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le chevalier de sainte-croix

Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XVI - L'Etoile des Mers .

6 Octobre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

L'Etoile des Mers ( Etoile du Roy )

L'Etoile des Mers ( Etoile du Roy )

 

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

 

Troisième Partie

 
( Le Secret de Sainte-Croix )

 

"  Il y aura toujours un couple frémissant

  Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "   

Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .

 

 

 
 
 
 
 

 

XVI - L'Etoile des Mers

 

 

 

 

42 - Après le naufrage du " Liberté " , une fois que le groupe insurgé de Bélair eut pris la poudre d'escampette , poursuivi par un certain nombre de soldats républicains , les autres fouillèrent la côte à la recherche des survivants . Des ordres circulaient d'un poste à l'autre , les patrouilles parcourant les sentes escarpées de l'île afin d'interroger les pêcheurs aussi bien que les habitants des villages voisins . Mais les " Bleus " ne savaient pas exactement qui ils cherchaient . C'était là leur première faiblesse . 

Sainte-Croix l'avait compris dès la première heure . Profitant de l'obscurité , sa petite troupe , alors , quitta sa cachette provisoire , une grotte marine , pour s'éloigner , en pleine nuit , du rivage par des chemins secondaires .

Gerveur connaissait suffisamment le pays pour éviter les routes trop surveillées . Les uniformes furent abandonnés , les armes dissimulées sous les vêtements , chacun d'eux recevant une identité différente , celle de voyageurs d'un autre navire que la tempête avait naufragé dans les parages : le chef  , suivi de ses deux lieutenants , Louis de Montreuil et Gaspard de Kersaint qui , toujours proches de Montmorin , lui servaient de gardes du corps , marchait en tête avec le capitaine . Le jeune homme avait conservé une étrange réserve , ne se plaignant jamais , même lorsque la fatigue ralentissait un peu ses pas . Madame de Rambaud , sa fidèle gouvernante , cheminait à ses côtés .

Plus loin , Dona Maria de Vasconcelos , enveloppée d'un manteau sombre , avançait avec une étonnante détermination . C'est ainsi qu'ils parcoururent sept lieues de distance , environ trente kilomètres , dans un paysage encore humide , à cause de la pluie nocturne , à travers des plantations de canne à sucre et de café . Au lever du jour , enfin , le port d'Haïti leur apparut à l'horizon . Mais chacun ,  pour ne pas attirer l'attention , devait y pénétrer séparément , le " bosco " , Kermarec , ayant pris soin de ne pas entrer avec le groupe , car il devait d'abord vérifier que personne ne les avait suivis . Dans la matinée , ils se retrouvèrent donc tous dans l'arrière-salle d'une taverne dont le patron appartenait à ce réseau de complicités que Penhoët appelait simplement " la Compagnie ". La pièce était basse , obscure , encombrée de tonneaux et de caisses . Lorsque la porte fut fermée , celui-ci attendit , avant de parler , quelques secondes . ( 30 )

- Nous pouvons enfin respirer ! , soupira-t-il , mais il faut maintenant que vous sachiez tout ce qui s'est réellement passé , dit-il ensuite , parlant , avec une certaine prudence , à voix basse . Depuis le départ de Port-Tobacco , d'ailleurs , vous étiez au courant . La destination annoncée n'étant pas la bonne , ce voyage vers la France ne devait être qu'une mise en scène .

Le silence se fit plus lourd .

- Même si la tempête n'était malheureusement pas prévue , nous devions bien abandonner ce cher " Liberté " pour un autre bâtiment qui nous attendait ici .

Kermarec se retourna .

- " L'Étoile des Mers " , n'est-ce pas ?

L'armateur acquiesça .

- Oui , bien sûr !

Le maître d'équipage resta un instant immobile . Puis il prit son manteau .

- Alors il faut que je retrouve son gardien !

- Vous savez où le chercher ?

Presque imperceptible , un sourire passa sur le visage de Kermarec . 

- Dans un port comme celui-ci , monsieur de Penhoët , il y a toujours quelqu'un qui sait où se trouve un navire qui ne doit pas être vu .

Il ouvrit la porte , suivi de trois de ses matelots . 

Gerveur opina de la tête . Il sortit . La porte se referma . Dans l'arrière-salle , Sainte-Croix  , regardant le jeune Montmorin qui parlait avec Maria , eut , pour la première fois , le sentiment que leur voyage ne faisait seulement que commencer .

43 - Leur véritable cap était les Açores , vaste archipel au large du Portugal , où un autre destin attendait le mystérieux comte de Montmorin . Dona Maria de Vasconcelos n'était pas montée à bord par hasard puisqu'elle était venue chercher son jeune ami Charles pour le conduire auprès de son père , à San Miguel . Sous ce nom d'emprunt , la jeune fille , connaissant bien le prix du silence qui entourait cette étrange traversée , savait qui se trouvait réellement entre les mains de Sainte-Croix . Gerveur , vieux capitaine habitué aux mers difficiles , mais aussi rompu aux nombreux caprices de son ami , l'armateur Penhoët , connaissait assez de marins pour organiser convenablement une relève sans éveiller les soupçons . Bien que n'étant pas vraiment dans la confidence , il avait tout préparé de longue date , et lui aussi , sans trop poser de questions , veillait à sa façon sur le destin du mystérieux fugitif .

" L’Étoile des Mers " ne ressemblait guère au  " Liberté " .

Plus petit , moins imposant , le vaisseau paraissait presque modeste auprès du trois-mâts qui les avait conduits jusqu’à ce rivage . Mais il possédait une élégance singulière , celle des navires conçus autant pour affronter les océans que pour séduire le regard .

Sa coque sombre se dessinait à peine dans l’obscurité du port . Deux mâts élancés se perdaient dans la nuit , tandis que les vergues , déjà préparées , devaient attendre le vent favorable . On avait cargué les voiles pour ne laisser paraître , depuis les quais , qu'une silhouette indistincte parmi les bâtiments marchands .

Mais ce qui retenait l’attention , c’était surtout sa proue . Au-dessus de l’étrave sculptée , à l’avant du bateau , une étoile d’or déployait ses rayons sur un ciel marin peint en bleu profond . Sous elle , une figure féminine , drapée dans un manteau que le vent semblait soulever , tendait une main vers l’horizon . La sculpture , admirablement travaillée , avait quelque chose de solennel , à la lueur tremblante des lanternes , lorsqu'on aurait dit que cette femme guidait le navire vers une destination invisible aux autres hommes .

L'armateur s’arrêta un instant , songeur , devant elle , considérant le nom du bâtiment , mais cette figure lui rappelait quelque chose qu’il ne parvenait pas à saisir . Était-ce une allégorie de la mer , une étoile protectrice , ou le signe discret d’une appartenance que seuls quelques initiés pouvaient connaître ?

Gerveur , qui venait de rejoindre le groupe , lui toucha le bras .

- Nous devons partir , monsieur de Penhoët . La nuit ne nous attendra pas .

Sur le pont , les hommes d’équipage s’affairaient sans bruit . Les amarres furent larguées , les dernières caisses de fret hissées à bord , pendant que l’on aidait Dona Maria de Vasconcelos à franchir la coupée . Madame de Rambaud suivit , tenant fermement le bras de Charles de Montmorin .

Le jeune comte ne manifesta aucune inquiétude . Il regardait , lui aussi , la proue illuminée comme s’il y cherchait une réponse . Gaspard de Kersaint  , précédé de Louis de Montreuil , embarqua discrètement à son tour , après avoir jeté un dernier coup d'oeil vers les ruelles qui descendaient au port .

Il était temps !

La voix d'un marin , s'improvisant maître de quai , s’éleva dans l’obscurité . Un ordre bref , puis un bruit de chaînes . Le bâtiment se détacha lentement , tandis que les marins manœuvraient , avec une précision silencieuse , les voiles . Bientôt , " L’Étoile des Mers " glissa hors du port , sans fanfare , sans lumière inutile , comme si elle n’avait jamais été là .

Mais la vigilance des bleus n’avait pas été entièrement trompée .

Une clameur éclatant soudain , des soldats coururent vers les batteries côtières tandis qu'une lanterne s’agitait au-dessus des remparts , puis une première détonation déchira la nuit .

Le coup de canon passa , heureusement , au-dessus du navire .

Un second suivit , plus proche . L’eau jaillit à tribord dans un fracas qui couvrit un instant les cris de l’équipage .

- Ils nous ont vus ! cria la vigie .

Le capitaine préféra ne pas répondre . Il se tenait à la barre , le visage tourné vers le large .

- Plus de toile ! commanda-t-il . Qu’on nous donne du vent !

