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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - VII - L'Autre .

12 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Decalcomania ( 1966 ) René Magritte

Decalcomania ( 1966 ) René Magritte

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VII - L'Autre

 

 

 

 

Pour Julien Green

 

 

 

"J'ai appelé mon père , j'ai dit : " Père , change mon nom ,
 Celui que je porte est tout couvert de peur , de boue , de lâcheté , de honte ...

Leonard Cohen / Graeme Allwright - " Lover , Lover , Lover " *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1 - Il s’appelait peut-être Erwan . C’était le prénom griffonné sur le carnet que l’on avait trouvé dans la poche de son manteau , un soir d'hiver , celui de l’accident , sur une route sinueuse et givrée de Bretagne . Sa voiture avait brusquement quitté la chaussée , s’était encastrée contre un chêne noir . On parla de miracle : il avait survécu , certes . Mais son visage , broyé par le pare-brise , n'était plus qu’un masque reconstruit .

Quant à son esprit , physiquement épargné , il avait pourtant tout effacé . Il se réveilla sans nom , sans passé , sans miroir .

À la clinique , une infirmière l’appela " Monsieur Erwan " , par habitude . On le relogea dans une aile calme , loin des bruits , pour qu’il se reconstruise doucement . Jusqu’au jour où une femme élégante frappa à la porte de sa chambre , les yeux brillants d’adoration , tenant un livre contre son cœur .
- Je suis désolée de vous déranger ...
Nous avons tous eu si peur pour vous , mon DieuVous êtes bien Erwan Le Guellec , nest-ce pas , lauteur de " Le Chant du Quotidien " ? Jai pleuré à la fin ... Pourriez-vous me signer mon exemplaire ?

Il prit l’objet avec une sorte de vertige , ainsi que le bouquet de fleurs . La couverture le représentait , disait-on , sous l'apparence d'un visage reconstruit , jeune , presque hollywoodien , son nom en lettres d’or . Et le titre : " Le Chant du Quotidien " , best-seller encensé pour sa peinture sensible et délicate de la vie moderne .

Il lut le livre . D’un trait . Pas une étincelle ne jaillit . C’était plat , convenu , lisse . À peine quelques jolis mots sur les drames minuscules d’une vie banale . Rien qui vibre . Rien qui cherche . Rien qui s'élève .

En fait , il s'aperçut qu'il était entrain de parcourir la grisaille de ce qu'on lui avait dit de sa vie monotone dans un livre à succès qui introduisait des personnages comme sa femme ou sa fille dans le texte , tandis qu'elles venaient le voir à l'hôpital , mais il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait , lui qui jamais n'aurait voulu exposer une routine jugée aussi insignifiante , préférant sans aucun doute mettre en avant son vrai " moi " caché sous un pseudo , dans des ouvrages que personne n'achèteraient .

C’est dans ce choc intime que tout vacilla !

Il avait passé la matinée à tourner les pages du " best-seller " qu'on lui attribuait , sans s'y reconnaître . Et pourtant , l'une des scènes l’arrêta net : un enfant qui gribouille des flammèches blanches sur la nappe d'un dîner silencieux , tandis qu'une épouse aux gestes lents lui disait à mi-voix : 
Tu sais , on pourrait repeindre la chambre cet été ...

Quelque chose remua en lui , comme une odeur de soupe , un vertige . Puis un appel à la porte .

Elles étaient là ! L'héroïne du livre avec sa progéniture , dessinatrice d'étoiles . Mais elles n’étaient pas des personnages qu'on invente . Elles étaient bien réelles , franchissant le seuil de sa chambre d’hôpital avec la tendresse des jours anciens , les gestes fatigués d’un quotidien partagé . Cela lui rendit un peu la mémoire .
- Tu nous reconnais , monsieur l'artiste ?
- Papa ?

Il se recula dans son lit .

Ce n'était pas de la peur , mais un désarroi profond , viscéral . Il ne pouvait pas répondre . Il ne comprenait pas . Cette femme , cette fille , ce prénom , tout sonnait juste , mais rien ne résonnait . Surtout , ce livre à succès , c’était , paraissait-il , sa pauvre vie exposée à nu , son intimité , ses silences , la liste de ses échecs , de ses lassitudes . Comment pouvait-il avoir jamais écrit cela ? Il se sentait trahi , car il était évident que ce n’était pas lui . Mais cela aurait pu l’être . Il en prenait conscience avec un mélange de gêne et d’étrange tendresse . Il reconnaissait des scènes , des fragments , la chambre grise , le père silencieux , cette tasse de café oubliée sur un rebord de fenêtre . Il avait vécu tout cela , se rassurait-il , bien sûr . Il avait même dû le noter autrefois dans des carnets . Mais jamais il n’aurait voulu que ces miettes ridicules deviennent l’œuvre . C'était impossible ! Il les jugeait trop ordinaires .

