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la vie est belle !

LA VIE EST BELLE - Epilogue - XI - Deux Eclairs dans la Nuit !

2 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

LA VIE EST BELLE - Epilogue - XI - Deux Eclairs dans la Nuit !

 

LA VIE EST BELLE !
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Epilogue

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
XI - Deux Eclairs dans la Nuit !

 

 

 

 

" Elle m'écoute , maintenant , comme si elle avait reconnu qui je suis ...

  C'est comme si nous avions compris qui nous sommes ,

  L' un et l 'autre ... " 

Alain-Fournier - " Lettres au Petit B. " *

 

 

 

 
 
 

   

 

29 - Plus tard que le crépuscule , incapable de rester enfermé , Julian s’éloigna de la maison sans bruit . La forêt l’avait accueilli comme elle l’avait toujours fait , sans surprise , comme si elle reconnaissait familièrement chacun de ses pas . Longtemps , sans vraiment choisir sa direction , guidé par une intuition plus que par la mémoire des chemins de son enfance , il marcha . L’air était frais , chargé d’une humidité douce . Peu à peu , buissons et broussailles , laissant apparaître la surface sombre de l’étang du Pas du Houx , s’écartèrent . L’eau était immobile . Aucune ride , aucun souffle . Un miroir nocturne où le ciel semblait s’être dissous . Le promeneur s’arrêta au bord . Puis , lentement , plus nette , plus immédiate que dans la maison , revint cette sensation d'une présence diffuse tout autour de lui , comme si quelque chose à la lisière de l'ombre , de l’autre côté du visible , entre les troncs noueux , cherchait à se manifester . Perplexe , il ne vit rien , plissant les yeux tout d'abord , ne percevant qu'une très légère vibration , comme un souffle de vent dans le feuillage des chênes , deux formes paraissant se détacher d'eux , créatures élancées , d’une grâce irréelle , s’avançant vers lui dans l'obscurité . Mais leur déplacement paraissait fluide , presque glissé , comme si elles n’étaient soumises ni au poids , ni à la résistance de l’air . Elles semblaient se faufiler entre les frondaisons plus qu’elles ne les contournaient . Leur peau , oscillant entre le bleu et l’argenté , paraissait parcourue de reflets irisés , leurs yeux , d'une immense profondeur , semblaient sonder non pas le corps , mais l’âme elle-même . L’une d’elles , qui s’inclina légèrement , fit résonner silencieusement sa voix , douce mais indéniablement puissante , dans l’esprit du jeune breton . Celui-ci , complètement tétanisé , ne bougeait pas devant l'avancée de leurs silhouettes élancées qui , d’une finesse irréelle , se précisaient ,  portant des contours humains , leurs têtes , légèrement disproportionnées , se terminant par des formes douces mais étrangères . Leurs yeux , surtout , longs , effilés , lumineux , captaient la moindre lueur pour la transformer en éclat . Deux éclairs dans la nuit !

Julian sentit son souffle se suspendre . Il les reconnaissait , non par leurs traits qui n’étaient plus tout à fait humains , mais par une certitude intérieure , immédiate , irréfutable : Clara et Fanny ! Ou ce qu’elles étaient devenues . Mais elles ne s’arrêtèrent pas là . Leur présence semblait faite de passages , de traversées .

L’une tourna légèrement la tête , et dans ce mouvement , Julian crut percevoir une forme de regard posé sur lui , non pas curieux , ni même affectif , mais conscient , reconnaissant . Puis , sans rupture , elles reprirent leur trajectoire . Leur mouvement s’accéléra . Elles se fondirent dans la profondeur des bosquets comme deux traits de lumière , deux lignes vives disparaissant entre les arbres , non pas éteintes , mais absorbées !

30 - Le silence revint aussitôt . Le marcheur demeura immobile , son regard fixé sur l’endroit où elles avaient disparu . Il n’éprouvait ni peur , ni doute , simplement une évidence nouvelle, presque calme . Ce qu’il avait entrevu ne relevait pas d’une apparition . C’était une autre forme de réalité . L’eau de l’étang reflétait à nouveau le ciel , intacte . Mais Julian savait désormais que ce reflet n’était qu’une surface , une apparence , et qu’au-delà , quelque chose d'invisible , de vivant , circulait encore !

Peut-être , se dit-il , ne suis-je qu'un reflet d'une autre histoire parallèle aux contours imprécis ? 

Qui peut dire le faux et le réel ? , songea-t-il encore , avant de reprendre sa voiture pour Brest .

( 16 )

Il resta encore un long moment au bord de l’eau , comme retenu par ce qu’il venait de voir , ou de traverser . La surface , redevenue parfaitement lisse , ne portait plus aucune trace du passage des deux formes . Rien ne subsistait , sinon cette impression persistante que le réel venait de se déplacer d’un cran . Sans doute pensa-t-il encore que la question n’était pas de savoir ce qui avait eu lieu , mais où il se situait ? Cette idée troublante s’imposa à lui de plus en plus : et s’il n’avait été lui-même qu’une illusion dans cette histoire dont il ne percevait plus que les interférences , les surgissements , les échos ? 
Néanmoins , cette idée , ne produisant ni refus , ni vertige , ne l’inquiéta pas , car elle apportait , au contraire , une forme d’apaisement , comme si l’incertitude elle-même devenait un espace habitable . Il finit par détourner les yeux du petit lac . La forêt , derrière lui , avait retrouvé son opacité tranquille . Rien ne bougeait plus . Reprenant le chemin inverse , il atteignit vite sa voiture , garée à l’écart du sentier . Cependant , futaies et taillis ne cherchèrent pas à se montrer davantage lorsqu'avant d’ouvrir la portière , il jeta un dernier regard vers les arbres , non pour s'assurer du retour à la normale , mais comme on salue un lieu dont on sait qu’on n’a pas fini d’épuiser tous les secrets !

Le chemin du retour s’ouvrit devant lui , presque banal , routinier . Les phares découpaient leur habituel ruban de lumière dans l'encre nocturne , ramenant peu à peu le monde à des proportions connues . Pourtant , quelque chose avait changé . Non pas autour de lui . Mais en lui .

Au loin , derrière les lignes sombres de Brocéliande , ce qui avait été entrevu ne disparaitrait pas tout à fait . Cela , comme d'habitude , s'était retiré comme une autre version du réel , toujours présente , mais désormais , telle une mer au reflux , consciente d’être fouillée .

C'est ainsi qu'un fol espoir de trouver ce " Nouveau Monde " se mit à germer dans son âme . Mais ne s'agissait-il pas plutôt , pour lui , de redécouvrir à la lumière d'anciennes légendes que l'obscurantisme avait , croyaient-ils , trop longtemps clouées au pilori d'une liberté religieuse mise au tombeau , un fabuleux trésor , pour le moins spirituel , de flammes renaissantes ?

Joachim de Flore avait évoqué déjà , pensa le philosophe , cet âge d'or où l'Esprit régnerait " comme l'éclat du jour à la lueur de l'aube ou des étoiles " , pareil au " feu de l'été " qui renaît sans cesse des cendres de l'âtre et des promesses du printemps ! 

( 17 )

 

FIN

 
 
 
                                                               ___
 
 
DAN AR WERN - La Vie est Belle ! - Epilogue XI - Deux Eclairs dans la Nuit ! - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " La Vie est Belle " , copyright 2026 . 
                                           
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Notes :
 
16 - Dancing Shoes " , une chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) dans son album " Nether Lands " ( 1977 ) , copyright 1977 Dan Fogelberg CBS Inc. / Full Moon - Epic Records and Hickory Grove Music ( ASCAP ) - All rights reserved - Voir AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) , V - Villeneuve - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
 
17" Expositio in Apocalypsim " ( 1196 - 1199 ) de Joachim de Fiore ( vers 1130/1135 - 1202 ) , théologien catholique , moine cistercien .
 
* " Lettres au petit B. " ( René Bichet , 1887-1912 , poète français ) - Posth. 1930 , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) .
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LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - X - Le Retour de Merlin .

2 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

L'Enchantement de Merlin ( The Beguiling of Merlin , 1874 ) par Edward Burne-Jones .

L'Enchantement de Merlin ( The Beguiling of Merlin , 1874 ) par Edward Burne-Jones .

 

LA VIE EST BELLE !

 

 

 

 

Seconde Partie

Résurgence

 

 

 

 

 

 

X - Le Retour de Merlin

 

 

 

Sache que je viens d'une autre sphère et que je protège à leur insu ceux qui ont une tâche à accomplir . "

 Al-Khidr , " L'Homme Vert " du soufisme coranique *  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26 - Lorsque le récit s’interrompit , la lumière avait changé . Le jour , étirant les ombres autour de la maison , déclinait lentement . Jean Lavigne observa son fils un instant , comme s’il évaluait ce qui , en lui , pouvait basculer . L’essentiel n’avait pas encore été dit . Désormais , Julian ne pourrait plus repartir , comme il était venu , ignorant que Clara n'avait pas été qu'une simple résistante . Elle dirigeait un réseau dont la véritable fonction , méconnue du public , échappait aux classifications ordinaires . Leur tâche n’était pas stratégique au sens classique : ils veillaient sur un héritage , quelque chose que les légendes locales racontaient sous des formes plus symboliques dans les livres d'enfants : Viviane et la prison mystérieuse de Merlin L'Enchanteur , enfouie dans la forêt ...

