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Dan Ar Wern Official Website

la vie est belle !

LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - IV - Fanny .

18 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

 Alice Fanny ( The Blog Magazine style Terry O'Neil )

Alice Fanny ( The Blog Magazine style Terry O'Neil )

 
LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

IV - Fanny

 

 

 

" Comme les anges à l'oeil fauve ,

  Je reviendrai dans ton alcôve ... " 

 

Charles Baudelaire - " Les Fleurs du Mal " -

Spleen et Idéal " - LXIII , " Le Revenant " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10 - De retour chez lui , Julian referma la porte avec cette lenteur instinctive que l’on adopte lorsqu’on pressent qu’un seuil a déjà été franchi , non pas celui d’une maison , mais celui d’une vérité . La nuit tombait sur la rade , un de ces crépuscules épais de Bretagne où le silence semble avoir une consistance , où chaque objet , dans la pénombre , paraît chargé d’une mémoire obscure . Il resta un long moment à réfléchir immobile dans l’entrée , son manteau sur les épaules , tandis que tournait encore en lui , comme une énigme , le récit de sa tante Janig , à laquelle s'ajoutait le spectacle de cette tombe mystérieuse où étaient gravés les mêmes noms et prénoms que ceux de son amie disparue ! Pourquoi cette impossible coïncidence , pensa-t-il en sortant la carte postale de sa poche , sinon pour masquer quelque chose - ou pour le révéler ? Puis , la tenant entre ses doigts , le professeur traversa lentement le salon , la posant sur la table avec précaution , tentant à nouveau de la déchiffrer . L’encre en semblait presque fraîche , comme si la main qui l’avait tracée appartenait encore au présent : " La Vie est belle " ... Etait-ce un code , une signature ?

Sa tante avait eu beau lui parler d’un réseau , d’une femme . Son regard se perdit un instant dans le vide . Mais alors , qui était cette autre Clara Michel

Et surtout ... Quel rôle sa propre famille avait-elle joué dans cette histoire ? Une pensée , jusqu’ici repoussée , s’imposa à lui avec une brutalité froide . Le suicide , sans explication , de sa mère . Et si , au contraire , elle avait su ? , réfléchit-il . Si elle avait porté , toute seule , ce poids d’un secret ancien qui touchait à la guerre , à la dénonciation , à la mort d'une malheureuse ? On lui avait toujours parlé d’un geste inexplicable , d’une fragilité silencieuse . Une histoire close , presque interdite . Mais si ce n’était pas toute la vérité ? Si ce drame trouvait son origine ailleurs , dans une faute bien trop lourde à porter suivant ces années troubles ? 

Julian , fermant les yeux pour contenir l'intuition qu’il refusait d’abord de formuler , mais qui , pourtant , s’imposait à lui , sentit , dans un frisson le parcourant avec une force incroyable , la violence d'une fissure qui s’ouvrait en lui ! Si quelqu’un , dans sa famille , avait parlé ? Si cette parole avait conduit à la mort ? Dans le même mouvement , se superposa une autre image , presque absurde , et pourtant persistante : le diamant ! Pourquoi cette histoire étrange revenait-elle sans cesse d'un trésor que les nazis voulaient emporter dans leur fuite , un bijou de valeur incertaine , presque mythique ?

Certains disaient qu’il ne s’agissait pas d’une simple pierre , mais d’une relique plus ancienne encore , d'une sorte de prisme , une " cage de verre " où Viviane aurait enfermé Merlin L'Enchanteur ... Il esquissa un sourire nerveux , voulant sans doute rejeter cette idée comme une fantaisie locale parmi d’autres . Pourtant , quelque chose en lui résistait . Comme si , historiques ou légendaires , ces récits convergeaient tous vers un même point obscur : l’enfermement d'une prison ! 

- Tout cela na aucun sens ! , murmura-t-il à part lui , passant la main sur son visage en sueur .

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu’un bruit le fit sursauter . Celui de trois coups contre la porte . Il resta figé . À cette heure ? Qui ça pouvait être ? , se demanda-t-il , inquiet . Le silence retomba , plus dense encore . Puis , à nouveau , trois autres coups , précis , mesurés , plutôt secs , paraissant annoncer , cette fois , comme au théâtre , le dénouement d'une tragédie , le firent se diriger vers l’entrée avec une prudence presque instinctive , avant d'ouvrir à une femme qui se tenait sur le seuil avec un drôle de petit chapeau ...

 

11 - Elle devait avoir une trentaine d’années , peut-être un peu plus , avec un visage à la fois peu ordinaire , mais étrangement difficile à saisir , comme si quelque chose en lui , avec des yeux l'éclairant de leur fixité troublante , échappait immédiatement à l'évidence .

- D'ailleurs , comment jauger quelqu'un dont on ne sait trop ce qu'il vient faire ici ? , se questionna-t-il avec une certaine froideur .