Les voiles se gonflèrent . Le navire prit de la vitesse , alors que les dernières lueurs de la ville s’éloignaient derrière eux . Pour finir , un troisième coup retentit , mais le boulet tomba loin sur leur arrière . Sur le pont , Penhoët aperçut Madame de Rambaud qui avait attiré Charles contre elle . Dona Maria , debout près du bastingage , ne quittait pas la côte des yeux . Montreuil et Kersaint , de même que Kermarec et ses hommes , demeuraient prêts à intervenir , bien qu’il n’y eût plus rien à faire contre les canons . Dans un dernier éclat de lune , l’astre doré de la proue se tourna ensuite vers le large . Puis , le port disparut peu à peu dans l’obscurité , " L’Étoile des Mers " prenant bravement la route de San-Miguel avec , à son bord , tous ses enfants rescapés de la vie , prête , si nécessaire , à défendre de sa cuirasse de chêne , leurs secrets , contre la fureur océane ! 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XVI - L'Etoile des Mers - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

30 - Bosco = maître d'équipage dans le langage maritime , c'est-à-dire le marin responsable des manœuvres et de la gestion de l'équipage , qui fait le lien entre les officiers et les matelots . Ce mot vient de l'abréviation de " bosseman " . Voir note 25 .

 
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Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XV - Insurrection .

2 Octobre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

La Bataille de Saint-Domingue ( 1845 ) , de Janvier Suchodolski .

La Bataille de Saint-Domingue ( 1845 ) , de Janvier Suchodolski .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

 

Troisième Partie

 
( Le Secret de Sainte-Croix )

 

"  Il y aura toujours un couple frémissant

  Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "   

Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .

 

 

 
 
 
 
 

 

XV - Insurrection

 

 

 

 

39 - Lorsque la tempête se fut un peu éloignée , elle avait laissé derrière elle une mer lourde , couleur de plomb , portant un navire profondément meurtri au pont duquel , quelques marins éperdus n'avaient même plus la force de s'accrocher . Le capitaine , cherchant un mouillage où le bâtiment pourrait réparer ses avaries avant de reprendre le large , avait , auparavant , réussi à faire réduire la voilure et donner deux ou trois coups de canons pour signaler sa détresse . Au matin , la mer avait retrouvé son calme , et pourtant , le " Liberté " n'était plus qu'une épave disloquée contre les récifs . Des fragments de mâts , des caisses éventrées parmi des morceaux de gréement s'éparpillaient sur la grève , tandis que les dernières vagues rejetaient encore quelques débris .

Penhoët ouvrit les yeux sur ce désastre . Il se releva péniblement , cherchant autour de lui ceux qui avaient survécu . Hélas , ils étaient peu nombreux , seulement quelques membres de l'équipage et quelques passagers , mais , par bonheur , surtout ceux dont il avait la charge . Le petit groupe qui entourait le comte avait échappé à la catastrophe , comme si la Providence avait décidé de préserver encore une fois le secret dont dépendait leur existence .

Mais combien d'autres étaient morts ?

Montmorin , détournant les yeux de ce sinistre spectacle , vit alors Maria qui gisait un peu plus loin sur le sable , et bien que légèrement contusionné lui-même , se mit à courir vers elle , étendue contre un rocher , le visage tout couvert de sang , ses cheveux mêlés d'algues et de sel . Croyant d'abord qu'elle était morte , il poussa un cri de sauvage avant de voir ensuite sa poitrine se soulever . La jeune fille respirait légèrement , malgré une blessure à la tête l'ayant laissée inconsciente . Mais elle vivait encore , et son ami s'agenouilla aussitôt près d'elle en lui murmurant à l'oreille de tendres mots d'amour , très doucement , celle-ci entrouvrit les yeux sans reconnaître immédiatement celui qui se penchait sur elle . Un bruit de voix monta alors de la côte .

Armand se retourna . Une troupe d'hommes en armes , dont les silhouettes lui apparaissaient entre les rochers , marchait vers l'épave . Il les observa d'abord sans bouger pendant quelques secondes . Ce devait être des pilleurs , pensa-t-il , cela ne faisait guère de doute . Par les temps troublés que traversait l'île , ce genre  de catastrophe était , pour certains " naufrageurs " , devenu une autre manière de faire fortune . Un navire brisé constituait une proie , et ceux qui arrivaient les premiers pouvaient s'emparer facilement de ce que la houle avait épargné . Pourtant , quelque chose le troubla . On aurait dit qu'ils ne se contentaient pas de prendre au hasard ce qu'ils trouvaient , procédant à une fouille en règle , soulevant les planches , paraissant chercher ,  en éventrant coffres et caisses , quelque chose de précis . Le chevalier sentit naître en lui une forte inquiétude . Le souvenir de Port-Tobacco lui revint , puis il songea au rubis volé , ce précieux joyau lié à Madame Élisabeth . Confidentielle , d'ailleurs , l'enquête n'avait rien révélé , certaines rumeurs mettant Joséphine en cause , tandis que d'autres , plus diffuses , parlaient plutôt de quelque vengeance d'anciens régicides toujours désireux de faire disparaître jusqu'aux derniers signes de la Monarchie . Armand lui-même ne savait plus que croire , mais réalisant que le nom de code donné à son protégé était également celui du joyau , il avait soudain compris que la retraite de son protégé avait , sans doute , été découverte et qu'il fallait , maintenant , fuir !

40 - Que voulez-vous ? demanda Gerveur .

Leur chef ne répondit pas tout de suite . Son regard parcourut d'abord l'épave de bois pulvérisé , dont les  mâtures et canons gisaient en débris sur le sol , ainsi que le visage défait des quelques hommes d'équipage accompagnant un petit groupe de survivants . Toussaint Bélair , c'était son nom , devait avoir dépassé la quarantaine .

Sa haute stature , épaissie par des années de guerre et de marche , et son autorité naturelle dominaient , sans qu'il eût besoin d'élever la voix , les autres hommes de la bande . Son visage large et sombre était traversé par une ancienne cicatrice qui partait de la tempe et descendait jusqu'à la joue . Une barbe courte , déjà grisonnante , encadrait une bouche épaisse dont les lèvres demeuraient presque toujours serrées . 

Mais ce qui frappait surtout chez lui , c'étaient ses yeux d'une clarté irréelle , plus clairs que le cristal , dont la lumière froide contrastait avec la couleur sombre de ses traits . Tranquilles en apparence , ils semblaient observer davantage qu'ils ne regardaient , leur propriétaire ayant cette manière particulière de fixer quelqu'un quelques secondes de trop , comme s'il attendait que celui-ci révèle malgré lui ce qu'il cherchait à cacher .

Depuis des années , la révolution avait , comme un incendie , traversé l'île . Partout , la république française y avait aboli l'esclavage , mais cette liberté nouvelle avait fait naître d'autres luttes . Les anciens colons , bien sûr , avaient combattu le nouveau régime avec l'aide d'Espagnols et d'Anglais , mulâtres et métis , ensemble , s'étant dressés contre les esclaves noirs , jusqu'à ce que Toussaint Louverture ait fini par devenir le maître véritable d'une partie de Saint-Domingue . Mais celui-ci n'était plus là . On racontait qu'il avait été arrêté et emmené en France . D'autres prétendaient que ses généraux poursuivaient le combat . Nul ne savait , cependant , dans les ports comme dans les campagnes , quelle autorité commandait encore exactement . ( 27 )

Alors , le chef , marqué par ces années de guerre , se présenta comme son successeur aux nouveaux venus , ne cachant pas sa haine contre ces étrangers qui l'avaient envoyé mourir loin de sa patrie . Il avait fondé en sa mémoire , leur dit-il , comme un héritage , ce groupe , qu'on appelait " Les Insurgés " , manière de rappeler ce que l'île avait connu et que beaucoup refusaient d'oublier . Néanmoins , Bélair ne pouvait leur avouer qu'ils n'étaient pas venus seulement pour dépouiller une épave , mais que , depuis quelque temps , la rumeur circulait qu'on avait volé une pierre ancienne , liée à la monarchie française , à Port-Tobacco , certains prétendant même qu'elle pouvait conduire jusqu'à ceux qui protégeaient encore les derniers secrets des Bourbons . 

Sainte-Croix , de son côté , songeant à ce garçon de dix-huit ans dont le véritable nom ne devait jamais être prononcé , savait qu'il était désormais traqué , et que sa retraite avait été découverte .

Mais il ne connaissait qu'une partie de l'histoire , ignorant encore qui avait donné l'ordre . Joséphine ? Les ennemis de la monarchie ? Ou quelqu'un qui avait intérêt à ce qu'il disparaisse définitivement ? Car s'il vivait , son oncle , par exemple , ne pourrait ignorer que cette survivance représentait , pour lui , un obstacle .

- Vous connaissez la Martinique ?, demanda un peu plus tard Bélair au chevalier , d'une voix presque indifférente . Un certain Laurent , par exemple ? ( 28 )

Ce nom sembla tomber entre eux comme une pierre . Il connaissait donc l'ancien gardien du Temple qui , désormais , vivait aux Antilles , dans un lieu proche de la propriété des Beauharnais ?

41 - Cette fois , le sourire du rebelle ressembla presque à celui d'un homme qui connaît déjà la réponse .

- Tout le monde finit par retourner vers quelqu'un , renchérit-il avec ironie .

Il s'éloigna . Armand le regardait rejoindre ses hommes lorsque , tout à coup , retentit une détonation , puis une autre . C'était l'instant qu'il attendait . Sa main glissa sous son vêtement et rencontra la poignée du petit poignard qu'il avait conservé depuis Port-Tobacco . Un garde s'effondra avant d'avoir pu donner l'alarme . 

