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Dan Ar Wern Official Website

Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XI - Le " Night Swan " .

29 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Swan Restaurant ( Miami )

Swan Restaurant ( Miami )

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XI - Le " Night Swan "

 

 

 

 

 

 

 

 

" ... Cambre-toi sur tes pieds dressés ,
 Secoue les reins , lance les jambes ,
 Nous applaudissons à grands cris
!
"
 " Chansons de Bilitis " , 3è Partie , Epigrammes dans l'île de Chypre , " La Danseuse Aux Crotales "
Pierre Louÿs , 1894 .
 "

 

 

 

 

 

 

 

21 - À Boston , la lumière avait une couleur métallique . Rien à voir avec les crépuscules incendiaires du Fromveur , ni même avec les ors fins du Palais Garnier . Ici , dans le quartier des Théâtres , tout brillait d’un éclat froid  : le chrome des voitures , les néons rouges du cabaret , les bouteilles glacées au " local bar " . Élise avait suivi Tim O’Connor comme on suit un dernier vertige , sans plus se retourner . Sa carrière de soliste avait pris fin brutalement par un diagnostique douloureux devant la glace de sa chambre , un soir , appuyé par sa grande fatigue dans le regard , certainement liée à la prise de conscience de l'âge limite et de son genou faiblissant , puis surtout d'un scandale discret lié à ses gains douteux .

Complaisant , son compagnon du jour lui avait tendu la main , lui proposant de " coacher " les danseuses de sa boîte jamaïcaine sexy , le " Night Swan " ,  un cabaret chic aux allures mafieuses, fréquenté par des politiciens, des flics pourris et quelques millionnaires en exil .

C'est ici , entre " Fenway " et " Kenmore Square " , qu'elle s'était fait connaître sous le pseudonyme de " Lola  " , lorsqu'il l'avait croisée " par hasard  " , lors d'une escale où il essayait , dans les flonflons de la fête , et sous l'effet de l'alcool , d'oublier ses déboires sentimentaux . Jamais , depuis la fac , il n'avait pu oublier ses yeux d'azur un peu tristes , dont l'éclat , ce soir-là , reflétait celui du faux cristal , sous les rutilantes lumières de la boîte où se trémoussaient avec peine des gens , plus ou moins jeunes , venus des quatre coins du comté . Sur l'affiche , il avait eu du mal à l'identifier au milieu de ses " girls " , avant qu'une espèce de grand dadais ne se soit avisé même de l'entreprendre au milieu de sa petite cour , et qu'elle ne s'éclipse comme le Soleil , tandis qu'avec désespoir , il se demandait quand il aurait enfin l'occasion de lui glisser un mot . Pourtant , son coeur s'était mis  à battre plus fort quand il l'avait vue , dansant sur scène , affublée d'un petit chapeau de clown et d'un maquillage des îles . Cette nuit-là , même s'il craignait qu'elle ne s'effrayât de ce curieux bonhomme au premier rang , verre à la main , qui ne cessait de la toiser tout au long de sa mirifique " salsa " , il s'étais promis de revenir l'attendre seul , un peu plus tard , pour lui confirmer la réalité de son existence . Enfin , cette heure arriva où , restant dans la rue bien après le spectacle , il avait repéré la sortie des artistes , puis guettant sa silhouette longiligne , élégante , et son beau visage d'ange , qui n'avait guère changé , il eut soudain peur de son insignifiance , et lorsque s'entrouvrit la porte du pub où il s'était réfugié , un vent d'automne balayant les trottoirs sombres d'une bruine persistante , il vit passer son ombre fugitive , soigneusement habillée d'un costume de ville assez classique , derrière la cloison rococo en verre fumé , décorée de feuilles de vigne où , l'air pensif , elle déboutonna lentement son imperméable , s'approchant de sa table pendant qu'il repensait encore à celle qui , jadis , avait planté dans son coeur un coup de lance avant de s'enfuir , lui promettant monts et merveilles . Combien de temps lui avait-il fallu l'attendre , alors , pensa-t-il , observant le cygne noir frappant de son regard les eaux sombres du sien , comme un autre fantôme attiré soudain par l'éclat du couchant ? Mais lui , qu'en ferait-il , sinon , comme tant d'autres , l'abandonner à son triste sort ? , se demanda-t-elle quand elle se décida , pour finir , à le reconnaître . ( 9 )

- Koulman ! , s'était-elle exclamée avec surprise .


22 - La pluie avait tambouriné toute la nuit dans sa tête et sur le toit . Le lendemain de cette soirée lumineuse , l'hôtel , pâle spectre dans la grisaille , lui sembla aussi vide qu'un navire abandonné . A l'occasion d'une éclaircie , ne voulant voir personne , il était parti vers le port , la ville toute entière , coupable d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée . Dès l'aube , une pluie fine et persistante avait envahi d'une grande tristesse rues et perspectives .
Le visiteur , gagné par sa mélancolie , traversa un immense terrain vague , sorte de friche urbaine évoquant si bien le chaos de sa propre vie .

Il s'était mis à boire , la veille , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ...

" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons  " , chante le poète . ( 10 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .


Il aurait pourtant tout laissé tomber , jadis , pour la rejoindre , songeait-il encore au coin de cette ruelle obscure du quartier chaud constellée d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" The Night Swan " , cabaret bostonien rempli de bière et de jolies filles ! ( 11 )
Vêtu d'un smoking impeccable , Tom , petit être replet , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , vint vers lui , comme d'habitude , pour l'accueillir avec déférence .
" Bienvenu , commandant Gerlink ! Soyez ici chez vous ! "
Comme de coutume , il avait fait l'effort de lui répondre gentiment dans sa langue . 
Il aimait bien boire du whisky , appréciant aussi la beauté sauvage du music-hall , autant que le spectacle des danseuses nues . Mais ce soir-là , en ce lieu étrange où se défoulait l'ivresse collective , il avait senti que la propre musique de son coeur souhaitait l'entraîner plus loin . 

D'ailleurs , comment aurait-il pu s'attendre à la revoir ici ?
Ce matin-là , au bruit des gerbes d'écume , il s'était revu le coeur à marée basse , marchant près d'elle au temps de sa jeunesse , le long de la grève immensément déserte  ...

                Mais maintenant ?

" Tout est mouvement , tout est danse ... " , lui avait-elle expliqué , le regardant avec tristesse au milieu des brouillards de l'alcool , pendant cette soirée d'hier où ils avaient fêté ce moment précieux de leurs " fantastiques retrouvailles " ,  disait en riant celle qu'il avait écouté d'un air d'abord si étrange , se demandant ce qui pouvait être vrai , ayant peut-être toujours cherché la vérité de son cher visage au miroir impénétrable des mensonges de sa propre existence ... 

               Mais maintenant ?

Si irrépressible , un besoin soudain de vomir s'était emparé de lui qui se demandait soudain  qu'est-ce qui le séparait de l'oiseau palpitant , cygne ou aigle noir s'élevant désespéré de trouver la chaude intimité d'une âme d'outre-monde et ce qu'elle pouvait faire là , dans ce pays trop insensible pour la comprendre , parmi des gens qui n'étaient pas comme elle ? Tout là-bas , planté comme un arbre au milieu des vagues , le dévisageait d'un oeil jaune ironique , un sémaphore mystérieux paraissant douter qu'il se sente plus fort que lui pour découvrir son secret . Sa solitude , sans doute , était grande , songeait-il , autant que la sienne , mais l'Amour est parfois bien plus qu'un rêve , il ressemble à la Mort !   

Le promeneur arrivant déjà près du Phare , n'eut guère , hélas , le temps d'explorer davantage l'escalier tournant grimpant jusqu'à sa mince plateforme ! La cause des " gardiens " ? Pour lui , ce n'était , après tout , qu'une réponse tardive à la traîtrise de bien des crimes venant du camp adverse au fil de siècles d'abandon , bûcher fatal ayant voulu faire périr en chacun d'eux cet être angélique et si beau qu'il était , pourtant , si difficile de tuer , la conscience , beau nom de clarté , jadis comme aujourd'hui le leur , qu'avant de reconnaître , il s'était , grâce à elle , rappelé lors de cette rencontre dans la grotte ...      

" Une âme qui en fait une autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... "

( 12 )

        Il avait éprouvé un étrange sentiment de jalousie à son encontre , car il aurait voulu pouvoir lui aussi , d'une aussi belle manière , murmurer tendrement à son oreille qu'ils étaient deux sur la Terre , en cet endroit , réunis par la Providence ... Mais quand pourraient-ils jamais vraiment devenir un seul être , s'inquiéta-t-il ensuite , afin de communier à l'indicible patrie de leur idéal  ? 

          Pourtant , sans qu'il comprît pourquoi l'une était venue venger les souffrances de l'autre , il se rendit compte , un peu plus tard , qu'il avait dû , dans ses souvenirs , confondre le visage de cette femme avec un aveuglant rayon de lumière jailli soudain de la petite boule opaline errant naguère , craintive , parmi les nuées grises du naufrage du vaisseau des Dieux , celle-ci  paraissant prendre , maintenant pitié de lui . 

A moins que pour le châtier , elle n'ait souhaité par plaisir lui faire ce grand trou de désespoir dans la poitrine et se demander s'il n'y avait , pour sa part , que ce seul moyen de le guérir ? Elle n'en eut pas l'aubaine ! Se jouant de la passive torpeur de sa funèbre dépouille , la femme l'avait envahi brusquement des pieds jusqu'à la tête , lui faisant sentir que , dès cet instant , ne vivrait plus en lui qu'une créature unique dont elle formerait , pour toujours , la partie conquérante , sinon la plus dominatrice !

