Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle .
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
IV - Terre Nouvelle
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *
32 - Elle s’était éloignée vers la passerelle de pilotage , en périphérie de la salle , mais son passage occupait encore chaque repli de l’espace qui semblait simplement se réorganiser autour d’eux , comme si le monde extérieur avait décidé de glisser , silencieusement , vers une autre configuration .
Sans comprendre , ils percevaient qu’elle n’était pas seulement la commandante de ce vaisseau , dont le mouvement n'était perçu par personne , mais en était sinon l’interface , peut-être même l’origine , par sa présence indicible , et dans le hall bleuté où , peu à peu , le temps se dilatait , la cohorte d'êtres brisés dont ils faisaient partie croyait renaître , sensation si douce , dans le ventre d'une mère aux clartés apaisantes , car il n’y avait ni vibration , ni accélération , ni ce vertige propre aux départs irréversibles . Certains s’étaient assis , d’autres restaient debout , rêvant immobiles , comme suspendus à une pensée qui ne parvenait pas à se formuler . La vision de la cité d’Ys continuait de palpiter dans le bassin central , mais elle s’était faite plus diffuse , presque irréelle , comme un souvenir que l’on tente de retenir au réveil .
Yowan , lui , ne la quittait pas des yeux de l'âme ! À un moment , la lumière changea presque imperceptiblement . Le bleu ambiant se fit plus profond , tirant vers des teintes abyssales , tandis que les parois cessèrent de respirer , leur rythme devenant autre , plutôt , beaucoup plus lent . Quelque chose , en dessous , les appelait ! C'est alors qu'un frémissement parcourut le sol .
Non pas une secousse , mais une résonance , comme si le vaisseau venait d’entrer en contact avec une structure plus vaste , enfouie , oubliée . Ce fut une révélation . L’eau s’ouvrit , laissant apparaître des formes cyclopéennes , des arches brisées , des colonnes inclinées , toute une ville en ruine envahie par une obscurité dense , avec une architecture que rien , dans le monde connu de la Terre d'en-haut , ne pouvait vraiment expliquer !
- Ce que vous voyez , précisa un officier centaure , n’est pas qu'un vestige du passé .
Le sol vibra à nouveau , plus nettement . Sous le sable et les sédiments , quelque chose persistait à vivre , un murmure , presque instinctif , montant du groupe , confirmait que c'était évident :
- L’Atlantide ! ( XII )
Portant la main à leur cœur , les passagers ressentirent alors tous monter comme un appel dans leur poitrine , lorsqu'ils virent à l'extérieur , un signe lumineux , par un hublot , clignotant en résonance avec ce qu’ils percevaient en eux-mêmes comme dans le bassin !
- Nous ne faisons qu’arriver , précisa Izold . Nous sommes attendus .
33 - Dehors , posée comme une pieuvre tapie au cœur de cette immensité , s’étendait une structure gigantesque , un astronef que la cité engloutie semblait avoir engendré , ou accueilli depuis des siècles oubliés , dont la forme quasi invisible échappait à toute géométrie simple , se déployant en anneaux concentriques et spirales qui se repliaient sur elles-mêmes , composé de zones entières semblant en sommeil , tandis que d’autres pulsaient d’une activité discrète , presque organique . Yowan cligna des yeux . Pendant une fraction de seconde , il eut la sensation très nette de comprendre que le vaisseau venu de l’île Tristan s’intégrerait entièrement à l’aéronef abyssal , et qu'ils étaient en train d’entrer dans quelque chose de bien plus vaste , comme une cellule retrouvant une structure-monde , une arche interstellaire !
34 - Elle s’approcha de lui . Chacun de ses mouvements , pourtant naturel , semblait calculé , comme s’il obéissait à une loi plus profonde . Lorsqu’elle fut devant lui , elle ne parla pas immédiatement , mais l'observa . Et dans ses yeux de cristal , Yowan sentit une reconnaissance .
- Nous ne sommes pas séparés , lui murmura-t-elle mentalement . Pas au sens où tu l’as toujours cru .
Elle lui tendit la main . Le geste aurait pu sembler simple . Il hésita parce qu’il pressentait que ce contact ne serait pas anodin , qu’il ne s’agirait pas d’un simple geste humain d'habitude , mais d’un point de bascule . Posant pourtant sa paume dans la sienne , ce fut comme une déchirure , une expansion brutale de la perception , comme si toutes les limites de son être venaient d’être abolies d’un seul coup ! La peau d’Izold n’était pas de chair . Il ne sentait plus seulement la sienne , il percevait en elle des flux , des courants , des structures invisibles circulant entre eux , pendant que des fragments de la centauride affluaient en lui , avec des paysages inconnus , des architectures vivantes , des constellations qui ne correspondaient à aucune carte terrestre . Et à travers tout cela , une continuité , une mémoire qui n’était pas individuelle , mais collective , stratifiée , légendaire !
- Connais-tu le pouvoir de la volonté ?
Le vertige devint alors presque insoutenable .
- Arrête ! , lui souffla-t-il , complètement exténué .
Mais elle ne retira pas sa main . Bien au contraire . Elle resserra légèrement son étreinte , comme pour stabiliser ce qui menaçait de se dissoudre .
- Ne me résiste pas !
Sa voix vibrait en lui , impérative , mais , de plus en plus , comme si une logique interne commençait à émerger de ce chaos apparent , se mettait à devenir consolatrice et bienfaisante .
- Nous avons été séparés , lui dit-elle , fragmentés , pour habiter des formes incompatibles .
Quant à lui , face à celle qui observait la scène , silencieuse , il ne pouvait encore comprendre que c'était leur façon de parcourir le cosmos à des distances vertigineuses , de voyager dans les étoiles par la pensée !
- Où nous allons , vous ne pourrez pas rester tels que vous êtes ... , finit-elle par ajouter . La transition doit rester invisible ...
35 - Yowan rouvrit les yeux .
- Nous approchons de Proxima , précisa-t-elle .
Ce nom , jadis inconnu , résonnait en lui désormais , comme une évidence .
- Notre système est devenu le centre d’un nouvel équilibre , un autre foyer pour ce que votre monde n’a pas su préserver .
Sans rompre totalement le contact , elle relâcha légèrement son étreinte .
- Là-bas , les lignes de mémoire que vous appelez " celtiques " perdurent depuis l'aube de manière fondamentale .
Une lumière nouvelle , comme en écho à ses paroles , traversa les coeurs .
- Plusieurs nations coexistent , poursuivit l'extra-terrestre , chacune ayant conservé sa singularité . Un empire s’est ainsi structuré , non pas dans le sens de domination coloniale que vous pourriez lui donner , mais comme une organisation vivante de peuples reliés .
Des images fugaces traversèrent l’esprit du breton qui fixait encore le hublot central , bassin de l'Arche : des terres vertes sous un ciel double , des cités faites de pierre et de lumière , des voix chantant dans une langue qu’il reconnaissait sans l’avoir apprise .
Elle le fixa .
- Breizh en fait partie .
Le cœur de Yowan se serra .
- Sa langue n’a pas disparu .
Il frissonna .
- Elle a juste évolué .
Puis , presque imperceptiblement , elle ajouta :
- Et c’est là que se trouve Ys , capitale de la Nouvelle-Bretagne ...
Leurs mains se séparèrent enfin . Mais le lien , lui , demeurait , irréversible , désormais .
Dans le lointain , l'éclat d' une étoile rouge commençait à croître dans l’obscurité . Avec elle , une promesse , un destin !
( A Suivre )
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Notes :
XII - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , V - L'Île Fabuleuse - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
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