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Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis Exilis - IX - Le Spectre de Messidor .

30 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Henri de La Rochejaquelein au combat de Cholet , 17 octobre 1793 , peinture de Paul-Émile Boutigny , 1899 .

Henri de La Rochejaquelein au combat de Cholet , 17 octobre 1793 , peinture de Paul-Émile Boutigny , 1899 .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Seconde Partie
 
( Lapis Exilis )

 

 

 

 

IX - Le Spectre de Messidor

 

" Avant que je m'en aille sans retour 

  Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse , 

  Où l'aurore même ressemble

  A la nuit sombre ... "

JOB 10 , 21 / 22 .

 

 

 

21 - Ce 17 juillet 1794 ( 29 Messidor , an II, la foule s'était massée dès l'aube autour de l'échafaud . Paris ne comptait plus les condamnés . Chaque jour apportait son cortège de charrettes chargées de prêtres , de religieuses , d'aristocrates et d'inconnus dont le seul crime était d'avoir pu appartenir au monde d'hier . Parmi eux , se tenait un homme vêtu simplement , les poignets liés derrière le dos . Celui-ci , on le connaissait sous mille noms , les plumitifs de la Commune ayant fait placarder son signalement dans toutes les provinces de France . On promettait une fortune à qui livrerait celui que les rapports nommaient le " Chevalier de Sainte-Croix " , cet insaisissable cavalier masqué surgissant dans les forêts d'Armorique , disparaissant dans les landes de Vendée , arrachant les prisonniers aux colonnes républicaines ! Son véritable patronyme était Amaury de Penhoët Il ne protesta pas lorsque le greffier lut sa condamnation . Son regard demeurait fixé vers le ciel . Des témoins racontèrent que le silence s'était fait dans la foule comme si Paris lui-même retenait son souffle au moment où la lame tomba sur sa nuque , plusieurs jurant avoir aperçu un immense vol d'oiseaux traverser les nuages . Puis tout redevint calme . Le héros des Chouans de Bretagne était mort ce même jour où , à Compiègne , seize carmélites montaient également les marches de l'échafaud , chantant le " Veni Creator ". Ou , du moins , chacun crut qu'il avait péri . Car quelques semaines plus tard , vers Cholet , des soldats républicains affirmèrent avoir été chargés par un cavalier entièrement vêtu de noir . À Saumur aussi , des paysans racontèrent qu'un homme masqué apparaissait au crépuscule pour sauver des familles vouées au massacre , à Quiberon , Fougères , dans les marais de Redon ... Toujours la même cape battue par le vent , toujours le même cheval couleur d'ébène portant cette immense silhouette coiffée d'un large chapeau cachant son visage ! 

On le signala aux abords de Mortagne , puis , quelques semaines plus tard , chevauchant sa monture dans les chemins creux de Saint-Fulgent . Des survivants jurèrent même l'avoir vu franchir les haies de Chantonnay sous une pluie de balles . Chaque rapport des généraux parlaient d'un seul homme , les paysans répondant qu'ils avaient vu passer un fantôme . Tous , en tout cas , faisaient le même récit .

- C'était bien lui , le Spectre de Messidor !

Mais personne ne pouvant expliquer comment un homme décapité continuait à combattre , le peuple inventa une légende . Les Bleus parlèrent d'une imposture . Les royalistes , quant à eux , plutôt satisfaits de cette résurrection providentielle , y virent un signe inespéré !

22 - C'est que , après l'exécution d'Amaury et des Carmélites , le climat devenait encore plus irrespirable et dangereux . Les réseaux du roi furent décimés . Esther Le Goff , qui , dans l'ombre , survivait sous le nom de sœur Blanche , ayant vu le triste sort de ceux qui venaient la secourir , et sur un ultime conseil de la Mère Supérieure dicté par Jean Morlaix , prit , avant le massacre  , la décision de revenir chez elle , à Nantes , cacher son trésor . Mais elle n'était pas seule . Une autre religieuse était officiellement chargée de lui venir en aide et de la protéger : Soeur Judith , alias Charlotte Verdier . Celle-ci , cependant , qui ne savait pas que Blanche était la véritable Esther , et croyant escorter une simple religieuse détentrice d'un secret , lui posait parfois des questions qui paraissaient inutiles :

- Pourquoi t'arrêtes-tu toujours dans les chapelles isolées ? Qui était ce vieux marin ? Pourquoi refuses-tu de prendre cette route 

Elle semblait moins préoccupée par leur sécurité que par leurs rendez-vous . Mais Blanche était une femme d'une grande intelligence . Elle ne portait jamais la pierre sur elle , se méfiant de tout le monde et surtout , craignant qu'une fouille suffise à tout perdre , de sa compagne , qu'elle ne connaissait pas . Le joyau était ainsi dissimulé dans un petit reliquaire de bois , lui-même enfermé dans une vieille besace de pèlerin . Rien ne distinguait cet objet des modestes effets de voyage . Mieux encore , elle ne gardait presque jamais avec elle cette besace , la confiant en alternance  à un prêtre réfractaire , à des paysans de confiance , qui la cachaient dans une grange avant qu'elle ne la reprenne quelques jours plus tard . Ce ne fut pas un indice spectaculaire , d'ailleurs , qui l'alerta . Mais de petits détails ! Par exemple , chaque fois qu'elles changeaient d'itinéraire à la dernière minute , des soldats débarquaient pourtant là , au bon endroit . Quelqu'un les renseignait , c'était évident !

23 - Nous approchons , dit-elle , vers la fin du mois , tandis que le chemin s'enfonçait dans une partie très ancienne de la forêt de Brocéliande , que les anciens habitants appelaient encore la " Haute Futaie des Druides " . Là se cachait un minuscule hameau oublié des cartes . La carmélite , en vérité , par prudence , n'avait jamais gardé près d'elle ce rubis qu'on lui avait confié . L'écrin , seulement , faisait croire aux autres qu'elle en était la gardienne . Et même la clé n'était pas en sa possession , puisque , avant de changer d'identité , elle l'avait remise à Jacques Morlaix , l' archiviste du couvent des Carmélites de Nantes , frère de celui de Compiègne , l'indice décisif étant dissimulé dans un codicille qu'elle transportait . Cependant , soeur Blanche , qui voulait brouiller les pistes , décida de tendre un piège à la pseudo-soeur Judith , lui annonçant qu'elle avait caché l'Escarboucle dans la vieille chapelle abandonnée de Trehorenteuc . En réalité , il n'y avait jamais eu de pierre dans cette église . Et durant la nuit , pourtant , cette dernière , discrètement suivie de sa consoeur , quittait discrètement leur refuge afin de rejoindre , à la lueur de la Lune , deux hommes pour leur dire que  le trésor était sans doute dans la crypte . À cet instant , Blanche comprit tout .

24 - Parvenue enfin à Nantes , chez elle , épuisée , elle eut le temps tout de même d'alerter son frère Etienne , ancien officier de la garde royale reconverti dans l'ouverture des coffres-forts pour le compte de l'Ordre . Celui-ci contacta l'archiviste des Carmélites de Nantes , dépositaire d'un fragment de la carte menant à la pierre accompagnée d'un codex , message destiné à transmettre l’existence du joyau sans jamais en révéler l’emplacement exact , parchemin scellé portant un lys effacé , avec la devise latine " Lux Perennis " ( Lumière Eternelle ) . Un beau jour , celui-ci évoqua leur enfance , dont ils avaient la nostalgie : " Tu te souviens de notre grotte , près des falaises de Crozon ? Nous y jouions pendant des journées entières . Père disait toujours qu'elle existait avant les hommes ... "

La gemme céleste qui se trouvait dissimulée au coeur de la forêt d'Arthur fut donc , dans un premier temps , ramenée à Nantes , puis cachée dans la stèle de la statue de Saint-Marc . Ensuite , un convoi nocturne partait pour Camaret . 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Seconde Partie - Lapis ExilisIX - Le Spectre de Messidor Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

                                                    ___

Notes :

18 - L'ESCARBOUCLE - Deuxième Partie - L'AffrontementVII - Franz Keller - Copyright 2025 Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - All rights reserved .

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet-Apens .

