le professeur
LE PROFESSEUR - HOLEN MOR- Teaser / Bio .
LE PROFESSEUR / HOLEN MOR
Teaser / Bio
La Croisée des Chemins
Par son ascension , le voyageur , gravit une montagne lui permettant d'atteindre symboliquement le sommet de sa vie . Lorsqu'il parvient à la croisée des chemins , l'électricité générée par la foudre guérit sa vieillesse et d'autres maladies , pouvant même faire naître en lui un " double " régénéré , réservoir d'énergie capable de servir à la Transmutation des Êtres dans la Matière . Celle-ci se réaliserait alors par son sacrifice accepté lorsque l'Oiseau de Feu ou Cygne blanc
plonge , ainsi que le Soleil , dans les eaux sombres baignées de Lune du Cygne noir ...
Ensuite , mourant comme cette Lumière dans les Ténèbres , l'Androgyne hermétique prendrait enfin naissance , l'Enfant des
Sages , la Reine des Cygnes ...
L'âme , en effet , ne pouvant être pour son retour vers l'Invisible , qu'un simple " mirage produit par des réactions chimiques et organiques de l'organisme ", doit suivre une voie de perfection la conduisant à une fusion spirituelle et non simplement mécanique ou naturelle dans la Source éternelle et
pure . Mais " nul n'est jamais allé au ciel confortablement ... "
Par conséquent , nous avons préféré suivre ici l'autre voie , celle d'une existence plus longue que celle de notre
" Chef d 'Orchestre " , celle qui s'inscrirait dans la difficulté d'un travail quotidien banal et routinier , tel que chacun d'entre nous peut le vivre jusqu'à son terme sans vraiment savoir ce qui le guette au bout d'une longue chute vers l'Inconnu , lorsque Cécile , figure de l'inaccessible perfection musicale finalement atteinte , demandera à son cher professeur :
" C'est par le Néant que tu es monté vers moi ? "
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la
musique , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...
DAN AR WERN - LE PROFESSEUR / HOLEN MOR - Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - La Croisée des Chemins .
Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PROFESSEUR / HOLEN MOR " , copyright 2023 .
Le Professeur - Préface / Dédicace - La Croisée des Chemins .
LE PROFESSEUR
I - PREFACE / DEDICACE
La Croisée des Chemins
" Croître ou bâtir , voilà le choix auquel , en dernière analyse reviennent , le " chemin du salut " et le " chemin de la perdition " , ou le chemin du perfectionnement sans fin et celui qui aboutit à une impasse . "
Valentin Tomberg - " Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot " ( Posth , 1984 ) - XVI - La Maison-Dieu .
" Je suis moi-même le piédestal
Pour ce monstre que tu regardes "
Leonard Cohen - " Avalanche " *
pour Hélène Grimaud
Par son ascension , le voyageur , gravit une montagne lui permettant d'atteindre symboliquement le sommet de sa vie . Lorsqu'il parvient à la croisée des chemins , l'électricité générée par la foudre , guérissant sa vieillesse et d'autres maladies , pourrait même faire naître en lui un " double " régénéré , réservoir d'énergie capable de servir à la Transmutation des Êtres dans la
Matière . Celle-ci se réaliserait alors par son sacrifice accepté lorsque l'Oiseau de Feu ou Cygne blanc plonge , ainsi que le Soleil , dans les eaux sombres baignées de Lune du Cygne noir ...
Ensuite , mourant comme cette Lumière dans les Ténèbres , l'Androgyne hermétique prendrait enfin naissance , l'Enfant des Sages , la Reine des Cygnes ...
L'Âme , en effet , ne pouvant être pour son retour vers l'Invisible , qu'un simple " mirage produit par des réactions chimiques et organiques de l'organisme ", doit suivre une voie de perfection la conduisant à une fusion spirituelle et non simplement mécanique ou naturelle dans la Source éternelle et pure . ( 1 )
Mais " nul n'est jamais allé au ciel confortablement ... " ( 2 )
Par conséquent , nous avons préféré suivre ici l'autre voie , celle d'une existence plus longue que celle de notre " Chef d 'Orchestre " , celle qui s'inscrirait dans la difficulté d'un travail quotidien banal et routinier , tel que chacun d'entre nous peut le vivre jusqu'à son terme sans vraiment savoir ce qui le guette au bout d'une longue chute vers l'Inconnu , lorsque Cécile , figure de l'inaccessible perfection musicale finalement atteinte , demandera à son cher professeur :
" C'est par le Néant que tu es monté vers moi ? " ( 3 )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Préface / Dédicace - La Croisée des Chemins - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
1 -" Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot " , XIII- La Mort - ( Posth. 1984 ) , par Valentin Tomberg ( 1900 - 1973 ) , philosophe chrétien d'Estonie .
2 - Isaac le Syrien - " Discours Ascétiques " , I , 4 - VIIè Siécle .
3 - Auberive ( Cycle De L'Etoile III ) , 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre et 13 - La Porte Océane - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre .
- Ephésiens IV , 9 , Saint Paul .
* " Avalanche " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album
" Songs Of Love and Hate " - copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved ( I myself am the pedestal for this ugly hump at which you stare ) .
Le Professeur - Epilogue - 12 - Le Retour des Arzonnais ( 23 , 24 ) .
Arzon, église ND de l'Assomption. Vitrail des Arzonnais de 1884, représentant des marins d’Arzon offrant un ex-voto à Sainte-Anne d’Auray. Cette œuvre est due au maître-verrier Julien Fournier, en mémoire du vœu fait à Sainte-Anne par 42 marins d'Arzon embarqués à bord du "Foudroyant " en 1673, lors de la bataille de Schooneveldt ayant opposé la coalition franco-anglaise à la flotte hollandaise de l'Amiral Ruyter le 7 juin de cette même année.
Le Professeur
Epilogue
12 - Le Retour des Arzonnais
" Prends notre hommage avec nos voeux ,
Sainte Anne , on te le donne .