Il récupéra son fusil , puis coupa les liens des autres prisonniers , leur faisant signe de se tenir prêts . Des soldats républicains venaient d'apparaître sur la côte .

Le signal de détresse de Gerveur , se dit-il , avait dû , finalement , servir à quelque chose et les hommes de Bélair , qui s'apprétaient à conduire les captifs dans leur repaire de Bois-Caïman furent tellement surpris qu'ils détalèrent , pris de panique , à pleine vitesse ! Dans la confusion , Sainte-Croix rassembla les siens . ( 29 )

- Par ici ! , leur commanda-t-il ! , sachant que si les soldats ne venaient pas vraiment pour eux , la poursuite ne tarderait pas lorsqu'ils comprendraient qui venait de leur échapper !

Vite , il fallait partir . Heureusement , l'ancien armateur possédait encore un moyen de reprendre la mer . Un autre navire l'attendait à Fort-Royal . Mais pouvait-il faire confiance à Laurent ? Pouvait-il encore croire en Joséphine ?

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

27 - Toussaint Louverture ( 1743 - 1803 ) , général et homme politique franco-haïtien d'origine africaine , mort en captivité , leader de la révolte des esclaves .

28- Jean-Jacques-Christophe Laurent ( 1770 - 1807 ) , créole né en Martinique , à Fort-Royal ( actuel Fort-De-France ) , compatriote de Joséphine de Beauharnais , gardien du Temple ( 1794 - 1795 ) .

29 - Bois-Caïman , lieu reculé du Morne-Rouge , dans le nord de l'île d'Haïti , où commença la révolte contre l'esclavage et pour l'indépendance ( 14 août 1791 ) .

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XIV - Tempête à Saint-Domingue .

30 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

La Mort de Virginie , par Claude Joseph Vernet ( 1789 ) .

La Mort de Virginie , par Claude Joseph Vernet ( 1789 ) .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

 

Troisième Partie

 
( Le Secret de Sainte-Croix )

 

"  Il y aura toujours un couple frémissant

  Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "   

Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .

 

 
 
 
 
 
 
 
 

 

XIV - Tempête à Saint-Domingue

 

 

 

 

37 - Depuis l'aube , la petite ville de Port-Tobacco s'éveillait dans une lumière pâle , sous un ciel encore immobile , pendant qu'à l'embouchure du port , le " Liberté " attendait . C'était un de ces grands clippers dont les silhouettes imposantes semblaient appartenir davantage à l'océan qu'à la terre ferme . Ses trois mâts dressaient leurs vergues comme une forêt de bois sombre au-dessus des quais . Les voiles , encore serrées , formaient de lourds plis blancs que la brise commençait à soulever .

Sur le pont , les matelots s'affairaient autour des gréements , tandis que les canonnières , soigneusement disposées , rappelaient que le commerce sur ces mers périlleuses ne s'accomplissait jamais sans quelque prudence . Le navire avait été affrété par l'armateur Armand de Penhoët . On disait qu'il avait choisi lui-même son équipage et fait vérifier jusqu'au dernier détail de la cargaison . Le navire devait gagner la France en suivant une route ordinaire , mais suffisamment éloignée des côtes pour éviter les dangers des bâtiments ennemis et des corsaires . 

Parmi les passagers , le chevalier de Sainte-Croix , qui s'était tenu en retrait depuis son arrivée à bord , semblait toujours chercher autre chose que ce qui se présentait devant lui , comme s'il avait appris à se méfier des apparences . D'autres voyageurs , paraissant ne pas se connaître , avaient aussi embarqué . Le plus remarquable était sans doute le jeune comte de Montmorin , garçon d'environ dix-huit ans , qui avait quelque chose d'étrangement grave pour son âge , et dont le visage demeurait presque toujours dissimulé . À peine eut-il franchi la passerelle qu'un officier vint à sa rencontre .

- Monsieur de Montmorin ?

Le jeune homme inclina la tête . Il n'y eut pas d'autre présentation . Deux hommes de sa suite l'entourèrent aussitôt pour l'accompagner vers l'escalier qui conduisait aux cabines . Les suivait une jeune fille d'environ seize ans qui s'appelait Maria . Sainte-Croix remarqua qu'elle n'était pas traitée comme une domestique , ni même comme une simple compagne de voyage . Elle était conduite avec le jeune homme , et lorsqu'une porte s'ouvrit pour les laisser passer ensemble , un marin se détourna aussitôt , comme s'il avait reçu l'ordre de ne pas les regarder . Pourtant , cela se voyait sans qu'il fût nécessaire de le dire , il était amoureux d'elle . Quelques instants , le chevalier , n'ayant vu qu'à demi le visage des jeunes passagers , resta sur ses gardes . 

Depuis leur arrivée sur le quai , personne n'avait osé prononcer le moindre nom de famille à voix haute , sinon celui de Montmorin , ce qui paraissait n'être qu'une précaution supplémentaire destinée à masquer leur anonymat , cette mise en scène pouvant paraître exagérée , mais Sainte-Croix connaissait assez les hommes pour savoir qu'un secret se reconnaît souvent moins à ce que l'on cache qu'à la manière dont on le cache . Le " Liberté " appareilla peu après . Les amarres furent larguées . Les voiles montèrent lentement dans le ciel du matin , telles d'immenses nappes blanches qui se gonflèrent sous la première poussée du vent . Les cordages grincèrent , les vergues pivotèrent , puis le navire s'éloigna des côtes du Maryland . 

À l'intérieur de la cabine , cependant , les deux tourtereaux demeuraient à l'écart . Maria regardait son ami . 

- Faisons-nous vraiment route pour la France ? , lui demanda-t-elle .

Pensif , celui-ci ne répondit pas immédiatement .

- C'est ce qu'on nous a promis , paraît-il .

- Et tu n'y crois pas ? , rajouta-t-elle avec un timide sourire d'inquiétude .

Le jeune homme , qui semblait porter un poids que son âge rendait presque impossible à comprendre , baissa les yeux . Puis il se tourna vers le petit hublot . La côte disparaissait déjà .

Sur le pont , Penhoët regardait s'éloigner le rivage ...


38 - Dans l'après-midi , le temps changea . Le vent se mit à fraîchir tandis qu'une barre sombre apparut au-dessus de l'horizon , si lointaine qu'on pouvait encore la prendre pour un simple nuage .

Et pourtant , plus les heures passaient , plus elle s'élargissait . Puis , presque sans avertissement , l'océan se souleva , les premières rafales faisant claquer avec une telle violence les voiles que les matelots reçurent soudain l'ordre de les réduire . Le bateau se mit à rouler . Dans la cabine , Maria fut projetée contre la cloison .

Le jeune homme la retint affectueusement dans ses bras .

- N'aie pas peur !

Mais sa propre voix tremblait lorsque , déchirant les cieux d'une violente lueur , un coup de tonnerre éclata brusquement , puis un autre et que la lumière disparut derrière une muraille de nuages . Des mariniers courageux , sur le pont , tandis qu'une vague s'abattait sur le gaillard d'avant , s'agrippaient à un cordage sur les ordres d'un " bosseman " . Les gabiers criaient , les toiles battaient comme des ailes déchirées , les mâts semblant prêts à rompre . Le capitaine luttait pour maintenir le cap . Mais comme la mer en avait décidé autrement , celui-ci n'était plus maître de sa route , le vent poussant encore et toujours le navire vers le sud ! ( 25 ) 

Maria , complètement affolée , s'était enfuie , s'accoudant ensuite avec imprudence au bastingage avant que les premières gouttes ne tombent sur les bordages du pont , mouillant ses beaux yeux fixés désespérément vers les flots assombris dont la teinte changeait sans cesse , et juste avant qu'une pluie violente ne s'abatte sur elle , rendant furieuse encore plus , en quelques minutes , la tempête ! Un craquement sinistre parcourut toute la mâture . Les hommes s'accrochaient aux cordages tandis que les vagues commençaient à se dresser autour du bâtiment .

- Fermez les sabords ! , vociféra le capitaine Gerveur dont la voix fut presque aussitôt emportée par le bruit cauchemardesque d'une lame énorme s'écrasant contre la coque du navire qui montait maintenant sur de si hautes montagnes d'eau avant de retomber dans de profonds creux noirs , pareils à ceux de l'enfer le plus terrible ! Pendant des heures , toute une partie de la cargaison dut être déplacée pour maintenir le bâtiment à flot , les voiles furent réduites à presque rien , les marins de la grande manche travaillant dans l'eau jusqu'aux genoux , tandis que les mâts gémissaient sous le violent souffle du vent !

Le " Liberté " avait perdu sa route . La côte se rapprochait à grande vitesse , on commençait à en distinguer des falaises basses couvertes de quelques arbres courbés par l'ouragan qui dominaient une longue grève parsemée de rocs et rocailles .

- Nous allons nous échouer ! Tout est perdu ! , hurla le premier maître .

Un lieutenant de Sainte-Croix  , Louis De Montreuil , descendit la passerelle quand une autre lame gigantesque s'abattait sur le navire . Il lui fallait faire sortir très rapidement les occupants de la cabine . La porte s'ouvrit , mais Maria n'était plus là , le jeune homme paraissant complètement épouvanté ! ( 26 )

- Vite , Il faut gagner le pont !