28 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet-Apens .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

VIII - Guet-Apens

 

" Présente , je vous fuis , absente , je vous trouve ,
 
Dans le fond des forêts , votre image me suit ... "
Jean Racine - Phèdre ( Acte II , Scène II )

 

 

18 - Le jour n'était pas levé , les premières lueurs de l'aube glissaient encore entre les hautes futaies de la forêt lorsque nos deux cavaliers , quittant discrètement les faubourgs de Compiègne , s'engagèrent sur un ancien chemin de chasse . Le premier , nous l'avons déjà vu , attirait tous les regards . C'était Sainte-Croix , monté sur son immense étalon noir , aussi sombre que la nuit . Son cheval , semblant glisser sans faire le moindre bruit sur la terre humide , avançait avec cette majesté silencieuse que donnent les longues habitudes du danger . Derrière lui , flottait une longue cape de drap noir emportée par le vent du matin . Son visage demeurait entièrement dissimulé sous un masque de cuir sombre dont deux ouvertures seulement laissaient paraître des yeux d'une étonnante acuité . Un vaste chapeau de feutre à larges bords couvrait sa tête , projetant une ombre profonde qui rendait son identité impossible à deviner . Depuis plusieurs mois , cette silhouette était devenue l'une des plus recherchées de France . À Paris , la Convention nationale avait fait placarder son signalement dans toutes les grandes villes de la nouvelle république .

" La capture , mort ou vif , du ci-devant " Chevalier de Sainte-Croix " sera récompensée de cent mille livres . Tout citoyen lui portant secours sera poursuivi comme complice " 

Cette somme considérable avait attiré , de même qu'espions et dénonciateurs , de nombreux chasseurs de primes . Nul , cependant , ne pouvait dire qui se cachait sous ce masque . Pour les uns , le fugitif n'était qu'un noble conspirateur . Pour les autres , devenu une légende , il apparaissait là où on ne l'attendait jamais avant de disparaître comme une ombre . À quelques pas derrière lui , chevauchait celui qu'on surnommait simplement " le Bûcheron " Pierre Larcher , solide gaillard , bonhomme aux épaules puissantes , qui avançait avec l'assurance de ceux qui , à l'égal des meilleurs veneurs de l'ancien Roi , connaissait les bois mieux que les rues des villes . Depuis des années , parcourant les sentiers oubliés , les mares cachées et les carrefours du domaine où les anciens chasseurs avaient élevé des croix de pierre , il exploitait les futaies royales . Morlaix les avait réunis dans la bibliothèque avant leur départ . Le vieux conservateur avait déroulé une carte jaunie de la forêt .

- Les registres des Carmélites furent arrêtés au quatorze septembre mil sept cent quatre-vingt-douze . Après la fermeture du couvent , les religieuses disparurent dans la nature . Certaines sont sagement rentrées dans leur famille . D'autres préférèrent changer de nom . ( 15 )

Le bibliothécaire , néanmoins , posa un doigt sur une minuscule note en bas de page .

- Une femme attire pourtant mon attention , leur dit-il d'un air énigmatique .

Le chevalier leva les yeux .

- Pourquoi elle ?

- Parce qu'elle n'existait pas avant mil-sept-cent-quatre-vingt-neuf .

Un silence se fit .

- Cette Judith Verdier , leur précisa-t-il , est apparue quelques semaines juste après la dispersion des Carmélites . Personne ne connaît son passé . Elle vit seule dans un hameau perdu . Les habitants déclarent qu'elle soigne les malades avec des plantes , mais qu'aucun homme n'entre jamais chez elle ...

19 - À mesure qu'ils s'enfonçaient sous les hautes futaies , la lumière disparaissait . Les vieux chênes formaient une voûte immense , cathédralesque , où régnait une pénombre presque sacrée . Le cheval de Pierre semblait connaître par coeur le chemin .

- Ici , dit-il à voix basse, les routes mentent .

Son compagnon sourit .

- Comment une route pourrait-elle nous cacher la vérité ?

Ils quittèrent bientôt la voie royale pour suivre une ancienne sente forestière .

- Parce qu'elle semble conduire là où tout le monde passe , lui répondit le bûcheron . Mais les vrais chemins sont ceux que les arbres dissimulent .

Partout régnaient le silence et l'odeur de mousse humide . Par endroits , des vestiges de vieux pavillons de chasse disparaissaient sous le lierre . L'immense forêt paraissait garder ses secrets depuis des siècles . Quelques heures plus tard , les deux cavaliers virent , au loin , monter une fumée .

- Le hameau de Saint-Jean-aux-Bois , fit l'ancien garde .

Ils mirent pied à terre à côté d'enfants qui jouaient près d'un lavoir où une vieille femme battait son linge devant quelques chaumières de fortune apparaissant entre les arbres . Le " bûcheron " l'aborda .

- Nous cherchons Judith Verdier .

À peine ces mots furent-ils prononcés que le visage de la paysanne se figea .

- Judith ?

- Oui .

Elle hésita .

- La pauvre femme de l'ancienne abbaye ... Elles vivaient là , elle et soeur Blanche . ( 16 )

- Que leur est-il arrivé ?

- Elles sont parties très tôt , ce matin .

Sainte-Croix sentit son cœur se serrer .

- Parties dans quelle direction ?

La vieille secoua lentement la tête .

- Je l'ignore .

Pierre observa les lieux plus en détail . Quelque chose n'allait pas . Les habitants , guérisseurs ou charbonniers , demeuraient postés derrière les fenêtres de leurs masures , qui étaient closes , tandis que la fontaine , au centre , et le vieux colombier d'une petite chapelle dédiée à saint Hubert , prirent soudain l'allure d'un décor fantôme ! On aurait dit que la forêt retenait son souffle !

20 - À plusieurs centaines de pas de là , dissimulé derrière une levée de terre envahie de fougères , Vasseur observait la scène . Autour de lui , une douzaine d'hommes guettaient , fusils chargés , le retour d'un éclaireur .

- Ce sont bien eux ! , confirma celui-ci .

Le conventionnel se mit à sourire .

- Enfin !

De sa poche , il tira un petit carnet dans lequel se trouvaient consignés quelques noms : Morlaix , le chevalier de Limoëlan Sainte-CroixDassy ... ( 17 )

Un à un , il barra les deux premiers d'un trait .

- La " Compagnie " , aujourd'hui , perdra deux de ses meilleurs hommes .

- Laissons-les tout de même s'enfoncer encore un peu ! , commanda-t-il , refermant calmement son calepin .

Les soldats , prêts à agir , acquiescèrent .

Le piège était prêt !

Ignorant tout de cette terrible menace , les deux royalistes reprirent leur visite , découvrant bientôt les vestiges d'une humble abbatiale isolée à l'orée d'un vallon , dont la porte d'entrée battait sous le vent . Franchissant le seuil de la sacristie attenante , ils constatèrent que la pièce était déserte , malgré la présence d'un encrier posé à côté d'un bouquet d'herbes fraîches dans un vase de porcelaine blanche , sur une table recouverte d'une nappe en coton de même couleur , tandis que le feu s'éteignait lentement dans l'âtre . On venait juste de partir ! Alors , le chevalier , voyant une petite feuille pliée sous le pot , la saisit d'une main ferme , y lisant une seule phrase écrite à la plume d'oie , suivie d'un avertissement :

" Celui qui cherche la Lumière doit accepter de traverser la nuit . Nous sommes trahies

Comme signature , deux initiales : JV .

Le " bûcheron " n'eut même pas le temps de dire une parole de plus . Un corbeau , dehors , prit brusquement son envol . Puis un autre . Et soudain ... Le claquement sec d'un chien de fusil brisa le silence !

- Mon Dieu ! s'écria le pauvre homme . 

Une détonation soudaine éclata . La balle arracha un éclat d'écorce à quelques pouces de son visage ! Presque aussitôt , d'autres coups de feu retentirent de toutes parts , faisant croire que la forêt s'était mise à tirer , toute entière , sur eux . Dans l'épaisse fumée des armes , les silhouettes des assaillants commencèrent à apparaître entre les troncs , pendant qu'une voix plus lointaine lançait avec une ironie glaciale :

- Cette fois , chevalier , la partie est terminée !

Sainte-Croix , qui venait de recueillir le dernier souffle de son courageux guide , reconnut immédiatement la voix de VasseurLe piège s'était refermé !

 

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

15 - Après la dissolution des congrégations séculières , le 18 août 1792 , les carmélites sont expulsées de leur couvent le , jour de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix , par les autorités politiques avec interdiction de porter l'habit religieux , puis " rendues à la vie civile " .

16 Hameau de Saint-Jean-Aux-Bois , dans la forêt de Compiègne , bâti en dehors de l'abbaye lors de son extinction vers 1761 .