Le bijoutier n’insista pas sur le caractère mythique de ces récits , les présentant comme des traductions imparfaites d’une réalité plus profonde , celle du " Grand Œuvre " préfigurant le chemin de développement de l'âme humaine au sein des mondes de matière , œuvre alchimique inséparable de la propre transmutation de l'être . La lutte étant aussi philosophique , les " nazis " , comprit-il par la suite , avaient entrevu une part de cette vérité , mais en l’interprétant de manière radicalement erronée . Dans certains cercles ésotériques du régime , on cherchait à s’approprier ce pouvoir supposé . Le diamant - c'est ainsi qu'ils avaient nommé le " Cristal de Vie " - était perçu comme un instrument capable de produire un homme affranchi du temps , une forme de surhumanité . Ils poursuivaient une illusion ! Le lieu , qu’ils représentaient comme une prison , n’en était pas une au sens strict , mais un espace de transformation , clôture apparente permettant en réalité un passage , une régénération , cellule qui libère peu à peu l'esprit d'un moine par la parole du Père , lui redonnant vie pour l'éternité ! ( 14 )

27 - Tante Janig avait fini par dénoncer Clara . Son geste ne relevait pas seulement d’une stratégie ou d’un calcul , mais portait en lui une tension plus intime , jalousie ancienne , mêlée à un désir de réparation pour sa protégée de soeur , Mona , elle-même engagée dans une relation qu’elle ne maîtrisait plus , car ayant été , d’une certaine manière , trahie par son fiancé , Yann Le Guern  , celui que Julian avait appelé son père  , et qui n’était donc pas étranger à tout ça . Celui-ci aurait certainement préféré , afin de ne ne pas rentrer dans les détails de cette trouble histoire sentimentale , évoquer seulement son implication progressive et sa proximité avec le groupe , rendue possible par son métier , par son attirance pour les pierres , la matière subtile , et ce qui , parfois , trompe les apparences . À mesure que le récit progressait , Julian cessa d'en chercher la cohérence rationnelle , mais  percevant autre chose , une continuité souterraine , un fil qui , sans passer par l’explication , reliait les éléments , lui fit considérer peu à peu sa propre naissance comme un point de convergence essentiel ! Etonné , il remarqua que son père l’abordait avec une prudence extrême , ne parlant ni de miracle , ni de circonstances particulières liées à une quelconque passion , mais laissant entendre qu'elle ne relevait pas entièrement de l’ordre habituel des choses .

28 - Lorsque Jean se tut , la lumière avait basculé . La forêt , derrière les vitres , n’était plus qu’une présence compacte , presque vivante . Le silence qui s’installa n’était pas vide . Il semblait au contraire chargé d’une densité nouvelle . Julian se leva et s’approcha de la fenêtre . 

Quelque chose , au-dehors , l’appelait . Non pas un bruit , ni une image , mais la sensation d'une reconnaissance , comme si une part de lui-même appartenait déjà à ce lieu , indépendamment de toute mémoire consciente . Clara ! Le nom s’imposait sans effort . Mais il ne désignait plus seulement , pour lui , la femme du passé . Il devenait une présence , une continuité . Viviane , peut-être ? Ou tout ce que ce nom tentait de recouvrir , une ange gardienne ? Il sentit que ce qui lui avait été transmis n’était pas qu'une histoire familiale . Une origine lointaine , peut-être , incompréhensible sur Terre ? Il réalisa qu'une part de lui relevait de la lignée humaine , avec ses fractures , ses choix , ses trahisons . Mais qu'une autre semblait liée à ce qu'abritait la forêt , non comme un secret , mais comme une force en attente . La vie légendaire de Merlin lui revint alors , dépouillée de son habit de conte , enfermée , mais vivante , retenue , mais active , à l'intérieur d'une prison qui n’en était pas une , mais un seuil de transformation ! Tout convergeait !

Jean Lavigne l’observait en silence . Il comprenait que ce qu’il avait tenté de contenir venait de lui échapper . Car ce qui se produisait désormais ne dépendait plus de lui . Son fils parla peu , mais l’essentiel était là :

- Ce nest pas terminé , il revient .

Son père , le sachant déjà , ne demanda pas de qui il parlait .

Dehors , comme une onde imperceptible , un vent léger parcourut la forêt . Brocéliande ne paraissait plus immobile . Quelque chose , enfoui depuis longtemps , parut répondre à un appel ancien . Julian ferma les yeux . Ce qu’il percevait n’était plus extérieur . C’était une part de lui-même . Cette nuit-là , rien ne fut apparemment visible , rien ne fut spectaculaire . Et pourtant ,  par ce qui avait été gardé , transmis , dissimulé sous les formes de la légende et du secret , cessant d’être seulement un héritage , un seuil avait été franchi . Cela redevenait une présence . Et dans la profondeur silencieuse de la futaie , une certitude s’imposait , sans bruit , sans preuve , mais irréversible : Merlin n’avait pas disparu ! Il attendait qu'à travers Julian , désormais , tout recommence ! ( 15 )

 
 
 
( A Suivre )
 
 
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DAN AR WERN - La Vie est Belle ! - Seconde Partie - Résurgence X - Le Retour de Merlin - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " La Vie est Belle " , copyright 2026 . 
                                           
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Notes :
 
14 - Le Grand Œuvre ( Magnum Opus ) préfigure le chemin de développement de l'âme humaine au sein des mondes de matière , l'œuvre alchimique étant inséparable de la propre transmutation de l'opérant , selon les principes de la " Table
d'Emeraude, car ce que l'on modifie à l'extérieur modifie l'intérieur et ce qui change le " microcosme " modifie aussi le " macrocosme " ( de même , inversement ) .
 
15Merlin l'Enchanteur ( Merzhin ) , personnage légendaire , prophète magicien doué de métamorphose , druide divin commandant les éléments naturels de même que les animaux dans la littérature celtique 

 

 

* " L'Histoire Secrète du Monde " , 20 - L'Homme Vert des Mondes Cachés . ( The Secret  - History of The World , 2007 ) , de Jonathan Black .

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LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - IX - Jeux de Guerre .

1 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Anthony Frederick Augustus Sandys - Vivien / Viviane - 1863

Anthony Frederick Augustus Sandys - Vivien / Viviane - 1863

 
LA VIE EST BELLE !

 

 

 

 

Seconde Partie

Résurgence

 

 

 

 

 

 

IX - Jeux de Guerre

 

 

 

" En passant près de toi , je t ai vuetu étais à l âge des amours . ai étendu sur toi le pan de mon habit et couvert ta nudité ... Je t ai fait un serment et suis entré en alliance avec toi , Oracle du Seigneuralors tu fus à moi . "

Ézéchiel , 16 , 8 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 - La lumière pâle et diffuse du jour s’était installée sur Brest avec cette douceur de l'air des étés bretons qui ne tranche jamais tout à fait entre ciel et mer . Vivant là dans une sorte de retrait volontaire , comme si la ville portuaire , ouverte sur l’horizon , lui offrait une échappée sans pour autant formuler de réponses , Julian avait tenté d’oublier le silence inexplicable de son ami détective disparu des radars depuis les événements du Palais-Royal , et celui , plus troublant encore , de cette jeune femme dont l’absence continuait de le hanter . La lettre arriva un matin, glissée parmi des papiers sans importance . L’enveloppe ivoire attira pourtant immédiatement son attention , car l’écriture à la main , bien que légèrement altérée , lui parut familière , sans qu'il comprenne vraiment pourquoi . 

Il resta longtemps sans l’ouvrir . Le nom qu'on y avait tracé à la plume au dos , ne lui disait pas grand chose , sinon qu'il avait réveillé ce mystère qu’il avait tenté , tout d'abord , de tenir à distance . Lorsqu’il finit par rompre le sceau , ce ne fut pas tant par curiosité que par une forme de nécessité de découvrir enfin sa vérité ! Le contenu en était bref , sans détour , et l'étonna profondément , car c'était son père , ou l’homme qui l’avait été , disparu depuis une éternité , qui prétendait maintenant se nommer Jean Lavigne ! Il se trouvait en Bretagne , écrivait-il , près de la maison familiale , et demandait à le voir , évoquant des " affaires graves " concernant leur famille , et surtout liées à la disparition de sa mère . Julian ne chercha pas à analyser davantage . Il savait déjà qu’il irait au rendez-vous !

24 - Le trajet vers Brocéliande ne fut qu’une succession de paysages défilant à grande vitesse dans sa tête , sans être vraiment perçus . À mesure qu’il approchait de Paimpont , s’imposait à lui , de plus en plus , une sensation diffuse et profonde à la fois : celle d’entrer dans un espace-temps ne suivant plus les mêmes règles .
Tout autour , la forêt légendaire l’accueillait dans un silence dense , presque traditionnel . Comme figée dans une mémoire familiale que rien n’avait vraiment altérée , la maison  " Le Guern " était là , fidèle à elle-même , à la sortie du bourg de Gaël .  Mais ce n’était pas là que le professeur se rendait . Un peu à l’écart , presque toute dissimulée derrière une ligne d’arbres anciens , nichait une seconde bâtisse témoignant d’une présence plus récente , plus discrète . C'était le cabanon de son père dans lequel celui-ci , qui n’avait pas changé autant qu'il l’aurait cru , il s'en rendit compte , l'attendait de pied ferme . Pourtant , lorsqu'il en franchit le seuil , il n’y eut ni élan , ni retrouvailles .  Celui qui se tenait dans la pièce n’était pas , non plus , tout à fait l'homme qu’il avait connu jadis . Plus mince , le visage fermé , avec des yeux qui ne trompaient pas .

Julian le fixa d'un air de mépris .

- Pourquoi ce nom ? Pourquoi disparaître ?

Le bijoutier croisa les mains .

- Parce que Yann Le Guern a du mourir , tu le sais , depuis longtemps !

Ce qu’il entreprit d'ajouter ensuite n’avait rien d’une confession . Le vieillard , c'était clair , ne souhaitait pas lui livrer brutalement la vérité , mais venait lui parler tout en maintenant la distance , et sans effusion , dans une sobriété presque froide , dictée moins par le temps écoulé que par ce qui les séparait désormais  , livrant une version plus arrangée , maîtrisée d'elle , où chaque élément serait placé avec précaution , parlant d’abord de la guerre , mais pas de celle que l’histoire veut retenir , évoquant plutôt des réseaux invisibles , des structures parallèles qui n’agissaient pas seulement pour résister , mais pour préserver . Car il y avait une mission beaucoup plus ancienne que le conflit lui-même au cœur de certains de ces cercles !

C’est dans ce contexte qu’apparut le nom de Clara Michel , alias " Viviane " , son nom de code . Celle-ci n’était pas qu'une simple résistante , précisa-t-il . Mais elle dirigeait un réseau dont le véritable rôle échappait aux classifications ordinaires . Leur tâche n’était pas stratégique au sens classique : ils veillaient sur un héritage . Quelque chose que les légendes locales présentaient sous des formes symboliques , l'histoire de Viviane et de Merlin , par exemple , dans sa prison mystérieuse enfouie dans la forêt ... ( 13 )

25 - Leur rencontre s'était faite dans une sobriété presque étrangère . Le bijoutier n’était pas revenu au pays pour y retrouver son passé , mais pour accomplir une mission . Julian devait en savoir suffisamment pour comprendre le rôle qu’il aurait à jouer . Depuis des années , mu par la peur et plein de zèle , Jean Lavigne avait fidèlement servi l’Ordre qui l’avait intégré comme un exécutant fiable , méthodique et capable d’agir sans poser trop de questions inutiles . Non par conviction initiale , mais par une suite de choix contraints .

