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Dan Ar Wern Official Website

Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - X - Epilogue - La Stèle .

30 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Château de Kergrist

Château de Kergrist

 
 
 
LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

- EPILOGUE -

 

 

 

 

 

X - La Stèle

 

 

 

 

 

 

" To be or not to be ...  "

William Shakespeare - " Hamlet "

 

  " La propagande obsessionnelle tend à persuader quil ny a quavantages à ne plus entendre par soi-même ; la machine à regarder peut servir à créer une inédite variété daveugles ".

Armand Robin - " La Fausse Parole " ( 1953 )

 

 

1 - Il s’appelait Eliaz Kergrist , héritier d’une vieille famille noble mais désargentée . Son ancêtre avait été page à la cour du duc François II , puis compagnon d’armes dans les dernières luttes pour l’indépendance du duché . Loyal , discret , il n’avait ni les titres ni la fortune des prétendants à la main de l'héritière . Mais il possédait ce que nul autre n’avait : une fidélité sans faille , un amour pur , muet , brûlant qu’Anne devina , partagea peut-être , sans jamais pouvoir se l’avouer .

Certes , selon des textes relativement confidentiels , ce chevalier ne portait pas d’armure dorée , ne brillant pas à la cour de Nantes . Mais dans les bois , les landes , les chemins secrets , veillant sur elle avec dévotion ,  son charmant garde du corps lui avait juré de l’arracher à tout pacte imposé , de l’enlever si elle le lui demandait , de l’emmener loin , là où la Bretagne pourrait encore être libre , où elle pourrait aimer sans contrat , sans royaume , sans raison d’État .

     La duchesse aimait son peuple autant qu’elle avait aimé Yann en secret . Devant , sous la pression , céder à l’alliance avec la France , elle porta seule le poids de son inéluctable destin . Ce fut son sacrifice . Et la nuit même de ses noces , dit-on , la nouvelle reine pleura longuement dans la chapelle ducale . Certains murmurèrent qu’elle avait voulu écrire une lettre à son chevalier servant , mais qu’on la lui arracha .

     Yann disparut sans bruit , comme une ombre dans l’aube trahie . On dit qu’il devint moine quelque part , qu’il s’embarqua vers l’Irlande et la Palestine .
Et qu’il y mourut dans un désert , le cœur brisé , enterré sans nom .

2 - Des siècles plus tard , son lointain descendant naquît dans un monde à nouveau ravagé par la guerre , issu d'une branche parallèle qui , au fil des péripéties et des troubles des siècles , perdit entièrement ses biens d'origine . Un soir , en aparté , il avait dit à sa " prof " de littérature anglaise , petite bretonne à peine plus âgée que lui , née dans la banlieue de Londres  :

- Tu sais qu'il y aura une bombe nucléaire appelée " Vérité " . On la lâchera bientôt sur l'écran d'un amphi , avec un " reel " endiablé venu d'Ecosse Tout le monde applaudira !
     Miss Montfort riait quand il lui avait dit ça .
Mais ses yeux ne souriaient plus quand , l'ayant regardée , fascinée par son étrange beauté , il lui avait déclaré solennellement sa flamme : porter un nom aussi absolu , aussi vertigineux , dont la particule avait curieusement disparu . Comment pouvait-il vivre avec ça ? Comment lui résister ? Lorsqu’elle prononçait son nom , tout ce qu'elle enseignait avec passion , remontait par magie à la surface .
 

3 - " Il y a des tragédies dont les échos résonnent à travers les siècles , déclarait l'enseignante pour introduire son cours . Les unes sont des œuvres dart , des drames de papier ; les autres sont des faits historiques , mais lâme humaine sy brise avec la même violence . Hamlet , prince du Danemark , découvre que le trône a été volé , que son père a été assassiné et que sa mère a trahi ! Alors , tout vacille . Lordre du monde chancelle sous ses pieds . Il ne sait plus à quoi se fier . Il hésite , il doute , il se parle à lui-même dans des monologues vertigineux : " To be or not to be " ? , s'interroge-t-il . Et si cette phrase , bien plus quun dilemme existentiel , était aussi une question politique ?

Être ou ne plus être un royaume , un héritage , une fidélité aux morts ?

Que faire ? "

Puis  elle avait lu ce texte dans la langue de Shakespeare : " Dormir ; rêver , peut-être - eh , c'est l'écueil ! car ce sommeil de mort peut apporter des rêves dont , lorsque nous rejetons notre chaos de chair , la perspective nous retient en suspens . C'est cette idée qui donne longue vie à nos détresses , car , qui supporterait l'affront du temps et ses gifles , de même que les tyrans toujours vainqueurs , l'orgueil qui nous méprise , les souffrances d'un amour dédaigné , la loi trop lente qu'un homme inflige au méritant , si celui-ci pouvait gagner sa paix d'un simple coup de lame ? "

( 30 )

- Ainsi en fut-il de notre duchesse , madame , lui avait-il , au début , répondu , piqué au vif par son approche , fille dun pays dont elle avait juré , elle aussi , de préserver lindépendancela Bretagne , province maritime ayant connu , vous savez , bien des tragédies au fil du temps . Jean IV , François II , sa fille , Anne , derniers représentants dune souveraineté mise à mal par les appétits du roi de France . Lorsque son père mourut , la pauvre duchesse était jeune , trop jeune peut-être pour affronter seule le théâtre dombres qui l'entourait ! ( 31 )

Les autres , dans la salle , s'étaient mis à ricaner , connaissant trop bien son activisme politique . L'enseignante , quant à elle , n'avait rien pu dire .

Il avait trouvé ça , lui expliqua-t-il un jour , dans une vieille chronique de sa famille où l'on expliquait qu'autour de la souveraine , comme autour d’Hamlet , les traîtres avançaient masqués . Le roi Charles VIII l'avait prise pour épouse afin de l’enfermer dans une union imposée , puis Louis XII , son second mari ,  obtint son consentement à force de ruses , de pression , peut-être même d’un étrange mélange d’amour admiratif et de résignation .

Comme Gertrude dans Hamlet , Anne épousa donc celui qui avait scellé la fin de l’indépendance , et pourtant , c'était elle qui était resté la mère du peuple , la femme , la régente , prise dans un entrelacs de passions et de devoirs contradictoires !

4 - Pareil qu'Anne Montfort , cette jeune femme moderne , assez forte et plutôt mélancolique , mi-anglaise , mi-bretonne , qui ne comprenait pas toujours ce qu'elle ressentait . Quelque chose , pensait-elle avec effroi , est en train de se rejouer , comme si je portais en moi la mémoire d’une promesse impossible , comme si je l'avais déjà aimé !
Mais elle sut le reconnaître , elle qui errait encore dans les clairières de l'âme , entendant parfois , dans le feuillage des arbres du parc , à la lisière du vent , là où se mêlaient le souffle d'Anne et de son chevalier : - Souviens-toi de nous . Ne laisse pas le monde oublier !

5 - Lui avançait , tête haute , cœur ardent , signant tracts et tribunes : Eliaz Kergrist , fils d’aucun mais frère de tous les Bretons . Dès ses vingt ans , parlant , comme un gars du cru , sa langue avec la rage d’un poète insurgé , il s’habillait de noir , on le prenait pour un illuminé , citant les poèmes de Yann-Ber Kalloc’h ou les écrits libertaires d'Armand Robin , se revendiquant fils du clan des martyrs . Quand les premiers camps zadistes se levèrent , bille en tête , il y courut . ( 32 )

Quand les drapeaux noir et blanc flottaient sur les ronds-points de mai 68 , ce fut lui qui haranguait les foules , clamant , dans les assemblées populaires :
J’ai trouvé dans cette terre une mémoire plus forte que le sang !

     Ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’il apprit la vérité : une douche froide ! Un ancien prêtre mourant lui avait remis une lettre scellée . Il la lut dans un silence d’hiver , face à la mer . Elle venait d’une mère inconnue , juive polonaise qui avait d'abord pu fuir Drancy avant de mourir à Auschwitz le 9 janvier 1944 , et d’un père tué avant sa naissance . Il ne pleura pas , gravant , dans les deux idiomes du pays , ces mots , sur une stèle de schiste :
Je suis devenu celui qui ne veut plus qu’on cache la vérité qu'ils ont caché pour que je vive . "

Mais en profondeur , dans le tréfonds de son âme , tout bascula soudain pour lui !

Jusque-là , il s'était cru plus breton que ses frères de lait , rejeton d'une illustre famille , avec sa fidélité viscérale à la lande , sa langue farouche et ses colères paysannes . Mais cette lettre , seulement quelques lignes écrites à la hâte par une mère condamnée , faisait éclater en lui quelque chose de plus grave encore : le vertige de l’origine , la faille du sol !  

Vacillant pendant des jours , ne tenant plus ses chroniques , ne se rendant plus aux réunions , marchant seul au long des falaises de Pen-Hir où il s’était toujours senti invincible , il se tut , ne renia rien , se demandant s'il fallait le croire ou non . Les embruns ne le réveillaient pas . Juste cette phrase qui n'arrêtait pas de tourner dans sa tête , obsédante ,  et qu’il avait longtemps tenue pour méprisable : " On ne naît pas breton , mon ami , on le devient"

Mais maintenant ... qui savait ?

6 - La rumeur locale avait prétendu qu'il était arrivé par une nuit de novembre , emmailloté dans une couverture tachée de suie , déposé par une femme silencieuse qui n’attendit pas de remerciements . Jamais on ne sut son nom . La famille Kergrist , dans leur vieille longère battue par les vents du large , avait recueilli l’enfant sans poser de question , l’appelant Eliaz , du vieux mot signifiant " Dieu est mon salut " , puis l’élevant comme un des leurs .

Deux ans plus tard , naquirent les jumeaux Malo et Ronan , deux visages d’une même chair bretonne , deux fils du granite et de la fureur océane .

Entre eux , grandit l'aîné , sans jamais ressentir la différence . Du moins , pas au début .

Mais quelque chose , au fond de lui , cherchait une lumière plus forte que celle des phares , vérité qui le travaillait en silence . L’histoire du bébé caché pendant la guerre n’était jamais racontée . Les vieux du bourg , eux , savaient , mais gardaient leurs secrets comme on garde les menhirs : debout dans l’oubli , pleins d’une mémoire muette .

L'un , Ronan , choisit la mer , devenant élève-officier de la Royale , fier de ses grades et de ses manœuvres impeccables . L'autre , Malo , s’insérait doucement dans l’administration municipale , un peu terne mais droit , prisé de tous , entre registres d’état civil et discours du 11 novembre .

7 - Une sépulture modeste et oubliée , dans le jardin d'une chapelle comme tant d’autres , Notre-Dame de Kerfons , entre deux étapes de cette petite virée d’été , conclusion de l'année scolaire , avant qu'elle ne rentre dans son pays . Les cyprès alignés , la roche blonde chauffée par le soleil , paraissaient leur montrer le chemin , comme s'il s'agissait en fait , au bout d'une clairière perdue où ils n’avaient pas prévu de s’arrêter , celui d'une route sans retour . Pourtant , c’était comme si quelque chose les y avait conduits . Le lieu , silencieux , semblait chargé d’une présence qui allait faire trembler quelque chose en eux sans qu’ils sachent vraiment quoi . 

Eliaz marchait un peu en avant , s’arrêtant parfois , posant la main sur l’écorce d’un hêtre , comme s’il écoutait un langage ancien . Anne le regardait faire avec une tendresse mêlée d’inquiétude . Elle semblait parfois si proche , mais déjà ailleurs . L’air faisait bouger lentement les feuillages , comme s’ils respiraient , sentant l’humus et la bruyère . Ils avaient marché une heure dans le sous-bois . 

- , dit-elle soudain , regarde !

C’était une forme droite , couverte de mousse et de lichen , à moitié enfouie sous la terre et les ronces , verticale . Une pierre taillée , une stèle .

Ils en approchèrent , lui , écartant les branches , doucement . Le vent cessa . Plus un bruit .

- Cest une tombe , murmura-t-elle .

- Tu crois ?

- Regarde là , ce quil reste dun blason . Comme une hermine , je pense ... Et cette croix gravée , à peine visible .

Anne passa ses doigts effilés sur la surface .

La mousse , lentement , s’effritait , comme si la pierre voulait bien se laisser lire .

- Il ny a pas de nom , dit-elle , juste une date ... Vingt-cinq janvier Mil cinq cent quatorze ?

Son voisin ne répondit pas tout de suite . Il avait envie de vomir , il était affreusement pâle . Son regard s’était perdu dans un  lointain miroir lui montrant le spectre de tant d'années perdues !

- Ce lieuje crois que je le connais . Cest comme si , une nuit sans lune où il y avait de la pluie jy étais déjà venu . Quelquun me rendait les honneurs , me disait adieu .

Anne frissonna.

- Tu me fais peur , Eliaz !

- Moi aussi , j'ai peur , lui murmura-t-il à l'oreille en lui donnant un baiser , peur que tu me quittes !
Tous deux s’agenouillèrent devant la stèle , posant la paume de leur main sur elle , comme on touche un front aimé .

La jeune prof , debout derrière lui , murmura presque malgré elle : - Tu sais bien que c'est impossible , et que , demain , je dois partir !

Il ne lui répondit pas , prenant sa main les yeux pleins de larmes . Dans ce geste simple , il y avait l'alliance éternelle de deux âmes qui , s'étant enfin retrouvées , devaient à nouveau se séparer . 

8 - Mais il y avait aussi un chevalier , se dit-il plus tard , c’est ce que racontait la vieille légende , un homme loyal , qu’Anne de Bretagne aimait en secret .
Bien sûr , elle ne pouvait épouser celui qui l’avait suivie de loin , la protégeant de son ombre autant qu'il avait pu . Mais quand elle avait été donnée au roi de France , il avait disparu . Etait-il jamais allé en Terre Sainte , puisqu'on l’avait enterré ici ? , se demanda-t-il encore . Personne ne le savait . Certains prétendaient qu’il  avait voulu mourir sans blason , pour que son amour jamais ne trahisse celle qu’il n’avait pu sauver .

Par un soir de mélancolie , seul dans sa chambre au milieu de ses souvenirs , comme on jette une bouteille à la mer , il avait rédigé , post-mortem , cette " Lettre à une mère naturelle " : À toi , Maman , dont je ne connaitrai jamais le visage , tu étais jeune , tu avais peur . Tu as confié ton enfant à des mains inconnues pour qu’il vive . Tu m’as donné la vie en acceptant de disparaître de la mienne . 

Je suis issu d’un monde que je ne connais pas , d'un monde que les bourreaux voulurent effacer . 

Pourtant , je ressens cette blessure comme une mémoire souterraine , comme si , en moi , il y avait un peuple en silence , une prière étrangère , un alphabet sacré que mes rêves seuls peuvent déchiffrer . Mais comment vivre avec ces racines qu’aucune terre ne peut porter sans se fissurer Je tai cherchée sans te connaître , comme on prend la mer , celle qui ma bercé dembruns , qui ma parlé à travers les tempêtes , celle que les gens d'ici appellentmor " , comme une matrice archaïque . Elle ma appris la langue du vent , la fidélité aux morts , linsoumission . Dis-moi , Maman ... suis-je un mensonge ? Ai-je trahi ton souvenir en criant ma langue , leur langue , ou suis-je le fruit d’un miracle douloureux celui dun peuple persécuté confié à un autre peuple martyr , et qui a trouvé là un peu de paix ? A moins que ce ne soit ton propre mystère , que je tente de préserver du néant , jaime cette terre bretonne où jai couru enfant , libre , sans comprendre que ma liberté était le prix de ton exil .

Vois je suis le fils de deux femmes . Peut-être qu'au fond , c'est cela , la vérité des racines : non pas le sang , mais lamour dont on a été tissé ?

Eliaz Kergrist 

 

 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( NouvellesX - Epilogue - La Stèle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

30 - " To be , or not to be ... "  ( Être , ou ne pas être ... ) " Hamlet " ( 1603 )  , 

acte 3 , scène 1 , pièce de William Schakespeare .

31 -Jean IV ( Yann ) De Montfort ( 1339 -1399 ) , duc de Bretagne en 1365 - François II ( Fransez , 1435 - 1488 ) , duc de Bretagne de 1458 à1488 - Anne de Bretagne

( 1477 - 1514 , fille du duc François II , devint duchesse à l'âge de 11 ans .

32 - Yann-Ber Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , poète groisillon de langue vannetaise , tombé au champ d'honneur - Armand Robin ( 1912 - 1961 ) , écrivain breton journaliste , critique littéraire .

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Les Clairières de l'Âme - IX - Le Glaive De L'Archange .

27 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Les Clairières de l'Âme - IX - Le Glaive De L'Archange .
 