Les Arzonnais tombent joyeux
Aux pieds de leur patronne ! "
François Coppée - " La Prière des Arzonnais "
( 1885 )
23 - Cécile avait , sur la question de ses origines , qui la préoccupait beaucoup , fait de sérieuses recherches . La jeune femme , sur le conseil de sa mère , avait enquêté du côté de Rennes , fouillant dans les archives locales , recherchant des indices dans la presse sur la période de l'Occupation .
C'est ainsi qu'elle avait eu connaissance d'un spectacle donné à l'opéra de la
ville , en 1942 , pour les troupes étrangères , contant le périple de matelots bretons revenant de la bataille de Schoeneveldt , en Hollande , dont le titre était " Le Retour des Arzonnais " ( " Die Rückker der Seeleute von Arzon " en langue allemande ) , sur une orchestration de Bourgault-Ducoudray , dirigé par le chef d'orchestre Hans Schmidt , entouré lui-même d'une troupe de choristes menée par Suzy Solidor , dont la meilleure copine , une juive à l'identité secrète , faisait partie , une certaine Suzanne Salaün , alias Esther Salomon !
( 35 )
Lorsqu'eut lieu la débâcle de 1944 , le musicien-colonel rentra précipitamment chez lui , abandonnant sa maîtresse enceinte qui , au moment de la Libération , dut changer de ville afin d'éviter d'être " tondue " , comme un certain nombre de ses congénères poursuivies pour avoir eu , avec l'ennemi , de trop intimes relations .
D'ailleurs , la pauvre fille sut encore tirer partie de ses charmes , puisqu'elle parvint à séduire un breton , cette fois , membre de la résistance d'Arzon , un certain Le Gornigell , qui se mit en quatre pour la protéger . ( 36 )
Nous connaissons la suite , et comment le réseau du transfuge de la STASI avait dû , par nécessité de trouver un " bouc émissaire " pour protéger les activités d'agent double de sa progéniture en RDA , exfiltré son gendre vers celle qui avait toujours gardé le contact . Alors , la concierge du lycée de Lorient , obéissant aux ordres , ce qui lui procurait quand même un substantiel complément de salaire , avait envoyé sa propre fille , sans la mettre au courant de toute l'affaire , pour surveiller un peu le nouveau prof
d'allemand , récemment arrivé .
Mais ce qui n'était pas prévu , c'est que Cécile , alias Esther , elle aussi , tombât peu à peu amoureuse du locataire de " La Belle Etoile " , votre serviteur !
24 - Mademoiselle Cécile Le Gornigell , voulez-vous épouser Monsieur Dietrich Wagner , ici présent ?
Notre cadeau de noce , le 30 avril 1978 , fut aussi celui de notre anniversaire , car nous eûmes la grande
surprise , à l'occasion de notre mariage à la mairie d'Arzon , de constater que nous étions nés le même jour , mais trente-trois ans plus tôt .
Cécile était donc bien sûrement la première fille de Hans qui avait aussi été mon presque beau-père . Quant à
l'autre , sa demi-soeur Anna , mon ex-fiancée , j'appris par la suite qu'après avoir divorcé d'un agent soviétique , elle travaillait maintenant , depuis la chute du " Mur " , c'est-à-dire le 9 novembre 1989 , au parlement de Strasbourg .
FIN
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DAN AR WERN - Le Professeur - Epilogue - 12 - Le Retour des Arzonnais ( 23 , 24 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
35 - " Le Retour des Arzonnais " ( Die Rückker der Seeleute von Arzon ) , spectacle donné à l'opéra de Rennes sous l'Occupation - Bataille de Schoneveldt ( 7 juin 1673 )
- Louis-Albert ( Loeiz-Alberzh ) Bourgault-Ducoudray ( Naoned / Nantes , 1840 - 1910 ) , chef d'orchestre et compositeur breton .
- Suzy Solidor ( 1900 - 1983 ) , chanteuse populaire bretonne de Saint-Malo .
36 - Voir chapitre 2 : " Esther " .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 11 - Ilsestein ( 21 , 22 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
11 - Ilsestein
" Monte à la Pierre et tu verras la Rose ! "
Dan Ar Wern - " La Nuit de Cézembre " *
21 - Pourquoi lui en ce lieu ? , me questionna-t-elle , surprise .
- Tu ignores donc l'histoire véritable de
" notre " cher papa , protégé du
Führer , ancien chef SS du district de Blankenburg ? , lui répondis-je !
Anna changea de couleur à ces mots , tandis qu'au-dessus du Brocken s'amoncelaient d'énormes nuages . La rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un éclair bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent contre la paroi , précédant une violente averse . Un effroyable orage , concentrant toute la noirceur du
monde , agitait la nature en furie !
Une fraction de seconde , la jeune femme dut se demander si celui qui l'avait accompagnée n'avait pas raison d'échapper aux soldats dépêchés à son aide , et si ce n'était pas plutôt son
père , le vrai traître !
Bouleversée , elle se mit à fuir , elle aussi ! Marchant au fil des flaques d'eau d'un pas de plus en plus rapide , elle essayait d'échapper au terrible fracas de la foudre comme au bruit d'une pluie torrentielle battant contre les parois de la montagne . Elle se crut peut-être victime de l'orage lorsqu'elle perçut une lumière blanche , aveuglante , au sommet d'un mont lointain , l'appel de son mari , derrière elle , n'étant pas la sourde menace qu'elle s'imaginait d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite : en vain , m'efforçais-je de la retenir quand , déjà , en grande hâte , une force incroyable avait dû réussir à l'entraîner dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce ne fut plus qu'une petite tache écarlate s'effaçant à l'horizon des sphères bleutées de mon rêve tourbillonnant ...
- Pourquoi aurait-elle peur ? , m'interrogeais- je malgré tout , revoyant défiler , quelques scènes rassurantes de notre vie au milieu de sa prodigieuse redescente vers la vallée ! Mais plus se réduisait la distance vers le but inconnu de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre brillait dans l'espace de mon amour indicible et réconfortant pour ma compagne !
