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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VI - Pentecôte .

7 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Camille Corot , La Cathédrale de Chartres ( 1830 )

Camille Corot , La Cathédrale de Chartres ( 1830 )

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VI - Pentecôte

 

 

" Je suis le vent qui geint dans le creux des cavernes fauves ... " 

 

" Le Moine " ( The Monk , 1786 ) de Matthew Lewis ( 1775 - 1818 ) , roman gothique anglais qui fut adapté en 1931 par Antonin Artaud ( 1896 - 1948 ) , poète , acteur français .

 

1 - Le voyageur , en route vers sa Bretagne natale au matin finissant d'un samedi de la Pentecôte , avait voulu , ce week-end-là , faire une halte à Chartres pour y découvrir une fois de plus l'architecture merveilleuse qui avait peut-être inspiré Proust à la recherche du " Temps Perdu " , et , tandis qu'il voyait s'écrouler , tout autour de lui , à l’heure où le jour commençait à décliner , les illusions de son enfance , la lumière d’or et d’ardoise posa son silence sur la pierre millénaire , la cathédrale ayant surgi là , comme un navire d’éternité au milieu des plaines , suspendue dans le souffle du monde . Il pensa au courage des bâtisseurs dans l'adversité , à la volonté de l'Architecte face au Néant . Puis Il marcha longuement sous les voûtes , le regard levé vers les vitraux qui racontaient , dans la langue muette des saints et des symboles , l’histoire d’une foi plus vaste que les siècles . N'était-ce pas ici , en effet , se demanda-t-il , que le jeune Marcel avait puisé , enfant de cette étrange nostalgie , les matériaux de sa quête patiente et désespérée  ? 

Tout autour , ses certitudes semblaient tomber une à une , comme des échafaudages désormais vains ,  mais au milieu du vide , il découvrait une force plus ancienne encore , celle des hommes qui , dans le froid des hivers , la poussière des pierres , portèrent sur leurs épaules nues et douloureuses l’indicible de son rêve . Ils ne voyaient pas leur oeuvre achevée , taillant , certes , chaque bloc avec le soin du sacré , mais l'oeuvre se découvre peu à peu , se dit-il encore , en un plan que l'on ne comprend qu'au bout d'un long chemin de croix ... C'est alors qu'il crut voir une ombre dans ce dédale où la cohue des touristes déambulait ... Se pouvait-il qu'elle soit là , elle aussi , par miracle , celle qu'il n'avait plus revu depuis leur éphémère entrevue du Palais Royal , mais dont la présence lumineuse avait éclairé , naguère , sa triste journée ?

Était-ce possible , était-ce elle , ce pas qu’il n’avait pas oublié , mouvement de tête au port léger , silhouette hésitante , à peine , au milieu des passants ?

Le lien entre eux et nous , peut-il exister vraiment ? , l'avait-elle soudain questionné , les yeux brillants d’une douleur retenue , parlant à demi-mots d’un ami trop tôt parti , prostrée sur ce banc de fortune qui , un trop bref instant , les avaient vus tous deux se parler comme on se parle rarement , sans peur et sans masque , de littérature ou de chagrin , de l’étrange frontière entre l’invisible et le visible , pendant qu'il s'efforçait vainement de la réconforter , dans ce hasard qui n’en est peut-être pas un , puisque la belle s’était assise tout près de lui , juste à quelques centimètres d’écart . 

C'est ainsi que nous surprend la vie , se rassura Elouan . On croit s’égarer dans les détours de l’oubli , dans les rues d’une ville où l'on a failli ne pas s'arrêter , dans des visages d'ombre qu’on croise au détour d'une foule anonyme . Et tout ce qu’on pensait enfoui un an plus tard vous revient à la figure comme une fleur de lumière jaillie brusquement sur les murs d’une église ! 

On croit se perdre , on croit s’éloigner , puis soudain , sans comprendre pourquoi , on se rapproche . Le chemin ne monte ni ne descend , mais il tourne , il fait douter , vous obligeant à la lenteur . Il enseigne que l’errance fait partie du message .

