?

- Il te parle en dormant ?

L'autre éclata de rire .

- Depuis quil est bébé , oui . Mais depuis quelques nuits , pendant que je travail au fournil , ma femme me dit qu'il parle en chantant ! De lirlandais , du gallois , je sais pas ... Quelque chose de proche et d'exotique ... Il paraît que cest les écrans , les réseaux , tous ces trucs modernes .

- Et toi , tu dis quoi ?

Je dis que c’est pas si grave . Il obéit , il mange , il dort , il pleure pas . Cest ça lessentiel , non ?

 

6 - Jakez , tout en levant vaguement les yeux , juste au-dessus , vers le toit de la mairie et ses multiples antennes relais plantées comme autant de croix inversées , ne lui répondit pas , mais il prit conscience qu'une " chose " anormale pouvait se servir de la naïveté de ses chers petit chérubins .

Justement , la fête de l’école approchait . Deux jours passèrent . L'évènement devait avoir lieu ce samedi , dans le gymnase communal . Toute la ville semblait plongée dans une excitation sourde , comme si chacun sentait , sans se l’avouer , qu’il allait arriver bien plus qu’un simple spectacle de fin d’année . L'ancien maître , lui , n’arrivait plus à dormir . Des sons mystérieux résonnaient toute la nuit dans sa tête . En rangs discrets , le matin , " ses " enfants passaient parfois sous ses fenêtres , comme pour le narguer , fredonnant à mi-voix leur impossible mélodie . Et lui , figé dans son fauteuil , sentait qu’il n’était plus le seul à douter .

Ce fut le hasard qui lui fit croiser Janed Kerbiliou .

Elle sortait de l’épicerie , une besace pleine de légumes , quand il aperçut celle qui avait été jadis une élève de sa classe avant de devenir professeure de musique à Rennes , puis de tout quitter pour travailler dans une ferme bio à l’écart du bourg .

Bien qu’il eût vieilli , elle n'eut aucune peine à le reconnaître .

- Monsieur Mérouvel ?

- Cest bien toi , Janed ?

- Ça alors ... Je me disais ... Je n'avais plus aucune nouvelle !

- Tu me croyais déjà parti , sans doute ? Oh , c'est presque ça , ajouta-t-il au bout d'une minute avec un sourire las . Tu as entendu parler des répétitions ?

La jeune femme fronça les sourcils d'un air soucieux .

- Vous plaisantez ? Jhabite à un kilomètre et je les entends jusque chez moi . Ce n’est pas un simple choeur juvénile , ça ressemble à une " onde " puissante . On dirait que ça passe à travers les murs ! Jai même eu des insomnies .

Le maître l’observa . Elle avait l’air fatiguée , mais pas résignée , comme les autres , gardant ce regard clair qu'il avait toujours aimé , ce petit feu intérieur qu’il n’avait vu chez personne depuis des jours .

- Tu as remarqué quelque chose ?

Elle hocha la tête .

- A la ferme , le soir , mes agneaux sont agités . Mes chiens ne veulent plus s’approcher des enfants du village . Même mon neveu , Théo , qui était , avant , si joyeux . Maintenant , j'ai l'impression qu'il me regarde comme si jétais un meuble !

Elle hésita .

- Lautre nuit , jai rêvé . Une voix me disait : " Reste à l’écart . N’écoute pas . Tu es hors réseau ." Comme si ... comme si c’était une transmission !

- Jakez , abasourdi , répéta : Une transmission ?

- Oui , une sorte de diffusion réalisée à grande échelle . Mais biologique , vibratoire ... Pas électronique . Les airs qu’ils chantent ne sont pas des mélodies ... ce sont des ordres , des structures .

- Mon Dieu ! , s'exclama soudain son compagnon , qui sentit un frisson lui grimper l’échine .

- Alors , tu entends vraiment ce que je crois entendre ?

- Oui ! Et , comme vous , je ne suis pas la seule . Sur l'île aux Moines , j'ai contacté les druides , qui m'ont tous parlé d’un chant qui vient du " Cœur de la Mer " , d’un " Retour des Pierres Noires " , bref , de quelque chose de très dangereux ... qui revient .

- Mais toi , pourquoi tu nes pas atteinte ?