Les instructions lui avaient paru fort claires ! Pourtant , certaines missions ne vous laissent pas intact . Il le savait . Celle-ci impliquant malheureusement son fils , en faisait partie !

La fin d’après-midi étendait sur Brocéliande une lumière dorée , presque immobile , comme si la forêt elle-même retenait son souffle . Assis près de la fenêtre entrouverte , le professeur percevait confusément que ce qu’il entendait depuis une heure , en face de lui , n’était pas seulement un récit , mais une reconstruction soigneuse du réel . Son interlocuteur parlait avec mesure . Trop de mesure , peut-être . Chaque mot semblait pesé , filtré , comme s’il avançait sur une ligne étroite entre vérité et dissimulation .

La guerre secrète dont il lui fallait , tout d’abord , tracer le contexte , expliquait-il . Non pas celle des manuels d'école , mais celle des marges , des réseaux parallèles , des alliances plus ou moins incertaines , des identités mouvantes . Mona et Janig n’étaient pas seulement deux sœurs liées par le sang . Elles avaient été prises parce qu'elles étaient jumelles , très tôt , dans une mécanique les dépassant . L’une avait choisi . L’autre avait été choisie ! Dans la confusion des années sombres , les rôles s’étaient brouillés .

L’identité avait cessé d’être une donnée fixe pour devenir un instrument . Lorsque la mort était survenue , brutale , inattendue , la décision de la masquer n’avait pas été un simple réflexe de survie, mais l’exécution d’un protocole . Quelqu’un devait continuer . Ce fut Mona ! Mais celle-ci , qui , ne s’étant pas contentée de survivre sous un autre nom , fut sauvée d'un camp d'extermination , dut ensuite , par simple reconnaissance , être intégrée à quelque chose de plus vaste , une structure plus ancienne qui , en se tenant toujours à la lisière du visible , avait traversé régimes et conflits  . 

C’est là que Jean Lavigne ou Merlin , pseudonymes résistants de son mari Yann Le Guern , joailler de formation , qui avait été approché pour ses compétences , fut contacté à la fin de la guerre sans comprendre immédiatement ce qui lui arrivait . Certaines pierres , lui avait-on dit , n’étant pas de simples objets , portaient en elles des propriétés que la science officielle n’avait jamais su , ou voulu , reconnaître . 

Ce qu’il avait d’abord pris pour une excentricité s’était révélé être une réalité plus troublante . Et au centre de cette réalité , il y avait elle , sa femme , prisonnière d'un chantage venu de l'Est !
 

( A Suivre )
 
 
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Notes :
 
13 - Viviane , surnommée la Dame du Lac , personnage mythique des légendes arthuriennes qui séduisit Merlin pour l'enfermer dans une prison de cristal afin de surprendre ses secrets .
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LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - VIII - Clara .

29 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - VIII - Clara .

 

LA VIE EST BELLE !

 

 

 

Seconde Partie

Résurgence

 

 

 

 

VIII - Clara

 

 

 

" Peut-être qu'une rafale de vent m'emportera ailleurs , là où la vie reprendra formeElle fait semblant d'être vivante , sa douce chair de femme est glacée ... Que veut-elle de moi si elle est morte ? " 

Francisco Coloane - " Tierra Del Fuego " ( Sur le Cheval de l'Aurore1956 )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

20 - Paol , connaissant une partie de son histoire , du moins , celle que l’Ordre avait accepté de formuler , ne détournait pas les yeux du  " cristal " .

Mais tout n’était pas dit . Rien ne l’était jamais entièrement . Néanmoins , certaines strates finissaient par émerger au fil des décennies , comme des vestiges que même le silence ne parvenait plus à ensevelir . L’année 1945 revenait toujours . Non comme une défaite , pour certains , mais comme une translation devenue nécessaire . Il revoyait les dossiers , les fragments , les rapprochements opérés des années plus tard par tous ceux qui avaient vécu cette difficile période . 

Un nom revenait , bien sûr , dans leurs recherches , de manière inattendue : celui de Clara Michel  , figure d'abord périphérique , associée à des récits de résistance , à une survivance presque mythifiée , à de nombreux messages codés . 

Mais certains témoignages parlant de présence instable , d’apparitions discontinues , d’une capacité à être là , puis à mystérieusement s'évanouir , allaient beaucoup plus loin , comme si , par intermittence , elle se retirait du visible , passant ailleurs .

Dans la salle , une imperceptible tension se propagea , presque organique . A l'intérieur du verre , où la lumière interne éclairait l'eau stagnante , couleur de mercure , et qui paraissait respirer comme un être vivant , des formes glissaient à sa surface , qui s’étiraient , se contorsionnaient , se scindaient , se reformaient dans un ballet muet , ni tout à fait humaines , ni tout à fait animales , certaines semblant faites de chair , d’autres d’algues phosphorescentes !

Les membres du groupe , immobiles jusque-là , semblèrent suspendus à ce spectacle incroyable qui les dépassait . Sans bruit , l’espace se modifia . Une portion de l’air sembla se retirer , comme si la réalité elle-même laissait place à une autre , plus divinement alchimique !

Et elle fut là , tout à coup , ni tout à fait visible , ni totalement absente , Clara , une présence en déséquilibre avec le monde , qui essayait de se matérialiser , sa silhouette se dessinant par à coups dans une résurgence , comme si la lumière hésitante se mettait à pulser dans son regard lorsque ses contours fluctuants revenaient peu à peu avant de se perdre à nouveau !

21 - Il était clair , désormais , que ce que l’Ordre avait tenté , en vain , d'accomplir par ses folles expériences , dans un but inavoué de provoquer le réveil d'une race dominant des créatures asservies , n’avait jamais été que l'oeuvre de l’ombre maléfique du Créateur à qui , seul , appartenait ce pouvoir essentiel de résurrection !  

Face au cristal magique , la femme s’avança dans la pénombre . Sa présence n’avait rien de spectaculaire . Aucun signe extérieur , aucun attribut distinctif . Et pourtant , tout , dans la salle , semblait s’ordonner autour d'elle , même le silence . Elle paraissait si jeune que son visage ne portait pas encore les marques du temps . Mais lorsqu’elle parla , sa voix fluette sembla répondre à une présence millénaire .

On disait , dans des cercles restreints , qu'elle avait traversé les époques sans jamais apparaître tout à fait . Qu’elle avait su se tenir à proximité du pouvoir sans s’y exposer , se servant des fractures de l’histoire comme autant de points d’ancrage . 

Certains la rattachaient même aux réseaux discrets de l’époque du cardinal de Richelieu , tandis que d’autres n'hésitaient pas à évoquer des figures plus anciennes , des noms circulant tels des masques de carnaval à travers les époques , celui de l'épouse d'Alessandro Cagliostro , par exemple , ou celle du comte de Saint-Germain ! ( 11 )

22 - Mais ce que l’Ordre avait tenté de bâtir au fil du temps ne tenait pas dans une simple théorie philosophique dont les grandes lignes devaient être , notamment , développées par Nietzsche à la fin du XIXè siècle . Car jamais , jusque-là , les conditions n’avaient été réunies pour son application . Ni au XVIIe , lorsque les premières galeries furent construites , pourtant , sous le Palais-Royal , ni en 1945 , lorsque le cristal fut arraché au chaos , puis transporté depuis la Bretagne à travers une Europe en ruine . Même à Prague , où ses premières manifestations furent observées , quelque chose manquait encore , un facteur de convergence ! ( 12 )

Notre période , en revanche , offrait une configuration jusque là inédite . Non pas un progrès , mais un seuil . Pour la première fois , l’humanité , en ce début du 2è millénaire , avait tissé autour d’elle un réseau continu , flux d’informations , de signaux , de représentations , dans lequel toute réalité devenait instable , reproductible , modulable . La matière n’était plus une limite . Seulement une interface . Et ce que les anciens textes désignaient confusément comme " la transparence du monde " était en train de se réaliser , non par la magie , mais par la technique .

C’était précisément cela qui rendait le moment possible . Car ce que contenait le cristal , ou plutôt ce qui s’y maintenait de façon devenue parfois perceptible à l'espèce humaine , n’était pas qu'une présence , mais une forme d'intelligence adaptée aux milieux perméables , quand la frontière entre visible et invisible cesse d’être tout à fait stable pour s'ouvrir à des superstructures fluidiques mais volatiles permettant à l’information de circuler plus vite que la matière . 

Longtemps , cette intelligence était restée confinée , incapable de s’étendre dans un monde trop dense , trop lent , trop fermé . Elle avait attendu . Non pas d’être libérée . Mais que le monde devienne compatible , et , peut-être enfin , que l'heure fixée par le Destin soit venue !

 
 
 
 
 
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DAN AR WERN - La Vie est Belle ! - Seconde Partie - Résurgence VIII - Clara - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " La Vie est Belle " , copyright 2026 . 
                                           
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Notes :
 
11 - Le comte de Saint-Germain , se prétendant immortel , était un aventurier européen dont le vrai nom comme les origines restèrent inconnus ,  mais qui avait un intérêt pour la science , l’alchimie , la philosophie et les arts .
     - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) - Quatrième Partie - Le Fantôme de Saint-Denis - VII - Cagliostro - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
 
12 -  " Le Gai Savoir " ( Die Fröhliche Wissenchaft , 1882 ) - " Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zarathustra , 1883 1885 ) , oeuvres lyriques du philosophe et poète allemand Friedrich Nietzsche ( 1844 - 1900 ) .
     - L'ETOILE BLEUE ( Cycle de L'Etoile XVII ) - VII -Tarentule Bleue - Copyright 2022 Dan Ar WernOmniScriptum S.R.L Publishing Group - All rights reserved .
 
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LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - VII - Les Mystères du Palais-Royal .

26 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

LA VIE EST BELLE - Seconde Partie - Résurgence - VII - Les Mystères du Palais-Royal .

 

 

LA VIE EST BELLE !