22 - " De vieilles légendes nous ont toujours parlé d'une pierre étrange ayant le pouvoir de nous libérer " ! , me déclara le chef du commando , mon beau-père , avec un sourire - sept soldats vêtus de noir , encapuchonnés , fusils mitrailleurs en main - faisant ainsi mention de l' "Ilse Stein " où , à la fin d'une longue marche , je devais finir par m'embarquer à bord d'un hélicoptère ! ( 34 )
Gravé sur une plaque de fonte , se trouvait bien là le dessin de trois constellations s'initialisant , pour deux d'entre elles , Grande Ourse et Gémeaux , par un astre crucifère écarlate . Le Dragon , quant à lui , paraissait un peu lugubre avec sa traînée noire mais juste au-dessus , lui faisant face , brûlait une grande croix blanche entourée de douze étoiles ...
Mon cerveau était en feu , bien que mourant de sommeil et perdu au milieu de tous ces mystères d'un monde où les mots , les chiffres se mêlaient comme nombre de petits cailloux blancs semés sur le chemin d'une unique vérité !
Qui donc était celui qui , en fait , m'avait sauvé ? En savait-il plus qu'il ne m'avait jamais laissé paraître ?
Le Harz , la ville d'Arzon , dans cette Bretagne lointaine que je ne connaissais pas encore , n'y avait-il pas quelque significative ressemblance en ces noms ? , me demandais-je .
Tant de questions restées , pour
l'instant , sans réponses !
Comment faire alors pour accomplir ma mission ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 11 - Ilsestein ( 21 , 22 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
34 - Ilsestein ( Ilsenstein ou Pierre
d 'Ilse ) , formation rocheuse de granit située en face du Brocken , près de la ville d'Ilsenburg , dans les montagnes du
Harz .
* " La Nuit de Cézembre " , II - 1 , VII - Le Roi Perdu - Note 52 - Copyright 2019 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 10 - La Louve ( 18 , 19 , 20 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
10 - La Louve
" Comment fuirais-je le pays
Qui enferme tout l'univers ,
Là où s'en va Tristan ,
Veux-tu le suivre , Isolde ? "
Richard Wagner - " Tristan et Isolde "
( Tristan und Isolde , 1857 )
18 - Madone d'un presbytère abandonné , elle s'était couverte du vieil imperméable paternel , que ses cheveux fins paraient de leur blondeur
lumineuse .
Elle ajusta son petit chignon de fortune avec soin .
- J'ai si peur de te perdre ... , la suppliais-je encore , pleurant presque , mais cherchant mon revolver dans ma poche .
- Voyons , tu dois te tromper , me répondit la jeune femme , la rose fragile , ce n'est plus moi , désormais ,
mon cher ! Plutôt cette Lola , avec ses airs de sportive , n'est-ce pas , que tu as rencontrée , paraît-il , dans un café d'Halbertstadt ?
Alors , lui pressant la main pour essayer de l'assagir , je m'efforçais de calmer sa colère en même temps qu'elle parlait .
- Moi , reprit-elle , je ne suis rien d'autre qu'une pauvre fille de la campagne , n'est-ce pas ? Je ne suis pas très intéressante , et puis j'ai mal fréquenté tous ces livres que tu m'avais pourtant suggérés de lire : Dante , Ruysbroeck , Joachim de Fiore ... ( 32 )
A moitié rassuré , je me mis à l'étreindre avec passion .
Mais , songeais-je inconsciemment : tu ne sauras jamais , ma chérie , d'où peut naître le germe de mon désir , ni où se dévoilera le masque de ma mort !
19 - Cette pensée fut à l'origine d'un vrai cataclysme : les images du passé , d'une manière impitoyable , tel un horrible vomissement des gouffres de
l'Enfer , commencèrent à jaillir à la surface de mon esprit confus .
Je me revis dans la cage d'escalier de l'association .
Maintenant , tout me revenait en pleine figure , le premier clin d'oeil de Lola , cette tentatrice , image inversée de ma femme , et les sortilèges d'hier empourprant mon visage , le secouant encore de terribles convulsions !
- Pourquoi ne m'as-tu jamais rien dit ? Pourquoi ? , me répéta-t-elle avec une sorte de rage contenue , tandis que le sang me montait à la tête , et que des bouffées de chaleur enflammaient tout mon être d'un impérieux désir de me tuer !
Paralysé tout à coup par l'angoisse après ces mots terribles , péniblement sortis de sa bouche , qu'elle venait de prononcer , je sentis que mon coeur battait à coups redoublés dans ma poitrine , à cause aussi , peut-être , de l'étreinte épouvantable que je lui faisais subir .
Et comment l'admettre ,
d'ailleurs ? Ce serait à cause de moi , après tout , me dis-je dans un accès de rage, si elle ne pouvait plus ,
désormais , jouir d'une vie normale . Alors , pour se venger , n'aurait-elle pas voulu , avec un ami de son père , ex-Waffen SS , me faire peur , m'avait-on raconté un jour , supposant que je n'étais venu ici , selon certains , que pour m'emparer de leur mystérieux héritage occulte , mais surtout pour compromettre son honneur ?
L'enquête interne d'un
" camarade " , très discrète , avait conclu à un " regrettable incident " ...
- Anna ... Anna ... , larmoyais-je .
Je sentis le bras de ma victime peser sur le mien comme un boulet , comme une croix qu'on doit traîner jusqu'à un sommet d'épouvante !
Peut-être en ce jour de notre première rencontre l'avais-je mal comprise , tombé sous son charme à mon insu , victime d'un coup de foudre , moi , le mauvais ange tombé sur cette obscure planète ?
- Tu n'es qu'un menteur ! , me lança-t-elle dans un sursaut de désespoir .
Je n'osais lui répondre , accablé par le sinistre spectacle du crépuscule .
Ma seule volonté , dans le meilleur des cas , triompherait une fois de plus de l'hypocrisie générale , c'était tout , les vers de Wagner , mon prestigieux homonyme , embellis par la palette orchestrale du Maître de Wahnfried , me paraissant inutiles , vides , comme au-dehors , la pluie triste et monotone , son refrain se mêlant au bruit de nos pas sur le gravier .
20 - Nous longeâmes l'enclos des bêtes sauvages .
La louve , entourée de ses petits , poussa un grognement farouche en nous
voyant . Mais moi , je sentis que cet animal étrange possédait également la faculté de lire nos âmes .