- Julian Le Guern ?

Il hésita une seconde .

- Oui .

Elle inclina légèrement la tête , comme pour confirmer une certitude .

- Je peux entrer ?

Sans trop savoir pourquoi , il s’effaça , la laissant avec une assurance tranquille pénétrer presque aussitôt dans la pièce , l'observant brièvement , tandis que son regard , la parcourant avec une rapidité méthodique , s’attardait à peine , mais ne laissant rien au hasard , finit par se poser sur la carte postale . Ce n’était pas de la curiosité . C’était une vérification .

Je vois que vous lavez trouvée .

Il sentit son cœur se serrer davantage .

- Mais qui êtes-vous ?

Elle se tourna vers lui . Un léger sourire passa sur ses lèvres .

- Vous pouvez mappeler Fanny .

Il y eut un silence .

Est-ce que cela veut dire que ce nest pas votre vrai nom ? , releva-t-il avec une certaine inquiétude .

Elle ne lui répondit qu'avec une autre pirouette littéraire .

" Un nom doit-il toujours signifier quelque chose ? " ( 8 )

Julian se raidit .

- Que pouvez-vous me dire sur Clara ?

La femme , ayant fait un pas vers la table , avait effleuré ensuite délicatement la carte du bout de ses doigts effilés . Puis , levant les yeux vers lui , elle s'était mise à parler , légèrement en retrait , ne cherchant pas à instaurer quelque familiarité qu'elle devait juger inutile , mais à lui énoncer une série de faits d'apparence plutôt fragmentaire .  

- La première Clara apparaît dans plusieurs dossiers d'après-guerre , bouclés à la hâte , sans conclusion claire , dans un premier temps , résistante avérée , agent de liaison dans un réseau local , avant d'être signalée dans des rapports allemands commeintermédiaire instable " , soupçonnée même de manipuler des informations sensibles .

- La question , pour moi , est de savoir pourquoi l'autre est venue me trouver ? , demanda-t-il avec une certaine curiosité mêlée de crainte .

Un froid diffus envahit la salle .

- L'autre Clara ? , lui répéta-t-il encore . Que veut-elle ?

Fanny secoua la tête .

- Elle est morte !

Le professeur , abasourdi par la nouvelle , sentit monter en lui une colère sourde avant d'éclater en sanglots , lui jetant un regard courroucé de bête sauvage ! Un silence pesant s’installa .

- Écoutez , je ne sais pas à quel jeu vous jouez , fit-il en tentant de sécher ses larmes qui paraissaient sincères , mais jen ai assez des demi-vérités . Qui êtes-vous vraiment ? Quest-ce que vous me voulez ?

L'autre tenta d'abord de soutenir son regard sans ciller , mais troublée par l'expression de ce chagrin , s'en voulut , semblait-il , de cet aveu qu'elle jugeait maintenant trop brutal , finissant par s'excuser tout en lui lui affirmant très calmement :

- Vous protéger .

- Mais de quoi , mon Dieu ?

Elle marqua une pause , comme si elle pesait chaque mot .

- De ce que quelqu'un peut-être dans votre famille , a essayé denterrer .

Julian resta sans voix .

Le nom de sa mère lui traversa l’esprit comme un éclair .

- Vous parlez de ...

- Du passé , le coupa-t-elle avec douceur . Et du prix quil exige toujours .

Elle lui présenta sa carte : lieutenant Fanny Alice de la brigade criminelle . 

- Cette Clara ... nest pas venue chez vous par hasard .

Julian sentit le vertige de l'amour le reprendre .

- Quest-ce que ça veut dire ? , dit-il en hoquetant sous le coup de l'émotion .

La policière s’approcha un peu plus de lui , jusqu’à réduire à presque rien la distance entre eux , le touchant à l'épaule pour le réconforter . Sa voix se fit plus basse , quasi confidentielle .

- Cela veut dire ... que vous êtes concerné ... et que , si nous continuons à chercher ... ajouta-t-elle en esquissant un geste à peine perceptible ... nous pourrions peut-être découvrir que certains morts n'ont pas tout révélé de leur mystère !

Le silence retomba . Mais cette fois , il n’était plus vide . Il était chargé d’une terrible menace . Et d’une promesse !

 

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Notes :
 
8 -Un nom doit-il toujours signifier quelque chose ? " , citation de Lewis Carroll
( 1832 -1898 ) essayiste , romancier photographe amateur et professeur de mathématiques britannique . Il est principalement connu pour son roman " Les Aventures d'Alice au Pays des Merveilles " ( 1865 ) et sa suite " De l'Autre Côté du Miroir " ( 1871 ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - III - Janig Le Guern .

15 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Eglise de Tréhorenteuc

Eglise de Tréhorenteuc

LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

III - Janig Le Guern

 

 

 

" Profond est le puits du passé .

