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Dan Ar Wern Official Website

Le Piège - Préface / Dédicace - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune .

27 Juillet 2024 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Le Piège - Préface / Dédicace - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune .
Le Piège - Préface / Dédicace - Balade Printanière - IV - Une Clarté sous la Lune .
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Le Piège

 

 

 

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... " 

Annemarie Schwarzenbach Tod in Persien "

( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )  

 

 

 

 

PREFACE / DEDICACE - 

 

 

 

 

 

Pour Gwenvael Andon

 

 

 

 

 

 

 

Balade Printanière

 

 

 

 

 

 

 

IV - Une Clarté sous la Lune

         

         

 

 

 

 

" Ce qui ne peut danser au bord des lèvres , s'en va hurler au fond de 'âme ... "

Christian Bobin ( 1951 -2022 )

 

" L'homme réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je  ? " 

Henri Queffélec ( 1910 - 1992 ) - " Promenades en Bretagne " ( 1969 ) . 

 

    

 

 

 

    5 - Il était une fois , dans les ruelles ensoleillées de Nice , un jeune Breton qui , ayant quitté sa terre natale depuis des lustres , ne pouvait que se sentir étranger dans cette ville qu'il jugeait superficielle de la Côte d'Azur . Les vagues de la Méditerranée , bien que magnifiques , n'étaient pas assez sombres pour lui faire oublier les embruns de l'Atlantique et les landes sauvages de sa Bretagne intérieure . Il ne croyait pas alors , comme dirait un chanteur plus tard , que la vie soit une simple succession de paragraphes conclue par un point , la voyant plutôt , lui , l'adolescent révolté , comme le " Titanic " percuté par un iceberg , ou , parfois , telle une vaguelette aux reflets grisâtres venant s'échouer sur le bord tranquille des rivages de sa mémoire , dans le Golfe du Morbihan . ( 7 ) 

Parce que c'était par cette couleur , à cinq ans , lors d'un court voyage à bord d'une petite barque bretonne dont je ne pouvais déjà plus déchiffrer les signes annonciateurs , n'en soupçonnant ni la distance , ni les promesses , n'en mesurant , non plus , les futurs périls , que mon âme de jeune matelot fut profondément marqué , même si c'était à Guer ( Gwern-Porc'hoed ) , hôpital de Bellevue , par une fin d'après-midi d'octobre , que j'étais venu au monde , un mardi , vers 16h30 , dans un bâtiment de schiste marqué d'une croix rouge , en lisière du camp militaire de Coëtquidan ( Kamp Koetkidan ) ( 8 )

Les lieux comme le moment d'une naissance restent marqués d'une trace indélébile et particulière : " Il Automne " , chantait Barbara , évoquant sans doute plus le temps de la mi-novembre .

Il automne à pas craquants

Sous un ciel pourpre et doré ,

Sur les jardins dénudés ,

Se reflètent en transparence

Les brumes d 'automne rouillées ... " ( 9 )

         Figurez-vous , alors , les fabuleux paysages de la légendaire Brocéliande et les premiers brouillards charroyant , pour la revêtir , leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon , blancs linceuls s'accrochant comme un costume aux cimes des sapins fleuris de quelques boutons d'or ou genêts , la saison paraissant magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières virevoltant au vent , vestiges d'une folle jeunesse enfuie aux yeux nostalgiques d'un gosse rêveur n'arrivant  jamais à les rattraper ... 

Mais soudain ... Lorsque je quittais l'étroit chemin départemental pour progressivement m'enfoncer dans le silence des grands arbres noirs , je découvris sur une verte prairie au-milieu des nuages , dans les vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres toujours closes qu'une princesse toute blanche honorait parfois , la nuit , de sa présence , comme le lui avait raconté sa mère , il s'en souvenait maintenant , pour le dissuader de s'aventurer tout seul dans cette immense forêt !
        
Quel visage d'ombre s'approchait alors de lui , sous la tonnelle au souffle léger de verdure ? 
" Où est la Bien-Aimée ,
  Où est la Demoiselle
? ( 10 )

6 - Un jour, alors que , sur l'avenue de la Victoire , je flânais à la recherche de quelque chose pouvant apaiser ma nostalgie , je tombais par hasard sur un petit magasin de disques , vestige des temps anciens .

