Ce Jour-Là ... Mémoires d'Automne - 1 - Une Clarté sous la Lune .
Ce Jour-Là ...
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le
voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Mémoires d'Automne
1 ) Une Clarté sous la Lune
" Ce qui ne peut danser au bord des lèvres , s'en va hurler au fond de l 'âme ... "
Christian Bobin ( 1951 -2022 )
" L'homme réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je ? "
Henri Queffélec ( 1910 - 1992 ) - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) .
I - Il était une fois , dans les ruelles ensoleillées de Nice , un jeune Breton qui , ayant quitté sa terre natale depuis des lustres , ne pouvait que se sentir étranger dans cette ville qu'il jugeait superficielle de la Côte d'Azur . Les vagues de la Méditerranée , bien que magnifiques , n'étaient pas assez sombres pour lui faire oublier les embruns de l'Atlantique et les landes sauvages de sa Bretagne intérieure . Il ne croyait pas alors , comme dirait un chanteur plus tard , que la vie soit une simple succession de paragraphes conclue par un point , la voyant plutôt , lui , l'adolescent révolté , comme le " Titanic " percuté par un iceberg , ou , parfois , telle une vaguelette aux reflets grisâtres venant s'échouer sur le bord tranquille des rivages de sa mémoire , dans le Golfe du Morbihan . ( 1 )
Parce que c'était cette couleur , à cinq ans , lors d'un court voyage à bord d'une petite barque bretonne dont il ne pouvait déjà plus déchiffrer les signes annonciateurs , n'en soupçonnant ni la distance , ni les promesses , n'en mesurant pas , non plus , les futurs périls , qui avait profondément marqué son âme de jeune marin , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , hôpital de Bellevue , par une fin d'après-midi d'octobre , qu'il était venu au monde , un mardi , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) ( 2 )
Les lieux comme le moment d'une naissance restent marqués d'une trace indélébile et particulière : " Il Automne " , chantait Barbara , évoquant sans doute plus le temps de la mi-novembre .
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré ,
Sur les jardins dénudés ,
Se reflètent en transparence
Les brumes d 'automne rouillées ... " ( 3 )
Figurez-vous , alors , les fabuleux paysages de la légendaire Brocéliande et les premiers brouillards charroyant , pour la revêtir , leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon , blancs linceuls s'accrochant comme un costume aux cimes des sapins fleuris de quelques boutons d'or ou genêts , la saison paraissant magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières virevoltant au vent , vestiges d'une folle jeunesse enfuie aux yeux nostalgiques d'un gosse rêveur n'arrivant jamais à les rattraper ...
Mais soudain ... Lorsqu' il quittait l'étroit chemin départemental pour progressivement s'enfoncer dans le silence des grands arbres noirs , le voici qui découvrait sur une verte prairie au-milieu des nuages , dans les vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres toujours closes qu'une princesse toute blanche honorait parfois , la nuit , de sa présence , comme le lui avait raconté sa mère , il s'en souvenait maintenant , pour le dissuader de s'aventurer tout seul dans cette immense forêt !
Quel visage d'ombre s'approchait alors de lui , sous la tonnelle au souffle léger de verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 4 )
II - Un jour, alors qu'il flânait sur l'avenue de la Victoire à la recherche de quelque chose pouvant apaiser sa nostalgie , il tomba sur un petit magasin de disques , vestige des temps anciens . Poussé par un sentiment inexplicable , il entra , puis , parcourant les rayons , fut attiré par une pochette ornée de motifs celtiques . C'était un album d'un jeune chanteur du nom de Ronan Le Bihan , peu connu , lui expliqua le vendeur à l'accent parisien , mais qui commençait , paraissait
-il , à faire parler de lui là-bas ! , rajouta ce dernier d'un air ironique .
Perplexe , il avait acheté le disque sans dire un mot , rentrant chez lui avec une étrange impatience . ( 5 )
Mais dès que la première note avait résonné dans son petit appartement niçois , quelque chose d'étrange s'était produit , les mélodies anciennes , les paroles empreintes de légendes et de récits celtes réveillèrent en lui des souvenirs et des émotions inexplicables , qu'il avait presque oubliés , comme cet idiome inconnu qu'il s'était amusé , jadis , à inventer lorsqu'il essayait d'oublier , le soir , l'angoisse particulière d'être confronté à tous ces garçons bizarres de l'école qui ne le comprenaient pas . La voix du barde , au contraire , lui chantait les épopées des temps passés , l'amour de la terre bretonne et l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé son coeur comme celui des chevaliers de l'antique Duché d'Armorique , et chaque chanson prenait l'allure d'un voyage à travers la Bretagne , d'une invitation à redécouvrir sa langue et son héritage ancestraux .
III - Ne dit-on pas , d'ailleurs , que l'âme est un paysage , qu'il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser , que nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue , mais que chaque vie est un engagement . Plus tard, grand voyageur , il n'avait jamais dû cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question que la préface d'un livre d'autrefois , les " Promenades en Bretagne " d'Henri Queffélec lui avait suggéré . ( 6 )
A cette époque , il croyait tellement , sans doute , trouver encore sincèrement la solution de l'énigme . Ainsi va l'adolescence qui , tel
Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! ( 7 )
A-t-elle vraiment le souci de sa quête
intérieure ?
" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 8 )
D'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé , la timidité de sa nature l'empêchait parfois de parler en public , alors qu'il n'était qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , et devait avoir 13 ou 14 ans , gardant en lui le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire qu'il devait rendre à son professeur de français , bonne pâte au demeurant , mais qui s'était mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , selon lui , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur lui , attendant longuement qu'il prenne la parole pour lui lire son texte , ayant fini , lassé , par poser son postérieur sur le bout de son
pupitre , et , de son visage accablé , considérant maintenant sur le sien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse .
Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?
Ce jour-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , était resté gravé dans sa mémoire .
Il avait du baisser la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux scrutant sans pitié un point d'interrogation posé devant eux : sa différence les troublait !
Peu à peu , il lui avait fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de ses démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , l'empêchait de voir , au-delà de ses propres abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide :
" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 9 )
Il avait à remonter de l'ombre , afin d'entrevoir , lui aussi , " une clarté sous la lune " .
Que lui importait le monde extérieur , en
vérité , à moins qu'il ne l'entraînât vers le large ?
" Être abandonné , c'est être délivré " , notait encore le Maître . ( 10 )
Lorsqu'il marchait dans la montagne , il se sentait un peu chez lui tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " , près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles ... ( 11 )
Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il lui arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage lui évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...
( 12 )
Non , ce n'était pas possible !
La République " une et indivisible " dans laquelle chacun vivait si prosaïquement ne pouvait incarner sa Terre promise !
Il la retrouvait plutôt dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt Treize " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .
Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel il se reconnaissait , le marquis
de Lantenac .
N'était-il pas un chouan lui aussi , un sauvage quand il rêvait devant les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues ?
De même , certains noms , de sonorité
armoricaine , Tellmarch , Halmalo , trouvés dans le livre , l'inspiraient , résonnaient en lui .
A quinze ans , il se sentait l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg , se
rappelant encore ce bel été 1967 passé sous le regard bienveillant de la Pendine avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt trop à la mode .
C'était là , pourtant , qu'il avait dévoré d'un seul coup les " Mémoires d'Outre-Tombe " . ( 13 )
L'histoire d'Hervine Magon lui plaisait particulièrement , " qui riait de plaisir et pleurait de
peur " . ( I , 5 )
Elle lui parlait de sa propre enfance . En la lisant , il retrouvait le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande ! Il subsistait de vieilles photos les représentant auprès de leurs montures , deux vélos d'enfants .
Grâce à elles , ressuscitaient aussi par miracle toutes les images de son passé : les folles aventures dans la lande lorsqu'il suivait les équipées de sa soeur Marie-Annick , véritable chef de bande et garçon manqué l'entraînant toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de sa nostalgie des noëls d'autrefois ...
L'Îlot Haut , Bellevue , il arrivait que ces noms résonnent dans sa tête : le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) qu'il avait toujours sous les yeux .
C'était un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffisait à faire briller dans sa nuit les couleurs magiques du lieu béni de sa naissance !
IV - Inspiré par cette musique envoûtante , il était donc , cette année-là , revenu en Bretagne pour les vacances , désireux de renouer avec ses racines , rêvant de trouver un pays aussi libre et mystérieux que celui évoqué dans le disque , et d'y ressentir , surtout , cette connexion profonde avec lui , en visitant les lieux chantés par Ronan .