  Ne devrait-on pas dire qu'il est insondable ? "

 Thomas Mann - " Les Histoires de Jacob " *

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - Allô ? Tante Janig , c'est Julian !

- Julian ! Cela fait si longtemps que tu ne m'as pas donné de tes nouvelles . Comment vas-tu , à Brest ?

- Comme toujours ... Très humide et philosophique ! , lui répondit-il en essayant de plaisanter malgré la triste conjoncture .

Elle rit doucement .

- Quest-ce qui tamène à mappeler ce dimanche soir ?

Il hésita un instant , ne l'ayant pas revue depuis un lointain séjour d'enfance au merveilleux domaine des fées et sources de la forêt d'enchantement !

- Dis-moi ... Est-ce que mon père venait souvent se balader du côté de Brocéliande ?

Il y eut un silence .

- Pourquoi cette question ? Bien sûr , c'est aussi le pays de ton oncle ...

- Parce que jai trouvé une vieille carte postale avec une photo de lui devant un endroit nommé Bellevue ... et sais-tu ce qu'on y trouve noté au dos

La Vie est Belle

Au bout du fil , en réponse , il y eut encore un silence assez long qui sembla ne plus vouloir finir . Puis , la voix de Janig se fit plus grave .

- Où as-tu trouvé ça ?

- Dans un vieux livre .

- Tu as remarqué quelque chose d'autre ?

- Oui ... une signature .

- Laquelle ?

Julian inspira légèrement .

- Clara .

Cette fois , la réaction fut immédiate .

- Mon DieuTu connais ce nom ?

- Bien sûr que je le connais ! , répliqua aussitôt le neveu qui sentit une tension soudaine monter dans la voix de sa correspondante .

- Tante Janig , dis-moiQui était-elle ?

On entendit un léger soupir passer dans le téléphone .

- Tu sais , ce nest pas qu'un prénom , cest toute une histoire !

- Quelle histoire ?

- Celle de la Résistance , ici , pendant la guerre .

Julian se redressa dans son fauteuil .

" La Vie est Belle ", reprit Janig , ce nétait pas une phrase anodine . Cétait un nom de code . Celui dun petit réseau de combattants bretons qui opérait dans la forêt .

- Papa en faisait partie ?

- Oui .

- Et Clara ?

La voix de la vieille femme se fit presque respectueuse .

- Elle dirigeait le groupe .

Il resta d'abord stupéfait par ses mots , presque incapable d'y répondre .

- Elle sappelait Clara Michel  , continua-t-elle malgré tout , jeune institutrice arrivée ici juste avant la guerre . Personne ne savait vraiment d’où elle venait , mais elle avait un courage ... exceptionnel !

- Que lui est-il arrivé ?

- Elle a été arrêtée en 1944 . Une dénonciation , probablement ...

- Les Allemands l'ont embarquée ?

- Oui .

Un lourd silence passa entre eux .

- Je crois qu'elle est morte peu après , rajouta doucement la tante .

Il sentit un frisson lui parcourir le crâne .

- Et la photo ?

- Je pense que ton père la gardait sur lui parce qu'il disait que Clara avait sauvé plusieurs membres du réseau .

Julian regarda la signature encore une fois . L’écriture semblait étonnamment nette .

- Tante Janig ... Est-ce quelle est enterrée là-bas ?

- Oui .

- Où exactement ?

- Derrière léglise du Graal , à Tréhorenteuc .

Nouveau silence .

Puis , elle ajouta doucement :

- Si tu veux comprendre cette histoire viens donc passer le week-end avec moi . Je ty conduirai .

 

9 - Le samedi suivant , Julian arriva à Paimpont sous un ciel clair . Sa tante était une femme mince , aux cheveux blancs tirés en arrière , avec ce regard vif que certains Bretons gardent jusqu’à un âge avancé . Il se demandait pourquoi il ne se voyaient jamais ou presque , lui , fils unique , trop accaparé par son travail de philosophe et les livres qui lui servaient de refuge ou de prétexte pour ne pas réfléchir et s'isoler comme un ours face à un passé douloureux qui avait vu survenir successivement comme une tempête le divorce de ses parents , puis la mort de sa mère ...

Ils prirent la petite route qui serpentait dans la forêt .

Les arbres formaient un tunnel sombre au-dessus de la voiture .

- Tu vois , dit Janig en regardant les bois , pendant la guerre , ces chemins étaient remplis de messagers et de cachettes . Les Allemands naimaient pas trop sy aventurer sans motif .

- Et Clara ?

- Elle avait appris , par nécessité à en connaître chaque recoin .

Le véhicule , une vieille " Peugeot 504 " , finit par s’arrêter devant l’église de Tréhorenteuc .

Le petit bâtiment semblait presque irréel dans la lumière de cette fin d’après-midi .

- Viens ! , lui dit Janig .

Ils contournèrent l’église avant d'entrer dans le petit cimetière attenant .