" Ecoute ,  je suis en train de comprendre quelque chose ... 

        Ne venait-il pas d'entendre cette phrase dans l'histoire de sa voisine ?

Elle avait , lui expliqua-t-elle ensuite , enseigné les ports de bras à des filles bien trop jeunes , trop grimées . Quant à elle , se contentant de survivre sans vraiment s’en rendre compte , elle ne dansait plus . Le bijou , qu’elle avait fini par faire monter sur une broche , restait dans un tiroir , ayant , comme elle , cessé de briller . Mais c’était une nuit que tout avait basculé . Une nuit sans lune . Elle avait rêvé d’un sentier côtier , battu par les vents du large où une silhouette , celle de sa grand-mère Noella , l’attendait en silence au bout du chemin . S’en approchant , la vieille femme ne fit rien d'autre que lui ouvrir simplement la paume de sa main . L’opale s’y trouvait , brillante comme au premier jour ! 

Puis le décor s'était dissout . Des chaînes , des cris provenant d'un navire . Une pierre noire sur un piédestal . Et des corps qui tombaient dans la mer !
Elle s'était réveillée en hurlant !

 

23 - L'avion décolla en fin de journée . Elle avait fait sa valise , disant à Tim qu’elle partait " quelques jours  ", lui se contentant de hausser les épaules , distrait par une réunion avec des associés venus de Providence . Elle ne laissa aucune adresse .

Elle traversa l’Atlantique comme dans un songe , retournant là où tout avait commencé : Camaret-sur-Mer , ses falaises , les vents d'Iroise , la lande déserte . Elle loua une chambre au-dessus du port . Le soir , elle gravissait la falaise , seule , et dansait à nouveau , pieds nus sur la roche , face à la mer . Elle murmurait des prières anciennes , tentant de réparer ce qui pouvait encore l’être .

Mais la Pierre ne la protégeait plus .

Un matin , on la trouva au pied de la falaise , dans une crique battue par la houle . Pas de traces de lutte . Juste un corps brisé , les bras ouverts , comme une croix renversée . Près d’elle , un anneau bleuté dont l’opale blanche avait disparu . Mais , disaient les sauveteurs , comme une lumière étrange restait sur place , un reflet du ciel qui paraissait venir de nulle part .

La presse évoqua un accident . Les anciens parlèrent d’une femme possédée .
Mais à Nantes , ce jour-là , Izold s'éveilla en sursaut , les joues toutes mouillées de larmes , geignant sans comprendre , entendant pour la première fois la voix de la Pierre ! L'enquête posa la question : était-ce un accident ou avait-on poussé Elise ? Et qui , en vérité ? L'enquête en revenait aux premiers personnages qui l'avaient connu lors du naufrage du " Saint-Ronan " . Mais , ce qui paraissait fantastique , c'est que ce navire , appartenant aux Kerjean , s'était échoué au XVIIIè dans une grotte plus lointaine , et que la scène du " crime " se déroulait au XXè , dans les années soixante , au bas de la falaise de Pen-Had , vertigineux trouble spatial et temporel où la mémoire , l'héritage et le surnaturel se mêlaient !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XI - Le " Night Swan " - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

9 Quartier des Théâtres Fenway Kenmore Square : le Boston de la vie nocturne . 

10Sonnet " de Stefan Zweig 

11 - The Night Swan = Le Cygne de Nuit .

12 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) - Troisième Journée , Scène I .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - X - La Danseuse de Verre .

26 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Danseuse en Flamme - Wall Art

Danseuse en Flamme - Wall Art

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

X - La Danseuse de Verre

 

 

 

 

 

 

 

 

" Il y a des ténèbres dans lesquelles tous les clairs rayons se dissolvent , qui absorbent toute lumière et ne la rendent jamais ... "

Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche . *

 

 

 

 

 

 

20 - Élise , à Paris , dansa , brillante comme un météore ! Le public de Garnier l’adora dès la première apparition . Sa silhouette sur scène semblait découper un autre espace-temps .

Mais à l’intérieur , quelque chose , comme la fêlure d'un miroir , se fendait . Depuis sa rupture avec Yann , l’opale blanche qu’elle portait en pendentif se mettait à réagir étrangement . Elle ne vibrait plus seulement en présence du beau ou du vrai , mais , tout en s'identifiant aux flux de l'horreur et de la passion , semblait amplifier ses désirs , qu’ils soient purs ou non .

C’est dans un casino , un soir d’ennui , qu’elle fit hors de la scène , sous forme d'un pari , son premier grand écart . L’opale , posée sur le tapis de jeu , brillait d’une lueur étrange au moment du tirage . Un gain , puis deux , puis dix , on la surnommait la danseuse de verre . Et même si certains croupiers la soupçonnaient de tricherie , rien ne fut jamais prouvé . Son charme , sa chance , et sa solitude attiraient le regard des hommes .

 Dans un salon privé de Monte-Carlo , elle croisa l'aventurier Tim O'Connor , propriétaire discret du cercle . Il avait le regard clair des Irlandais , mais aussi la mâchoire dure de ceux qui ont grandi dans les îles du sud . Il se présenta comme une vieille connaissance de son mari , rencontré jadis au Vietnam . Son accent avait gardé un ton moqueur où se cachait à peine les sous-entendu : " Vous ne saviez donc pas qu'à cette époque , lui et moi partagions bien plus que quelques verres de whisky ? ... Nous avions mis en commun bien des choses . De même que certaines pierres précieuses la vraie amitié ne brille qu'à l'ombre , n'est-ce pas ? Pourtant , tout ça , c'est bien fini ... "

Elle aurait dû fuir son regard . Mais elle était fascinée quand il lui parlait de son goût pour les oeuvres d'art qu'il achetait grâce à certaines relations des pays du tiers-monde pour les cacher à Genève , lui faisant ensuite cadeau d’une bague d’opale noire qui , avant , lui aurait fait horreur , mais qui , maintenant, semblait avoir quelque chose de si familier avec ce qu'elle était , grâce à lui , devenue !

Peut-être qu'en s'imaginant ainsi , feuille d'automne emportée par le vent loin de la source pure , elle pourrait mieux , en l'approchant , se protéger du spectre fatal qui , de temps à autre , lorsque minuit sonnait à l'horloge d'ébène , venait ramper comme une ombre maléfique jusqu'à son coeur meurtri ?

Mais aujourd'hui , ne le croisait-elle pas en plein jour ? , se demandait-elle .

Car c'était lui qu'elle avait cru reconnaître , au soleil couchant d'une fin d'après-midi torride , orageuse , beau prêtre ténébreux sous l'averse , au milieu de l'allée principale d'un jardin de marguerites bordé de pierres blanches , de cyprès noirs , parmi les buissons roussis de jasmins , de lauriers-roses tout desséchés et craquelants comme de la porcelaine malgré la pluie torrentielle , véhémente ...

C'était lui aussi dont elle percevait encore la présence alors que , célèbre danseuse étoile , elle n'avait appris que trop tard la réalité de son existence en fouillant les papiers de son ex , ombre fugitive d'éphèbe aux cheveux blonds , naguère entrevu . et qui , mon Dieu , soupirait-elle déjà , était monté bien trop tôt faire ses entrechats parmi celles du firmament !

Peu à peu , elle glissait avec lui , utilisant l’Opale non plus pour ouvrir son méritable chemin , mais pour forcer la destinée que lui ordonnait l'autre sans qu'elle ait la force de s'y opposer . 

Qui se souviendrait bientôt , d'ailleurs , lui murmurait-il à l'oreille , de " ce beau cygne flottant avec légèreté sur la scène " , de cette jeune bretonne évoquée par la presse parisienne en termes dithyrambiques , " fraîchement débarquée de sa terre natale , écrivaient-ils , pour mieux étudier chez nous le pas de deux ... " Les profits , très vite , s’accumulèrent , des montres rares , des tableaux , de l’argent facile . Peut-être danserait-elle moins ? Mais elle gagnerait beaucoup plus !

Et pourtant , chaque gain lui pesait . Chaque nuit , des rêves terribles revenaient : des esclaves enchaînés , des cales sombres , des voix étouffées . La Pierre Noire , dans ses songes , réapparaissait toujours , lui faisant comprendre que les Kerjean d'autrefois l'avaient rapportée d'Afrique de l'ouest , à l’époque de la traite . C’était une pierre de douleur , toute imprégnée du souvenir de ceux que les navires n’avaient pas rendus . 

Dans cette antichambre de la mort marquée par l'épouvante et la terreur , elle se voyait souvent en rêve cueillir les fleurs sombres d'anciens jours . Pour se rassurer , continuant à désespérer de la perte d'un idéal perdu , elle se figurait , lorsqu'elle s'endormait le soir près d'une dame inconnue ,  serrer dans ses bras celle qu'elle avait regardé jadis comme sa demi-soeur , Anna Kerneis , victime du même sort , peut-être , lys blanc formant avec elle , digitale pourpre ou mandragore , un étrange bouquet surgi du vert paradis de leur enfance au pied de cette falaise marquant l'entrée de la grotte , songeait-elle ,  " notre petit banc sur l'île , en face de la tombe , où nous aimions toujours nous rejoindre pour parler , jouer ou nous consoler ... " 

Mais c'était en Suisse , dans la ville de Sion , lors d'une de ces folles nuits d'amour interdite avec une danseuse , belle femme de race noire , un peu plus jeune , la trentaine ... qu'elle s'était faite voler la pierre !

- Alors , chérie , quel temps de chien , ce soir !
- Oui , Camille . Heureusement , tu es passée me prendre . Madame Clark ( c"était le nom de la chorégraphe ) ne nous ménage pas , tu sais . Je suis morte  !