Les malheureux furent entraînés par le mouvement de la houle , un épouvantable craquement  retentit soudain . Le bâtiment venait de toucher pendant qu'une seconde lame le soulevait tout entier avant de le rejeter sur les rochers . Les mâts s'abattirent , les cordages se rompirent , l'équipage fut précipité dans l'eau !

Le chevalier saisit alors le jeune homme par le bras .

- Ne me quittez pas , Monseigneur ! , lui dit-il .

Mais une nouvelle vague les sépara .

Il aperçut Maria un peu plus loin , qui flottait entre deux lames , ses longs cheveux répandus autour de son visage ensanglanté . 

Le jeune homme voulut se jeter vers elle , mais Armand le retint de toute sa force ! Une dernière vague emportait la jeune fille . Puis elle disparut !

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XIV - Tempête à Saint-Domingue - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

25 - Bosseman : ancien grade de la marine qui désignait un second contre-maître ou un maître d'équipage .

26 - Louis De Montreuil , Voir : Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VII - La Guerre des Ombres - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright Dan Ar Wern 2026 .

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XIII – Le Signe Mystérieux .

29 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Carmel of Port Tobacco - Maryland ( U.S.A )

Carmel of Port Tobacco - Maryland ( U.S.A )

 

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

 

Troisième Partie

 
( Le Secret de Sainte-Croix )

 

"  Il y aura toujours un couple frémissant

  Pour qui ce matin-là sera l'aube première ... "   

Louis Aragon - " Les Yeux et la Mémoire " ( 1954 ) , Chant II - Que la Vie en Vaut la Peine .

 
 
 
 
 
 
 
 

 

XIII - Le Signe Mystérieux

 

 

 

 

34 - Après la mort de la religieuse , le chevalier de Sainte-Croix , revint fort discrètement à Port Tobacco . Il n'y retournait pas seulement pour trouver des traces d'un crime odieux , mais aussi pour le rubis disparu . En approchant du Carmel , Armand revit le visage d'Esther sur le bateau qui , des années auparavant , les avait amené d'Europe dans le secret . Sans doute ignorait-elle , à l'époque , tandis qu'à l'aube , leur navire quittait le port de La Rochelle pour l'Amérique , la présence à bord d'un autre passager dont l'identité devait rester cachée . Penhoët avait contribué à son enlèvement puis l'avait accompagné jusqu'au nouveau monde et , depuis leur arrivée , il veillait sur lui dans l'ombre , et sur le comté de Bradford où il vivait sous une autre identité , loin des regards , protégé par quelques fidèles qui , à l'instar de Joséphine , restée à Paris , mais ayant contribué à l'évasion qu'Armand lui-même avait organisée , avaient fait le serment de ne jamais révéler son " incognito " . Sans l'intervention mystérieuse de cette dernière , d'ailleurs , Charles n'aurait peut-être jamais quitté la France . Alors , pensait avec inquiétude l'ancien armateur , désormais devenue la femme de Bonaparte , aurait-elle pu les trahir ? Car son mari n'était plus seulement le général victorieux de la République . Il voulait le pouvoir . On racontait même que sa femme , douée de facultés de voyance , avait entrevu pour son époux une destinée extraordinaire , impériale ! ( 24 )

N'avait-elle donc sauvé le malheureux proscrit que pour , ensuite , abandonnant sa cause par un dessein qu'il ne comprenait pas , mieux le contrôler ? Bien entendu , il songeait au rubis . 

La légende voulait , qu'ayant appartenu à Madame Élisabeth , il fût passé entre plusieurs mains , portant avec lui quelque chose du prestige de l'ancienne monarchie . 

Pourquoi le vainqueur d'Arcole voulait-il s'en emparer ? Pour sa valeur  , ou parce que son épouse lui avait révélé que ce joyau était lié à une ancienne prophétie ? Armand ne pouvait répondre . Il savait seulement que , depuis quelque temps , plusieurs hommes recherchaient la pierre et que certains d'entre eux semblaient avoir des relations avec les réseaux qui s'agitaient autour du premier Consul .

35 - Ce soir d'automne , il arriva près de l'arbre où , selon la rumeur locale , avait été caché le bijou par l'assassin d'Esther . On racontait même qu'il était revenu pour le reprendre , mais qu'il avait alors aperçu le petit chien de la carmélite , Rubis  , mort peu après sa maîtresse , mais dont le fantôme , surgi brusquement devant le meurtrier venu déterrer son butin  , l'avait tellement terrifié qu'il serait tombé malade et serait mort dans la semaine . Penhoët n'avait jamais pu gober cette histoire , et , de plus , il s'interrogeait sur ce que la malheureuse nonne connaissait de l'existence de l'exilé , car elle ne pouvait ignorer que " Rubis " correspondait à son nom de code ! Sous les feuilles , près des racines , le chevalier découvrit un petit morceau de soie noircie par le temps . Le dégageant avec précaution de la terre , il reconnut , à l'intérieur , quelques cheveux blonds noués avec soin . Cette trouvaille le stupéfia ! Il connaissait cette relique . C'était une mèche prélevée par lui sur Madame Élisabeth avant son supplice . Mais comment était-elle arrivée jusqu'ici ? Et surtout , pourquoi avait-on voulu la cacher près du rubis ?

36 - L'indice le conduisit jusqu'au port de la ville , où quelques questions , très habilement posées , lui révélèrent qu'un individu , baragouinant plus ou moins la langue de Molière , s'était récemment renseigné sur le Carmel et sur les navires faisant route vers l'Europe . Il pensa , pour cette raison , que le trésor avait sans doute quitté le territoire du Maryland . Il fallait , une fois de plus , hélas , repartir et protéger le secret d'Azilum , son voyage n'étant pas uniquement celui d'un homme parti à la recherche d'un objet volé , mais , plus évidemment , la mission d'un protecteur de ce joyau véritable qu'était celui dont il avait la charge !

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - La Chevalier de Sainte-Croix - Troisième Partie - Le Secret de Sainte-Croix - XIII - Le Signe Mystérieux - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

24 - Voir " Le Chevalier De Sainte-Croix " - Deuxième Partie - Lapis Exilis - XII - Port Tobacco - Note 23 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - XII – Port Tobacco .

4 Juillet 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Mayflower dans le Port de Plymouth ,  par William Halsall ( 1882 )

Le Mayflower dans le Port de Plymouth , par William Halsall ( 1882 )

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

 
 
 
 
Deuxième Partie
 
( Lapis Exilis )
 
 

 

 

 

 

XII - Port Tobacco

    

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

 

 

 

 

31 - Après la tempête qu'ils venaient d'essuyer , la mer avait retrouvé son calme . Depuis plusieurs jours déjà , les côtes de France avaient disparu derrière l'horizon , ne laissant derrière elles que les fumées de la guerre , les cris des suppliciés et le fracas d'un monde qui s'effondrait . Le navire , poussé par un vent favorable vers les rivages d'Angleterre , fendait une Manche désormais redevenue paisible . Au petit matin , dans une légère brume , apparut une forêt de mâts .

- Plymouth ! ,  cria la vigie .

Le bâtiment venait jeter l'ancre pour quelques heures dans le grand port anglais , celui d'où étaient partis tant de navires vers le Nouveau Monde , et , parmi eux , plus d'un siècle auparavant , le fameux " Mayflower "  , qui avait ouvert la route à tous ceux qui cherchaient une terre où vivre enfin libres . La novice observait les quais de Barbican en silence , chaque escale semblant l'éloigner un peu plus de son ancienne vie . Une voix familière , cependant , vint interrompre sa méditation . ( 21 )

- Ma sœur ...

Brusquement , elle se retourna .

- Armand !

Le jeune homme , avec un sourire fatigué , s'inclina .

- Pardonnez-moi de vous avoir surprise .

- Vous êtes monté aujourd'hui à bord ?

- Non , lui répondit-il , secouant doucement la tête , hier soir , mais je voulais vous laisser quelques heures de repos . Vous aviez traversé tant d'épreuves !

- Je croyais pourtant que ... , bredouilla-t-elle avec un air étonné .

- ... que j'étais resté en France ?

Il sourit .

- Ce navire est le mien ...

La religieuse ouvrit de grands yeux .

- Le vôtre ?

- J'en suis l'armateur .

 Cette confidence fut suivie d'un temps de réflexion .

- Vous avez su que je ne pouvais plus rester au château après la mort d'Amaury ? Chaque pièce me rappelait mon frère un peu trop . J'avais besoin de prendre le large ... de laisser la mer emporter mon chagrin . D'autant plus qu'il n'y avait plus rien à sauver , là-bas . Les autorités de la commune avaient saisi nos biens , dispersé nos gens et surveillaient ceux qui portaient encore notre nom . Demeurer là aurait été condamner les derniers fidèles qui nous avaient aidés . J'ai préféré partir avant d'entraîner d'autres innocents dans ma chute . 

Le souvenir du frère tombé au champ d'honneur pesa quelques instants entre eux .

Bouleversée , Esther baissa les yeux .

- Mon Dieu , il est mort en homme de courage !

Penhoët acquiesça , se contentant de répondre .

- On croit parfois que fuir est une lâcheté . Il arrive pourtant qu'il faille disparaître pour permettre à une œuvre de survivre ...

