LES CLAIRIERES DE L'ÂME
VI - Pentecôte
" Je suis le vent qui geint dans le creux des cavernes fauves ... "
" Le Moine " ( The Monk , 1786 ) de Matthew Lewis ( 1775 - 1818 ) , roman gothique anglais qui fut adapté en 1931 par Antonin Artaud ( 1896 - 1948 ) , poète , acteur français .
1 - Le voyageur , en route vers sa Bretagne natale au matin finissant d'un samedi de la Pentecôte , avait voulu , ce week-end-là , faire une halte à Chartres pour y découvrir une fois de plus l'architecture merveilleuse qui avait peut-être inspiré Proust à la recherche du " Temps Perdu " , et , tandis qu'il voyait s'écrouler , tout autour de lui , à l’heure où le jour commençait à décliner , les illusions de son enfance , la lumière d’or et d’ardoise posa son silence sur la pierre millénaire , la cathédrale ayant surgi là , comme un navire d’éternité au milieu des plaines , suspendue dans le souffle du monde . Il pensa au courage des bâtisseurs dans l'adversité , à la volonté de l'Architecte face au Néant . Puis Il marcha longuement sous les voûtes , le regard levé vers les vitraux qui racontaient , dans la langue muette des saints et des symboles , l’histoire d’une foi plus vaste que les siècles . N'était-ce pas ici , en effet , se demanda-t-il , que le jeune Marcel avait puisé , enfant de cette étrange nostalgie , les matériaux de sa quête patiente et désespérée ?
Tout autour , ses certitudes semblaient tomber une à une , comme des échafaudages désormais vains , mais au milieu du vide , il découvrait une force plus ancienne encore , celle des hommes qui , dans le froid des hivers , la poussière des pierres , portèrent sur leurs épaules nues et douloureuses l’indicible de son rêve . Ils ne voyaient pas leur oeuvre achevée , taillant , certes , chaque bloc avec le soin du sacré , mais l'oeuvre se découvre peu à peu , se dit-il encore , en un plan que l'on ne comprend qu'au bout d'un long chemin de croix ... C'est alors qu'il crut voir une ombre dans ce dédale où la cohue des touristes déambulait ... Se pouvait-il qu'elle soit là , elle aussi , par miracle , celle qu'il n'avait plus revu depuis leur éphémère entrevue du Palais Royal , mais dont la présence lumineuse avait éclairé , naguère , sa triste journée ?
Était-ce possible , était-ce elle , ce pas qu’il n’avait pas oublié , mouvement de tête au port léger , silhouette hésitante , à peine , au milieu des passants ?
- Le lien entre eux et nous , peut-il exister vraiment ? , l'avait-elle soudain questionné , les yeux brillants d’une douleur retenue , parlant à demi-mots d’un ami trop tôt parti , prostrée sur ce banc de fortune qui , un trop bref instant , les avaient vus tous deux se parler comme on se parle rarement , sans peur et sans masque , de littérature ou de chagrin , de l’étrange frontière entre l’invisible et le visible , pendant qu'il s'efforçait vainement de la réconforter , dans ce hasard qui n’en est peut-être pas un , puisque la belle s’était assise tout près de lui , juste à quelques centimètres d’écart .
C'est ainsi que nous surprend la vie , se rassura Elouan . On croit s’égarer dans les détours de l’oubli , dans les rues d’une ville où l'on a failli ne pas s'arrêter , dans des visages d'ombre qu’on croise au détour d'une foule anonyme . Et tout ce qu’on pensait enfoui un an plus tard vous revient à la figure comme une fleur de lumière jaillie brusquement sur les murs d’une église !
On croit se perdre , on croit s’éloigner , puis soudain , sans comprendre pourquoi , on se rapproche . Le chemin ne monte ni ne descend , mais il tourne , il fait douter , vous obligeant à la lenteur . Il enseigne que l’errance fait partie du message .