- Les Indiens n'affirmaient-ils pas que le monde avait été créé en dansant ? , sembla lui rétorquer , pendant les répétitions , cette Fanny Essler d'un nouveau genre , lorsqu'elle lui parlait dans les salons mondains du tango africain , de la habanera et de ses aventures exotiques dans les terres australes . ( 8 ) 

Maintenant , celle-ci , ou son écho , rôdait dans le regard de Tim , du moins , c'est ce qu'elle croyait , qu'il s'était servie de cette fille , par un jeu de hasard , pour s'en emparer , dans cette vie dorée mais creuse qu'il voulait leur offrir avant de , cruellement , les achever ! 

Lorsque sa carrière se termina , elle était devenue l'esclave amoureuse de ce couple maudit , s'en allant avec eux dans le Maine , à Boston , où elle devint " coach " d'une troupe de leurs danseurs dans un cabaret jamaïcain . Mais un jour , l'opale blanche , dans un rêve , lui fit comprendre qu'elle avait suivi la mauvaise route .

Elle s'était levé brusquement de la table de jeux , puis , jetant sa bague à la mer , celle qu'il lui avait offerte , elle s'enfuit chez elle , à Camaret .

Mais il était trop tard , sans doute . Un pacte avait été scellé . Sa chute fut symbolique et morale . Cependant , quelque part dans le centre de Nantes , grandissait Izold , sa fille solitaire . Elle aussi commençait à rêver de choses qu’elle ne comprenait pas encore . 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - - La Danseuse de Verre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

8 - Fanny Essler ( 1810 - 1884 ) , danseuse autrichienne , l'une des plus grandes interprètes du ballet romantique .

 

 

* Propos d'Elisabeth de Bavière , impératrice d'Autriche , dans le livre " Pages de Journal " ( 1891 / 1892 ) de Constantin Christomanos ( 1867 - 1911 ) , poète grec ( " Mourir à Ermioni " , IV - Le Chemin de l'Île ) .

 

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire .

23 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire .
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IX - La Pierre Noire

 

 

 

 

 

 

 

 

" Votre nuit brilla dans mon jour ,

  Comme une immense Pierre Noire ... "

  

Pierre-Jakez Hélias ( La Pierre Noire ) *

 

 

 

 

 

18 - Au début , leur union paraissait si évidente ! Élise , avec sa grâce irradiant un indicible éclat né de l'innocence la plus pure , et Yann , l'énigmatique héritier des Kerjean , comme un papillon de nuit se trouvant attiré par une vive lueur . Ils s’étaient aimés comme deux êtres qu’un mystère pousse l’un vers l’autre , sans qu’ils sachent pourquoi .

Mais rapidement , les pierres s’en mêlèrent .

L’opale blanche , douce , iridescente , semblait vivre à l'écoute d'un monde inaccessible , miroitant légèrement , comme traversé par un feu de lune , le visage de la jeune femme qui dansait seule dans leur salon de la rue du Calvaire , tandis qu'une sorte de souffle étrange passait dans l’air .

A l’inverse , la surface lisse , mate , à peine veinée de rouge , de la " reine " noire , absorbait toute lumière , ne brillant jamais , paraissant peser , comme si elle contenait une mémoire surgie du gouffre des âges , dure , obscure . Et quand son mari la portait , la pauvre épouse ressentait une espèce de gêne physique , comme une chaleur froide , une pression sur sa poitrine .

 "'ai une grippe d'enfer ! , avait-elle un jour gémi , à deux heures du matin ,  lorsque , n'arrivant pas à dormir dans une chaleur lourde , suffocante , exagérément plus forte que celle du chauffage , un silence grisâtre s'était pesamment abattu sur elle qui , dans  son délire , venait de faire un hallucinant cauchemar où elle avait observé d'étranges lueurs déchirer le ciel couleur cendre pendant que quelque chose d'obscur se dressait peu à peu comme une muraille d'ombre à l'horizon menaçant ! Puis , elle s'était vue , dans ce vertige , avant d'être aspirée dans un maelstrom infernal issu de bouillonnantes profondeurs , tomber à toute vitesse dans un miroir d'eau trouble , espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante , à la poursuite de son double étrange au coeur d'un labyrinthe aux rues abyssales de béton gris , dévalant avec peine , tel un " passe-muraille " , l'escalier de service de leur vieil immeuble nantais , comme si elle avait franchi ce long tunnel interminable lui faisant vivre et revivre encore différentes étapes majeures de son passé , de sa vie future , et bien d'autres scènes qu'elle ne pouvait ni décrire , ni comprendre , allant à la rencontre d'un immense phare inversé dont elle se mettait à descendre les dalles de pierre usées par le temps !  

Maintenant , dans ce trou noir , tout semblait s'écrouler !

Quelques minutes plus tard , frissonnante de fièvre , elle s'était réveillée en sueur au petit matin , , les yeux à demi ouverts ,  regardant , bouleversée , sur son balcon , la menace , qui l'entourait , d'une guenille au-dessus des toits obscurs , voilant tout ce qui lui rappelait son enfance en Bretagne , et ce long chemin balayé par le vent qui , une seule fois , devait l'amener nulle-part , lorsque elle serait partie pour en finir à travers champs vers la falaise abrupte ! 

Elle se revit au moment où tout lui avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , se rappelant , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur les tuiles , cette résonance en elle d'un glas sépulcral au-dessus de la pièce où elle avait dormi , lorsqu'à minuit sonnant les spectres insatisfaits de l'au-delà hurlaient en vain pour l'entraîner de leur côté ! D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui l'avait conduite vers eux , dans ce silence horrible à travers l'infini ?

19 - Ils réalisèrent bientôt que les deux pierres ne pouvaient coexister . Mises côte à côte , elles s'attiraient et se repoussaient violemment , produisant un son bref , comme un éclat minéral , un bruit métallique de coque heurtant les flots . La glace finit par se fendre , même , sur leur passage , le sang d'Élise coulant sur des centaines d'éclats de verre quand elle avait essayé de les approcher l’une de l’autre !

Elle prit alors peur . Non pas de Yann , qu’elle aimait malgré tout , mais de ce qu’il portait en lui d'une lignée chargée d’ombres , d'un héritage de pillage , de serments brisés . La danse , chez elle , visait à l'élever . Chez lui , au contraire , tout semblait vous lier solidement à la terre , au poids du passé , à quelque chose d'inexorablement réglé .

Bien qu’aucun mot de haine n’ait été échangé , leur divorce parut malheureusement inévitable . Izold était encore toute petite . Élise partit à Paris , répondant à l’appel d’un poste de soliste à l’Opéra Garnier , s’en allant sans se retourner , devant laisser sa fille à son père de même qu'à cette maison remplie de silence équivoque et de lourds secrets .

Le bijoutier demeura seul . Dans une pièce verrouillée , il continuait parfois de sortir la pierre noire , disant qu’il fallait veiller sur elle , qu’elle avait un rôle à jouer . Peut-être croyait-il qu’un jour , Izold la comprendrait mieux que lui ? 

Car déjà , curieuse , elle observait son reflet sur la vitre face aux oiseaux déguisés de ses rêves de fillette , et dans ses jeux naissaient parfois des formes étranges qu’aucun adulte n'aurait pu expliquer . Demandant à son père :

Est-ce que les pierres savent parler quand on ne les regarde pas ? "

Celui-ci ne savait que lui dire .

" Le peintre assis devant sa toile ,

  A-t-il jamais peint ce qu'il voit ? , répondait le poète . ( 6 )

Il se doutait , cependant , que cette isopyre d’origine cosmique , découverte dans une île lointaine où l'on s'était livré jadis au commerce de la traite des noirs , possédait en elle un feu subtil issu de l'escarboucle et l'éclat purpurin de l'améthyste , toutes ces teintes  merveilleusement fondues dans un bleu-vert profond , presque noir , couleur d'abysse océane .
Parmi les auteurs , le naturaliste Pline l'Ancien , d'ailleurs , la comparait à l'armenium des peintres . D'autres parlaient de la flamme du soufre qui brûle , ou de celle d'un brasier diabolique sur lequel on jette de l'huile ! ( )
 
 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - IX - La Pierre Noire - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

6 - " Les Oiseaux Déguisés " , poème de Louis Aragon ( 1897 - 1982 ) dans son recueil " Les Adieux et autres Poèmes " ( 1982 )

7 - " Histoire Naturelle " ( 77 ) , XXXVII , 21 , 1 , de Pline L'Ancien ( Caius Plinius Secundus , 23 - 79 après JC )

Isopyre = Variété d’opale en masse vitreuse noire à rougeâtre rappelant l'obsidienne .

Armenium = nom latin du bleu outremer .

* " La Pierre Noire " ( Ar Maen Du , 1974 ) , poème de Pierre-Jakez Hélias ( 1914 - 1995 ) , écrivain breton .

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Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - VIII - Les Kerjean de Nantes .

20 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Marie-Séraphique , bateau négrier nantais .

Marie-Séraphique , bateau négrier nantais .

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Le Cercle des " Gardiens " )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII - Les Kerjean de Nantes

 

 

 

 

 

 

 

" Ted Holworth était un notable

  Dont l'argent venait de la mer ... "  "

 

Graeme Allwright / John Napper - " La Ligne Holworth " *

 

 

 

 

 

16 - Il y avait , dans la haute société nantaise , une famille dont le nom , prononcé à mi-voix dans les dîners en ville ou sur les quais du port , faisait frissonner les plus avertis : les Kerjean .