Cependant, à son arrivée, la réalité se révéla très décevante . La terre de son enfance avait beaucoup changé , de même que les petites villes , devenues trop touristiques , les plages autrefois désertes paraissaient bondées , l'esprit d'indépendance semblant s'y être aussi dissipé dans le confort moderne . Il visita bien quelques sites historiques , sa forêt d'enchantement dont le nom dont on l'affublait lui paraissait maintenant ridicule , faisant même une escale dans un bar où vraiment l'on n'avait aucune idée de l'existence d'un chanteur du cru , ignorant jusqu'à son son patronyme , et qui diffusait seulement les tubes franchouillards classiques des années soixante ! Quant aux falaises sauvages de l'Armor , il eut peine à y retrouver cette magie puissante que l'artiste avait , malgré tout , tenté d'insuffler par sa musique .
Malgré cette déception , quelque chose avait changé en lui . Il avait compris l'importance de son identité , que sa patrie véritable n'était pas seulement un lieu géographique , mais une partie de lui-même , un sentiment fortement ancré dans son cœur et que l'artiste avait su ranimer . Même si la réalité ne correspondait pas au rêve , l'esprit celte vivait en lui , vibrant à chaque note de musique , à chaque légende racontée .
De retour à Nice , il continua sa quête , mais avec une nouvelle perspective , celle de se battre pour défendre la conception qu'il avait maintenant de l'histoire , qui n'était plus celle d'une république jacobine où l'on ne voulait voir qu'une seule tête . Il apprit à lutter pour la différence , un pied en Bretagne et l'autre dans les étoiles , cherchant une nouvelle manière de concilier en lui ces deux univers , devenant comme un ambassadeur de la culture bretonne sous le soleil de
la Méditerranée , s'inscrivant aux cours par correspondance pour apprendre la langue de ses ancêtres ! C'est ainsi , songeait-il souvent , que les racines peuvent transcender les distances et les déceptions !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Ce Jour-Là ...
- Mémoires d'Automne - 1 - Une Clarté sous la Lune - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Ce Jour-
Là ..." , copyright 2024 .
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Notes :
1 - Citation de Charlélie Couture , chanteur , peintre , photographe et romancier né à Nancy le 26 février 1956 .
- Naufrage du " Titanic " dans la nuit du 14 au 15 avril 1912 dans l'océan atlantique .
- Le golfe du Morbihan ( Mor Bihan Gwened ) est une mer intérieure d'une longueur est-ouest de 20kms parsemée de nombreuses îles et îlots . " Mor bihan " signifie " petite mer " en langue bretonne .
2 - Le camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) , proche de la ville de Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , s'étend sur six communes bretonnes dans le nord-est du département du Morbihan .
3 - " Il Automne " , chanson de Barbara sur son album " live " à l'Olympia - Copyright 1978 Barbara / Philips - Tous droits réservés .
4 - " Images d 'Alain-Fournier " ( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 -1971 ) , soeur de l'écrivain .
5 - Ancien nom de l'avenue Jean Médecin , principale avenue commerçante de Nice partant de la place Masséna , qui abrite d'immenses centres commerciaux et des boutiques de célèbres créateurs .
6 - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) , par Henri Queffélec .
7 - Alexandre le Grand ( fils de Philippe II , élève d'Aristote et roi de Macédoine à partir de , il devient l'un des plus grands conquérants de l'histoire en prenant possession de l'immense Empire perse et en s'avançant jusqu'aux rives de l'Indus .
8 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .
9 - " Bretagne " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits
réservés - copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH & Co - Editions " Muse " - Alle rechte vorbehalten .
10 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .
11 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand .
12 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .
13 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 -
1841 ) , Chateaubriand .
Ce Jour-Là ... - PROLOGUE - III - Traversée .
Ce Jour-Là ...
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le
voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
PROLOGUE
III - Traversée
" Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité ,
Vaste comme la nuit et comme la clarté ,
Les parfums , les couleurs et les sons se répondent ... "
Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal "
( 1861 )
Spleen et Idéal , IV - Correspondances .
3 - Longue réflexion sur le sens d'une possible redéfinition de l'existence quand on s'est enfin débarrassé de sa première partie ayant
échoué . A l'inverse de Rimbaud , par exemple ,
qui , avant de mourir , se serait demandé pourquoi il avait été la réincarnation passagère d'un poète quêteur du pays des Âmes l'obsédant particulièrement , d'où la difficulté , pour lui , de savoir ce qui , en fin de compte , avait été , dans sa vie , le plus important : mélanger les couleurs , chercher d'autres cieux ?
Comme s'il lui était arrivé d'évoquer , à l'intérieur de trois cercles , peut-être , en référence aux Triades Celtiques , ses souvenirs
d'enfance , prétexte à une introspection , le dernier traitant d'un long voyage dans l'espace où le héros endormi verrait , dans un songe , défiler ses souvenirs de la Terre , fragments plus ou moins significatifs d'une traversée . Ressentirait-il en lui cette envie d'en changer la donne afin de naître à nouveau ?
L'aventure , ce jour-là , serait essentiellement psychologique , intérieure , car l'âme qui demeure en nous , vivante , nous ouvre , grâce à l'Amour , toutes les portes du royaume de
Dieu . Partir très loin , vers le plus profond de soi-même . Aimer , chercher dans son coeur l'illumination de l'Eternel !
4 - " Ô Nuit ! Qu 'as-tu sous ton manteau qui monte en moi , invisible et puissant , et me pénètre l'âme ? " ( 4 )
Il n'eut pas le temps de s'en rendre
compte . En un éclair , pendant qu'un épouvantable orage déchirait le ciel , à une vitesse vertigineuse , la mort s'enfonçait dans la peau fragile de son
corps ! Questionnant d'un air éperdu , l'eau grise de sa conscience , il observait le faisceau d'une lueur balayant d'ombre et de lumière sa blessure mortelle , tandis qu'au bout d'un long tunnel noir se perdait , au clair des lunes lointaines , l'évanescente trace de tous les bateaux du golfe , posés là comme des jouets ridicules sur la mer morbihannaise couleur d'acier , lisse comme du méthane , crépusculaire , et qu'au fond de son coeur ensanglanté , lui parlaient encore , fugitives , les dernières voix d'un univers disparu !
Qu'était-il arrivé ? N'était-ce pas là , face à la multiplicité des ondes , ce que l'on croit voir lorsqu'on regarde derrière soi sa vie passée ? L'unité de la pensée , alors que le sombre éclat de l'espace nocturne vous imprègne peu à peu et qu'il semble que ce qu'on oublie trop vite est irrémédiablement absorbé par l'imprévisible orchestration musicale d'une sourde mais envoûtante symphonie océane ?
Alors , toute sa vie se mit à défiler comme les scènes d'un mauvais film , aussi aléatoire et ridicule qu'une petite goutte d'eau perdue au sommet d'une immense " nouvelle vague " s'éclaire soudain , dans son effroyable déferlement , sur l'écran noir d'une salle vide !
Et puis , dans cette obscurité , des zones d'ombre iodée , illustrant ses plus intimes frustrations , commencèrent à miroiter légèrement à la surface en gerbes d'écume frissonnantes tandis
que , plus tard , des vents frénétiques , témoins d'une rage inhibée , abyssale , surgie des profondeurs de son inconscient , se déchaînèrent sur elles depuis l'horizon , faisant trembler ,
tout autour , les éléments d'un décor figé en carton pâte , et soudain , juste au-dessus de lui , " La tempête fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages , puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer ! "
( 5 )
Le voyageur , cependant , qui , au début , pensait être confortablement installé sur un fauteuil de cinéma , comprit que c'était le ciel tout entier qui bientôt , derrière la caméra , voulait l'envoyer au-delà de son immense toile de projection dans l'espace , à la recherche du mystère de sa
création .
De plus en plus vite , il lui sembla traverser des rives oubliées , des visages même qu'il avait ignorés ou supposé appartenir à un passé lointain , tandis que d'autres plus actuels d'amours " impossibles " qu'il estimait à jamais perdus dans sa douleur au plus profond de son être où , jugé souvent trop
naïf , il les dissimulait avec gêne sur sa " carte du tendre " , tentant chaque fois de survivre par le souvenir d'une odeur parfumée à leur cruelle indifférence , l'accueillaient maintenant d'un sourire chaleureux , plein de regrets , d'infinie compréhension !
Désormais , plus l'embarcation s'engageait loin du miroir des eaux de la Terre , sa conque de nacre lentement absorbée par les mélodies les plus subtiles des mondes célestes , plus s'opérait aussi la métamorphose du navigateur vers l'expression la plus ineffable de ses qualités essentielles , de son
" moi " véritable , davantage visible depuis
l'intérieur , comme si émergeait tout à coup de façon manifeste aux yeux de tous la partie immergée d'un iceberg longtemps dissimulé avec le plus grand soin .
C'est ainsi qu'il put pressentir ou percevoir avant même d'arriver à destination , captivé , plus il progressait vers lui , par sa force indescriptible , cet Oeil énorme tout grand ouvert dans les ténèbres , qui le regardait dans l'ombre fixement ! ( 6 )
- C'est donc là , maintenant , se dit-il , que je vais vivre ?