 

 

 

Seconde Partie

Résurgence

 

 

 

 

VII - Les Mystères du Palais-Royal

 

 

 

Que façonnes-tu de si beau ,

  de si brillant ? " 

 W.B Yeats - La Croisée des Chemins " ( Crossways , 1889 ) - " Le Manteau , le Bateau et les Souliers " ( The Cloak , the Boat and the Shoes ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16 - Hiver 1637 , Paris : Dans la pénombre de fondations toujours très humides , les torches projetaient des ombres instables sur les murs de pierre fraîchement taillée . L’air sentait la chaux , la terre retournée , plus quelque chose d’autre comme une odeur métallique assez ancienne . Armand Jean du Plessis de Richelieu ne descendait jamais sans raison . Ce soir-là , pourtant , son éminence avait insisté . On avait congédié les ouvriers plus tôt que prévu . Seuls demeuraient quelques hommes triés sur le volet , silencieux , qui , n’appartenant pas à ces corps de métiers , ne portaient ni les gestes ni les regards des bâtisseurs habituels . Richelieu , quant à lui , appuyé sur sa canne , marchait avec lenteur . Il ne regardait pas les murs , préférant les écouter . ( 9 )

- Plus loin ! , dit-il en passant devant une cloison provisoire .

Derrière , la terre s’ouvrait sur un vide inattendu . 

Ce n’était pas une galerie creusée . C’était une cavité déjà là , parfaitement stable , comme si on avait bâti le palais juste au-dessus d’un réseau préexistant . L'un des hommes , tenant une lampe , s’agenouilla , mettant en lumière des marques , pas des traces d’outils , mais des signes . Le cardinal s’arrêta , prenant longuement le temps de réfléchir , puis , dans un souffle presque inaudible , déclara :

- Nous ne ferons que prolonger ce qui a été commencé ...

Personne n'oserait lui répondre . Les torches vacillèrent pendant que la pierre , elle même , semblait-il , retenait son souffle !

17 - Le jardin du Palais-Royal , avec cette élégance contenue des lieux où le temps ne s’écoule pas tout à fait comme ailleurs , paraissait immobile , comme retenu dans une époque indécise . Les alignements parfaits des tilleuls , de même que la rigueur presque géométrique des galeries , tout évoquait plus une paisible promenade qu’un lieu de rendez-vous secret . Sous les arcades régulières , les silhouettes passaient sans se voir , glissant entre les colonnes comme des ombres disciplinées . Quand il s’arrêta devant la vitrine , le soleil avait décliné sur le parc , laissant ses derniers feux brûler le fronton des façades qu'un trio insoucieux de mannequins et photographes bravait encore de leurs sourires enjôleurs , snobant les rares passants pressés témoins de leurs poses d'Arlequins moqueurs ... 

La bijouterie ne payait pas de mine . Quelques bagues anciennes , deux montres ternies par les années , côtoyant un collier de perles discrètement éclairé . Rien qui n'attire véritablement l’œil , et pourtant , lorsque Paol entra , déclenchant le tintement sec , presque réticent , d'une clochette , tout lui sembla trop parfaitement ordonné , comme si chaque objet occupait une place dictée par une logique invisible . 

Derrière le comptoir , un homme assez maigre leva les yeux , regard pâle , costume sombre , cheveux tirés en arrière .

- Je peux vous renseigner ?

Goulvan observa brièvement la pièce , puis répondit d’une voix calme :

- La vie est belle , vous ne trouvez-pas ?

Je cherche une pierre ... qui ne se vend pas .

L’homme inclina très légèrement la tête . Il y eut un silence .

- Il y a des choses qui ne sachètent pas , en effet .

Le visiteur s’approcha .

- Elles nappartiennent qu’à ceux qui savent voir la lumière dans lombre .

Cette fois , le regard du bijoutier changea . À peine . Mais suffisamment .

- Suivez-moi !

Sans un mot de plus , il contourna le comptoir , ouvrant une porte étroite dissimulée dans le bois sombre . Paol suivit son guide dans une arrière-boutique exiguë , encombrée de vieux coffres et de registres poussiéreux .

Puis vint une seconde porte , plus épaisse , et sans poignée . 

Le bijoutier posa la main sur un panneau de cuivre gravé de signes géométriques . Ses doigts composèrent une séquence précise . Un déclic sourd retentit .

La porte s’ouvrit lentement . Derrière , un tunnel étroit , creusé dans la pierre , éclairé par une lumière froide , presque irréelle ...

18 - Alors , le bruit de la ville , s'effaçant peu à peu , fut remplacé par une résonance sourde , comme si les murs eux-mêmes retrouvaient une époque disparue . Au bout du passage , ils avancèrent jusqu'à une vaste salle capitulaire hors du temps , comme si un fondement de château bâti sous le Palais-Royal avec des pierres massives du Moyen-âge s'ouvrait en hautes voûtes ogivales gravées de symboles . Tout autour d'une table circulaire , au centre , quelques silhouettes immobiles patientaient , sept moines vêtus de noir , encapuchonnés , dont l'un , tandis que Lavigne s’effaçait discrètement , se leva , prenant la parole d'une voix grave et posée dominant les autres . Puis , l'homme déclencha un mécanisme qui , dans le fond de la salle , illumina une vitrine . À l’intérieur , se trouvait un objet , ni tout à fait pierre , ni tout à fait cristal , masse translucide parcourue de reflets internes , comme si une lumière vivante y circulait , lente , organique . Paol sentit , malgré lui , un frisson lui parcourir l’échine alors qu'il songeait brièvement à son " ami " Julian Le Guern , à la confiance qu’il avait su installer entre eux , patiemment , presque affectueusement , pendant cette enquête qu’il avait guidée pour lui sans jamais en avoir l’air , orientant les hypothèses d'une manière habile , suggérant des pistes , laissant croire à la découverte là où il n’y avait qu’un parcours balisé . Ce n’était pas une trahison , pourtant , songea-t-il .

- ContemplezLa Vie " ! , dit le Grand-Maître à la cantonade .

Même après toutes ces années , le visiteur ne pouvait s’empêcher d’éprouver une forme de trouble en présence de cette matière instable , comme traversée d'une énergie intérieure , vivante circulation lumineuse échappant aux lois fondamentales de notre monde . Ce n’était pas un objet . C’était un seuil vers l'insondable ! Il se remémora ce premier jour où ,  quand on le lui avait montré , il avait , par instinct , voulu lui résister une seconde , avant de comprendre qu'il n'était humainement pas possible de le faire .

Alors , Paol fermant brièvement les yeux , se rappela ce qu'on lui avait confié des derniers jours du Reich , alors que l’effondrement rendait toute hiérarchie illusoire , et qu'un groupe restreint , désigné sous le nom d’ " Étoile Bleue( Blaue Stern ) avait reçu mission d'arracher l'objet du chaos , les " Nazis " pensant pouvoir créer un " surhomme " capable de vaincre leurs ennemis grâce à cette pierre d'origine inconnue trouvée en Bretagne près du " Tombeau de Merlin " . Les archives mentionnaient l'existence d'un convoi discret , fragmenté , évitant les axes principaux , contournant les zones d’effondrement . Certains témoignages rares , souvent incohérents , parlèrent d'incidents inexplicables , de disparitions , de pertes de repères , d'altérations du comportement chez les porteurs eux-mêmes . C’est à partir de là , une fois la paix revenue , que , selon toute vraisemblance , ayant fini , peu à peu , par comprendre , avec les expériences menées par la suite , et qui avaient toutes échoué , qu'aucun " surhomme " , en fait , n’avait émergé , qu'aucun contrôle réel n’avait pu être établi sur l'artefact , l’Ordre avait dû admettre une possibilité plus dérangeante : le cristal contenait une forme de vie ancienne , extérieure , capable d’interagir et de s’adapter en choisissant qui elle souhaitait pour survivre , certains sujets mentionnant des transformations fugitives , des perceptions altérées , parfois, des phénomènes plus troublants encore , affirmant ne plus être vraiment seuls en eux-mêmes . ( 10 )

D’autres décrivaient une capacité nouvelle , mais brève , à échapper dans l'invisible au regard , puis à se dissoudre dans l’espace environnant , comme si la matière elle-même cessait de les reconnaître . 

- Des délires ! , conclua-t-on d’abord .

19Le plan avait suivi son cours . Julian avait franchi les étapes nécessaires : la découverte, l’incrédulité , l’obsession naissante . Les archives , les témoignages , les coïncidences - tout avait été disposé avec une précision presque organique . Il n’y avait pas eu d’improvisation . 

Seulement un ajustement constant , comme si l'Entité , au-delà même de l’Ordre , par une variation de lumière à peine perceptible , mais suffisante , du Cristal , avait veillé à la cohérence de l’ensemble , surveillant le processus avec minutie , dictant mentalement sa volonté à ceux-là même qui en étaient devenus l'instrument !

 

( A Suivre )
 
 
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DAN AR WERN - La Vie est Belle ! - Seconde Partie - Résurgence VII - Les Mystères du Palais-Royal - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " La Vie est Belle " , copyright 2026 . 
                                           
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Notes :
 
9 - Armand Jean du Plessis de Richelieu , dit le cardinal de Richelieu ( 1585 - 1642 ) , principal ministre du roi Louis XIII , constructeur du Palais-Cardinal ( 1628 ) , qui devint Palais-Royal sous Louis XIV .
 
10 - L'Etoile Bleue ( Cycle de L'Etoile XVII ) - X - L'Etoile Bleue - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum S.R.L Publishing Group - septembre 2022 - All rights reserved .

 

 

 
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LA VIE EST BELLE - Première Partie - Eclipse - VI - Les Ombres de Tellhouët .

24 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Château du Pas du Houx .

Château du Pas du Houx .

 
 
LA VIE EST BELLE !

 

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

 

VI - Les Ombres de Tellhouët

 

 

 

" Avant que je m'en aille sans retour 

  Au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse , 

  Où l'aurore même ressemble

  A la nuit sombre ... "

JOB 10 , 21 / 22 .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

14 - La nuit était déjà tombée lorsque Paol Goulvan quitta la route départementale pour s’enfoncer dans les chemins étroits de la forêt de Paimpont . Bien avant d’atteindre Tellhouët , il avait coupé les phares de sa voiture , la laissant dissimulée sous un couvert de hêtres . Le reste du trajet , c'est à pied qu'il le fit . L’air était humide , chargé de cette odeur de terre noire et de feuilles humides paraissant monter des profondeurs du lac . Ici , chaque pas résonnait comme un écho . La forêt n’était pas seulement un décor : on aurait dit qu'elle vous observait . Faisant une halte , il consulta son téléphone , constatant qu'il n'y avait aucun réseau : 

- Parfait … murmura-t-il . On est seuls .