17 - Chevalier Joseph Pierre Picot de Limoëlan Nantes , 1768 -1826 , Charleston États-Unis ) , militaire breton , chef chouan pendant la Révolution française .

 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VII - La Guerre des Ombres .

27 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VII - La Guerre des Ombres .
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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VI - L'Héritage .

25 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Soeur Esther

Soeur Esther

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

VI - L'Héritage 

 

" Le soleil du monde s'est couché , qui brillait sur les peuples , le soleil du droit , l'asile de la paix . "

Lettre de Manfred 1er de Sicile à Conrad IV à-propos de la mort de leur père , Frédéric II .

 

 

14 - Dassy en avait rompu le sceau avec précaution . Jauni par les années , le parchemin d'Elisabeth exhalait cette odeur légère que prennent les papiers demeurés longtemps enfermés dans l'obscurité . Près de lui , le chevalier de Sainte-Croix demeurait taciturne . Alors qu'une autre voix semblait , peu à peu , remplir le salon , celle de la princesse , une pluie cinglante frappait maintenant les vitres du château . Le docteur poursuivit sa lecture :

...  À celui qui lira ces lignes après ma disparition , je laisse moins un secret qu'un avertissement . Beaucoup parlèrent de l'Escarboucle comme d'un trésor qui aurait miraculeusement été rescapé de ce fameux " Collier de la Reine " dont on apprit plus tard qu'il provenait peut-être des rapines de ce charlatan de Cagliostro , raison pour laquelle , moi , je n'y ai jamais vu qu'un mauvais présage D' ailleurs , je me souviens encore du jour où le doute entra dans mon cœur . J'étais jeune alors . Paris célébrait les noces de mon frère Louis avec l'archiduchesse Marie-Antoinette d'AutricheLe peuple entier semblait livré à la joie . Le soir venu , des milliers de personnes se pressèrent pour admirer les illuminations et les feux d'artifice dressés sur la place Louis-XV Mais , survint l'horreur ... "

Le lecteur leva un instant les yeux vers le chevalier dont il lui sembla voir le visage se durcir . Il reprit son texte :

" ... Une panique soudaine saisit la foule . 

Des hommes furent sauvagement renversés , tandis que , hurlant de terreur , de pauvres femmes disparaissaient avec leurs enfants sous les pieds des fuyards . Les cris remplacèrent les chants de fête par un immense " Requiem " Je n'étais qu'une petite fille , alors , mais je compris ce soir-là qu'une joie humaine pouvait parfaitement dissimuler une invisible tragédie ! ( 12 )

Or , peu de temps auparavant , m'avait été présentée l'Escarboucle . Certains prétendaient que la pierre accompagnait depuis des siècles la destinée des princes de Bretagne , puis celle des rois de France . Je me surpris alors à , peu à peu remarquer cette étrange coïncidence . En chaque lieu où réapparaissait cette gemme , les hommes semblaient y lire la promesse d'une grandeur nouvelle . Et partout cependant cette grandeur s'accompagnait de larmes et d'effusions de sang ! "

Le vent se mit à gémir , lui aussi , dans la cheminée . Dassy poursuivit .

" ...  Les années passèrent . Je vis la Cour se diviser , les intrigues se multiplier le royaume s'affaiblir . Et toujours , le souvenir de ce rubis dont certains attendaient le salut comme d'une relique miraculeuse , revenait à mon esprit . Je ne sais vraiment si l'Escarboucle possède un pouvoir , mais je crois en revanche les hommes capables de lui en prêter un . Et c'est là peut-être le plus grand des dangers ! "

Puis , la lettre parlait de ce très ancien héritage dont les origines se perdaient à travers les siècles , conservé d'abord par certains princes bretons jusqu'à son arrivée dans les mains de Madame Élisabeth qui , d'abord , l'avait regardé comme le symbole visible d'une alliance mystérieuse entre la Bretagne chrétienne et la destinée du royaume de France . Et même si elle précisait ensuite qu'elle ne croyait pas beaucoup aux superstitions populaires que l'on pouvait attacher à cet étrange caillou tombé de l'espace , la princesse , qui avait pourtant constaté que , partout où celui-ci apparaissait dans l'histoire , il semblait accompagner les grandes heures comme les grandes tragédies de la monarchie , expliquait alors comment il lui avait été confié par l'intermédiaire de réseaux qui se prétendaient fidèles à la Couronne . La fin du courrier conduisait à une certaine novice dénommée " Esther " :

" ... Lorsque les ténèbres s'abattirent sur la France , je compris que l'heure était venue de protéger l'Escarboucle . En ce temps là , n'ayant pas encore jugé qu'elle pouvait être dangereuse , je décidais de la remettre à soeur Esther , une novice que j'avais vue à Montreuil avant qu'elle n'entre au carmel de Compiègne .  13 )

En la lui confiant lors d'une visite , je m'étais souvenue que cette jeune personne courageuse , plutôt discrète et fidèle , saurait sauver ma mémoire et que Dieu guiderait ses pas là où les miens devaient s'arrêter ... "

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les ConjurésVI - L'Héritage Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

12 - Affaire du " Collier de la Reine " : Vaste escroquerie dont Joseph Balsamo , comte de Cagliostro ( 1743 - 1795 ? ) , thaumaturge , alchimiste , aurait été l'instigateur , qui éclaboussa la réputation de la reine Marie-Antoinette , et qui eut pour victime , en 1785 / 86 , le Cardinal de Rohan , évêque de Strasbourg . Celui-ci , pour reconquérir la faveur royale , acheta à la souveraine une rivière de diamants de 647 joyaux , d'un poids total de 2300 carats . Mais la parure fut vite dessertie , et les bijoux revendus en Angleterre par les escrocs . 

     - Le " grand étouffement de la place Louis XV " est un évènement dramatique au cours duquel plusieurs centaines de personnes périrent étouffées ou écrasées dans la soirée du  dans un mouvement de foule sur la place Louis-XV de même qu'à l’entrée de la rue Royale lors de festivités données en l'honneur du mariage du dauphin de France avec l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche .

La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) - II , 3 - Viviane - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

13 - L'ESCARBOUCLE - Première Partie - ComplotV - Esther - Copyright 2025 Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD .

 

 

 

 
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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - V - La Lettre .

24 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Temple à Paris

Le Temple à Paris

 

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

- La Lettre

 

" Per Agoniam et Passionem Tua , libera nos , Domine !

  Per Mortem et Sepulturam Tuam , libera nos , Domine ! "

Litanies des Saints

 

12 - Le Carême de l'an II , qui enveloppait Paris d'une austérité presque monastique , fut d'une tristesse que nul calendrier ne pouvait mesurer . 

Les cloches de Notre-Dame , remplacées par le roulement des tambours et les cris des sections de la ville , s'étaient tues depuis longtemps . Pourtant , derrière les épaisses murailles du Temple , comme une porte , le temps semblait suivre une autre mesure , lente , immobile , suspendue entre la terre et le Ciel . Dans la haute tour , les jours se confondaient sous la cendre des nuages . Le froid s'attardait encore entre les pierres épaisses , l'humidité gagnant les membres de Madame Élisabeth . Une fièvre lente la consumait depuis plusieurs semaines . Ce n'était pas tant le corps qui souffrait que l'âme , usée par les deuils , les séparations , par cette attente dont personne , sauf elle-même , chrétienne fervente , ne connaissait l'issue .

Elle avait , jusque là , refusé toutes les propositions d'évasion . Plus d'une fois , des fidèles du " réseau " royaliste avaient imaginé des plans audacieux . Quelques gardiens , quelque municipal auraient pu être achetés , remplacés , quelques guichets ouverts dans la nuit . Mais chaque fois , la princesse avait opposé le même refus .

- Je ne quitterai jamais Marie-Thérèse !

Madame Royale , sa nièce , était désormais tout ce qui subsistait de sa famille . L'abandonner eût été , à ses yeux , comme une seconde mort .

Mais la Commune s'impatientait . Pourquoi conserver en vie cette cadette sans pouvoir du " Tyran " ? Son existence n'était plus qu'un embarras . Pourtant , dans les couloirs des comités , d'autres rumeurs circulaient . Les plus extravagantes naissaient toujours des temps de révolution . Car on murmurait que Maximilien de Robespierre nourrissait une étrange admiration pour la sœur de Louis XVI . Certains , même , allaient jusqu'à prétendre qu'il songeait à l'épouser afin de donner une légitimité nouvelle à la République .