Ce qu'elle ignorait encore , c'était qu'en secret , son jumeau avait recueilli l'héritage du Chevalier de Sainte-Croix : le masque , le manteau noir , les réseaux dispersés de la Compagnie ... Désormais , tout cela reposait entre ses mains . Mais cette vérité pouvait bien attendre . L'heure n'était plus aux conspirations .

Tandis qu'étaient largués les derniers cordages , tous deux gagnèrent ensemble la passerelle . Peu à peu , la ville des pèlerins de Sutton s'effaça derrière eux . Le vent gonfla les voiles du navire ! L'océan s'ouvrait devant lui !

32 - Notre première destination , dit Armand , sera  le Maryland où , comme convenu , je vous laisserai chez mon amie , soeur Claire , sous la protection du Carmel de Port-Tobacco . ( 22 )

- Et ensuite ?

- Ensuite ... je pense remonter vers la Pennsylvanie . Il existe près de Philadelphie , dans le comté de Bradford , un petit village fondé par des Français qu'on appelle Azilum ... un refuge . J'aimerais m'y établir . ( 23 )

Soeur Blanche leva les yeux vers lui.

- Recommencer une vie ?

- Oui .

Le silence revint, seulement troublé par le bruit régulier des vagues contre la coque.

- J'ai tant vu mourir d'innocents , d'enfants , de prêtres , de soldats , murmura enfin la religieuse avec peine . Je croyais servir Dieu en combattant , mais je ne vois plus dans la violence qu'une immense défaite de l'humanité .

Armand demeura longtemps pensif .

- Je crois que Dieu écrit parfois droit avec nos erreurs . Nous pensions sauver un royaume . Peut-être voulait-Il seulement repêcher quelques âmes ?

Frissonnante , elle lui sourit faiblement .

- Vous parlez presque comme un sage .

Il la regardait avec une douceur nouvelle .

- Croyez-vous que je pourrais le devenir ? Ou bien missionnaire ?

Elle parut surprise .

- Vous ?

- Depuis longtemps déjà , quelque chose a changé en moi . La mort d'Amaury a , sans doute , achevé de me convaincre . Les armes , d'une triste manière , ont fait leur œuvre . Aujourd'hui , je voudrais me racheter , servir autrement .

Le vent faisait danser quelques mèches de cheveux sur le front de la jeune femme .

Il poursuivit d'une voix plus basse :

- J'aimerais consacrer le reste de ma vie à la prière ...

Elle l'écouta sans rien dire .

- En Amérique , nouvelle " Terre Promise " , je voudrais fonder une communauté religieuse ... un couvent mixte où les hommes et les femmes meurtris par la Révolution pourraient retrouver la paix de l'âme et du coeur . Un lieu où l'on apprendrait enfin à se pardonner plutôt qu'à haïr .

Les yeux d'Esther s'emplirent de larmes .

- Ce serait la plus belle des victoires !

L'armateur hésita une seconde avant d'ajouter :

- Il est des personnes qui , sans le savoir , changent votre existence .

Elle se tourna vers lui d'un air interrogateur .

- Vous êtes de celles-là , ma chère .

Leurs regards , très vite , se croisèrent , mais aucun mot ne fut ajouté .

L'amour qu'il portait à la jeune femme n'avait rien d'une simple passion terrestre . Il ressemblait davantage à cette lumière discrète qui guide les voyageurs sans jamais les retenir . Devant eux, l'Atlantique étendait son immensité . Derrière eux disparaissaient les derniers rivages d'Europe . Deux survivants regardaient simplement le soleil se lever sur un monde nouveau . Et , dans le souffle du large , il semblait déjà se murmurer qu'après les temps de la justice des hommes , viendrait enfin celui de la miséricorde de Dieu .

33 -  L'Histoire de " Rubis " , le petit chien d'Etienne qu'elle avait emporté : Selon la légende , un petit chien nommé " Rubis " tenta de protéger Soeur Blanche tuée , malgré tout , pendant son sommeil , alors qu'elle résidait au Carmel de Port Tobacco . Et lorsque l'assassin revint plus tard pour récupérer le bijou qu'il lui avait volé et qu'il avait caché non loin de là , près d'un arbre , il fut si effrayé par le fantôme de l'animal qu'il tomba malade et mourut subitement . Depuis ce temps , " Rubis " , paraît-il , veille toujours sur le bien de sa maîtresse ...

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

21 - Le " Mayflower " quitta Plymouth le 16 septembre 1620 pour arriver au cap Cod , sur le site de la ville de Provincetown sans le Massachusetts , le 11 novembre de la même année .

 , prieure britannique au Carmel de Port Tobacco ( Maryland , USA ) .

23 - Azilum , ou l'Asile français ( en anglais : French Azilum ) était une colonie planifiée construite en 1793 dans le comté de Bradford , en Pennsylvanie , pour les réfugiés français fuyant la Révolution française . Certains étaient royalistes , fidèles au roi Louis XVI , guillotiné en janvier 1793 , et fuyant ainsi l'emprisonnement ainsi qu'une mort possible durant la Révolution française . 

 

 

 

 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - XI – Le Jour des Trois Destins .

3 Juillet 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - XI – Le Jour des Trois Destins .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Deuxième Partie
 
( Lapis Exilis )

 

 

 

 

XI - Le Jour des Trois Destins 

     ( 28 juillet 1794 - 10  Thermidor , an II )

 

" Trois et quatre ,

  Source du Nombre et de la Mesure ,

  Divin quaternaire où commence l'Existence ... " 

Raoul Auclair - " L'Homme Total dans la Terre Totale " ( 1985 )

 

 

 

 

28 - Les fers meurtrissaient les poignets d'Étienne Le Goff . Depuis son arrestation sur la lande de Crozon , l'homme avait , après la torture des interrogatoires , connu d'insupportables frissons de fièvre et l'épouvantable odeur de sa geôle du château du Bouffay , prison de la République , durant de longues nuits où ses cris de souffrances n'étaient interrompus que par les plaintes des futurs condamnés . Le procureur avait voulu savoir où avait disparu la jeune femme qui l'accompagnait , dans quel endroit se cachait le chevalier de Sainte-Croix , qui dirigeait encore les compagnies royalistes , lui arracher des noms ? Mais à chacune de ces questions , le courageux ci-devant lieutenant du roi opposait le même calme et le même refus . ( 20 )

- Je n'ai rien à vous dire !

Ses geôliers finirent par battre en retraite . Pour eux , de toute façon , comme pour tant d'autres , puisqu'il comparaîtrait devant un tribunal dont la sentence était écrite avant même l'ouverture du procès , le jugement final était déjà rendu . Le matin du 10 thermidor , une lumière pâle filtrait entre les barreaux de sa cellule . Un prêtre réfractaire , détenu comme lui , demanda à partager quelques instants de prière .

Il s'agenouilla donc sur la pierre humide , ne priant pas pour être délivré , mais pour sa sœur .

- Seigneur , conduisez-la jusqu'à la terre que Vous lui destinez . Si je ne dois plus la revoir en ce bas monde , faites qu'un jour nous nous retrouvions tous dans Votre lumière ! 

Lorsqu'il se releva , son visage avait retrouvé une étonnante sérénité . Peu après , les gardes franchirent la porte .

- Étienne Le Goff !

L'heure était venue pour le convoi de traverser lentement les rues . Tandis qu'il gardait les yeux levés vers le ciel , autour de lui , certains pleuraient .

D'autres criaient . Lui demeurait silencieux . Lorsqu'on lui demanda une dernière fois s'il souhaitait dénoncer ses comparses pour sauver sa tête , il répondit avec douceur :

- Les seuls complices que je reconnaisse sont ceux qui auront choisi la fidélité plutôt que la haine !

Le bourreau s'approcha . Étienne monta les marches sans faiblir . Avant que le couperet ne tombe , il dit simplement :

- Que Dieu pardonne à la France !

Quelques instants plus tard , tout était fini .

29 - À Paris , ce même jour , la roue de l'Histoire poursuivait sa course . Dans cette même ville où tant d'innocents avaient péri , une autre charrette avançait sous les huées de la foule . Celui qui avait fait régner la Terreur pendant des mois , découvrait à son tour le chemin de l'échafaud . 

Maximilien Robespierre , blessé , le visage bandé , traversait Paris sous le regard de ceux qui , la veille encore , le redoutaient . Le même couperet , qui avait frappé tant de pauvres victimes de sa vertueuse ignominie , allait désormais s'abattre sur celui qui croyait pouvoir gouverner par la peur . Nul ne pouvait dire si cette justice expéditive des hommes réparerait un jour toutes les injustices commises . Mais une époque sanglante s'achevait !

30 - Au même instant , bien loin de là , les voiles du " Recouvrance " claquaient sous un fort vent d'ouest . 