Poussé par un inexplicable pressentiment , j'entrai , puis , parcourant les rayons , fus attiré par une pochette ornée de motifs celtiques décorant l'album d'un chanteur du nom de Gwenvael Andon , peu connu , m'expliqua d'un air ironique le jeune vendeur à l'accent parisien , mais qui commençait , paraissait-il , à faire parler de lui là-bas ! Perplexe , j'achetais le disque sans dire un mot , rentrant chez moi avec une certaine impatience . ( 11 )

Mais dès que la première note avait résonné dans mon petit appartement niçois , quelque chose d'étrange s'était produit , les mélodies anciennes , les paroles empreintes de légendes et de récits celtes réveillèrent sans doute en moi émotions et souvenirs d'un temps que j'avais du laisser dans l'inconnu , comme cet idiome que je m'étais amusé , jadis , à inventer lorsque j'essayais de fuir ,
le soir , l'angoisse particulière d'être confronté à tous ces garçons bizarres de l'école qui ne me comprenaient pas .

La voix du barde , au contraire , me chantait les épopées d'un âge passé à reconstruire dans le futur , l'amour de la terre bretonne et l'esprit d'indépendance qui avait toujours animé mon coeur comme celui des chevaliers de l'antique Duché d'Armorique , et chaque chanson prenait l'allure d'un voyage à travers la Bretagne , invitation pressante à redécouvrir sa langue et son héritage ancestral !

7 Ne dit-on pas , d'ailleurs , que l'âme est un paysage , qu'il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser , que nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue , mais que chaque vie est un engagement . 
Plus tard, grand voyageur , je n'avais jamais pu cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question que m'avait suggéré Henri Queffélec dans son livre , " Promenades en Bretagne " . ( 12 )

A cette époque , je croyais tellement , sans doute , trouver encore sincèrement la solution de l'énigme . Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! ( 13 )

A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?

Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 14 )

D'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé , la timidité de ma nature , alors que je n'étais qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , m'empêchait parfois de parler en public . Je devais avoir 13 ou 14 ans , gardant en moi le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire que je devais rendre à mon professeur de français , bonne pâte au demeurant , mais qui s'était mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur moi , attendant longuement que je prenne la parole pour lui lire mon texte , ayant fini , lassé , par poser son postérieur sur le bout de mon pupitre , et , de son visage accablé , considérant maintenant sur le mien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse ! 

Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?

Ce jour-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , était resté gravé dans ma mémoire !

J'avais du baisser la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux scrutant sans pitié un point crucial d'interrogation posé devant eux : ma différence les troublait !

Peu à peu , il m'avait fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de mes démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , m'empêchait de voir , au-delà de mes propres abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide : 

Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 15 )

Maintenant , j'avais à remonter du gouffre , afin d'entrevoir , moi aussi , " une clarté sous la lune " . 

Que m'importait le monde extérieur , en vérité , à moins qu'il ne m'entraîne vers le large ?

Être abandonné c'est être délivré  " , notait encore le Maître . ( 16 )

 Lorsque je marchais dans la montagne , je me sentais un peu chez moi , tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " , près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles ... ( 17 )

Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il m'arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage m'évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...

( 18 )

Non , ce n'était pas possible ! 
La République  " une et indivisible " dans laquelle chacun vivait si prosaïquement ne pouvait incarner ma Terre promise ! 
Je la retrouvais plutôt dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt Treize " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .

Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel je me reconnaissais , le marquis de Lantenac N'étais-je pas un chouan , moi aussi , un sauvage , quand je rêvais devant les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues ?

De même , certains noms , de sonorité armoricaine , Tellmarch , Halmalo , trouvés dans le livre , m'inspiraient , résonnaient en moi .

A quinze ans , je me sentais l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg , me

rappelant encore ce bel été 1967 passé sous le regard bienveillant de la Pendine avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt trop à la mode . C'était là , pourtant , que j' avas dévoré d'un seul coup les " Mémoires d'Outre-Tombe "  ! ( 19 )

L'histoire d'Hervine Magon me plaisait particulièrement , " qui riait de plaisir et pleurait de peur  " . ( I , 5 )

Elle me parlait de ma propre enfance . En la lisant , je retrouvais le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande ! Il subsiste encore , d'ailleurs , de vieilles photos nous représentant auprès de nos montures , deux vélos d'enfants .

Grâce à elles , ressuscitaient aussi par miracle toutes les images de mon passé : les folles aventures dans la lande lorsque je suivais les équipées de ma soeur Marie-Annick , véritable chef de bande et garçon manqué m'entraînant toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de ma nostalgie des noëls d'autrefois ...

L'Îlot Haut , Bellevue , il arrivait que ces noms résonnent dans ma tête : le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) que j'avais toujours sous les yeux .