D'autres prétendaient , plus mystérieusement encore , que " Babeth " détenait certains secrets capables d'intéresser l'Incorruptible . Nul ne savait exactement lesquels . Ces bruits absurdes suffisaient pourtant à nourrir toutes les inquiétudes .

Ce matin-là , les lourds verrous grincèrent . Le médecin pénétra dans la cellule sous le nom de Charpentier . Les registres du Temple ignoraient son véritable nom . Mais la prisonnière leva les yeux avec un sourire ...

- Vous voilà , mon cher Dassy ...

Élisabeth était assise près d'une fenêtre grillagée . Sur ses épaules , reposait une couverture . La maladie avait amaigri son visage , mais son regard conservait cette douceur paisible qui avait toujours frappé ceux qui l'approchaient .

- Comment vous sentez-vous aujourd'hui , Madame ?

Elle leva les yeux vers lui , esquissant un sourire .

- Comme une voyageuse qui aperçoit enfin le terme du chemin .

Le praticien , s'inclinant discrètement , posa sa sacoche sur une petite table . Le docteur Le Monnier lui ayant courageusement laissé la place , il avait accepté cette mission périlleuse , obtenue grâce à quelques complicités . Chaque visite , cependant , pouvait être la dernière . Il le savait . Chaque parole devait être pesée . ( 10 )

Il prit doucement le pouls de la malade .

- Vous êtes faible ...

- Je suis simplement plus proche du terme .

Il baissa les yeux sans répondre , anéanti par la douleur , et par le spectacle horrible de sa maigreur , elle qu'il avait connue si bien en chair et bonne vivante !

Après un long silence , elle reprit d'une voix presque sereine :

- Ne vous affligez pas , mon ami . Dieu ne compte pas les jours comme nous .

Le médecin sortit quelques fioles de sa sacoche , les disposa lentement près d'elle , comme pour prolonger encore quelques instants leur entretien . Puis , Madame Élisabeth sortit discrètement une feuille pliée , la glissant d'abord , très vite , entre les pages d'un vieux traité de médecine qu'il consultait . Le geste fut si naturel qu'aucun gardien ne sembla le remarquer . Leurs regards se croisèrent un seul instant .

L'homme de sciences fit semblant de comprendre quand elle parla d'autre chose pour éloigner le danger .

- Vous souvenez-vous de Fontainebleau ?

Le médecin sourit .

- Comment pourrais-je un jour l'oublier ?

Les traits fatigués de la jeune femme semblèrent s'éclairer .

- Les matinées de printemps ... les sous-bois encore humides ... les premières anémones ... Vos leçons de botanique ... Mon frère riait de me voir rapporter des plantes inconnues comme si j'avais trouvé un trésor .

Elle ferma un instant les yeux .

- J'aimais tant cette campagne , avoua-t-elle en lui prenant la main ... Les arbres semblaient prier .

Le silence s'installa de nouveau .

- Nous étions trop heureux sans le savoir . La nature en fleur se moque bien des révolutions ...

Dassy , refermant lentement l'ouvrage , et dissimulant ensuite sa lettre à l'intérieur d'une couture de sa veste , sentit sa gorge se nouer d'angoisse et de tristesse . Il n'oserait l'ouvrir qu'une fois hors du Temple .

En murmurant d'une voix plus grave , elle poursuivit :

- Vous y trouverez cette vérité que je n'ai jamais osé dire .

Elle hésita .

- L'Escarboucle  ...  Dieu fasse qu'on ne la retrouve jamais !

Ce seul mot semblait porter tout le poids des siècles .

- Je crois que cette pierre n'a jamais été une bénédiction . Depuis qu'elle est apparue dans notre histoire , elle n'a semé que le malheur . Elle a perdu la Bretagne . Elle a divisé les hommes . Je crains maintenant ... qu'elle n'ait aussi perdu la Monarchie .

Sa voix tremblait légèrement .

- J'ai fini par comprendre qu'un pareil objet ne pouvait appartenir à personne .

Le médecin demeurait immobile .

- Et je m'en suis débarrassée ... Alors , promettez-moi que ma lettre ne tombera pas aussi entre les mains de ceux qui cherchent le pouvoir plus que la vérité .

Elle leva les yeux vers la minuscule croisée où filtrait une lumière pâle .

Dassy sentit les larmes lui monter aux yeux.

Il aurait voulu lui répondre . Il n'en trouva pas la force .

Il prit alors dans sa sacoche un petit sachet de toile .

- Quelques graines d'ipécacuanha ? ( 11 )

Elle les prit avec douceur songeant , sans doute , à ce qu'ils évoquaient .

- Toujours le botaniste ...

Il sourit malgré lui .

- Elles ne guériront peut-être pas notre mal ...

- Mais elles me rappelleront sans cesse que votre amour demeure plus fort que la folie des hommes ! , le remercia-t-elle en contemplant son visage une dernière fois , de même que les minuscules graines déposées dans sa main .

- Savez-vous qu'on a déjà tenté de m'empoisonner ?

Le docteur s'inclina profondément , quittant la cellule sans un mot . Les verrous retombèrent lourdement derrière lui , et , pendant qu'il descendait les escaliers du Temple , il porta la main sur la manche de son vêtement . La précieuse missive y était cachée , dernier témoignage d'une pauvre condamnée à mort proclamant une vérité que beaucoup voulaient effacer pour empêcher qu'un jour elle ne soit révélée .

13 - Lorsque il quitta le Temple , la nuit tombait déjà sur l'enceinte . Il ne se retourna pas . Les lourdes murailles de la prison disparaissaient peu à peu dans la brume , et pourtant , chaque pas qu'il faisait l'éloignant de son amie , la lettre confidentielle , dans la poche intérieure de son habit , qu'elle lui avait confiée au péril de sa vie , semblait , au contraire , la rapprocher d'elle davantage et de son indicible sacrifice .

Il ne l'ouvrit pas tout de suite . Une telle confidence ne pouvait être lue au hasard d'une auberge ou sous la lumière vacillante d'une chandelle . Quelques heures plus tard , le docteur franchissait discrètement la grille du château de Vitry-sur-Seine . Dans le grand salon , le chevalier de Sainte-Croix l'attendait . Le feu brûlait dans l'immense cheminée de pierre . Les flammes faisaient danser leurs reflets sur les boiseries sombres comme sur les vieux portraits des anciens maîtres du lieu .

Le chevalier se leva pour l'accueillir . Il n'eut pas besoin de poser beaucoup de questions . Le visage du médecin disait tout .

- Vous l'avez vue ? Elle souffre ?

Dassy ôta lentement son manteau .

- Oui ... Son corps s'épuise ... mais son âme demeure d'une force que je n'ai rencontrée chez aucun autre .

Sainte-Croix comprit aussitôt son désarroi .

- Elle est condamnée ?

Le médecin baissa la tête .

- Elle l'accepte avec une sérénité qui me dépasse !

Un long silence , entre eux , s'installa .

Enfin , Dassy retirant lentement ses gants , tira de sa veste un pli soigneusement cacheté .

- Avant que je ne parte , elle m'a remis ceci .

Sainte-Croix , rapprochant son fauteuil de l'âtre , y jeta une bûche avant de prendre la lettre avec un respect presque religieux , ​scrutant longuement le cachet brisé portant encore les armes effacées des Bourbons

  - Notre princesse m'a demandé que cette vérité survive , si elle devait disparaître , dit son hôte . 

Les deux hommes , face aux flammes , pendant que , dehors , le vent faisait gémir les arbres dénudés du parc , s'installèrent . Le médecin déplia avec précaution les feuillets . L'écriture en était fine , régulière , d'une élégance qui semblait appartenir à un autre monde . Puis , avant de se mettre à lire , il inspira profondément .

" Mon cher ami ,

Lorsque vous ouvrirez cette lettre , il est probable que mes jours seront comptés . Dieu seul connaît l'heure où Il me rappellera à Lui . Je n'éprouve aucune crainte , sinon celle de voir disparaître avec moi une vérité dont je fus , bien malgré moi , la dépositaire ...

Vous m'avez souvent questionnée sur cette pierre que l'on nomme l'Escarboucle . Je puis enfin vous répondre . Je ne l'ai jamais considérée comme un trésorJ'en suis venue , même , à la regarder comme une épreuve !

Depuis qu'elle entra dans le destin de la Bretagne , elle n'a laissé derrière elle que des royaumes divisés , des fidélités rompues et des familles détruites . J'ai souvent pensé que certains objets deviennent les instruments d'un pouvoir diabolique .

