Le Piège - Prologue - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune .
Le Piège
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "
( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
Prologue
Balade Printanière
Pour Gwenvael Andon
IV - Une Clarté sous la Lune
" Ce qui ne peut danser au bord des lèvres , s'en va hurler au fond de l 'âme ... "
Christian Bobin ( 1951 -2022 )
" L'homme réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je ? "
Henri Queffélec ( 1910 - 1992 ) - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) .
5 - Il était une fois , dans les ruelles ensoleillées de Nice , un jeune Breton qui , ayant quitté sa terre natale depuis des lustres , ne pouvait que se sentir étranger dans cette ville qu'il jugeait superficielle de la Côte d'Azur . Les vagues de la Méditerranée , bien que magnifiques , n'étaient pas assez sombres pour lui faire oublier les embruns de l'Atlantique et les landes sauvages de sa Bretagne intérieure . Il ne croyait pas alors , comme dirait un chanteur plus tard , que la vie soit une simple succession de paragraphes conclue par un point , la voyant plutôt , lui , l'adolescent révolté , comme le " Titanic " percuté par un iceberg , ou , parfois , telle une vaguelette aux reflets grisâtres venant s'échouer sur le bord tranquille des rivages de sa mémoire , dans le Golfe du Morbihan . ( 7 )
Parce que c'était par cette couleur , à cinq ans , lors d'un court voyage à bord d'une petite barque bretonne dont il ne pouvait déjà plus déchiffrer les signes annonciateurs , n'en soupçonnant ni la distance , ni les promesses , n'en mesurant , non plus , les futurs périls , que son âme de jeune matelot fut profondément marqué , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc'hoed ) , hôpital de Bellevue , par une fin d'après-midi d'octobre , qu'il était venu au monde , un mardi , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) ( 8 )
Les lieux comme le moment d'une naissance restent marqués d'une trace indélébile et particulière : " Il Automne " , chantait Barbara , évoquant sans doute plus le temps de la mi-novembre .
Il automne à pas craquants
Sous un ciel pourpre et doré ,
Sur les jardins dénudés ,
Se reflètent en transparence
Les brumes d 'automne rouillées ... " ( 9 )
Figurez-vous , alors , les fabuleux paysages de la légendaire Brocéliande et les premiers brouillards charroyant , pour la revêtir , leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon , blancs linceuls s'accrochant comme un costume aux cimes des sapins fleuris de quelques boutons d'or ou genêts , la saison paraissant magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières virevoltant au vent , vestiges d'une folle jeunesse enfuie aux yeux nostalgiques d'un gosse rêveur n'arrivant jamais à les rattraper ...
Mais soudain ... Lorsqu'il eût quitté l'étroit chemin départemental pour progressivement s'enfoncer dans le silence des grands arbres noirs , le gamin découvrit sur une verte prairie perdue dans les nimbes de l'aube , au milieu des vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres toujours closes qu'une princesse toute blanche honorait parfois , la nuit , de sa présence , comme le lui avait raconté sa mère , il s'en souvenait maintenant , pour le dissuader de s'aventurer tout seul dans cette immense forêt !
Quel visage d'ombre s'approchait alors de lui , sous la tonnelle au souffle léger de verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 10 )
6 - Un jour, alors que , sur l'avenue de la Victoire , il flânait à la recherche de quelque chose pouvant apaiser sa nostalgie , il tomba par hasard sur un petit magasin de disques , vestige des temps anciens .
Poussé par un inexplicable pressentiment , le promeneur entra , puis , parcourant les rayons , fut attiré par une pochette ornée de motifs celtiques décorant l'album d'un chanteur du nom de Gwenvael Andon , peu connu , lui expliqua d'un air ironique le jeune vendeur à l'accent parisien , mais qui commençait , paraissait-il , à faire parler de lui là-bas ! Perplexe ,il acheta le disque sans dire un mot , rentrant chez lui avec une certaine impatience . ( 11 )
Mais dès que la première note eut résonné dans son petit appartement niçois , quelque chose d'étrange se produisit . Les mélodies anciennes , les paroles empreintes de légendes et de récits celtes réveillèrent sans doute en lui émotions et souvenirs d'un temps qu'il avait dû laisser dans l'inconnu , comme cet idiome qu'il s'était amusé , jadis , à inventer lorsqu'il tentait de fuir , le soir , l'angoisse particulière d'être confronté à tous ces garçons bizarres de l'école qui ne le comprenaient pas .