 
 
 
LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

IX - Le Glaive De L'Archange 

 

 

 

Pour Charles Nodier

 

 

" ... Mais on n'ignorait pas qu'elle passait souvent ses nuits en prières à l'ermitage Saint-Paterne , ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint-Michel , " dans le péril de la mer " , sur le rocher où l'on voit encore empreint le pied d'un Ange ...  "

Charles Nodier - " La Fée aux Miettes " ( 1832 )

 

 

 

 

 

1 - On l’appelait Albert , prénom simple pour un homme complexe , autodidacte fougerais né à l’ombre des remparts de la ville , issu d’un milieu modeste où l’on cousait les godillots au rythme du tic-tac d’une horloge ouvrière , qui avait su , grâce au travail assidu de son père , Firmin Prévost , celui-ci ayant eu l’intuition du cuir et du commerce dans l’entre-deux-guerres , pérenniser les chaussures " Albert " , des modèles robustes , bon marché , conçus pour équiper les travailleurs , les enfants , voire même, plus tard , les soldats .

Pendant l’Occupation , ses affaires prospérèrent .

Partout , l'on disait qu’il avait su " sadapter ", ce mot ambigu qui , selon la rumeur locale , signifiait  pudiquement qu'il avait tenté de faire face , à sa manière , à la pénurie française en s'efforçant avec zèle d'honorer les commandes pressantes de la " Kommandantur " allemande . Il s'était d'ailleurs marié avec Liselotte , une employée germanophone à la beauté froide qui y travaillait , soit disant alsacienne , mais dont les origines troubles devaient éveiller plus tard bien des soupçons . Deux enfants naquirent de cette union de circonstance : un garçon , Gérard , suivi d'une fille , Anne-Laure , élevés dans le confort bourgeois et discret d'une belle demeure à l’écart de Fougères , vaste propriété aux volets clairs , villégiature où les fêtes familiales se faisaient encore à la mode prussienne , avec rigueur et orchestre à cordes , quand les officiers du Reich y paradaient !

Mais la fortune d’Albert fut semblable au passage éphémère d'une étoile filante . À la Libération , l'infamie tomba . Les dénonciations s’accumulèrent , les portes de la fortune se refermèrent en claquant : collaboration , profits indus , soupçons de liens commerciaux avec l’occupant . Les chaussures " Albert " devinrent l’emblème d’un enrichissement suspect . Le patron fut arrêté , jugé sommairement à Rennes , la faillite prononcée . Sa femme avait fui avec les enfants vers l'Allemagne , s'emparant des derniers bijoux de famille , et , peut-être , de ce qui restait de respectabilité . Albert , seul , purgea une peine courte mais infamante à la prison Jacques-Cartier .

Lorsqu’il en sortit , le monde avait déjà changé .

Ses anciens ouvriers l’avaient renié , Fougères l’ignorait , ses anciens amis préféraient l’éviter . Les chaînes de production s'étant vite trouvées rouillées , l’usine avait été revendue pour un autre usage . Il se retrouva entre Dol et Cancale à errer , vivant de petits boulots , finissant par trouver un emploi saisonnier dans une récolte d'huîtres , les ramassant pour quelques francs . L'homme qui avait possédé tant de cuir ne possédait plus que de la vase . Dans le froid et le vent de la baie , il grattait , à marée basse , penché sur les poches et les pieux , rinçant et soulevant les tréteaux . 

 

2 - Puis , vint cette nuit-là d’hiver où la pluie ne tombait plus , mais où le silence de la mer semblait faire écho à son désespoir . Seul sur la grève , il leva les yeux vers le Mont Saint-Michel , auréolé de nuées sombres que trouait , en ce soir d'orage , une lointaine étoile . Tandis qu'il avait pensé toucher le fond , le pécheur crut soudain voir un glaive immense de lumière descendre du ciel comme une colonne dorée venant toucher le clocher de l’archange , trait de feu brutal , irréel , qui ensuite , bizarrement , le frappa en plein coeur de sa lame étincelante .

Il tomba aussitôt dans la vase à genoux , comprenant , ce soir-là , qu’il lui faudrait prendre alors , pieds nus , la route de l'île et se décider à marcher au clair de lune , abandonnant tout ce qu’il avait été jusque là , même son nom . La grève était déserte . Le vent fouettait le tourbillon des sables mouvants qui , tel un serpent de poussière , voulaient certainement l’avaler , se disait-il tout en cheminant vers la merveille qui , de loin , n’était plus ce monument touristique où , autrefois , l'on avait célébré son mariage . Redevenu un lieu désolé , oublié , ruiné dans sa gloire , il était envahi de ronce , de chiendents , de bestioles maléfiques . Même le sentier nord , vers Tombelaine , avait disparu . Il lui fallait lutter , chaque pas ressemblant à une épreuve .

Mais là , dans cette lutte , il se souvenait encore d'un évêque du nom d'Aubert qu'il avait peut-être connu au Moyen-âge et du rire d'une jeune fille qui , dans une étrange vision , lui était apparue naguère , par une nuit basse et lourde , alors qu’il scrutait l’horizon , grelottant sous sa vareuse humide , lui affirmant que Saint Michel voulait ici un sanctuaire , sur ce rocher . Cette femme , il crut la voir se détacher de la lumière . Elle semblait glisser sur la grève comme une sirène . Son visage était doux , indéfini comme un souvenir d’enfance , mais ses yeux brillaient d’une lumière claire , presque océane . ( 28 )

- Ne perds pas courage , Albert . Le pardon est plus proche que tu ne le crois . Tu as été brisé pour renaître .

Puis elle avait disparu , comme absorbée dans le reflet du ciel .

 - Mais ce n’est qu’un îlot recouvert de boue , de vipères et de vents . Rien n'y poussera jamais que des légendes ! , lui avait-il répondu , maugréant à la cantonade , incrédule .

Elle était revenue . Une , deux , trois fois . La troisième , il avait perdu la vision de l'oeil droit , comme frappé par un feu céleste ! 

Alors , fataliste , il avait dû accepter .

 

3 - Le marcheur s’arrêta au seuil du portail entrouvert , comme si quelqu'un l'attendait à l'intérieur , pénétrant dans l’église en ruine , en partie engloutie sous la mousse et les gravats , ne sachant plus très bien qui il suivait vraiment , le paria , l'industriel ruiné , ou celui qui venait le chercher au bout de lui-même , cet Aubert qui n'avait pas voulu croire ce jeune messager caché sous une sombre capuche de moine . Alors , tout repassa devant ses yeux , son ancienne vie , sa lâcheté , son orgueil , son commerce indigne , son indifférence aux cris de la souffrance humaine !
Et il pleura . Comme un homme qui naît .

Pourtant , dans le silence alentour , il entendait toujours la même voix , claire , féminine , vibrante comme un doux lamento : - Ce lieu est rude , mais la lumière y descend . Le sanctuaire n'est pas bâti de pierres . Car c'est en toi qu'il se construit !

Les jours passèrent . Couchant d'abord dans une cellule abandonnée , dormant à même le sol et mangeant peu , il souhaita rester là , priant souvent , travaillant à remettre en état une salle effondrée , à y déblayer broussailles et lierres . Présent au lieu , comme un veilleur sans but précis , mais guidé par une certitude intime , il ne parlait guère . Il était là , simplement : il avait été appelé ! 

Un vieux chanoine bénédictin , l’un des rares vivant encore là , presque aveugle , l’avait cependant remarqué . Il ne lui posa pas de questions , mais un matin , lui tendant une écuelle de soupe , il parla simplement : Celui qui a reçu le feu ne peut plus faire marche arrière . 

Et ce fut tout . C'est ainsi qu'il songea faire un jour sa demande , ne désirant pas redevenir quelqu’un , mais voulant juste ne pas être pardonné devant les hommes , pour pouvoir offrir sa vie à Celui qui lui avait fait signe dans sa nuit .

 

4 - On le revit une quinzaine à Cancale , faire ses adieux à son ancien patron . Dans toute la bourgade , on avait entendu dire qu’un homme autrefois très riche , un fabricant de chaussures ruiné , devenu presque fou , avait pris l'habit sous le nom de frère Aubert , ceci afin de rendre hommage à l’évêque du VIIIe siècle . Il ouvrait la porte aux pèlerins solitaires , nettoyant et rénovant leurs chambres décrépites , chantant doucement les offices .

Comme ce soir où un visiteur s’étant étonné de son calme alors qu’il regardait le soleil se coucher derrière les sables , le postulant lui répondit : J'ai été riche et j'ai été maudit , j’ai été seul . Maintenant , je suis pauvre et libre . Saint Michel m’a montré ce que je ne voulais pas voir . Il m’a ramené à la lumière !

C'est ce jour-là qu'elle était entrée , un matin pâle de février , pendant que la mer était basse et que la lumière du jour passait à peine à travers la brume , les joues rougies du vent du large , un panier d’osier à la main , portant un long manteau de couleur grise , un peu usé mais quand même élégant , réclamant des coquillages d'une voix claire , et souriant à Albert comme s’il avait été un ami de toujours . Tournant son regard vers la cliente , il avait senti son coeur s'arrêter . Les yeux bleu-vert , l'intonation surtout , la forme du visage , il avait reconnu tout de suite la femme de la vision ! 

Est-ce que ... est-ce que nous nous sommes déjà vus  ? , balbutia-t-il .

Un peu surprise , elle le dévisagea , puis sourit avec douceur .

Non ... Je ne crois pas . Mais peut-être dans un rêve ? 

Un autre jour , il apprit qu'elle s'appelait Jeanne , qu'elle venait d'Avranches , dans le Cotentin , cherchant des onguents d'algues marines pour sa mère malade à Granville .

- Vous êtes nouveau ici , non ? Je viens souvent , mais je ne vous avais jamais vu .
- Je ne suis que de passage , répondit-il .
- Alors vous avez bien choisi . Le vent de la baie a le pouvoir de remettre en place les idées , lui expliqua-t-elle en lui avouant qu'elle travaillait comme secrétaire dans une étude notariale , et que , pour se distraire , le dimanche , de cette charge assez fastidieuse , elle aimait parfois pédaler à bicyclette , le long de la côte , jusqu'à la chapelle sainte-Anne-de-la-Grève . 

- Jai eu comme une impulsion ce matin , dit-elle en rangeant ses fruits de mer dans le panier . Je ne sais pas pourquoi je suis venue , je devais passer par Dol . Et puis jai bifurqué . Il faut suivre parfois les choses quon ne comprend pas

Lui la regardait , reconnaissant son visage . Il ne savait pas d’où , ni quand . Mais c’était bien elle qui lui avait dit : - Ne perds pas courage !

La femme de la vision ! Pendant plusieurs jours ,  toujours à la même heure , comme si elle avait suivi un calendrier secret dicté par les marées , non par les hommes , Jeanne revint à " L'Echoppe du Pêcheur " , achetant peu , parfois même rien , mais restant parler longuement avec Albert , semblant tout savoir de la mer , du vent , de l’âme aussi . Jamais elle ne lui posait de questions sur son passé , ne le jugeant pas , mais l'écoutant raconter son histoire . Elle revint le lendemain .

Puis , le jour suivant .

Les dialogues étaient simples , parlant de tout , des prix de l’essence , du thé qu’elle préférait , finissant par son rire facile , comme celui d'une mouette bruyante . Elle n’était pas mystique . Elle était vivante . Mais une lumière semblait l’accompagner malgré elle .

Un soir , il lui dit avec douceur , quand le soleil descendait derrière les sables :

Vous mavez sauvé , vous comprenez .
- Moi ? , lui répondit-elle en se marrant . Je ne suis quune pauvre employée de bureau qui prend , chez sa cousine , quelques jours de vacances .
- Vous mavez parlé dans un rêve .
- Alors , jai dû entrer là par erreur ! Je parle en dormant , vous savez . Ça voyage loin ?

Tous deux se mirent ensemble à rigoler !

Mais , à partir de cet instant , peu à peu , il sentit pouvoir lui confier ses secrets , lui racontant sa chute et l'absence des siens , la honte qu'il avait dû subir , lui décrivant cet éclair mystérieux qui avait enflammé son coeur , un soir d'orage , évoquant cette femme qui l’avait appelé ensuite à ne pas céder au désespoir . Il n’osa pas lui dire qu’il la croyait être celle-là même . Pas encore . Un mardi pourtant , comme ils se tenaient seuls dans la boutique balayée par le nordet , tendrement , comme une évidence , elle lui demanda : - Tu crois que je suis celle que tu as vue ? 

Albert blêmit , ne sachant que lui dire .

- Alors ... qui es-tu ?

Jeanne ne répondit pas tout de suite . Elle ouvrit la porte . Le vent fit claquer la toile de jute . Elle regardait vers le Mont .

Ce soir-là , Albert sentit naître en lui , profonde comme les fonds de la baie , une paix nouvelle . Il veilla toute la nuit , le regard tourné vers Saint Michel , dont la silhouette se dessinait dans la lumière tremblée du couchant . Le Mont n’était plus une île : c’était un seuil .

Jeanne revint une dernière fois le lendemain , le trouvant assis sur un banc , face au large . C'était la fin du week-end .

- Vous partez , alors ? Pour de bon ?
Se contentant de regardera tout autour , elle parut un peu gênée .

- Je crois que ... je ne reviendrai plus . Je ne sais pas pourquoi , je sens que cest finiCe nest pas triste , cest juste ...

Il la regarda longuement.

- Tu as fait ta part .
- Ma part ?
- Tu ne sauras peut-être jamais tout ce que tu as porté , mais moi , je le sais ! , fit-il en l'étreignant avec force .

Elle lui sourit , le saluant simplement , sans geste particulier , sans larmes . Puis , il voulut encore lui parler , mais aucun mot ne sortit .

C'est à toi , maintenant , de suivre l'appel . Tu dois monter au Mont Non pas pour fuir , mais pour me comprendre . 

 Elle s’éloigna sans se retourner , regagnant Avranches par ses chemins humides familiers .

Ce n’avait pas été un amour banal . Certes , ce n’était pas que du désir . C’était comme un coup de foudre venu d'un autre monde , un éclair sacré dans la nuit d’un homme mort . Lorsqu’elle l’avait regardé , il avait senti une brûlure , une ligne de feu , comme si le glaive de Saint-Michel , passant par ses yeux , transperçait son coeur sans bruit . Comment pouvait-il désirer Dieu et ce regard ? 
Comment distinguer l’amour humain de l'amour divin qui se dissimule parfois sous les traits d'un visage inconnu ? 

C’était cela , le trouble , cela , la blessure . Une nuit , dans l’église désertée du village , il tomba à genoux .

Seigneur , suppliait-il , je ne sais plus ce que je suis . Je suis un père déchu , un homme coupable , un cœur brûlé . Tu mas foudroyé par elle ... mais que voulais-Tu me dire ? Était-elle Ton messager ou mon épreuve ?

 

5 - De plus en plus souvent appelé " Aubert " par les anciens du port , sans doute par une curieuse ironie du destin , le novice commença à sentir en lui quelque chose se déplacer . Comme le souvenir très ancien d'un patronyme oublié qu’on prononce dans le silence . Il ne savait plus très bien s’il était encore lui-même , ou un autre qui , à travers lui , se souvenait .

Jeanne ne revint pas , mais elle avait laissé son empreinte comme une comète qui transperce la nuit . Ses ultimes paroles résonnaient en lui :

Tu dois monter au Mont ! Cette nuit-là , Albert , quand il parvint à s'endormir , fit une sorte de cauchemar voyant le Mont complètement recouvert de halliers et de ronces d'où des couleuvres rubicondes serpentaient dans la rocaille . Une voix lui disait :

- Construis ici un sanctuaire . Et lui répondait , furieux : - On ne peut rien bâtir sur ce roc stérile ! C’est un désert  . C'est alors qu'un feu descendit du ciel et que , tête brûlante , il s’éveilla .

Le matin suivant , se risquant sans guide au milieu des sables mouvants , notre pélerin fut surpris par la marée montante . Des gens le virent disparaître dans la brume comme un grain de poussière depuis les remparts de l'abbaye . Le doigt de l'Ange avait-il trop pesé sur la tête de Frère Aubert ? Toute sa vie avait défilé en lui tel un long ruban d'amertume , avec ses erreurs dues à sa recherche d'un bien-être personnel malgré les horreurs de la guerre , son refus de s'engager dans la résistance , tandis que le père de Jeanne était mort , lui avait-elle appris , pendant le débarquement ! ( 29 )

Se débattant , les jambes lourdes , pour tenter une nouvelle fois , d'échapper à la noyade , il sentait son corps s'enfoncer petit à petit dans la lise pendant qu'une vérité tranchante , une lumière crue lui traversait la mémoire !

Les pieds alourdis par la vase , il réalisa que tout s'effondrait sans bruit , que chacun de ses pas le conduisait vers le vide , non celui du désespoir , mais celui du dépouillement total où il ne resterait plus rien : ni fortune , ni nom , ni avenir . Rien qu’un homme brisé qui n’avait plus que ses fautes pour bagage . Il pensa à la tendre Anne-Laure , au petit Gérard , ses deux enfants restés en Allemagne avec leur mère après sa condamnation . Que savait-il d'eux ? Cette ignorance était comme une plaie ouverte .

L’âme poussée par une force ancienne il se rappela qu'il avait déjà été ici autrefois , mais que ce n’était pas dans cette vie . Devant lui , l’imposante abbatiale , vaisseau céleste posée sur la fange , était silencieuse . Le vent chantait entre ses colonnes comme un orgue oublié .

- Je mappelais Aubert , murmura-t-il avant de mourir .
Et dans l’écho , quelque chose sembla lui répondre :

- Tu l'es encore ...