L'auteur qu'il aurait souhaité être pour ceux qui cherchent , pour les insomniaques de l’âme , était , au contraire , celui dont le nom , choisi comme une balise vers l'ailleurs du fond de son lit d'hôpital , viserait beaucoup plus haut , s'efforçant d'un style exigeant , parfois austère , d'approcher le plus possible ,  afin d'en percer les mystères , l’invisible , refusant les séductions faciles , guidant vers l’inconnu , élevant sans illustrer l’évidence ou refléter les faux-semblants !

 

2 - De retour chez lui , un matin , fouillant dans son bureau , il découvrit de vieux manuscrits oubliés dans un tiroir , signé d’un pseudonyme : Enoch Arouez . Il trembla en en touchant les feuillets . Ses " Clairières d’Absence ", ou ses " Fragments de l’Autre Rivage " , deux titres griffonnés , c’était plutôt cela , sa voie . C’était dense , lumineux . Ça parlait de l’âme comme d’un labyrinthe , de l’absence du Créateur comme d’une clairière vide , de la douleur comme d’un feu sacré .

Et sur la première page d'un exemplaire broché , cette fois-ci , figurait en imprimé : Fragments de l’Autre Rivage. Signé : E. A.

C’est là que ses souvenirs lui revinrent presque complètement . Jamais , il n'avait voulu plaire . Il écrivait pour comprendre . Il avait été rejeté , ignoré , même par ceux de sa terre bretonne , trop préoccupés de folklore pour écouter les bruits du silence . Il avait été seul , toute sa vie , à lutter contre l’indifférence .

Mais alors ... Qui avait composé " Le Chant du Quotidien " ? Qui portait aujourd’hui son visage , sa signature , son succès ? Peu à peu , il comprit . Quelqu’un lui avait fabriqué une nouvelle personnalité pendant son hospitalisation , quelque éditeur sans doute , par l'intermédiaire d'une autre plume . Il était devenu un écrivain conforme , aimable , flatteur , un être lisse pour un monde qui ne voulait surtout plus ni vérité , ni problème de conscience .

C'est pourquoi , d'une écriture qu’il retrouvait à peine , il se mit à rédiger une lettre à la main  : " Celui qu'on vient visiter , ce n'est pas moi . L’autre , celui que vous aimez , c'est un masque façonné avec vos désirs de confort . Mais moi , je suis revenu . Je suis l'éclat dans le miroir fêlé , je suis l'éveil , ce feu que vous craignez ."

C’est dans ce paradoxe cruel , enfin , qu’il trouva un écho . On le vit , parfois , dans la lande bretonne , prier dans des chapelles oubliées , muni de son carnet noir . Il parlait à son double , celui qui lui avait volé son nom . Mais lui , le vrai , savait que ce n’était pas grave .
L’important , c’était de continuer à exister là où personne ne le lisait , là où tout avait commencé ! Pourtant , le prétendu Enoch n’avait jamais reçu la moindre lettre de lecteur . Les rares articles de journaux l'ayant cité le traitaient d’abstrait , de froid , de prétentieux raisonneur . À l’inverse , Erwan Le Guellec , du  nom d'un père dont il n'était pas très sûr , et qu'il n'avait jamais connu , désormais lié à son visage post-accidentel de " miraculé " , devenait un auteur à la mode , et la coqueluche des salons littéraires . Les critiques disaient aimer sa simplicité , sa douceur , sa capacité à " 
parler humblement des problèmes du peuple " .

Un écrivain , rescapé de la mort , qui nous comprend  ", renchérissait le fan-club nouvellement créé .

Mais à part lui-même , il savait bien que cet écrivailleur de gare avait , avec ses mots inoffensifs , posé , au même niveau que l'ignorance ou l'hypocrisie , des cautères pour prévenir l'infection de l'ordre social en ne troublant pas son jeu . Alors , dans un moment de lucidité douloureuse , il analysa que ce succès devenait le masque de ce qu’il avait fui . La vérité , elle , était restée dans l’ombre , plus haute , plus nue , mais délibérément ignorée . Et il se demanda pourquoi les lecteurs préféraient qu’on leur parle d'un quotidien rassurant plutôt que de leur inconnu ? Pourquoi réclamaient-ils des miroirs complaisants de petits bourgeois , non des portes ?