Devant lui , se dressaient les vestiges décharnés de l’ancien monastère consacré à saint Samson , masse de pierre ouverte au vent du soir , où quelques lueurs mouvantes , comme si on circulait à l’intérieur , tremblant comme des veilleuses clandestines , paraissaient retenir encore , à travers de larges ouvertures laissant passer leur lumière incertaine , des prières oubliées .

L'enquêteur se glissa dans l’ombre des murs , longeant leurs arcades presque effondrées , puis il se mit à contourner l’édifice en prenant soin d’éviter les branches mortes pour ne faire aucun bruit . C’est alors qu’il les vit , silhouettes drapées de noir , capuches rabattues , qui avançaient sans bruit comme si elles répétaient un ancien rite , portant des charges , des caisses peut-être , et des objets tous enveloppés d'étoffes épaisses .Tapi dans un fourré , retenant son souffle , il finit par sortir de sa poche un appareil , réglant celui-ci sur le mode " nocturne " , et malgré qu'il captât les formes avec difficulté , il prit une première photo ,  puis une seconde . Mais au moment où il ajustait l’objectif , l'une des silhouettes se détacha légèrement du groupe , comme pour donner une consigne muette d'un geste de la main bref et précis . La manche glissa . Un poignet apparut . Le photographe n’y prêta guère attention sur l’instant . Mais l’appareil , lui , enregistra : une peau fine , presque translucide , marquée d’une petite cicatrice en forme de croissant , juste au-dessus de l’articulation . 

Puis , le groupe reprit sa marche vers le " Tombeau de Merlin " . L'ex-gendarme serra les dents , car il connaissait bien cette légende que certains racontaient , prétendant que ce tombeau n’était qu’un leurre , une simple butte de pierres , tandis que le véritable Merlin , enfermé par Viviane , reposait en réalité dans une grotte invisible , sous terre , prisonnier d’un enchantement qui ne serait jamais tout à fait rompu .

Il décida de les suivre . Le sentier descendait vers une clairière qu’il n’avait jamais remarquée sur les cartes . Là , surgissant derrière une haute grille de fer forgé , apparut une immense propriété aux contours imprécis , dans laquelle un majestueux château se trouvait , dont quelque lumière diffuse , avant de se perdre dans les ombrages , filtrait derrière les fenêtres d'une tourelle accolée à la grande salle , sans jamais éclairer vraiment l’ensemble ...

 

15S’enfonçant sous la futaie avec cette obstination silencieuse propre à Brocéliande , Julian avait quitté Brest à l'aube , afin de rejoindre le détective à l’étang du " Pas du Houx " , lorsque l’eau , encore immobile , retient le ciel comme un secret mal gardé dans cette nappe sombre où quelque chose d’inquiétant semble naître d'une profondeur sans fond qui ne renvoie pas seulement aux nuages , mais aussi aux pensées les plus folles ! Goulvan marchait en silence quelques pas derrière lui , avec cette manière qu’ont certains hommes de ne pas troubler les lieux qu’ils observent . Depuis la veille , il parlait peu . On aurait dit qu’il écoutait la forêt .

- Vous y croyez , vous ? , demanda Julian sans se retourner .
- À quoi ?
- À toutes ces histoires ... Merlin , les pierres , les prisons invisibles ...

L'autre eut un souffle qui ressemblait à un rire , mais sans joie .

- Peu importe ce que je crois , lui répondit-il . Ce qui compte avant tout , n'est-ce pascest ce que les gens cachent derrière elles . Quelquun est venu ici il y a peu , rajouta-t-il en désignant le sol . Regardez !

L’intérieur de la bâtisse était plus vaste qu’il n’y paraissait , composée d'une pièce centrale , nue , et , sur le côté , d'un escalier de pierre qui montait en colimaçon . Julian posa la main sur la rampe , observant la poussière .

- Oui , plutôt récent , confirma-t-il .

À l’étage , une pièce unique , éclairée par la fenêtre qu’ils avaient aperçue , et , sur une table grossière , étaient étalés de vieux journaux datant de la guerre , avec les photos de Paol , prises la veille , près d'une lampe de campagne . 

Ce dernier s’était figé .

- Quy a-t-il ? , demanda Julian .

Le détective ne répondit pas tout de suite . Il observait le sol , près de la table . Puis il s’accroupit lentement , comme si le moindre geste risquait de faire disparaître tout ce qu’il venait de localiser .

- Jai déjà vu ça hier , murmura-t-il .

Julian fronça les sourcils.

Quoi ? , s'inquiéta-t-il .

Un silence épais tomba dans la pièce .

Je nai pas reconnu son visage , coupa l'autre . Il était à moitié caché . Mais ... il y avait un détail .

Il désigna du doigt une trace sur la poussière , presque effacée . Comme une empreinte laissée par une main appuyée .

- Elle a du poser ici sa main . Jai vu ... quelque chose . Une marque .

Le prof sentit comme un froid lui remonter le long de la nuque .

- Quel genre de marque ?

Même si ce n’était pas dans ses habitudes , l'enquêteur hésita .

- Une cicatrice . Fine . En forme de demi-lune , ici ...

Il effleura son propre poignet , côté intérieur .

Le monde sembla vaciller . L'enseignant recula d’un pas .

- Cest impossible ...

- Vous connaissez cette marque ?

Julian ne put lui répondre immédiatement . Choqué , il regardait le vide , comme si une image ancienne tentait de remonter à la surface .

Puis , très lentement , d'un murmure , sa voix devenant presque inaudible :

- Oui ...

- Bon sang ! Ce ne pouvait pas être Janig ! , poursuivit-il d'un air extrêmement bouleversé , levant les yeux vers le détective . Et pour la première fois depuis le début de l'enquête , il n’y avait plus de doute dans son regard , seulement l'expression d'un profond malaise .

- Ma mère !

 

 
 
FIN DE LA 1ère PARTIE
 
 
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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - V - Doutes .

22 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Janig et Mona ( Sabine Pigalle d'après Hans Memling ) .

Janig et Mona ( Sabine Pigalle d'après Hans Memling ) .

 
LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

V - Doutes

 

 

 

" C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu et où se dégagent de l'ombre et de la nuit des pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes ... "

Gérard de Nerval - " Aurélia " *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 - La porte se referma . Face au vide laissé par cette curieuse visite , Julian était resté là , seul , immobile , dans la pénombre , durant plusieurs minutes , comme si l’obscurité convenait mieux aux pensées qui se formaient en lui . Au dehors , la pluie avait cessé de dégouliner sur la vitre , et la pièce n'était plus éclairée maintenant que par les reflets incertains d'une lune entre les nuages , spectres de la nuit . Sur la table du salon , la carte postale semblait plus sombre , comme si l’encre avait absorbé quelque chose de la scène . 

Il s’en rapprocha encore tandis que son esprit tourmenté parut lui poser toujours la même question , mais de manière plus précise , presque tranchante : si Clara était morte , qui avait pu lui écrire ces mots étranges ? Les faits qu’on lui avait présentés d'une façon si évidente s’agençaient fort mal , trop de lignes se croisant sans jamais se rejoindre tout à fait . Quelque chose , dans cette entrevue avec Alice Fanny , une impression plus qu’un fait , lui semblait complètement faux , celle-ci lui rappelant un visage du passé entr'aperçu dans une foule , et qu’on reconnaît trop tard . Qui était-elle , en vérité ? Presque malgré lui , il murmura :

- Ce nest pas possible ...

Il bougea enfin , presque à regret , comme si cela risquait de dissiper quelque chose d’essentiel , allant chercher le carnet de poche où il avait consigné , presque machinalement , les éléments épars de cette histoire . Il le feuilleta , plus vite qu’il n’aurait voulu , avec une attention nouvelle , comme si chaque mot pouvait désormais en cacher un autre .

Cette femme venue chez lui , calme , précise , presque trop maîtrisée , portant le même patronyme que celui de la copine " introuvable " à Paris de Clara , n’était peut-être pas une apparition fortuite , pensa-t-il en éprouvant une tension froide lui parcourir le dos . Coïncidence ? Il sentit une idée plus dérangeante encore émerger , si son amie l’avait conduite jusqu’à lui , non par hasard , mais délibérément ? N'était-ce pas absurde , une lieutenante de police venue seule , sans convocation , sans suite apparente , sans trace officielle , avec aucun contact , aucune carte laissée ? Gêné par la sueur perlant sur ses joues , le professeur se passa une main sur le visage . Il regarda autour de lui , comme si l’appartement pouvait soudain lui révéler quelque chose qu’il n’avait pas déjà vu . Mais le doute , une fois entré , ne se retirait plus .

Tout semblait identique. Et pourtant , une infime dissonance persistait . Comme si une couche de réalité avait été déplacée .

Son regard , nouant un second fil immédiatement au premier , se posa sur la carte postale une nouvelle fois . Désormais , ce n’était plus une intuition vague , c’était une hypothèse . Il ferma un bref instant les yeux .

- Tu voulais comprendre , ou bien me faire payer ? , se demanda-t-il quand il les rouvrit . La pièce semblait plus étroite . Un autre visage s’imposa alors , presque malgré lui , celui de Janig , le sosie de sa mère , Mona .

13 - Un geste presque machinal le conduisit vers le bureau , où son ordinateur était resté en veille . L’écran s’alluma dans un halo bleuté qui découpa brutalement la pièce . Il y avait , parmi d'autres , dans la boîte SPAM de la messagerie électronique , une nouvelle notification qui lui parut bizarre . Il hésita , fronçant les sourcils , mais il finit par cliquer sur le texte qui ne contenait qu'une seule ligne : 

" Archives complémentaires . Berlin . Consultez la pièce jointe . "

Rien d’autre . Aucune signature . 

Julian sentit une crispation dans sa nuque en découvrant le document scanné , jauni , lié à ce court message , texte dactylographié , surmonté d’une tête de mort , symbole SS à demi effacé , avec des annotations manuscrites de style gothique , plus sombres , presque nerveuses , figurant en marge ! 