FIN DU PROLOGUE
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DAN AR WERN - Ce Jour-Là ...
- PROLOGUE - III - Traversée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Ce Jour-
Là ..." , copyright 2024 .
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Notes :
4 - " Hymnes à la Nuit " ( Hymnen an die Nacht , 1800 ) , I , de Novalis ( 1772 - 1801 ) , philosophe et poète romantique allemand .
5 - Le Livre de Virginia ( Cycle de l 'Etoile VI ) , III , 12 - Voyage dans le Passé - Copyright 2020 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
6 - Victor Hugo - " La Légende des Siècles " , première série ( 1859 ) , II - La Conscience .
Ce Jour-Là ... - PROLOGUE - II - Dernier Voyage .
Ce Jour-Là ...
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le
voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
PROLOGUE
II - Dernier Voyage
" Viens-tu d'un continent perdu
Où tout chemin possède un coeur ,
Viens-tu d'un monde légendaire ,
As-tu découvert l'éternel
Au paradis cybernétique ? "
Maurice Cocagnac - " Rencontre d'un Drôle de Type " , chanson de Graeme Allwright dans son album " Des Inédits pour le Plaisir ... " - Texte de Maurice Cocagnac ( 1924 - 2006 ) - Copyright Graeme Allwright / Musikela France 2008 - Tous droits réservés .
" Tel un navire qui parcourt l'onde agitée ... "
Sagesse de Salomon , V , 10 .
2 - Besoin de tout quitter , peut-être , son
passé , sa famille , ses enfants disparus dans mille et une nuits de rêve qui vous font revoir ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ?
Ne sommes-nous pas nés pour mourir un
jour ?
" ... Comme au tout début , vois-tu ? " , dit l'Ange avant de repartir . Comme en 1788 ... Mais ici , rajouta-t-il d'un air triomphant , ta Bretagne a gardé son indépendance !
Un grand soleil couleur de feu avait soudain surgi tel un phare au beau milieu des étoiles du crépuscule , tandis que , pointé vers lui , le défunt poursuivait son approche à grande vitesse vers l'immense noeud stellaire permettant aux âmes d'accéder à de multiples autres parcours multidimensionnels ! Faisant figure de passage
obligatoire , cette gigantesque Porte où ni le
temps , ni l'espace n'existaient plus , la constellation de l'Oeil , comme on la nommait , ressemblait plus à un regard sans fond , miroir insondable d'un énorme globe oculaire où toutes les vies , petites gouttes lumineuses , venaient naître et revivre ensuite dans un incessant ballet d'âmes provenant de toutes les directions de l'univers !
Une croix rouge était tracée pareillement sur le mur du vieil hôpital de Brocéliande où il avait vu
le jour ! , se rappela-t-il en voyant cette photo antédiluvienne qui , dans sa tête , faisait résonner la balade que sa maman , d'une voix plus douce que le monotone friselis des vagues berçant la mer apaisée du cosmos , lui avait chantonnée jadis , de tout son amour et de sa tendresse de jeune paysanne bretonne , dans une comptine évoquant , sans doute aussi , pour elle , cette époque si difficile de sa propre enfance :
" Le petit Jésus allait à l'école
En portant sa croix sur ses deux épaules ... " ( 3 )
Maintenant , c'était un dernier voyage pour tous les rescapés qui , comme lui , passée la soixantaine , devaient quitter la scène en tirant à leur tour une ultime révérence à cette Terre minuscule où , pour quelques irréductibles héritiers d'un longue lignée destructrice affrontant la guerre et la famine , vivre n'était plus qu'un luxe permettant seulement de
survivre !
Mais combien , de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , leur faudrait-il encore ? , songea-t-il .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Ce Jour-Là ...
- PROLOGUE - II - Dernier Voyage - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Ce Jour-
Là ..." , copyright 2024 .
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Notes :
3 - Chanson traditionnelle .
Ce Jour-Là ... - PROLOGUE - I - Naissance .
Sidney Harold Meteyard ( 1868 – 1947 ) - Hope Comforting Love in Bondage / Espérance Réconfortant l'Amour dans la Servitude ( 1901 )
Ce Jour-Là ...
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le
voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l 'auréole d 'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
PROLOGUE
I - Naissance
1 - Ne sommes-nous pas nés pour mourir ?
Sa vie avait commencé , telle une autre , au berceau d'un hôpital , dans une certaine innocence , au regard bienveillant d'une infirmière , puis , passé l'insouciance des jeux d'enfant , l'apprentissage enthousiaste de la jeunesse , il avait poursuivi son voyage sur ce chemin que ses parents lui avaient auparavant montré , comme eux l'avaient appris des leurs , dans un paysage dont il ne resterait , un jour , presque plus rien que quelques traces de cendres vite dispersées aux quatre vents de l'histoire , photos-souvenirs d'une vieille chanson disparue que sa chère maman lui chantonnait parfois d'une voix douce pour l'endormir .
Mille et une nuits vous font ainsi revivre ce bref passage d'une existence réduite à un point de poussière , là-bas , vers l'infini . Qu'en reste-t-il ? Sinon le monotone friselis de vagues berçant le feuillage des grands arbres , comme un besoin de tout quitter , peut-être un jour , son passé , sa famille et ses enfants qui ont grandi ... Combien de guerres , de famines , de conflits récurrents jamais résolus , de révolutions , de plus ou moins tragiques destinées ?
- Mon cher ami , lui dit le Chérubin , n'entends-tu pas ce vent du soir chassant au-dessus du lac des nuages ? Ne vois-tu pas l 'errance de leur vie éphémère s 'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu 'un dernier rayon de l'étoile flamboyante se joue , triomphal , de la masse sombre du ténébreux sanctuaire par un éclat sur l 'eau de leurs guenilles ridicules , de leurs visages moqueurs , tout biscornus :
" Les nuages , les merveilleux nuages ... " ? ( 1 )
Bien plus tard , dans ce jardin de roses frémissant de la fraîcheur de l'enfance , il le reconnut qui hantait le parc d'un monastère !
C'était là qu'en sortant de l'école , sous l'oeil attentif de sa grand-mère , il avait couru après cette nouvelle " madeleine " de Proust au goût si différent de la forêt légendaire de son tout jeune âge , autre pays de merveilles dominant , tout en-bas , la cité industrieuse d'hommes-fourmis , devenant ainsi l'enfant du Soleil qui doit s'en aller toujours plus loin , ne sachant pas très bien ce qu'il y a en lui qui le pousse toujours en avant !
- Mais pourquoi vouloir partir ? , lui murmura-t-il encore de sa voix céleste afin de le consoler , peut-être . Pour quitter ce qui te couvre de mon ombre ? Tu sais , chaque jour a une aube , un crépuscule ... Peut-être t 'aurait-il fallu apprendre à trouver d 'abord mon désert de solitude , cet écho d 'une rivière des larmes de ma nuit , ce chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la colline sur cette vallée du bout du monde ?
- Mais ça me brûle comme feu de l'enfer ! " , se mit-il à gémir en grimpant plus haut , sur la dernière branche d'un tremble , jusqu' au bout de ses forces ! Le bonheur est-il là ? Dans la désespérance ?
Ici , au moins dans la naïveté de mes rêves , pensait-il , souriant au Messager , ma Bretagne a gardé son libre arbitre !
-Toi et moi , lui suggéra l'Ange , avec deux formes et deux visages , mais une seule âme , nous resterons unis , par l'extase des mots , dans le silence ... ( 2 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Ce Jour-Là ...
- PROLOGUE - I - Naissance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Ce Jour-Là ..." , copyright 2024 .
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Notes :
1 - " Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 ) , poète français .
2 - D'après " Toi et Moi " , oeuvre du poète mystique persan Djalâl ad-Rûmi ( 1207 - 1273 ) .
POLLEN - Mor / Mer ( 71 / 80 ) .
POLLEN
( Mor / Mer )
Dans l'ombre , autour de nous , tombaient des flots foncés .
Vers les lointains d'opale et d'or , sur l'Atlantique ,
L'outre-mer épandait sa lumière mystique ;
Les algues parfumaient les espaces glacés ...
Villiers de l'Isle-Adam - " Contes Cruels " -
Conte d'Amour , IV , " Au Bord de la Mer "
71 - En songeant à l'immensité de l'espace des yeux bleus grands ouverts de sa bien-aimée disparue , l'homme se rappela ce long chemin de son enfance en Bretagne , balayé par le vent du large , qui ne menait nulle-part lorsqu'il partait à travers champs vers la falaise . Il se demanda en sanglotant s'il était possible d'y survivre , comme si , en franchissant le seuil de cet au-delà inespéré du mal , on arrivait à se débarrasser enfin du vieil uniforme de ses illusions perdues ... L'espace d'un instant , perdu dans ses rêves , le vieillard se demanda ce qu'il espérait vivre à nouveau de réel au-dessous des flots de granit sombre , des montagnes d'encre du ciel où peut-être un ridicule albatros évoluait encore , façon Baudelaire , narguant sa solitude majestueuse à lui , le loup de mer , l'aigle aux serres cruelles voguant sur un désert de moutons d'écume faisant planer leur ombre tragique sur d'ineffaçables traces de ses crimes inexpiables ! Qui était-il à côté de lui , sinon ? ... Nemo ... Nous n'offrons donc rien , se dit-
il , à la douleur des autres qu'un peu de notre indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ? ( 7 )
Dan Ar Wern - Le Trésor de Sainte-Gemme - III , 19 - Nemo .