Nos ancêtres voulurent préserver leur liberté , ils perdirent leur couronneNotre famille voulut garder son pouvoir , elle dut abandonner son royaumeJe ne puis croire que ces malheurs soient de simples coïncidences ... "

Tandis que le vent du Carême faisait frémir les vitres de la vieille bâtisse , il sembla aux deux hommes que la voix de leur idole revenait déjà d'un monde où la mort n'avait plus d'emprise ...

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les ConjurésV - La Lettre Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

10Louis Guillaume Le Monnier ( 1717 - 1799 ) , botaniste français , premier médecin du roi Louis XVI

11 - Ipécacuanha ( du tupi Ygpecaya ) , espèce de plantes à fleurs dicotylédones de la famille des Rubiaceae et de la sous-famille des Rubioideae , originaire d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale La racine de l'ipécacuanha contient de l'émétine en grande quantité , cet alcaloïde possède des propriétés émétiques ( vomitives ) .

 

* " Par Votre Agonie et Votre Passion , libérez-nous , Seigneur !

    Par Votre Mort et Votre Sépulture , libérez-nous , Seigneur ! "

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - IV - Le Secret d'une Princesse .

22 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Madame Elisabeth ( 1782 ) par madame Vigée Le Brun

Madame Elisabeth ( 1782 ) par madame Vigée Le Brun

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

IV - Le Secret d'une Princesse

 

Quel est donc le secret que tu me veux apprendre ?  "  

Jean Racine - Esther ( 1689 ) , Acte II , Scène I .

 

9 - Le printemps de 1794 s'annonçait sur un Paris où la sève nouvelle semblait hésiter à monter devant les flots de sang charriés par la Seine . Les arbres du quai Voltaire bourgeonnaient pourtant, comme si la nature refusait de se soumettre aux passions des hommes . Le fleuve aux eaux sombres poursuivait avec une indifférence souveraine , malgré tout , son cours troublé par les reflets d'une ville où chaque jour on pouvait conduire un innocent à l'échafaud . Cependant , derrière la façade discrète d'un ancien hôtel particulier situé à l'angle de la rue des Saints-Pères , le citoyen Petit-Val continuait d'exercer son métier de banquier de l'ombre , accueillant encore , à huis clos , ceux qui possédaient quelque fortune à sauver , quelque secret de famille à préserver ou quelque espérance à confier . Ce matin-là , un visiteur , Armand de Penhoët , venu de Nantes fut introduit dans son cabinet par l'officieux . 

Les deux hommes se connaissaient depuis de longues années . Les affaires les avaient rapprochés , de même que les épreuves de la Révolution , qui , ayant fait naître une estime plus profonde entre eux que l'amitié ordinaire , les liaient par une certaine complicité . Après les salutations d'usage , ils demeurèrent quelques instants silencieux . N'était-ce pas cet état qui , désormais , gouvernait la France ? ( 9 )

- Votre voyage a dû être difficile ? , observa enfin le financier .

- " Les routes le sont moins que les consciences " , répondit doucement son visiteur .

Le banquier inclina la tête. Il comprenait qu'il s'agissait du mot de code de la Compagnie à laquelle il appartenait lui même . Depuis les colonnes infernales qui avaient ravagé l'Ouest , depuis les noyades de Nantes et les massacres qui avaient ensanglanté les provinces , chacun portait en lui une blessure que les mots ne savaient plus nommer .

Le breton tira alors de son habit , soigneusement pliée , une petite feuille .

- Je ne viens pas pour mes navires .

Petit-Val déplia le billet.

Il ne contenait que ces quelques lignes.

" Madame Élisabeth doit être sauvée .

 Cherchez celui qui connaît encore son secret ."

Le banquier demeura immobile . Son regard se perdit un instant vers les fenêtres donnant sur la Seine .

- Qui vous a remis cela ?

- Un homme qui n'a pas voulu dire son nom . Je l'ai trouvé sous ma porte .

- Et vous avez pensé à moi ?

- Parce qu'il y a quelque temps , vous m'avez parlé d'un dépôt qui ne ressemblait à aucun autre .

Le banquier se leva lentement , fixant son hôte droit dans les yeux . Puis , avant de revenir s'asseoir auprès de la cheminée , il sonna son domestique afin qu'on ne le dérange pas .

- Ce que je vais vous dire ne devra jamais quitter cette pièce !

10 - Il y a plusieurs mois , bien avant que la famille royale ne soit entièrement livrée à ses geôliers , poursuivit-il , un homme se présenta chez moi . C'était le docteur Dassy .

Armand connaissait ce nom .

Celui d'un médecin d'un savoir remarquable , mais dont on disait aussi que le dévouement qu'il montrait envers Madame Élisabeth dépassait celui qu'exigeait sa profession .

Petit-Val poursuivit :

- Donc , il me remit cet écrin fermé en me demandant de le conserver si les événements tournaient au pire .

- Que contenait-il ?

- Une escarboucle d'une beauté telle que je n'en avais jamais contemplé.

Il s'interrompit .

- Le docteur m'avoua alors qu'il l'avait offerte à Madame Élisabeth .

L'armateur leva lentement les yeux .

- Par reconnaissance ?

Le banquier se mit à esquisser un triste sourire . Il hésita avant d'ajouter :

- D'après la  rumeur , il s'agirait plutôt ...

Le mot demeura suspendu entre eux .

- De quelque chose d'impossible, reprit-il , et qui accepte de jamais n'être récompensé .

Penhoët ne répondit rien . Malgré lui , il songeait au comte de Fersen dont la fidélité avait accompagné Marie-Antoinette jusque dans le malheur .

- Madame Élisabeth accepta le présent , reprit Petit-Val , non comme une parure , mais comme le gage d'une âme fidèle . Pourtant , la princesse présumait déjà que les jours qui venaient ne lui appartenaient plusQuelques semaines plus tard , le bijou avait disparu , ajouta-t-il en ouvrant un tiroir dont il retira un petit coffret vide . On parla d'un vol ...

Ensuite , le banquier referma doucement le coffret .

- Mais , personnellement , je n'ai jamais cru à cette version .

Son invité demeurait attentif .

- Pourquoi ?

11 - Petit-Val baissa la voix.

- Parce que Madame Élisabeth est incapable de négligence .

Il marqua un pause .

- Une femme comme elle ne perd pas un tel dépôt . Si elle a laissé croire à un vol , c'est qu'elle voulait que tout le monde l'imagine . De plus , je pense que c'est elle qui a confié le bijou à Dassy . D'ailleurs , ne me prenez pas pour un ignorant , je sais qu'il s'agit d'une pièce du trésor de nos rois qui vient de chez vous , de la Duchesse Anne , son aïeule ...

Le regard de Penhoët s'éclaira .

Vous pensez donc que le bijou a été volontairement soustrait ?

- J'en suis persuadé .

Le banquier s'approcha de la fenêtre .

- Quelques jours plus tard , j'en ai eu confirmation .

Le chef breton sentit son cœur battre plus vite .

- Comment ?

Le silence retomba , l'autre poursuivant son récit presque à voix basse .

- Je n'ai jamais reçu de confidence directe . Pourtant , certains bruits parlent davantage que les mots . J'eus  vent que la soeur du Roi avait remis elle-même l'escarboucle entre les mains d'une religieuse , ou qu'elle l'avait fait remettre par son cher médecin .

Le " Grand-Maître " demeurait pensif.

- Alors le vol n'était qu'un voile ? , s'amusa-t-il .

Mais les deux hommes comprenaient la grandeur de cette décision , la jeune femme ayant accepté que le monde la crût dépouillée afin de protéger le véritable destin du joyau .

Après un long silence , Petit-Val reprit d'une voix plus grave encore :

J'ai appris , par des voies qui ne sauraient être écrites , qu'on allait s'occuper de Compiègne pour mettre la main dessus .

Le Nantais comprit alors comment toutes les pièces du puzzle s'assemblaient . Son ami leva les yeux vers le ciel que l'on apercevait entre le gris des toits de la capitale .

- Il est des objets , murmura-t-il , dont la valeur n'est pas dans la pierre , mais dans les promesses qu'ils portent .

Penhoët le salua . En quittant la maison du quai Voltaire , il savait que son voyage à Paris venait de prendre un sens nouveau . Il n'était plus seulement question de délivrer Madame Élisabeth Il fallait aussi retrouver celle à qui la princesse avait confié l'espérance des siècles !