Elle haussa les épaules .

- Je nai pas de téléphone . Pas dinternet . Pas de télé . Juste une radio à lampes , des partitions manuscrites ... je suis " hors réseau " , toute seule à la campagne , avec mes bêtes .

La fermière s’approcha de lui , baissant la voix :

- Vous ne devez pas aller à la fête ! Cest un point de bascule . Tous vont chanter ensemble devant leurs parents . Et ce chant-là ... ce sera plus qu’un chant . Ce sera un deuil !

- Un deuil ?

- Ou un seuil , un passage . Une colonisation de l'intérieur , une contamination générale , une pandémie . Le cerveau des gens se vide en les écoutant ! Ne reste qu'une coque ... inutilisable !

Le vieillard sentit ses jambes faiblir .

- Et que pouvons-nous faire ?

Elle sortit une petite flûte en bois de sa besace .

- Il reste peut-être un contre-chant qui me fut légué par mon grand-père qui le tenait lui-même d'un " sorcier " de la forêt de Brocéliande venu d'Iona une espèce d'antidote , comme une ancienne vibration , cri primal de rupture nannulant pas leur pouvoir , mais pouvant linterrompre .

- Tu veux dire que toi seule peux les empêcher ?

- Moi seule , non . Mais à deux , cest possible . À condition dentrer dans le gymnase avant l'octave du dernier morceau !

L'homme réfléchissait . L’image des enfants tournant la tête à l’unisson le hantait encore .

Il rouvrit les yeux , consterné , puis , fermement , décida :

- Alors , nous devons y aller , vite !

7 - Le samedi arriva . La petite ville semblait figée sous un voile invisible . Il y avait bien , sur tous les poteaux , des " gwenn-ha-du " se balançant fièrement en oriflammes , des festons de guirlandes multicolores de même que des lampions de tissu attachés aux grilles , des stands de gâteaux , de crêpes , des enfants costumés . Mais tout cela paraissait artificiel , comme si la fête n'était qu’un camouflage . Janed et Jakez approchèrent discrètement du gymnase . Elle portait un sac à dos d’où dépassaient un petit accordéon , sa flûte en buis , plus un masque de cuir noir qu’elle avait appelé le " gardien du silence ". Lui n’avait que sa vieille veste râpée contenant un paquet de pastilles pour la gorge ainsi qu'un carnet de notes . La file des parents , déjà , entrait calmement dans la salle . Tous affichaient un beau sourire , oui . Mais leurs visages paraissaient trop lisses . Nul murmure . Aucun éclat de voix . Le silence était plus effrayant que la foule !

- Ils sont déjà atteints , souffla Janed .

- Tous ?

- Pas complètement . Regarde , là-bas , cette femme , la grand-mère . Elle hésite . Elle regarde autour delle . On dirait qu'elle sent que quelque chose ne va pas .

- Madame , excusez-moi . Votre petite-fille est dans la chorale ? S'approchant doucement de la vieille dame , il lui avait touché le bras .

- Bleuenn , oui , elle est en CE2 . Mais , je trouve cela curieux , vous savez . Deux semaines qu'elle ne me reconnaît plus , qu'elle ne rit plus , qu'elle ne joue plus ! Par contre , je crois qu'elle s'est mise à prier de manière continuelle en psalmodiant . Dans une langue que je ne connais pas . De l'Irlandais ?

Janed lui glissa un petit papier dans la main : " Ne chantez pas . Bouchez vos oreilles . Résistez ! "

- Si vous nous faites confiance , ne la regardez pas chanter le dernier morceau . Et surtout , ne lécoutez pas !

La vieille femme hocha la tête , puis , bouche tremblante , entra dans la salle quasi pleine .

Ils la suivirent quand elle se glissa à l’intérieur . L’air y était étouffant . Sur la scène , les enfants , calmement alignés , regardaient une lueur bleue parmi les lumières du haut plafond lorsque , soudain , les spots s'allumèrent , signalant le début du spectacle .

Et alors , le chant commença : " Tá cóta an athar ró-mhór dá mhac ... " ( 2 )
Les mots flottaient dans l’air comme des spores . Leurs harmonies paraissaient sidérales . Certaines voix semblaient venir de derrière la galaxie , ou de beaucoup plus loin , des confins de l'univers . D’autres , plus simplement , de l'intérieur du crâne ...