72 - " Je pense que la mer nous déshumanise , qu'elle ne souffre en nous rien de l'animalité terrestre . Dans la tempête , il me semble que je sois moi-même devenue une vague écumante ! Le bonheur n'est pas donné aux écueils . Fatalement , la lumière se brise contre les écueils ... "
Constantin Christomanos ( 1867 - 1911 ) - Impératrice d'Autriche , Pages de Journal ( 1898 ) .
73 - Peu à peu s'étaient dissipées les guenilles cotonneuses de la brume ayant longtemps plongé les eaux du port dans la torpeur ... Et chaque chose mise en éveil se manifestait maintenant de manière plus précise , comme si elle avait tenu à narguer l'univers de sa fragile existence !
Chaque être aussi ...
Sur le gaillard d'avant d'une frégate , venait majestueusement de se poser un albatros .
Un moussaillon sortit sa tête éberluée d'une lucarne , arborant un gilet de laine à rayures sous les boucles capricieuses d'une chevelure hirsute s'échappant d'un bonnet rouge à pompon blanc .
Partout , l'agitation du port de commerce avait repris . Des matelots pressés se faufilaient parmi filins et cordages , portant sur leurs épaules des caisses de bois cloutées de cuivre .
Des tas de sable et de charbon , des montagnes de barriques se dressaient au long du quai , masquant à demi les nombreux navires à l'amarre , coiffés de leurs cheminées plus hautes que des maisons .
Des nuées d'oiseaux multicolores prirent leur envol au milieu des grues et des docks , mouettes et goélands poussant des cris sauvages par-dessus les toits bigarrés d'entrepôts jusque sur les haubans et voilures .
D'autres bruits s'ajoutèrent , tintements d'une
cloche , grincements de chaînes ... Dans l'air , on sentit des odeurs d'huile , de goudron , de vase de mer ou de fumée ... Dans le ciel redevenu clair , on put contempler le féérique spectacle de sphères
bleutées , rouge sombre , tableau dont la saisissante vision rappela brusquement au promeneur qu'il n'était plus chez lui , mais confronté à une terrible aventure , la plus incroyable de mémoire d'homme !
Enfin , l'embrasement du crépuscule offrit au jour un dernier répit , tandis que l'astre flamboyant , d'une taille gigantesque , plongeait dans l'écume éblouissante !
Dan Ar Wern - Auberive - XIII - La Porte Océane , 11 / 12 .
74 - " La mer trempe l'homme ; le soldat n'est que de fer , le marin est d'acier . Regardez-les sur le port , ces matelots , martyrs tranquilles , triomphateurs silencieux , mâles figures ayant dans le regard cette religion qui sort du gouffre ! "
Victor Hugo - Les Travailleurs de la Mer
( 1866 ) , II , 3 , III - La Mer et le Vent .
75 - " Je savais que mes amies ( les jeunes filles en fleur ) étaient sur la digue , mais je ne les voyais pas tandis qu'arrivaient jusqu'à mon belvédère l'appel des marchands de journaux , des baigneurs et des enfants qui jouaient , ponctuant à la façon des cris des oiseaux de mer le bruit du flot qui doucement se brisait , je devinaient leur présence , j'entendais leur rire enveloppé comme celui des Néréides dans le doux déferlement qui montait jusqu'à mes oreilles ... " ( 8 )
Marcel Proust - A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs
( 1919 ) , II - Noms de Pays : le Pays.
76 - La chaloupe dérivait maintenant vers le large d'un paysage indescriptible où il avait cru sentir un moment la chaleur d'une lumière blanche envahir son âme d'une paix , d'un silence inexprimables ...
Mais c'était avant les lueurs étranges de cette parole aux multiples couleurs grises , métalliques , plantant de toutes parts les lames acérées de ses milliers de vaguelettes contre la frêle embarcation ...
" Pourquoi me persécutes-tu ? , lui murmurait le sombre océan tandis que le phare , grossissant à vue d'oeil au pied de noires falaises , tachait de sang sa surface menaçante !
Dan Ar Wern - Le Livre de Virginia - I , 1 - Traversée .
77 - " ... L'horizon , en quelques minutes , avait pourri et le ciel sur l'île se plombait comme une fumée pleine de débris volants . Des chevaux couraient et hennissaient . Des moutons levaient la
tête . Un énorme rouleau crevait sur la pointe de Porz Mean . Peut-être qu'une tempête se
levait ? Pelletée de vague par pelletée de vagues , la mer exhaussait ses talus tumultueux . Les yeux savaient déjà qu'il n'y avait pas d'étoiles dans le
ciel ; et l'âme connaissait dans son ampleur l'emprisonnement de l'île par les eaux . Jaillis du fond de toutes les nuits marines , les vents se dressèrent et hurlèrent . L'îlien écoutait les heurts , les poussées , les coups de hache , les gémissements , les appels , les insultes , les jurons se multiplier sur le champ de bataille et , au-dessus des voix , crier une voix plus profonde qui s'adressait à lui et lui enjoignait de sortir . Sur la vitre fusa un claquement d'ailes : la mouette aveugle venait le chercher . "
Henri Queffélec - Un Homme d'Ouessant
( 1952 ) , I , 6 et II , 6 et 7 .
78 - Le " Tierra Del Fuego " avait sans doute suivi une route trop périlleuse : ils n'eurent pas le temps de comprendre ce qui se passait . Le silence grisâtre de l'horreur s'installa d'abord pesamment dans une chaleur lourde , suffocante ... On observa d'étranges lueurs déchirer le ciel couleur cendre tandis que quelque chose d'obscur se dressait peu à peu comme une muraille d'ombre à l'horizon menaçant ! Bientôt , la tempête australe fit rage , striant les nues d'éclairs sauvages puis secouant avec force les flancs du navire de ses trombes d'eaux ruisselantes , colossales , que les vents du large balançaient ensuite avec mépris contre les hublots de fer ! Montée au bord d'un gouffre sans sa voilure abattue , la goélette avait senti sous sa coque le vertige issu des profondeurs bouillonnantes l'aspirer dans un maelstrom infernal ! Hans crut alors tomber à toute vitesse dans une espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante à l'image d'un immense phare inversé dont il se mit à descendre les dalles de pierre usées par le temps !
Dan Ar Wern - Le Livre de Virginia - III , 12 - Voyage dans le Passé .
79 - " Nous restions en dedans de ce cap d'écueils qu'on nomme les Saisies de Larmor et qui ferment la rade du côté du sud-ouest . Le bateau ne sentait pas encore le courant . Sur nos têtes , le ciel était splendide , mais le vent d'aval fraichissait de plus en plus et produisait une véritable tourmente en contrariant le reflux . Malgré le grand clair de lune , la mer semblait sombre au loin , à cause des ombres profondes , portées par les
lames . "
Paul Féval - Le Poisson D'Or ( 1863 ) , V .
80 - En ce soir crépusculaire , Il marchait , solitaire , sur le flanc d'une colline , repensant encore à l'homme qui avait donné toute sa vie pour sauver l'âme d'un peuple qui , lui , n'en avait rien à faire , préférant la vendre , coup de lance planté dans son coeur , au premier venu lui promettant monts et merveilles . Combien de temps faudrait-il attendre , alors , pensa-t-il , observant un cygne noir frappant de son regard les eaux sombres de la mer , comme une ombre attirée soudain par l'éclat du couchant ?
Dan Ar Wern - Crépuscule D'Auberive - II , 1 - Solitude .
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DAN AR WERN - POLLEN ( 71 / 80 ) - Mor / Mer - Tous droits réservés - " POLLEN " ,
copyright 2023 .
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Notes :
7 - "Les Fleurs du Mal " , I , 2 - " L 'Albatros "
( 1859 ) de Charles Baudelaire ( 1821 - 1867 ) .
Nemo ( Langue latine ) = Personne , célèbre capitaine du roman de Jules Verne : " Vingt Mille Lieues sous les Mers " ( 1869 - 1870 ) .
8 - Conclusion du troisième volume de " A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs " ( Seconde partie - Noms de Pays : Le Pays ) , deuxième tome
( 1919 ) de " A la Recherche du Temps Perdu " de Marcel Proust ( 1871-1922 ) .