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme IX - Le Glaive de L'Archange - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

28 - Saint Aubert ( vers 660 - 725 ) , évêque d’Avranches  , fondateur du Mont-Saint-Michel au VIIIè siècle , fêté le 10 septembre . 

29 - En 708 , Aubert crut voir en songe l'Archange Michel qui lui ordonnait de construire un oratoire sur un îlot rocheux se trouvant à l'embouchure du Couesnon . Cependant , doutant de sa véracité , il n'y prêta aucune attention . Le messager céleste lui apparut une deuxième fois , mais Aubert , qui hésitait encore , craignit une manifestation démoniaque . Finalement , Michel , exaspéré , lui apparut de nouveau , lui donnant cette fois un coup à la tête et lui ordonnant d'achever la tâche . À l'endroit où l'archange le toucha , Aubert eut un trou dans le crâne . L'oratoire fut alors construit , puis consacré le 16 octobre 709 . C'est là qu'il établit d'abord les chanoines , puis les bénédictins . La légende dit qu'Aubert y fut enterré .

 

 

 
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LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE - Teaser / Bio - Dernière Page .

23 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Sils-Maria

Sils-Maria

 

LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dernière Page

 

 

 

     

 

 

 

 

   

 
Il l'aimait en cachette , elle en regardait un autre . Quand la guerre éclate , les illusions tombent , mais les blessures du passé ne meurent jamais tout à fait . Rêveur d’absolu ,Yann Kervern voit sa vie basculer en 1914 . Dans l’ombre d’un amour de jeunesse qu’il n’a jamais pu déclarer , le jeune Breton va au front avec celui que Janed aime , Jakez . Mais à quel prix ? Pouvait-il seulement choisir de le sauver , lui qui commandait sa section ? Revenu estropié , Yann se tait .

Comme après un mortel incendie , le silence s’installe au coeur de la forêt . Des années plus tard , quand il revient de Suisse , une rencontre inattendue bouleversera l’ordre établi . Là où la guerre semblait avoir clos le livre , une dernière page restait à écrire . Entre Brocéliande et les neiges alpines ," Labyrinthe " et " Le Veilleur de Brocéliande " tissent le destin d’un homme partagé entre sacrifice d'un amour impossible et loyauté .
Un roman où le secret des âmes parle plus fort que les mots ...

 

 

 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la musique , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

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( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )      

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LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV  ) - V - Table des Matières .

22 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

Yann Kervern I

Yann Kervern I

LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV )

 

 

 

V - TABLE DES MATIERES

 

 

1 -  Préface / Dédicace

      Notre-Dame des Anges

 

2 - Labyrinthe

     ( Cycle de L'Etoile XXXIII )

           Première Partie : Sils 

I - Partir  - II - L'Homme en Noir - III - Esther Jung - IV - Docteur Clarissa Dorn - V - Celle qui Montre la Route - VI - L'Albatros  .

       Seconde Partie : Janed Kerneis

VII - Les Semences du Ciel - VIII - Soeur Gabrielle .

 

3 - Le Veilleur de Brocéliande 

     ( Cycle de L'Etoile XXXIV )

- La Dame du Lac ( Prologue ) - II - L'Amour et la Guerre - III - Transformations - IV - La Reine Endormie - V - L'Orpheline - VI - Les Ombres du Concerto - VII - Rolf Darnheim - VIII - Nostalgie ( Epilogue ) .

 

4 - Le Jaspe du Cercle D'Or

         ( Résumé )

I - Prologue - II - Première Partie - III - Deuxième Partie : " Nouvel Espoir "  - IV Troisième Partie - V - Quatrième Partie .

 

5 - Table des Matières

 

 

 

 

 

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LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV  ) - Préface Générale / Dédicace - Notre-Dame-des-Anges .

19 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE VEILLEUR DE BROCELIANDE

Icone de Notre-Dame-des-Anges ( Artiste : Yolande Denneulin , XXIe s. )

Icone de Notre-Dame-des-Anges ( Artiste : Yolande Denneulin , XXIe s. )

 

LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE 

( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV  )

 

 

 

 

 

 

PREFACE / DEDICACE - 

 

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach

 

 

 

 

 

 

 

Notre-Dame-des-Anges

 

 

 

lls marchent devant moi , ces Yeux pleins de lumières ,
  
Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés ... "

 

Charles Baudelaire - " Le Flambeau Vivant "

Les Fleurs du Mal ( Spleen et Idéal , XLIII 1861 )

 

 

 

 

                 De l'adolescence mélancolique à l’homme en quête de lumière dans les montagnes escarpées de la Suisse , Yann Kervern incarne l’itinéraire d’un cœur breton , loyal , mais déchiré par le remords lancinant d'une décision malheureuse qu'il croit due à l'emprise d’un amour de jeunesse . Comme , à travers lui , tout un siècle écartelé entre guerre et transcendance , perte et désespérance , il est de ces hommes qui traversent les épreuves sans qu'elles parviennent à complètement le changer . Né sous les cieux battus du vent de Brocéliande , en un temps où l’on croyait encore que les légendes pouvaient sauver les hommes de la folie du monde , enraciné dans la lande comme un chêne millénaire , il entre dans l’Histoire au moment où l'Europe vacille une nouvelle fois . La Grande Guerre l’emporte loin des ajoncs , dans les tranchées boueuses de la Somme et de Verdun .

Là , au cœur de la tourmente , il se rappelle ce que la mort ne peut emporter d'un amour silencieux et secret , celui qu’il vouait à Janed Kerneis , belle et fière fille des monts d’Arrée qui , hélas , en aime un autre , son copain Jakez , camarade de chambrée , compagnon d’armes beau parleur , flamboyant et insouciant . Mais la paix n’est qu’en sursis . Le feu l’embrase à nouveau . Après la Deuxième Guerre , Yann est un autre homme : blessé , vieilli , mais toujours en quête de vérité , non pas celle des vainqueurs , mais celle qui murmure dans les replis de son âme , et c’est en Suisse , dans un " Labyrinthe " , qu’il poursuit ce fil invisible , y cherchant , sans doute , outre de mystérieuses " larmes de cristal " contenues dans une valise

bleue , plus qu'une réponse au mal profond qui le ronge , une réconciliation intérieure . Pourtant , ce n'est que plus tard , contre toute attente , qu'il pourra la trouver dans un couvent , Notre-Dame-des-Anges , proche de l'Île Vierge où il dissimulera les pierres * , chez soeur Gabrielle , alias Janed . Lors d'un dernier face-à-face empreint de pudeur et de renoncement , celle-ci lui octroiera son pardon , scellant leur destinée , marquant sa mémoire d'une fidélité plus grande qu'il n'aurait cru . 

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DAN AR WERN - LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIII et XXXIV ) - Préface / Dédicace - Notre-Dame-des-Anges - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE / LE VEILLEUR DE BROCELIANDE " , copyright 2025 . 

 

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Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - VIII - Camille .

15 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Le Mépris ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard .

Le Mépris ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard .

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VIII - Camille

 

 

Les gens qui passent
  Sont de chair et de sang , mais là , sur ce trottoir ne disent jamais où ils vont .
  Qu'ils se dépassent ,
  Qu'ils se croisent , c'est sans se parler , sans se voir , sans même échanger leurs prénoms .
  Pas une place
  Pour s'arrêter un peu et s'asseoir ... "

" Métaphysic Song " *

 

Je t’instruirai et te montrerai la voie que tu dois suivre ;
 Je te conseillerai , j’aurai le regard sur toi ...
"

Psaume 32 , verset 8 .

 

 

 

 

 

 

 

1 - Il reposa son stylo , ayant tracé les derniers mots de la huitième nouvelle de son dernier recueil où il avait parlé de ce double un peu plus glorieux , cet autre lui-même qui aurait fait les bons choix , rencontré les bonnes personnes , dit les bons mots au bon moment , celui ou celle qui , vivant en Bretagne , déjeunait avec les élus dans son castel au bord de la mer , et qui , publié(e) sans relance , était invité(e) aux colloques de province , aux plateaux télé de la jungle parisienne , célébré(e) dans des revues littéraires à la mode , recevant en nombre des lettres d’admirateurs comblés par ses prix prestigieux . L'alter ego , quoi , de l'autre , qui n'avait peut-être pas la chance d'habiter là-bas ,  mais dans un petit appartement minable de banlieue , où l'on s'échine à trouver la formule magique , dans un bureau qu'il imaginait encombré de carnets , de tasses froides , de livres ouverts qu'un silence permanent , troué parfois par le cri d’un enfant dans la cour , une sirène , un ronron d’autobus , enveloppait d'une chappe de plomb . Même s'il ne s’en plaignait pas , car il savait que c’était de là , aussi , qu'auraient pu venir ces mots qu’il n’aurait peut-être pas écrits dans " Les Clairières de l’Âme " depuis un manoir face à l'océan , pourtant , ce matin-là , quelque chose l’éprouva . Dans un cauchemar plutôt que dans un rêve , il s'était vu descendre chercher un médicament à la pharmacie , sans se rendre compte que son ordonnance était périmée , la préparatrice , pressée , n'ayant même pas pris la peine de lui adresser un petit sourire ou une formule de politesse , à lui qui était bon client , cependant , depuis des années . L’indifférence , dans un monde où l'on existe qu'à peine , à côté d'une règle inébranlable et d'un docteur absent . Pas un regard . Pas une écoute .

Il était reparti seul , comme d'habitude , d'un pas fatigué , mais digne , sentant peser cette transparence qu’on impose à ceux qui ne sont pas " du réseau " . Pas dans le cercle . Ni ici , ni même là-bas , dans son pays natal , où l’on préférait aussi souvent les figures brillantes , les visages bien introduits , les noms déjà validés par la capitale . Connaissant cet " anonymat " qu'il avait plus ou moins choisi , il en payait chaque jour le prix . Ce n’était pas de l’aigreur qui montait en lui , mais une forme de clarté , de lucidité douloureuse mais propre . Sur le trottoir , où les passants le frôlaient sans le voir , il pensait à tous ceux qu’on ignorait comme lui , dont les papiers n'étaient pas forcément " en règle " , et qui parlaient , comme lui , avec l'accent de l'exil , de vies venues d’ailleurs , n'ayant plus rien sur eux qu'un maigre baluchon , rempli de vieux souvenirs et d'illusions perdues . Le mépris est partout , réfléchit-il , ne se disant que lorsqu'il s’exprime par un soupir d’agacement quand on ralentit la file .

Ici , ce n’est pas toujours violent . Plutôt feutré , glacial , poli parfois . C’est ce silence quand on ne vous répond pas . Ce regard qui vous traverse . Cette façon de ne jamais vraiment vous lire , de vous reléguer à la marge . Il pensait encore à ceux qu’on laisse là : les humbles , les pauvres , les immigrés , les doux , les victimes du système . Tous ceux pour qui la dignité se conquiert chaque jour , à force d’âme . Le mépris est une langue discrète , universelle , qui se parle sans mots , sauf avec des gestes qui détournent , des portes qui se ferment , des invitations qui n’arrivent jamais .

2 - C'était là-bas qu'il habitait depuis plus de vingt ans , dans cet immeuble de briques grises dont le béton s'effritait peu à peu comme sa mémoire au milieu d’un monde oublié . Dans ses nuits d'absence , il imaginait qu'il avait un nom , mais peu importe , personne ne le savait . Les jeunes du quartier l’appelaient " le vieux monsieur  " parfois , rien d'autre . Son voisin du dessous , breton comme lui , était mort l’an passé , enterré dans le carré commun du cimetière de banlieue , sans cérémonie , sans discours . Lui s'était dit qu’il reposerait là aussi , anonymement , loin des clairières de son enfance où les pierres racontaient des légendes . Ce matin-là , il s’était levé avec une douleur sourde à la poitrine . Rien de grave , pensait-il , mais il lui fallait ce médicament que le docteur avait noté à la hâte .

Il avait traversé la ville , l’échine courbée par l’âge et par une fatigue intérieure plus ancienne encore que ses rides .

- Ce nest pas clair , avait claironné , sans lever les yeux , la jeune femme derrière le comptoir . On ne peut rien vous donner comme ça !

- Mais cest bien écrit ici ... Regardez ... , fit-il en scrutant son badge : Camille !

- Je vois qu'il manque surtout la signature , monsieur

Pas un regard . Pas une once de compassion .

Sentant la colère lui monter à la gorge , il était reparti , les mains vides , ne sachant même pas quand il pourrait retourner chez le médecin . C'était à ce moment-là , précisément , qu'il s'était éveillé en sueur de cette horrible vision !

Toute sa vie , songeait-il au retour d'une promenade , il avait écrit des histoires pleines de lumière et de blessures . Mais à quoi bon écrire si l’on n’a pas les bons contacts , les bons sourires au bon moment , les bons " parrains " qui vous tendent une main secourable ? Il le savait : la reconnaissance ne se mérite pas , mais elle se distribue à huis clos , par cercles , par clans .

Même en Bretagne , sa terre , où il restait presque invisible , et dont il avait pourtant chanté l'âme et les landes enchantées , là aussi , tout fonctionnait par copinage .

Et ceux qui se disaient ses amis , bretons de cœur , filtraient , selon lui , beaucoup trop , aussi , leurs sympathies comme on filtre un vin rare .

Si tu n’étais pas du cercle , tu n’étais rien .

Parfois , dans l’église vide , pour entendre un rythme ancien , une langue du cœur , il récitait un psaume . Peut-être est-ce cela , au fond, qu’il cherchait : qu’une voix lui réponde ? 

Une seule , puisque l'autre Camille , la sienne , était partie un jour d'avant , l'abandonnant là comme un fardeau au milieu de ses rêves ?

Car il y avait un monde alternatif , il en était sûr , invisible , sans doute , mais présent dans ses nouvelles comme un fil d’or . Il en ressentait parfois la proximité quand il allait seul , au petit matin , vers la porte de cette chapelle silencieuse où il aimait s’asseoir au fond pour la retrouver . Là , il priait . Pas pour être vu . Mais pour rester vivant près d'elle .
Même si je marche dans la vallée de lombre de la mort , je ne crains aucun mal , car Tu es avec moi . " ( 27 )

Il savait que cette vallée était en chacun de nous , que le mépris pouvait y régner un temps , mais que l’homme n’était pas fait pour l’obscurité .

Qu’il y avait une lumière . Et que ceux qui marchaient sans bruit vers elle seraient les premiers à l’atteindre . Non , ce n’était pas l’histoire d’un homme oublié , c'était celle d’un veilleur qui continuait à écrire pour ne pas disparaître . Créer , pour lui , c’était dresser une tente fragile dans le désert de l'oubli . Comme une oasis pour l'âme , une clairière . Et même s'il s'appelait d'un nom que peu retenaient , qu’aucune radio ne citait , dont aucun salon littéraire ne goûtait la présence , puisqu'il avait envie de les fuir , il était cet écrivain couleur de vent , qui plante une graine en sol aride , sans savoir si , un jour , l'espoir pourrait renaître ... 

3 - Les " Clairières de l’Âme " n'étaient pas , il le croyait , un livre comme les autres . Ce n'étaient pas des récits qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on dépose dans un sous-bois , tel un murmure dans les feuillages . L’auteur  avait traversé l’exil et le deuil .

Il n’avait jamais crié plus fort que les autres , préférant la musique intérieure à la cacophonie des réseaux . Tout de même , s'il avait choisi d’écrire, c''était comme on allume une bougie dans la nuit , pour éclairer l'instant qui se tait d'une époque et d'un rire disparu .

Voyez , nous interpelle-il encore , mes histoires vous parleront toujours d’une Bretagne intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié par ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où je me tiens maintenant seul , face au monde , face à Dieu peut-être , face à moi-même , à ma douleur , dans une recherche de la vérité que j'ai tant voulu transmettre à ma bien-aimée sans pouvoir la retenir . Et si mes livres , quelquefois , ne peuvent vous atteindre , malgré tout , mes mots , toujours , vous trouveront dans le vent du grand large et veilleront sur vous ! 

 

 

FIN

 

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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles VIII - Camille - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

27 - Psaume 22 .

" Le Mépris " ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard avec Brigitte Bardot , Michel Piccoli , Jack Palance , Fritz Lang

* " Métaphysic Song " , texte de Jean-Roger Caussimon sur une musique de Léo Ferré dans son album " Les Loubards " ( 1985 ) - Copyright Léo Ferré / RCA ( 1985 ) - La Mémoire et la Mer ( 2000 ) .

 

 

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VII - L'Autre .

12 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Decalcomania ( 1966 ) René Magritte

Decalcomania ( 1966 ) René Magritte

 

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VII - L'Autre

 

 

 

 

Pour Julien Green

 

 

 

"J'ai appelé mon père , j'ai dit : " Père , change mon nom ,
 Celui que je porte est tout couvert de peur , de boue , de lâcheté , de honte ...

Leonard Cohen / Graeme Allwright - " Lover , Lover , Lover " *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - Il s’appelait peut-être Erwan . C’était le prénom griffonné sur le carnet que l’on avait trouvé dans la poche de son manteau , un soir d'hiver , celui de l’accident , sur une route sinueuse et givrée de Bretagne . Sa voiture avait brusquement quitté la chaussée , s’était encastrée contre un chêne noir . On parla de miracle : il avait survécu , certes . Mais son visage , broyé par le pare-brise , n'était plus qu’un masque reconstruit .