Les pierres anciennes étaient recouvertes de mousse .

La vieille femme marcha lentement jusqu’à une tombe toute simple , légèrement à l’écart .

- La voilà ! , murmura-t-elle avec une sorte de déférence , n'osant poser sa main sur la pierre .

Il s’approcha .

Sur la stèle on pouvait lire :

CLARA MICHEL
1919 — 1944
Réseau  " La Vie est Belle

Julian sentit un froid étrange l’envahir .

Il resta sans rien dire un long moment .

Puis il murmura :

- Ma tante ... Il y a quelque chose que je ne comprends pas .

- Quoi donc ?

Son neveu sortit la carte postale de sa poche et la lui tendit .

- Regarde bien lécriture , au dos ...

La vieille femme plissa les yeux .

- Cest bien son écriture , ton père me lavait montrée autrefois

Julian se mit à hésiter .

- Tu en es sûre ?

- Pourquoi ?

- Parce que ... Cette encre ne semble pas avoir cinquante ans .

Janig leva les yeux vers lui .

- Quest-ce que tu veux dire ?

Il regarda la tombe une dernière fois .

Puis , il répondit lentement :

- Je veux dire que quelquun , peut-être , a pu écrire ce message récemment .

Soudain , planté au milieu du cimetière , il eut une pensée troublante .

Si Clara Michel était bien morte en 1944 , qui avait signé cette carte ?

L'autre Clara , la sienne ?

À cet instant précis, il comprit que la disparition de la jeune femme n’était peut-être pas un simple mystère , mais qu’elle appartenait à une histoire qui , d’une manière inexplicable , avait un rapport quelconque avec sa propre naissance , ici même , dans cette forêt étrange de Brocéliande où affleuraient les plus fantastique légendes bretonnes !

 

 
 
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* " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) de Thomas Mann ( 1875 - 1955 ) , Prix Nobel 1929 .
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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - II - Curieuse Disparition .

13 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Reflet ( David Peterson )

Reflet ( David Peterson )

 

 

LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

II - Curieuse Disparition

 

 

 

" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes , tu avais toujours désirée ? Chacune de tes épreuves masquant mon image d 'un voile d'ombre , un journe me verrais-tu pas telle que je suis ? ... " 

Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) - " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) .

 

 

 

 

 

 

5 - Cependant , Paris , dont elle avait murmuré le nom de temps à autre avec une sorte de nostalgie ou d’impatience lumineuse , était une destination plausible pour quelqu’un comme elle qui témoignait d'un profond besoin d'indépendance et de liberté , mais également , lui avait-elle parfois parlé avec bonheur de certains séjours qu'elle avait effectué là-bas dans sa jeunesse avec sa famille . Aussi , tout de suite après son départ , Julian , dévoré par l'angoisse , fit mine de ne pas trop s’inquiéter . Peut-être avait elle eu simplement l’envie de revoir une amie complice des bons souvenirs d'autrefois ? D'autant plus que , chez Clara , il y avait une mobilité naturelle , presque solaire , comme si elle appartenait à ces êtres qui ne s’installent nulle part mais traversent les vies des autres comme un songe , avec la légèreté d’un été !

Le prof de philo , lui , n’était pas de cette espèce . Il vivait dans un monde rationnel d'où les êtres , généralement , ne pouvaient disparaître sans laisser de trace , où les idées prenaient racine , où les causes produisaient des effets . Même le hasard , s'il existait vraiment , devait y obéir à une logique exprimée par des concepts dans des livres . Du moins , voilà ce qu’il enseignait .

Le premier doute lui vint un soir , au bout d'une semaine à guetter désespérément l'arrivée d'un signal , alors que même sa coloc n'avait pas eu de nouvelles , dans la petite rue voisine où elle habitait . C'était le jour où , cherchant un ancien message dans son téléphone , il était retombé sur le numéro que Clara lui avait donné pour joindre son amie parisienne .
- Si jamais tu viens me voir , appelle Fanny . Elle soccupe dune boutique près du Marais .

Julian composa le numéro presque machinalement . Ce fut une voix professionnelle assez sèche qui lui répondit .

- Maison Lavigne joaillerie bonjour !

Il resta un instant silencieux .

- Pardon ... Je cherche Fanny .

- Quelle Fanny ?

- Une jeune femme qui travaillerait chez vous .

Court silence .

- Je suis désolée monsieur , mais vous devez faire erreur : il ny a jamais eu de personne de ce nom par ici .

La conversation s’arrêta là .

Il resta longtemps immobile avec le téléphone à la main .

Quelque chose ne collait pas .

Le lendemain , lorsqu'il évoqua discrètement Clara devant deux de ses confrères l’ayant juste rapidement croisée , au lycée , puisqu'ils essayaient de ne pas trop afficher leur liaison , près de la salle des professeurs .

- Clara ? dit l’un d’eux .
- Oui , la jeune femme qui travaillait sur le port .