C’était une heure d’avril incertaine , pourtant , l'année dernière , se rappela-t-il , tandis que le ciel de Paris semblait refléter son état d’âme , hésitant beaucoup entre la clarté et l’orage , en cette fin d'après-midi où il s’était précipité sur un banc , cherchant , après une visite rapide au musée du Louvre , un peu de répit . Le lieu , avec ses arcades , ses colonnes que personne ne regarde plus , lui avait toujours donné l’impression d’un passage entre deux mondes , comme un sas de transition pour survivants de l'ancienne monarchie , âmes égarées d'un vaisseau-fantôme , têtes rescapées de la guillotine .

C’était là qu’avait atterri la jeune fille et qu'elle s'était assise , absorbée , apparemment par la lecture d'un carnet de poche de couleur bleue , avec son profil attentif au souffle qu’on devinait à peine , et sa chevelure rousse échappée d’un bonnet noir . Il s’était mis à l’autre bout du ban , par politesse . Elle n’avait levé les yeux vers lui qu' avec la grâce de quelque fée mystérieuse , et cette légèreté que seul un pays de pluie et de vent peuvent offrir , débarquée la veille du pays de Galles d'où elle était arrivée en avion , prétendait-elle , en visite pour quelques jours . 

Mais aussi , sans doute , pour cacher de trop embarrassantes révélations . Comme si la culture , ici , pouvait cacher la gêne d'une rencontre imprévue , ils avaient seulement parlé d'art . Pour commencer , du moins . Car  le silence est souvent plus sincère que les mots , leur murmurait la fontaine dans le cloître de pierres pendant qu'il l'écoutait . 

L’averse était venue ensuite , injuste et brutale , et les rares passants , d’un seul coup , s'étaient dispersés tels des ombres , comme une volée de moineaux . Ne restait plus que ce banc mouillé avec elle au milieu , qui avait rangé son cahier par précaution , les yeux perdus dans le feuillage des tilleuls et des marronniers .

- C'est hier matin qu' il est mort ! , lui avait-elle répété , comme si la pluie la forçait à en dire plus .

Il ne savait pas de qui elle parlait , ne lui ayant posé aucune question , bien sûr , il avait simplement hoché la tête . Et ils avaient discuté . De ce vide que laisse un départ . De la manière dont la vie continue , idiote , sans demander notre avis . De la création comme refuge , elle était peintre , ou comme illusion .

Vous croyez qu'on écrit pour quoi ? lui avait demandé naïvement l'écrivain . Pour établir une connexion difficile avec un hypothétique au-delà ?

Il se souvenait précisément de cette phrase , car c’était la seule question qui avait résonné longtemps après dans son crâne , posée là , au cœur d’une ville anonyme , et qui l’avait suivi des semaines durant , comme un appel auquel il n’avait pas su répondre .

Et puis , elle s’était levée précipitamment , s’excusant à peine . Elle avait reçu un message , elle devait partir à Caen pour une histoire de concours , d’atelier ou d'exposition , bref , il ne savait plus très bien , se souvenant seulement qu’elle avait remis son bonnet d’un geste sec , puis qu’elle lui avait souri , brièvement .

Merci . Vous avez été là au bon moment . 

La pluie d'orage , brutale et tranchante , s’était arrêtée , cédant la place à un rideau de soleil tombant sans préavis . Confuse , elle s’était levée soudain , s’excusant :
- Je dois courir ... mon train ... je vais être en retard, pardon ... D'un geste maladroit , presque une révérence , elle s’était évanouie dans la rue Montpensier , fugitive et précipitée , sans même qu’il ait eu jamais le temps de lui demander son nom de famille , un numéro , ou quoi que ce soit , le laissant seul , trempé , le cœur battant , avec pour tout souvenir cette voix douce posant une question suspendue à laquelle il aurait voulu répondre , mais , depuis , il n’avait jamais su s’il l’avait rêvée entre deux confidences mêlées de son éclat de rire discret . Lilwen s’était greffé à son souvenir comme un parfum persistant , fragile et tenace , comme ces fleurs de l’enfance , éclatantes et secrètes , dont la grâce dissimule la force . ( 20 )