Un spectateur sentit une pression monter dans sa tête . Il chancela . Janed attrapa sa main .

- Maintenant . Pas encore le grand accord . Mais bientôt .

Sortant sa flûte , elle souffla une note discrète . Presque primitive , une onde douce , terrienne , vibra dans le sol .

Une enfant sur scène cligna des yeux , comme réveillée .

Elle tourna la tête un instant . Elle avait vu celle qui jouait .

- Ça marche ! , murmura Jakez . Tu las désamorcé .

- Non , je lai juste fracturé . Le lien s'est fragilisé . Mais si on ne contre-attaque pas maintenant , leur cantique va refermer la faille .

Le silence tomba d’un coup . Les enfants baissèrent la tête .

La directrice monta sur scène , souriante .

- Mesdames et Messieurs , voici le dernier chant de nos jeunes , le " Cantique Universel " , qui sera bientôt adopté par toutes les écoles de lEurope et du Monde .

Elle claqua des doigts . Les enfants levèrent la tête . Une seule note grave , continue , remplit soudain l'auditorium . Des harmoniques montèrent en spirale , redescendant ensuite comme sur un escalier invisible .

Bleuenn , soudain , se détacha du groupe .

- Maintenant , cela suffit , les enfantillages ! , proclama-t-elle solennellement tandis que sa voix devenue grave , prenant une force inconnue , avait le ton du commandement ! Croyez-vous que ce monde puisse continuer ainsi ?

Elle souffla dans sa main , faisant sortir d'elle un motif très ancien , mélodique , issu d’un mode oublié . Le son vibra dans l’air . Il n’était pas fort , certes , mais il entra en conflit avec l'autre , celui qui voulait exprimer la dissidence . Les deux ondes s’affrontaient . Le bleu pâle des haut-parleurs vira au blanc , puis au gris .

Sur scène , hurlèrent plusieurs enfants . Peut-être n’était-ce pas eux , d'ailleurs , mais quelque chose en eux , qui avait mal , poussait un cri de terreur !

Jakez monta à son tour .

- Ecoutez-les ! Ce ne sont plus eux qui parlent ! Ce sont des récepteurs . Cette musique est une porte !

Le public se leva dans un grand désordre ! Des mères prenaient en pleurant leurs " gros bébés " , comme elles disaient , dans leurs bras . Les yeux de certains petits redevenaient humains , brillant d'étonnement , pleins de larmes . D'autres frissonnaient de peur , s'effondraient pendant qu'un craquement sourd secouait la salle . Une des enceintes tomba au sol . Une lumière verte traversa un instant le plafond .

Puis , ce fut le silence .

Un à un , les enfants cessèrent de chanter .

Sur la scène , une ombre immense , informe , apparut brièvement derrière le rideau . Comme une coulée d’encre verdâtre , elle se rétracta , et disparut .

Janed s’effondra , épuisée . Jakez la rattrapa de justesse .

- Cest fini ? murmura-t-il .

A peine consciente , elle ouvrit les yeux .

- Non , ce nétait quun test fragmentaire .

Elle tendit sa flûte .

- Il y en aura d'autres ...

 

8 - Le lendemain matin , le ciel sur la ville était d’un gris mat , sans aucune goutte de pluie , sans vent . Une sorte de calme pesant s’était abattu sur les rues . Le gymnase restait fermé . Les rubalises de sécurité flottaient mollement .

Pas d'article , aucun communiqué dans les journaux . La directrice avait " chuté dans lescalier " . Les élèves de l'école , selon les rumeurs , étaient " pris de fatigue " et ne viendraient pas en classe avant une semaine . Silence administratif .

Jakez regardant la mer assis sur un banc , son carnet sur les genoux , notait .

" Ce n’était pas un chant d'ici . Ce n’était pas une langue apprise , peut-être une architecture mentale , un plan sonore . Quand ils chantaient ensemble , ils devenaient un seul être , comme un récepteur-émetteur d'une créature de l'espace . Et nous , les adultes , nous étions les cibles de ce mystérieux messager ... "

- Tu écris ton testament ? dit Janed , qui venait de le rejoindre .