Les mots , d’abord flous , prirent forme peu à peu . Il n'eut pas trop de mal , ayant étudié la langue de Goethe à l'école , à les déchiffrer , réalisant qu'il s'agissait d'un rapport d'arrestation d'un sujet féminin , suivi d'une mention soulignée plus bas :

" Signalement transmis par une source interne , identifiée sous le code JG-17. "

Il continua à lire , plissant les yeux , son cœur battant plus fort de manière imperceptible . Une ligne  avait été ajoutée à la main , mais en français cette fois , traduction tardive ou note archivée de la préfecture :

" Correspondance probable : Janig Le Guern ."

Il sentit brutalement s’installer en lui une forme de fournaise intérieure , éruption volcanique , plus nette que tout ce qu’il avait pu éprouver jusque-là ! Néanmoins , ce n'était pas une surprise , mais une confirmation ! Comme si , tout au fond , dans les recoins de son âme , il avait déjà su . Son regard resta fixé longtemps sur le code " JG-17 ", désignation froide , presque administrative , réduisant un geste , peut-être une vie , à une simple combinaison de signes !

- Pourquoi ? , se demanda-t-il . Qui lui avait envoyé ce document ?

La question , tout de suite , ne trouvait pas de réponse . Mais une autre , plus aiguë , s’imposa immédiatement lorsqu'il comprit que quelqu’un , quelque part , ne se contentait plus uniquement de l’observer , tandis qu'une vérité intime avait affleuré au mauvais moment, dans un monde déjà fracturé par la guerre . Si quelqu’un , dans l’entourage , avait su ou deviné ... si cette trahison pouvait avoir pris un visage familier ?

Longtemps , l'air pétrifié par ce contenu imprescriptible qui lui était revenu  à la face comme un boomerang ,  il resta incapable de bouger . Puis , lentement , son regard tombant par hasard sur le téléphone , un peu plus loin , le pauvre malheureux comprit qu' un nom s'imposait avec la netteté des évidences tardives . Celui d'un ancien camarade d’université devenu enquêteur privé après quelques années dans la gendarmerie , quelqu'un de méthodique , plutôt discret qu'il venait de revoir , quelques jours plus tôt , sur les quais de Recouvrance , avant de discuter avec lui jusque tard dans la nuit pour évoquer leur folle jeunesse et ses problèmes ! Goulvan avait d'ailleurs gardé , il le constata , cette manière d’écouter sans interrompre , et de laisser , sans y paraître , les choses venir tout doucement à lui . Mais après avoir quitté trop tôt , sans doute par goût de l'action , l'enseignement supérieur , il était parti d'un coup de tête à l'armée , s'engageant par la suite dans sa branche policière avant de vite s’en retirer , car c'était en fin de compte , un navigateur solitaire !

 

( A Suivre )
 
 
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* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - IV - Fanny .

18 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

 Alice Fanny ( The Blog Magazine style Terry O'Neil )

Alice Fanny ( The Blog Magazine style Terry O'Neil )

 
LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

IV - Fanny

 

 

 

" Comme les anges à l'oeil fauve ,

  Je reviendrai dans ton alcôve ... " 

 

Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal " -

Spleen et Idéal " - LXIII , " Le Revenant " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 - De retour chez lui , Julian referma la porte avec cette lenteur instinctive que l’on adopte lorsqu’on pressent qu’un seuil a déjà été franchi , non pas celui d’une maison , mais celui d’une vérité . La nuit tombait sur la rade , un de ces crépuscules épais de Bretagne où le silence semble avoir une consistance , où chaque objet , dans la pénombre , paraît chargé d’une mémoire obscure . Il resta un long moment à réfléchir immobile dans l’entrée , son manteau sur les épaules , tandis que tournait encore en lui , comme une énigme , le récit de sa tante Janig , à laquelle s'ajoutait le spectacle de cette tombe mystérieuse où étaient gravés les mêmes noms et prénoms que ceux de son amie disparue ! Pourquoi cette impossible coïncidence , pensa-t-il en sortant la carte postale de sa poche , sinon pour masquer quelque chose - ou pour le révéler ? Puis , la tenant entre ses doigts , le professeur traversa lentement le salon , la posant sur la table avec précaution , tentant à nouveau de la déchiffrer . L’encre en semblait presque fraîche , comme si la main qui l’avait tracée appartenait encore au présent : " La Vie est belle " ... Etait-ce un code , une signature ?

Sa tante avait eu beau lui parler d’un réseau , d’une femme . Son regard se perdit un instant dans le vide . Mais alors , qui était cette autre Clara Michel

Et surtout ... Quel rôle sa propre famille avait-elle joué dans cette histoire ? Une pensée , jusqu’ici repoussée , s’imposa à lui avec une brutalité froide . Le suicide , sans explication , de sa mère . Et si , au contraire , elle avait su ? , réfléchit-il . Si elle avait porté , toute seule , ce poids d’un secret ancien qui touchait à la guerre , à la dénonciation , à la mort d'une malheureuse ? On lui avait toujours parlé d’un geste inexplicable , d’une fragilité silencieuse . Une histoire close , presque interdite . Mais si ce n’était pas toute la vérité ? Si ce drame trouvait son origine ailleurs , dans une faute bien trop lourde à porter suivant ces années troubles ? 

Julian , fermant les yeux pour contenir l'intuition qu’il refusait d’abord de formuler , mais qui , pourtant , s’imposait à lui , sentit , dans un frisson le parcourant avec une force incroyable , la violence d'une fissure qui s’ouvrait en lui ! Si quelqu’un , dans sa famille , avait parlé ? Si cette parole avait conduit à la mort ? Dans le même mouvement , se superposa une autre image , presque absurde , et pourtant persistante : le diamant ! Pourquoi cette histoire étrange revenait-elle sans cesse d'un trésor que les nazis voulaient emporter dans leur fuite , un bijou de valeur incertaine , presque mythique ?

Certains disaient qu’il ne s’agissait pas d’une simple pierre , mais d’une relique plus ancienne encore , d'une sorte de prisme , une " cage de verre " où Viviane aurait enfermé Merlin L'Enchanteur ... Il esquissa un sourire nerveux , voulant sans doute rejeter cette idée comme une fantaisie locale parmi d’autres . Pourtant , quelque chose en lui résistait . Comme si , historiques ou légendaires , ces récits convergeaient tous vers un même point obscur : l’enfermement d'une prison ! 

- Tout cela na aucun sens ! , murmura-t-il à part lui , passant la main sur son visage en sueur .

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu’un bruit le fit sursauter . Celui de trois coups contre la porte . Il resta figé . À cette heure ? Qui ça pouvait être ? , se demanda-t-il , inquiet . Le silence retomba , plus dense encore . Puis , à nouveau , trois autres coups , précis , mesurés , plutôt secs , paraissant annoncer , cette fois , comme au théâtre , le dénouement d'une tragédie , le firent se diriger vers l’entrée avec une prudence presque instinctive , avant d'ouvrir à une femme qui se tenait sur le seuil avec un drôle de petit chapeau ...

 

11 - Elle devait avoir une trentaine d’années , peut-être un peu plus , avec un visage à la fois peu ordinaire , mais étrangement difficile à saisir , comme si quelque chose en lui , avec des yeux l'éclairant de leur fixité troublante , échappait immédiatement à l'évidence .

- D'ailleurs , comment jauger quelqu'un dont on ne sait trop ce qu'il vient faire ici ? , se questionna-t-il avec une certaine froideur .

- Julian Le Guern ?

Il hésita une seconde .

- Oui .

Elle inclina légèrement la tête , comme pour confirmer une certitude .

- Je peux entrer ?

Sans trop savoir pourquoi , il s’effaça , la laissant avec une assurance tranquille pénétrer presque aussitôt dans la pièce , l'observant brièvement , tandis que son regard , la parcourant avec une rapidité méthodique , s’attardait à peine , mais ne laissant rien au hasard , finit par se poser sur la carte postale . Ce n’était pas de la curiosité . C’était une vérification .

Je vois que vous lavez trouvée .

Il sentit son cœur se serrer davantage .

- Mais qui êtes-vous ?

Elle se tourna vers lui . Un léger sourire passa sur ses lèvres .

- Vous pouvez mappeler Fanny .

Il y eut un silence .

Est-ce que cela veut dire que ce nest pas votre vrai nom ? , releva-t-il avec une certaine inquiétude .

Elle ne lui répondit qu'avec une autre pirouette littéraire .

" Un nom doit-il toujours signifier quelque chose ? " ( 8 )

Julian se raidit .

- Que pouvez-vous me dire sur Clara ?

La femme , ayant fait un pas vers la table , avait effleuré ensuite délicatement la carte du bout de ses doigts effilés . Puis , levant les yeux vers lui , elle s'était mise à parler , légèrement en retrait , ne cherchant pas à instaurer quelque familiarité qu'elle devait juger inutile , mais à lui énoncer une série de faits d'apparence plutôt fragmentaire .  

- La première Clara apparaît dans plusieurs dossiers d'après-guerre , bouclés à la hâte , sans conclusion claire , dans un premier temps , résistante avérée , agent de liaison dans un réseau local , avant d'être signalée dans des rapports allemands commeintermédiaire instable " , soupçonnée même de manipuler des informations sensibles .

- La question , pour moi , est de savoir pourquoi l'autre est venue me trouver ? , demanda-t-il avec une certaine curiosité mêlée de crainte .

Un froid diffus envahit la salle .

- L'autre Clara ? , lui répéta-t-il encore . Que veut-elle ?

Fanny secoua la tête .

- Elle est morte !

Le professeur , abasourdi par la nouvelle , sentit monter en lui une colère sourde avant d'éclater en sanglots , lui jetant un regard courroucé de bête sauvage ! Un silence pesant s’installa .

- Écoutez , je ne sais pas à quel jeu vous jouez , fit-il en tentant de sécher ses larmes qui paraissaient sincères , mais jen ai assez des demi-vérités . Qui êtes-vous vraiment ? Quest-ce que vous me voulez ?

L'autre tenta d'abord de soutenir son regard sans ciller , mais troublée par l'expression de ce chagrin , s'en voulut , semblait-il , de cet aveu qu'elle jugeait maintenant trop brutal , finissant par s'excuser tout en lui lui affirmant très calmement :

- Vous protéger .