Le versant , balayé par de terribles rafales , s'étendait à perte de
vue .
On ne distinguait pas grand chose , à suivre la trace imprécise d'une sente , au milieu des futaies de ce massif
hercynien . Plus on s'élevait , plus c'était un paysage de bout du monde , avec ses amas de roches chaotiques , visions de cauchemar , éboulis coiffés de brumes , précipices donnant le vertige !
Il ne restait plus que l'herbe feutrée , que le printemps parsème , tantôt de pensées , tantôt de touffes de myrtilles .
Nos deux corps , glacés sous l'averse persistante et les hurlements du vent fou , marchèrent longtemps côte à côte .
Anna , se sentant de plus en plus menacée , sans doute , avait du mal à contenir ses sanglots . Mais plus bas , comme d'un phare au milieu d'un océan de détresses , jaillirent brusquement quelques lueurs sur le petit lac tandis que des éclairs fulgurants se mettaient à déchirer les lambeaux cramoisis du ciel !
- Ils m'ont suivi ! , me mis-je à hurler . C'est à cause de la fille , elle a dû me balancer ! , lançais-je à ma femme qui , soudain , baissa les yeux .
Surgie de nulle-part dans le plus grand silence , une bande de loups se rapprocha de nous tandis que nous parvenions au pied d'une gigantesque croix de pierre dominant la plaine , et que le viseur d'une arme fut pointé sur ma tempe de fugitif aux abois .
- C'est fini , maintenant , mon vieux , rends-toi !
Ayant mené la traque en compagnie du vieux Schmidt , plusieurs " Vopos " m'avaient mis en joue . ( 33 )
Son héritière , projetée au sol , manqua d'être entraînée à toute vitesse vers le fond de l'abîme !
La pluie , l'orage redoublèrent .
Quant à moi , je n'eus même pas le temps de prendre cette autre voie que j'avais choisie pourtant d'une chute terrible dans le vide ! Eva , la louve , avait déjà foncé sur moi , m'empêchant de m'y précipiter !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 10 - La Louve ( 18 , 19 , 20 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
32 - Jan Van Ruysbroeck ( 1294 -
1381 ) , mystique flamand .
Dante Alighieri ( 1265 - 1321 ) , poète , homme politique , écrivain italien .
Joachim de Fiore ( 1132 - 1202 ) , théologien , moine cistercien .
33 - VOPOS = agents de la " Volkspolizei " ( police populaire de l 'Allemagne de
l'Est )
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 9 - L'Ange ( 16 , 17 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
9 - L'Ange
" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuve .
Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " La Mort en Perse " *
( Tod in Persien , 1935 - 1936 )
16 - Qui est là ? , cria-t-elle soudain, remplie d'épouvante , les doigts crispés sur les touches de son instrument .
Ma réponse vint avec lenteur , imperceptible goutte de pluie ridant la surface des eaux sombres de l'étang , timides frissons d'un coeur de chevalier que la grâce inaccessible de l'amour a fini par blesser ...
- Anna ...
- Toi ici ? , me répondit-elle dans un souffle .
Mais les traits de son visage avaient déjà perdu leur profonde expression de paix , de recueillement . Dehors , le vent s'était mis à souffler aussi ,
commençant d'asséner ses bourrasques impétueuses dans le feuillage tourmenté des hêtres , jouant sa rhapsodie végétale au coeur des bois de haute futaie , ébouriffant la chevelure des peupliers et des trembles ...
- Toi ici ? , me redit-elle incrédule . Pourquoi es-tu venu ?
Machinalement , je portais mon regard sur un tas de livres jetés en vrac sur le couvercle du " Bösendorfer " , dans un coin de la pièce : à côté de " Bénédiction de Dieu dans la Solitude " , par Franz Liszt , d'après un texte de Lamartine , se trouvaient différents articles sur l'Allemagne au temps du Nazisme ...
( 26 )
Je sentais qu'elle avait du mal à cacher la crainte sourde empourprant ses joues pâles .
- Mon père est à la chasse avec Lamento , Heidi a dû sortir pour les courses , me lança-t-elle en guise de justification , remuant sans doute mille pensées confuses pour tenter de donner le change .
Mais pourquoi donc es-tu là ?
- Ils ne vont pas tarder à
venir , c'est sûr ! , fis-je pour essayer de me défendre ou de lui expliquer ...
Je posais doucement des baisers sur ses cheveux ...
- Ma chérie , Anna , lui susurrais-je dans le creux de l'oreille , comment te parler de ma désespérance ? J'ai tellement besoin de toi !
Tu te souviens de " La Roche Flamboyante " et de notre promenade au Brocken ?
( 27 )
Je m'était mis à pleurer comme une madeleine pendant que ma compagne me prenait la main , la serrant contre son coeur .
- Je t'avais expliqué , pourtant , me répondit-elle avec ce geste de tendresse , nous devions cesser de nous voir , laisser le silence nous envahir peu à peu : celui du sacrifice , de la purification , celui du vent des âmes qui souffle au-delà des neiges éternelles , celui de ta
musique ...
- Mais pourrais-je vivre sans t'aimer , sanglotais-je , qu'y aurait-il d'autre pour moi dans le monde ?
- Qu'est-ce que ça signifie ? , soupirait-elle , écrasée par la peine , explique-toi ! Où cela va-t-il nous mener ?
- Je sais que je dois vivre pour mieux me battre contre ceux qui veulent salir de leurs crimes notre amour .
- C'est ça , hein ? Maintenant , tu vas me dire que tu regrettes ton inconduite ? , ironisait la malheureuse dont l'existence avait été bouleversée par la réputation d'adultère chez cet homme volage au charme enchanteur qu'elle se figurait de moi .
Elle s'était levée , pauvre créature accablée de tant d'injustice !