Le Porteur de Lumière - Teaser / Bio - Une Curieuse Naissance !
Le Porteur de Lumière
Teaser / Bio
Une Curieuse Naissance !
Iseut , enseignante stérile , menait une vie marquée par un profond désir de devenir mère . Ayant renoncé à prendre le voile pour épouser un collègue tendre et compréhensif , elle espérait
que l'amour suffirait à combler le vide immense de cette vie où , suite à d'infructueux traitements médicaux , ne miroitait que l'espoir d'une
adoption ! Comme elle devait se rendre un jour à une réunion familiale , Marc , un photographe père d'un de ses élèves , lui proposa , comme il avait un " shooting " , de l'accompagner . La conductrice , ayant un faible pour lui , avait accepté l'offre ,
mais , sur le chemin du retour , impliquée dans un carambolage , elle perdit la vie ! Cependant , personne ne voulait soupçonner , malgré ses allures de séducteur , le photographe , qui avait lui-même frôlé la mort , d'avoir menti . Malheureusement , des rumeurs malveillantes commencèrent à circuler , certains prétendant que la prof entretenait une relation adultère avec le parent d'élève . Ces accusations infondées et cruelles blessèrent profondément son mari ,Tristan , qui, malgré sa douleur , savait que son amour pour sa femme et la fidélité de celle-ci étaient inébranlables . L'âme de la défunte , cependant parvenue au Ciel , fut accueillie par une vision étrange mais apaisante , y rencontrant son double céleste , Lucile , qui lui expliqua qu'elle était l'autre partie d'elle-même , son reflet divin , lui faisant ensuite visiter les merveilles de l'Eden où elle trouva enfin cette paix que la vie terrestre ne lui avait jamais offerte ! Mais un soir , Iseut , ou du moins Lucile , son double céleste , s'était précipitée vers Tristan qui , depuis une distance inimaginable , se trouva soudain connecté à elle au travers d'un miroir manifestant la toute puissance universelle de sa conscience ! Pendant ce temps , désespéré et inconsolable , il continuait de vivre avec le poids de la perte de sa chère épouse et les rumeurs qui entachaient sa mémoire . Une nuit , il fit un songe étrange et puissant . Dans ce rêve , celle-ci lui apparut , toujours liée à Lucile , sereine et
lumineuse . Elle lui parlait avec une douceur
infinie , lui annonçant une nouvelle bouleversante : sa jumelle allait revenir sur terre pour accomplir enfin le miracle tant attendu ! C'est ainsi que le professeur accueillit la naissance de la petite fille avec une joie immense et un cœur guéri , conscient qu'elle était une preuve de l'amour éternel de sa femme transcendant les frontières de la vie et de la mort !
Résumé : Iseut , enseignante stérile , menait une vie marquée par un profond désir de devenir mère . Ayant renoncé à prendre le voile pour épouser un collègue tendre et compréhensif , elle espérait que l'amour suffirait à combler le désert de cette vie où , suite à d'infructueux traitements médicaux , ne miroitait que l'espoir d'une adoption ! Comme elle devait se rendre à une réunion familiale , Marc , père d'un de ses élèves , lui proposa , comme il avait un
" shooting " professionnel , de la conduire . Elle accepta , mais , sur le chemin du retour , un accident lui fit perdre la vie ! Personne , pourtant , ne soupçonna le photographe rescapé d'être adultère , car , malgré ses allures de séducteur , il avait frôlé la mort , mais des rumeurs malveillantes commencèrent à circuler qui blessèrent profondément Tristan , l'époux de la pauvre défunte . Cependant , celle-ci , parvenue au Ciel , y fut accueillie par son double céleste , Lucile , qui lui montra qu'elle était l'autre partie d'elle-même , son reflet divin , lui expliquant qu'elle allait maintenant revenir sur terre pour satisfaire aussi bien à ses voeux qu'à ceux de son mari !
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour
la littérature , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - LE PORTEUR DE LUMIERE - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Une Curieuse Naissance !
Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PORTEUR DE LUMIERE " , copyright 2024 .
POLLEN - Sonerezh / Musique ( 61 / 70 ) .
POLLEN
( Sonerezh / Musique )
" Je me rappelle un concerto de Jean-Sébastien Bach joué au piano par une très jeune fille d'un talent parfait . "
Georges Duhamel - " La Musique Consolatrice "
( 1944 )
" La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "
Jean-Paul ( Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 ) - " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) .
61 - " Sa pensée se reportait en tremblant vers des choses perdues , vers les bruits des Noëls de jadis , des Noëls oubliés - mais étaient-ce seulement des bruits que ces paroles joyeuses et désincarnées qui montaient vers le ciel , telles les notes d'un xylophone discordant , dans les pièces pleines de
fumée , de rires et de visages inoffensifs et
disparus ? "
William Styron - " Un Lit de Ténèbres "
( 1951 ) , V .
62 - Les traits pâlis , décomposés par le trac mais s'efforçant de sourire au public , elle s'assit sur la banquette pendant que , l'orchestre , tout de suite , se mettant à jouer , la musique vibra aussitôt d'une parfaite splendeur où , dans le bois luisant du couvercle , se reflétait ses doigts effilés courant comme des sortes d'insectes monstrueux sur le clavier noir et blanc du piano . Elle crut percevoir alors quelque dérèglement sonore à l'intérieur d'un nouveau monde , au moment où , par un accord mineur , la lumière parvenait à s'engouffrer soudain dans l'épaisse obscurité de son ventre , la faisant de longues minutes douloureusement tressaillir avant d'entamer soudain la brève coda reprenant le thème initial comme si , de cet adagio , un enfant peu à peu surgissait d'elle-même , prenant son
envol . Frissonnant d'inquiétude , elle se demanda ce qu'elle était venue faire là , aujourd'hui , dans cet auditorium , lieu de mystères et de ténèbres fécondantes , mais aussi , gagnée par l'angoisse de
la mort , combien de temps lui serait
donné , belle âme juvénile , avant qu'elle ne devienne à leurs yeux cette femme vieillissante qui , sans doute , aurait à leur tirer bientôt sa révérence afin de repartir jouer la phrase d'une autre mélodie encore plus parfaite , laissant ici-bas les conventions d'un orchestre social à la partition trop bien réglée ?
Dan Ar Wern - CELEBRATION - I - Tressaillement ( Printemps ) .
63 - " Ma raison de jouer était viscérale , en magie avec le monde . Je voulais vaincre et me trouver . J'avais une telle conscience de ce bonheur , de mon besoin de musique pour vivre et de la renaissance que m'insufflait l'Oeuvre , que j'ai physiquement réalisé combien le processus du travail était précieux . "
Hélène Grimaud - " Variations Sauvages "
( 2003 ) , V .
64 - " Ce que nous entendons jouer , même par de grands artistes , nous laisse bien souvent une secrète et amère déception , car nous vivons avec la musique des sphères , dans nos rêves . Mais quand elle joue , qu'elle pose les mains sur les touches , tout à coup , c'est plus beau que dans nos rêves . Ce que l'on entend , c'est , dirait-on , l'âme même de Cécile . Et bientôt nous ne savons plus si ces pures harmonies se produisent dans l'instrument ou dans la substance de notre être . "
Georges Duhamel - " Cécile Parmi Nous "
( Chronique des Pasquier , VII , 1938 )
65 - Les fines arabesques d'une céleste
mélodie , déroulant sa spirale magnifique , lui parvinrent à l'oreille , tandis que l'angélique voix de la cantatrice , chaude et prenante , s'imposait à lui , pénétrant son âme , la comblant peu à peu d'allégresse . D'une oreille et d'un coeur
attentifs , le maître put se réjouir de l'entendre interpréter la fameuse " Urlicht " , composée par son idole , Gustav Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! " ( 1 )
On aurait dit le chant divin d'une Sylphide !
" La musique est une force horizontale qui se déroule dans le temps . " ( 2 )
Ces paroles de Léon Fleisher , célèbre pianiste et , comme lui , chef d'orchestre , s'imposèrent à lui , pendant que des vibrations de nature inconnue exaltaient l'élan de son âme , la transperçant de toutes parts , la touchant d'une force indescriptible . Il comprit qu'il serait enfin libre , qu'il pourrait bientôt se promener à sa guise avec elle , autant dans les contrées les plus lointaines de la galaxie que dans les profondeurs les plus reculées de sa conscience . Il lui sembla revivre , s'élevant sur la voie lumineuse qui monte jusqu'aux Portes du Ciel , ce poème illustrant l'oeuvre de Strauss :
" ... Mon âme veut prendre son envol ... " ( 3 )
Mais les méandres stagnants de son existence défilaient aussi comme un fleuve sombre , lui rappelant aussitôt d'autres réalités qu'une voix lancinante lui répétait sans cesse :
" Vous n'êtes pas à vous-mêmes , votre corps , c'est le Temple de l'Esprit . " ( 4 )
La symphonie de Gorecki , douloureuse évocation de la tristesse d'une mère pleurant la mort de son fils , lui revint en mémoire . Ne l'avait-il pas jouée si souvent , la critique saluant en lui " ce génie d'inspiration mystique transfigurant l'oeuvre d'une touche quasi-divine ?... "
Mais pour lui , c'est à l'interprète , sa " Rose rouge " , comme il l'appelait lui-même , qu'il dédiait plutôt la phrase du journal :
" Maman , ne pleure surtout pas ,
Vierge très pure , Reine du Ciel ,
Protège-moi toujours ... " ( 5 )
Dan Ar Wern - Fleurs d'Abeilles - II , 8 - Artiste et Création ( Chef d'Orchestre ) .