Quant à son esprit , physiquement épargné , il avait pourtant tout effacé . Il se réveilla sans nom , sans passé , sans miroir .

À la clinique , une infirmière l’appela " Monsieur Erwan " , par habitude . On le relogea dans une aile calme , loin des bruits , pour qu’il se reconstruise doucement . Jusqu’au jour où une femme élégante frappa à la porte de sa chambre , les yeux brillants d’adoration , tenant un livre contre son cœur .
- Je suis désolée de vous déranger ...
Nous avons tous eu si peur pour vous , mon DieuVous êtes bien Erwan Le Guellec , nest-ce pas , lauteur de " Le Chant du Quotidien " ? Jai pleuré à la fin ... Pourriez-vous me signer mon exemplaire ?

Il prit l’objet avec une sorte de vertige , ainsi que le bouquet de fleurs . La couverture le représentait , disait-on , sous l'apparence d'un visage reconstruit , jeune , presque hollywoodien , son nom en lettres d’or . Et le titre : " Le Chant du Quotidien " , best-seller encensé pour sa peinture sensible et délicate de la vie moderne .

Il lut le livre . D’un trait . Pas une étincelle ne jaillit . C’était plat , convenu , lisse . À peine quelques jolis mots sur les drames minuscules d’une vie banale . Rien qui vibre . Rien qui cherche . Rien qui s'élève .

En fait , il s'aperçut qu'il était entrain de parcourir la grisaille de ce qu'on lui avait dit de sa vie monotone dans un livre à succès qui introduisait des personnages comme sa femme ou sa fille dans le texte , tandis qu'elles venaient le voir à l'hôpital , mais il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait , lui qui jamais n'aurait voulu exposer une routine jugée aussi insignifiante , préférant sans aucun doute mettre en avant son vrai " moi " caché sous un pseudo , dans des ouvrages que personne n'achèteraient .

C’est dans ce choc intime que tout vacilla !

Il avait passé la matinée à tourner les pages du " best-seller " qu'on lui attribuait , sans s'y reconnaître . Et pourtant , l'une des scènes l’arrêta net : un enfant qui gribouille des flammèches blanches sur la nappe d'un dîner silencieux , tandis qu'une épouse aux gestes lents lui disait à mi-voix : 
Tu sais , on pourrait repeindre la chambre cet été ...

Quelque chose remua en lui , comme une odeur de soupe , un vertige . Puis un appel à la porte .

Elles étaient là ! L'héroïne du livre avec sa progéniture , dessinatrice d'étoiles . Mais elles n’étaient pas des personnages qu'on invente . Elles étaient bien réelles , franchissant le seuil de sa chambre d’hôpital avec la tendresse des jours anciens , les gestes fatigués d’un quotidien partagé . Cela lui rendit un peu la mémoire .
- Tu nous reconnais , monsieur l'artiste ?
- Papa ?

Il se recula dans son lit .

Ce n'était pas de la peur , mais un désarroi profond , viscéral . Il ne pouvait pas répondre . Il ne comprenait pas . Cette femme , cette fille , ce prénom , tout sonnait juste , mais rien ne résonnait . Surtout , ce livre à succès , c’était , paraissait-il , sa pauvre vie exposée à nu , son intimité , ses silences , la liste de ses échecs , de ses lassitudes . Comment pouvait-il avoir jamais écrit cela ? Il se sentait trahi , car il était évident que ce n’était pas lui . Mais cela aurait pu l’être . Il en prenait conscience avec un mélange de gêne et d’étrange tendresse . Il reconnaissait des scènes , des fragments , la chambre grise , le père silencieux , cette tasse de café oubliée sur un rebord de fenêtre . Il avait vécu tout cela , se rassurait-il , bien sûr . Il avait même dû le noter autrefois dans des carnets . Mais jamais il n’aurait voulu que ces miettes ridicules deviennent l’œuvre . C'était impossible ! Il les jugeait trop ordinaires .

L'auteur qu'il aurait souhaité être pour ceux qui cherchent , pour les insomniaques de l’âme , était , au contraire , celui dont le nom , choisi comme une balise vers l'ailleurs du fond de son lit d'hôpital , viserait beaucoup plus haut , s'efforçant d'un style exigeant , parfois austère , d'approcher le plus possible ,  afin d'en percer les mystères , l’invisible , refusant les séductions faciles , guidant vers l’inconnu , élevant sans illustrer l’évidence ou refléter les faux-semblants !

 

2 - De retour chez lui , un matin , fouillant dans son bureau , il découvrit de vieux manuscrits oubliés dans un tiroir , signé d’un pseudonyme : Enoch Arouez . Il trembla en en touchant les feuillets . Ses " Clairières d’Absence ", ou ses " Fragments de l’Autre Rivage " , deux titres griffonnés , c’était plutôt cela , sa voie . C’était dense , lumineux . Ça parlait de l’âme comme d’un labyrinthe , de l’absence du Créateur comme d’une clairière vide , de la douleur comme d’un feu sacré .

Et sur la première page d'un exemplaire broché , cette fois-ci , figurait en imprimé : Fragments de l’Autre Rivage. Signé : E. A.

C’est là que ses souvenirs lui revinrent presque complètement . Jamais , il n'avait voulu plaire . Il écrivait pour comprendre . Il avait été rejeté , ignoré , même par ceux de sa terre bretonne , trop préoccupés de folklore pour écouter les bruits du silence . Il avait été seul , toute sa vie , à lutter contre l’indifférence .

Mais alors ... Qui avait composé " Le Chant du Quotidien " ? Qui portait aujourd’hui son visage , sa signature , son succès ? Peu à peu , il comprit . Quelqu’un lui avait fabriqué une nouvelle personnalité pendant son hospitalisation , quelque éditeur sans doute , par l'intermédiaire d'une autre plume . Il était devenu un écrivain conforme , aimable , flatteur , un être lisse pour un monde qui ne voulait surtout plus ni vérité , ni problème de conscience .

C'est pourquoi , d'une écriture qu’il retrouvait à peine , il se mit à rédiger une lettre à la main  : " Celui qu'on vient visiter , ce n'est pas moi . L’autre , celui que vous aimez , c'est un masque façonné avec vos désirs de confort . Mais moi , je suis revenu . Je suis l'éclat dans le miroir fêlé , je suis l'éveil , ce feu que vous craignez ."

C’est dans ce paradoxe cruel , enfin , qu’il trouva un écho . On le vit , parfois , dans la lande bretonne , prier dans des chapelles oubliées , muni de son carnet noir . Il parlait à son double , celui qui lui avait volé son nom . Mais lui , le vrai , savait que ce n’était pas grave .
L’important , c’était de continuer à exister là où personne ne le lisait , là où tout avait commencé ! Pourtant , le prétendu Enoch n’avait jamais reçu la moindre lettre de lecteur . Les rares articles de journaux l'ayant cité le traitaient d’abstrait , de froid , de prétentieux raisonneur . À l’inverse , Erwan Le Guellec , du  nom d'un père dont il n'était pas très sûr , et qu'il n'avait jamais connu , désormais lié à son visage post-accidentel de " miraculé " , devenait un auteur à la mode , et la coqueluche des salons littéraires . Les critiques disaient aimer sa simplicité , sa douceur , sa capacité à " 
parler humblement des problèmes du peuple " .

Un écrivain , rescapé de la mort , qui nous comprend  ", renchérissait le fan-club nouvellement créé .

Mais à part lui-même , il savait bien que cet écrivailleur de gare avait , avec ses mots inoffensifs , posé , au même niveau que l'ignorance ou l'hypocrisie , des cautères pour prévenir l'infection de l'ordre social en ne troublant pas son jeu . Alors , dans un moment de lucidité douloureuse , il analysa que ce succès devenait le masque de ce qu’il avait fui . La vérité , elle , était restée dans l’ombre , plus haute , plus nue , mais délibérément ignorée . Et il se demanda pourquoi les lecteurs préféraient qu’on leur parle d'un quotidien rassurant plutôt que de leur inconnu ? Pourquoi réclamaient-ils des miroirs complaisants de petits bourgeois , non des portes ?

Peut-être , pensa-t-il , avait-il eu tort de mépriser la banalité journalière ? Peut-être fallait-il l’habiter autrement pour y planter des semences de feu d'une manière politique en s'engageant pour faire changer les choses ? 

L’ailleurs commence là , se dit-il , dans l'indifférence froide et le crépuscule répété d'un visage qu'on assassine sans drame à l'autre bout de la planète , entre deux publicités .

Mais il ne pouvait plus faire marche arrière . L’autre vivait en son nom .

Que pouvait donc valoir cet Enoch , en vérité , tapi dans sa tour d'ivoire ? Il choisit alors de disparaître à nouveau , non pas pour fuir , mais pour mitonner en secret la recette d'un livre qui ne serait ni le simple compte-rendu d'un menu privilégié , ni l’ivresse vespérale d'un hypothétique absolu , mais un pont jeté sur l'eau trouble et boueuse de la destinée humaine . 

3 - Il se rappelait , malgré lui , ces nuits d’écriture sous pseudonyme , avec des textes qui s'efforçaient de déchirer le voile du monde et de faire surgir l’indicible . Il avait toujours tenu sa vie réelle à distance , par pudeur , par honte peut-être . Il la croyait trop terne pour mériter d’être évoquée . Son vrai " lui ", c'était l’arpenteur de l’âme , le penseur sans lecteur . Qui était-il , pourtant , ce que les lecteurs méprisaient , ce qu’ils acclamaient ? Maintenant , rempli d'angoisse , il réalisait qu’il était , à la fois , ces deux personnages monstrueux , le peintre fidèle de l’ordinaire et celui qu’ils avaient voulu fuir . Il ne savait plus s’il avait écrit ce livre dans un moment de dérive ou consciemment , si quelqu’un , sa femme peut-être , ou une proche , avait pu rédiger ces souvenirs en toc à sa place , avec des mots plâtreux comme sa jambe de bois qui lui faisait mal , se demandant même si l’accident n’avait pas été une forme d'éclipse , une césure entre deux versions de lui-même , l’une cachée comme la Lune et l'autre , exposée au Soleil de la vaine gloriole . Dans un rêve , sa fille lui prenait la main .
- Cest toi , papa . Cest ta vie . Cest toi qui las écrite .

Mais il chuchota , presque pour lui :
- Non . Mon vrai " moinaurait jamais écrit ça. Jai passé ma vie à vouloir détruire cette illusion !

Dans sa chambre , au cœur du paradoxe , il sentit que l’homme qu’il avait voulu devenir , était un paria , un exilé , tandis que celui que le monde reconnaissait n'était que son reflet fidèle . Et si ces deux-là étaient le même , divisés seulement par la peur d’être vu ? Et si , dans l’ordinaire , l’extraordinaire était déjà là , sous les gestes simples , les mots tus , les soupirs du soir ? Il regarda sa fille . Il lui sembla que , dans ses yeux , se cachait le mystère de cet ailleurs qui n’était pas encore perdu . N'était-elle pas conseillère littéraire d'une importante maison d'édition ?
Peut-être qu’il devrait écrire encore ? Mais autrement .

N'était-ce pas aussi un rêve , sous le coup des médicaments ,  lorsque quelque admiratrice , comme un Ange ou une fée , lui expliqua , un peu plus tard , le malentendu de toute vie sur terre , puisque la vérité de ce qu'on exprime , d'une manière ou d'une autre , doit être cherchée derrière les apparences , les symboles , que la vie terrestre n'existe vraiment que dans la synthèse qu'on en fait sous forme de démarche spirituelle menant à la réalité de l'inconscient , la vraie vie . Tout ici bas n'était que décor de théâtre pour une pièce dont les acteurs ne comprendraient que plus tard le sens véritable !

La nuit tomba , ce soir-là ,  comme une houle lente , grise et paisible . Dans la chambre , le livre du mage inspiré reposait sur la table , ouvert à la dernière page . Il ne le lisait plus . Il le considérait désormais comme on observe une mue de serpent laissée par l’ancien soi .

Sa femme dormait , recroquevillée sur le lit . Sa fille lui apparaissait , les yeux fermés , sa main glissée dans la sienne . Le silence était chaud , doux . Mais dans cette paix pastorale , une présence se fit sentir .

Il ne sut pas si c’était l’effet des médicaments , d'un rêve , ou d'autre chose . Mais la porte sembla s’ouvrir sans bruit lorsqu'une femme entra , magnifique ,  ni tout à fait jeune et ni tout à fait commune . Elle avait le regard limpide et clair de ceux qui ne viennent pas d'à côté , vêtue d'une robe bleutée , couleur des astres .

Quant à son parfum de rose , il n'en avait jamais humé de semblable parmi les fleurs de son jardin ! 

Cette nouvelle " Astralis " ne parla pas tout de suite . Elle s’assit au pied du lit . ( 25 )

Puis , elle murmura :

Tu ne te trompes pas . Ce n’est pas ton livre . Pas vraiment .

Lui la fixa , surpris de n’éprouver ni peur ni doute .

Mais tu l’as écrit . Non avec ton orgueil , mais avec ton souffle . L’homme que tu croyais banal , c’était déjà toi . L’enfant d’en bas qui regardait les étoiles . Ce mari distrait qui cherchait l’invisible dans les silences du repas . Tu croyais écrire avec ton intelligence . Mais tu t'exprimais, sans le savoir , avec ce que ton âme savait déjà .

Il voulut parler , mais elle poursuivit :

La vérité ne se montre jamais dans ce qu’on fait , mais elle se glisse dans ce qu'on laisse passer malgré soi . C'est pourquoi les sages sont souvent ignorés , les poètes pris pour des fous . Le malentendu est partout : on croit que la vie est ce qui s'offre aux yeux , tandis qu'elle est ce qui se cache derrière .

Un temps . Puis : Pendant que tu cherchais la vérité comme une flamme , elle s’écrivait dans l’ombre , avec ta fille , dans les jours ternes . Tu l'as incarnée sous un pseudonyme . Mais elle a transpercé le masque . Parce qu'elle voulait que tu sois lu . Même si ce n’était pas comme tu l'imaginais .

Doucement , il chuchota :

Donc ... rien n'est perdu ?

Elle lui sourit avec amour . Une larme fine glissa lentement sur sa joue , mais c’était une larme de lumière .

Rien n’est jamais perdu . Chaque vie est un théâtre . Et toi , tu es à la fin du premier acte . Tu comprends enfin que l'histoire n’est pas celle qu’on joue , mais celle qu’on ne comprend qu'après .

Fermant ses paupières d'un clin d'oeil , il ne sut pas si elle avait disparu . Il lui sembla simplement que la pièce respirait différemment , comme si le mur s’était ouvert soudain sur une clairière plus vaste que la Voie Lactée !

Au matin , plein de courage , il se mit à écrire . Non plus pour être lu , mais pour transmettre ce qu'il avait appris . La chambre était silencieuse . Le livre à succès gisait sur la table à côté de l'autre qui portait une signature effacée : E. A.et de son mince carnet relié de cuir sombre . Personne ne semblait y avoir prêté attention . Sa fille l’avait trouvé , sans doute , en pliant ses vêtements . Ce matin-là , après le passage de l’étrange visiteuse , ou était-ce un songe ? , Erwan l’ouvrit à nouveau , y trouvant ce qu’il avait toujours voulu dire . Malgré l'amnésie passagère qui l'avait frappé , il le reconnut sans jamais avoir pensé l'écrire de sa main . Pourtant c’était bien de lui . L’autre lui . Celui qu’il avait tenu à distance , et qui parlait au monde sans que le monde ne lui réponde . Il prit un stylo , ouvrit aussi à une page blanche le carnet noir , y recopiant , d’un trait paisible , ce qui allait devenir la dernière page de son scénario , et la première d’un autre .

Dans les jours qui suivirent , laissant quelques pages traîner sur la table de nuit , son épouse les lut en silence , puis sa fille pleura longuement , sans qu'il comprenne pourquoi . Aucun éditeur , d'abord , ne voulut le déranger dans sa convalescence . Et cependant , dans les semaines qui suivirent , ce texte mystérieux commença à circuler de main en main , de cœur en cœur . On disait qu’il avait été écrit dans un hôpital par un homme qui ne savait plus qui il était , mais que , peut-être , il l’avait su plus profondément que personne , et que c'était la suite inattendue du livre à succès d'Erwan Le Guellec !

4 - Un matin de printemps , dans une librairie discrète , à Brest , une jeune femme déposa un manuscrit . Elle avait longuement hésité . Non pas par doute , mais par crainte et fidélité . Elle voulait être sûre qu’il serait accepté . 

Le titre en était simple : " Manifeste d’une Âme Réveillée " . Auteur : Erwann Arouez .

La directrice de la maison d’édition , qui était une femme au regard franc , tourna lentement les pages . Jamais elle n’avait rien lu d’aussi dépouillé , d'aussi brûlant , d'aussi vrai . Ce n’était ni un roman , ni un essai , ni une confession . C’était une trace . Comme un sillon dans la mer intérieure .

C'est lui ?  demanda-t-elle .

