- Julian ! Cela fait si longtemps que tu ne m'as pas donné de tes nouvelles . Comment vas-tu , à Brest ?
- Comme toujours ... Très humide et philosophique ! , lui répondit-il en essayant de plaisanter malgré la triste conjoncture .
Elle rit doucement .
- Qu’est-ce qui t’amène à m’appeler ce dimanche soir ?
Il hésita un instant , ne l'ayant pas revue depuis un lointain séjour d'enfance au merveilleux domaine des fées et sources de la forêt d'enchantement !
- Dis-moi ... Est-ce que mon père venait souvent se balader du côté de Brocéliande ?
Il y eut un silence .
- Pourquoi cette question ? Bien sûr , c'est aussi le pays de ton oncle ...
- Parce que j’ai trouvé une vieille carte postale avec une photo de lui devant un endroit nommé Bellevue ... et sais-tu ce qu'on y trouve , noté au dos ?
" La Vie est Belle ! "
Au bout du fil , en réponse , il y eut encore un silence assez long qui sembla ne plus vouloir finir . Puis , la voix de Janig se fit plus grave .
- Où as-tu trouvé ça ?
- Dans un vieux livre .
- Tu as remarqué quelque chose d'autre ?
- Oui ... une signature .
- Laquelle ?
Julian inspira légèrement .
- Clara .
Cette fois , la réaction fut immédiate .
- Mon Dieu ! Tu connais ce nom ?
- Bien sûr que je le connais ! , répliqua aussitôt le neveu qui sentit une tension soudaine monter dans la voix de sa correspondante .
- Tante Janig , dis-moi ! Qui était-elle ?
On entendit un léger soupir passer dans le téléphone .
- Tu sais , ce n’est pas qu'un prénom , c’est toute une histoire !
- Quelle histoire ?
- Celle de la Résistance , ici , pendant la guerre .
Julian se redressa dans son fauteuil .
- " La Vie est Belle ", reprit Janig , ce n’était pas une phrase anodine . C’était un nom de code . Celui d’un petit réseau de combattants bretons qui opérait dans la forêt .
- Papa en faisait partie ?
- Oui .
- Et Clara ?
La voix de la vieille femme se fit presque respectueuse .
- Elle dirigeait le groupe .
Il resta d'abord stupéfait par ses mots , presque incapable d'y répondre .
- Elle s’appelait Clara Michel , continua-t-elle malgré tout , jeune institutrice arrivée ici juste avant la guerre . Personne ne savait vraiment d’où elle venait , mais elle avait un courage ... exceptionnel !
- Que lui est-il arrivé ?
- Elle a été arrêtée en 1944 . Une dénonciation , probablement ...
- Les Allemands l'ont embarquée ?
- Oui .
Un lourd silence passa entre eux .
- Je crois qu'elle est morte peu après , rajouta doucement la tante .
Il sentit un frisson lui parcourir le crâne .
- Et la photo ?
- Je pense que ton père la gardait sur lui parce qu'il disait que Clara avait sauvé plusieurs membres du réseau .
Julian regarda la signature encore une fois . L’écriture semblait étonnamment nette .
- Tante Janig ... Est-ce qu’elle est enterrée là-bas ?
- Oui .
- Où exactement ?
- Derrière l’église du Graal , à Tréhorenteuc .
Nouveau silence .
Puis , elle ajouta doucement :
- Si tu veux comprendre cette histoire , viens donc passer le week-end avec moi . Je t’y conduirai .
9 - Le samedi suivant , Julian arriva à Paimpont sous un ciel clair . Sa tante était une femme mince , aux cheveux blancs tirés en arrière , avec ce regard vif que certains Bretons gardent jusqu’à un âge avancé . Il se demandait pourquoi il ne se voyaient jamais ou presque , lui , fils unique , trop accaparé par son travail de philosophe et les livres qui lui servaient de refuge ou de prétexte pour ne pas réfléchir et s'isoler comme un ours face à un passé douloureux qui avait vu survenir successivement comme une tempête le divorce de ses parents , puis la mort de sa mère ...
Ils prirent la petite route qui serpentait dans la forêt .
Les arbres formaient un tunnel sombre au-dessus de la voiture .
- Tu vois , dit Janig en regardant les bois , pendant la guerre , ces chemins étaient remplis de messagers et de cachettes . Les Allemands n’aimaient pas trop s’y aventurer sans motif .
- Et Clara ?
- Elle avait appris , par nécessité , à en connaître chaque recoin .
Le véhicule , une vieille " Peugeot 504 " , finit par s’arrêter devant l’église de Tréhorenteuc .
Le petit bâtiment semblait presque irréel dans la lumière de cette fin d’après-midi .
- Viens ! , lui dit Janig .
Ils contournèrent l’église avant d'entrer dans le petit cimetière attenant .
Les pierres anciennes étaient recouvertes de mousse .
La vieille femme marcha lentement jusqu’à une tombe toute simple , légèrement à l’écart .
- La voilà ! , murmura-t-elle avec une sorte de déférence , n'osant poser sa main sur la pierre .
Il s’approcha .
Sur la stèle on pouvait lire :
CLARA MICHEL
1919 — 1944
Réseau " La Vie est Belle "
Julian sentit un froid étrange l’envahir .
Il resta sans rien dire un long moment .
Puis il murmura :
- Ma tante ... Il y a quelque chose que je ne comprends pas .
- Quoi donc ?
Son neveu sortit la carte postale de sa poche et la lui tendit .
- Regarde bien l’écriture , au dos ...
La vieille femme plissa les yeux .
- C’est bien son écriture , ton père me l’avait montrée autrefois .
Julian se mit à hésiter .
- Tu en es sûre ?
- Pourquoi ?
- Parce que ... Cette encre ne semble pas avoir cinquante ans .
Janig leva les yeux vers lui .
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il regarda la tombe une dernière fois .
Puis , il répondit lentement :
- Je veux dire que quelqu’un , peut-être , a pu écrire ce message récemment .
Soudain , planté au milieu du cimetière , il eut une pensée troublante .
Si Clara Michel était bien morte en 1944 , qui avait signé cette carte ?
L'autre Clara , la sienne ?
À cet instant précis, il comprit que la disparition de la jeune femme n’était peut-être pas un simple mystère , mais qu’elle appartenait à une histoire qui , d’une manière inexplicable , avait un rapport quelconque avec sa propre naissance , ici même , dans cette forêt étrange de Brocéliande où affleuraient les plus fantastique légendes bretonnes !