 

( A Suivre )

 

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Notes :

9 - François-Gaspard-Philippe Petit du Petit-Val ( 1747 - 1796 ) , à la tête d’une immense fortune qui le fait le plus souvent qualifier de " financier " sans que l’on puisse déterminer précisément la nature de ses affaires en dehors de prêts à l’État pour des fournitures aux armées , propriétaire du château de Vitry-sur-Seine , et principale victime du mystérieux attenta de Vitry , le1er floréal an IV ( 20 avril 1796 ) .

  - Officieux , terme dont on se servait , pendant la Révolution , pour nommer les domestiques .

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - III - Dans les Caves de Penhoët .

20 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Nantes , rue Bossuet .

Nantes , rue Bossuet .

 

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Prologue
 
( La Compagnie Secrète )

 

 

 

 

III - Dans les Caves de Penhoët

 

" On dit que la Porte , c'est une Pierre ... et qu'elle vient de très loin , d'un pays étranger ... " 

Maurice Leblanc - " L'Île aux Trente Cercueils " ( 1919 )

 

7 - Lorsque le pseudo-hussard quitta les Carmes , les étoiles de la nuit , scintillant au milieu des nuages , brillaient de tous leurs feux derrière les toits mouillés de la ville , éclairant la marche de quelques patrouilles parcourant ses rues pavées , tandis que , plus loin , la Loire , invisible ruban , faisait entendre , parmi les coques immobiles des bâtiments marchands , le lent battement de ses eaux noires contre les quais . Nantes retenait son souffle . 

Par endroits , quelques lanternes vacillaient dans le vent venu de l'océan , dessinant des silhouettes fantomatiques sur les murailles du couvent . Sous ses anciennes fortifications , tout un réseau de galeries oubliées persistait à s'enfoncer dans les entrailles de la terre . Ces caves , vestiges de siècles révolus , qui avaient servi tour à tour d'entrepôts , d'abris pendant les guerres , puis de refuges aux contrebandiers , n'avaient pas disparu . Amaury , ayant vérifié que personne ne le suivait , franchit , au lieu de sortir de l'enceinte , une petite porte dissimulée à l'arrière d'une chapelle désaffectée , dont peu de gens pouvaient encore soupçonner l'existence . Un escalier de pierre s'y enfonçait dans les profondeurs . . Deux hommes vigoureux , coiffés d'une cagoule , étaient sortis pour le guider vers leur chef . Comme chaque fois qu'ils avaient l'habitude , assez rare , d'y venir , l'un d'eux se servit de son trousseau de clefs pour ouvrir la grille de fonte avant que l'autre n'allume ensuite la torche qui attendait sur le mur du souterrain , qui était très ancien . Les religieux l'avaient fait creuser jadis , à l'époque , pour permettre , en cas de guerre ou d'épidémie , de gagner discrètement la maison Penhoët . Peu , d'ailleurs , connaissaient son existence et pendant qu'Il revoyait sans cesse le regard luisant du mystérieux orateur à travers son masque , pensant à sa voix grave , à sa manière d'observer sans juger qui lui disaient quelque chose , les chevaliers en manteau noir l'accompagnèrent en silence dessous les voûtes humides qui ne résonnaient que de l'écho de leurs pas . Puis , au bout du tunnel , une fois la lourde porte de chêne ouverte , inclinant la tête , l'un des gardes finit par lui dire : 

- Le " Grand-Maître " va vous recevoir

Un silence presque religieux envahit alors la salle . Enfin , celui que l'on attendait , juste avant de détacher avec lenteur le manteau noir à la croix blanche qui couvrait ses épaules , retira ce qui dissimulait son visage . Amaury demeura pétrifié .

- Armand !

8 - Le nouveau venu , dont la haute silhouette demeurait immobile devant une table de pierre où brûlaient trois cierges , lui adressa un sourire fatigué .

- Pardonne-moi , mon frère de t'avoir menti . Je ne pouvais agir autrement Pendant des mois , tu m'as cru parti en voyageCe n'était pas entièrement fauxNos navires sillonnent toujours les mers . Je suis toujours l'héritier de notre cher père , le négociantl'armateur et , lorsque les circonstances , même , l'exigent , cet horrible trafiquant d'armes pour le plus offrant , ce qui explique notre survie . Mais tout ceci n'était qu'un voile .

Amaury restait sans voix .

- Toi , le " Grand-Maître " de la Compagnie ?

- Environ , depuis trois ans , mais je n'avais pas le droit de te le révéler , pas avant aujourd'hui .

Il fit quelques pas .

Son frère , alors , prit conscience d'un petit détail qui lui avait toujours échappé .

Il boitait légèrement , d'une manière presque imperceptible . Quelqu'un d'inattentif ne l'aurait jamais remarqué .

Armand surprit son regard .

- Ce n'est qu'une vieille blessure , ne t'en préoccupe pasSi je t'ai fait venir , précisa-t-il , changeant aussitôt de sujet , c'est parce que notre mission dépasse désormais la Bretagne

En s'adressant à lui , il ouvrit avec délicatesse un petit coffret de noyer dont l'intérieur ne renfermait qu'un écrin de velours vide .

- Autrefois , cette boîte contenait une escarboucle , un rubis d'une pureté exceptionnelle !

C'est le docteur Dassy en personne qui me l'a transmis , lui qui  l'avait offerte , naguère , à Madame Élisabeth .

Amaury leva les yeux .

- Le médecin de Fontainebleau( 7 )

- Oui , tu te rappelles de ce jour où nous l'avions rencontré ?

En contemplant ce " trésor " quelques instants , le regard triste du militaire semblai perdu bien au-delà des murs de Penhoët , en ces temps bénis de vacances qu'ils avaient passé au soleil d'été , là-bas , tous les deux , lors d'une visite en ce palais royal d'avant les jours de malheur ! 

- Dassy aimait Madame Élisabeth , il m'en avait parlé , précisa Armand mais d'un amour qu'il savait impossible , la princesse ne pouvant déroger à son rang . 

C'est pourquoi , mieux qu'un inutile aveu , il lui remit cette pierre qu'on aurait pu monter sur un collier , en " esclavage ", ​​et qu'elle reçut de lui avec une infinie douceur , lui demandant de continuer à la servir , non pour son propre bonheur , mais par sacrifice , et pour le bien du peuple . Quant à lui ne cherchant jamais à la détourner de sa vocation véritable , il avait compris qu'elle n'appartenait qu Dieu et son Roi ... ( 8 )

Amaury gardait le silence . Il sentait que son frère parlait avec une émotion qui n'était pas seulement celle d'un témoin .

Peu avant son arrestation , poursuivit Armand , Madame Élisabeth aurait confié l'escarboucle aux religieuses du couvent de Compiègne Depuis ... Plus personne ne l'a revue .

- Pourquoi les révolutionnaires s'y intéressent-ils ?

Parce qu'ils savent qu'elle existe. Et parce que certains membres du Comité croient que cette gemme possède des propriétés qui dépassent notre entendement . Ces récits sont-ils trop superstitieux pour être vraisJe sais seulement que certains fanatiques de la Convention seraient prêts à tuer pour elle !

Ensuite , il referma lentement l'étui .

- Notre devoir est double , dit-il , sauver Madame Élisabeth ... et retrouver l'escarboucle avant eux !

Cependant , quelque chose échappa encore au chevalier , qui observait son frère . Une mélancolie ancienne , comme une blessure plus profonde que celle qui le faisait boiter , parcourait son visage lorsqu'il prononçait le nom de la sœur du Roi .

- Tu l'as connue aussi ? , lui demanda-t-il enfin .

L'autre demeurait impassible , ne se résignant , en fin de compte , à répondre qu'en hochant la tête . 

- Oui , à Montreuil , il y a plusieurs années ... Grâce à Dassy .

Il n'ajouta rien d'autre , Amaury comprenant que cette porte-là ne s'ouvrirait pas ce soir . Les flammes des cierges vacillèrent . Dans le silence de la cave , résonna un bruit sourd , presque imperceptible , comme si la roche conservait ici , dans sa mémoire obscure , ce coeur  oublié , dont l'heure n'était pas encore venue de battre ...

 

 

FIN DU PROLOGUE

( A Suivre )

 

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Notes :

7 - Augustin Dassy , dit le docteur Dassy , né en  à Monléon-Magnoac et mort le  à Fontainebleau , médecin français , proche de la Cour et notamment d’Élisabeth de France .

8 - Collier en " esclavage " : Type de collier ne comportant pas de fermoir puisqu'ajusté par des rubans qui étaient noués au cou de la jeune femme ( milieu XVIIIème siècle ) . 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - II - Le Rendez-Vous des Carmes .