- Mais de quoi , mon Dieu ?

Elle marqua une pause , comme si elle pesait chaque mot .

- De ce que quelqu'un peut-être dans votre famille , a essayé denterrer .

Julian resta sans voix .

Le nom de sa mère lui traversa l’esprit comme un éclair .

- Vous parlez de ...

- Du passé , le coupa-t-elle avec douceur . Et du prix quil exige toujours .

Elle lui présenta sa carte : lieutenant Fanny Alice de la brigade criminelle . 

- Cette Clara ... nest pas venue chez vous par hasard .

Julian sentit le vertige de l'amour le reprendre .

- Quest-ce que ça veut dire ? , dit-il en hoquetant sous le coup de l'émotion .

La policière s’approcha un peu plus de lui , jusqu’à réduire à presque rien la distance entre eux , le touchant à l'épaule pour le réconforter . Sa voix se fit plus basse , quasi confidentielle .

- Cela veut dire ... que vous êtes concerné ... et que , si nous continuons à chercher ... ajouta-t-elle en esquissant un geste à peine perceptible ... nous pourrions peut-être découvrir que certains morts n'ont pas tout révélé de leur mystère !

Le silence retomba . Mais cette fois , il n’était plus vide . Il était chargé d’une terrible menace . Et d’une promesse !

 

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Notes :
 
8 -Un nom doit-il toujours signifier quelque chose ? " , citation de Lewis Carroll
( 1832 -1898 ) essayiste , romancier photographe amateur et professeur de mathématiques britannique . Il est principalement connu pour son roman " Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles " ( 1865 ) et sa suite " De l'Autre Côté du Miroir " ( 1871 ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - III - Janig Le Guern .

15 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Eglise de Tréhorenteuc

Eglise de Tréhorenteuc

LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

III - Janig Le Guern

 

 

 

" Profond est le puits du passé .

  Ne devrait-on pas dire qu'il est insondable ? "

 Thomas Mann - " Les Histoires de Jacob " *

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - Allô ? Tante Janig , c'est Julian !

- Julian ! Cela fait si longtemps que tu ne m'as pas donné de tes nouvelles . Comment vas-tu , à Brest ?

- Comme toujours ... Très humide et philosophique ! , lui répondit-il en essayant de plaisanter malgré la triste conjoncture .

Elle rit doucement .

- Quest-ce qui tamène à mappeler ce dimanche soir ?

Il hésita un instant , ne l'ayant pas revue depuis un lointain séjour d'enfance au merveilleux domaine des fées et sources de la forêt d'enchantement !

- Dis-moi ... Est-ce que mon père venait souvent se balader du côté de Brocéliande ?

Il y eut un silence .

- Pourquoi cette question ? Bien sûr , c'est aussi le pays de ton oncle ...

- Parce que jai trouvé une vieille carte postale avec une photo de lui devant un endroit nommé Bellevue ... et sais-tu ce qu'on y trouve noté au dos

La Vie est Belle

Au bout du fil , en réponse , il y eut encore un silence assez long qui sembla ne plus vouloir finir . Puis , la voix de Janig se fit plus grave .

- Où as-tu trouvé ça ?

- Dans un vieux livre .

- Tu as remarqué quelque chose d'autre ?

- Oui ... une signature .

- Laquelle ?

Julian inspira légèrement .

- Clara .

Cette fois , la réaction fut immédiate .

- Mon DieuTu connais ce nom ?

- Bien sûr que je le connais ! , répliqua aussitôt le neveu qui sentit une tension soudaine monter dans la voix de sa correspondante .

- Tante Janig , dis-moiQui était-elle ?

On entendit un léger soupir passer dans le téléphone .

- Tu sais , ce nest pas qu'un prénom , cest toute une histoire !

- Quelle histoire ?

- Celle de la Résistance , ici , pendant la guerre .

Julian se redressa dans son fauteuil .

" La Vie est Belle ", reprit Janig , ce nétait pas une phrase anodine . Cétait un nom de code . Celui dun petit réseau de combattants bretons qui opérait dans la forêt .

- Papa en faisait partie ?

- Oui .

- Et Clara ?

La voix de la vieille femme se fit presque respectueuse .

- Elle dirigeait le groupe .

Il resta d'abord stupéfait par ses mots , presque incapable d'y répondre .

- Elle sappelait Clara Michel  , continua-t-elle malgré tout , jeune institutrice arrivée ici juste avant la guerre . Personne ne savait vraiment d’où elle venait , mais elle avait un courage ... exceptionnel !

- Que lui est-il arrivé ?

- Elle a été arrêtée en 1944 . Une dénonciation , probablement ...

- Les Allemands l'ont embarquée ?

- Oui .

Un lourd silence passa entre eux .

- Je crois qu'elle est morte peu après , rajouta doucement la tante .

Il sentit un frisson lui parcourir le crâne .

- Et la photo ?

- Je pense que ton père la gardait sur lui parce qu'il disait que Clara avait sauvé plusieurs membres du réseau .

Julian regarda la signature encore une fois . L’écriture semblait étonnamment nette .

- Tante Janig ... Est-ce quelle est enterrée là-bas ?

- Oui .

- Où exactement ?

- Derrière léglise du Graal , à Tréhorenteuc .

Nouveau silence .

Puis , elle ajouta doucement :

- Si tu veux comprendre cette histoire viens donc passer le week-end avec moi . Je ty conduirai .

 

9 - Le samedi suivant , Julian arriva à Paimpont sous un ciel clair . Sa tante était une femme mince , aux cheveux blancs tirés en arrière , avec ce regard vif que certains Bretons gardent jusqu’à un âge avancé . Il se demandait pourquoi il ne se voyaient jamais ou presque , lui , fils unique , trop accaparé par son travail de philosophe et les livres qui lui servaient de refuge ou de prétexte pour ne pas réfléchir et s'isoler comme un ours face à un passé douloureux qui avait vu survenir successivement comme une tempête le divorce de ses parents , puis la mort de sa mère ...

Ils prirent la petite route qui serpentait dans la forêt .

Les arbres formaient un tunnel sombre au-dessus de la voiture .

- Tu vois , dit Janig en regardant les bois , pendant la guerre , ces chemins étaient remplis de messagers et de cachettes . Les Allemands naimaient pas trop sy aventurer sans motif .

- Et Clara ?

- Elle avait appris , par nécessité à en connaître chaque recoin .

Le véhicule , une vieille " Peugeot 504 " , finit par s’arrêter devant l’église de Tréhorenteuc .

Le petit bâtiment semblait presque irréel dans la lumière de cette fin d’après-midi .

- Viens ! , lui dit Janig .

Ils contournèrent l’église avant d'entrer dans le petit cimetière attenant .

Les pierres anciennes étaient recouvertes de mousse .

La vieille femme marcha lentement jusqu’à une tombe toute simple , légèrement à l’écart .

- La voilà ! , murmura-t-elle avec une sorte de déférence , n'osant poser sa main sur la pierre .

Il s’approcha .

Sur la stèle on pouvait lire :

CLARA MICHEL
1919 — 1944
Réseau  " La Vie est Belle

Julian sentit un froid étrange l’envahir .

Il resta sans rien dire un long moment .

Puis il murmura :

- Ma tante ... Il y a quelque chose que je ne comprends pas .

- Quoi donc ?

Son neveu sortit la carte postale de sa poche et la lui tendit .

- Regarde bien lécriture , au dos ...

La vieille femme plissa les yeux .

- Cest bien son écriture , ton père me lavait montrée autrefois

Julian se mit à hésiter .

- Tu en es sûre ?

- Pourquoi ?

- Parce que ... Cette encre ne semble pas avoir cinquante ans .

Janig leva les yeux vers lui .

- Quest-ce que tu veux dire ?

Il regarda la tombe une dernière fois .

Puis , il répondit lentement :

- Je veux dire que quelquun , peut-être , a pu écrire ce message récemment .

Soudain , planté au milieu du cimetière , il eut une pensée troublante .

Si Clara Michel était bien morte en 1944 , qui avait signé cette carte ?

L'autre Clara , la sienne ?

À cet instant précis, il comprit que la disparition de la jeune femme n’était peut-être pas un simple mystère , mais qu’elle appartenait à une histoire qui , d’une manière inexplicable , avait un rapport quelconque avec sa propre naissance , ici même , dans cette forêt étrange de Brocéliande où affleuraient les plus fantastique légendes bretonnes !

 

 
 
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* " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) de Thomas Mann ( 1875 - 1955 ) , Prix Nobel 1929 .
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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - II - Curieuse Disparition .

13 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Reflet ( David Peterson )

Reflet ( David Peterson )

 

 

LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

II - Curieuse Disparition

 

 

 

" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes , tu avais toujours désirée ? Chacune de tes épreuves masquant mon image d 'un voile d'ombre , un journe me verrais-tu pas telle que je suis ? ... " 

Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) - " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) .

 

 

 

 

 

 

5 - Cependant , Paris , dont elle avait murmuré le nom de temps à autre avec une sorte de nostalgie ou d’impatience lumineuse , était une destination plausible pour quelqu’un comme elle qui témoignait d'un profond besoin d'indépendance et de liberté , mais également , lui avait-elle parfois parlé avec bonheur de certains séjours qu'elle avait effectué là-bas dans sa jeunesse avec sa famille . Aussi , tout de suite après son départ , Julian , dévoré par l'angoisse , fit mine de ne pas trop s’inquiéter . Peut-être avait elle eu simplement l’envie de revoir une amie complice des bons souvenirs d'autrefois ? D'autant plus que , chez Clara , il y avait une mobilité naturelle , presque solaire , comme si elle appartenait à ces êtres qui ne s’installent nulle part mais traversent les vies des autres comme un songe , avec la légèreté d’un été !

Le prof de philo , lui , n’était pas de cette espèce . Il vivait dans un monde rationnel d'où les êtres , généralement , ne pouvaient disparaître sans laisser de trace , où les idées prenaient racine , où les causes produisaient des effets . Même le hasard , s'il existait vraiment , devait y obéir à une logique exprimée par des concepts dans des livres . Du moins , voilà ce qu’il enseignait .