2 - Cela avait duré moins d'une heure , peut-être quarante minutes , tout au plus . Et pourtant , dans sa mémoire , ce fragment , comme le songe trop vivant d'une scène qu’on rejoue sans cesse avec ses variantes qui n’ont jamais eu lieu , avait pris une couleur bien étrange , baignée de la teinte bleue violacée d'une rosace au-dessus de lui . En arpentant le labyrinthe , il ignorait encore s’il poursuivait le tracé d'hier qui y était déjà inscrit .  ( 21 )

Car , soudain , dans un rai de lumière filtrant , par le bleu profond d’un vitrail , à travers la foule ondoyante , il crut l’apercevoir , elle , ou plutôt sa silhouette à la démarche familière , l'espace d’un battement de cil où il fut certain que c’était bien elle , avant qu'elle ne s'évanouisse encore , happée par la rumeur de pas innombrables dans le vacillement des apparences .

Voilà qu’ici , à Chartres , dans ce lieu d’attente et de pierre , un miracle l'avait peut-être fait renaître , lui rappelant que rien de ce qui a été vraiment vécu ne se perd jamais ! Cela le réconforta vraiment , lorsqu'il imagina , tout d'abord , que l'étudiante en art , par il ne savait quel incroyable coup du sort , sans doute , était venue enfin le rejoindre ici à l'occasion d'une conférence sur le trésor des cathédrales !

Mais hélas , quand il alla , dans la presse bruissante des visiteurs , la rejoindre avec beaucoup de difficultés , le pauvre , désillusionné , s'aperçut que ce n'était pas elle , et se demanda alors quel sens donner à son aventure dans l'histoire qu'il aurait sûrement envie d'écrire à propos de l'absurdité apparente de la vie humaine . 

Il resta figé , ridicule , comme un enfant perdu dans un rêve , comme s’il avait voulu recoudre le fil d’une histoire qui n’avait jamais commencé . L’inconnue s’éloigna , indifférente , le voyant s’asseoir , là, près du labyrinthe , fixant longuement la pierre comme une spirale sans issue , alors qu'il pensait à cette manie de croire que les rencontres peuvent avoir un sens , que les absences , toujours , parlent , que l’univers ne laisse que des indices ... mais l'absurde , réfléchit-il , c'est peut-être ce murmure qui nous fait croire à une logique secrète . Il n'y a pas toujours de clef . Parfois , l'énigme paraît sans réponse , nue .

C'est cela même qu'il lui faudrait apprendre à aimer ...

3 - Lorsqu’il quitta la nef , le soleil avait décliné à l’ombre des tours , glissant sur les pierres comme un serpent de lumière qui , dans un dernier souffle , s’étirait sur les pavés de la vieille ville . Elouan s’arrêta une dernière fois sur le parvis . Derrière lui , le labyrinthe s’était refermé dans le silence d'un secret bien gardé .

Il n’avait rien eu , pas de retrouvailles , pas de signe éclatant . Pourtant , non pas en dehors , mais en lui , il sentait que quelque chose avait changé .

C’est peut-être cela , se dit-il . Non pas revenir au lieu d’où l’on vient , mais consentir à ce que la vie nous transporte à nouveau .

Il reprit la route en direction de l’ouest , vers la brume familière et les landes , vers les ajoncs , les villages d'Armor au nom rugueux . Son pays d'enfance , il ne le fuyait pas , cherchant à comprendre la nature de son retour à la source avec , dans ses bagages , la lueur d'un sourire , une mémoire , et , tout au fond , comme une chaude promesse ramassée dans un labyrinthe , le pressentiment que certaines absences , parfois , sont des prières en attente , loin d'être exaucées . Plus tard , dans un ancien bourg frontière où il s'était arrêté , il céda à la tentation , tapant son prénom dans le moteur de recherche de son portable . L'ayant trouvée , il vit qu'elle avait dû visiblement rentrer chez elle , à Cardiff , et tomba même sur une vieille photo d'elle où elle riait de bon coeur dans un pub , un verre à la main , entourée d’amis . De rage , il referma l’écran , sentant monter en lui un froid étrange . Ce n’était pas de la jalousie . Pas non plus de la nostalgie . C’était un dépit clair , presque glacial . Il l’avait vue fragile . Et ça , il réalisa tout à coup qu'elle ne le lui pardonnerait pas !