" La création , psalmodiais-je dans ma tête pour essayer , tant bien que mal , de me justifier , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... plutôt que l'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ? "
Alors , je pris place au clavier . L'application de mes mains , toute cette brillante technique journalière , fruit d'un long sacrifice , alliée à une sensibilité d'écorché vif , allaient tenter de lui dessiner les méandres ténébreuses d'un être meurtri cherchant à captiver , malgré tout , son auditrice en magnifiant la réponse que je m'efforcerais de lui donner ! D'abord , celle des ténèbres de ma conscience : un extrait de l' "andante " de " La Jeune Fille et la Mort " , par Franz Schubert , notes magiques se mêlant aux effluves de l'encens , rendant la plainte venteuse , au-dehors , plus menaçante , lorsque , dévorée par les flammes , elle achève de mourir dans les craquements lointains d'une
bûche . Transfigurée , la détresse de l'artiste se nourrit ensuite avec ferveur du magnifique " Poème " de Chausson ou de l'élégie de Fauré , " Après un Rêve " , enfin , de la céleste " Méditation de
Thaïs " ... ( 28 )
Mes yeux , fatigués de tant de travail , usés prématurément par l'interrogatoire musclé d'hier soir , se mirent à briller plus encore , mouillés d'amertume aux reflets du regard de l'amour . Malgré mon chagrin profond , je m'efforçais d'imaginer que nous n'étions plus que " tous les deux " sur Terre dans cette maison désolée du Harz , réunis par la Providence , mais que nous ne pourrions jamais réellement devenir " une seule âme " afin de communier à l'indicible patrie de notre idéal ... ( 29 )
17 - Partons donc découvrir " Ce qu'on Entend sur la Montagne " , lui proposais-je alors , content d'avoir enfin pu jouer Liszt avant de m'enfuir , ayant réussi à la persuader , par mes révélations , qu'une ultime balade était nécessaire pour semer nos poursuivants . ( 30 )
Mais avant de sortir , le visage marqué d'un doute concernant ceux qui m'avaient trahi , je pris en main la photo de son père , ancien officier de la Wehrmacht , considérant aussi la pile de gazettes locales posées sur l'instrument .
Barrée de titres pompeux , la
" Une " illustrée de mon sourire hypocrite en couleur annonçait l'un de mes concerts dans la région :
" Le grand soliste X... jouera au piano dans " Dixit Dominus " au Festival Haendel d'Ilsenburg " . ( 31 )
Je crus qu'il s'agissait d'une collection me rendant hommage . Mais , agrafé aux compte-rendus officiels , pleins d'élogieuse déférence , figurait un récit sordide concernant l'assassinat d'une prostituée dans la capitale germanique , ou le viol d'une adolescente à Moscou .
De sinistres impressions ne tardèrent pas à entamer le peu d'équilibre qui me restait .
Puis , je revis la mine angoissée de mon amie Lola , secrétaire de notre association , qui avait si peur , me confiait-
elle , qu'on la prenne pour ma maîtresse !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 9 - L'Ange ( 16 , 17 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
26 - Bösendorfer : Célèbre marque de pianos viennoise , fondée en 1827 .
"Gottessagen in der Eisamkeit " ( Bénédiction de Dieu dans la Solitude ) , par Franz Liszt ( 1811 - 1886 ) , d'après un poème de Lamartine , juillet 1829 , extrait de "Harmonies Poétiques et Religieuses " , 1830 , livre I , 5 .
27 - " Am Zundelsfelsen " ( Le Rocher Flamboyant ) , petite inscription sur la croix d'un sentier de montagne à Schönau-in-der-Pfalz , bourgade frontalière proche du château de Fleckenstein , dans le Parc Naturel du
Palatinat .
28 - " La Jeune Fille et la Mort " ( Der Tod und das Mädchen ) , lied ( 1817 , d 'après un poème de Matthias Claudius ) et 14e Quatuor à cordes
( 1824 ) de Franz Schubert
( 1797 - 1828 ) .
- " Poème " , op. 25 ( 1896 ) d'Ernest Chausson ( 1855 - 1899 ) .
- " Après un Rêve " - Levati sol que la luna è levata - op. 7 n°1 , de Gabriel Fauré
( 1845 - 1924 ) , publié en 1878 .
- " Méditation de Thaïs " , de Jules Massenet ( 1842 - 1912 ) , dans le deuxième acte de son opéra " Thaïs " créé à Paris en 1894 .
29 - Génèse , 2 , 24 .
30 - " Ce Qu'on Entend Sur la Montagne " ( Bergsinfonie , 1848 / 1849 ) , poème symphonique de Franz Liszt ( 1811 - 1886 , Bayreuth ) .
31 - Wehrmacht = nom officiel des armées du IIIe Reich .
" Dixit Dominus " ( 1707 ) , oeuvre de Händel ( 1685 - 1759 ) d'après le psaume 109 ou 110 .
* " Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) d'Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) .
Carte des bassins hydrographiques de la Saale et de ses principaux affluents . La bifurcation de l’embouchure du Großer Graben est également mise en évidence .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 8 - Le Prisonnier ( 14 , 15 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
8 - Le Prisonnier
" Le Château ne vous plaît pas ? "
Franz Kafka - " Le Château "
( Das Schloss , 1935 )
14 - La veille , un homme en uniforme était , après le concert , passé me prendre à mon hôtel particulier , la tête couverte d'une cagoule et revêtu d'une combinaison de drap bleu foncé , chaussé de bottines militaires .
La nuit tombait déjà comme un voile d'encre au bout de ce jour d'angoisse et de fatigue éprouvante lorsque ma voiture , ayant gravi avec peine les derniers contreforts d'un chemin tortueux du quartier désert des Ambassades , parvint , pour finir , à l'entrée du château de Wenigerode , quartier général de la STASI , par un pont de pierre au-dessus de la douve . Face à
moi , une bâtisse austère , tel un navire fantôme échoué sur le rivage des
siècles , vieux manoir gothique dominant la ville endormie de ses tours majestueuses , lourde forteresse médiévale aux murs épais , vaste citadelle flanquée de ses bastions d'angle , qu'une antique chênaie , surgie des brumes , plongeait , par ses ramures , dans un miroitement d'ondes crépusculaires ! ( 23 )
Laissant apparaître les contours imprécis d'une autre capuche noire , un petit clapet de bois s'ouvrit soudain dans la porte principale quand le conducteur y frappa :
- Que cherchez-vous ? , demanda une parole d'ombre .