La voix du barde , au contraire , lui chantait les épopées d'un âge passé à reconstruire dans le futur , l'amour de la terre bretonne et l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé son coeur comme celui des chevaliers de l'antique Duché d'Armorique , et chaque chanson prenait l'allure d'un voyage à travers la Bretagne , invitation pressante à redécouvrir sa langue et son héritage ancestral !
7 - Ne dit-on pas , d'ailleurs , que l'âme est un paysage , qu'il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser , que nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue , mais que chaque vie est un engagement . Plus tard, grand voyageur , il n'avait jamais pu cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question que lui avait suggéré Henri Queffélec dans son livre , " Promenades en Bretagne " . ( 12 )
A cette époque , il croyait sincèrement , sans doute , trouver encore la solution de l'énigme .
Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! ( 13 )
A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?
" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 14 )
D'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé , la timidité de sa nature , alors qu'il n'était qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , l'empêchait parfois de parler en public . Il devais avoir 13 ou 14 ans , gardant en lui le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire qu'il devait rendre à son professeur de français , bonne pâte au demeurant , mais qui s'était mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , cruelle , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur lui en attendant longuement qu'il prenne la parole pour lire son texte à la classe , ayant fini , lassé , par poser son auguste postérieur sur le bout de son pupitre , et , de son visage accablé , considérant maintenant sur le sien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse !
Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?
Ce jour-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , était resté gravé dans sa mémoire !
Il avait du baisser la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux , devant lui , scrutant sans pitié un point crucial d'interrogation : sa différence les troublait !
Peu à peu , il lui avait fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de ses démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , l'empêchait de voir , au-delà de ses propres abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide :
" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 15 )
Maintenant qu'il avait pu remonter du gouffre , afin d'entrevoir , lui aussi , " une clarté sous la lune " , que lui importait le monde extérieur , en vérité , à moins qu'il ne l'entraîne vers le large ?
" Être abandonné , c'est être délivré " , notait encore le Maître . ( 16 )
Lorsqu'il marchait dans la montagne , il se sentait un peu chez lui , tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " , près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles ... ( 17 )
Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il lui arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage lui évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...
( 18 )
Non , ce n'était pas possible !
La République " une et indivisible " dans laquelle chacun vivait si prosaïquement ne pouvait incarner sa Terre promise ! Il retrouvait plutôt celle-ci dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt Treize " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .
Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel il se reconnaissait , le marquis de Lantenac . N'était-il pas un chouan , lui aussi , un sauvage , quand il rêvait devant les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues ?
De même , certains noms , de sonorité armoricaine , Tellmarch , Halmalo , trouvés dans le livre , l'inspiraient , résonnaient en lui .
A quinze ans , l'exilé se sentait l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg , se rappelant encore ce bel été 1967 passé sous le regard bienveillant de la " Pendine " avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt trop à la mode . C'était là , pourtant , qu'il avait dévoré d'un seul coup les " Mémoires d'Outre-Tombe " ! ( 19 )
L'histoire d'Hervine Magon lui plaisait particulièrement , " qui riait de plaisir et pleurait de peur " . ( I , 5 )
Elle lui parlait de sa propre enfance . En la lisant , il retrouvait le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande ! Il subsistait encore , d'ailleurs , de vieilles photos les représentant auprès de leurs montures , deux vélos d'enfants .
Grâce à elles , ressuscitaient aussi par miracle toutes les images de son passé : les folles aventures dans la lande lorsqu'il suivait les équipées de sa soeur Mariannig , véritable chef de bande et garçon manqué l'entraînant toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de sa nostalgie des noëls d'autrefois ...
L'Îlot Haut , Bellevue , il arrivait que ces noms résonnent dans sa tête : le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) qu'il avait toujours sous les yeux .