Il y a des jours de marée basse où , comme un coquillage se laisse caresser par le feu clignotant d'une étoile sous-marine avant d'être englouti , on contemple le flamboiement rosâtre du crépuscule , frissonnant de désir , laissant l'image d'un ange immortel se jouer tendrement de son double , le mêlant à la sienne , illusions d'un amour solaire , volontairement léger , dansant , qui crée une dissonance humaine très forte .

" Tout est mouvement , tout est danse ... " , avait-elle essayé de lui expliquer dans un dernier sourire , le regardant à peine , doutant si ce qu'elle venait de vivre , ce qu'il avait paru écouter d'un air si étrange , comme envoûté par le spectacle qu'elle lui avait joué , pouvait être vrai , lui qui avait sans doute cherché la vérité de son visage au-delà du miroir impénétrable des mensonges de sa propre vie ... Mais maintenant  , la vraie Lilwen , qui lui avait juste menti , peut-être , pour exister à la place d'une autre , où était-elle ? Peut-on dire quelque chose du mystère de vivre, sinon par des détours , des aveux déguisés , des pages que l’on n’enverra jamais dans ce décor qui semble une énigme remplie d'incertitude plutôt que de matière , où des pantins pitoyables dans la foule ne portent que des masques de cuir noir détournant le ciel de sa gloire flamboyante ! C’est dans ce genre d’heure suspendue entre deux rives qu’il sentit renaître en lui ce besoin sourd d’écrire .

Il n’avait pas de sujet . Seulement cette forte tension dans la poitrine d'une rupture douloureuse laissée en suspens , quelque chose , ce matin-là , en Bretagne , qui lui montra que le fil avait été dénoué de cette clarté pâle descendant des vitraux comme une prière muette . Et du fantôme qu’il avait cru apercevoir ou reconnaître dans le labyrinthe des visiteurs . Lilwen . Un nom devenu presque irréel . Un souvenir cristallisé dans une rencontre trop brève , sur un banc parisien , deux mondes qui ne pourraient jamais , mais qui devaient s’unir .

Elle avait fui la douleur comme on fuit une mer froide , sportive qui joue de sa beauté pour attiser le désir des hommes , qui avait vécu un chagrin , certes , mais qui voulait l'oublier à tout prix pour s'amuser avec ses amis . Pour elle , seuls comptait l'oubli dans le divertissement  , tandis que lui , au contraire , s’y était plongé , espérant y puiser une vérité . Cette divergence les avait condamnés même avant qu’ils n’essaient de la comprendre . Il s’installa à sa table , face à la fenêtre . Un crachin bruineux battait doucement les vitres .

Ce serait un livre sans intrigue peut-être , sans héros ni conclusion , simple tentative pour retenir ce qui passe , genre de digue contre le vacarme du divertissement pour ceux qui , comme lui , pensaient que les vagues de la mer étaient plus vraies que le cri des cormorans .

Fouillant à l'intérieur de son bureau , il en dénicha une feuille blanche , y notant : " Nous sommes faits de ce que nous avons tenté de retenir , de ce qui nous a glissé entre les doigts " . Puis il se ravisa , commençant par vouloir d'abord lui écrire une lettre .