- Avez-Vous les Clefs ? , lui répondit l'homme d'un air triste , accablé .
La voix grave , comme surgie d'outre-tombe , me réveilla !
- Il faut conduire notre hôte à la Tour ! Il fait nuit , c 'est l 'heure du Conseil !
Peut-être qu'un doux chant
nocturne , guidant mon âme au pays de la jeunesse , me ferait retrouver quelque part sa flamme perdue , me mis-je à réfléchir , obéissant docilement en silence au mystérieux garde masqué qui me guidait ? Celui-ci , une fois franchie la lourde porte bardée de fers et de clous , m'entraîna dans un long corridor dont les murailles humides , poissant d'humidité , s'éclairaient de dizaines de torches tenues comme autant de glaives par d'imposants chevaliers teutoniques stylisés dont chaque heaume était surmonté d'une tête de mort !
Puis , montant à pas lents les marches , nous parvînmes à une petite cellule de moine qu'un autre rescapé du champ de bataille invisible , recueilli , avant lui , dans la solitude extrême d'un tel monastère , avait pu connaître .
- Allons , monsieur le Cavalier de la Dernière Heure , auriez-vous peur ? , me lança mon cerbère à la cantonade .
" Tout n 'arrive que par la permission de Dieu " , pensais-je d'un air ironique , en guise de réponse , mais sans bien comprendre les vraies raisons de ce qui m'était , aujourd'hui , tombé sur la tête , et pourquoi on m'avait si brusquement arrêté . Peut-être ,
seulement , pour me donner plus de coeur à vivre cette nuit d'effroi dans une chambre nue , ornée simplement d'un bahut de chêne , prisonnier d'un lit de fer et d'une paillasse , avec , sur les parois , d'antiques tentures médiévales contant , pour mieux me faire honte , la célèbre Quête du Graal ? ( 24 )
Pour seule ouverture , une étroite lucarne , donnant sur la cour intérieure , permettait au nouvel occupant que j'étais d'entrevoir l'enceinte crénelée de la courtine opposée surplombant , sans doute , l'étendue morne de la nature assoupie .
Elle me fit redécouvrir aussi , ce soir , le souvenir d'une valse mélancolique , rayon de lumière illuminant le visage d'une jeune femme à la longue chevelure posant une main délicate sur son violoncelle ...
Certes , l'image d'Anna , ma chère fiancée , m'était apparue soudain comme en songe ! A moins qu'il ne se soit agi plutôt d'un hologramme , estimais-je après coup , croyant reconnaître , au fond de ce beau regard limpide , un reflet de ma propre souffrance et de mon désespoir , et toute la détresse qui était la mienne face à celle qui , me dit-on , plus tard , n'était qu'une habile manipulatrice , cheffe d'une organisation secrète ennemie du peuple !
15 - J'eus bien entendu l'air , autant pour maintenir ma réputation grandissante auprès des dignitaires du régime que pour préserver ma naissante notoriété internationale , de ne pas être au courant de ce qui se passait à Halbertstadt . Ils avaient été , bien sûr , les victimes d'un complot international , sinon d'un cruel malentendu , et mon amie s'était sans doute laissée berner par des espions " protestants " venus de l'Ouest maudit qui , à leur habitude , avaient abusé de notre bonté native .
( 25 )
Tout allait maintenant rentrer dans l'ordre ! On ne toucherait pas à ma famille si j'obéissais , me déclara-t-on d'un air apaisant .
" Demain , vous reprendrez la route de Dresde où , parait-il , elle doit sûrement vous attendre ! "
Mais moi , m'imaginant avoir le temps de la prévenir , je savais bien qu'elle se trouverait dans la demeure familiale du Brocken !
Alors , tout ceci , me dis-je en moi-même , n'était-ce qu'un piège ?
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 8 - Le Prisonnier ( 14 , 15 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
23 - Ministère de la Sécurité d'État ( Ministerium für Staatssicherheit , MfS ) , dit STASI ( abréviation de Staatssicherheit ) , service de police politique , de renseignements , d'espionnage et de contre-espionnage de l'ex-République Démocratique Allemande ( RDA ) .
24 - " Mémoires d'Outre-Tombe " , III , 4 - Mon Donjon ( 1817 ) , par François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .
25 - Allusion au mouvement pacifiste
" De L'Epée à la Charrue " ( Schwerter zu Pflugscharen ) d'Halbertstadt . .
Brisons nos Glaives pour en faire des Socs de Charrue , 1959 , Evgeniy Vuchetich ( URSS ) - Statue devant l'ONU ( New-York ) .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 7 - Anna Schmidt ( 12 , 13 ) .
Le Professeur

Seconde Partie : La Chute
7 - Anna Schmidt
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? . "
Isabelle Rivière - " Images d'Alain-Fournier "
12 - 13 août 1968 - Ce soir-là , tombant de fatigue sur le duvet moelleux de mon lit , je me rappelais brusquement cette visite impromptue faite chez elle , jadis , à l'occasion d'un jour de relâche , pendant la fête musicale d'Ilsenburg , au temps béni de notre bel âge , 7è anniversaire de la construction du " Mur " .
Notre tournée d'aôut 1968 nous avait en effet conduit jusqu'à ce massif du Harz où jadis , lors de la " Nuit de Walpurgis " , on fêtait le " Sabbat des Sorcières " , non loin du château Hardenberg , en Thuringe , patrie du jeune chevalier d'Ofterdingen ...
" Le Harz , avec ses hauteurs
sombres ... " ( 16 )
Je venais de Dresde , où serpentait la vallée de l'Elster , chère à l'un de mes peintres favoris , Caspar David Friedrich , me remémorant ce jour de Noël où , quelques années plus tôt , l'adolescent que j'étais à cette époque flanait à la recherche d'un signe au hasard des rues d'Halbertstadt , pensant peut-être à cette légende du diable ayant lancé sa pierre en vain contre la cathédrale dans l'espoir de la détruire . ( 17 )
Elster blanche , Elster noire ... Ne lui ressemblait-elle pas ? ( 18 )
L'avant-veille , j'avais passé une après-midi pluvieuse auprès d'Anna sur un versant du Brocken , ne m'imaginant
pas , non plus , découvrir , au terme de cette course harassante , la couleur de notre amour , comparable , peut-être , à ce crucifix vermeil surgissant au sommet comme un spectre de l'incendie du Soleil triomphant ! ( 19 )
Quel défi , en vérité !