Ceux-ci , installés depuis le XVIIe siècle dans un hôtel particulier de la rue Kervégan , s’étaient d’abord fait connaître comme armateurs , propriétaires de plusieurs navires qui sillonnaient les mers du sud , les Antilles , les comptoirs de l’Océan Indien , parfois jusqu’à Goa ou Madagascar . Leurs bateaux portaient des noms de constellations : L'Orion , le Sirius , L’Andromède , La Cassiopée . On disait qu’ils transportaient des épices , des étoffes , du sucre ... Mais ce n’était là que la façade légale .

Car derrière ces cargaisons licites se cachaient des caisses de bois à double fond , chargées de pierres précieuses , de bijoux rituels , d’objets sacrés arrachés à des temples , volés à des tombes anciennes , à des chefs vaincus . Les Kerjean , sous couvert de commerce , s’étaient transformés en pilleurs d'empires disparus , n'hésitant pas à revendre leurs populations terrifiées comme esclaves dans les quatre coins de la planète ! C'est ainsi que , sur le vol organisé de ce qui brillait dans les ténèbres des terres les plus lointaines , leur immense fortune s'était bâtie ! 

Mais , la maison Kerjean , vers 1820 , cessa de faire naviguer ses navires pour ouvrir à Nantes une bijouterie discrète , puis une seconde à Genève , une autre à Bruxelles , juste avant la succursale d'Alexandrie .

Ce n’était pas tant des échoppes discrètes que des antichambres de trafic où passaient des pierres non déclarées , retaillées , rechiffrées et vendues à des collectionneurs fortunés ou des mafias d’Europe de l’Est .

Le plus célèbre de leurs héritiers , Jakez Kerjean , dans les années 1960 , avait joué un rôle obscur dans la disparition de plusieurs artefacts lors de fouilles officielles en Égypte .

Il connaissait personnellement un certain docteur suisse , antiquaire du Caire , dont les collections ne figuraient dans aucun catalogue public . C'est lui qui , enfin , décida d'ouvrir une antenne à Paris , proche de l'opéra , pour son fils Yann , le mari de la danseuse .

Mais le secret le plus dérangeant restait celui lié à une opale noire non classée , d’origine inconnue , qu’un ancêtre des Kerjean , Mathurin , vieux navigateur à la barbe blanche , aurait rapportée d’une île du Pacifique , dans une statuette sculptée représentant une femme ailée tombant du ciel . Cette pierre aux couleurs d'obsidienne , pourtant , n’était jamais restée en leur possession très longtemps . Transmise , échangée , volée , reprise , elle semblait porter un sort à tous ceux qui la possédaient . Plusieurs morts brutales , des suicides , même une disparition brutale en mer inexpliquée du découvreur ! ...

Malgré tout , dans le coffre secret de la bijouterie nantaise , enfouie , derrière un miroir à double fond , dans une boîte de bois de rose , elle s'y cachait encore , accompagnée d’un mot manuscrit :

" Cette étoile-là ne se vend pas , qui ne brille que pour les âmes perdues "

 
17 - De son côté , Elise avait appris la danse traditionnelle avec sa grand-mère du Finistère , puis s'était dirigée vers la capitale nantaise où elle avait entrepris l'étude de la danse classique . C'est là , lors d'une soirée à l'opéra , qu'elle avait fait la connaissance de Yann Kerjean , comme si le morceau d'opale qu'elle possédait aussi , par un phénomène d'aimantation , l'attirait vers celui qui en possédait une autre , également mystérieuse , et dont l’aspect presque magnétique ouvrait la porte à une symbolique encore plus profonde : l’appel d'anciennes cultures , liées par un secret oublié . La jeune fille n’avait pas tout de suite compris ce qui l’avait poussée à quitter les grèves du Finistère pour les pavés élégants de la cité ducale . Sa grand-mère , femme discrète mais très ardente , l’avait initiée dès l’enfance à la danse bretonne , non pas comme s'il s'agissait de perpétuer la tradition d'un folklore , mais plutôt comme s'il fallait retrouver l'usage d'une langue plus ancienne , presque effacée . Il y avait des soirs d’été , dans la lande , où , sous la voûte céleste illuminée de diamants incendiaires , toutes deux , les yeux fermés , dansaient autour d’un feu de joie , au rythme d’un tambour invisible . C’est là qu’Élise avait reçu un petit fragment d'opale , monté sur un simple fil de cuir , sa grand-mère lui ayant dit  :
 
 
" C'est une pierre du ciel . Elle te montrera ce que les autres ne voient pas . "

 

Des années plus tard , ce bijou fut oublié , rangé dans un tiroir , puis repris presque machinalement quand la cornouaillaise partit pour Nantes . Là-bas , elle avait troqué les rondes ancrées dans la terre pour l’exigeante élévation de la danse classique . Elle fréquentait le Conservatoire , les coulisses du Théâtre Graslin , les cafés feutrés du passage Pommeraye . Et c’est lors d’un gala à l'opéra qu’elle le vit pour la première fois .

Yann Kerjean , lui , était seul , ce soir-là , dans une loge latérale , vêtu d’un costume sombre et presque démodé , avec le port altier de ceux qui , ayant reçu une éducation bourgeoise à l’ancienne , doivent paraître à tout prix en société , même si l'art du ballet ne les enthousiasme guère . Mais ce n’était pas cela qui le troubla . C’était l’impression , soudaine , d’être tiré vers elle , comme par un fil invisible ! 

Quand il la vit depuis le balcon , celle-ci posa instinctivement la main sur sa poitrine , là où reposait l'opale blanche qu’elle portait discrètement sous son justaucorps . C'est à ce moment précis qu'elle se tourna vers lui , le dévisageant depuis la scène , croyant voir une reconnaissance muette au fond de ses yeux , comme si , à une autre époque ou dans un rêve , ils s’étaient déjà croisés .

Peu après , quand ils se revirent au foyer pour un verre , le bijoutier lui révéla qu’il possédait une pierre étrange qu’il gardait dans un coffre hérité de son grand-père , ignorant tout de sa nature , mais affirmant qu’il rêvait d’elle certaines nuits : 

Elle ressemble à une étoile tombée du ciel . Parfois , j’entends une musique ensorcelante , quand je la regarde trop longtemps … "

Ce soir-là , Élise comprit qu’il y avait là plus qu'un hasard . Leurs deux pierres semblaient se répondre , comme deux fragments d’un tout brisé , séparé depuis des siècles . Quelque chose , ou quelqu’un , les avait mis sur le chemin l’un de l’autre .

Mais ce qu’elle ignorait encore , c’est que la famille Kerjean s'efforçait de dissimuler un passé bien plus obscur qu’il n’y paraissait . Malgré lui , Yann était l'héritier d'une dette honteuse contractée sous le regard de divinités courroucées vivant sur des terres lointaines .

La pierre d'opale de sa femme repoussait inconsciemment sa pierre noire , et c'est ce qui devait , peu à peu , aboutir un jour à leur divorce , malgré la naissance d'Izold , sa mère fuyant vers l'opéra de Paris , tandis que sa fille , elle , prise entre deux mondes , restait à Nantes , proche de son père !

 

 

( A Suivre )

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - VII - Complot .

20 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Laura ( Audrey Fleurot , dans " Peur sur la Base " )

Laura ( Audrey Fleurot , dans " Peur sur la Base " )

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VII - Complot

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait dans tout cela l'ombre tenace et pénétrante

  D'un formidable secret et d'une révélation suspendue ... "

 

H.P Lovecraft ( 1890 - 1937 )

Les Montagnes Hallucinées " ( 1931 )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

15 - Malo relut une dernière fois le procès-verbal du décès d’Élise Kerjean .

" Chute accidentelle , falaise instable , conditions nocturnes défavorables . Pas de témoin direct . "

Il soupira , écartant le dossier d’un geste agacé . Tout était là , bien ficelé . 

Il leva les yeux vers la vitre de son bureau où les premières lueurs du matin s’infiltraient comme des regards indiscrets . La lieutenante Tregidi frappa timidement à la porte .

- Capitaine , on a reçu les résultats balistiques . Le coup de feu entendu par les campeurs alentour ... il y avait bien une détonation isolée cette nuit-là .

Un calibre 7.65 . Cest cohérent avec ...

- Oui , je sais , coupa le gendarme . Rien à voir avec le corps . Pas dimpact , pas de blessure par balle . C'est bien la chute qui la tuée .

Laura hésita .

- Mais elle nétait pas armée .

Et personne ne sait pourquoi elle se trouvait là , seule , à cette heure .

Guegan fixa la jeune femme qui lui avait été adjointe . Son regard se fit glacial .

- Vous savez que le cadavre a disparu de la morgue ? Alors , ce nest pas à nous de spéculer sur une personne qui a peut-être fait un malaise . On suit les faits , pas les rumeurs de superstitions locales . Je pense , à mon avis , qu'elle a dû trébucher . Point . Mais c'est votre enquête !

Il tendit le rapport qu'il venait d'écrire à signer . Tregidi s’exécuta à contrecœur et sortit l'air soucieux .

Quand la porte se referma , Guegan resta une longue minute immobile . Ensuite , il ouvrit un tiroir secret dans son bureau .

Il en sortit un vieux médaillon de cuivre terni , orné du même motif que celui tracé sur les carnets d’Élise , un oeil dans un cercle de spirales , puis le regarda longuement , comme si quelque chose , là-dedans , attendait encore .

Tu as voulu la rouvrir , ma chère Élise ... murmura-t-il à part lui . Tu as cru que le " Cercle " pourrait encore te protéger . Ma pauvre , tu nas jamais su tarrêter

Délicatement , il referma le médaillon . Son visage , un instant troublé , redevint froid .

Saisissant son téléphone , il composa un numéro qu’il connaissait par cœur .

- Cest moi . Elle est morte , oui . Mais la pierre ne se trouvait pas sur elle . Je pense que la fille l'a récupérée .