66 - " L'année précédente , dans une soirée , il avait entendu une oeuvre musicale exécutée au piano et au violon . D'abord , il n'avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments . Et ç'avait déjà été un grand plaisir quand , au-dessous de la petite ligne du violon , mince , résistante , dense et directrice , il avait vu tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide , la masse de la partie de piano , multiforme , indivise , plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune . Mais à un moment donné , sans pouvoir nettement distinguer un contour , donner un nom à ce qui lui plaisait , charmé tout d'un coup , il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie - il ne savait lui -même - qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l'âme , comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines . "
Marcel Proust - " Un Amour de Swann "
( A La Recherche du Temps Perdu , II , 1913 )
67 - " Il sentit qu'il devenait aussi étranger à son oeuvre qu'à lui-même . L'Art est l'ombre de
l'homme , jetée sur la Nature . Notre musique est illusion . L'esprit avait besoin de ce mensonge pour comprendre l'incompréhensible , sauvegarde nécessaire pour la raison humaine ! Un orchestre invisible lui répondit alors , le laissant sur une harmonie vertigineuse dont l'énigme n'était pas résolue . Son cerveau épuisé continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords qui semblait courir vers lui comme une lueur d'acier au bord de l'horizon , ligne de flots d'argent tremblant au soleil .
- La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc
es-tu ?
Je suis le jour qui va naître ... "
Romain Rolland - " Jean-Christophe "
( La Nouvelle Journée , 1912 )
68 - En ce soir d'été , l'air embaumé , mélange d'iode et de tamaris anglais , portait lui aussi le chant de la campagne comme réponse mystérieuse aux paroles de l'Ange ... Dans le parc fleuri , quelques nouveaux amants , couples de fortune , esquissaient un pas de danse , papillons voletant sous les lampes , tandis que la jeune musicienne , réclamée à
l'intérieur , venait juste de reprendre les stances de Debussy . Quelque part , sans doute , ils étaient deux notes sur la même portée , deux notes qui s'aimaient tellement qu'elle devait chercher à les faire jouer ensemble à sa façon , comme disait Mozart , car elle était aussi pianiste .
- Tout ce temps perdu ! , avait-il soupiré , ce soir-
là , lui prenant la main . Me pardonneras-tu ?
- Pourquoi ? , lui murmura-t-elle en guise de
réponse , avec un mélange de tendresse et d'incompréhension .
- Peut-être que là-haut , du fin fond de la Voie Lactée , une vague naissante descend peu à peu jusqu'à nous des origines , rumeur immense qui nous arrive du ciel au bon moment ? C'est la Fille du Roi qui te révèle Son oeuvre , lui dit-il encore d'un air
bizarre . Sauras-tu en suivre les pas ?
Dan Ar Wern - Le Porteur de Lumière - III - Deux Notes .
69 - Mademoiselle ... , hésita-t-il ensuite , essayant d'engager , timide et troublé , un dialogue , lui demandant par quel miracle ils se retrouvaient ici , en ce lieu isolé .
- Vous voudriez déjà connaître , en exclusivité , " La Clé du Contretemps " ? , lui répondit-elle d'une voix délicieuse , remplie de gêne et d'ironie . Car c'était le nom d'un morceau qu'elle s'était mise à pianoter dans sa tête , sur un coin de table de cet hôtel abandonné .
- Peut-être faisions-nous partie d 'une terre
idéale , en harmonie parfaite avec notre nature profonde , vers laquelle chacun de nous chemine plus ou moins consciemment toute sa vie ? , se contenta-t-elle de lui répondre avec un sourire triste de circonstance . La recherche , si vous voulez , d'un accord de quinte à notre portée ... Mais comme une pause , n'est-ce pas , vaut quatre soupirs , j'espère encore que ce bienveillant silence de ma part vous montrera aussi une attente en suspens guettant un faible signe de votre indulgence !
- Pardonnez-moi de faire un peu comme le saumon qui cherche la rivière pour y pondre ses oeufs ? , lui répondit-il à son tour avec hardiesse afin de la comprendre , et pour mieux noyer son regard dans l'eau bleue de ses yeux clairs de sirène ou de femme-poisson mouillés de larmes .
- Truite saumonée , en ce qui me concerne ! , s'était-elle efforcée d'abord de plaisanter , rougissante , lorgnant plutôt vers la carte , songeant peut-être au morceau de Schubert qu'elle venait d'interpréter sous forme de " blues " pour détendre l'atmosphère . C'est un peu de ça qu'il s'agit , n'est-ce pas , de la raison pour laquelle vous vous êtes échoué
ici ?
Pour finir , elle s'était tranquillement rassise au piano dans le hall de l'auberge . Et certains clients se mirent même à reprendre avec elle un air de jazz :
" Love is a circle ,
Take my hand , my friend ,
Love is a circle ,
Love will never end ... " ( 6 )
Dan Ar Wern - Une Vie D'Artiste - II , 2 - La Clé du Contretemps .
70 - " Il y a chez lui un plaisir évident à décrire ces lames qui roulent et déferlent les unes derrière les autres , cette houppe bruyante , le mouvement infatigable des masses d'eau , les vagues qui claquent , les gouffres humides et lumineux . Debout derrière le phare , il sent qu'en fixant longuement la mer , en laissant le vent entrer en lui , en se laissant pénétrer par les éléments , il est comme gagné par un rythme voisin de celui de l'éternité . Son esprit disparaît dans l'être de la mer . Et l'expérience qui est alors la sienne est proche d'une expérience
mystique . C'était cela , le chemin de la vie tout tracé , secret de la vie éternelle : cette mer qui ouvre à demain !
Jean-Marie-Gustave Le Clézio - " Le Déluge "
( 1966 ) - " Le Chercheur d'Or " ( 1985 )
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DAN AR WERN - POLLEN ( 61 / 70 ) - Sonerezh / Musique - Tous droits réservés - " POLLEN " , copyright 2023 .
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Notes :
1 - " Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben Wunderhorn , lieder ) .
2 - Léon Fleisher , célèbre pianiste et chef d'orchestre américain , né en 1928 à San Francisco .
3 - L' un des Quatre derniers Lieder ( Vier letzte Lieder ) de Richard Strauss ( 1948 ) , sur un poème de Hermann Hesse : " L'Heure du Sommeil " ( Beim Schlafengehen ) , aus " Gesammelte Dichtungen " , Verlag , 1952 . Alle Rechte Vorbehalten .
4 - Saint Paul , I - Co. , VI , 19 .
5 - Henrik Gorecki , Symphonie n° 3 , opus 36
( 1976 ) .
6 - " Love is a Circle " , paroles de Manny Feldman , musique de Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans l'album de ce dernier : " Tant de Joies , Graeme Allwright and the Glen Ferris Quartet " , copyright 2000 Graeme Allwright / EPM Musique - ADES - Tous droits réservés - All rights reserved .
" L'amour est un cercle ,
Prends ma main , mon ami ,
L'amour est un cercle ,
L'amour ne finira jamais ... "
POLLEN - Digenvez / Solitude ( 51 / 60 ) .
POLLEN
( Digenvez / Solitude )
51 - Je m'assis à l'ombre d'un platane , avant d'entreprendre calmement la lecture , en anglais , de " Hope and Loneliness " , bref récit de l'exploratrice illustré de quelques sobres clichés en noir et blanc . Je lus qu'elle y décrivait sa rencontre avec un Ange de Lumière habitant la haute vallée des blancheurs éternelles .
" Pourquoi m'as-tu pris l'amour de ma vie , celui qui était le miroir de mon âme céleste ? " , inscrivait-elle au pied d'une roche où était gravé le nom de celui qui , semblait-il , avait dû mourir en route , pendant l'escalade , victime d'une chute fatale . Et ce fut , en effet , le sort tragique de ce pauvre homme , notait , dans l'avant-propos de son récit , sa compagne , qui avait ainsi souhaité lui rendre hommage par cet opuscule .
Mais , avec la même pudeur , la belle n'avait pas voulu en rajouter sur l'étendue de son chagrin !
Dan Ar Wern - Lettres d'une Immortelle - II , 2 - Espoir et Solitude .