Peut-être , pensa-t-il , avait-il eu tort de mépriser la banalité journalière ? Peut-être fallait-il l’habiter autrement pour y planter des semences de feu d'une manière politique en s'engageant pour faire changer les choses ? 

L’ailleurs commence là , se dit-il , dans l'indifférence froide et le crépuscule répété d'un visage qu'on assassine sans drame à l'autre bout de la planète , entre deux publicités .

Mais il ne pouvait plus faire marche arrière . L’autre vivait en son nom .

Que pouvait donc valoir cet Enoch , en vérité , tapi dans sa tour d'ivoire ? Il choisit alors de disparaître à nouveau , non pas pour fuir , mais pour mitonner en secret la recette d'un livre qui ne serait ni le simple compte-rendu d'un menu privilégié , ni l’ivresse vespérale d'un hypothétique absolu , mais un pont jeté sur l'eau trouble et boueuse de la destinée humaine . 

3 - Il se rappelait , malgré lui , ces nuits d’écriture sous pseudonyme , avec des textes qui s'efforçaient de déchirer le voile du monde et de faire surgir l’indicible . Il avait toujours tenu sa vie réelle à distance , par pudeur , par honte peut-être . Il la croyait trop terne pour mériter d’être évoquée . Son vrai " lui ", c'était l’arpenteur de l’âme , le penseur sans lecteur . Qui était-il , pourtant , ce que les lecteurs méprisaient , ce qu’ils acclamaient ? Maintenant , rempli d'angoisse , il réalisait qu’il était , à la fois , ces deux personnages monstrueux , le peintre fidèle de l’ordinaire et celui qu’ils avaient voulu fuir . Il ne savait plus s’il avait écrit ce livre dans un moment de dérive ou consciemment , si quelqu’un , sa femme peut-être , ou une proche , avait pu rédiger ces souvenirs en toc à sa place , avec des mots plâtreux comme sa jambe de bois qui lui faisait mal , se demandant même si l’accident n’avait pas été une forme d'éclipse , une césure entre deux versions de lui-même , l’une cachée comme la Lune et l'autre , exposée au Soleil de la vaine gloriole . Dans un rêve , sa fille lui prenait la main .
- Cest toi , papa . Cest ta vie . Cest toi qui las écrite .

Mais il chuchota , presque pour lui :
- Non . Mon vrai " moinaurait jamais écrit ça. Jai passé ma vie à vouloir détruire cette illusion !

Dans sa chambre , au cœur du paradoxe , il sentit que l’homme qu’il avait voulu devenir , était un paria , un exilé , tandis que celui que le monde reconnaissait n'était que son reflet fidèle . Et si ces deux-là étaient le même , divisés seulement par la peur d’être vu ? Et si , dans l’ordinaire , l’extraordinaire était déjà là , sous les gestes simples , les mots tus , les soupirs du soir ? Il regarda sa fille . Il lui sembla que , dans ses yeux , se cachait le mystère de cet ailleurs qui n’était pas encore perdu . N'était-elle pas conseillère littéraire d'une importante maison d'édition ?
Peut-être qu’il devrait écrire encore ? Mais autrement .

N'était-ce pas aussi un rêve , sous le coup des médicaments ,  lorsque quelque admiratrice , comme un Ange ou une fée , lui expliqua , un peu plus tard , le malentendu de toute vie sur terre , puisque la vérité de ce qu'on exprime , d'une manière ou d'une autre , doit être cherchée derrière les apparences , les symboles , que la vie terrestre n'existe vraiment que dans la synthèse qu'on en fait sous forme de démarche spirituelle menant à la réalité de l'inconscient , la vraie vie . Tout ici bas n'était que décor de théâtre pour une pièce dont les acteurs ne comprendraient que plus tard le sens véritable !

La nuit tomba , ce soir-là ,  comme une houle lente , grise et paisible . Dans la chambre , le livre du mage inspiré reposait sur la table , ouvert à la dernière page . Il ne le lisait plus . Il le considérait désormais comme on observe une mue de serpent laissée par l’ancien soi .

Sa femme dormait , recroquevillée sur le lit . Sa fille lui apparaissait , les yeux fermés , sa main glissée dans la sienne . Le silence était chaud , doux . Mais dans cette paix pastorale , une présence se fit sentir .