C'était un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffisait à faire briller dans sa nuit les couleurs magiques du lieu béni de son enfance !
8 - Inspiré par cette musique envoûtante , il était donc , cette année-là , revenu en Bretagne pour les vacances , désireux de renouer avec ses racines , rêvant de trouver un pays aussi libre et mystérieux que celui évoqué dans le disque , et d'y ressentir , surtout , cette connexion profonde avec lui , en visitant les lieux chantés par Gwenvael .
Cependant , à son arrivée , la réalité se révéla très décevante . La terre de sa prime jeunesse avait beaucoup changé , de même que les petites villes , devenues trop touristiques , les plages autrefois désertes paraissaient bondées , l'esprit d'indépendance semblant s'y être aussi dissipé dans le confort moderne . Il visita bien quelques sites historiques de cette forêt d'enchantement dont le nom dont on l'affublait lui paraissait maintenant aussi ridicule que celui de la sirène " pin-pon " des pompiers , faisant même une escale dans un bar où vraiment l'on n'avait aucune idée de l'existence d'un chanteur du cru , ignorant jusqu'à son son patronyme , et qui diffusait seulement les tubes franchouillards classiques des années soixante ! Quant aux falaises sauvages de l'Armor , il eut peine à y retrouver cette magie puissante que l'artiste avait , malgré tout , tenté d'insuffler par sa musique .
Malgré cette déception , quelque chose avait changé en lui . Il avait compris l'importance de son identité , que sa patrie véritable n'était pas seulement un lieu géographique , mais une partie de lui-même , un sentiment fortement ancré dans son cœur et que l'artiste avait su ranimer . Même si la réalité ne correspondait pas au rêve , l'esprit celte vivait en lui , vibrant à chaque note de musique , à chaque légende racontée .
De retour à Nice , il continua sa quête , mais avec une nouvelle perspective , celle de se battre pour défendre la conception qu'il avait adopté , par instinct , de l'histoire , qui n'était pas celle d'une république jacobine où l'on ne voulait voir qu'une seule tête . Il apprit à lutter pour la différence , un pied en Bretagne et l'autre dans les étoiles , cherchant une nouvelle manière de concilier en lui ces deux univers , devenant comme un ambassadeur de la culture bretonne sous le soleil de la Méditerranée , s'inscrivant aux cours par correspondance pour apprendre la langue de ses ancêtres ! C'est ainsi , pensait-il souvent , que les racines peuvent transcender les distances et les déceptions !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Piège - Prologue - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .
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Notes :
7 - Citation de Charlélie Couture , chanteur , peintre , photographe et romancier né à Nancy le 26 février 1956 .
- Naufrage du " Titanic " dans l'Atlantique nord ( nuit du 14 au 15 avril 1912 ) .
- Le golfe du Morbihan ( Mor Bihan Gwened ) est une mer intérieure d'une longueur est-ouest de 20kms parsemée de nombreuses îles et îlots . " Mor bihan " signifie " petite mer " en breton .
8 - Le camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) , proche de la ville de Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , s'étend sur six communes bretonnes dans le nord-est du département du Morbihan .
9 - " Il Automne " , chanson de Barbara sur son album " live " à l'Olympia - Copyright 1978 Barbara / Philips - Tous droits réservés .
10 - " Images d 'Alain-Fournier " ( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 -1971 ) , soeur de l'écrivain .
11 - Ancien nom de l'avenue Jean Médecin , principale avenue commerçante de Nice partant de la place Masséna , qui abrite d'immenses centres commerciaux et des boutiques de célèbres créateurs .
12 - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) , par Henri Queffélec .
13 - Alexandre le Grand ( fils de Philippe II , élève d'Aristote et roi de Macédoine à partir de , il devient l'un des plus grands conquérants de l'histoire en prenant possession de l'immense Empire perse et en s'avançant jusqu'aux rives de l'Indus .
14 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .
15 - " Bretagne " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits
réservés - copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH & Co - Editions " Muse " - Alle rechte vorbehalten .
16 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .
17 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand .
18 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .
19 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) , Chateaubriand .
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