Oui ... Izold . Je vais men occuper dès que possible .

Une pause . Il écouta .

- Non . Pas encore . On laisse la maison tranquille aujourdhui . Quelle croie être en sécurité . Elle dansera peut-être à son tour . Et alors , le seuil s'ouvrira

 

 

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxVII - Complot - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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* Peur sur la Base " ( 2017 ) , téléfilm franco-belge de Laurence Katrian , avec Audrey Fleurot - Tous droits réservés .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - VI - Goulven Kerneis .

17 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Pierre Boissart - Breton fishermen 1932  - (MeisterDrucke-158060)

Pierre Boissart - Breton fishermen 1932 - (MeisterDrucke-158060)

 


 

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VI - Goulven Kerneis

 

 

 

 

 

 

 

" Buhé er Voraerion ... "

Yann-Ber Kalloc'h -Bleimor - " Ar en Deulin " *

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13 - Par prudence et souci de la loi , mais aussi pour éviter tout conflit d'intérêt du fait de la trop grande proximité du capitaine avec les gens concernés par l'affaire , l'enquête avait été confiée par le procureur à la jeune et jolie lieutenante Laura Tregidi , détachée de la brigade quimpéroise . Le rideau claquait doucement à la fenêtre entrouverte .
Goulven s’assit lourdement , le béret à la main , les doigts tachés de goudron , peut-être de tabac , les yeux , ternis par l’âge , ne regardant personne en face .

Izold était là elle aussi , les yeux fixés sur l'écran de contrôle , assise derrière le mur de la salle voisine , silencieuse . 
L'enquêtrice notait quelque chose dans un carnet . Puis , sans relever la tête :

- Vous connaissiez Elise Kerjean depuis longtemps ?

- Depuis toujours , grogna Kerneis . On est nés à cent mètres lun de lautre . On a escaladé les mêmes falaises , couru sur les mêmes landes . Je laimais , madame . Cest pas un secret .

Vous laimiez ... encore ? , insista Laura , le dévisageant enfin , pour obtenir un rictus .

- On narrête jamais vraiment . Mais elle ... elle avait changé . Elle sétait retirée de tout . Elle avait peur .

- De quoi , monsieur ?

L'autre , au bout d'une minute , tourna , sans la voir , instinctivement la tête vers Izold , puis vers le rideau qui bougeait .

- Delle-même , je crois , répondit-il , ou de ce quelle avait vu .

L'officière fronça légèrement les sourcils d'un air préoccupé .

- On parle de quoi , ? De cette histoire de météore ? Du caillou tombé du ciel ? De ce vieux conte à dormir debout ?

Le patron-pêcheur se redressa , soudain plus tendu .

- Ce n’est pas une légende . On était là tous les cinqOn la vue tomber dans la mer , on l'a entendue crier !

- Crier ?

- Le métal ... quand il a touché l'eau , il a fait un son que je noublierai jamais . Comme un hurlement de bête sauvage , quelque chose qui entre violemment dans votre crâne !

- Vous lavez touchée ?

Un long soupir . Il fixait un point fictif sur le bureau .

- Ouijai voulu la prendre , lavoir pour moi .
Mais cest elle qui ma eu !

Tregidi tapota du doigt sur son carnet .

- Mais c'est Elise qui l'avait gardée , n'est-ce pas

- Jusquau bout . La malheureuse disait quelle voulait la " protéger ". Mais moi je crois quelle avait peur quon la lui prenne . Et c'est pour ça qu'elle est morte ... elle avait raison !

- Vous êtes allé chez elle , la veille de sa mort .

- Pour lui parlerpour la supplier de sen débarrasser . Elle ma claqué la porte au nez ! Elle ma dit :

- Tu ne sais pas ce que tu veux , Goulven . Et c'est ça qui fait peur à la pierre !

Vous êtes revenu plus tard ?

Il la regarda , droit dans les yeux .

- Non . Je le jure sur ma pauvre mère . Et si quelquun dautre la fait , cétait pas pour la supplier , c’était pour la voler !

 

14 - L’atmosphère était tendue , les souvenirs affleuraient , les non-dits s’épaississaient comme un nuage de mystère autour de la pierre tombée du ciel et du drame qui avait frappé Elise .

Lorsqu'il fut parti , la bijoutière , cachant le bijou qu'elle portait en pendentif à son cou , se confia un peu .

- Il parlait encore de cette fameuse pierre qui révélait les pensées ? , demanda l'officier .

- Révélait ? Non . Ma mère men a parlé , petite . Une opale blanche . Elle fouille . Elle entraîne . Elle te pousse à ... Elle te fait croire que cest toi qui veux !

 

 

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxVI - Goulven Kerneis - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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* " Ar en Deulin / War an Daoulin " ( A Genoux , 1913 ) par Yann-Ber Kalloc'h-Bleimor ( 1888 - 1917 ) , poète , écrivain breton né à Groix , mort pendant la Grande Guerre .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Izold .

15 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Izold .

 

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Le Rêve d'Izold

 

 

 

 

 

 

 

" L'amour est le seul rêve qui ne rêve pas  " .

Paul Fort ( 1872 - 1960 ) , Ballades Françaises , " Sur Les Jolis Ponts De Paris " .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

11 - Cette nuit-là où elle était venu en train , Izold avait peu dormi . Juste après leur dispute , Elise était restée silencieuse , assise , longtemps , dans le coin de la pièce , comme en prière . Le carnet noir dormait contre le poêle , fermé comme une pierre tombale . Sa fille s'était endormie dans le salon , se mettant à partir peu à peu dans un autre ailleurs . Mais ce n’était pas un rêve ordinaire . Elle y entrait comme dans un souvenir qui ne lui appartenait pas , comme si la maison elle même le lui murmurait , percevant une lumière blanche , aveuglante , au sommet de son crâne , tombant comme un cyclone et l'aspirant dans un tunnel sans fond ! 

L'appel d'un homme , derrière elle , sourde menace d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite , s'efforçait en vain de la retenir !

       Déjà , une force incroyable avait réussi à l'entraîner à grande vitesse dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce fut une petite tache écarlate à l'horizon de sphères bleutées tourbillonnantes ... 

- Mais de qui aurais-je peur ? , s'interrogeait-elle malgré tout , revoyant défiler quelques scènes de sa vie au milieu d'une prodigieuse descente vers l'inconnu !

Et plus se réduisait la distance vers le but de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre , comme une immense planète opale , brillait dans l'espace d'un amour indicible et réconfortant pour sa personne ! Elle se retrouva bientôt perdue dans un dédale presque inextricable de ruelles obscures , labyrinthe sordide où son père l'appelant d'une voix sombre , étouffée par les sanglots , parcourait avec elle un enchevêtrement d'escaliers tortueux , de venelles étroites noyées dans la brume nocturne d'un vieux port de commerce où subsistaient çà et là quelques souvenirs de son enfance parmi les carcasses de navires , les entrepôts fantômes ... De temps à autre , on croisait même le patron solitaire d'une échoppe aux teintes verdâtres , mal éclairée , qui reluquait la clientèle rare d'une fille au coin d'un troquet minable rempli d'alcool et de cigarettes ... 

Qui pourrais-je craindre ? , se moquait-elle , toujours bravache , à peine consciente d'une action douteuse enfouie jadis au plus profond de sa mémoire ...

Elle voyait sa mère , seule sur la falaise , sous la lune haute qui portait une robe de lin pâle flottant dans le vent , ses cheveux noués avec un fil d’argent , la Pierre brillant à son cou , pulsant comme un cœur vivant , qui virevoltait sur scène , et ce n'était pas une chorégraphie , mais une danse rituelle où chaque pas semblait répondre à une musique que nul autre n'entendait , ses bras traçant des signes dans l’air , ses jambes dessinant des spirales anciennes sur le sol de rocaille , avec la mer , en bas , semblant se taire tandis que le monde retenait son souffle .

Alors , quelque chose s'ouvrit à nouveau dans le ciel , où se trouvait cette lumière sans origine visible . Et dans celle-ci , une forme descendait , presque translucide , mais vibrante , comme faite d’air et de flamme , un être ailé , non pas comme ceux de la cathédrale saint Pierre et Paul , mais plus ancien , gigantesque , au visage indéchiffrable qu'elle ressentait plus qu’elle ne le voyait , venu répondre à son appel , attiré par la danse sacrée et par la vibration de la Gemme céleste : un Ange ! ( 5 )

Mais il était trop tard . Une silhouette se glissait déjà , furtive , entre les rochers , comme une ombre armée , silencieuse , mortelle que la danseuse n’avait pas vue — ou peut-être que si , car elle faisait une figure pour tenter de conjurer son arrivée . 

Puis il y eut un coup de feu sec , bref , presque irréel dans cette nuit suspendue ! 

Reculant , le vent prit sa robe , elle fit un faux pas , le sol se dérobant sous elle qui tentait de se rattraper , sa main droite levée vers l’Ange , l’autre tenant encore la Pierre . Mais son pied glissa sur la roche mouillée . Alors , dans un souffle qui n’eut pas le temps de devenir cri , elle tomba , le messager céleste s’évanouissant dans un éclat de lumière , l'emportant avec elle puisqu'il était trop tard pour la sauver !

La silhouette , elle , s’enfuit sans un bruit , l’arme encore fumante . Et quelque chose dans le ciel s’assombrit .

 

12 - Izold se réveilla en sursaut , le souffle coupé . Sa mère l’observait .

- Tu las vu , nest-ce pas ? , murmura-t-elle.

- Oui ... il y avait quelquun ... Comme un Ange ... Mais il est tombé !

- Alors , tu sais .

Qui a tiré ? , lui demanda sa fille , encore tremblante.