Le navire quittait lentement le port de La Rochelle . Debout sur le pont , soeur Esther contemplait une dernière fois les rivages bretons . Chaque falaise , chaque pointe rocheuse , chaque ligne d'horizon , semblaient emporter avec elle un souvenir de son enfance . Elle ignorait ce qu'avait pu devenir son frère . Elle espérait encore qu'il avait réussi à rejoindre le chevalier de Sainte-Croix . Sans le savoir , elle murmurait la même prière au même moment que lui . Le vent gonfla les voiles pendant que la côte commençait à disparaître dans la brume . Au large , le navire franchissait les dernières lames qui séparaient la France de l'immensité . Elle demeura immobile assez longtemps . Puis elle toucha de sa main la petite croix que la mère supérieure lui avait donnée . Elle la serra très fort , pensant à ses anciennes compagnes , les carmélites , contre son cœur .

- Adieu ..., murmura-t-elle .

Était-ce un adieu à son frère , à sa patrie , à son passé ? 

Elle-même n'aurait su le dire . 

Le soleil déclinait lentement derrière les flots . 

Quelque part , se dit-elle , en Bretagne , le mystérieux chevalier de Sainte-Croix poursuivait son combat dans l'ombre . Et , dans le silence de l'océan , la jeune femme avançait vers un monde inconnu , portant avec elle un secret dont nul , désormais , ne pouvait affirmer l'existence réelle . Car , songea-t-elle , certaines lumières ne doivent jamais ,  pour traverser les siècles , mourir ou s'éteindre . Elles attendent simplement , en demeurant invisibles aux yeux des hommes , l'heure où la Providence décidera de les révéler !

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - XI - Le Jour des Trois Destins ( 28 juillet 1794 - 10  Thermidor , an II ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

20 - Château du Bouffay , ancien château de Nantes qui servit de prison sous la Révolution . 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - X - Lux Perennis .

2 Juillet 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - X - Lux Perennis .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Deuxième Partie
 
( Lapis Exilis )

 

 

 

 

X - Lux Perennis

     ( Lumière Eternelle )

 

" Le monde extérieur est un monde d'ombres : il jette son ombre sur le royaume de lumière ... " 

Novalis  - " Pollens " , 16 ( Blüthenstaub , 1798 ) .

 

 

 

 

25 - D'où vient la lumière éternelle ? 

Etienne conduisit sa soeur vers leur sanctuaire . Il faisait déjà presque nuit lorsqu'ils pénétrèrent dans la ténébreuse grotte armoricaine . La mer étant partie , l'air du large leur soufflait sa petite musique , portée seulement par le roulis lointain des vagues .

Depuis la plage de Pen-Hat , ils avaient , grâce à la lueur d'une simple torche face à la lumière , plus lointaine , du phare , au sommet d'une  noire falaise de Crozon ,  grimpé le sentier tout seuls , très étroit , visible à peine , qui s’enfonçait vers l'ombre d'une crevasse oubliée , cavité ouverte que seuls quelques anciens connaissaient encore , presque invisible au profane , et qui , ouvrant , seulement à marée basse , une étroite fissure dans la roche , permettait d'accéder à une caverne secrète . Les deux promeneurs , la pluie s'était remise à tomber en fine dentelle sur la bruyère et les genêts , laissant s'effacer peu à peu leurs traces que , dans un froissement mouillé , les murmures du vent faisaient résonner parmi les ajoncs d'or , s'y glissèrent avec précaution . Puis , ils franchirent une petit porte étroite qui , au-delà d'une avancée de roche , débouchait sur une alcôve circulaire en forme de conque tapissée de lichens , de dépôts salins , dans laquelle , montant jusqu'à leur mi-jambe , s'agitait une substance limpide , plus claire que l'onde océane quand ils devaient la traverser pour se rendre vers la paroi d'en face , au temps béni de leur enfance , pour y déposer leurs trésors dans une ancienne niche naturelle , repaire discret qu'Esther avait aussi choisi pour cacher leur précieux héritage ! Peut-être valait-il mieux , d'ailleurs , pensa-t-elle , pour l'humanité , que le rubis reste là , dissimulé à jamais au creux des flots , dans un coffre de chêne à toute épreuve , fabriqué par son frère , dont elle détiendrait la clef ? Tandis qu'elle marchait avec précaution sur les longues dalles de schiste en sa compagnie , il finit par déposer son lourd fardeau sur le sol .

- Tu te souviens ? , lui demanda-t-il avec un sourire mélancolique . Nous venions ici lorsque nous étions gosses . Père nous disait que cette grotte appartenait aux korrigans ...

La religieuse esquissa un sourire . 

- Je m'en souviens . Nous pensions y découvrir le trésor du roi Gradlon .

Étienne souleva délicatement le couvercle . L'Escarboucle reposait dans son écrin de velours . Même privée de la lumière du soleil , la pierre semblait rayonner d'un éclat intérieur , comme si aucune obscurité ne pouvait l'atteindre . Une clarté douce , presque vivante , enveloppa soudain les deux fugitifs .

- Lux Perennis ... murmura Esther . Un silence solennel régna quelques instants .

" La pierre fut donnée non pour la gloire , mais pour l’épreuve . L’âme choisit , toujours ! " , lui avait confié , un soir , à Compiègne , un mystérieux être de lumière aux ailes d'archange translucides ,  psalmodiant son chant céleste d'une ineffable couleur vocale exprimant la pureté du Paradis . 

- La lumière éternelle ... , répondit , en écho , son frère . Voilà pourquoi tant d'hommes sont morts pour elle ... et pourquoi d'autres mourront encore !

C'est alors que , à la minute précise où ils allaient déposer le joyau dans l'écrin de pierre aménagé jadis par la providence , Etienne devant faire rouler devant la cache , un énorme bloc de granit , afin que rien ne permit plus , bientôt , de deviner qu'un des plus grands secrets du royaume reposait derrière cette paroi , se brisa le silence , par une vibration faible , d’abord ,  souterraine , envahissant peu à peu la grotte baignée d’une lumière blanche , pulsante , qui ne venait d’aucune source visible . Ensuite , par le bruit des armes qui retentit soudain sur la lande ! 

26 - Une détonation éclata au loin , puis une seconde , une troisième , remplissant les deux jeunes gens d'une soudaine inquiétude et d'angoisse , face à cette colère brutale du vent qui leur apportait le fracas des tirs de mousquets . Les premiers coups de feu résonnèrent comme le bruit d'une tempête ! L'ancien lieutenant , ne sachant plus que faire , bondit hors de la grotte .

- Ils nous ont retrouvés ! , s'écria-t-il en voyant flotter , du haut de la falaise , parmi de nombreux cavaliers galopant sur l'herbe toute couverte de fumée au milieu de panaches de poudre noire , un étendard blanc frappé de la Croix ! Les soldats républicains , qui avaient , depuis plusieurs lieues , dû suivre leur piste , affrontaient désormais les Blancs dans une lutte acharnée , leurs chevaux affolés par la bataille se mettant à hennir , les sabres au clair s'entrechoquant , les cris des blessés se mêlant aux ordres des officiers , le combat se répandant sur toute la lande comme un incendie !

- Esther , écoute-moi bien ! Tu dois partir immédiatement ! , lui dit son frère en la prenant par l'épaule .

- Pas sans toi !

- Si je reste , ils nous prendront tous les deux .

- Nous pouvons encore rejoindre le chevalier !

Celui-ci , prévenu par ses éclaireurs , venait de lancer ses hommes pour couvrir la retraite des deux fugitifs .

- Non . Quelqu'un doit protéger ta fuite , fit Étienne secouant lentement la tête , et comprenant que cette séparation pouvait être la dernière , il embrassa sa sœur sur le front .

- Tu gagneras Quiberon . Le capitaine du " Recouvrance " t'y attend . Tu embarqueras avant la tombée de la nuit !

- Et toi ? , le supplia-t-elle un bref instant , lui lançant un beau sourire de Madone , son regard croisant le sien  , comme en ce temps lointain de l'école où , déjà , il voulait la protéger avec cette sérénité étrange des enfants qui ont accepté leur destin .

- Moi  , ma petite ... je vais leur faire perdre du temps !

La jeune femme sentit monter ses larmes .

- Que Dieu te garde ...

- C'est Lui qui , désormais , guidera chacun de mes pas !

L'ayant prise une dernière fois dans ses bras , l'aîné courut à travers les bruyères , ne se retournant plus que pour apercevoir sa soeur s'enfuir au loin tandis qu'il rejoignait les compagnons de Sainte-Croix . La bataille devint bientôt confuse , et , pendant plus d'une heure, les Blancs résistèrent avec un courage désespéré aux assauts des Bleus qui , sans cesse , recevaient du renfort . Peu à peu , cependant , les défenseurs furent encerclés . Le chevalier , toutefois , bien protégé , parvint à rompre , avec une poignée de cavaliers , l'encerclement . Quant à Étienne , il continua le combat jusqu'à ce que son cheval s'effondre sous lui . Blessé , désarmé , il tenta une nouvelle fois de se relever . C'est alors que quatre soldats , violemment , se jetèrent sur lui qui , avec une farouche énergie , tenta , contre eux , de se débattre avant qu'ils ne lui donnent un dernier coup de crosse et ne lui lient , à genoux ,  les poignets ! ( 19 )

- Celui-ci vivra ..., lança un officier républicain . Les prisonniers parlent souvent davantage que les morts !

Le Goff , d'un air étonnamment paisible , releva lentement la tête . Il savait que l'Escarboucle était désormais hors de leur portée !

