Breizh-Terminal - 3 - Le Goût du Pain .
Breizh-Terminal
III - Le Goût du Pain
" Car nous sommes un seul pain et un seul corps ,
Nous tous qui avons part à un seul pain
( Comme à une seule Coupe d'Amour ) ... "
Saint Paul - 1 Co , 10 , 17 .
9 - Sur la place de l'église de Saint-Pol , une petite boulangerie , dont la lumière blafarde vacillait dans la brume des pâles matins du pays " chikolodenn " , tenait encore vaillamment debout malgré les années , face au vent du large . Elle s’appelait " Bara Leon " , jeu de mots quelque peu vieilli , comme la devanture peinte à la main , puisqu'on pouvait aussi venir y boire son coup de gnole .
Maela , avec un savoir-faire transmis par son pauvre père décédé , y pétrissait son pain chaque nuit depuis plus de cinq ans , comme on récite une prière oubliée . ( II )
Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé . La farine que lui livrait le fournisseur de la région , désormais l'unique pour tout le Nord-Finistère , donnait une pâte souple , bien levée , certes , mais le pain , malheureusement , n'avait plus de goût comme si , devenant une chose lisse et plate , le sel et l’eau , la levure et le feu s’étaient brusquement tus !
Pourtant , les clients , d'un choeur unanime , lui disaient avec enthousiasme :
- Parfait , comme d’habitude , excellent , croustillant !
Mais leurs regards paraissaient vide et leurs voix neutres , comme s’ils récitaient une réplique . Cela inquiétait la boulangère .
Son mari , un homme doux et croyant , tenait la caisse avec elle . Mais lui aussi , malgré qu'elle ait souvent constaté qu’il ne finissait jamais sa part de pain , prétendait , malgré tout , que tout allait bien , mâchant lentement , comme pour y chercher un autrefois disparu .
Ce matin-là , elle fixa la farine entre ses mains .
- Elle est belle , ma pâte , mais elle ne sent rien , murmurait-elle à voix basse .
- T'as dit quelque chose , ma chérie ? , demanda Léon , le barman , en entrant dans le fournil .
— Rien ... juste que cette farine , elle n'a plus d’odeur . Avant , ça sentait le blé . Aujourd’hui , on dirait du talc !
Il haussa les épaules .
- Les gens s'en plaignent pas . Même , ils en redemandent ! Peut-être que tu es malade ?
Elle planta ses yeux dans les siens .
- Tu trouves qu’il a du goût , notre pain ? Dis la vérité .
Il hésita , avala sa salive .
- Il est ... correct .
- Correct ! Voilà , on est devenus des marchands de " correct " .
C’est pas du pain , ça ! C’est une ombre .
En silence entraient les clients , faisant la queue dans le calme d'une file grise , presque irréelle .
- Bonjour , Monsieur Quéméner . Une baguette ?
- Oui , merci . Elle est très bonne , comme toujours .
Mais son ton monocorde était plat . Comme s’il récitait une formule .
- Vous voulez peut-être goûter la nouvelle fougasse au romarin ? , tenta la commerçante .
- Inutile . Tout est parfait !
Puis il sortit .
Mais le plus frappant , c'est que le bar était vide !
10 - Un dimanche de mai , au lever du jour , Maela fit quelque chose de fou .
Elle ouvrit l'ancien sac de poudre blanche oubliée dans la remise , une farine de meule brunie , un peu grasse , moulue à l’ancienne , qu’elle gardait pour les jours de fête . Elle pétrit un pain comme avant , sans machine , à la main . Puis , elle y ajouta le sel de Guérande avec l’eau du puits , de même qu'une poignée de graines de lin , le cuisant seul , dans le vieux four à bois , sans bruit .
Lorsque son homme revint de la messe - il y allait encore , bien que l’église ne comptât plus que quelques têtes grises tassées parmi les vieux bancs de chêne - elle lui tendit une miche encore toute chaude .
Il mordit avec joie une bonne bouchée , mais ensuite , l'espace d'une seconde , il s'évanouit !
Le médecin , monsieur Skouarneg , assez peu inquiet , ne comprenait pas . Aucune allergie , aucun trouble . Juste un malaise passager . Le malade se réveilla une heure plus tard , les yeux embués de pleurs .
- Je l'ai senti , Maela , le goût du vrai , le goût d'avant . C'était trop fort !
Le matin même , l'artisane , qui avait soigneusement reconfectionné à l'ancienne sa préparation , voulut en donner un morceau à sa plus fidèle cliente , madame Lozeg , mais , la portant à sa bouche , celle-ci , les yeux écarquillés , le recracha aussitôt , sortant en silence de la boutique en affirmant qu'elle n'y remettrait jamais plus les pieds !
- C’est dangereux , vos idées , madame . Faudrait pas réveiller les vieilles choses ! , rajouta sa voisine , qui suivit le même chemin .
Dans l’église , d'ailleurs , le prêtre s’en était ému à l'identique .
- Mes ouailles ne viennent plus communier , prêcha-t-il .Tous disent que ça ne sert à rien , qu'ils ne sentent ni le vin , ni le pain .
Même l'évangile fait peur ! , soupirait-il . Peut-être que Dieu s'est caché dans le pain d'avant , celui qu'on a remplacé par du carton ?