Oui . Il l'avait écrit sous pseudonyme , et personne avant son accident , ne l’a jamais publié . 

Et l'autre livre , celui qui a eu du succès ?

Ce n’était pas la même chose , enfin , pas tout à fait , répondit , gênée , la conseillère littéraire .

Le manuscrit fut accepté . Mais à la condition d’être publié tel quel , sans ajout , sans préface et sans biographie . Pas de photo . Pas de résumé . Juste le texte . Le livre parut à la fin de l’année , dans une collection confidentielle . Ses premiers lecteurs le reçurent comme un murmure dans le vacarme médiatique . On se passait les passages à voix basse . On citait des phrases à la radio sans connaître vraiment l’auteur .
Les critiques , d’abord silencieux , mais très à l'affût , finirent par écrire :
" Ce texte , qui paraît ne rien concrètement défendre , vise à l'essentiel . C’est peut-être pour cela qu’il touche au plus juste ".

Un jour , dans une petite église de campagne , on lut un extrait pendant une cérémonie d’adieu .
Et l’on vit un homme , au fond de la nef , pleurer sans bruit .
Il dit simplement à l’issue de la messe :

Ce livre ... c'est moi . C'était ma vie . Mais je ne l'ai jamais écrite .

Mais qui était l'autre , se demanda-t-il pendant cette nuit de cauchemar où deux voix mystérieusement monocordes murmuraient à son oreille leur monotone litanie , lui énonçant tous les arcanes de ces différents dossiers qu'il avait eu , parfois , la curiosité de parcourir et la patience d'analyser durant des heures et des jours , ces faits enchaînés , réfléchit-il , ayant conduit aux pires catastrophes du XXè siècle , et qui se retrouvaient dans son cerveau d'une façon si curieuse , un peu comme si quelqu'un les y avait gravés malicieusement après les avoir transférés d'une puce mémorielle ?

  Il n'était plus alors , l'espace d'un instant , qu'un moribond perdu dans ses rêves , complètement harassé par le bourdonnement d'un langage étrange dont l'origine lui semblait aussi factice que le ronron mécanique d'une machine ...  

Maintenant , quelque chose comme une espèce de zombie humanoïde , prenant la place d'une personne mourante , s'installait à l'intérieur de son être , caricature d'albatros ridicule tragiquement empêtré dans d'inexpiables crimes , mais voulant de ses ricanements narguer sa solitude majestueuse d'aigle aux serres cruelles voguant sur un désert de moutons d'écume au-dessus des flots de granit sombre où il se voyait en même temps coincé sur une couchette à l'arrière d'un étrange vaisseau fantôme ...

( 26 )

Il avait essayé , ombre misérable , de rassembler les fils de sa vie , d'en tisser un motif , et , dans ce dédale impossible où il errait , de trouver sa route ... Mais lui , ce volatile clownesque et pitoyable , parviendrait-il un jour à le débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ? 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles - VII - L'Autre- Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

25 - " Un nouveau monde fait irruption ,

         Qui assombrit le soleil le plus brillant ,

         Tu peux maintenant voir , depuis les ruines moussues ,

         Cet avenir fabuleux scintiller ,

         Et ce qui était autrefois banal ,

         Semble maintenant si étrange et merveilleux ... "

 

Es bricht eine neue Welt herein
Und verdunkelt den hellsten Sonnenschein
Man sieht nun aus bemoosten Trümmern

Eine wunderseltsame Zukunft schimmern
Und was vordem alltäglich war
Scheint nun so fremd und wunderbar
...

 

 Novalis - Astralis - " Henri D'Ofterdingen " ( Posth.1802 )
    
      

26 - " Souvent , pour s'amuser , les hommes d'équipage

         Prennent des albatros , vastes oiseaux des mers ... "

 Baudelaire , " Les Fleurs du Mal  " , Spleen et Idéal , II , " L'Albatros " .

 

* " Lover , Lover , Lover "  ( 1974 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " New Skin For the Old Ceremony " - Copyright 1974 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment INC. / Columbia - All rights reserved - Traduite en français par Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans son album " De Passage ... " ( 1975 ) - Copyright 1975 Graeme Allwright / Mercury Records - Tous droits réservés .

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VI - Pentecôte .

7 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Camille Corot , La Cathédrale de Chartres ( 1830 )

Camille Corot , La Cathédrale de Chartres ( 1830 )

 
 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VI - Pentecôte

 

 

" Je suis le vent qui geint dans le creux des cavernes fauves ... " 

 

" Le Moine " ( The Monk , 1786 ) de Matthew Lewis ( 1775 - 1818 ) , roman gothique anglais qui fut adapté en 1931 par Antonin Artaud ( 1896 - 1948 ) , poète , acteur français .

 

1 - Le voyageur , en route vers sa Bretagne natale au matin finissant d'un samedi de la Pentecôte , avait voulu , ce week-end-là , faire une halte à Chartres pour y découvrir une fois de plus l'architecture merveilleuse qui avait peut-être inspiré Proust à la recherche du " Temps Perdu " , et , tandis qu'il voyait s'écrouler , tout autour de lui , à l’heure où le jour commençait à décliner , les illusions de son enfance , la lumière d’or et d’ardoise posa son silence sur la pierre millénaire , la cathédrale ayant surgi là , comme un navire d’éternité au milieu des plaines , suspendue dans le souffle du monde . Il pensa au courage des bâtisseurs dans l'adversité , à la volonté de l'Architecte face au Néant . Puis Il marcha longuement sous les voûtes , le regard levé vers les vitraux qui racontaient , dans la langue muette des saints et des symboles , l’histoire d’une foi plus vaste que les siècles . N'était-ce pas ici , en effet , se demanda-t-il , que le jeune Marcel avait puisé , enfant de cette étrange nostalgie , les matériaux de sa quête patiente et désespérée  ? 

Tout autour , ses certitudes semblaient tomber une à une , comme des échafaudages désormais vains ,  mais au milieu du vide , il découvrait une force plus ancienne encore , celle des hommes qui , dans le froid des hivers , la poussière des pierres , portèrent sur leurs épaules nues et douloureuses l’indicible de son rêve . Ils ne voyaient pas leur oeuvre achevée , taillant , certes , chaque bloc avec le soin du sacré , mais l'oeuvre se découvre peu à peu , se dit-il encore , en un plan que l'on ne comprend qu'au bout d'un long chemin de croix ... C'est alors qu'il crut voir une ombre dans ce dédale où la cohue des touristes déambulait ... Se pouvait-il qu'elle soit là , elle aussi , par miracle , celle qu'il n'avait plus revu depuis leur éphémère entrevue du Palais Royal , mais dont la présence lumineuse avait éclairé , naguère , sa triste journée ?

Était-ce possible , était-ce elle , ce pas qu’il n’avait pas oublié , mouvement de tête au port léger , silhouette hésitante , à peine , au milieu des passants ?

Le lien entre eux et nous , peut-il exister vraiment ? , l'avait-elle soudain questionné , les yeux brillants d’une douleur retenue , parlant à demi-mots d’un ami trop tôt parti , prostrée sur ce banc de fortune qui , un trop bref instant , les avaient vus tous deux se parler comme on se parle rarement , sans peur et sans masque , de littérature ou de chagrin , de l’étrange frontière entre l’invisible et le visible , pendant qu'il s'efforçait vainement de la réconforter , dans ce hasard qui n’en est peut-être pas un , puisque la belle s’était assise tout près de lui , juste à quelques centimètres d’écart . 

C'est ainsi que nous surprend la vie , se rassura Elouan . On croit s’égarer dans les détours de l’oubli , dans les rues d’une ville où l'on a failli ne pas s'arrêter , dans des visages d'ombre qu’on croise au détour d'une foule anonyme . Et tout ce qu’on pensait enfoui un an plus tard vous revient à la figure comme une fleur de lumière jaillie brusquement sur les murs d’une église ! 

On croit se perdre , on croit s’éloigner , puis soudain , sans comprendre pourquoi , on se rapproche . Le chemin ne monte ni ne descend , mais il tourne , il fait douter , vous obligeant à la lenteur . Il enseigne que l’errance fait partie du message .

C’était une heure d’avril incertaine , pourtant , l'année dernière , se rappela-t-il , tandis que le ciel de Paris semblait refléter son état d’âme , hésitant beaucoup entre la clarté et l’orage , en cette fin d'après-midi où il s’était précipité sur un banc , cherchant , après une visite rapide au musée du Louvre , un peu de répit . Le lieu , avec ses arcades , ses colonnes que personne ne regarde plus , lui avait toujours donné l’impression d’un passage entre deux mondes , comme un sas de transition pour survivants de l'ancienne monarchie , âmes égarées d'un vaisseau-fantôme , têtes rescapées de la guillotine .

C’était là qu’avait atterri la jeune fille et qu'elle s'était assise , absorbée , apparemment par la lecture d'un carnet de poche de couleur bleue , avec son profil attentif au souffle qu’on devinait à peine , et sa chevelure rousse échappée d’un bonnet noir . Il s’était mis à l’autre bout du ban , par politesse . Elle n’avait levé les yeux vers lui qu' avec la grâce de quelque fée mystérieuse , et cette légèreté que seul un pays de pluie et de vent peuvent offrir , débarquée la veille du pays de Galles d'où elle était arrivée en avion , prétendait-elle , en visite pour quelques jours . 

Mais aussi , sans doute , pour cacher de trop embarrassantes révélations . Comme si la culture , ici , pouvait cacher la gêne d'une rencontre imprévue , ils avaient seulement parlé d'art . Pour commencer , du moins . Car  le silence est souvent plus sincère que les mots , leur murmurait la fontaine dans le cloître de pierres pendant qu'il l'écoutait . 

L’averse était venue ensuite , injuste et brutale , et les rares passants , d’un seul coup , s'étaient dispersés tels des ombres , comme une volée de moineaux . Ne restait plus que ce banc mouillé avec elle au milieu , qui avait rangé son cahier par précaution , les yeux perdus dans le feuillage des tilleuls et des marronniers .

- C'est hier matin qu' il est mort ! , lui avait-elle répété , comme si la pluie la forçait à en dire plus .

Il ne savait pas de qui elle parlait , ne lui ayant posé aucune question , bien sûr , il avait simplement hoché la tête . Et ils avaient discuté . De ce vide que laisse un départ . De la manière dont la vie continue , idiote , sans demander notre avis . De la création comme refuge , elle était peintre , ou comme illusion .

Vous croyez qu'on écrit pour quoi ? lui avait demandé naïvement l'écrivain . Pour établir une connexion difficile avec un hypothétique au-delà ?

Il se souvenait précisément de cette phrase , car c’était la seule question qui avait résonné longtemps après dans son crâne , posée là , au cœur d’une ville anonyme , et qui l’avait suivi des semaines durant , comme un appel auquel il n’avait pas su répondre .

Et puis , elle s’était levée précipitamment , s’excusant à peine . Elle avait reçu un message , elle devait partir à Caen pour une histoire de concours , d’atelier ou d'exposition , bref , il ne savait plus très bien , se souvenant seulement qu’elle avait remis son bonnet d’un geste sec , puis qu’elle lui avait souri , brièvement .

Merci . Vous avez été là au bon moment . 

La pluie d'orage , brutale et tranchante , s’était arrêtée , cédant la place à un rideau de soleil tombant sans préavis . Confuse , elle s’était levée soudain , s’excusant :
- Je dois courir ... mon train ... je vais être en retard, pardon ... D'un geste maladroit , presque une révérence , elle s’était évanouie dans la rue Montpensier , fugitive et précipitée , sans même qu’il ait eu jamais le temps de lui demander son nom de famille , un numéro , ou quoi que ce soit , le laissant seul , trempé , le cœur battant , avec pour tout souvenir cette voix douce posant une question suspendue à laquelle il aurait voulu répondre , mais , depuis , il n’avait jamais su s’il l’avait rêvée entre deux confidences mêlées de son éclat de rire discret . Lilwen s’était greffé à son souvenir comme un parfum persistant , fragile et tenace , comme ces fleurs de l’enfance , éclatantes et secrètes , dont la grâce dissimule la force . ( 20 )

2 - Cela avait duré moins d'une heure , peut-être quarante minutes , tout au plus . Et pourtant , dans sa mémoire , ce fragment , comme le songe trop vivant d'une scène qu’on rejoue sans cesse avec ses variantes qui n’ont jamais eu lieu , avait pris une couleur bien étrange , baignée de la teinte bleue violacée d'une rosace au-dessus de lui . En arpentant le labyrinthe , il ignorait encore s’il poursuivait le tracé d'hier qui y était déjà inscrit .  ( 21 )

Car , soudain , dans un rai de lumière filtrant , par le bleu profond d’un vitrail , à travers la foule ondoyante , il crut l’apercevoir , elle , ou plutôt sa silhouette à la démarche familière , l'espace d’un battement de cil où il fut certain que c’était bien elle , avant qu'elle ne s'évanouisse encore , happée par la rumeur de pas innombrables dans le vacillement des apparences .

Voilà qu’ici , à Chartres , dans ce lieu d’attente et de pierre , un miracle l'avait peut-être fait renaître , lui rappelant que rien de ce qui a été vraiment vécu ne se perd jamais ! Cela le réconforta vraiment , lorsqu'il imagina , tout d'abord , que l'étudiante en art , par il ne savait quel incroyable coup du sort , sans doute , était venue enfin le rejoindre ici à l'occasion d'une conférence sur le trésor des cathédrales !

Mais hélas , quand il alla , dans la presse bruissante des visiteurs , la rejoindre avec beaucoup de difficultés , le pauvre , désillusionné , s'aperçut que ce n'était pas elle , et se demanda alors quel sens donner à son aventure dans l'histoire qu'il aurait sûrement envie d'écrire à propos de l'absurdité apparente de la vie humaine . 

Il resta figé , ridicule , comme un enfant perdu dans un rêve , comme s’il avait voulu recoudre le fil d’une histoire qui n’avait jamais commencé . L’inconnue s’éloigna , indifférente , le voyant s’asseoir , là, près du labyrinthe , fixant longuement la pierre comme une spirale sans issue , alors qu'il pensait à cette manie de croire que les rencontres peuvent avoir un sens , que les absences , toujours , parlent , que l’univers ne laisse que des indices ... mais l'absurde , réfléchit-il , c'est peut-être ce murmure qui nous fait croire à une logique secrète . Il n'y a pas toujours de clef . Parfois , l'énigme paraît sans réponse , nue .

C'est cela même qu'il lui faudrait apprendre à aimer ...

3 - Lorsqu’il quitta la nef , le soleil avait décliné à l’ombre des tours , glissant sur les pierres comme un serpent de lumière qui , dans un dernier souffle , s’étirait sur les pavés de la vieille ville . Elouan s’arrêta une dernière fois sur le parvis . Derrière lui , le labyrinthe s’était refermé dans le silence d'un secret bien gardé .

Il n’avait rien eu , pas de retrouvailles , pas de signe éclatant . Pourtant , non pas en dehors , mais en lui , il sentait que quelque chose avait changé .

C’est peut-être cela , se dit-il . Non pas revenir au lieu d’où l’on vient , mais consentir à ce que la vie nous transporte à nouveau .

Il reprit la route en direction de l’ouest , vers la brume familière et les landes , vers les ajoncs , les villages d'Armor au nom rugueux . Son pays d'enfance , il ne le fuyait pas , cherchant à comprendre la nature de son retour à la source avec , dans ses bagages , la lueur d'un sourire , une mémoire , et , tout au fond , comme une chaude promesse ramassée dans un labyrinthe , le pressentiment que certaines absences , parfois , sont des prières en attente , loin d'être exaucées . Plus tard , dans un ancien bourg frontière où il s'était arrêté , il céda à la tentation , tapant son prénom dans le moteur de recherche de son portable . L'ayant trouvée , il vit qu'elle avait dû visiblement rentrer chez elle , à Cardiff , et tomba même sur une vieille photo d'elle où elle riait de bon coeur dans un pub , un verre à la main , entourée d’amis . De rage , il referma l’écran , sentant monter en lui un froid étrange . Ce n’était pas de la jalousie . Pas non plus de la nostalgie . C’était un dépit clair , presque glacial . Il l’avait vue fragile . Et ça , il réalisa tout à coup qu'elle ne le lui pardonnerait pas !

Il y a des jours de marée basse où , comme un coquillage se laisse caresser par le feu clignotant d'une étoile sous-marine avant d'être englouti , on contemple le flamboiement rosâtre du crépuscule , frissonnant de désir , laissant l'image d'un ange immortel se jouer tendrement de son double , le mêlant à la sienne , illusions d'un amour solaire , volontairement léger , dansant , qui crée une dissonance humaine très forte .

" Tout est mouvement , tout est danse ... " , avait-elle essayé de lui expliquer dans un dernier sourire , le regardant à peine , doutant si ce qu'elle venait de vivre , ce qu'il avait paru écouter d'un air si étrange , comme envoûté par le spectacle qu'elle lui avait joué , pouvait être vrai , lui qui avait sans doute cherché la vérité de son visage au-delà du miroir impénétrable des mensonges de sa propre vie ... Mais maintenant  , la vraie Lilwen , qui lui avait juste menti , peut-être , pour exister à la place d'une autre , où était-elle ? Peut-on dire quelque chose du mystère de vivre, sinon par des détours , des aveux déguisés , des pages que l’on n’enverra jamais dans ce décor qui semble une énigme remplie d'incertitude plutôt que de matière , où des pantins pitoyables dans la foule ne portent que des masques de cuir noir détournant le ciel de sa gloire flamboyante ! C’est dans ce genre d’heure suspendue entre deux rives qu’il sentit renaître en lui ce besoin sourd d’écrire .

