Seconde Partie
( Le Cercle des " Gardiens " )
XI - Le " Night Swan "
" ... Cambre-toi sur tes pieds dressés ,
Secoue les reins , lance les jambes ,
Nous applaudissons à grands cris ! "
" Chansons de Bilitis " , 3è Partie , Epigrammes dans l'île de Chypre , " La Danseuse Aux Crotales "
Pierre Louÿs , 1894 . "
21 - À Boston , la lumière avait une couleur métallique . Rien à voir avec les crépuscules incendiaires du Fromveur , ni même avec les ors fins du Palais Garnier . Ici , dans le quartier des Théâtres , tout brillait d’un éclat froid : le chrome des voitures , les néons rouges du cabaret , les bouteilles glacées au " local bar " . Élise avait suivi Tim O’Connor comme on suit un dernier vertige , sans plus se retourner . Sa carrière de soliste avait pris fin brutalement par un diagnostique douloureux devant la glace de sa chambre , un soir , appuyé par sa grande fatigue dans le regard , certainement liée à la prise de conscience de l'âge limite et de son genou faiblissant , puis surtout d'un scandale discret lié à ses gains douteux .
Complaisant , son compagnon du jour lui avait tendu la main , lui proposant de " coacher " les danseuses de sa boîte jamaïcaine sexy , le " Night Swan " , un cabaret chic aux allures mafieuses, fréquenté par des politiciens, des flics pourris et quelques millionnaires en exil .
C'est ici , entre " Fenway " et " Kenmore Square " , qu'elle s'était fait connaître sous le pseudonyme de " Lola " , lorsqu'il l'avait croisée " par hasard " , lors d'une escale où il essayait , dans les flonflons de la fête , et sous l'effet de l'alcool , d'oublier ses déboires sentimentaux . Jamais , depuis la fac , il n'avait pu oublier ses yeux d'azur un peu tristes , dont l'éclat , ce soir-là , reflétait celui du faux cristal , sous les rutilantes lumières de la boîte où se trémoussaient avec peine des gens , plus ou moins jeunes , venus des quatre coins du comté . Sur l'affiche , il avait eu du mal à l'identifier au milieu de ses " girls " , avant qu'une espèce de grand dadais ne se soit avisé même de l'entreprendre au milieu de sa petite cour , et qu'elle ne s'éclipse comme le Soleil , tandis qu'avec désespoir , il se demandait quand il aurait enfin l'occasion de lui glisser un mot . Pourtant , son coeur s'était mis à battre plus fort quand il l'avait vue , dansant sur scène , affublée d'un petit chapeau de clown et d'un maquillage des îles . Cette nuit-là , même s'il craignait qu'elle ne s'effrayât de ce curieux bonhomme au premier rang , verre à la main , qui ne cessait de la toiser tout au long de sa mirifique " salsa " , il s'étais promis de revenir l'attendre seul , un peu plus tard , pour lui confirmer la réalité de son existence . Enfin , cette heure arriva où , restant dans la rue bien après le spectacle , il avait repéré la sortie des artistes , puis guettant sa silhouette longiligne , élégante , et son beau visage d'ange , qui n'avait guère changé , il eut soudain peur de son insignifiance , et lorsque s'entrouvrit la porte du pub où il s'était réfugié , un vent d'automne balayant les trottoirs sombres d'une bruine persistante , il vit passer son ombre fugitive , soigneusement habillée d'un costume de ville assez classique , derrière la cloison rococo en verre fumé , décorée de feuilles de vigne où , l'air pensif , elle déboutonna lentement son imperméable , s'approchant de sa table pendant qu'il repensait encore à celle qui , jadis , avait planté dans son coeur un coup de lance avant de s'enfuir , lui promettant monts et merveilles . Combien de temps lui avait-il fallu l'attendre , alors , pensa-t-il , observant le cygne noir frappant de son regard les eaux sombres du sien , comme un autre fantôme attiré soudain par l'éclat du couchant ? Mais lui , qu'en ferait-il , sinon , comme tant d'autres , l'abandonner à son triste sort ? , se demanda-t-elle quand elle se décida , pour finir , à le reconnaître . ( 9 )
- Koulman ! , s'était-elle exclamée avec surprise .
22 - La pluie avait tambouriné toute la nuit dans sa tête et sur le toit . Le lendemain de cette soirée lumineuse , l'hôtel , pâle spectre dans la grisaille , lui sembla aussi vide qu'un navire abandonné . A l'occasion d'une éclaircie , ne voulant voir personne , il était parti vers le port , la ville toute entière , coupable d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée . Dès l'aube , une pluie fine et persistante avait envahi d'une grande tristesse rues et perspectives .