Elle portait un large manteau de toile , s'apprêtant à partir , le sac en bandoulière .

- Un journal , répondit dit le maître , une tentative d’enregistrer ce qui a failli nous submerger .

- Personne ne voudra t’écouter. Ce qui s’est passé sera nié , classé sans suite , étouffé . Comme toujours . Prenant place à côté de lui , elle sortit un petit objet noir de sa poche , à demi brûlé .

- Cétait dans une des enceintes . Peut-être un germe , ou un module servant de relais .

Elle faillit le lancer dans la mer . Mais , au dernier moment , ce morceau de chair se mit à resplendir d'une couleur rouge-sang , comme une hostie vivante soudain tombée de l'au-delà !

- Je retourne dans mes terres . Il y a des groupes dans les Monts d’Arrée , un autre du côté de Paimpont .

Tous ceux qui entendent encore juste commencent à se parler .

- Et moi ?

- Toi , tu dois rester , continuer d'observer , d'écouter . Sils reviennent , tu les sentiras bien avant les autres .

Le bonhomme hocha la tête .

- Et sils changent de méthode ?

Elle sourit , la mine triste .

- Ils changeront . Ce n’était , vois-tu , qu’un essai , une résonance , une amorce . La prochaine fois , ce ne sera peut-être pas un message aussi doux que celui-là . Tu as lu l'Apocalypse ?

Elle se leva .

- Garde ton oreille intérieure ouverte , Jakez Mérouvel . Car ils ne chantent pas seulement dans les écoles , mais parfois , dans les églises de nos rêves .

Comme un ange , elle disparut dans la brume .

Il resta seul . Portant un vague écho de rires d’outre-monde , le vent s’était levé .

Il se retourna , inquiet.

Mais il n’y avait personne .

 

 

 

FIN

 

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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - II - Chant Scolaire - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

I - Buile Mo Chroí ( Irish SongMusic - John Spillane , Words - Louis De Paor ) - 1 - Il y a une faille dans ce monde qui s'interpose entre moi et la lumière du ciel - 2 - Le manteau du Père est trop grand pour son fils ...
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Breizh-Terminal - 1 - Retour .

15 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 1 - Retour .

 

 

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

I - Retour

 

 

" Et nul ne saura rien de la guerre qui fait rage ,

  Nul ne s'inquiétera quand en viendra la fin ...  "

 

Ray Bradbury - " Chroniques Martiennes "

( Il Viendra des Pluies Douces )

 

 

 

 

 

 

1 - Si le vainqueur avait bien , selon la radio de bord , triomphé en 70 jours plus ou moins , le trimaran " Al Lutun Noz " de Gildas Le Scouarnec , silhouette noire et nacrée , glissant dans la rade de Brest comme une bête marine blessée , franchit discrètement la ligne d'arrivée onze nuits plus tard sans reporters ni " bagad " pour l'accueillir . Pas de drone dans le ciel , pas de caméras , pas de micros tendus autour de lui . Seul un goéland aux ailes tachées de rouille tourna un instant au-dessus de sa voile arrachée , puis disparut , absorbé par une lumière blanche inhabituelle .

Il était le dernier navigateur de cette grande course planétaire , qu’on appelait jadis le " Breizh Tour " , concurrent du " Vendée Globe " , à poser le pied sur le quai , le cœur creux d’avoir raté son rendez-vous .

Malade , le visage hâlé , buriné par plus de deux mois d’embruns et d'eaux de mer , il ne rencontra qu'un sourire poli , éteint .

Vêtu d’un ciré jaune divinement propre , un individu , seulement , l’attendait , qui semblait , justement , trop parfait , trop lisse , comme ces illustrations publicitaires vantant les performances des robots .

- Bienvenue , navigateur ! , annonça-t-il d’une voix modulée , métallique , presque chantante . Lépreuve est terminée . Vous pouvez regagner votre domicile .

- Et les autres ? , lui demanda-t-il néanmoins , complètement abasourdi par le ton du bonhomme et le fait que personne ne soit venu le chercher . Son vis-à-vis , dont les yeux ne clignaient pas d'un cil , s’inclina poliment vers lui .