4 - Ma chère Lilwen ,

Je técris comme on jette une bouteille à la mer , sans adresse et sans espérance . Peut-être pour exorciser une voix qui persiste à parler en moi , la tienne , ou celle que jai gardée de ton souvenir d'autrefois . Tu ne mas rien laissé que cette conversation suspendue , ce banc du Palais Royal , et cet orage qui nous a dispersés comme des feuilles . Jai soupçonné , un instant , que le ciel avait conspiré à te placer là , devant moi , comme un signe . Tu parlais de deuil , et je voulais te consoler . Mais je crois que cest moi que je cherchais à sauver . Peut-être qu'aujourd'hui , jécris pour refermer une porte que je narrive pas à franchir .

À Chartres , jai cru te revoir . Mon cœur sest lancé dans une poursuite absurde à travers les travées de pierre . Jaurais pu sourire de moi-même . Mais jen ai presque pleuré , en voyant que ce nétait pas toi . Il faut parfois que l'illusion sefface pour comprendre ce quon a perdu .

Tu étais tellement belle , ce jour-là , sous la bruine parisienne , d'une beauté évidente , souple , presque arrogante , et tu le savais . Tu en jouais en comprenant très bien leffet que cela pouvait produire sur moi . Quand tu mas parlé de la mort de ton ami , jai cru voir une faille pour profiter égoïstement de la situation . Je t’ai écoutée avec politesse , car je voulais te réconforter . Mais tu as lu en moi , avant que je ne parle .

Je l’ai vu , ce frisson dans ton regard : ce n’était pas de la gratitude . C’était un mélange de gêne et de rejet . Tu avais horreur quon voie ta peine , toi qui veux plaire , danser , séduire , et vite tourner la page dès que le ciel se couvre . Tu navais pas besoin dun regard comme le mien , trop profond , trop lourd , sans doute , et qui tavait vue dans ce moment de vertige , celui quon voudrait cacher même à soi . Tu as refermé la porte à cause de cela , et tu m'a mis dehors .

Depuis , je t’ai retrouvée . Ou plutôt , j’ai vu ton vrai visage figé sur un écran . Tu n’avais pas l’air hantée . Alors , j’ai eu ce mouvement stupide de t’en vouloir . Comme si j’avais le droit . Comme si j’étais autre chose qu’un passant dans ta mémoire , un pointillé . Tu as dû rentrer dans ton pays , je vois que tu t’y amuses , tu séduis , postant des photos avec des garçons autour de toi , comme un rempart contre le souvenir , entourée damis . Tu as pris conscience de ma fragilité , ce jour-là . Peut-être que c’est ce que j’ai du mal à pardonner : avoir été vu dans ma nudité intérieure , alors que je voulais paraître fort , lumineux , généreux .

Jai été humain , tu as été libre !

Je ne ten veux plus , Lilwen . Tu étais vraieEt moi , j’avais besoin seulement dun fantômeJe ne tenverrai pas cette lettre . C'est un adieu à ce que jai cru entrevoir , à ce que jaurais voulu obtenir . C'est aussi une promesse que je te fais , celle de continuer à écrire , à chercher du sens dans labsurde , à marcher sans carte dans mon propre labyrinthe . Adieu .

Elouan

5 -  L’Œuvre ( Notes de Travail )

 

Il n’est rien de plus fragile que le moment où l’on commence une symphonie  . On se tient là , désarmé devant cette immensité blanche , et l’on doute . Tout n'est encore qu'incertitude , vertige en face de l'inconnu , mais parfois , quelque chose comme une vision surgit , s’impose , un rythme s’esquisse , et l’on sent alors que , sans la comprendre encore , une force travaille en nous . Ce n’est pas volonté , ce n’est pas métier . Le musicien ne la maîtrise pas , c’est un feu ancien qui soudain réclame sa forme . Il doit s’effacer , servir , attendre . Car l’œuvre , si elle est véritable , ne vient pas de lui : elle passe à travers lui , médium . Et le plus grand don , ce n’est pas le talent , c’est l’humilité , celle de s’abstraire devant le mystère de ce qui cherche à naître .