27 - Très loin de là , Esther finit par atteindre les dunes de Quiberon . Dans le petit port , l'attendait , comme convenu , un bâtiment  , voiles carguées , prêt à prendre la mer . Le capitaine lui tendit la main .

- Dépêchez-vous , ma soeur , le vent tourne !

Elle s'embarquait à bord du " Recouvrance " , les amarres furent larguées , le navire s'éloignant lentement des côtes bretonnes . Depuis la poupe , la jeune femme regarda longtemps disparaître le pays de son enfance dans la brume du soir . Elle ignorait si elle-même le reverrait un jour et si son frère allait connaître les geôles de la République . De plus , pensait-elle , nul ne savait vraiment si la pierre sacrée reposait au plus profond , cachée dans son sanctuaire de granit . 

Tant que sa lumière demeurerait , l'espérance ne pourrait mourir . La " Lux Perennis " continuerait de veiller sur ceux qui avaient juré de la servir !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - X - Lux Perennis ( Lumière Eternelle ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

19 - La Chouannerie liée aux guerres civiles de la fin du 18è siècle opposa les " Bleus " qui désignaient , à l'époque , les soldats de la Révolution française aux " Blancs " , les royalistes . 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - IX - Le Spectre de Messidor .

30 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Henri de La Rochejaquelein au combat de Cholet , 17 octobre 1793 , peinture de Paul-Émile Boutigny , 1899 .

Henri de La Rochejaquelein au combat de Cholet , 17 octobre 1793 , peinture de Paul-Émile Boutigny , 1899 .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Deuxième Partie
 
( Lapis Exilis )

 

 

 

 

IX - Le Spectre de Messidor

 

" Avant que je m'en aille sans retour 

  Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse , 

  Où l'aurore même ressemble

  A la nuit sombre ... "

JOB 10 , 21 / 22 .

 

 

 

21 - Ce 17 juillet 1794 ( 29 Messidor , an II ) , la foule s'était massée dès l'aube autour de l'échafaud . Paris ne comptait plus les condamnés . Chaque jour apportait son cortège de charrettes chargées de prêtres , de religieuses , d'aristocrates et d'inconnus dont le seul crime était d'avoir pu appartenir au monde d'hier . Parmi eux , se tenait un homme vêtu simplement , les poignets liés derrière le dos . Celui-ci , on le connaissait sous mille noms , les plumitifs de la Commune ayant fait placarder son signalement dans toutes les provinces de France . On promettait une fortune à qui livrerait celui que les rapports nommaient le " Chevalier de Sainte-Croix " , cet insaisissable cavalier masqué surgissant dans les forêts d'Armorique , disparaissant dans les landes de Vendée , arrachant les prisonniers aux colonnes républicaines ! Son véritable patronyme était Amaury de Penhoët . Il ne protesta pas lorsque le greffier lut sa condamnation . Son regard demeurait fixé vers le ciel . Des témoins racontèrent que le silence s'était fait dans la foule comme si Paris lui-même retenait son souffle au moment où la lame tomba sur sa nuque , plusieurs jurant avoir aperçu un immense vol d'oiseaux traverser les nuages . Puis tout redevint calme . Le héros des Chouans de Bretagne était mort ce même jour où , à Compiègne , seize carmélites montaient également les marches de l'échafaud , chantant le " Veni Creator ". Ou , du moins , chacun crut qu'il avait péri . Car quelques semaines plus tard , vers Cholet , des soldats républicains affirmèrent avoir été chargés par un cavalier entièrement vêtu de noir . À Saumur aussi , des paysans racontèrent qu'un homme masqué apparaissait au crépuscule pour sauver des familles vouées au massacre , à Quiberon , Fougères , dans les marais de Redon ... Toujours la même cape battue par le vent , toujours le même cheval couleur d'ébène portant cette immense silhouette coiffée d'un large chapeau cachant son visage ! 

On le signala aux abords de Mortagne , puis , quelques semaines plus tard , chevauchant sa monture dans les chemins creux de Saint-Fulgent . Des survivants jurèrent même l'avoir vu franchir les haies de Chantonnay sous une pluie de balles . Chaque rapport des généraux parlaient d'un seul homme , les paysans répondant qu'ils avaient vu passer un fantôme . Tous , en tout cas , faisaient le même récit .

- C'était bien lui , le Spectre de Messidor !

Mais personne ne pouvant expliquer comment un homme décapité continuait à combattre , le peuple inventa une légende . Les Bleus parlèrent d'une imposture . Les royalistes , quant à eux , plutôt satisfaits de cette résurrection providentielle , y virent un signe inespéré !

22 - C'est que , après l'exécution d'Amaury et des Carmélites , le climat devenait encore plus irrespirable et dangereux . Les réseaux du roi furent décimés . Esther Le Goff , qui , dans l'ombre , survivait sous le nom de sœur Blanche , ayant vu le triste sort de ceux qui venaient la secourir , et sur un ultime conseil de la Mère Supérieure dicté par Jean Morlaix , prit , avant le massacre  , la décision de revenir chez elle , à Nantes , cacher son trésor . Mais elle n'était pas seule . Une autre religieuse était officiellement chargée de lui venir en aide et de la protéger : Soeur Judith , alias Charlotte Verdier . Celle-ci , cependant , qui ne savait pas que Blanche était la véritable Esther , et croyant escorter une simple religieuse détentrice d'un secret , lui posait parfois des questions qui paraissaient inutiles :

- Pourquoi t'arrêtes-tu toujours dans les chapelles isolées ? Qui était ce vieux marin ? Pourquoi refuses-tu de prendre cette route ? 

Elle semblait moins préoccupée par leur sécurité que par leurs rendez-vous . Mais Blanche était une femme d'une grande intelligence . Elle ne portait jamais la pierre sur elle , se méfiant de tout le monde et surtout , craignant qu'une fouille suffise à tout perdre , de sa compagne , qu'elle ne connaissait pas . Le joyau était ainsi dissimulé dans un petit reliquaire de bois , lui-même enfermé dans une vieille besace de pèlerin . Rien ne distinguait cet objet des modestes effets de voyage . Mieux encore , elle ne gardait presque jamais avec elle cette besace , la confiant en alternance  à un prêtre réfractaire , à des paysans de confiance , qui la cachaient dans une grange avant qu'elle ne la reprenne quelques jours plus tard . Ce ne fut pas un indice spectaculaire , d'ailleurs , qui l'alerta . Mais de petits détails ! Par exemple , chaque fois qu'elles changeaient d'itinéraire à la dernière minute , des soldats débarquaient pourtant là , au bon endroit . Quelqu'un les renseignait , c'était évident !

23 - Nous approchons , dit-elle , vers la fin du mois , tandis que le chemin s'enfonçait dans une partie très ancienne de la forêt de Brocéliande , que les anciens habitants appelaient encore la " Haute Futaie des Druides " . Là se cachait un minuscule hameau oublié des cartes . La carmélite , en vérité , par prudence , n'avait jamais gardé près d'elle ce rubis qu'on lui avait confié . L'écrin , seulement , faisait croire aux autres qu'elle en était la gardienne . Et même la clé n'était pas en sa possession , puisque , avant de changer d'identité , elle l'avait remise à Jacques Morlaix , l' archiviste du couvent des Carmélites de Nantes , frère de celui de Compiègne , l'indice décisif étant dissimulé dans un codicille qu'elle transportait . Cependant , soeur Blanche , qui voulait brouiller les pistes , décida de tendre un piège à la pseudo-soeur Judith , lui annonçant qu'elle avait caché l'Escarboucle dans la vieille chapelle abandonnée de Trehorenteuc . En réalité , il n'y avait jamais eu de pierre dans cette église . Et durant la nuit , pourtant , cette dernière , discrètement suivie de sa consoeur , quittait discrètement leur refuge afin de rejoindre , à la lueur de la Lune , deux hommes pour leur dire que  le trésor était sans doute dans la crypte . À cet instant , Blanche comprit tout .

24 - Parvenue enfin à Nantes , chez elle , épuisée , elle eut le temps tout de même d'alerter son frère Etienne , ancien officier de la garde royale reconverti dans l'ouverture des coffres-forts pour le compte de l'Ordre . Celui-ci contacta l'archiviste des Carmélites de Nantes , dépositaire d'un fragment de la carte menant à la pierre accompagnée d'un codex , message destiné à transmettre l’existence du joyau sans jamais en révéler l’emplacement exact , parchemin scellé portant un lys effacé , avec la devise latine " Lux Perennis " ( Lumière Eternelle ) . Un beau jour , celui-ci évoqua leur enfance , dont ils avaient la nostalgie : " Tu te souviens de notre grotte , près des falaises de Crozon ? Nous y jouions pendant des journées entières . Père disait toujours qu'elle existait avant les hommes ... "

La gemme céleste qui se trouvait dissimulée au coeur de la forêt d'Arthur fut donc , dans un premier temps , ramenée à Nantes , puis cachée dans la stèle de la statue de Saint-Marc . Ensuite , un convoi nocturne partait pour Camaret . 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Deuxième Partie - Lapis Exilis - IX - Le Spectre de Messidor - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

18 - L'ESCARBOUCLE - Deuxième Partie - L'Affrontement - VII - Franz Keller - Copyright 2025 Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - All rights reserved .