Elle ne répondit pas.

- Il est encore là , ajouta-t-elle enfin . Lassassin . Celui qui veut la Pierre . Il sait quelle est ici , quil peut lavoir . Mais elle ne répond quà la lignée . A toi !

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - Le Rêve d'Izold - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

5 - Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes qui renferme le monument funéraire de François II , Duc de Bretagne , et de son épouse , Marguerite de Foix

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - IV - On Frappe à la Porte .

14 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Hôtel " Thalassa " - Camaret-sur-Mer

Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - On Frappe à la Porte

 

 

 

 

 

 

 

" Regardez l'Etoile qui s'élève au-dessus du vaste océan ,

  Ô vous qui flottez sur les eaux agitées de la vaste mer ... " *

 

Bernard de Clairvaux

 

 

 

 

 

 

 

9 - Elle avait pris une chambre à l'hôtel " Thalassa " pendant que l'enquête suivait son cours . La veille , elle s'était entendue avec le capitaine pour que la perquisition ait lieu pendant qu'elle arrivait par la  route , et c'était d'ailleurs l'explication que celui-ci lui donna le lendemain du désordre à l'intérieur de la maison . Pendant qu'hurlait un vent chargé du bruit des bateaux mêlé aux cris des mouettes , le soir tomba lentement sur la lande . Izold referma le vieux carnet noir d’Élise , l’esprit alourdi par les fragments épars qu’elle avait lus . Des notes ésotériques , des croquis de mains tendues vers le ciel , des références marquées à l' " entre-deux-mondes ". Mais aussi des prénoms récurrents , qui étaient entrecoupés de phrases raturées : celui de Tim voisinait avec celui de Yann et d'un autre plus étonnant : M. Kerneis . ( 4 )

Elle n’eut pas le temps de chercher plus loin . Quelqu'un frappa à la porte .

Un homme entra , la trentaine , grand , le regard clair et dur . Il portait une veste de gendarmerie civile , sans le moindre insigne . Il n’eut pas besoin de se présenter , car elle l’avait déjà vu , brièvement , à la morgue de Crozon . Il s’approcha sans saluer , comme s’il connaissait les lieux .

- Capitaine Malo Guegan . Navré de vous déranger . Je pensais vous trouver ici .

Elle fronça les sourcils .

- Vous connaissiez ma mère ?

Il la fixa un instant , contrarié , avant de détourner le regard vers les lumières de la baie , puis , d'un sourire de connivence , ensuite , sur le livret qu'elle avait posé sur un meuble .

- Il y a longtemps , mademoiselle , oui . Je crois ... qu'elle était une camarade de la mienne , ajouta-t-il d'une moue hésitante . Elle venait danser lété par ici , à Camaret . Mais , depuis , personne , ou presque , ne l'avait revue . Le tourbillon de la gloire !... Ensuite elle est revenue , n'est-ce pas Mais trop tard !

- Vous pensez que cest un suicide ? , renchérit la nantaise .

Elle sentit qu’il mentait par omission . Son ton était trop maîtrisé . Il semblait affecté , mais sans émotion réelle . Comme s’il jouait un rôle .

S’humectant les lèvres , l'homme reprit son souffle avant de lui répondre .

- On nécarte pas cette hypothèse . Elle avait des ennemis , des fréquentations particulières . Vous avez entendu parler de Tim O'Connor , jimagine ?

Elle hocha la tête .

- Cest lui qui la brisée , ajouta Guegan . Ce type na rien dun danseur . Il fait du business avec des objets venus dEurope ou d'Asie , des bijoux , des pierres rituelles ... Vous voyez le genre ?

Elle sentit son estomac se nouer . L'Opale . Encore elle .

- Et mon père ? , fit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu .

- Yann Kerjean ? Ah , un homme très pragmatique ! Il a travaillé avec votre mère , puis elle la laissé tomber . Ou bien c'est lui qui la laissée partir , allez savoir . Il a continué à faire des affaires . Il connaît l'américain . De loin , c'est évident . Mais on trouve , entre Boston et Paris , de drôles dallers-retours !

L'officier s’interrompit soudain , regardant la photo de " Kroazhent " , qu'elle avait posé près d'elle , sur sa table de chevet , comme s’il la connaissait .

Cest là-bas que tout a commencé , murmura-t-il . Noëlla ... Elle savait des choses que dautres auraient voulu effacer .

- Mais vous , capitaine ? Vous étiez juste une connaissance ?

Il soutint son regard cette fois . Longuement . Puis il esquissa un sourire triste , comme un rideau tiré .

- On a tous des secrets , mademoiselle Kerjean . Même vous , peut-être . Vous ne savez pas encore ce que votre mère voulait vous dire . Faites attention ! Peut-être quelle est morte parce quelle a essayé de vous le transmettre ?

Il sortit un petit papier de sa poche qu'elle signa .

- Nous avons , bien entendu , comme je vous l'avais , d'ailleurs , précisé par téléphone , réalisé la perquisition prévue au domicile de la victime . Et ceci , en compagnie de la personne de confiance de votre mère , une certaine Yuna Riou . Juste avant que vous n'arriviez .

- Si vous trouviez quelque chose dinhabituel ... pas seulement la pierre , mais autre chose ... appelez-moi !

Et il repartit sans se retourner .

 

10 - Le doute s’installait . Le policier savait plus qu’il ne voulait le dire . Peut-être même avait-il revu la danseuse avant sa mort ? Mais que voulait-il dire par " autre chose " ? La liste des suspects ne faisait que grandir . Il y avait Tim , l’amant brutal , et Yann , son père , bien trop silencieux pour être clair . Maintenant , se dit-elle , que penser de Guegan , ce flic hanté par un passé commun ? Tous , autour d’Élise et de la Pierre ?
Elle restait seule face au mystère .

       La nuit était tombée entièrement . Dans le silence de l'hôtel presque vide , face au vrombissement sourd de la masse océane , elle n’arrivait pas à dormir malgré le mouvement monotone des vagues venant s'échouer sur le quai du " Styvel " . Craintive , elle ralluma une petite lampe . Le vent avait forci . Les ombres s’étiraient comme des bras le long des murs .

Puis elle l’entendit.

Trois coups lents à la porte d’entrée . Elle regarda par l'oeilleton , vit une présence dans l'obscurité  du couloir . Elle hésita . Le souvenir du capitaine encore présent fit qu' elle s’attendait à le revoir . Mais ce n’était pas lui . Quand elle ouvrit , c'était une femme de chambre qui se tenait là , haute , mince , emmitouflée dans un châle de laine brune , les cheveux retenus dans un fichu sombre , le visage fendu par deux yeux pâles , presque argentés . Elle tenait , elle aussi , une loupiote .

- C'est moi , Izold .

La voix était calme , presque sans accent , mais avec cette musicalité étrange qu’en ont certaines par chez nous .

- Qu'est-ce que tu fais là , Yuna ? , lui demanda , méfiante , la cliente de la chambre vingt-deux . J'ignorais que tu travaillais ici

- Tu sais que j'étais l'amie dÉlise et de Noëlla , bien avant elle . Ce sont elles qui mavaient embauchée ici . Cétait convenu . Mais hier , je suis arrivée trop tard .

Elle entra sans attendre l’invitation , marchant lentement jusqu’à la fenêtre , effleurant le médaillon de la fille , puis s’asseyant sur le canapé .

- Je me souviens que je tai vue danser une fois , quand tu étais toute petite , et que ta grand-mère tavait appris un de nos paspensant pouvoir ainsi réparer le Cercle , murmura-t-elle ensuite d'une voix mystérieuse . Mais elle nen avait plus la force . Quelquun la trompée . Quelquun la suivie .

- Quel cercle ?

Yuna se retourna . Son oeil de mouette la transperçait .

- Dans la maison de " Kroazhent ", se trouve un ancien point de passage . Ce que les druides nommaient un " seuil " . Ta grand-mère y gardait ce morceau de roche , croyant avoir la charge d'y veiller sans jamais l'utiliser pour elle-même . Élise , au contraire , a voulu s'en servir sans comprendre quel était son pouvoir véritable .

Elle sortit alors de son châle un petit carnet relié de cuir noir , identique à celui qu’Izold avait déjà feuilleté , mais plus ancien encore .

- Ceci est à toi maintenant . Ta mère me lavait confié avant de mourir . Elle ne voulait pas que ton père mette la main dessus .

Yuna se leva , s'approchant de la nouvelle " messagère " .

- Tu ne comprends pas bien encore . Mais tu es la dernière . La Gemme céleste ne peut s'ouvrir quavec le souffle dune lignée intacte . La tienne .

Lignée ? répéta la bijoutière , sidérée .

- Toutes les danses de Noëlla nétaient pas que des spectacles de distraction . Cétait un langage pour les anciens , pour les veilleurs .

- Vous parlez comme ... comme s'il s'agissait d'une secte !

L'autre sourit d'un air triste.

- Certains hommes aimeraient bien que ça en soit une . Cela les arrangerait , car ils pourraient ainsi smoquer d'une " folie ", d'une " hystérie de femmes " . Pourtant , ceux qui se sont servis du " legs " de façon vénale , sont tombés ! 

Marquant une pause , elle murmura , d'un souffle :

- Et je crois que ce nest pas fini ...

Elle tendit une main vers Izold .

- Je vais partir , et si tu entends frapper à la porte à laube , ce ne sera plus moi . Fais attention !

L'étoile avait été gardienne de la Pierre . La danse , aussi , était un langage codé pouvant communiquer avec des entités supranaturelles . Danser autour de l'opale , sur la falaise , avait attiré une sorte d'Ange céleste qui avait voulu protéger la victime de l'agresseur caché voulant la lui voler . Mais , hélas , elle avait fait un faux pas , tandis que le bandit mystérieux tirait sur elle un coup de revolver !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau MystérieuxIV - On Frappe à la Porte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 . 