52 - " Ne t'est-il encore jamais arrivé d'avoir l'impression que tu étais le seul personnage réel parmi tous les fantômes de ces personnes présentes , n'as-tu jamais pris conscience , au milieu d'une amicale conversation , que leurs paroles paraissaient absurdes , qu'il n'y avait aucun espoir de jamais les comprendre ? "
Arthur Schnitzler - Relations et Solitudes
( Beziehungen und Einsamkeiten , Aphorismen ) .
53 - Je revis encore ce film raté de ma vie , telle cette pluie d'outre-tombe , fine et monotone , sous laquelle je marchais . Le chemin n'est pas long , lorsqu'on emprunte le métro et ses
galeries souterraines ; mais, ce qui l'allongea un peu , certainement , ce fut mon besoin de traîner , de m'abandonner à quelque sentiment de flânerie intérieure , ballotté par la foule , et de laisser monter en moi un flot de mille hallucinations oppressives , macérant au plus profond de mes entrailles , mêlées d'une colère sourde , et qui, bientôt , se transformeraient en désir de vengeance impitoyable !
Le long des rues de Noël , joliment décorées , multicolores , sinueuses rivières noyées dans l'ambiance de la fête , défilaient par milliers ces vieux enfants d'adultes cherchant leurs nouveaux jouets , rêvassant dans la fraîcheur. On se mettait à courir d'un côté ou de l'autre , personnages de pacotille qui s'égarent , fuyant un reflet passager , trace illusoire , tels des ombres solitaires qui s'amusent de leurs propres jeux , qui, sans pitié , foncent à la recherche de leur destinée comme on cherche un sens indicible à une pièce de théâtre mystérieuse , et mourront sans mot dire dans les bruits du silence ...
Dan Ar Wern - Auberive - II - La Rencontre .
54 - " Elle est plus perdue pour moi que si elle était morte . Je ne la retrouverai pas dans ce monde . Le temps est très doux . Le soleil est comme apaisé , qui entre dans mon appartement abandonné depuis deux semaines . M 'arrive , avec les bruits lointains de cet après-midi , un calme affreux . La peine que j'endure n'a pas de révolte ni de crise , mais c'est la plus profonde de ma vie . "
Jacques Rivière / Alain-Fournier - Correspondance - I - ( 1904 - 1914 )
Alain-Fournier , le 21 septembre 1909 .
55 - " Ce rêve de partage , de complétude , d'une réponse trouvée dans la solitude de la plage n'était donc qu'un reflet dans un miroir ? Le miroir s'était brisé ... "
Virginia Woolf - " Vers le Phare " ( 1927 ) , II , 6 - Le Temps Passe .
56 - Il reconnut celle qui avait enflammé son coeur au temps des premières illusions perdues !
- Allons , n'aies pas peur ! , essaya-t-elle de le réconforter , sa tête contre son épaule , puis menant son visiteur par une petite grille qu'elle venait d'ouvrir dans une cour herbeuse jonchée de tas de jouets d'enfants ! Tremblant d'émotion , celui-ci sentit sur ses cheveux ce parfum si particulier - rose et jasmin - qu'il n'avait pas réussi à oublier !
- Mon Dieu , qu'est-ce qui se passe ? J'ai l'impression de revivre une vie qui , pourtant , ne fut jamais vraiment la mienne , comme si un mineur diabolique se mettait à creuser plus profond le sol de ma mémoire !
- Ne t'en fais pas ! , lui répéta la jeune fille . Tu verras qu'ici , rien n'est impossible ! Et puis , rajoutant ces paroles sibyllines , rappelle-toi ! N'est-ce pas en pleurant sur un trésor irrémédiablement perdu qu'on le retrouve parfois caché de l'autre côté du pays sans nom des souvenirs ?
Dan Ar Wern - Nua-Tara - I , 4 - Madeline .
57 - " Pendant quinze ans il avait vécu seul . Obstinément , obscurément , comme si le monde ne pouvait l'affecter . Il n'avait pas l'air d'un homme occupant l'espace mais plutôt d'un bloc d'espace impénétrable ayant forme humaine . Le monde rebondissait sur lui , se brisait contre lui , par moments adhérait à lui , mais ne l'avait jamais pénétré . Pendant quinze ans , tout seul , il avait hanté une maison immense , et c'est dans cette maison qu'il était mort . "
Paul Auster - L' Invention de la Solitude
( 1982 ) .
58 - Il marchait , solitaire , sur le flanc d'une colline de l'Athos , repensant à l'homme qui avait donné sa vie pour sauver l'âme d'un peuple qui , lui , n'en avait rien à faire , préférant la vendre , coup de lance planté dans son coeur , au premier venu lui promettant monts et merveilles . Combien de temps faudrait-il attendre , alors , pensa-t-il , observant un cygne noir frappant de son regard les eaux sombres de la mer , comme une ombre attirée soudain par l'éclat du couchant ? Mais lui , qu'en ferait-il , sinon , comme tant d'autres , l'abandonner à son triste
sort ?
Dan Ar Wern - Crépuscule d'Auberive - II , 1 - Solitude .
59 - " Je hais les miroirs qui me montrent mon vrai visage . Seule , de peur de tomber dans le néant , je dois poser prudemment le pied sur le rebord du monde . Je suis forcée , pour me contraindre à rentrer dans mon propre corps , de me cogner la tête contre une porte bien dure . "
Virginia Woolf - " Les Vagues " ( 1931 ) .
60 - Contemplant l'image des floraisons fanées sur les tentures verdâtres d'une chambre baignée de crépuscule , il se sentit alors gagné par la solitude , se demandant une nouvelle fois ce qu'il avait bien pu faire pour se retrouver là ... Tout ici lui semblait défraîchi , d'un autre âge , comme un vieux souvenir dont on cherche vainement la trace ou la raison lorsqu'enfui vers l'errance , navigant d'hôtel en hôtel après un rêve perdu , l'on croit encore au pouvoir de la jeunesse et de ses illusions ...
Dan Ar Wern - Chemins D'Âmes - II , 10 - Hermione .
DAN AR WERN - POLLEN ( 51 / 60 ) - Digenvez / Solitude - Tous droits réservés - " POLLEN " , copyright 2023 .
CREPUSCULE D'AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile XXX ) - Seconde Partie - Le Chant du Cygne - II - L'Eté de la Dernière Chance .
Moine du Mont Athos / Le Génie du Mal ( 1848 ) , par Guillaume Geefs dans la cathédrale Saint-Paul de Liège .
CREPUSCULE D'AUBERIVE
( Cycle de L'Etoile XXX )
- Seconde Partie -
Le Chant du Cygne
" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,
Pourquoi revivre mon haut mal ? "
" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique
Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,
Et je ne suis plus . "
Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse " ,
A Sils .
II - L'Eté de la Dernière Chance
" Songe aux cris des vainqueurs , songe aux cris des mourants ... "
Jean Racine - Andromaque , III , 8 .
2 - Il savait , cheminant en silence depuis le matin sur les contreforts du vénérable monastère , qu'il allait devoir bientôt le quitter . C'était vers la fin de l'après-midi , à l'issue d'un jour terne qui semblait endormi par les bruits de la mer alentour , si vaste et désolée , " comme l'écume des vagues scintillant encore sous le soleil brûlant de nos mémoires " , pensa-t-il , appuyé sur un roc , la contemplant , songeur , fasciné peut-être par l'appel d'une de ces invisibles sirènes qui , paraît-il , ont le pouvoir de vous séduire , se transformant sans cesse , tandis qu'en de mystérieuses cités sous-marines vous perdez soudain leurs charmes ...
" J'ai vu la blanche fille de la mer ;
Je l'ai même entendue chanter :
Ses chants étaient plaintifs comme les flots ... "
( 5 )
Pourtant , l'heure de nos adieux , jamais , ne peut défier les assauts du grand large , se disait le pèlerin , la sienne , la dernière , étant sans doute restée loin derrière lui à l'abri de la saint montagne orthodoxe , confiée comme son fils à l'inlassable prière du moine Syméon , l'hésychaste ayant désormais fait voeu de se battre pour une liberté nouvelle , chèrement acquise par ses ferventes philocalies ! ( 6 )
" L'hiver , c'est le Monde , l'été , c'est
l'Eon " , soupirait notre voyageur pensif , observant avec attention cette immense et capricieuse étendue qui , seule à ses yeux , pouvait encore le surprendre . ( 7 )
Ne s'était-il pas décidé , afin de remplir une mission jusque là tenue secrète , à mettre bientôt le cap sur Hydra ?
- Et qu'aurais-je dû faire d'autre ? , se demanda-t-il tout à coup . En haut règne l'intrigue , en bas la corruption ... "
C'était la parole d'un sage en Chine au temps de la décadence .