Il n’avait pas de sujet . Seulement cette forte tension dans la poitrine d'une rupture douloureuse laissée en suspens , quelque chose , ce matin-là , en Bretagne , qui lui montra que le fil avait été dénoué de cette clarté pâle descendant des vitraux comme une prière muette . Et du fantôme qu’il avait cru apercevoir ou reconnaître dans le labyrinthe des visiteurs . Lilwen . Un nom devenu presque irréel . Un souvenir cristallisé dans une rencontre trop brève , sur un banc parisien , deux mondes qui ne pourraient jamais , mais qui devaient s’unir .

Elle avait fui la douleur comme on fuit une mer froide , sportive qui joue de sa beauté pour attiser le désir des hommes , qui avait vécu un chagrin , certes , mais qui voulait l'oublier à tout prix pour s'amuser avec ses amis . Pour elle , seuls comptait l'oubli dans le divertissement  , tandis que lui , au contraire , s’y était plongé , espérant y puiser une vérité . Cette divergence les avait condamnés même avant qu’ils n’essaient de la comprendre . Il s’installa à sa table , face à la fenêtre . Un crachin bruineux battait doucement les vitres .

Ce serait un livre sans intrigue peut-être , sans héros ni conclusion , simple tentative pour retenir ce qui passe , genre de digue contre le vacarme du divertissement pour ceux qui , comme lui , pensaient que les vagues de la mer étaient plus vraies que le cri des cormorans .

Fouillant à l'intérieur de son bureau , il en dénicha une feuille blanche , y notant : " Nous sommes faits de ce que nous avons tenté de retenir , de ce qui nous a glissé entre les doigts " . Puis il se ravisa , commençant par vouloir d'abord lui écrire une lettre .

4 - Ma chère Lilwen ,

Je técris comme on jette une bouteille à la mer , sans adresse et sans espérance . Peut-être pour exorciser une voix qui persiste à parler en moi , la tienne , ou celle que jai gardée de ton souvenir d'autrefois . Tu ne mas rien laissé que cette conversation suspendue , ce banc du Palais Royal , et cet orage qui nous a dispersés comme des feuilles . Jai soupçonné , un instant , que le ciel avait conspiré à te placer là , devant moi , comme un signe . Tu parlais de deuil , et je voulais te consoler . Mais je crois que cest moi que je cherchais à sauver . Peut-être qu'aujourd'hui , jécris pour refermer une porte que je narrive pas à franchir .

À Chartres , jai cru te revoir . Mon cœur sest lancé dans une poursuite absurde à travers les travées de pierre . Jaurais pu sourire de moi-même . Mais jen ai presque pleuré , en voyant que ce nétait pas toi . Il faut parfois que l'illusion sefface pour comprendre ce quon a perdu .

Tu étais tellement belle , ce jour-là , sous la bruine parisienne , d'une beauté évidente , souple , presque arrogante , et tu le savais . Tu en jouais en comprenant très bien leffet que cela pouvait produire sur moi . Quand tu mas parlé de la mort de ton ami , jai cru voir une faille pour profiter égoïstement de la situation . Je t’ai écoutée avec politesse , car je voulais te réconforter . Mais tu as lu en moi , avant que je ne parle .

Je l’ai vu , ce frisson dans ton regard : ce n’était pas de la gratitude . C’était un mélange de gêne et de rejet . Tu avais horreur quon voie ta peine , toi qui veux plaire , danser , séduire , et vite tourner la page dès que le ciel se couvre . Tu navais pas besoin dun regard comme le mien , trop profond , trop lourd , sans doute , et qui tavait vue dans ce moment de vertige , celui quon voudrait cacher même à soi . Tu as refermé la porte à cause de cela , et tu m'a mis dehors .

Depuis , je t’ai retrouvée . Ou plutôt , j’ai vu ton vrai visage figé sur un écran . Tu n’avais pas l’air hantée . Alors , j’ai eu ce mouvement stupide de t’en vouloir . Comme si j’avais le droit . Comme si j’étais autre chose qu’un passant dans ta mémoire , un pointillé . Tu as dû rentrer dans ton pays , je vois que tu t’y amuses , tu séduis , postant des photos avec des garçons autour de toi , comme un rempart contre le souvenir , entourée damis . Tu as pris conscience de ma fragilité , ce jour-là . Peut-être que c’est ce que j’ai du mal à pardonner : avoir été vu dans ma nudité intérieure , alors que je voulais paraître fort , lumineux , généreux .

Jai été humain , tu as été libre !

Je ne ten veux plus , Lilwen . Tu étais vraieEt moi , j’avais besoin seulement dun fantômeJe ne tenverrai pas cette lettre . C'est un adieu à ce que jai cru entrevoir , à ce que jaurais voulu obtenir . C'est aussi une promesse que je te fais , celle de continuer à écrire , à chercher du sens dans labsurde , à marcher sans carte dans mon propre labyrinthe . Adieu .

Elouan

5 -  L’Œuvre ( Notes de Travail )

 

Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une symphonie  . On se tient là , désarmé devant cette immensité blanche , et l’on doute . Tout n'est encore qu'incertitude , vertige en face de l'inconnu , mais parfois , quelque chose comme une vision surgit , s’impose , un rythme s’esquisse , et l’on sent alors que , sans la comprendre encore , une force travaille en nous . Ce n’est pas volonté , ce n’est pas métier . Le musicien ne la maîtrise pas , c’est un feu ancien qui soudain réclame sa forme . Il doit s’effacer , servir , attendre . Car l’œuvre , si elle est véritable , ne vient pas de lui : elle passe à travers lui , médium . Et le plus grand don , ce n’est pas le talent , c’est l’humilité , celle de s’abstraire devant le mystère de ce qui cherche à naître .

L’écrivain , seul aussi devant la blancheur de sa page , s’interroge : d’où vient cet élan qui le pousse à écrire ? Est-il , soit le maître de son projet , soit le scribe docile d’une voix intérieure , d’une main providentielle qui déroulerait pour lui le fil d’une histoire à venir ? Stefan Zweig , déjà , s’était penché sur cette énigme , celle de ne pas savoir si l’on invente ou si l’on découvre . Peut-être n’est-il alors qu’un arpenteur d’un labyrinthe ancien , pèlerin du mystère , à l’image de celui qui , un jour , s’était avancé dans le dédale de la cathédrale de Chartres . Là , le fil d’Ariane ,  sur la pierre usée du sol , prend la forme d’un tracé symbolique . On marche lentement , comme on entre en spirale dans une méditation , dans une œuvre . Et parfois , vient le " flash " , fulgurant choc intérieur comme celui de Saul sur le chemin de Damas , violente illumination qui retourne l’être et le pousse à bâtir . Mais elle ne suffit pas . La cathédrale se construit pierre après pierre , et la musique , note après note , dans l’humilité de celui qui accepte de n’être que l’instrument d’un dessein plus vaste que lui-même . Le compositeur devient alors l’apprenti d’un architecte , le musicien l'élève d'un chef d'orchestre ! Il ne s’agit plus de créer , mais de suivre la partition . Souvent , l’inspiration n’est pas un torrent qui déborde , mais une source cachée , lente à surgir , il faut parfois de longs silences pour trouver la note absolue . Elle naît souvent dans des zones d’ombre , loin de l’agitation du tourbillon , là où l’âme , enfin , consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . Comme la croissance d’un arbre ou l’érosion d’une falaise , l’œuvre mûrit peu à peu . ( 22 )

Elle exige que l’on renonce à l’empressement , que l’on accepte le doute , la veille , l’attente incalculable . Dans cet espace suspendu , où rien ne semble se passer , tout est pourtant gestation . C’est là , dans cette lenteur consentie , que le souffle de l'Esprit descend , sans bruit , sans éclat , comme une brise légère entre les flammes blanches . L’inspiration n’est pas conquise , elle est reçue . L’écrivain devient alors guetteur , il veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur .

6 - Des mois plus tard, c’est par hasard qu’Elouan tomba sur un banal article de presse britannique en cliquant sur un forum obscur : " Une jeune artiste galloise retrouvée morte dans un accident de voiture suspect " . Il n’y avait pas de nom dans le titre , juste un lieu — Snowdonia — et une date , mais en poursuivant la lecture il trouva le nom de Lilwen Evans , 27 ans , dont la voiture accidentée avait été retrouvée au pied d'un ravin . L'accident n'avait pas eu de témoin . ( 23 ) 
Certains commentateurs , faisant remarquer l'absence de traces de freinage , parlaient de vieilles tensions autour d’un " carnet " bleu disparu qui , selon des rumeurs , n’avait jamais été remis à la police , dossier constitué avant sa mort par son ancien compagnon , jeune chercheur indépendant en histoire ancienne et tradition celtique . Celui-ci , Owain Morgan , avait mis au jour des documents secrets dans les montagnes de Snowdonia , suggérant l'existence d’un culte druidique encore actif . Mais ces recherches , qu’il pensait inoffensives , touchaient en réalité à un réseau néodruidique mêlé à des affaires d'espionnage industriel et de trafic d’antiquités . Cependant , lorsqu’il avait eu décidé de publier un article dénonçant certaines pratiques ésotériques utilisées comme façade , il avait été discrètement éliminé lors d’une randonnée , officiellement déclaré mort par accident . Mais sa compagne , Lilwen , en avait vu plus que ce qu’elle aurait dû ce jour-là . Traquée après avoir récupéré les fameuses notes , la jeune galloise avait fui le pays , gagnant sous une fausse identité Liverpool à toute vitesse . De là , sans but , elle avait pris le premier ferry vers la France , fuyant dans cette errance que , un an auparavant , Elouan avait croisée dans le jardin du Palais-Royal , à Paris , juste avant qu’un orage éclate , symbole de sa tempête intérieure . ( 24 )

Le cœur de l'écrivain breton se serra . Elle n’était donc pas revenue à la vie légère affichée auparavant sur les réseaux , mais avait seulement voulu donner le change , n’ayant pas eu la force de lui raconter sa tragédie . En coupant tout lien , elle avait non seulement cherché à le protéger , mais à l'empêcher aussi d'être mêlé à cette dangereuse histoire qu’elle traînait derrière elle , celle d’un complot diabolique enfoui sous les apparences du folklore , entre une société secrète mafieuse et la mémoire celte qui leur était si chère , et qui avait été manipulée .

Son attitude effacée , son indifférence apparente , prenaient un tout autre sens . Elle n’avait pas voulu qu’il porte un deuil supplémentaire . Elle l’avait assez aimé pour lui laisser croire , s'il n'allait pas plus loin , qu’elle n'avait été qu'une hirondelle de passage . Il referma l’article , les mains tremblantes . Dehors , la pluie commençait à tomber sur les vitraux de la cathédrale de Quimper , comme un retour du même orage , un an plus tard .
Lilwen était morte . Et lui , vivant . Parce qu’elle l’avait tenu à l’écart , puis effacé par précaution de son sillage comme un nom griffonné , rayé à la hâte . 
Il ne saurait jamais exactement ce qu’elle avait affronté . Ni à qui appartenait l’ombre tapie derrière la mort d’Owain . Mais il se surprit à murmurer son prénom dans les rues désertes .

Ce n’était pas un adieu . Plutôt une reconnaissance muette . Une dette aussi , peut-être . Celle de ceux qu’on a aimés trop brièvement , mais assez fort pour vouloir les sauver d’eux-mêmes .

Sur le chemin du retour après le week-end , il frissonna de tristesse en sortant de la cathédrale , sentant sur sa peau le vent qui l'avait suivi depuis l’ouest . Déjà , il pensait au jour où il retournerait là-bas . Pas pour elle , seulement . Mais pour comprendre ...

Il ferma les yeux pour la revoir un instant .

 

                                             

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - VI - Pentecôte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

Notes :

20Lilwen : forme poétique galloise proche de " lily "( lys ) et " wen( blanche , bénie ) .

21Le labyrinthe de Chartres , œuvre du XIIe siècle , est une figure géométrique circulaire de 12,89 m de diamètre inscrite dans toute la largeur du pavage de la nef principale , entre les troisième et quatrième travées qui représente un tracé continu déployé de 261,55 m , partant de l'extérieur et aboutissant au centre , en une succession de tournants et d'arcs de cercle concentriques . L'une des particularités de ce labyrinthe réside dans son cheminement . Pour celui que guide la foi , l’enjeu du labyrinthe est de s’ouvrir progressivement au Seigneur avant de s’avancer vers Son autel , à l’amour qu’Il donne comme à une espérance qui surpasserait les difficultés . L’occasion est ainsi symboliquement octroyée de ressentir ses failles – les abandons et pardons nécessaires pour avancer , l'essentiel étant de méditer avec Lui le passage de la mort vers la vie éternelle .

22 - " Le Secret de la Création Artistique " ( Das Geheimnis des Künstlerischen Schaffens , 1938 ) ,  conférence de Stefan Zweig ( 1881 -1942 ) .

23 Snowdonia ( Eryri en gallois ) est un massif montagneux du Gwynedd et de Conwy , au pays de Galles , qui abrite un parc national d'une superficie de 2 130 km2 s'étendant bien au sud des limites du massif .

24 - Owain Morgan , association prénom + nom gallois classique , évocateur de noblesse et de mélancolie .

" Owain " renvoie à une certaine tradition héroïque galloise ( Owain Glyndŵr , prince gallois du moyen-âge , environ 1359 - 1415 ) , tandis que " Morgan " ancre le personnage dans une mythologie celtique féminine et marine .

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - V - La Tentation de Maël .

4 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Soeur Clare Crockett ( 1982 - 2016 ) / Soeur Isabel Cuesta
Soeur Clare Crockett ( 1982 - 2016 ) / Soeur Isabel Cuesta

Soeur Clare Crockett ( 1982 - 2016 ) / Soeur Isabel Cuesta

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

V - La Tentation de Maël

 

 

Pour Gustave Flaubert

 

" La vie d'un homme est une île lointaine où l'on n'accède qu'après une traversée plus ou moins périlleuse . "

Henri Queffelec - " Un Recteur de l'Île de Sein " , III , 1 ( 1952 )   

 

1 - Maël était un jeune homme silencieux , presque timide , toujours vêtu d’un manteau trop grand pour lui , qui passait plus de temps dans les livres des saints que dans les conversations des vivants , qu'il jugeait souvent trop terre-à-terre . Très tôt s'était dessiné son appel au sacerdoce , mais  comme une ascension lente et obscure , non comme une certitude lumineuse .

Un jour de brume , en septembre , où le vent marin portait l’odeur des algues depuis le petit bourg de Landéda où il prenait , dans sa famille , ayant tout juste été admis au séminaire , quelques jours de repos pour se reconnecter avec la vie océane , il avait décidé de grimper sur la falaise jusqu'à un austère cloître en ruines dominant le large de ses murailles blanchies par le sel et le temps , l'abbaye Notre-Dame-des-Anges . ( 11 )

Ce matin-là , il ne savait trop pourquoi , une sensation étrange l'avait poussé à y monter , comme si quelque chose ou quelqu'un l’attendaient là-bas .

Le lieu était ancien , presque oublié , protégé par des buissons d’aubépines et de ronciers fleuris de roses blanches . Dans le pays , comme une source jaillissait d’un repli de rochers moussus , certains disaient que saint Guénolé s’y était lavé les pieds peu avant de gagner l’île de Tibidy . ( 12 )

Quand le jeune homme arriva , il était essoufflé , les cheveux en bataille et les yeux brûlants , tout étonné de voir qu'on avait enfin restauré la chapelle .

Après avoir bu l'eau de la fontaine , il s’agenouilla , puis relevant la tête vers le ciel ennuagé , il crut apercevoir une jeune fille prier dans l'église , resplendissante et rêveuse , et qui , elle aussi à genoux dans la lumière oblique d'un vitrail de la Vierge , était seule ,  telle une Madone transpercée d'un glaive . Il sentit en lui une secousse inexplicable , comme un feu sans nom . D'où lui venait cette douleur , il n'osa se le demander , n’osant l’aborder , se trouvant indigne d'elle . Dès l’entrée , pourtant , la fille , dont le visage s'éclairait d'un beau sourire éclatant de jeunesse , avait tourné les yeux vers lui . Mais Il ne bougea pas malgré sa présence fugace et bouleversante , et qui allait le poursuivre toute sa vie !

De plus , il ne savait rien d'elle que son visage et ce qu'il y avait lu , cette douceur mystique , cette détermination silencieuse et ce trouble presque sacré que l’on éprouve devant les icônes .