Le lendemain , dès l'aube , m'élançant sur la route au volant de ma vieille " Wartburg EMW 340 " , je me dirigeais vers le Koenigsberg , montagne dominant la ville de Wernigerode . ( 20 )
Les premiers brouillards charroyaient leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon des hautes
vallées , blancs linceuls s'accrochant aux cimes de sapinières fleuries de quelques boutons d'or ...
La saison me parut magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal , enfantant peu à peu septembre , enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières en rafales virevoltant au vent , vestiges d'une jeunesse trop vite enfuie aux yeux nostalgiques d'un conducteur qui jamais , pensais-je , n'arriverait , malgré la vitesse de sa voiture , à la rattraper ...
Mais soudain ...
Lorsqu' on a quitté la petite route fédérale de campagne , on s'enfonce progressivement , dans le silence des grands arbres noirs , pour découvrir sur une verte prairie au-dessus des nuages , dans les vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres
mi-closes , qui m'était si familière ...
Quel visage d'ombre , sous cette tonnelle ancienne de nos souvenirs d'antan , s'approchait alors de moi pour m'accueillir au souffle léger de la verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 21 )
13 - La vieille demeure , que la vigne vierge dévorait par endroits de ses couleurs préautomnales de lune rousse , paraissait dormir d'un sommeil paisible .
Surmontant ma frayeur , je me hasardais le long de l'allée de platanes séculaires jusqu'à la tourelle , flanquant la façade principale de son imposante majesté , la dominant même d'une toiture à six pans d'ardoise .
Deux ou trois degrés de meulière , usés par les ans , m'amenèrent jusqu'au seuil , dont je soulevais sans peine le loquet de fer , mangé par la rouille .
Le seul obstacle , songeais-je , à ma hâte grandissante , était celui de ma propre inquiétude , sinon de mon anxiété .
Saisi par le trac, je pénétrais toutefois dans la maison , qui me sembla déserte .
Mais au rez-de-chaussée , je remarquais dans la grand pièce vide , un beau feu de bois crépitant sous le manteau de l'antique cheminée Renaissance , parée de nombreuses croix cléchées , pommetées d'or et parsemées de roses .
" La salle à manger , me dis-je .
Ensuite , les fines arabesques d'une céleste mélodie me parvinrent , depuis les étages supérieurs du pavillon , desservis par un escalier de chêne
vermoulu , déroulant sa spirale magnifique à l'entrée du logis .
Tandis que j'en grimpais avec appréhension les marches , l'angélique voix d'Anna , chaude et prenante , s'imposa à moi peu à peu , pénétrant mon âme , la comblant d'allégresse .
D'une oreille et d'un coeur attentifs , je ne pus que me réjouir de l'entendre interpréter la fameuse chanson de
Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! "
( 22 )
Et guidé par cette suave mélopée comme par la sonorité du violoncelle , je redécouvris d'un coup d'oeil ce vieux salon baroque au style fané , dont les parois pouvaient s'enorgueillir encore de boiseries vert d'eau , ainsi que de camaïeux bleuâtres tout défraîchis , représentant de vagues pastorales chinoises . Puis , poussant délicatement l'huis entr'ouvert de sa chambrette , sur lequel figuraient quelques entrelacs fleuris , j'aperçus ma fiancée , assise au centre , qui me tournait le dos ...
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 7 - Anna Schmidt ( 12 , 13 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
16 - Ilsenburg , petite ville au nord du Harz ( Oberharz ) , mentionnée dans le livre de Pierre Benoit , " La Sainte Vehme " ( 1958 ) .
Novalis ( 1772 - 1801 ) : " Heinrich Von Ofterdingen " , I . ( 1802 , posth. )
" Nuit de Walpurgis " ou " Sabbat des Sorcières " , fête célébrée dans la nuit du 30 avril au 1er mai , notamment dans le Harz , passage de la saison sombre à la saison claire chez les Celtes
( Bealtaine ) - Mort d'Adolf d'Hitler ( 30 avril 1945 ) .
17 - Halbertstadt , ville du Harz : anecdote rapportée par Otto Rahn ( 1904 - 1939 ) dans son livre : " La Cour de Lucifer " ( Luzifers Hofgesind , 1937 ) .
18 - Vallée de l'Elster , proche de
Dresde , où Caspar David Friedrich
( 1774 - 1840 ) , célèbre peintre
romantique , avait coutume de se promener pour y chercher l'inspiration .
19 - Spectre de Brocken : Phénomène optique particulier sur le Brocken ( Blocksberg ) , point culminant du Harz
( 1441 m ) où se réunissent les sorcières pendant la " Nuit de Walpurgis " .
20 - Le " Koenigsberg " ( 1033,5 m d'altitude ) , montagne latérale du " Brocken " dominant Wernigerode , dans le Harz
( Saxe-Anhalt ) .
21 - " Images d'Alain-Fournier "
( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 - 1971 ) , soeur de l'écrivain .
22 - Voir note 9 , chapitre II : " Cécile " .
" Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande
misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben
Wunderhorn , lieder ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 6 - Deux Jeunes Colombes ( 10 , 11 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
6 - Deux Jeunes Colombes
" ... Et pour offrir en sacrifice , suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur ,
un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes . "
Luc , 2 , 24 .
10 - Dans l'après-midi , nous nous promenâmes le long de la plage , et , malgré la pesanteur du premier silence , comme si nous nous connaissions depuis
longtemps , la jeune fille , tenant sa canne blanche , s'efforçait de me cacher son trouble .
Elle s'exprimait d'une voix blanche , faible , avec une certaine lenteur , de la timidité .
Son attitude craintive , sa démarche gracieuse , m'évoquèrent celles d'une biche apeurée .