L’écrivain , seul aussi devant la blancheur de sa page , s’interroge : d’où vient cet élan qui le pousse à écrire ? Est-il , soit le maître de son projet , soit le scribe docile d’une voix intérieure , d’une main providentielle qui déroulerait pour lui le fil d’une histoire à venir ? Stefan Zweig , déjà , s’était penché sur cette énigme , celle de ne pas savoir si l’on invente ou si l’on découvre . Peut-être n’est-il alors qu’un arpenteur d’un labyrinthe ancien , pèlerin du mystère , à l’image de celui qui , un jour , s’était avancé dans le dédale de la cathédrale de Chartres . Là , le fil d’Ariane ,  sur la pierre usée du sol , prend la forme d’un tracé symbolique . On marche lentement , comme on entre en spirale dans une méditation , dans une œuvre . Et parfois , vient le " flash " , fulgurant choc intérieur comme celui de Saul sur le chemin de Damas , violente illumination qui retourne l’être et le pousse à bâtir . Mais elle ne suffit pas . La cathédrale se construit pierre après pierre , et la musique , note après note , dans l’humilité de celui qui accepte de n’être que l’instrument d’un dessein plus vaste que lui-même . Le compositeur devient alors l’apprenti d’un architecte , le musicien l'élève d'un chef d'orchestre ! Il ne s’agit plus de créer , mais de suivre la partition . Souvent , l’inspiration n’est pas un torrent qui déborde , mais une source cachée , lente à surgir , il faut parfois de longs silences pour trouver la note absolue . Elle naît souvent dans des zones d’ombre , loin de l’agitation du tourbillon , là où l’âme , enfin , consent à se taire . Il y a dans la création ce rythme qui échappe au temps des horloges . Comme la croissance d’un arbre ou l’érosion d’une falaise , l’œuvre mûrit peu à peu . ( 22 )

Elle exige que l’on renonce à l’empressement , que l’on accepte le doute , la veille , l’attente incalculable . Dans cet espace suspendu , où rien ne semble se passer , tout est pourtant gestation . C’est là , dans cette lenteur consentie , que le souffle de l'Esprit descend , sans bruit , sans éclat , comme une brise légère entre les flammes blanches . L’inspiration n’est pas conquise , elle est reçue . L’écrivain devient alors guetteur , il veille au seuil du monde , il apprend à reconnaître , dans un frémissement de voyelles et de consonnes , la venue discrète de ce qui veut naître par lui , l'accoucheur .

6 - Des mois plus tard, c’est par hasard qu’Elouan tomba sur un banal article de presse britannique en cliquant sur un forum obscur : " Une jeune artiste galloise retrouvée morte dans un accident de voiture suspect " . Il n’y avait pas de nom dans le titre , juste un lieu — Snowdonia — et une date , mais en poursuivant la lecture il trouva le nom de Lilwen Evans , 27 ans , dont la voiture accidentée avait été retrouvée au pied d'un ravin . L'accident n'avait pas eu de témoin . ( 23 ) 
Certains commentateurs , faisant remarquer l'absence de traces de freinage , parlaient de vieilles tensions autour d’un " carnet " bleu disparu qui , selon des rumeurs , n’avait jamais été remis à la police , dossier constitué avant sa mort par son ancien compagnon , jeune chercheur indépendant en histoire ancienne et tradition celtique . Celui-ci , Owain Morgan , avait mis au jour des documents secrets dans les montagnes de Snowdonia , suggérant l'existence d’un culte druidique encore actif . Mais ces recherches , qu’il pensait inoffensives , touchaient en réalité à un réseau néodruidique mêlé à des affaires d'espionnage industriel et de trafic d’antiquités . Cependant , lorsqu’il avait eu décidé de publier un article dénonçant certaines pratiques ésotériques utilisées comme façade , il avait été discrètement éliminé lors d’une randonnée , officiellement déclaré mort par accident . Mais sa compagne , Lilwen , en avait vu plus que ce qu’elle aurait dû ce jour-là . Traquée après avoir récupéré les fameuses notes , la jeune galloise avait fui le pays , gagnant sous une fausse identité Liverpool à toute vitesse . De là , sans but , elle avait pris le premier ferry vers la France , fuyant dans cette errance que , un an auparavant , Elouan avait croisée dans le jardin du Palais-Royal , à Paris , juste avant qu’un orage éclate , symbole de sa tempête intérieure . ( 24 )