Dans son journal , il écrivit ce soir-là : " Je croyais avoir donné mon cœur à Dieu . Mais voilà quIl me le rend , retourné , bouleversé , dans la silhouette d'une fille . Est-ce Toi que je cherche , ou elle ? Et si c'était Toi à travers elle , comment Te distinguer ? "

Le futur prêtre pria longtemps pour que ce trouble passe . Mais il ne passait pas . Bien au contraire , avec l'évidence d'une brûlure inextinguible , il devenait une offrande au moment de la communion , lui faisant comprendre que ce n’était pas seulement un appel vers une créature , mais un signe de sa propre vulnérabilité humaine . Sa foi même était en cause . Etait-elle fidélité ou peur de vivre ?

 

2C’était dans les jours d’avant l’ordination . L’air sentait l’ajonc , les pierres de l’ancien monastère exhalaient leur silence millénaire . Aziliz avait demandé l’ermitage de Kergrist , sur la côte sauvage , pour se recueillir . Elle voulait faire mourir en elle tout reste d’attache qui ne menait pas à Dieu .

Mais le Père Lui-même ne devait pas être sourd , bien sûr , au cri des corps . Le Diable , songea-t-elle , s'il ne se montre plus sous forme de bouc , peut prendre , parfois , la forme d’un homme au regard brûlé de lumière.

On l’appelait maintenant soeur Gabrielle .

Etant venue jadis déposer des fleurs devant l’autel brisé d'une chapelle en ruine , elle l’avait aperçu comme une prière non dite , son bréviaire figé dans ses mains glacées par le froid .

Cet instant-là où le ciel était d’encre , où le vent soufflait sa symphonie des âmes surgie des abîmes de la mer , s'était-elle doutée qu’il n’était pas venu là par hasard ?

Quelques printemps d'après , comme chaque année où le ciel avait fléchi son regard sur la terre en ce jour où d’un seul coup , les pommiers se mettent à fleurir ,  marchant sur le sentier menant à la vieille abbatiale de Landevennec , elle portait une robe simple , grise , une petite croix de bois qu’elle avait sculptée elle-même à son cou , un châle jeté sur ses épaules . 

Frère Maël ​​​​​​, qui avait été ordonné prêtre à l’automne , siégeait dans son confessionnal , mais son cœur lui semblait de plus en plus désertique . Il priait sans feu , s'efforçant d'écouter avec le plus de soin possible les litanies ennuyeuses de fidèles aussi déboussolés que lui .

C’est alors qu’elle entra en compagnie des autres soeurs , tandis que les derniers cierges fumaient doucement au pied de la Vierge .

Il ne savait pas qu'elle allait venir en cette fin d’après-midi , elle n'avait fait aucun bruit . Mais tout changea soudain . L’atmosphère  , la lumière , le silence même sembla retenu .

Elle s’agenouilla à la première rangée , juste devant lui.

Elle avait un visage fin , clair , impassible . Un manteau de laine bleu nuit . Une auréole de cheveux bruns , noués à la hâte , sortait de son voile . Le jeune moine sentit comme une brûlure monter en lui . Non de désir , il le sut aussitôt , mais de vertige . Quelque chose en elle lui révélait une faille inconnue dans son propre édifice intérieur . Il se mit à trembler légèrement .

- Seigneur , est-ce possible, que quelqu'un entre ainsi dans votre vie sans l''avoir jamais croisée avant ? , supplia-t-il , tentant de détourner les yeux , de se remettre à son chapelet . Mais chaque battement de son cœur lui répétait : elle est là . Plus qu’une femme . Une présence . Une lumière incarnée . Une interrogation adressée à sa foi même . Elle l'avait saisi , bouleversé , " renversé comme Saul sur le chemin de Damas ! "

Il se souvenait d’avoir lu , chez saint Jean de la Croix , que l’âme est souvent conduite à Dieu à travers une nuit où l’on ne distingue plus ce qui est spirituel de ce qui est charnel . Où l’on souffre comme un homme , mais en profondeur d’Ange . ( 13 )

Il s'était mis à jeûner , à s’imposer des veilles . Mais cela ne calmait rien .

La tentation du saint ? Non pas le péché , mais ladoration dun visage trop pur pour quon puisse sen défendre , est-ce cela ? ,  se torturait-il .

La prière devenait impossible !

Il resta immobile longtemps après qu’elle fut partie .

Puis , dans sa cellule , ce soir-là , il écrivit :

" Elle s’est agenouillée devant moi comme un miracle muet . Et dans son mutisme , j’ai entendu un appel plus grand que tout ce que je croyais avoir compris de Toi , Seigneur

Si cest Toi qui me lenvoies , pourquoi fais-Tu de son apparence une telle blessure en moi ? "

Elle s'assit à la même place , le lendemain , restant plus longtemps , cette fois , prostrée dans la même adoration silencieuse . Il n’osa même pas lever les yeux vers elle . Ce n’est qu’à la fin , quand elle sortit , qu’il la vit poser , en passant, un petit mot sur le banc de communion .

Dès qu'elle fut sortie , il se leva , tremblant , pour le lire .

" Pardon . Je ne voulais pas troubler votre paix . Mais je viens souvent ici prier pour mon entrée au Carmel . Et jai senti ... que vous portiez quelque chose de lourd . Je prierai pour vous . Soeur Gabrielle . "

En un éclair , il réalisa qu’il ne pourrait plus jamais prier comme avant !

 

3 - Ma Soeur ? murmura-t-il .

Cela fit naître en lui un écho lointain , celui de vacances d'été dans sa famille maternelle des Abers , Gabrielle … Cela faisait si longtemps qu'il n’avait entendu un prénom comme celui-ci évoquant une mystérieuse voisine oubliée , sur la côte , la petite Aziliz , insaisissable et rêveuse , qui disparaissait souvent dans les champs pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , lui dit-elle , se tournant lentement vers lui , comme si ces retrouvailles , d'après elle , avaient été inscrites dans une trame invisible .


Puis , elle lui expliqua qu’elle avait trouvé refuge comme novice au couvent .

Mais ce qui le bouleversa le plus furent ses révélations , car elle avait , lui confia-t-elle , commencé à recevoir des messages lui parvenant depuis l’ " au-delà ".

- Ils me parlent de semences du ciel , déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de lombre , pas du Malin , mais dune source pure dépassant notre compréhension .


Elle lui montra ensuite un carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant une carte du ciel à l’intérieur , et des prières qu’elle recevait chaque jour , convaincue que ces paroles n’étaient pas qu’un simple symbole , mais qu'elles demeuraient bien vivantes .

Perplexe , il resta tout de même une heure en sa compagnie , lui parlant longuement , pendant qu'elle lui racontait ainsi , avec une clarté qui le troublait profondément , ses visions d'êtres venus des cieux les plus éclatants qu’elle voyait descendre comme des météores sur la terre .

Avant de partir, elle lui prit encore la main et murmura :
- Nous avons tous une part de paradis en nous
, n'est-ce pas ?

Quand tu le trouveras , ne l'ignore pas . Je crois qu'il te guidera .

Ils se regardèrent longtemps , sans parler . Puis il avoua simplement :

- Je vous ai reconnu aussitôt . Vous étiez comme un appel . Je n'ai jamais oublié ce jour , à l'église .

Il ferma les yeux .

- J'ai cru que j'étais fou . Je n'ai jamais osé vous parler . Mais votre souvenir m'a accompagné plus fidèlement que bien des psaumes du Livre Sacré

Elle sourit .

- J'ai cru , longtemps , que j'avais trahi le Christ en pensant à vous . Puis j'ai compris que c'était Lui qui passait par votre regard . J'ai passé ma vie à prier pour nos deux âmes . Dans la nuit de la foi .

Il baissa la tête , bouleversé .

- Peut-être étions-nous appelés à porter la Croix ainsi ? Non dans le désir , ni dans la possession , mais dans le renoncement . Peut-être que cette blessure , lance de lamour , nous ouvre à Sa Passion ?

Les yeux humides , pour toute réponse , elle murmura :

- Il y a une fêlure en toute chose . Cest ainsi quentre la lumière . ( 14 )

Et dans cet aveu partagé , ils surent enfin qu’ils avaient aimé . Que cet amour , blessé , brûlé , offert , était devenu prière , et peut-être même , un sceau de sainteté ...

 

4Il apprit plus tard qu’elle devait rejoindre le Carmel de Morlaix . Chaque fois qu’il élevait le calice , une image traversait son cœur comme une grâce douloureuse : une jeune fille agenouillée , les yeux fermés , au pied de la Vierge , un amour dont il ne pourrait jamais rien dire , sauf à Dieu .

Il avait , cependant , demandé à la voir , " une dernière fois , juste avant la clôture

Guidé par je ne savais quelle intuition profonde , il suivit la tourière sans rien dire jusqu’au jardin du couvent . Là , elle se tenait debout , silhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de lys , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux du temps jadis . Quand il tomba sur elle ,  vers la fin de l'après-midi , elle l'accueillit comme un enfant venu jouer dans le petit bosquet de lierre où l'on peut voir la statue d'un saint breton . Sans doute aurait-il pu alors l’embrasser , l'étreindre , et tout aurait changé . Mais il n'en fit rien , se contentant de frissonner de tristesse , en s'efforçant de ne pas le lui montrer . 

Pourtant , dans ses larmes cachées , la professe vit que l’amour le plus grand n’est pas celui qu’on prend , c’est celui qu’on donne .

Ils s’assirent sur un tronc d’arbre renversé , côte à côte .

Elle regarda longuement celui qu’elle aimait depuis les vêpres chantées dans la chapelle blanche de l'Aber . Mais ce n’était pas le même amour . Quelque chose de nouveau y brillait : un feu calme , sans orgueil , mais dévorant .

- Tu sais ce que je ressens ? reprit-il . En pensant trop à toi , jai limpression de trahir le Christ 

- Et moi ... jai limpression de Lui mentir en voulant teffacer . Cest Lui qui mas appris à Le prier autrement .

Ponctué par le ruissellement de la source , Il y eut un nouveau soupir .

- Je n’ai jamais rien voulu que le don total , murmura-t-il . Mais quel est ce Dieu qui voudrait marracher à toi ? Est-ce Lui , ou est-ce moi qui me mens ?

- Peut-être que lamour , le vrai , na pas à choisir entre chair et esprit . Peut-être que ce que tu ressens pour moi , ce que je ressens pour toi , est déjà un appel . Mais nous ne savons pas à quoi .

Elle baissa les yeux.

- Et si jétais ton épreuve ?

- Ou mon chemin , reprit-il avec effroi .

Elle le laissa faire quand il voulut prendre sa main , mais doucement la retira . Puis se leva .

- Autant que tu seras prêtre , tu seras mon frère dans l’Esprit . Car il faut que ce jour existe . Sinon , ce sera moi que tu renieras .

Laissant son bréviaire ouvert sur le tronc d'arbre couché , elle s'éloigna mais , devenant cette épine de lumière enfoncée en celui qu'une blessure avait transformé , non par dégoût du monde , mais par amour crucifié de tout ce qui vibre , ne disparut pas .

5 - Les années passèrent . Maël , hanté par cette fulgurante vision d'un jour , n’avait jamais su comment vivre avec un désir mal déguisé qui n'était pas une illusion . Mais il sentait que rien ni personne , jamais , ne l’avait autant rapproché de Dieu que ce trouble-là .

Aziliz , jeune religieuse , avait cherché comment le simple regard furtif d'un homme inconnu pouvait mettre le feu à toutes ses certitudes . Persuadée , comme sainte Claire ou Marie-Madeleine , que seule la prière pouvait donner un sens à ce vertige , elle était entrée au Carmel . ( 15 )

Lui ,  ce vertige , il ne savait comment le fuir . Le plus terrible était qu’il ne voulait pas le fuir .

Une nuit , il écrivit dans son carnet secret :

" Elle a réveillé en moi une tendresse plus haute que toute contemplation . Ce n’est pas elle que je désire . C’est ce qu’elle me révèle de Toi , Seigneur . Mais comment Te voir sans elle désormais ? Elle est devenue Ton miroir , Ton passage , Ton souffle . Je suis perdu . Et pourtant sauvé ... "

Pendant des décennies , les deux amis célestes , priant l’un pour l’autre , ne se croisèrent jamais que dans le secret de leur âme , sans le savoir .

Un jour futur , l'abbé aux cheveux blancs fut invité à prêcher une retraite spirituelle dans un monastère du Finistère . Il avait beaucoup vieilli , plus de soixante-dix ans , marchant doucement , les mains jointes derrière le dos , les épaules voûtées , n’attendant plus rien de la vie , le visage raviné par le vent des années . C’est dans le parloir du Carmel qu’il reconnut " sa " bonne soeur . Elle aussi avait un peu changé . Mais ses yeux portaient cette même lumière précaire et foudroyante .

- Je suis venu vous rapporter votre bréviaire , ma soeur .

Il s’agenouilla près d'elle .

- Quand jentre dans une chapelle , cest votre visage qui , toujours , me revient , pendant les vêpres , votre regard , pendant lélévation ... Chaque fois que j'élève le calice , votre image traverse mon cœur comme la grâce douloureuse d'une jeune fille agenouillée au pied de la Vierge , amour jamais confessé , sauf à DieuJe croyais vouloir Lui donner ma vie

Mais je sens quil me demande plus encorelimpossible , aimer sans comprendre .

Ils pleurèrent longtemps , jusqu’à ce que les ombres grandissent autour d’eux . Puis , dans le crépuscule , elle lui dit d’une voix faible :

- Peut-être que notre amour nest pas à vivre , mais à offrir . Peut-être que ce feu nest pas fait pour réchauffer, mais pour brûler ?

Le prêtre la releva , lui tendant un petit galet blanc qu'il plaça dans sa main .

- Porte-le en souvenir . Porte-le toujours . Ce sera notre secret , cette pierre que jai trouvée dans léglise de Saint-Michel-en-Grève , là où les eaux montent comme un jugement . N'a-t-il pas la  forme dun cœur fendu ?

Elle le prit sans un mot , restant là encore un moment , sans parler . Puis une sœur vint chercher Aziliz .

Avant de partir , il ajouta , simplement :

- Priez pour moi , ma soeur . Pour que je comprenne enfin , là-haut , pourquoi le Seigneur nous a laissés si près lun de lautre , et si loin , comme deux flammes qui se reconnaissent au creux du même souffle ...

6 - Sur le chemin du retour , il se rappela que dans un sermon qu’il avait prononcé un dimanche d’hiver , il avait prétendu que le plus grand sacrifice n’était pas de renoncer à l’amour charnel , mais de le porter sans le consumer que la pureté n’était pas l’absence de désir , mais sa transfiguration , parlant de ce que Pascal nommait " la grandeur et la misère de l’homme " . ( 16

Et si mon charme navait pas été un piège , mais une grâce ? Et si ta foi ne résistait qu’au vide ? , lui avait même , un jour , écrit soeur Gabrielle . Tu nas pas fui le monde , et Dieu nest pas jaloux , Lui qui veut des hommes vivants , pas des statues de plâtre .Tu parles damour divin , mais tu veux en faire un désert sans corps , sans désir , sans frisson , sans faille . Le Créateur pourrait-il avoir peur de cette Beauté qu'il façonne avec amour comme un jardinier sa rose ?

" Aimez-vous les uns les autres  ! ", a-t-il ordonné , non ? ( 17 )

La lumière de la crypte où ils s’étaient retrouvés , filtrait par un vitrail brisé , bleutée , presque irréelle . Des cierges consumés traçaient les ombres du passé sur le sol .

- Jésus dit aussi :  " Celui qui veut me suivre , quil renonce à lui-même , et " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur ... "Lamour dont tu parles fait trembler ma foi . Il fait de moi un homme . Je ne sais plus si cest une chute ou un éveil . ( 18 )
- Et si cétait les deux ? , lui avait-elle répondu avec douceur . Marie-Madeleine na pas seulement pleuré aux pieds du Christ . Elle la aimé , dun amour pur et brûlant . Crois-tu quil la rejetée ? Il la laissée toucher son âme et son corps .
- Tu dis cela quand l'océan tout entier semble vouloir m’emporter .
- Laisse-toi emporter. Peut-être qu’on ne monte vers Dieu qu’après avoir connu la beauté qui fait souffrir . C’est dans la faille que passe la lumière , n'est-ce pas ?

Rappelle-toi ! Peut-être qu'il faut du désordre autant que de l'ordre pour faire un monde ? Laisse venir la mer ... Il l'avait quittée avec un étrange sentiment de calme et d'émerveillement , ne sachant pas si elle avait véritablement accès à un autre monde ou si ses visions étaient le fruit d’une imagination fervente . Mais quelque part au fond de lui , il sentait que leurs retrouvailles n’étaient pas un hasard ! ( 19 )

 

 

 

FIN
 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles - V - La Tentation de Maël - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

11 - Ruines de l' Abbaye Notre-Dame-Des-Anges , fondée en 1509 à Landéda par les Franciscains . 

12La légende ( Cartulaire de l'abbaye de Landevennec ) veut que Saint Guénolé  ( Gwenole , 461 - 532, accompagné de onze autres disciples de Saint Budoc 

( Beuzeg , 538-585, arrive de l'Île Lavrec ( Lavredarchipel de Bréhat ) , débarque sur l'île de Tibidy , à l'embouchure du Faou , en 482 , s'y installe , y établissant un oratoire , avant , trois ans plus tard , de quitter l'île pour fonder Landévennec .