Le premier doute lui vint un soir , au bout d'une semaine à guetter désespérément l'arrivée d'un signal , alors que même sa coloc n'avait pas eu de nouvelles , dans la petite rue voisine où elle habitait . C'était le jour où , cherchant un ancien message dans son téléphone , il était retombé sur le numéro que Clara lui avait donné pour joindre son amie parisienne .
- Si jamais tu viens me voir , appelle Fanny . Elle soccupe dune boutique près du Marais .

Julian composa le numéro presque machinalement . Ce fut une voix professionnelle assez sèche qui lui répondit .

- Maison Lavigne joaillerie bonjour !

Il resta un instant silencieux .

- Pardon ... Je cherche Fanny .

- Quelle Fanny ?

- Une jeune femme qui travaillerait chez vous .

Court silence .

- Je suis désolée monsieur , mais vous devez faire erreur : il ny a jamais eu de personne de ce nom par ici .

La conversation s’arrêta là .

Il resta longtemps immobile avec le téléphone à la main .

Quelque chose ne collait pas .

Le lendemain , lorsqu'il évoqua discrètement Clara devant deux de ses confrères l’ayant juste rapidement croisée , au lycée , puisqu'ils essayaient de ne pas trop afficher leur liaison , près de la salle des professeurs .

- Clara ? dit l’un d’eux .
- Oui , la jeune femme qui travaillait sur le port .

Les deux hommes l'écoutaient dans l'indifférence , échangeant , embarrassés , des regards pleins d'incertitude et de sous-entendus .

- Vous êtes vraiment sûr quelle travaillait là ? , plaisanta son collègue d'histoire .

Julian se mit à lui sourire avec amertume . 

- Cest elle qui me la dit voyons .

Mais déjà , il sentait quelque chose d'obscur , comme de la gêne , en prononçant ces mots .

Les jours qui suivirent , s’installa en lui une inquiétude presque méthodique .

Il alla se promener du côté de l'arsenal , constatant que la capitainerie n’avait jamais entendu parler d’elle .

Quant au fameux petit bistro où elle disait retrouver , le midi , ses collaborateurs :

- Quelle blonde ? interrogea le patron du bar en haussant les épaules . Par ici , on en voit des tas , cher monsieurmême des fausses ! , conclut-il dans un éclat de rire imbibé d'alcool .

Mais le plus troublant se passa au lycée , où Clara lui avait affirmé y avoir gardé des amitiés parmi les anciennes élèves , de toutes jeunes femmes qu’elle retrouvait parfois le soir . 

Julian eut beau mentionner leurs prénoms , personne ne sembla les connaître .

Une surveillante , sans doute candidate au prochain concours de philo , finit par lui dire d'un air ironique :

- Vous savez , monsieur le professeurle souvenir des élèves ... N'est-ce pas Descartes qui a écrit que peut aisément nous tromper " le malin génie " de nos sens et de notre mémoire ? Hélas , on mélange souvent les générations . ( 3 )

D'ailleurs , plus avançait son enquête improvisée , plus la figure de la disparue lui devenait étrangère , presque translucide , comme si elle avait vécu dans un angle mort du monde .

Alors , tenta-t-il de se rappeler avec précision ce fameux séjour en Grèce , théâtre d'une rencontre soi-disant due au " hasard " . Mais déjà , ce mot , désignant une ignorance déguisée , lui paraissait fort suspect . N'est-ce pas de lui dont on parle trop souvent quand on ne comprend pas quelque chose , pensait-il ? Un soir qu'il rentrait à son logement du quartier Saint-Marc , il contempla longtemps le large depuis la promenade , se répétant la première phrase que son amie lui avait dite , assez simple en apparence , mais qui , aujourd'hui , lui semblait presque inquiétante :

- Il y a une manière brestoise de regarder la mer .

Sur le moment , cela l'avait fait sourire . Car si Clara avait réellement vécu , quelqu’un , quelque part , devait bien se souvenir d’elle . 

Or il avait beau interroger , chercher , vérifier , comme si elle n’avait été qu’une parenthèse dans sa courte vie , une conclusion commençait à s’imposer à lui , absurde et pourtant de plus en plus nette : elle semblait n’avoir laissé aucune trace , ou pire encore , n'avoir jamais été présente !

Il frissonna . Pour la première fois depuis longtemps , le professeur de philosophie se trouvait confronté à une énigme que ni Aristote , ni bien sûr Descartes , ni Kant ne pouvaient vraiment éclairer : comment quelqu’un peut-il disparaître du monde sans même y avoir laissé de souvenir ? Et surtout , pensée plus troublante encore , comment pouvait-il être le seul témoin de son hypothétique existence ? 

6 - Les journées passèrent , mais l’énigme ne se dissipait pas . Bien au contraire , elle semblait s’épaissir autour de lui comme ces brumes insidieuses qui montent parfois de la rade de Brest , effaçant lentement les formes les plus familières . Pourtant , le pauvre homme s’efforçait de continuer sa vie ordinaire . Le lycée , les copies à corriger , quelques cours à construire sur la mémoire chez Henri Bergson , dont les analyses lui paraissaient soudain bizarrement concrètes . La mémoire , expliquait-il à ses élèves , n’est pas une simple archive , elle sélectionne , transforme , invente , parfois . ( )

Mais une question silencieuse s’imposait à lui :

Et si c’était moi qui inventais Clara 

Cette hypothèse , absurde quelques jours plus tôt , commençait à rôder autour de lui comme une ombre ...

Un dimanche après-midi , pour se changer les idées , Julian décida de ranger une vieille bibliothèque dormant , depuis des années , dans la petite pièce qui donnait sur le jardin . Là , devaient se trouver de vieux livres paternels , dont certains hérités des temps anciens , volumes aux reliures fatiguées , souvent annotés au crayon . Tout en choisissant " au hasard " l’un d’entre eux , recueil d’histoires plus ou moins légendaires consacré à la recherche de la " Pierre Philosophale " , quelque chose glissa entre les pages , puis tomba sur le parquet . C'était une photographie , qu'il ramassa aussitôt . L’image était ancienne , légèrement jaunie . Deux hommes posaient devant un paysage forestier . ( 5 )
Le premier , qu'il reconnut immédiatement , c'était son père très jeune , portant une veste brune qu’on apercevait sur plusieurs photos familiales . Quant à l'autre ... Il lui ressemblait comme un jumeau . Les deux chasseurs ( puisqu'ils portaient en bandoulière un fusil ) paraissaient se tenir devant un petit café de campagne . Derrière eux , des massifs d'arbres formaient une voûte sombre . Au verso de la photographie , était agrafée une carte postale de l'époque représentant le quartier " Bellevue " , à Brocéliande . Ce nom fit naître en lui une résonance vague avec les récits de sa mère qui avait , là-bas , dans le bourg de Gaël , passé sa jeunesse , dans la mythique forêt bretonne , celle des récits arthuriens , des enchantements et des fantômes , des illusions périlleuses . Quand il retourna la carte , il remarqua une phrase notée à l'encre , d'une écriture un peu penchée : " La Vie est Belle " ! , formule presque naïve que sa chérie aimait aussi souvent répéter , songea-t-il avec un léger sourire teinté d'amertume . Puis il constata encore autre chose . Une signature figurait sous la phrase : Clara

7 - Restant immobile durant de longues minutes , comme figé , abasourdi , il sentit son cœur battre plus vite . Une seconde , approchant la carte de la fenêtre , il pensa qu’il avait mal lu , la logique la plus élémentaire voulant qu’il s’agisse d’une simple coïncidence . En effet , Clara était un prénom courant . Mais quelque chose dans la situation lui paraissait profondément étrange . 

La photographie semblait dater d’au moins cinquante ans , peut-être . Or , la fille qu’il avait connue , ou cru connaître , n’en avait guère plus de vingt-cinq !

Il eut alors une drôle de sensation , comme si cette image contenait une question qu’il n’avait pas encore osé se poser , que tout ceci n'était peut-être en lui qu'une obsession maladive hantant  sa conscience coupable d'un véritable chemin de ténèbres , voire l'héritage d'un triste problème , un peu comme celui de ce héros grec tombant amoureux d'une créature de rêve dont l'existence était en sursis . Pourquoi cette photo se trouvait-elle dans son livre d’enfance ? Et pourquoi portait-elle ce message ? ( 6 )

Pouvait-il s'agir d'une affreuse mystification , parce qu'elle lui ressemblait , s'imagina-t-il ensuite , et que , véritablement possédée par le souvenir d'une aïeule devenue folle , peut-être , et qui , encore pire , s'était , comme dans le film , suicidée peu après qu'on lui ait pris son fils ? 

 " Il me reste à faire une dernière chose , et je serai délivrée du passé ... " ( 7 )

Il retourna encore la photo . Tonton Herri souriait légèrement , pendant que son père , l’autre homme , regardait l’objectif avec une expression plus grave .

La coïncidence lui parut trop troublante pour être simplement ignorée . En fin de compte , il se souvint qu’une personne pourrait peut-être l’éclairer : sa tante qui , vivant depuis des années près de l'étang de Paimpont , n'ignorait rien des chemins forestiers dont , jadis , elle avait arpenté chaque détour avec sa soeur jumelle Mona , la maman de Julian .

Celui-ci composa son numéro . Après une brève tonalité de retour , un timbre de voix chaleureuse lui répondit .

 

 
 
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Notes :
 

3 -  Dans " Méditations Métaphysiques " , 1647 , version française (  Meditationes de Prima Philosophia , 1641 , version latine ) , René Descartes ( 1596 - 1650 ) , mathématicien , physicien , philosophe français , développe cette hypothèse d'un " malin génie " pouvant , à travers nos sens et notre mémoire , nous tromper .

C'est pourquoi , nous devons toujours douter de tout ce qui peut être mis en doute : souvenirs , perceptions comme expériences passées .

4 -" Matière et Mémoire " ( 1896 ) de Henri Bergson ( 1859 -1941 ) , philosophe français .

5 - Pierre philosophale ( en latin : lapis philosophorum ) , hypothétique substance alchimique aux propriétés merveilleuses.

6 - Légende d'Orphée et Eurydice ( Mythologie grecque ) .

7 - " Vertigo " ( Sueurs Froides ) - 1958 - film d'Alfred Hitchcock ( 1899 , Londres - 1980 , Los Angeles ) , d'après le roman de Boileau / Narcejac , " D'Entre Les Morts " ( 1954 ) , avec James Stewart , Kim Novak , Barbara Bel Geddes - 

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