Les deux hommes l'écoutaient dans l'indifférence , échangeant , embarrassés , des regards pleins d'incertitude et de sous-entendus .

- Vous êtes vraiment sûr quelle travaillait là ? , plaisanta son collègue d'histoire .

Julian se mit à lui sourire avec amertume . 

- Cest elle qui me la dit voyons .

Mais déjà , il sentait quelque chose d'obscur , comme de la gêne , en prononçant ces mots .

Les jours qui suivirent , s’installa en lui une inquiétude presque méthodique .

Il alla se promener du côté de l'arsenal , constatant que la capitainerie n’avait jamais entendu parler d’elle .

Quant au fameux petit bistro où elle disait retrouver , le midi , ses collaborateurs :

- Quelle blonde ? interrogea le patron du bar en haussant les épaules . Par ici , on en voit des tas , cher monsieurmême des fausses ! , conclut-il dans un éclat de rire imbibé d'alcool .

Mais le plus troublant se passa au lycée , où Clara lui avait affirmé y avoir gardé des amitiés parmi les anciennes élèves , de toutes jeunes femmes qu’elle retrouvait parfois le soir . 

Julian eut beau mentionner leurs prénoms , personne ne sembla les connaître .

Une surveillante , sans doute candidate au prochain concours de philo , finit par lui dire d'un air ironique :

- Vous savez , monsieur le professeurle souvenir des élèves ... N'est-ce pas Descartes qui a écrit que peut aisément nous tromper " le malin génie " de nos sens et de notre mémoire ? Hélas , on mélange souvent les générations . ( 3 )

D'ailleurs , plus avançait son enquête improvisée , plus la figure de la disparue lui devenait étrangère , presque translucide , comme si elle avait vécu dans un angle mort du monde .

Alors , tenta-t-il de se rappeler avec précision ce fameux séjour en Grèce , théâtre d'une rencontre soi-disant due au " hasard " . Mais déjà , ce mot , désignant une ignorance déguisée , lui paraissait fort suspect . N'est-ce pas de lui dont on parle trop souvent quand on ne comprend pas quelque chose , pensait-il ? Un soir qu'il rentrait à son logement du quartier Saint-Marc , il contempla longtemps le large depuis la promenade , se répétant la première phrase que son amie lui avait dite , assez simple en apparence , mais qui , aujourd'hui , lui semblait presque inquiétante :

- Il y a une manière brestoise de regarder la mer .

Sur le moment , cela l'avait fait sourire . Car si Clara avait réellement vécu , quelqu’un , quelque part , devait bien se souvenir d’elle . 

Or il avait beau interroger , chercher , vérifier , comme si elle n’avait été qu’une parenthèse dans sa courte vie , une conclusion commençait à s’imposer à lui , absurde et pourtant de plus en plus nette : elle semblait n’avoir laissé aucune trace , ou pire encore , n'avoir jamais été présente !

Il frissonna . Pour la première fois depuis longtemps , le professeur de philosophie se trouvait confronté à une énigme que ni Aristote , ni bien sûr Descartes , ni Kant ne pouvaient vraiment éclairer : comment quelqu’un peut-il disparaître du monde sans même y avoir laissé de souvenir ? Et surtout , pensée plus troublante encore , comment pouvait-il être le seul témoin de son hypothétique existence ? 

6 - Les journées passèrent , mais l’énigme ne se dissipait pas . Bien au contraire , elle semblait s’épaissir autour de lui comme ces brumes insidieuses qui montent parfois de la rade de Brest , effaçant lentement les formes les plus familières . Pourtant , le pauvre homme s’efforçait de continuer sa vie ordinaire . Le lycée , les copies à corriger , quelques cours à construire sur la mémoire chez Henri Bergson , dont les analyses lui paraissaient soudain bizarrement concrètes . La mémoire , expliquait-il à ses élèves , n’est pas une simple archive , elle sélectionne , transforme , invente , parfois . ( )

Mais une question silencieuse s’imposait à lui :

Et si c’était moi qui inventais Clara 

Cette hypothèse , absurde quelques jours plus tôt , commençait à rôder autour de lui comme une ombre ...