C'était un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffisait à faire briller dans ma nuit les couleurs magiques du lieu béni de mon enfance ! 

8 - Inspiré par cette musique envoûtante , j' étais donc , cette année-là , revenu en Bretagne pour les vacances , désireux de renouer avec mes racines , rêvant de trouver un pays aussi libre et mystérieux que celui évoqué dans le disque , et d'y ressentir , surtout , cette connexion profonde avec lui , en visitant les lieux chantés par Gwenvael .
Cependant , à mon arrivée , la réalité se révéla très décevante . La terre de ma prime jeunesse avait beaucoup changé , de même que les petites villes , devenues trop touristiques , les plages autrefois désertes paraissaient bondées , l'esprit d'indépendance semblant s'y être aussi dissipé dans le confort moderne . Je visitais bien quelques sites historiques de cette forêt d'enchantement dont le nom dont on l'affublait me paraissait maintenant ridicule , faisant même une escale dans un bar où vraiment l'on n'avait aucune idée de l'existence d'un chanteur du cru , ignorant jusqu'à son son patronyme , et qui diffusait seulement les tubes franchouillards classiques des années soixante ! Quant aux falaises sauvages de l'Armor , j' eus peine à y retrouver cette magie puissante que l'artiste avait , malgré tout , tenté d'insuffler par sa musique .

Malgré cette déception , quelque chose avait changé en moi . J'avais compris l'importance de mon identité , que ma patrie véritable n'était pas seulement un lieu géographique , mais une partie de moi-même , un sentiment fortement ancré dans mon cœur et que l'artiste avait su ranimer . Même si la réalité ne correspondait pas au rêve , l'esprit celte vivait en moi , vibrant à chaque note de musique , à chaque légende racontée .

De retour à Nice , je continuais ma quête , mais avec une nouvelle perspective , celle de me battre pour défendre la conception que j'avais gardé , par instinct , de l'histoire , qui n'était pas celle d'une république jacobine où l'on ne voulait voir qu'une seule tête . J'appris à lutter pour la différence , un pied en Bretagne et l'autre dans les étoiles , cherchant une nouvelle manière de concilier en moi ces deux univers , devenant comme un ambassadeur de la culture bretonne sous le soleil de
la Méditerranée , m'inscrivant aux cours par correspondance pour apprendre la langue de nos ancêtres ! C'est ainsi , pensais-je souvent , que les racines peuvent transcender les distances et les déceptions !

             


 

 

( A Suivre )

 

 

 

 

 

                                 ___

 

 

DAN AR WERN - Le Piège - Préface / Dédicace - Balade PrintanièreIV - Une Clarté sous la Lune - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .

                                   ___

 

Notes :

7 - Citation de Charlélie Couture , chanteur , peintre , photographe et romancier né à Nancy le 26 février 1956 .

   - Naufrage du " Titanic " dans l'Atlantique nord ( nuit du 14 au 15 avril 1912 ) .

   - Le golfe du Morbihan ( Mor Bihan Gwened ) est une mer intérieure d'une longueur est-ouest de 20kms parsemée de nombreuses îles et îlots . " Mor bihan " signifie " petite mer " en langue bretonne .

8 - Le camp militaire de Coëtquidan  ( Kamp Koetkidan ) , proche de la ville de Guer ( Gwern-Porc 'hoed ) , s'étend sur six communes bretonnes dans le nord-est du département du Morbihan .

- " Il Automne " , chanson de Barbara sur son album " live " à l'Olympia - Copyright 1978 Barbara / Philips - Tous droits réservés .  

10 - " Images d 'Alain-Fournier " ( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 -1971 ) , soeur de l'écrivain .

11 - Ancien nom de l'avenue Jean Médecinprincipale avenue commerçante de Nice partant de la place Masséna , qui abrite d'immenses centres commerciaux et des boutiques de célèbres créateurs .

12 Promenades en Bretagne " ( 1969 ) , par Henri Queffélec .

13 - Alexandre le Grand (  fils de Philippe II , élève d'Aristote et roi de Macédoine à partir de , il devient l'un des plus grands conquérants de l'histoire en prenant possession de l'immense Empire perse et en s'avançant jusqu'aux rives de l'Indus .

14 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .

 

15 - " Bretagne  " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits

réservés - copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH & Co - Editions " Muse " - Alle rechte vorbehalten .

 

16 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .                     

 

17 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand .

 

18 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .

 

19 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) ,  Chateaubriand .

              

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