Il ne sut pas si c’était l’effet des médicaments , d'un rêve , ou d'autre chose . Mais la porte sembla s’ouvrir sans bruit lorsqu'une femme entra , magnifique ,  ni tout à fait jeune et ni tout à fait commune . Elle avait le regard limpide et clair de ceux qui ne viennent pas d'à côté , vêtue d'une robe bleutée , couleur des astres .

Quant à son parfum de rose , il n'en avait jamais humé de semblable parmi les fleurs de son jardin ! 

Cette nouvelle " Astralis " ne parla pas tout de suite . Elle s’assit au pied du lit . ( 25 )

Puis , elle murmura :

Tu ne te trompes pas . Ce n’est pas ton livre . Pas vraiment .

Lui la fixa , surpris de n’éprouver ni peur ni doute .

Mais tu l’as écrit . Non avec ton orgueil , mais avec ton souffle . L’homme que tu croyais banal , c’était déjà toi . L’enfant d’en bas qui regardait les étoiles . Ce mari distrait qui cherchait l’invisible dans les silences du repas . Tu croyais écrire avec ton intelligence . Mais tu t'exprimais, sans le savoir , avec ce que ton âme savait déjà .

Il voulut parler , mais elle poursuivit :

La vérité ne se montre jamais dans ce qu’on fait , mais elle se glisse dans ce qu'on laisse passer malgré soi . C'est pourquoi les sages sont souvent ignorés , les poètes pris pour des fous . Le malentendu est partout : on croit que la vie est ce qui s'offre aux yeux , tandis qu'elle est ce qui se cache derrière .

Un temps . Puis : Pendant que tu cherchais la vérité comme une flamme , elle s’écrivait dans l’ombre , avec ta fille , dans les jours ternes . Tu l'as incarnée sous un pseudonyme . Mais elle a transpercé le masque . Parce qu'elle voulait que tu sois lu . Même si ce n’était pas comme tu l'imaginais .

Doucement , il chuchota :

Donc ... rien n'est perdu ?

Elle lui sourit avec amour . Une larme fine glissa lentement sur sa joue , mais c’était une larme de lumière .

Rien n’est jamais perdu . Chaque vie est un théâtre . Et toi , tu es à la fin du premier acte . Tu comprends enfin que l'histoire n’est pas celle qu’on joue , mais celle qu’on ne comprend qu'après .

Fermant ses paupières d'un clin d'oeil , il ne sut pas si elle avait disparu . Il lui sembla simplement que la pièce respirait différemment , comme si le mur s’était ouvert soudain sur une clairière plus vaste que la Voie Lactée !

Au matin , plein de courage , il se mit à écrire . Non plus pour être lu , mais pour transmettre ce qu'il avait appris . La chambre était silencieuse . Le livre à succès gisait sur la table à côté de l'autre qui portait une signature effacée : E. A.et de son mince carnet relié de cuir sombre . Personne ne semblait y avoir prêté attention . Sa fille l’avait trouvé , sans doute , en pliant ses vêtements . Ce matin-là , après le passage de l’étrange visiteuse , ou était-ce un songe ? , Erwan l’ouvrit à nouveau , y trouvant ce qu’il avait toujours voulu dire . Malgré l'amnésie passagère qui l'avait frappé , il le reconnut sans jamais avoir pensé l'écrire de sa main . Pourtant c’était bien de lui . L’autre lui . Celui qu’il avait tenu à distance , et qui parlait au monde sans que le monde ne lui réponde . Il prit un stylo , ouvrit aussi à une page blanche le carnet noir , y recopiant , d’un trait paisible , ce qui allait devenir la dernière page de son scénario , et la première d’un autre .

Dans les jours qui suivirent , laissant quelques pages traîner sur la table de nuit , son épouse les lut en silence , puis sa fille pleura longuement , sans qu'il comprenne pourquoi . Aucun éditeur , d'abord , ne voulut le déranger dans sa convalescence . Et cependant , dans les semaines qui suivirent , ce texte mystérieux commença à circuler de main en main , de cœur en cœur . On disait qu’il avait été écrit dans un hôpital par un homme qui ne savait plus qui il était , mais que , peut-être , il l’avait su plus profondément que personne , et que c'était la suite inattendue du livre à succès d'Erwan Le Guellec !

4 - Un matin de printemps , dans une librairie discrète , à Brest , une jeune femme déposa un manuscrit . Elle avait longuement hésité . Non pas par doute , mais par crainte et fidélité . Elle voulait être sûre qu’il serait accepté . 

Le titre en était simple : " Manifeste d’une Âme Réveillée " . Auteur : Erwann Arouez .