Un dimanche après-midi , pour se changer les idées , Julian décida de ranger une vieille bibliothèque dormant , depuis des années , dans la petite pièce qui donnait sur le jardin . Là , devaient se trouver de vieux livres paternels , dont certains hérités des temps anciens , volumes aux reliures fatiguées , souvent annotés au crayon . Tout en choisissant " au hasard " l’un d’entre eux , recueil d’histoires plus ou moins légendaires consacré à la recherche de la " Pierre Philosophale " , quelque chose glissa entre les pages , puis tomba sur le parquet . C'était une photographie , qu'il ramassa aussitôt . L’image était ancienne , légèrement jaunie . Deux hommes posaient devant un paysage forestier . ( 5 )
Le premier , qu'il reconnut immédiatement , c'était son père très jeune , portant une veste brune qu’on apercevait sur plusieurs photos familiales . Quant à l'autre ... Il lui ressemblait comme un jumeau . Les deux chasseurs ( puisqu'ils portaient en bandoulière un fusil ) paraissaient se tenir devant un petit café de campagne . Derrière eux , des massifs d'arbres formaient une voûte sombre . Au verso de la photographie , était agrafée une carte postale de l'époque représentant le quartier " Bellevue " , à Brocéliande . Ce nom fit naître en lui une résonance vague avec les récits de sa mère qui avait , là-bas , dans le bourg de Gaël , passé sa jeunesse , dans la mythique forêt bretonne , celle des récits arthuriens , des enchantements et des fantômes , des illusions périlleuses . Quand il retourna la carte , il remarqua une phrase notée à l'encre , d'une écriture un peu penchée : " La Vie est Belle " ! , formule presque naïve que sa chérie aimait aussi souvent répéter , songea-t-il avec un léger sourire teinté d'amertume . Puis il constata encore autre chose . Une signature figurait sous la phrase : Clara

7 - Restant immobile durant de longues minutes , comme figé , abasourdi , il sentit son cœur battre plus vite . Une seconde , approchant la carte de la fenêtre , il pensa qu’il avait mal lu , la logique la plus élémentaire voulant qu’il s’agisse d’une simple coïncidence . En effet , Clara était un prénom courant . Mais quelque chose dans la situation lui paraissait profondément étrange . 

La photographie semblait dater d’au moins cinquante ans , peut-être . Or , la fille qu’il avait connue , ou cru connaître , n’en avait guère plus de vingt-cinq !

Il eut alors une drôle de sensation , comme si cette image contenait une question qu’il n’avait pas encore osé se poser , que tout ceci n'était peut-être en lui qu'une obsession maladive hantant  sa conscience coupable d'un véritable chemin de ténèbres , voire l'héritage d'un triste problème , un peu comme celui de ce héros grec tombant amoureux d'une créature de rêve dont l'existence était en sursis . Pourquoi cette photo se trouvait-elle dans son livre d’enfance ? Et pourquoi portait-elle ce message ? ( 6 )

Pouvait-il s'agir d'une affreuse mystification , parce qu'elle lui ressemblait , s'imagina-t-il ensuite , et que , véritablement possédée par le souvenir d'une aïeule devenue folle , peut-être , et qui , encore pire , s'était , comme dans le film , suicidée peu après qu'on lui ait pris son fils ? 

 " Il me reste à faire une dernière chose , et je serai délivrée du passé ... " ( 7 )

Il retourna encore la photo . Tonton Herri souriait légèrement , pendant que son père , l’autre homme , regardait l’objectif avec une expression plus grave .

La coïncidence lui parut trop troublante pour être simplement ignorée . En fin de compte , il se souvint qu’une personne pourrait peut-être l’éclairer : sa tante qui , vivant depuis des années près de l'étang de Paimpont , n'ignorait rien des chemins forestiers dont , jadis , elle avait arpenté chaque détour avec sa soeur jumelle Mona , la maman de Julian .

Celui-ci composa son numéro . Après une brève tonalité de retour , un timbre de voix chaleureuse lui répondit .

 

 
 
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Notes :
 

3 -  Dans " Méditations Métaphysiques " , 1647 , version française (  Meditationes de Prima Philosophia , 1641 , version latine ) , René Descartes ( 1596 - 1650 ) , mathématicien , physicien , philosophe français , développe cette hypothèse d'un " malin génie " pouvant , à travers nos sens et notre mémoire , nous tromper .

C'est pourquoi , nous devons toujours douter de tout ce qui peut être mis en doute : souvenirs , perceptions comme expériences passées .

4 -" Matière et Mémoire " ( 1896 ) de Henri Bergson ( 1859 -1941 ) , philosophe français .

5 - Pierre philosophale ( en latin : lapis philosophorum ) , hypothétique substance alchimique aux propriétés merveilleuses.

6 - Légende d'Orphée et Eurydice ( Mythologie grecque ) .

7 - " Vertigo " ( Sueurs Froides ) - 1958 - film d'Alfred Hitchcock ( 1899 , Londres - 1980 , Los Angeles ) , d'après le roman de Boileau / Narcejac , " D'Entre Les Morts " ( 1954 ) , avec James Stewart , Kim Novak , Barbara Bel Geddes - 

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LA VIE EST BELLE ! - Première Partie - Eclipse - I - Troublant Départ .

11 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA VIE EST BELLE !

Port de Brest ( Emmanuelle Le Goascoz )

Port de Brest ( Emmanuelle Le Goascoz )

 
LA VIE EST BELLE !