 

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Notes :

 

4 - Hôtel & Spa Thalassa , 12 , Quai du Styvel à Camaret-sur-Mer .

 

* Saint Bernard de Clairvaux ( 1090 - 1153 )

" Missus Est ou Homélies sur les Gloires de la Vierge Mère " , II , 17 .

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .

13 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - III - Dernière Visite .
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Dernière Visite

 

 

 

 

 

 

 

" Il faut encore porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante ... " *

Friedrich Nietzsche - Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zarathustra , Prologue - Zarathustra's Vorrede - , 5 , 1883 / 1885 ) .

 

 

 

 

 

 

5 - Ce soir-là , entre marais salants et vallons d’herbe rase , tendresse et tension sourde , elle revit , surgissant de sa mémoire , son dernier voyage en train vers le Finistère . Le wagon glissait lentement . Front contre la vitre , elle avait laissé son regard dériver sur les paysages bretons de sa jeunesse . Mais ce n'était pas le panorama qui l'obsédait réellement . C’était un souvenir . L’un de ceux qu’on croit enfoui , mais qui , intact , réapparaissent au moindre choc . Elle avait huit ans .
Le ciel d’automne pesait bas sur la lande. Les vagues s’écrasaient en gerbes grises contre les rochers du rivage . Elise , sa mère , marchait derrière , cheveux défaits , bottes aux mollets , l’air déterminé .

- Tu vas tomber ! lui avait-elle alors crié , inquiète .

Et ce soir-là , c'était sa fille , qui avait essayé de la suivre sur le sentier de sable et de rocaille escarpée pour la prévenir du danger .

- Je suis née ici , voyons , dans ce fatras de rocs difformes ! Tu l'oublies ? , lui déclarait , bravache , en riant , sans se retourner , la danseuse qui , devant elle , esquissait un pas-de-deux sur l'abîme .

Elles atteignirent une petite plateforme de pierre , au bord de l'océan . L'artiste s'accroupit , ôta son écharpe , et sortit de sa poche une petite boîte en velours bleu .

Dedans , brillait un bijou étrange : une opale incrustée dans un médaillon d'argent terni .

- Tiens , regarde ! On dit quelle vient dun navire perdu , leSaint-Ronan " , qui aurait sombré non loin dici , avec son trésor . On prétend que celle-ci écoute les intentions de celui qui la tient .

Fascinée , la fillette tendit les doigts .

- Tu penses quelle fait des vœux ?

- Pas des vœux . Mais elle peut découvrir que tu le veuilles ou non , le chemin que tu devras prendre .

- Tu la porteras après moi , fit-elle en accrochant brièvement le bijou au cou de son enfant , lorsqu'ils l'auront décidé .

Dans le wagon , la passagère , lentement , rouvrit les yeux , ce souvenir la poignant , car elle n'avait jamais revu sa mère depuis leur dispute .

6 -  Aujourd'hui , elle se demandait , soudain , si elle avait porté , le jour de sa mort , ce collier qu'elle avait trouvé dans une petite boîte oubliée au fond d’un tiroir de couture . Le velours bleu s'était râpé avec les ans , mais la pierre , elle , brillait encore , toute blanche , comme si le temps glissait sur elle sans jamais l’atteindre .

C’était un cabochon de forme ovale et légèrement bombé , enchâssé dans un vieux médaillon d’argent noirci , un anneau , avec , à l'intérieur , une pierre immaculée à la couleur mouvante , qui oscillait entre le ciel d’orage et le reflet des vagues bleu-vert du crépuscule . On croyait y voir , par endroits , des nervures d’algue , comme les filaments d’un vieux coquillage . Et quand on tournait la pierre à la lumière , un éclat la traversait , pas une lumière vive , non , mais un miroitement intérieur , comme si quelque chose y veillait de vous même , tapi au fond , qui vous faisait battre le coeur . Elle n’avait pas revu cette pierre depuis l’enfance . Et pourtant , sans jamais savoir pourquoi , elle n'arrêtait pas d'y penser ! 

Ce n’était pas une pierre précieuse dans le sens marchand du terme , se disait la bijoutière , professionnelle avertie , mais elle avait en elle autre chose que la charge d'un silence minéral , peut-être un secret mystérieux venu d'un autre monde ?

Elle se souvint des mots de sa mère , prononcés des années plus tôt , sur la falaise  :

- Elle révèle ce que tu portes , comme un miroir en toi , que tu le veuilles ou non

Telle une étoile du ciel , sa mère était tombée de la falaise , et  son cri s'était perdu dans le vent de pleine mer . Alors , fermant la paume de sa main sur son propre médaillon , la jeune fille fut frappée d'une étrange sensation , comme si cette pierre , elle aussi , la reconnaissant , voulait lui donner un message !

 

7 - Et soudain , tout lui revint !

C’était l’été de leurs dix-sept ans . La lande était sèche , craquelée sous le soleil , et le ciel d'orage , ce soir-là , s'était strié d’une traînée incandescente .

Ils étaient cinq .

- Une étoile filante ? , avait crié Anna .
- Non , regarde ! Elle descend trop vite ! Elle s'écrase !

Puis , ce fut le choc . Un son sourd , profond , comme un cri de métal arraché ! 

Ils avaient couru , sans réfléchir , vers la crique .
Et là , dans le creux de la terre encore fumante , un vaisseau , noir comme la nuit , brûlait , à demi enfoncée dans la roche étincelante : le " Saint-Ronan " !

 

8 - La première , Elise avait tendu la main vers le petit coffre , et malgré une douleur fulgurante , ne l’avait pas lâché . Autour d’eux , dans la grotte , un silence étrange était tombé . Même la mer s’était tue . Ensuite , tout s’était gâté . Goulven avait voulu voir le contenu ,  Erwan et son amie eurent l'idée , afin de brouiller les pistes , de lui trouver une nouvelle cachette !
A tour de rôle , chacun sentit la force écrasante d'un regard peser sur lui , signe d'une obsession violente venue , peu à peu , les ronger ! Seule , Elise , en un éclair , avait senti ce qu’elle faisait aux autres , la pierre , pour certains maléfique ... elle infiltrait votre âme , la captivait , la dévorait ! Son seul regret quand elle s'était perdue dans le fracas des vagues , ne pas l'avoir tout de suite détruite , elle qui , se disait-elle , avait peut-être brisé sa vie ! Elle aurait dû et maintenant , c'était trop tard !

 

( A Suivre )

 

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Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - II - Une Pierre Enigmatique .

7 Juillet 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

L'Anneau des Etoiles

L'Anneau des Etoiles

 
Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

Première Partie

( L'Anneau Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

II - Une Pierre Enigmatique

 

 

 

 

 

 

" Il y a dans la Pierre un Signe énigmatique ,
  Gravé dans le profond de Son Sang flamboyant
... 
  Es ist dem Stein ein rätselhaftes Zeichen ,
  Tief eingegraben in Sein glühend Blut
... "

 

Novalis - " Heinrich Von Ofterdingen " - L'Escarboucle / der Karfunkel

 

 

 

 

 

 

2 - La jeune femme , de même que les stores métalliques de la bijouterie du passage Pommeraye , à Nantes , baissa tristement les yeux . C’était l’heure où la lumière dorée de l’après-midi caressait les vitrines désertées . Pourtant , depuis cet appel de tout à l'heure , où la voix sèche et compatissante d'un gendarme , à l'autre bout de l'appareil , lui avait annoncé que le corps d’Élise Kerjean , sa mère , avait été retrouvé en contrebas d'une falaise , elle n’avait plus de goût à rien , prostrée sur un siège à remuer de vieux souvenirs , n'ayant , en vérité , que peu connu cette ombre brillante , nymphe ou papillon , qui ,  une dernière fois , peut-être , s'était envolée au milieu d'un ballet de lucioles translucides , prodige d'une nuit d'encre tapissée d'immuables constellations , frétillement d'âme s'agitant dans le cours d'un fleuve sombre aux reflets argentés ? Mais était-ce une chute accidentelle , volontaire ? Personne ne le savait encore .

Elise , elle ne l'avait aperçue , parfois , que comme une étoile scintillant entre les nuages , faisant escale entre deux tournées , deux promesses non tenues ... Quelques jours plus tard , son père , Yann , lui avait dit qu'elle  était devenue " coach " d’une troupe de cabaret , comme pour danser encore à défaut d’être aimée , de l'autre côté de l'Atlantique , avant , subitement , de revenir mourir au pays , laissant derrière elle ce coup de fil et cette visite rapide , résonnant de quelques mots étranges :

Je dois te parler de la pierre , Izold . Il est temps ... 

Puis , plus rien . Jusqu’à cette chute .

Sa fille , entre ses mains , tenait un petit écrin de velours bleu nuit qui enfermait , peut-être , ce qui restait d’un petit morceau de roche diaphane , opalescente , comme irisée de l’intérieur , aux reflets qui semblaient bouger selon l’angle du regard . Sa mère lui avait fait ce cadeau quelques jours auparavant , lui précisant d'une voix tremblée : " Ne l’emporte jamais où il fait trop sombre . Il se nourrit de lumière et de mémoire . "

Elle le savait , la gemme originelle appartenait à la lignée maternelle . Une relique , un talisman ? Sa grand-mère , Noëlla , en avait fait son porte-bonheur , elle qui dansait jadis dans une troupe folklorique bretonne , pieds nus sur les scènes de bois , les yeux pleins de fierté . On disait qu'elle l’avait trouvée un soir de tempête , au pied des menhirs de Lagatjar . ( 3 )

Et maintenant , la danseuse était morte . Tombée . Jetée ? La police n’exclurait rien , c'était sûr , mais les mots étaient prudents . Pourtant , quelque chose d’intranquille , comme un ancien frisson , gargouillait dans le ventre d'Izold .