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet-Apens .

28 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet-Apens .

Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

VIII - Guet-Apens

 

" Présente , je vous fuis , absente , je vous trouve ,
 
Dans le fond des forêts , votre image me suit ... "
Jean Racine - Phèdre ( Acte II , Scène II )

 

 

18 - Le jour n'était pas levé , les premières lueurs de l'aube glissaient encore entre les hautes futaies de la forêt lorsque nos deux cavaliers , quittant discrètement les faubourgs de Compiègne , s'engagèrent sur un ancien chemin de chasse . Le premier , nous l'avons déjà vu , attirait tous les regards . C'était Sainte-Croix , monté sur son immense étalon noir , aussi sombre que la nuit . Son cheval , semblant glisser sans faire le moindre bruit sur la terre humide , avançait avec cette majesté silencieuse que donnent les longues habitudes du danger . Derrière lui , flottait une longue cape de drap noir emportée par le vent du matin . Son visage demeurait entièrement dissimulé sous un masque de cuir sombre dont deux ouvertures seulement laissaient paraître des yeux d'une étonnante acuité . Un vaste chapeau de feutre à larges bords couvrait sa tête , projetant une ombre profonde qui rendait son identité impossible à deviner . Depuis plusieurs mois , cette silhouette était devenue l'une des plus recherchées de France . À Paris , la Convention nationale avait fait placarder son signalement dans toutes les grandes villes de la nouvelle république .

" La capture , mort ou vif , du ci-devant " Chevalier de Sainte-Croix " sera récompensée de cent mille livres . Tout citoyen lui portant secours sera poursuivi comme complice . " 

Cette somme considérable avait attiré , de même qu'espions et dénonciateurs , de nombreux chasseurs de primes . Nul , cependant , ne pouvait dire qui se cachait sous ce masque . Pour les uns , le fugitif n'était qu'un noble conspirateur . Pour les autres , devenu une légende , il apparaissait là où on ne l'attendait jamais avant de disparaître comme une ombre . À quelques pas derrière lui , chevauchait celui qu'on surnommait simplement " le Bûcheron " , Pierre Larcher , solide gaillard , bonhomme aux épaules puissantes , qui avançait avec l'assurance de ceux qui , à l'égal des meilleurs veneurs de l'ancien Roi , connaissait les bois mieux que les rues des villes . Depuis des années , parcourant les sentiers oubliés , les mares cachées et les carrefours du domaine où les anciens chasseurs avaient élevé des croix de pierre , il exploitait les futaies royales . Morlaix les avait réunis dans la bibliothèque avant leur départ . Le vieux conservateur avait déroulé une carte jaunie de la forêt .

- Les registres des Carmélites furent arrêtés au quatorze septembre mil sept cent quatre-vingt-douze . Après la fermeture du couvent , les religieuses disparurent dans la nature . Certaines sont sagement rentrées dans leur famille . D'autres préférèrent changer de nom . ( 15 )

Le bibliothécaire , néanmoins , posa un doigt sur une minuscule note en bas de page .

- Une femme attire pourtant mon attention , leur dit-il d'un air énigmatique .

Le chevalier leva les yeux .

- Pourquoi elle ?

- Parce qu'elle n'existait pas avant mil-sept-cent-quatre-vingt-neuf .

Un silence se fit .

- Cette Judith Verdier , leur précisa-t-il , est apparue quelques semaines juste après la dispersion des Carmélites . Personne ne connaît son passé . Elle vit seule dans un hameau perdu . Les habitants déclarent qu'elle soigne les malades avec des plantes , mais qu'aucun homme n'entre jamais chez elle ...

19 - À mesure qu'ils s'enfonçaient sous les hautes futaies , la lumière disparaissait . Les vieux chênes formaient une voûte immense , cathédralesque , où régnait une pénombre presque sacrée . Le cheval de Pierre semblait connaître par coeur le chemin .

- Ici , dit-il à voix basse, les routes mentent .

Son compagnon sourit .

- Comment une route pourrait-elle nous cacher la vérité ?

Ils quittèrent bientôt la voie royale pour suivre une ancienne sente forestière .

- Parce qu'elle semble conduire là où tout le monde passe , lui répondit le bûcheron . Mais les vrais chemins sont ceux que les arbres dissimulent .

Partout régnaient le silence et l'odeur de mousse humide . Par endroits , des vestiges de vieux pavillons de chasse disparaissaient sous le lierre . L'immense forêt paraissait garder ses secrets depuis des siècles . Quelques heures plus tard , les deux cavaliers virent , au loin , monter une fumée .

- Le hameau de Saint-Jean-aux-Bois , fit l'ancien garde .

Ils mirent pied à terre à côté d'enfants qui jouaient près d'un lavoir où une vieille femme battait son linge devant quelques chaumières de fortune apparaissant entre les arbres . Le " bûcheron " l'aborda .

- Nous cherchons Judith Verdier .

À peine ces mots furent-ils prononcés que le visage de la paysanne se figea .

- Judith ?

- Oui .

Elle hésita .

- La pauvre femme de l'ancienne abbaye ... Elles vivaient là , elle et soeur Blanche . ( 16 )

- Que leur est-il arrivé ?

- Elles sont parties très tôt , ce matin .

Sainte-Croix sentit son cœur se serrer .

- Parties dans quelle direction ?

La vieille secoua lentement la tête .

- Je l'ignore .

Pierre observa les lieux plus en détail . Quelque chose n'allait pas . Les habitants , guérisseurs ou charbonniers , demeuraient postés derrière les fenêtres de leurs masures , qui étaient closes , tandis que la fontaine , au centre , et le vieux colombier d'une petite chapelle dédiée à saint Hubert , prirent soudain l'allure d'un décor fantôme ! On aurait dit que la forêt retenait son souffle !

20 - À plusieurs centaines de pas de là , dissimulé derrière une levée de terre envahie de fougères , Vasseur observait la scène . Autour de lui , une douzaine d'hommes guettaient , fusils chargés , le retour d'un éclaireur .

- Ce sont bien eux ! , confirma celui-ci .

Le conventionnel se mit à sourire .

- Enfin !

De sa poche , il tira un petit carnet dans lequel se trouvaient consignés quelques noms : Morlaix , le chevalier de Limoëlan , Sainte-Croix , Dassy ... ( 17 )

Un à un , il barra les deux premiers d'un trait .

- La " Compagnie " , aujourd'hui , perdra deux de ses meilleurs hommes .

- Laissons-les tout de même s'enfoncer encore un peu ! , commanda-t-il , refermant calmement son calepin .

Les soldats , prêts à agir , acquiescèrent .

Le piège était prêt !

Ignorant tout de cette terrible menace , les deux royalistes reprirent leur visite , découvrant bientôt les vestiges d'une humble abbatiale isolée à l'orée d'un vallon , dont la porte d'entrée battait sous le vent . Franchissant le seuil de la sacristie attenante , ils constatèrent que la pièce était déserte , malgré la présence d'un encrier posé à côté d'un bouquet d'herbes fraîches dans un vase de porcelaine blanche , sur une table recouverte d'une nappe en coton de même couleur , tandis que le feu s'éteignait lentement dans l'âtre . On venait juste de partir ! Alors , le chevalier , voyant une petite feuille pliée sous le pot , la saisit d'une main ferme , y lisant une seule phrase écrite à la plume d'oie , suivie d'un avertissement :

" Celui qui cherche la Lumière doit accepter de traverser la nuit . Nous sommes trahies ! 

Comme signature , deux initiales : JV .

Le " bûcheron " n'eut même pas le temps de dire une parole de plus . Un corbeau , dehors , prit brusquement son envol . Puis un autre . Et soudain ... Le claquement sec d'un chien de fusil brisa le silence !

- Mon Dieu ! s'écria le pauvre homme . 

Une détonation soudaine éclata . La balle arracha un éclat d'écorce à quelques pouces de son visage ! Presque aussitôt , d'autres coups de feu retentirent de toutes parts , faisant croire que la forêt s'était mise à tirer , toute entière , sur eux . Dans l'épaisse fumée des armes , les silhouettes des assaillants commencèrent à apparaître entre les troncs , pendant qu'une voix plus lointaine lançait avec une ironie glaciale :

- Cette fois , chevalier , la partie est terminée !

Sainte-Croix , qui venait de recueillir le dernier souffle de son courageux guide , reconnut immédiatement la voix de Vasseur . Le piège s'était refermé !

 

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VIII - Guet- Apens - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

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Notes :

15 - Après la dissolution des congrégations séculières , le 18 août 1792 , les carmélites sont expulsées de leur couvent le , jour de la fête de l’Exaltation de la Sainte Croix , par les autorités politiques avec interdiction de porter l'habit religieux , puis " rendues à la vie civile " .

16 - Hameau de Saint-Jean-Aux-Bois , dans la forêt de Compiègne , bâti en dehors de l'abbaye lors de son extinction vers 1761 .

17 - Chevalier Joseph Pierre Picot de Limoëlan ( Nantes , 1768 -1826 , Charleston , États-Unis ) , militaire breton , chef chouan pendant la Révolution française .

 

 

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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - VII - La Guerre des Ombres .

27 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

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