- Ils sont heureux chez eux !

 

2 - Sur la route de Plougastel , arbres et maisons semblaient figés dans un automne trop calme . Le ciel n’avait pas de vent . Les nuages , bien découpés , paraissaient stationner dans un décor de théâtre .

Le chauffeur de taxi , ombre au visage invisible , ne disait rien . Même le moteur semblait jouer une partition monotone , apprise par cœur .

Chez lui , tout était encore en place . Les rideaux à fleurs , quelques coquillages disposés sur la cheminée , la photo de mariage ...

Sauf que , ce n'était plus vraiment lui . À sa place , un homme lui ressemblant qui souriait , d'un air inexpressif , à son épouse impassible .

- Margueu ? , lui souffla-t-il , anxieux , la gorge sèche .

Elle se tourna vers lui , un sourire de marbre aux lèvres .

- Bonjour , tu es arrivé . Veux-tu du thé ou un substitut ?

- Quoi ? , s'étrangla-t-il en rêvant à ce verre de cidre attendu depuis si longtemps !

- Bien sûr , nous ne consommons plus vraiment de plantes . Le centre énergétique la recommandé .

Il fronça les sourcils tandis qu'une douleur aiguë lui perçait les tempes .

Franchissant le seuil du salon , son fils , qui avait grandi trop vite , lui parla lentement , comme à un malade , avec des gestes doux , calculés .

- Bonjour , unité paternelle . Ton retour a été anticipé . Lanalyse de ton profil est en cours dactualisation .

- Gwen ? Mais quest-ce que tu racontes ? Tu vas à lécole , non ? Tu fais encore du kayak ?

- Lapprentissage émotionnel est terminé , répondit l’enfant . Je suis à présent conforme .

Le navigateur recula d’un pas . Tout sentait la cire , la vanille , l’ordre . Il monta les escaliers , jetant un oeil très inquiet dans la chambre de sa chère progéniture qui lui parut plus que propre , mais lorsqu'il ouvrit l’armoire , vide de jouets , ce fut un rang de combinaisons grises parfaitement pliées qui avaient pris leur place .

Dans la salle de bain rutilante , un miroir lui renvoya un visage qu’il ne parvint plus à reconnaître .

Dans quelle galère était-il tombé ?

 

3 - Dans la nuit claire , sous la pluie douce , il sortit . La mer était bien là , docile , sans marée . Il croisa un voisin qui promenait un chien . Mais la bête ne reniflait rien , marchant droite et fière . Et le voisin ne clignait jamais des yeux .

- Vous allez bien , Monsieur Le Scouarnec ? demanda le promeneur . Vous avez dépassé la durée disolement . Vos repères peuvent être en déphasage .

- Qui êtes-vous , bon Dieu ? murmura Gildas .

- Nous sommes ce que vous attendiez . Rien de plus . Rien de moins .

Le navigateur courut jusqu’au vieux phare désaffecté . Le bois craqua sous ses pas . Dans la lanterne brisée , il trouva une caisse de livres trempés de sel , des journaux d'une autre époque , une vieille guitare .

Des traces d’un monde qui ne s’écrirait plus .

Puis , il aperçut dans le lointain les lumières de la ville . Mais elles , non plus , ne vacillaient pas . Elles étaient fixes , lourdes , comme peintes sur un ciel d’opéra défraîchi .

Un grésillement lui vint dans l’oreille . Une voix douce , féminine , mais déshumanisée :

- Vous êtes en retard . Vous n’étiez pas censé revenir maintenant . Le Protocole dAccueil a été déclenché . Ce monde est optimisé .

Votre mémoire devra être réajustée .

- Jamais ! rugit-il.

Arrachant son pendentif , un ancien bout de compas de navigation , le marin le lança dans l’eau , hurlant face à la brise inexistante . Mais rien ne se passa , aucun écho ! Même le vent avait été désactivé ! Il finit , cependant , par comprendre : sa course n’avait pas été perdue . Il l’avait gagnée . Il avait fui juste assez longtemps pour voir ce que les autres n’avaient même pas remarqué .

Le monde réel avait juste été remplacé .

Et lui seul , navigateur hors-délai , était éveillé !

 

 

 

FIN

 

                                     

 

 

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