Son oncle Job Le Bihan , du côté maternel , avait déjà suggéré que sa soeur avait sans doute " perdu la raison " , ou qu’elle " sétait entichée une fois de trop dun yankee sans scrupule ".

À Boston , elle avait été vue en compagnie d’un certain " cow-boy " au passé trouble , mais réputé . S'agissait-il d'une rupture suivie d'une menace et d'une dispute violente ? Comment démêler les fantasmes de la vérité ?

Elle regarda encore une fois l’écrin . Quelqu’un aurait-il pu la tuer , se demanderait-on , pour lui voler son précieux trésor ou l’empêcher de parler ? N'avait-elle pas été tout simplement rattrapée par la solitude et la fatigue d'années de souffrance intime ? S'agissait-il d'une vengeance ?

Elle partirait le lendemain pour Crozon .

3 - L’odeur du cuir de la boîte à bijoux lui revint en mémoire . Le premier magasin de son père aussi , au 10 de la rue Crébillon , celle aux vitrines sobres , mais dont l'arrière-boutique , son " bureau " , affirmait-il , derrière une porte secrète , était , selon certains , le lieu d'un vrai commerce clandestin . Ses quelques amis reconnaissaient qu’il avait les mains en or , mais d'autres relations d'affaires , bien plus dures , prétendaient , au contraire , qu'il avait le coeur d'une montre suisse . Il avait aimé Élise autrefois , du moins l'avait-il possédée un temps . C'était pour elle qu'il avait ouvert sa succursale de Paris .

La danseuse et le bijoutier , cliché parfait de roman de gare , mais elle était partie dès qu’Izold avait eu deux ans , celle-ci n'ayant jamais su vraiment pourquoi leur couple s’était si vite brisé !

Elle n’est pas faite pour les vitrines , répondait , fataliste , son mari , ni pour la vie rangée " . Pourtant , jamais il n’avait refait sa vie . En apparence .

Il lui parlait souvent de sa mère avec une étrange neutralité , comme si elle n’avait été qu’un épisode brillant , mais clos . Mais elle se souvenait aussi de conversations surprises , de noms murmurés au téléphone : Timmy , ou parfois " Del " , dit d’un ton agacé ou inquiet . Elle avait cru que c’était un client . Peut-être pas ?

Trouvée par hasard dans un tiroir de la bijouterie , une photo jaunie la montrait , petite fille , courant sur la plage du Sillon , les cheveux mouillés , riant aux éclats . Son père la regardait avec une intensité qu’Izold n’avait jamais vue sur son visage . A l’arrière-plan , jeune encore , musclé , un homme vêtu d’un débardeur blanc , les mains pleines de sable : Tim Delaney O ' Connor . ( 4 )

Elle ne l’avait pas reconnu tout de suite . Mais , faisant après la mort de sa mère des recherches plus approfondies , le visage et le nom de l'entraîneur de " night-club " avaient resurgi .

C'était un ancien militaire devenu ensuite danseur acrobatique , passé de scène en scène aux États-Unis , connu dans certains milieux du spectacle " underground " , pour ses liens avec la pègre et la brutalité de ses méthodes . Par surcroît , certains articles d'outre-atlantique parlaient de ses connexions avec une secte et des filières d’objets d’art volés . La question qui s’imposait à elle était désormais vertigineuse : et si son père et sa mère , au lieu d'être , en apparence , de simples anciens amants déchirés pour la façade , avaient été , à une époque , ses complices ? Que s’étaient-ils disputés ? L’amour ? Ou , plus trivialement , le contrôle d’un trafic ? Et si Élise était revenue en Bretagne , non par nostalgie , mais parce qu’elle craignait quelque chose ? Ou quelqu’un ?

Surtout , si Tim et Yann , qui avaient pu lier connaissance pendant la guerre du Viet-nam , étaient en affaires depuis longtemps , que voulait dire cette scène jouée depuis des années ? La danseuse fuyait-elle son propre passé ? Ou s’en était-elle fait la messagère , trop tard ?

La jeune femme se sentit soudain glacée . Tout ce qu’elle avait longtemps cru stable – sa famille , son nom , l'honorabilité du commerce de la bijouterie – se lézardaient . Peut-être avait-elle été le seul alibi d'innocence dans cette partie truquée ? Et la pierre ... était-elle le cœur du secret ? Ou bien la clé d’un autre monde qu’elle n’avait pas encore compris ? Demain , dès le lever du jour , elle prendrait la route vers la péninsule de Cornouaille , et , roulant jusqu'au bord de la falaise , elle chercherait , elle aussi , les marques des pas , les empreintes de tous ceux qui , par vengeance ou par peur , auraient pu pousser une malheureuse dans le vide !

4 - La route sinueuse menait à un plateau venté , à quelques encablures de la mer . Là , dans une crique isolée que seule une main invisible semblait avoir protégée des promoteurs , se dressait la vieille masure de " nenn " , " Kroazhent " , perdue entre ajoncs et gros rochers , tapie sous son toit d’ardoise comme un chapeau de travers penché sur deux volets bleus délavés , toujours battants , comme autrefois , d'une folle brise marine ! ( 5 )

Elle coupa le contact . Le silence se fit . Pas une sterne , pas un goéland . Juste l'air salé du grand large , comme un chœur qui ne dort jamais , comme une angoisse au fond de son coeur .

Pas à pas , elle reconnut les lieux , pénétrant dans la petite bicoque abandonnée dont elle avait , heureusement , gardé les clefs . Toute petite , elle y avait passé deux étés de rêve dont elle avait gardé le précieux souvenir en elle , se rappelant encore l’odeur de la verveine , des lampes à huile , et d’un chat aux yeux jaunes ," Taran " , qui disparaissait sans bruit dans les herbes de Coecilian ! ( 6 )

Il s'était enfui , d'ailleurs , le même jour où Noëlla , la mère d’Élise , était morte , juste après le départ à Paris de sa fille . On disait partout qu’elle ne lui avait jamais pardonné d’avoir " vendu la geste sacrée aux villes de béton " !

Car la sorcière , c'est ainsi qu' on l'appelait dans le coin , ne dansait pas pour le spectacle , mais , au milieu des pierres levées , pieds nus sur les landes , pour l'Esprit des anciens , comme elle disait . Seul témoignage , une vieille photo en noir et blanc la montrait en femme élancée , vêtue d'une  jupe noire et d'un corsage blanc , tournant dans un cercle de feu . Derrière elle , un menhir , surmonté d'une lumière étrange , comme un halo surgi du ciel , sur le cliché . L'opale , ce bijou qu’Élise portait en pendentif , venait de là , disait la légende . 

Izold poussa la porte . La maison était telle que , depuis sa visite , à peine quelques jours plus tôt , l’avait laissée sa mère . Dans la cuisine , une bouilloire encore pleine . Dans le lit clos , la présence d'une valise ouverte . Un cahier posé sur la table auprès de l'âtre , avec des notes , griffonnées à la hâte , comportant des prénoms , des symboles étranges , des croquis de spirales . Barrant la première page , ce mot , répété plusieurs fois : " seuil " Elle monta jusqu'à l’étage .

Dans l’ancienne chambre de la défunte , elle trouva , sur la commode , un petit coffret de cuivre tapissé , à l’intérieur , d'un morceau de soie noire , avec , au centre , un creux vide où , probablement , la pierre avait , sans doute , été dissimulée .

C’était l’écrin d’origine . Celui qu’elle avait vu dans un rêve , enfant .

S’asseyant au bord du lit , la visiteuse ressentit une présence autour d'elle . Comme si le silence écoutait . Comme si quelque chose de suspendu l'attendait ! 

Elle observa le mur décrépi portant les marques d’un ancien alphabet , tracé à la craie , de même qu'un cercle au sol , assez discret , presque effacé . Une langue qu’elle ne connaissait pas , mais qui semblait vibrer dans l’air , peut-être du vieil irlandais . Dans un coin , renversée , une boîte d’encens . Noëlla , disait-on , communiquait avec l'au-delà . Pas par jeu , non ,  mais , par nécessité , avouait-elle , pouvant parler aux entités d'autres mondes , concédant parfois que ce n’étaient pas vraiment des morts , mais plutôt des anges veillant entre deux univers parallèles qui , " avec les bons chants et la bonne prière " , accouraient quand on les appelait à l'aide .

Izold ne savait plus si elle rêvait ou se souvenait . Mais elle comprenait une chose : sa mère , qui n'était pas revenue ici par hasard , voulait certainement reprendre un fil perdu , retrouver, sans doute , un pouvoir ancien de la famille . Alors , quelqu’un l’en avait peut-être empêchée pour s'emparer de l'Anneau . Afin d’ouvrir , lui-même , cette fameuse porte vers l'inconnu ?

 
 

( A Suivre )

 

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Notes :

 

3 - Alignements mégalithiques du Lagatjar , en Cornouaille , sur la commune de Camaret ( Kameled Bro-Gernev ) .

 

4 - Presqu'île de Crozon , située entre la rade de Brest et la baie de Douarnenez

( Cornouaille ) .             

     Quartier du " Sillon " ( Camaret-sur-Meroù se déploya, avec la fin de la sardine et l'essor de la pêche à la langouste , une importante activité de construction navale .

 

5 - Nenn = mammie

     Kroazhent = carrefour

 

6 - Taran = feu-follet

     Coecilian = ruines du manoir de Saint-Pol-Roux

 
 
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