18 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Saint Marc ( Ancien couvent des Carmes de Nantes )

Saint Marc ( Ancien couvent des Carmes de Nantes )

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Prologue
 
( La Compagnie Secrète )

 

 

 

 

II - Le Rendez-Vous des Carmes

 

" Et le premier vivant est comme un lion ... "

Apocalypse , 4 , 7 .

 

5 - Minuit venait de sonner lorsque Amaury atteignit enfin la petite venelle . Depuis peu , la pluie avait cessé . Sur les pavés humides , la lumière vacillante des lanternes se reflétait en longues traînées d'or pâle . À chaque pas , la douleur de sa blessure se rappelait à lui , mais il poursuivait sa route avec cette obstination silencieuse des hommes qui savent enfin qu'ils touchent au refuge . Au bout de l'impasse , une modeste demeure , à l'abri d'un petit bois clos de murs tout couverts de lierre , se cachait . Qui , au Bouffay , aurait pu deviner que les derniers membres de l'ancienne maison de Penhoët vivaient là , désormais ? Car , depuis plusieurs années , l'hôtel particulier de la famille , non loin de là , demeurait officiellement fermé . Ses volets clos et ses façades silencieuses paraissaient témoigner d'une ruine progressive . En réalité , cette discrétion devenait une nécessité dans une ville où les fidélités anciennes pouvaient encore coûter fort cher . ( 4 )

Avant même qu'il eût frappé , la porte s'ouvrit . Sur le seuil , apparut une femme âgée .

- Sire Amaury !

Augustine porta aussitôt une main à sa bouche pour étouffer un cri . Ce qu'elle avait dit n'était plus de mode , et la vision de la blessure achevait de lui faire peur . Ayant servi son père avant lui , elle l'avait connu enfant . Des cheveux gris , cachés sous une coiffe sombre , couronnaient un visage ridé exprimant cette affection profonde que les années , parfois , transforment en tendresse maternelle .

Son regard s'arrêta soudain sur les traces de sang .

- Sainte Vierge ...

Avec l'aide précieuse de Jeanne , elle le fit entrer et l'installa près du feu . Pendant près d'une heure , la vieille gouvernante nettoya la blessure , qui était superficielle , avec une application minutieuse . Elle ne posa presque aucune question . Prudente , les temps lui avaient appris qu'il existait des choses qu'il valait mieux ignorer .

Lorsque le pansement fut terminé , Amaury demanda :

- Ma chère mère est toujours chez sa cousine ? Et mon frère , il n'est pas revenu ?

Augustine secoua la tête .

- Aucune nouvelle depuis son dernier courrier . L'Amérique est loin , monsieur.

Un voile passa dans les yeux du jeune homme . Armand lui manquait davantage qu'il ne voulait l'admettre . La vieille femme voulut ajouter quelques bûches dans l'âtre , lorsque son mari , Corentin , qui servait aussi d'homme à tout faire , accomplit cette tache en venant saluer son maître avant de dresser la table pour le souper .

- Vous avez besoin de repos , fit-il ensuite , après une brève agape aux chandelles .

Puis , juste avant de retourner se coucher , le couple de serviteurs lança un dernier regard discret sur la dame . Bientôt , la maison s'enfonça dans le silence . Le feu , seul ,  crépitait encore .

L'officier demeura immobile quelques instants . Jeanne se tenait près de la fenêtre . La lueur des flammes dessinait sur son visage des ombres mouvantes qui le rendaient plus mystérieux encore . Elle semblait absorbée par ses pensées .

- Vous auriez pu vous faire tuer ce soir , dit-elle finalement .

La simplicité de ces mots le surprit davantage que leur contenu . Il leva les yeux vers elle .

- Vous aussi , mon Dieu !

Il avait parlé presque à voix basse .

Elle lui sourit faiblement .

- Mais , grâce à vous , nous sommes encore de ce monde

Un léger silence suivit . Depuis combien d'années se connaissaient-ils ? , pensa le militaire . Il n'aurait su le dire . Leurs chemins n'avaient cessé de se croiser au gré des événements , des absences , des retrouvailles .

Pourtant , quelque chose était demeuré entre eux , de façon discrète , obstinée , comme une flamme protégée du vent . Jeanne s'approcha . Dans sa main brillait une petite croix d'or sertie de vermeil .

- On m'a chargée de vous remettre ceci .

Amaury la reconnut aussitôt . C'était le symbole de la Compagnie . Ainsi , était confirmé le rendez-vous .

- Demain soir ?

Elle acquiesça . Pendant quelques secondes , ni l'un ni l'autre ne se parla . Puis , elle lui tendit la croix . Tout en la prenant , geste presque imperceptible , il retint un instant sa main dans la sienne . Elle ne la retira pas immédiatement . La maison semblait les envelopper tout entiers de son silence . Alors , comme poussée par un élan qu'elle regrettait peut-être déjà , elle se pencha légèrement vers lui . Ses lèvres couleur de rose effleurèrent les siennes . 

Ce ne fut qu'un bref instant , comme un souffle . Une promesse plutôt qu'un baiser . Mais , lorsque , très vite , elle se redressa , ses joues , qui n'étaient que légèrement colorées , commencèrent à rougir !

- Adieu , mon cher ...

Avant qu'il n'ait trouvé les mots pour lui répondre , elle avait quitté la pièce . Mais longtemps après qu'elle fût partie , il resta devant les flammes mourantes , la petite croix chaudement serrée dans ses mains ...

6 - Le jour d'après , peu avant minuit , l'officier de cavalerie , tout habillé de noir , traversa , tel une ombre , les ruelles obscures de la vieille cité ligérienne . Une brume légère montait du fleuve . Au loin , les masses sombres des anciens bâtiments religieux se découpaient contre le ciel chargé de nuages . Le couvent des Carmes n'était plus depuis longtemps qu'une ruine abandonnée . Les révolutionnaires , bien sûr , avaient dispersé les religieux , les cloîtres tombant lentement en décrépitude , et les pierres elles-mêmes semblant garder le souvenir des prières disparues . Guidé par les indications reçues , le jeune homme découvrit une entrée dissimulée derrière un pan de mur écroulé . Il prononça le mot de passe : " Demain , Saint Marc vous montrera le chemin . "

Là , un garde invisible , à l'abri d'une guérite , inspecta son laissez-passer de membre de la Compagnie , à l'effigie d'un lys et d'une hermine , puis un autre , quelques minutes plus tard , remonta le chercher de l'intérieur , chaussé de bottines , la tête couverte d'une cagoule et revêtu d'une combinaison de drap bleu foncé avec , en écusson sur la poitrine , les mêmes fleurs ,  pour l'accompagner , par un escalier très étroit s'enfonçant sous la terre , où , plus ils descendaient , plus il sentait l'air devenir à chaque marche plus froid . Se contentant de suivre son mystérieux guide , il parvint , sous la lueur de quelques torchères et flambeaux fixés aux murailles poissant d'humidité , à une vaste crypte voûtée où des dizaines de cierges brûlaient dans des niches , répandant une lumière tremblante qui faisait danser leurs flammes sur les pierres séculaires . Cependant , cette salle , qui s'ouvrait devant lui , paraissait plus vaste qu'il ne l'avait imaginée . Ses puissantes voûtes gothiques reposaient sur des colonnes trapues dont les chapiteaux disparaissaient dans l'obscurité .

Au centre , mutilée par des années de tourmente , il y avait une statue de Saint Marc taillée dans un granit venu des côtes bretonnes , représentant l'évangéliste tenant un livre ouvert contre sa poitrine , certes , le nez brisé , le visage frappé à coups de marteau , et pourtant , le saint , malgré les siècles , demeurait debout , pendant que le lion , qui se trouvait à ses pieds , conservait une étrange expression de puissance contenue , ses muscles semblant prêts à se tendre , son regard fier demeurant fixé vers l'entrée comme s'il montait encore la garde ! Amaury ne put s'empêcher d'y voir l'image de sa patrie elle-même : blessée , humiliée , mais non encore vaincue ! ( 5

Une vingtaine de personnes portant une robe de bure et le visage dissimulé sous un masque étaient déjà présentes . Deux d'entre elles vérifièrent , à l'entrée , sa croix de rubis . Personne ne parlait . Le secret constituait la première règle de l'Ordre de Sainte-Croix . Quelques instants plus tard , se profila une silhouette au fond du souterrain .Tous ensemble s'inclinèrent . C'était le " Grand-Maître " sous sa robe de bure , qui , avec sa voix grave résonnant sous les voussures de la coupole , ressemblait davantage à un moine qu'à un chef de conspiration .