Peu à peu , la pauvre fournière en déduisit que son travail se transformait en poison pour les habitants de la commune , ou plutôt , que ceux-ci s'étaient trop habitués à la fadeur programmée , à l'absence de goût . Quant à ceux qui pouvaient encore apprécier la divine vérité du levain , la mémoire biblique du froment , c'est qu'ils ne pouvaient plus cheminer avec les autres . Certains , le cœur chaviré , s’effondraient , comme Léon , dont l'épouse avait enfin réalisé que le vrai pain , le vrai goût , devenu subversif , presque sacré , qu'elle avait recréé , sans le vouloir , était aussi le pain du dernier refuge , celui qui réveillerait les consciences , manne céleste que seuls les éveillés pourraient encore supporter !
11 - Elle continua chaque nuit , malgré son angoisse , à pétrir deux espèces de pains . L’une , assez fade , qu’elle vendait à la foule silencieuse , et l’autre , cachée sous le comptoir , qu’elle glissait parfois à un inconnu en lui murmurant :
- Si tu veux te souvenir , prends ce pain . Mais sache que tu ne verras plus jamais le monde comme avant .
Un jour, un jeune homme entra , l’air hésitant .
- C’est vrai que vous avez du " spécial " , ici ?
- Qui t’envoie ?
- Mon oncle . Il en a mangé une baguette , l’autre soir . Depuis , tonton ne parle plus que de sa jeunesse qu’il croyait perdue , disant que ce pain l’avait ramené à la vie !
Elle lui en tendit une miche . Il la prit comme on reçoit une hostie .
- Mange-le seul . Pas dans la rue . Et surtout , ne dis rien à ceux qui ne veulent pas se souvenir .
Et parfois , quelqu’un revenait . Blême . Tremblant . Transformé .
Un jour , un petit groupe de jeunes pénétra dans la boulangerie , posant leur livre sur le comptoir , un ancien missel relié cuir . Avec une photo . Celle de Maela , prise en cachette , devant son vieux four .
- Vous êtes celle qu’on n'attendait plus ! pleura le plus âgé . Le pain restera vivant . Mais le monde , lui , est mort !
C'est ainsi que commença la résistance . On communiait en secret dans les caves , dans les sacristies vides , non plus avec des matières industrielles , mais avec du vrai pain vivant , celui qui brûle la langue mais réchauffe le coeur , celui de la petite bretonne qui , telle une hérésie , était devenu un sacrement clandestin . Ceux qui le mangeaient retrouvaient alors leurs émotions d'enfance , leur libre arbitre . Certains vomissaient . D'autres gémissaient . Mais tous comprenaient enfin que le monde autour d’eux n’était qu’un décor . Et peu à peu , dans les recoins oubliés de l'Armor , dans les cryptes , les presbytères et les vieux moulins de campagne , on recommença à rompre le pain . Pas celui qui nourrit le ventre , celui qui réveille l'âme !
12 - Ce fut un soir d’orage que le dernier client se présenta , grand homme maigre , au visage pâle , à la voix douce , comme venue d’ailleurs , n’ayant ni manteau , ni parapluie , et pourtant , ses vêtements n'étaient pas mouillés .
- Vous êtes Maela ? On m’a dit que vous confectionniez du pain de qualité ?
Il ne ressemblait à personne d'autre , avec ses yeux trop clairs , trop profonds , qui ne semblaient pas tout à fait normaux . Méfiante , elle hocha la tête .
Etait-elle fatiguée ?
- Je viens de très loin , reprit-il . On était très inquiet , là d’où je viens , car nul ne savait votre réponse concernant le goût .
- Vous êtes d’Amérique ? , lui demanda-t-elle en se grattant la tête pour essayer de le comprendre malgré son parfait accent breton .
- Plus loin encore ...
Il sortit une pièce ancienne , en or terni , qu’il posa sur le comptoir . Elle n’en avait jamais vu de semblable . Les symboles gravés dessus n’étaient ni latins , ni celtes .
- C’est pour le pain ?
L'étranger sourit .
- Pour ce que vous portez . Le signe de l'Alliance . Pour ce que nous protégeons .
La femme lui donna une boule encore tiède et fumante .
- Elle ressemble un peu à la Terre , ironisa-t-il .
Puis il la coupa , la portant à ses lèvres , fermant les yeux .
Pendant un instant , comme un reflet dans une flaque d’eau , il sembla disparaître , ou plutôt devenir flou .
Ensuite , il parla tout bas , mais Maela l'entendit proférer d'étranges paroles .
- Cette nourriture ne vient pas d’ici . Ou bien , c’est une Porte par où l'on passe encore .
Et il sortit sans bruit , laissant derrière lui une odeur indicible , mêlée de sève et d’ozone .
Le lendemain , le fournil était vide . Le vieux sac de farine avait disparu . La boulangère n’était plus là . On raconte que certains marcheurs , sur les sentiers côtiers , perçoivent encore cette odeur de pain chaud , portée par le vent . Mais il n’y a pas de four , pas de fumée . Juste ce parfum d'une sensation soudaine dans le cœur . Comme si , quelque part , quelqu’un rompait encore le pain des Etoiles !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - III - Le Goût du Pain - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
II - La " chikolodenn " est le nom de la coiffe portée par les femmes de la région de Saint-Pol-de-Léon .
" Bara Leon " signifie pain de Léon , jeu de mots puisque la boutique est aussi un bar tenu par Léon , l"époux de Maela .
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