- Ma mère m'a dit que , dans le Harz , poursuivit-elle , gênée , certains paysages mystiques de cloître en ruine ou de cimetière abandonné font penser aux nôtres .
Peut-être avait-elle tenté , pensais-je , d'atténuer sa maladresse .
Mais j'aimais tellement la musique de ses paroles , que je n'imaginais même plus maintenant faire s'interrompre l'élégante partition . Cet interprète que , d'après elle , j'avais été jadis put se rendre alors compte avec dépit , qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice fugitive , il avait dû laisser de côté , pour le meilleur ou pour le pire , une belle âme comme la sienne , sans jamais la revoir ...
11 - Je restais pourtant sur la défensive .
Même si cette pauvre fille réussissait à me libérer de certains remords inhibiteurs , quel paradoxe de la Destinée ! , me dis-je .
Sans mentir , je me trouvais bien , près d'elles , ne me sentant pourtant plus l'âge , malgré ma verdeur , d'amours juvéniles . Mais n'étaient-elles pas toutes les deux parvenues en quelques mots , par leur charme , leur délicatesse , à comprendre ma grande solitude , à réchauffer mon coeur d'artiste usé si prématurément ?
Quant à sa mère , elle lui ressemblait , à l'évidence . Mais tellement différente . Si parfaite , plus âgée , plus grande , sportive , extravertie ...
On aurait dit un couple de tourterelles , deux jeunes colombes qui allaient prendre leur envol , après avoir frôlé de leurs ailes graciles , juste un moment , ce lugubre royaume des ombres , le mien ...
Cécile , aujourd'hui , semblait n'être plus qu'une humble fleur naissante se balançant , fragile , au rythme lointain de la symphonie des vagues
océanes . Pendant qu'elle se retournait doucement vers moi , faisant mine de suivre le regard troublé de sa protégée , mouette rieuse lancée derrière son épaule à travers l'infini du grand large où quelques lueurs blafardes tentaient désespérément de dissuader les premières nappes de brume , un message
subliminaire , sous la forme d'un sourire à moi secrètement adressé , naissait timidement sur ses lèvres :
" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes ,
tu avais toujours désirée ? Chacune de tes épreuves masquant mon image d 'un voile d'ombre , un jour , ne me reverras-tu pas telle que je suis ? ... " ( 15 )
( A Suivre )
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Notes :
15 - " Aurelia " ou le Rêve et la Vie
( 1855 ) de Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 5 - Douar Nevez ( 8 , 9 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
5 - Douar Nevez *
" Qui veut savoir ce qui est beau ,
Et qui peut l'enseigner ? "
Caspar David Friedrich
8 - Premièrement , elle me parut très belle , coiffée à la garçonne , avec son minois d'angelot tombé sur Terre et ses fines lèvres d'où émanaient les plus purs accents d'outre-monde .
Ma " jazzwoman " en uniforme , accompagnatrice et garde-malade occasionnelle , autre de ses petits boulots d'appoint , débarquait pour le week-end sur la côte bretonne avec une invitée-surprise plus jeune qu'elle , une adolescente portant des lunettes rondes noircies , coiffée d'une capuche et tenant une canne , qu'elle fit entrer au beau milieu de ma salle-à-manger de Rhuys , où , maintenant , brûlait une bûche que j'avais placée depuis le matin dans l'âtre surmonté d'une belle glace un peu piquetée .
- Salut , claironna-t-elle , je te présente mon bébé , Mona !
( Et , plus doucement ) : disons qu 'elle est en séjour au centre " Douar
Nevez " . *
Je me souvins alors de l'image ovale dont elle m'avait parlé , qui lui ressemblait tant sur le mur de ma chambre du port , dessin de Perugini dont , la veille au soir , fixant le cadre , j'avais eu du mal à distinguer l'existence réelle de la sienne tant vivait en moi ce sentiment d'y apercevoir un fantôme de son propre visage , pâle reflet d'un rêve m'effleurant
d'abord , puis , sans cesse , me caressant avant de plonger dans la clarté fascinante d'une source aux yeux d'eau bien plus profonde , inépuisable vestige me rappelant , par sa ressemblance , la ridicule caricature dont , naguère , nous avions dû incarner l'être pur et lointain ! ( 14 )
Alors , la voyant surgir de l'abîme plus belle que n'en créa jamais la force d'une imagination , manifestation considérable qui put soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant mon âme , je réalisais que c'était elle de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre , aveuglant rayon de lumière jaillissant de son front , beau regard de l'Ange en elle transfiguré !
Ce fait me troubla vivement , mais ce qui m'avait le plus bouleversé , pendant le bref instant de cette apparition , c'était que sa fille , qui lui ressemblait tellement que j'avais cru , sans en être bien sur au début , reconnaître en elle son double , s'était mise ensuite à me transpercer le coeur de son oeil vif , glaive impitoyable et tranchant comme le verre de la glace !
9 - J'ai reconnu votre présence , monsieur , grâce au murmure de votre voix ... N'êtes-vous pas le pianiste ? , me demanda-t-elle , rougissante lorsque je lui tendis la main . Paralysé par la
peur , je n'osais , pour ma part , lui
répondre : comment pouvait-elle savoir ? Quelques-uns de mes rares disques n'étaient parus qu'en RDA .
- Mademoiselle , je suis très confus , me mis-je à bredouiller enfin , comme si je venais de comprendre , avec un peu de retard , cet impérieux désir naissant en elle d'obtenir des confidences .
Mais non , me défendis-je d'un soupir par crainte et par politesse , je ne suis pas celui que vous croyez , ni cette idole hors d'atteinte , " ce Phénix dans les nuages " , comme ils disent parfois dans une certaine presse ...
Je suis quelqu'un de très banal , un professeur de province ... Pardonnez-moi .
Le visage de la jeunette s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large . Elle avait réalisé trop tard son audace , et ne savait plus maintenant comment se faire pardonner .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 5 - Douar Nevez ( 8 , 9 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
14 - Charles-Edward Perugini ( 1839 -
1918 ) , " Study in Chalk " .
* Douar Nevez = Terre Nouvelle , centre d'addictologie lorientais .
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