C’était une heure d’avril incertaine , pourtant , l'année dernière , se rappela-t-il , tandis que le ciel de Paris semblait refléter son état d’âme , hésitant beaucoup entre la clarté et l’orage , en cette fin d'après-midi où il s’était précipité sur un banc , cherchant , après une visite rapide au musée du Louvre , un peu de répit . Le lieu , avec ses arcades , ses colonnes que personne ne regarde plus , lui avait toujours donné l’impression d’un passage entre deux mondes , comme un sas de transition pour survivants de l'ancienne monarchie , âmes égarées d'un vaisseau-fantôme , têtes rescapées de la guillotine .
C’était là qu’avait atterri la jeune fille et qu'elle s'était assise , absorbée , apparemment par la lecture d'un carnet de poche de couleur bleue , avec son profil attentif au souffle qu’on devinait à peine , et sa chevelure rousse échappée d’un bonnet noir . Il s’était mis à l’autre bout du ban , par politesse . Elle n’avait levé les yeux vers lui qu' avec la grâce de quelque fée mystérieuse , et cette légèreté que seul un pays de pluie et de vent peuvent offrir , débarquée la veille du pays de Galles d'où elle était arrivée en avion , prétendait-elle , en visite pour quelques jours .
Mais aussi , sans doute , pour cacher de trop embarrassantes révélations . Comme si la culture , ici , pouvait cacher la gêne d'une rencontre imprévue , ils avaient seulement parlé d'art . Pour commencer , du moins . Car le silence est souvent plus sincère que les mots , leur murmurait la fontaine dans le cloître de pierres pendant qu'il l'écoutait .
L’averse était venue ensuite , injuste et brutale , et les rares passants , d’un seul coup , s'étaient dispersés tels des ombres , comme une volée de moineaux . Ne restait plus que ce banc mouillé avec elle au milieu , qui avait rangé son cahier par précaution , les yeux perdus dans le feuillage des tilleuls et des marronniers .
- C'est hier matin qu' il est mort ! , lui avait-elle répété , comme si la pluie la forçait à en dire plus .
Il ne savait pas de qui elle parlait , ne lui ayant posé aucune question , bien sûr , il avait simplement hoché la tête . Et ils avaient discuté . De ce vide que laisse un départ . De la manière dont la vie continue , idiote , sans demander notre avis . De la création comme refuge , elle était peintre , ou comme illusion .
- Vous croyez qu'on écrit pour quoi ? lui avait demandé naïvement l'écrivain . Pour établir une connexion difficile avec un hypothétique au-delà ?
Il se souvenait précisément de cette phrase , car c’était la seule question qui avait résonné longtemps après dans son crâne , posée là , au cœur d’une ville anonyme , et qui l’avait suivi des semaines durant , comme un appel auquel il n’avait pas su répondre .
Et puis , elle s’était levée précipitamment , s’excusant à peine . Elle avait reçu un message , elle devait partir à Caen pour une histoire de concours , d’atelier ou d'exposition , bref , il ne savait plus très bien , se souvenant seulement qu’elle avait remis son bonnet d’un geste sec , puis qu’elle lui avait souri , brièvement .
- Merci . Vous avez été là au bon moment .
La pluie d'orage , brutale et tranchante , s’était arrêtée , cédant la place à un rideau de soleil tombant sans préavis . Confuse , elle s’était levée soudain , s’excusant :
- Je dois courir ... mon train ... je vais être en retard, pardon ... D'un geste maladroit , presque une révérence , elle s’était évanouie dans la rue Montpensier , fugitive et précipitée , sans même qu’il ait eu jamais le temps de lui demander son nom de famille , un numéro , ou quoi que ce soit , le laissant seul , trempé , le cœur battant , avec pour tout souvenir cette voix douce posant une question suspendue à laquelle il aurait voulu répondre , mais , depuis , il n’avait jamais su s’il l’avait rêvée entre deux confidences mêlées de son éclat de rire discret . Lilwen s’était greffé à son souvenir comme un parfum persistant , fragile et tenace , comme ces fleurs de l’enfance , éclatantes et secrètes , dont la grâce dissimule la force . ( 20 )
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