Rien n'avait vraiment changé , d'ailleurs , depuis l'époque du Déluge . Les rubis de la Couronne de feu , jadis tombés de la tête de Lucifer , n'étaient parvenus qu'à attiser davantage la violence et la haine au cours des siècles , répandant leur sanglante amertume sur le coeur brisé des hommes . ( 8 )
Fallait-il se lamenter , comme Sion , devant l'exil et la souffrance de tout un peuple ?
" Le Seigneur m'a abandonnée , le Seigneur m'a oubliée ! " ( 9 )
C'était l'été de la dernière chance , on était au bord du gouffre , comme en 39 , un vent de folie meurtrière s'apprêtait peu à peu à embraser insidieusement toute la planète ! Mais qui aurait vraiment voulu le savoir ou s'en préoccuper ? Cette fois , sans que nul ne s'inquiète d'une improbable et soudaine escalade belliqueuse mettant en péril cette belle insouciance du mois d'août , ça se passerait en silence au milieu de l'interminable chapelet des corps noircis par les rayons solaires , sinistre préfiguration de l'épouvantable
catastrophe !
Après tout , réfléchit-il , quand il n'y aurait plus de futur , alors la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée !
Il repensa , une fois de plus , à son grand-père parti l'année d'avant , qui lui avait confié que la chute de la Bretagne en juillet 1488 , dont la famille Tanguern était l'héritière indirecte , avait anticipé le même mois celle de la France , juste trois siècles plus tard , lorsque après l'appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) , les états généraux furent convoqués par Louis XVI ,
son aïeul , entraînant bientôt la mort du roi , suivie de l'inévitable déclin de la puissance coloniale . Décidément , l'été , songea-t-il ... ( 10 )
Parvenu au sommet , l'homme scruta le fond de l'abîme , se mettant à rire comme un fou !
" Mille ans sur notre terre , cria-t-il en esquissant un geste de lassitude et de désespérance , un jour de royauté divine , ridicule caricature de l'ordre ancien refusant le nouveau règne ! "
A quoi bon la jeunesse éternelle , en effet , s'il ne s'agit que de l'affreuse grimace de quelque hurluberlu ? Une seule chose est vraie pour
l'homme , cette douleur en son âme de bête prisonnière qui le pousse toujours vers son
esprit céleste !
" Ma solitude aussi vaste que l'infinité
océane ... Mais où iraient donc plus tard tous ces visages réduits en cendres ? , se demanda-t-il soudain . L'au-delà est ici , n'est-ce-pas , dans notre vie quotidienne . Il nous donne la main ,
fit-il , pleurant à chaudes larmes , le regard noyé dans l'eau si attirante , agenouillé sur le vide .
N'est-ce pas maintenant qu'il faut atteindre le
ciel ?
Et sans doute fut-il tenté de suivre au fond du précipice l'inutile morceau d'étoile filante si longtemps convoité !
" Mon Dieu , ayez pitié de moi , qui suis un
pécheur ! " ( 11 )
FIN
___
DAN AR WERN - CREPUSCULE D'AUBERIVE - Seconde Partie - Le Chant du Cygne - II - L'Eté de la Dernière Chance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " CREPUSCULE D'AUBERIVE " , copyright 2024 .
___
Notes :
5 - " Barzaz Breiz ( 1839 ) - VI - Livadenn Geris / Submersion de la Ville d'Ys , par Théodore de la Villemarqué ( Kervarker , 1815 - 1895 , Kemperle ) .
6 - Hésychasme = pratique spirituelle mystique orthodoxe .
Philocalie = anthologie orthodoxe de textes édifiants , visant à élever l'âme des chrétiens .
7 - Evangile de Philippe ( texte apocryphe du 2è siècle ) .
8 - Certaines légendes racontent que l'Archange Lucifer perdit dans sa chute une couronne ornée de rubis , plus tard destinée à recueillir le sang du Christ ( le Saint Graal ) .
9 - Isaïe , 49 , 14-15 .
10 - Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier ( Sant-Albin-an-Hiliber ) le 28 juillet 1488 / Appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) .
- Charles de Montfort ( L'évadé du Temple ) :
" La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , III , 7 - Chanson de Bilitis - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
11 - Philocalie de Syméon ( 917 - 1022 ) .
CREPUSCULE D'AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile XXX ) - Seconde Partie - Le Chant du Cygne - I - Solitude .
Procession des moines vers le monastère du mont Athos ( Gang der Mönche zum Bergkloster Athos , 1905 ) par Hermann David Salomon Corrodi ·
CREPUSCULE D'AUBERIVE
( Cycle de L'Etoile XXX )
- Seconde Partie -
Le Chant du Cygne
" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,
Pourquoi revivre mon haut mal ? "
" Alors la mort s'élève au-dessus du bord magique
Du monde plongé maintenant dans un profond sommeil ,
Et je ne suis plus . "
Annemarie Schwarzenbach - " La Vallée Heureuse " ,
A Sils .
I - Solitude
" Il se peut que vous soyez mort et que j'erre encore parmi les vivants ... "
Anna de Noailles - " Exactitudes "
- Méditation sur la Mort , III , Rupture .
( 1930 )
1- Il marchait , solitaire , sur le flanc d'une colline de l'Athos en ce soir crépusculaire de juillet 1999 , repensant encore à l'homme de Brocéliande qui avait donné toute sa vie pour sauver l'âme d'un peuple qui , lui , n'en avait rien à faire , préférant la vendre , coup de lance planté dans le coeur du patriarche , au premier venu lui promettant monts et merveilles . Combien de temps faudrait-il attendre , alors , pensa-t-il , observant un cygne noir frappant de son regard les eaux sombres de la
mer , comme une ombre attirée soudain par l'éclat du couchant ? Mais lui , qu'en ferait-il , sinon , comme tant d'autres , l'abandonner à son triste
sort ? ( 1 )
La cause des anciens ? Pour lui , ce n'était , après tout , qu'une réponse tardive à la traîtrise de bien des crimes venant du camp adverse au fil de siècles d'abandon , bûcher fatal ayant voulu faire périr en chacun d'eux cet être angélique et si beau qu'il était , pourtant , si difficile de tuer , la conscience , beau nom de clarté , jadis comme aujourd'hui le leur , qu'avant de reconnaître ,
il s'était , grâce à elle , rappelé lors de cette rencontre au manoir d'Auberive , avec son salon Louis XVI et son portail dont les ornements remontaient au moyen-âge ...
" Une âme qui en fait une autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... "
( 2 )
Il avait éprouvé un étrange sentiment de jalousie à son encontre , car il aurait voulu pouvoir lui aussi , d'une aussi belle manière , murmurer tendrement à son oreille " qu'ils étaient deux sur la Terre , dans cette maison , réunis par la Providence ... "
Mais quand pourraient-ils jamais vraiment devenir " un seul être " , s'inquiéta-t-il
ensuite , afin de communier à l'indicible patrie de leur idéal ?
( 3 )
Pourtant , sans qu'il comprît pourquoi l'une était venue venger les souffrances de l'autre , il se rendit compte , un peu plus tard , qu'il avait dû , dans ses souvenirs , confondre le visage de cette femme avec un aveuglant rayon de lumière jailli soudain de la petite boule turquoise errant naguère , craintive , parmi les nuées grises du naufrage des Dieux , celle-ci paraissant
prendre , maintenant pitié de lui . A moins que pour le châtier , elle n'ait souhaité par plaisir lui faire ce grand trou de désespoir dans la poitrine et se demander s'il n'y avait , pour sa part , que ce seul moyen de le guérir ? Elle n'en eut pas
l'aubaine ! Se jouant de la passive torpeur de sa funèbre dépouille , la femme l'avait envahi brusquement des pieds jusqu'à la tête , lui faisant sentir que , dès cet instant , ne vivrait plus en lui qu'une créature unique dont elle
formerait , pour toujours , la partie conquérante , sinon la plus dominatrice !
" Ecoute , musique , je suis en train de comprendre quelque chose ... ( 4 )
Ne venait-il pas de lire cette phrase dans la chambre voisine ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - CREPUSCULE D'AUBERIVE - Seconde Partie - Le Chant du Cygne - I - Solitude - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " CREPUSCULE D'AUBERIVE " , copyright 2024 .
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Notes :
1 - La Nuit de Cézembre ( Cycle de L'Etoile V ) ,
II , 2 , V - L'Eté de la Dernière Chance - Copyright 2019 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
2 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) - Troisième Journée , Scène I .
3 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) , 11, " Histoire d'un Chef d'Orchestre " , XIX - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
4 - "Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) , Deuxième Journée , Scène X .
* " Du , Doppelgänger ,
Du , bleicher Geselle ,
Was äffst du nach mein Liebesleid ? "
" Der Doppelgänger / Le Double "
Poème de Heinrich Heine ( 1787 - 1856 ) ,
Musique de Franz Schubert ( 1797 - 1828 )
( Schwanengesang - Le Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .
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