La directrice de la maison d’édition , qui était une femme au regard franc , tourna lentement les pages . Jamais elle n’avait rien lu d’aussi dépouillé , d'aussi brûlant , d'aussi vrai . Ce n’était ni un roman , ni un essai , ni une confession . C’était une trace . Comme un sillon dans la mer intérieure .

C'est lui ?  demanda-t-elle .

Oui . Il l'avait écrit sous pseudonyme , et personne avant son accident , ne l’a jamais publié . 

Et l'autre livre , celui qui a eu du succès ?

Ce n’était pas la même chose , enfin , pas tout à fait , répondit , gênée , la conseillère littéraire .

Le manuscrit fut accepté . Mais à la condition d’être publié tel quel , sans ajout , sans préface et sans biographie . Pas de photo . Pas de résumé . Juste le texte . Le livre parut à la fin de l’année , dans une collection confidentielle . Ses premiers lecteurs le reçurent comme un murmure dans le vacarme médiatique . On se passait les passages à voix basse . On citait des phrases à la radio sans connaître vraiment l’auteur .
Les critiques , d’abord silencieux , mais très à l'affût , finirent par écrire :
" Ce texte , qui paraît ne rien concrètement défendre , vise à l'essentiel . C’est peut-être pour cela qu’il touche au plus juste ".

Un jour , dans une petite église de campagne , on lut un extrait pendant une cérémonie d’adieu .
Et l’on vit un homme , au fond de la nef , pleurer sans bruit .
Il dit simplement à l’issue de la messe :

Ce livre ... c'est moi . C'était ma vie . Mais je ne l'ai jamais écrite .

Mais qui était l'autre , se demanda-t-il pendant cette nuit de cauchemar où deux voix mystérieusement monocordes murmuraient à son oreille leur monotone litanie , lui énonçant tous les arcanes de ces différents dossiers qu'il avait eu , parfois , la curiosité de parcourir et la patience d'analyser durant des heures et des jours , ces faits enchaînés , réfléchit-il , ayant conduit aux pires catastrophes du XXè siècle , et qui se retrouvaient dans son cerveau d'une façon si curieuse , un peu comme si quelqu'un les y avait gravés malicieusement après les avoir transférés d'une puce mémorielle ?

  Il n'était plus alors , l'espace d'un instant , qu'un moribond perdu dans ses rêves , complètement harassé par le bourdonnement d'un langage étrange dont l'origine lui semblait aussi factice que le ronron mécanique d'une machine ...  

Maintenant , quelque chose comme une espèce de zombie humanoïde , prenant la place d'une personne mourante , s'installait à l'intérieur de son être , caricature d'albatros ridicule tragiquement empêtré dans d'inexpiables crimes , mais voulant de ses ricanements narguer sa solitude majestueuse d'aigle aux serres cruelles voguant sur un désert de moutons d'écume au-dessus des flots de granit sombre où il se voyait en même temps coincé sur une couchette à l'arrière d'un étrange vaisseau fantôme ...

( 26 )

Il avait essayé , ombre misérable , de rassembler les fils de sa vie , d'en tisser un motif , et , dans ce dédale impossible où il errait , de trouver sa route ... Mais lui , ce volatile clownesque et pitoyable , parviendrait-il un jour à le débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ? 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles - VII - L'Autre- Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

25 - " Un nouveau monde fait irruption ,

         Qui assombrit le soleil le plus brillant ,

         Tu peux maintenant voir , depuis les ruines moussues ,

         Cet avenir fabuleux scintiller ,

         Et ce qui était autrefois banal ,

         Semble maintenant si étrange et merveilleux ... "

 

Es bricht eine neue Welt herein
Und verdunkelt den hellsten Sonnenschein
Man sieht nun aus bemoosten Trümmern

Eine wunderseltsame Zukunft schimmern
Und was vordem alltäglich war
Scheint nun so fremd und wunderbar
...

 

 Novalis - Astralis - " Henri D'Ofterdingen " ( Posth.1802 )
    
      

26 - " Souvent , pour s'amuser , les hommes d'équipage

         Prennent des albatros , vastes oiseaux des mers ... "

 Baudelaire , " Les Fleurs du Mal  " , Spleen et Idéal , II , " L'Albatros " .

 

* " Lover , Lover , Lover "  ( 1974 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " New Skin For the Old Ceremony " - Copyright 1974 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment INC. / Columbia - All rights reserved - Traduite en français par Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans son album " De Passage ... " ( 1975 ) - Copyright 1975 Graeme Allwright / Mercury Records - Tous droits réservés .

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