 

 

Première Partie

Eclipse

 

 

 

I - Troublant Départ

 

 

Je me suis jeté à genoux devant elle ,

  Et l 'ombre du Paradis a enveloppé mon âme ... "

 Gustav Meyrink - " Le Golem " ( 1915 ) , 11 - Détresse .

 

 

 

 

1 - Elle était partie la veille au matin . Rien de théâtral ou de dramatique dans ce départ . Pas de scène , pas de mots définitifs qui claquent aussi fort que les portes . Juste un sac sportif , l'achat rapide d'un billet de train rapide qu’elle lui avait montré en enfilant sa veste légère !

Il avait hoché la tête .

- Je vais passer quelques jours chez Fanny .

Comme si cela allait de soi .

Depuis , l’appartement lui semblait trop grand , silencieux , de manière inhabituelle . Pourtant , c’était un modeste logement , deux-pièces banal au troisième étage d’un immeuble gris du quartier Saint-Marc de Brest , avec vue sur un morceau de rade que l’on pouvait apercevoir , avec un peu de chance , entre deux toits , par la fenêtre du salon , de temps à autre , quand il n'y avait pas trop de brume .

Il n’avait pas dormi .

Ou plutôt , dérivant toute la nuit dans cette zone étrange où la fatigue empêche le sommeil mais où les souvenirs s’obstinent à revenir , des images d'un bonheur nostalgique avaient défilé devant lui avec une précision presque douloureuse . Celles de leur premier jour , l'été dernier , sur une plage de galets clairs , chauffés à blanc par le soleil , qui luisaient comme des pièces de monnaie sous le ciel bleu de Grèce . La mer , d’un turquoise presque irréel , respirait lentement , quelque part parmi les Cyclades , le vent du large soulevant par rafales l’odeur du sel et des herbes sèches .

Légèrement à l’écart , près des rochers , pour éviter le bruit de la marmaille ambiante , Julian s'était allongé sur sa serviette . Il avait emporté un livre , comme toujours , tentant d'en lire quelques pages malgré la chaleur , et levant , malgré tout , distraitement la tête au moment où une silhouette de jeune femme passait assez vite devant lui . 

Il avait remarqué , d'ailleurs , qu'elle se lançait dans l’eau avec une énergie contrastant avec la nonchalance alentour , marchant pieds nus , d'allure élancée , sans même ralentir , pour éviter , sans doute , que soit brûlée la plante de ses pieds . 

Grande , souple et bronzée , elle avait plongé devant lui , sans hésiter , dans l’eau turquoise comme si la terre entière lui appartenait . Quelques moments plus tard , de retour enfin vers la grève , elle avait naturellement passé la main dans ses cheveux mouillés , l’eau ruisselant encore sur ses épaules dorées , quand elle avait retrouvé le petit sac posé à côté de lui qu'il n'avait même pas remarqué . 

Puis , par surprise , ayant jeté un bref regard sur la couverture du livre posé sous le parasol de son voisin , la belle nageuse avait éclaté de rire en voyant que Schopenhauer était sur la serviette ! Elle avait penché la tête , l'oeil pétillant d'ironie !

- Encore les grandes questions ? , l'avait-elle questionné sans aucune gêne . 

Il n'osait pas lui avouer qu'il avait eu tout le loisir de l'observer , avec une sorte de fascination tranquille , avancer dans l’eau avec des mouvements souples , puissants , presque joyeux . Le prof referma lentement son livre .

- Oui , lui répondit-il sans la reconnaître . Le sens de lexistence , la nature du bonheur , ce genre de détails . Qu'aurait-il bien pu lui dire d'autre ? Qu'il s'intéressait aussi , grâce à un télescope , à l'observation des galaxies , qu'il recherchait dans l'oeuvre de Paracelse un autre chemin de développement de l'âme humaine au sein de la matière ? ( 1 )

Brusquement , elle se flanqua tout près de lui , sur les galets . Julian la vit alors vraiment de très près pour la première fois , reconnaissant , sur son visage , quelque chose d’insaisissable , comme une franchise presque enfantine mêlée à une assurance tranquille . Mais surtout , ce sourire irrésistible et lumineux comme un diamant de cristal qui semblait éclairer tout autour de lui . 

- Eh bien moi , ma réponse est simple !

- Je vous écoute .

Elle désignait la mer d’un geste large .

- Plongez là-dedansVous verrez ! Le bonheur est assez clair !

 

2 - Mais c'est dans ses bras , pensait-il ce matin-là de son départ , qu'il avait eu envie de se jeter , comme un pauvre naufragé recherchant désespérément secours !

- Vous lisez vraiment ça , ici ? , reprit-elle , ensuite , avec une sorte de condescendance , avec ce décor-là ... sur une plage grecque ?

Il avait levé les yeux , quelque peu déstabilisé .

- Cest précisément dans ce genre dendroit que se posent les grandes questions , n'est-ce pas ?