13 - Saint Jean de la Croix ( 1542 - 1591 ) prêtre carme espagnol saint mystique , souvent appelé le  " Réformateur " , déclaré Docteur de l'Église en 1926 .

14 - " Anthem " ( 1992 ) , chanson de Leonard Cohen1934 - 2016 ) sur son album " The Future " , copyright 1992 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment Inc. - All rights reserved .

" There is a crack , a crack in everything ,   That's how the light gets in ... "

15 - Sainte Claire d'Assise ( 1194 - 1253 )  religieuse italienne , disciple et amie de saint François d'Assise , fondatrice de l'ordre des Clarisses .

     - Sainte Marie-Madeleine ( vers 8 - 60 ? ) "Apôtre des Apôtres "  , Marie de Magdala , amie de Jésus , vécut à la sainte-Baume en ermite avant d'y mourir . 

16 - " Car qui se trouve malheureux de n’être pas roi , sinon un roi dépossédé ? "

" Pensées " ( Posth .1670 ) , Chap. XXIII – Grandeur de l’Homme : 1669 - Blaise Pascal  ( 1623 - 1662 ) , philosophe , théologien français.

17 - Jean , 13 -34/35

18 -  Matthieu , 16 - 24/25 - Deutéronome , 6-5 - Matthieu , 22-37 .

19 - " Il fallait du désordre , autant que de l'ordre , pour faire un monde ...

        Henri Queffelec - " Laissez Venir la Mer " ( 1974

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - IV - Céline et Vérité .

2 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Céline et Vérité ( Exterritorial -Jeanne Goursaud - Lera Abova , film de Christian Zübert - 2025 )

Céline et Vérité ( Exterritorial -Jeanne Goursaud - Lera Abova , film de Christian Zübert - 2025 )

 

LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

IV - Céline et Vérité

 

 

" Quelle est ma vérité à moi ?
  Si tu la connais , dis-la-moi .
  Je suis perdue . "
 

Marguerite Duras - " C'est Tout " ( 1995 )

 

1 - C’était dans une clairière reculée , celle que les anciens nommaient " La Coupe du Chêne " , que je crus un jour entrevoir la " Vérité " . Non pas celle qu’on proclame sur les tribunes ou qu’on grave dans le marbre des lois , mais une vérité nue , frémissante , presque douloureuse , celle que l’on découvre au fond de soi , lorsqu’on cesse enfin de se fuir .

Il n’y avait ce jour-là ni vent , ni oiseau . Juste le silence bruissant de la forêt qui m’observait , comme si elle attendait que je parle .

Mais j’étais venu là pour écouter . J’étais las des bavardages du monde , des phrases toutes faites , des certitudes à vendre .

Je m’assis contre un tronc moussu , mon dos calé dans la courbe d'un vieil arbre centenaire , comme un enfant qui retrouve le galbe oublié d’un sein . Brusquement , elle revint , ma mémoire . Non pas une image , mais une sensation . Cette main chaude sur mon épaule , il y a longtemps . Puis , une voix . Celle de mon père qui me disait  : " Tu sais ce que c'est , la droiture  C'est ce que tu ressens quand tu n'as plus besoin de mentir pour vivre ".

Je fermai les yeux , mes paupières caressées par le zéphyr .

À quoi avais-je pu mentir , pendant toutes ces années de jeunesse  ? À mes désirs  ? Peut-être à l’enfant que j’avais été , qui rêvait d’aimer sans se défendre , de créer sans se comparer , de croire sans prouver  ?

Je me revis , adolescente , devant la glace , tentant de plaire , de correspondre , d’effacer toute fragilité . Et puis cet amour , plus tard , que j’avais laissé filer par orgueil . J’avais cru être forte . J’avais fui . La réalité , ce jour-là , avait le goût de mes larmes , de mes silences .

Dans la clairière , la lumière se fit plus douce . Le soleil perçait à travers les feuillages comme une parole muette . Je compris alors que la loyauté ne s’impose jamais , qu'elle se propose , fragile , qu' elle attend qu’on ait assez souffert pour l’accueillir , sans vouloir la maîtriser .

Je me levai . Les feuilles craquaient sous mes pas , mais je n’étais plus la même . J’avais laissé là , sous ce chêne , une part de mon mensonge . Mais je savais que je reviendrais .

 
2 - Moi aussi , Céline , je me souviens de Vérité . Elle était rennaise , étudiante en philosophie , rieuse et triste à la fois , comme ceux qui pensent trop vite et beaucoup trop pour tout un chacun de nous . Ses cheveux sentaient bon le tabac froid , le chèvrefeuille . Un soir , elle me déclara solennellement  :
- Tu sais qu'il y aura une bombe nucléaire appelée " Vérité " . On la lâchera bientôt sur l'écran d'un amphi , avec une belle musique de fond Tout le monde applaudira !

Elle riait quand elle me disait ça . Mais ses yeux ne souriaient pas .

Je la regardais , fascinée par cette étrangeté : porter un nom aussi absolu , aussi vertigineux . Vérité Marceau . Comment vivait-elle avec ça ? À l’appel du professeur , lorsqu’il prononçait son nom , tout le monde se retournait . Certains ricanaient . D’autres , non .

Puis , un jour , elle disparut . Plus de nouvelles . Juste un mot griffonné dans un livre de Nietzsche ( sur la phénoménologie du mensonge ) , qu’elle m’avait prêté sans que je l'ouvre :

La sincérité n’existe que pour ceux qui osent t’aimer sans l’exiger

 

3 - Je suis retourné dans la forêt , ce matin-là . Je me suis allongée dans l’herbe du lac de Trémelin , le front contre la mousse . Et j’ai murmuré son nom , trois fois , comme une prière ancienne en notre langue celte : Gwirionez ! ( 5 )

Elle m’avait raconté qu’elle étudiait la philosophie " pour démêler les mensonges de son propre cœur " . Elle était décalée , sarcastique , obsédée par un vieux film en noir et blanc qu'elle n'arrêtait pas de revoir sans cesse : " La Vérité, de Clouzot . ( 6 )

- Tu connais ? , me demandait-elle à moi , l'ignorante . Cest une mise à nu , un procès . Bardot joue une fille qui ne ment pas , qui ne sait plus mentir , alors le monde la punit parce qu'elle aime trop mal et trop fort . Les hommes , qui ne supportent pas ce miroir quelle ose leur tendre , la condamnent .

Ma voisine riait doucement , comme on rit quand on a mal au ventre , lorsqu'elle m'avoua qu'elle avait fait semblant de tomber amoureuse de notre prof de philo qui lui avait caché qu'il préférait les filles sportives comme moi , bonnes vivantes pour le reposer de son intellectualisme ! Sans doute , espérait-elle partager notre bien commun ?

C'est alors , dans la clairière , que j’ai repensé à notre premier flirt . C’était en automne , dans un coin oublié du bois de la Prévalaye . La lumière rasait les herbes hautes , les peupliers tremblaient comme des aiguilles de sismographe . Elle était là , assise sur son tronc d’arbre , un livre ouvert sur les genoux , jambes croisées , nues .

- Tu es en retard ! , me dit-elle sans lever les yeux .

- Tu ne mavais pas donné dheure .  

Elle ferma son livre : " Vérité et Mensonge au Sens Extra-Moral " , de Nietzsche , je le reconnus à la tranche usée . ( 7 )

- Alors , commençai-je , un peu dragueuse , dis-moi : quest-ce que cest donc , ta fameuse vérité ?- - Cest justement ça , plaisanta-t-elle , moi qui suis toujours là avant toi !

Je souris quand elle souffla sur ma bouche , comme si elle avait entendu cette question pour la millième fois .

 

4 - Peu après notre étreinte , elle se confia traçant des cercles dans la terre avec un couteau , de plus en plus instables . Puis elle continua sans me regarder .

Tu sais que jai été avec Étienne ? , fit-elle en me parlant toujours du fameux prof .

Je ne répondis pas , gênée . Je ne savais même pas qu’elle l’avait fréquenté .

- Il croyait que jétais comme son miroir , quen me regardant , il finirait par se connaître . Il mappelait sa " Vérité " .

Elle s’arrêta quand l’écorce craqua sous ses doigts , me dévisageant de plus en plus .

- Mais ce quil voulait voir en moi , ce nétait plus vraiment moi . Cétait une version idéale de lui-même , plus lucide , plus pure . Une image rassurante . Sauf que la vraie vérité , elle brûle . Elle abîme . Elle fait mal . Alors il sest mis à me détester . Parce que je ne reflétais plus ce quil attendait .

Je restai figée , écoutant plus le tremblement dans sa voix que ce qu'elle allait me révéler par la suite .

- " Le Portrait de Dorian Gray " , tu l'as bien lu ? , me questionna-t-elle ensuite . ( 8 )

- Oui , le miroir sans tachele masque éternel , on nous en a parlé en cours , fis-je pour tenter de masquer mes lacunes . Cependant , j'avais vu le film , et moi aussi , j'eus peur soudain qu'elle me rende responsable de ce qu'elle était aujourd'hui , et que , folle de rage , elle ne me tue en brandissant sa lame ! 

- Voilà . Derrière le miroir , il y a la pourriture . Lâme malade que personne ne veut voir . Même Dorian , vers la fin , choisit de briser le tableau au lieu de se regarder en face .

Elle se tourna vers moi . Ses yeux clairs , pleins de tristesse , étaient déterminés .

- Lamour , parfois , cest vouloir faire parler un mur . Cest hurler devant une porte fermée . Et croire qu’elle va souvrir , simplement parce quon aime .

Timidement , je lui murmurai à l'oreille :

- Et toi ? Tu me la fermeras ta porte , aussi ?

Elle me sourit avec douceur .

- Non . Je la laisserai entrebâillée . Mais je ne promets rien à celui ou celle qui rentre de force ...

Un silence.

Puis elle ajouta , plus bas :

L'authenticité , ce nest pas ce quon attend . Cest ce quon redoute

Il mappelait la plus fine lame de la fac , me lança-t-elle triturant une brindille , le regard perdu . Je croyais quil maimait ! Je lécoutais me parler de Heidegger , de la vérité comme dévoilement , de lêtre comme question ... Mais je pensais également qu'il ne pouvait pas me regarder comme ça sans me voir !

Je ne disais plus rien , laissant le vent souffler sa complainte en longs soupirs parmi les troncs .

- Un jour , je lai attendu après son cours . Je lui ai dit que j’avais relu Foucault , que ses analyses sur le langage mavaient bouleversée . Il a souri . Puis il m'a parlé dune compétition de natation où une élève avait gagné trois médailles . ( 9 )

- Super ! , avait-il même précisé . Elle ne travaille pas beaucoup , mais elle me fait rire ! Et moij'avais compris qu'il parlait de toi , la championne !

Elle se tourna vers moi .

- Tu piges ? Monsieur l'intello aimait quon le pense profond . Mais lui voulait juste respirer l'odeur des filles en baskets . Moi , je lui faisais penser à trop de choses quil enfouissait au plus profond , pour s'en débarrasser

Je restai silencieuse un instant , m'efforçant de lui prendre la main . Les feuilles mortes tombaient avec lenteur . Elle avait la voix blanche .

- Si je suis restée là , avec mes livres , mes notes , mes illusions , c'est que je  me disais que peut-être , un jour , il verrait .

5 - Vérité portait une bague en étain qui s’ouvrait comme un médaillon . Son rêve secret ? C'était d'écrire un roman qui ferait honte à tous les manuels d’histoire .

Ou bien , de déclencher une guerre avec une phrase . Mais elle ne savait pas encore laquelle . " Qui croire , avait-elle écrit , lorsque deux pays se déchirent , chacun jurant que la terre quil foule lui appartient depuis toujours ? LAlsace ? La Crimée ? La Bretagne ? Il ny a pas de géographie véridique . Il ny a que des mémoires blessées , des récits falsifiés de cartes truquées , des hymnes , des pleurs et des monuments aux morts ! "

Depuis cette liaison avec notre prof de philo , plus âgé , marié , brillant , ça s’était mal terminé ! Elle avait commencé un mémoire intitulé : " La Vérité comme mythe sacrificiel " qu'elle envisageait de ne pas rendre. Elle fréquentait les cinémas d’art et essai . Toujours seule , ou avec moi . Elle riait parfois trop fort aux scènes graves , pleurait aux génériques de fin , portait du rouge à lèvres sombre , mais pas tout le temps . C'est vrai qu'elle ne séduisait pas , d'ailleurs , mais c'est ce qui me plaisait , l'inverse de moi , la tape-à-l'oeil  , quand elle m'expliquait ce que je n'avais même pas su voir , moi , dans le film !

Et pourtant, certains garçons rêvaient d’elle comme d’un vertige . D’autres la fuyaient . Moi , je me suis contentée de l'aimer , de l’écouter . Puis , un jour, elle a disparu .
Peut-être qu’elle s’est dissoute dans son prénom .
Ou peut-être que , comme la vérité , elle attend qu’on la regarde sans vouloir la posséder .

6 - Quand je suis revenue à la clairière , j'ai découvert sa lettre coincée sous une pierre : 

Ma chérie ,

Je pars demain matin . Le TGV à 6h08 . Paris mattend comme une question non résolue . Tu comprendras vite que je nai rien dit pour ne pas te limposer .

Je técris de cette clairière où nous parlions comme autour dun feu sacré de Beltaine . Jaimais técouter chercher . Tu cherchais chez les autres ce que tu avais peur de formuler pour toi-même . Moi aussi , qui pose des questions , qui suis la vérité douloureuse , théorique , à débattre , quand toi , sans ten rendre compte , tu apportes les solutions tu es la réponse , toute simple , animale , joyeuse

Ce professeur que jaimais n’était quun prétexte . Il ne ma jamais regardée vraiment , mais il ma permis de croire que je comptais , que penser fort et parler clair suffisaient à mériter lamour .

Jai cru que la vérité s'énonçait comme un théorème . Jai compris qu’elle se tait souvent . Non par lâcheté , mais par épuisement .

Il y a des vérités qu’on ne dit pas à ceux qui espèrent . Et cest là que commence le mensonge .

Je ne sais pas encore ce que je vais devenir . Je sais seulement que je veux cesser de me faire passer pour un oracle .

Reste clair . Reste tendre . Ne laisse personne te faire croire que ta sensibilité est un défaut . Elle est ton vrai regard .

Adieu , ou peut-être à plus tard !

 

 

Vérité

 

 

7Extrait du carnet de Vérité

J’ai longtemps cru que Céline était mon ennemie . parce qu'elle riait , parlait fort , ne comprenait rien à Hegel , et pourtant ... Je l’aimais comme on aime un été : sans explication .

Maintenant , je comprends . Céline est une vérité que je ne pourrai jamais incarner . Elle ne prouve rien , ne démontre rien , mais elle convainc tout le monde .

Oui , Céline Aubrée , la nageuse blonde au rire qui éclabousse les couloirs , celle qui confond Kant avec Comte , et qui croit que l’ "aliénation " doit être une maladie mentale , cette jeune fille en fleur avec son " esprit d'oiseau " , dont parle Proust , qui sait s’habiller court , sourire tout le temps , ne jamais poser de questions , toujours lucide sur l'attrait qu'un prof de philo peut avoir pour une élève assez enjouée comme elle , sportive et médiocre en cette matière . ( 10 )

Je ne lui en veux pas . Céline est sans masque . Elle n’a rien à cacher parce qu’elle ne cherche rien . Elle existe , et c’est déjà beaucoup .

Peut-être qu’au fond , Céline et moi , nous sommes deux visages d’un même miroir . Mais hélas , qui se repose dans son reflet , dans le mien , malheureusement , se voit .

Qui peut supporter ça ?

 

 

 

FIN                                           

                                             ___

 

 

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Notes :

5 - " La Vérité " ( 1960 ) film d'Henri-Georges Clouzot , avec Brigitte Bardot dans le rôle bouleversant de Dominique Marceau . 

6 - Lac de Trémelin , dans la forêt de Brocéliande .

     Gwirionez = Vérité en langue bretonne

7 - " Vérité et Mensonge au Sens Extra- Moral " ( Über Wahrheit und Lüge im Außermoralischen Sinn , 1873 ) , texte inachevé du philosophe allemand Friedrich Nietzsche .

8 - " Le Portrait de Dorian Gray The Picture of Dorian Gray , 1890 ) , roman d'Oscar Wilde . 

9 - Martin Heidegger ( 1889 - 1976 )  , philosophe allemand qui , après avoir étudié la phénoménologie de Husserl , s'intéressa à la question du " Sens de l'Être " .

   - Michel Foucault ( 1926 - 1984 ) , philosophe français . 

10 - Emmanuel Kant ( 1724 - 1804 ) , philosophe prussien , fondateur du criticisme et de la doctrine dite " idéalisme transcendental " .

     - Auguste Comte ( 1798 - 1857 ) , philosophe et sociologue français , fondateur du positivisme .         

  - Georg Wilhelm Friedrich Hegel ( 17701831 ) , philosophe allemand considéré comme le dernier , mais le plus important représentant de l'idéalisme allemand .

    - " A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs " ( 1919 ) , II , deuxième tome de "À la Recherche du Temps Perdu " de Marcel Proust .

 

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