Le cœur de l'écrivain breton se serra . Elle n’était donc pas revenue à la vie légère affichée auparavant sur les réseaux , mais avait seulement voulu donner le change , n’ayant pas eu la force de lui raconter sa tragédie . En coupant tout lien , elle avait non seulement cherché à le protéger , mais à l'empêcher aussi d'être mêlé à cette dangereuse histoire qu’elle traînait derrière elle , celle d’un complot diabolique enfoui sous les apparences du folklore , entre une société secrète mafieuse et la mémoire celte qui leur était si chère , et qui avait été manipulée .

Son attitude effacée , son indifférence apparente , prenaient un tout autre sens . Elle n’avait pas voulu qu’il porte un deuil supplémentaire . Elle l’avait assez aimé pour lui laisser croire , s'il n'allait pas plus loin , qu’elle n'avait été qu'une hirondelle de passage . Il referma l’article , les mains tremblantes . Dehors , la pluie commençait à tomber sur les vitraux de la cathédrale de Quimper , comme un retour du même orage , un an plus tard .
Lilwen était morte . Et lui , vivant . Parce qu’elle l’avait tenu à l’écart , puis effacé par précaution de son sillage comme un nom griffonné , rayé à la hâte . 
Il ne saurait jamais exactement ce qu’elle avait affronté . Ni à qui appartenait l’ombre tapie derrière la mort d’Owain . Mais il se surprit à murmurer son prénom dans les rues désertes .

Ce n’était pas un adieu . Plutôt une reconnaissance muette . Une dette aussi , peut-être . Celle de ceux qu’on a aimés trop brièvement , mais assez fort pour vouloir les sauver d’eux-mêmes .

Sur le chemin du retour après le week-end , il frissonna de tristesse en sortant de la cathédrale , sentant sur sa peau le vent qui l'avait suivi depuis l’ouest . Déjà , il pensait au jour où il retournerait là-bas . Pas pour elle , seulement . Mais pour comprendre ...

Il ferma les yeux pour la revoir un instant .

 

                                             

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - VI - Pentecôte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                            ___

Notes :

20Lilwen : forme poétique galloise proche de " lily "( lys ) et " wen( blanche , bénie ) .

21Le labyrinthe de Chartres , œuvre du XIIe siècle , est une figure géométrique circulaire de 12,89 m de diamètre inscrite dans toute la largeur du pavage de la nef principale , entre les troisième et quatrième travées qui représente un tracé continu déployé de 261,55 m , partant de l'extérieur et aboutissant au centre , en une succession de tournants et d'arcs de cercle concentriques . L'une des particularités de ce labyrinthe réside dans son cheminement . Pour celui que guide la foi , l’enjeu du labyrinthe est de s’ouvrir progressivement au Seigneur avant de s’avancer vers Son autel , à l’amour qu’Il donne comme à une espérance qui surpasserait les difficultés . L’occasion est ainsi symboliquement octroyée de ressentir ses failles – les abandons et pardons nécessaires pour avancer , l'essentiel étant de méditer avec Lui le passage de la mort vers la vie éternelle .

22 - " Le Secret de la Création Artistique " ( Das Geheimnis des Künstlerischen Schaffens , 1938 ) ,  conférence de Stefan Zweig ( 1881 -1942 ) .

23 Snowdonia ( Eryri en gallois ) est un massif montagneux du Gwynedd et de Conwy , au pays de Galles , qui abrite un parc national d'une superficie de 2 130 km2 s'étendant bien au sud des limites du massif .

24 - Owain Morgan , association prénom + nom gallois classique , évocateur de noblesse et de mélancolie .

" Owain " renvoie à une certaine tradition héroïque galloise ( Owain Glyndŵr , prince gallois du moyen-âge , environ 1359 - 1415 ) , tandis que " Morgan " ancre le personnage dans une mythologie celtique féminine et marine .

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