Quelque chose dans son visage l'avait immédiatement fasciné , une énergie franche , une vitalité lumineuse , mais surtout ce sourire étrange , captivant , qui semblait contenir une promesse . Il sentit monter en lui une émotion rapide , presque vertigineuse , comme une certitude immédiate ! Un vrai coup de foudre !

Elle le fixait avec curiosité .

- Vous êtes toujours aussi sérieux ?

- Seulement quand je lis Schopenhauer . ( 2 )

- Ah ! Cest donc lui le responsable !

Elle lui tendit la main.

- Clara Michel .

Ne dit-on pas que le hasard , s'il existe , a quelque chose d’absurde ? Ils avaient découvert qu’ils habitaient la même ville , et que leurs appartements se trouvaient à moins d’un kilomètre l’un de l’autre , dans une ville battue par le vent de l’Atlantique .

Et pourtant , c’est ainsi que tout avait commencé .

Ils parlèrent toute l’après-midi . De voyages , de mer , de montagne . Elle lui avait raconté ses randonnées en solitaire , ses traversées à vélo , ses courses dans tous les coins de la planète . Elle travaillait sur le port , dans une petite entreprise de matériel nautique , et semblait vivre en mouvement permanent .

Julian Le Guern , lui , enseignait la philosophie .

Quand il évoqua l'indifférence de ses élèves concernant les questions interminables sur la liberté ou le destin , Clara le regarda avec une curiosité amusée .

- C'est drôle , je crois que vous êtes le prof qui a succédé à Monsieur Le Fur . Nous avons dû , sans le savoir , nous passer le relais !

 

3 - Tout avait été simple , au début , malgré la différence d'âge et les cancans . 

Pour elle , vivre n'était qu'une succession de gestes à accomplir : grimper , courir , décider , construire ... Elle apportait un mouvement dynamique auquel il n’était pas très habitué . Balades improvisées sur les sentiers côtiers , footing dans l’eau glacée de la mer d’Iroise , marches du dimanche matin dans un club , alors que lui aurait volontiers prolongé la lecture et le café . 

Elle avançait pendant que lui la contemplait . C’était peut-être cela , finalement , l'amour , une sorte de déférence muette envers l'éclat de son sourire plutôt qu'une longue déclaration qu'il  n’aurait su formuler . Pour lui , elle restait un mystère à interroger . Ce décalage s’était installé avec le temps , comme un courant presque invisible . Rien de violent . Juste une distance lente , imperceptible . Il se souviendrait de sa lumière avant tout .

 

4 - Vers trois heures du matin , ce jour , comme on traverse une mer agitée , balloté par des rêves disloqués qui sans cesse reviennent se briser contre la même image , il s’était réveillé brusquement , le cœur battant à tout rompre , avec cette sensation oppressante d’avoir vu sa propre vie défiler comme un film mal monté . Il se leva enfin lentement du canapé où il avait passé la nuit . La lumière grise du matin brestois filtrait à travers les rideaux , tandis que , dans la rue , on entendait ces bruits familiers que les bus et le vent venu de la mer amplifiaient déjà .

Il alla jusqu’à la fenêtre . La rade était calme , d’un gris laiteux . Quelques mouettes tournoyant au-dessus de l’eau , lui firent penser à cette phrase qu’elle répétait sans cesse avec ce mélange de simplicité et d’ironie , quand il avait l'audace de montrer trop d'empressement pour sa personne :

- Arrête de compliquer les choses . La vie est si belle ! 

Restant immobile un moment , presque malgré lui , il sanglota :

- Oui ... peut-être .

Mais pour la première fois , tournant aussi de manière lancinante , la question revenait en lui avec une obstination presque douloureuse . Il se demandait sérieusement s’il savait encore ce que cette phrase voulait dire et ce qui , réellement , n'avait pas fonctionné . Puis , il tenta de raisonner , vieux réflexe de prof de philo cherchant la cause , l’enchaînement des événements , la logique secrète des choses . Mais plus il réfléchissait , plus le malaise s’épaississait . Quelque chose le rongeait , malaise diffus , presque métaphysique . Ce n’était pas une faute précise . Pas un événement unique . Une lente dérive , plutôt . Comme si quelque chose en lui s’était déplacé imperceptiblement au fil des années .

Julian ,  pensant à Clara , passa la main sur son visage fatigué . Elle était partie la veille . Mais le mot lui semblait soudain lourd d’une ambiguïté inquiétante . Officiellement , selon son dernier message , elle passait quelques jours chez une amie . Mais une autre hypothèse , plus obscure , s’insinua en lui . Et si cette distance était déjà une séparation ?

 
 
 
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Notes :
 
1Paracelse ( Philippe Théophraste Bombast Von Hohenheim , 1493 - 1541 ) médecin philosophe , alchimiste suisse de langue allemande .
 
2Arthur Schopenhauer ( 1788 - 1860 ) , philosophe allemand . 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 

 

 

 

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