- Mes frères , nos ennemis croient avoir triomphé . Ils se trompent . Tant que subsisteront des hommes de foi pour servir le roi , l'espérance demeurera vivante !

Le silence demeura absolu . Les flammes vacillèrent .

- Vous savez , sans doute , qu'une nouvelle mission doit être accomplie à Paris .

Comme d'habitude , nul détail ne fut donné , ni aucun nom prononcé .

- Ceux qui doivent avoir leurs instructions les recevront séparément selon nos usages propres .

L'assemblée fut parcourue d'un murmure d'approbation .

Le " Grand-Maître " poursuivit :

- Souvenez-vous que si les murs , par malheur , ont des oreillesnos ennemis ne sont également jamais très loin .

Tout le monde songeait à Carrier , ce sinistre représentant du pouvoir jacobin qui , depuis l'hôtel de Villestreux , non loin de là , étendait encore sa toile d'araignée sur toute la région . ( 6 )

Chacun se mit alors , pour conclure , à proclamer son " credo " .

- Pour Dieu , pour le Roi !

Le cri rebondit sous les arches , tandis que les membres du groupe se dispersaient peu à peu dans l'obscurité , et que s'éteignaient , l'une après l'autre , les lumières .

Dans le cœur d'Amaury , demeurait le souvenir du baiser de Jeanne , et désormais , devant lui , au cœur même du pouvoir ennemi  , s'ouvrait la route de la capitale française !

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie SecrèteII - Le Rendez-Vous des Carmes Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

4 - Le Bouffay , partie ancienne de la ville de Nantes , dans le quartier centre-ville et plus précisément dans le micro-quartier Decré-Cathédrale , qui correspond à la ville antique et médiévale . C'est là qu'a été construit le premier château de Nantes ( Xe siècle ) , aujourd'hui disparu .

5 - Ancien couvent des Carmes de Nantes , couvent de l'ordre du Carmel fondé en 1318 à Nantes , ville alors située dans le duché de Bretagne . Il a été progressivement détruit à partir de la Révolution française .

   - Statue de saint Marc , aujourd'hui au Musée Dobrée , fut réalisée par des artistes bretons vers 1420 , sans doute grâce à un don du duc Jean V effectué après sa captivité à Châteauceau . 

6 - Hôtel de La Villestreux hôtel particulier de style néo-classique bâti au milieu du XVIIIe siècle , situé sur la place de la Petite-Hollande , à l'extrémité ouest de l'île Feydeau , dans le centre-ville de Nantes .

 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - I - La Nuit de Nantes .

16 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - I - La Nuit de Nantes .
 
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Au Seuil de L'Invisible - Troisième Partie - La Maison des Victoires - VIII - Musique des Âmes .

14 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

St Cecilia ( 1896 ) par John Melhuish Strudwick ( British painter ) 1849 - 1937 .

St Cecilia ( 1896 ) par John Melhuish Strudwick ( British painter ) 1849 - 1937 .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Troisième Partie

La Maison des Victoires


" La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même , l 'essai d'un chemin , 'esquisse d'un sentier ... "   

Hermann Hesse - " Demian "  ( 1919 )     

 

 

- La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc es-tu ?

 Je suis le jour qui va naître ... "

Romain Rolland - " Jean-Christophe "

La Nouvelle Journée , 1912  )

Chapitre VIII - Musique des Âmes

 

 

 " La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "

Jean-Paul Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 )  - " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) .

 

     

 

 

24 - La petite église était presque vide . À travers les vitraux , les dernières lueurs du jour déposaient une poussière de cendre et d'or sur les dalles anciennes . Le silence n'était troublé que  par le murmure lointain du vent dans les arbres de la place , le craquement discret du bois des bancs de la nef , et par le frôlement de l'aube d'une bonne soeur passant comme une ombre à côté de lui , dont le visage , d'une manière frappante , ressemblait à celui de la vénérable personne devant laquelle il priait . 

Quelques fidèles sortaient déjà dans la lumière déclinante du soir . D'autres restaient encore à leur place quelques instants , plongés dans leurs pensées . Combien d'entre eux portaient un fardeau secret ? Combien , comme lui , traversaient une solitude dont personne ne soupçonnait l'existence ? Il les regarda , plein de curiosité . Pourtant , songea-t-il , tous étaient là , réunis sous la même voûte , écoutant les mêmes sermons du prêtre , ou récitant , sans parvenir souvent à échanger davantage qu'un regard furtif , les mêmes prières . La parole du Christ , lors de la communion , lui revint en mémoire :

" Aimez-vous les uns les autres ... " ( 36 )

Toute sa vie , cette phrase lui avait paru si lumineuse , mais incompréhensible à la fois . 

Comment aimer ? Que signifiait réellement ce mot quand il pensait à cette jeune religieuse proche et lointaine qu'il croisait depuis tant de jours , mais que , par prévenance ou timidité , il n'osait  aborder de peur de la troubler ? Pierre contempla longtemps la photo de la sainte . Elle avait cet âge indéfinissable où l'enfance s'efface sans que la jeunesse soit encore entamée par les jours . 

Puis il songea à celle qui lui était apparue , plus vraie qu'en rêve , si différente physiquement , mais avec la même fraîcheur pétillante , le même oeil un peu effronté , la même douceur coquine . 

Une pensée étrange lui vint ensuite . Peut-être se connaissaient-elles ? Peut-être étaient-elles devenues des amies dans cette vie invisible dont les hommes ne savent rien ? La carmélite et la jeune servante du Seigneur ? Celui-ci avait-il daigné , en agréant sa pratique , lui faire un signe ?

25 - Depuis quelque temps , Pierre sentait davantage le poids des années . Non dans ses cheveux , dont il s'obstinait à raviver la couleur , ni même dans son apparence générale , mais dans cette conscience nouvelle que le temps accordé sur terre n'est pas infini . 

Pourtant , devant ces  jeunes figures qui le rassuraient , parfois , de cette inquiétude secrète qui l'avait accompagné toute sa vie , de ces question sans réponse qui l'avaient conduit d'un rivage à l'autre , d'un amour à l'autre , d'un espoir à l'autre , et qu'il associait , parfois , dans sa pensée , à la crainte qu'il ressentait de ne laisser aucune trace de son éphémère passage ici-bas , le vieil homme n'éprouvait aucune tristesse . Car si l'éternité existait , songeait-il , celle-ci ne devait pas être un prolongement d'une quelconque décrépitude . 

Elle devait plutôt ressembler à un inaltérable printemps . Les années avaient pourtant défilé à toute allure , il s'en désespérait lui-même , depuis l'époque où il avait quitté la police pour entrer dans une compagnie aérienne , ayant alors cru ouvrir un nouveau chapitre de son existence alors qu'il n'avait surtout traversé qu'un long désert d'hôtel en hôtel , de ville en ville , d'aérogare en aéroport . 

Des milliers de visages , furtivement , avaient croisé le sien sans jamais s'attarder . Les rencontres naissaient puis disparaissaient avec la rapidité des avions qui effaçaient aussitôt dans le ciel , après leur passage , toutes ces promesses fugitives que le temps dissolvait presque instantanément , ces amitiés sans lendemain , ces fausses confidences qu'on échangeait par courtoisie au hasard d'un vol de routine . Il lui semblait parfois avoir vécu au milieu des hommes tel un voyageur qui traverse une lande noyée dans le brouillard .

26 - Songeant à toutes ces existences qui  , depuis l'école , n'avaient fait que traverser la sienne avant de disparaître dans le courant du grand large , lui revint alors le souvenir de cette page de Proust qu'il avait tant admirée autrefois , lorsque la sonate de Vinteuil s'élève soudain au-dessus des instrumentistes qui l'exécutent . Qui a choisi les costumes , qui a écrit le scénario , qui dirige cet immense orchestre dont nous ne percevons que quelques notes ? , se demanda-t-il soudain , tandis que l'organiste commençait à s'entraîner sur un " Te Deum " . Et si l'amour n'était précisément que cette musique invisible reliant entre eux les êtres , cette harmonie secrète continuant d'exister tandis même que les rencontres s'achèvent , que les distances s'accumulent , que les années passent ?

 

 

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Notes :

36 - Jean 15:12
" Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres , comme je vous ai aimés ... "

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