Le visiteur , gagné par sa mélancolie , traversa un immense terrain vague , sorte de friche urbaine évoquant si bien le chaos de sa propre vie .
Il s'était mis à boire , la veille , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ...
" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons " , chante le poète . ( 10 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .
Il aurait pourtant tout laissé tomber , jadis , pour la rejoindre , songeait-il encore au coin de cette ruelle obscure du quartier chaud constellée d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" The Night Swan " , cabaret bostonien rempli de bière et de jolies filles ! ( 11 )
Vêtu d'un smoking impeccable , Tom , petit être replet , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , vint vers lui , comme d'habitude , pour l'accueillir avec déférence .
" Bienvenu , commandant Gerlink ! Soyez ici chez vous ! "
Comme de coutume , il avait fait l'effort de lui répondre gentiment dans sa langue . Il aimait bien boire du whisky , appréciant aussi la beauté sauvage du music-hall , autant que le spectacle des danseuses nues . Mais ce soir-là , en ce lieu étrange où se défoulait l'ivresse collective , il avait senti que la propre musique de son coeur souhaitait l'entraîner plus loin .
D'ailleurs , comment aurait-il pu s'attendre à la revoir ici ?
Ce matin-là , au bruit des gerbes d'écume , il s'était revu le coeur à marée basse , marchant près d'elle au temps de sa jeunesse , le long de la grève immensément déserte ...
Mais maintenant ?
" Tout est mouvement , tout est danse ... " , lui avait-elle expliqué , le regardant avec tristesse au milieu des brouillards de l'alcool , pendant cette soirée d'hier où ils avaient fêté ce moment précieux de leurs " fantastiques retrouvailles " , disait en riant celle qu'il avait écouté d'un air d'abord si étrange , se demandant ce qui pouvait être vrai , ayant peut-être toujours cherché la vérité de son cher visage au miroir impénétrable des mensonges de sa propre existence ...
Mais maintenant ?
Si irrépressible , un besoin soudain de vomir s'était emparé de lui qui se demandait soudain qu'est-ce qui le séparait de l'oiseau palpitant , cygne ou aigle noir s'élevant désespéré de trouver la chaude intimité d'une âme d'outre-monde et ce qu'elle pouvait faire là , dans ce pays trop insensible pour la comprendre , parmi des gens qui n'étaient pas comme elle ? Tout là-bas , planté comme un arbre au milieu des vagues , le dévisageait d'un oeil jaune ironique , un sémaphore mystérieux paraissant douter qu'il se sente plus fort que lui pour découvrir son secret . Sa solitude , sans doute , était grande , songeait-il , autant que la sienne , mais l'Amour est parfois bien plus qu'un rêve , il ressemble à la Mort !
Le promeneur arrivant déjà près du Phare , n'eut guère , hélas , le temps d'explorer davantage l'escalier tournant grimpant jusqu'à sa mince plateforme ! La cause des " gardiens " ? Pour lui , ce n'était , après tout , qu'une réponse tardive à la traîtrise de bien des crimes venant du camp adverse au fil de siècles d'abandon , bûcher fatal ayant voulu faire périr en chacun d'eux cet être angélique et si beau qu'il était , pourtant , si difficile de tuer , la conscience , beau nom de clarté , jadis comme aujourd'hui le leur , qu'avant de reconnaître , il s'était , grâce à elle , rappelé lors de cette rencontre dans la grotte ...
" Une âme qui en fait une autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... "
( 12 )
Il avait éprouvé un étrange sentiment de jalousie à son encontre , car il aurait voulu pouvoir lui aussi , d'une aussi belle manière , murmurer tendrement à son oreille qu'ils étaient deux sur la Terre , en cet endroit , réunis par la Providence ... Mais quand pourraient-ils jamais vraiment devenir un seul être , s'inquiéta-t-il ensuite , afin de communier à l'indicible patrie de leur idéal ?
Pourtant , sans qu'il comprît pourquoi l'une était venue venger les souffrances de l'autre , il se rendit compte , un peu plus tard , qu'il avait dû , dans ses souvenirs , confondre le visage de cette femme avec un aveuglant rayon de lumière jailli soudain de la petite boule opaline errant naguère , craintive , parmi les nuées grises du naufrage du vaisseau des Dieux , celle-ci paraissant prendre , maintenant pitié de lui .
A moins que pour le châtier , elle n'ait souhaité par plaisir lui faire ce grand trou de désespoir dans la poitrine et se demander s'il n'y avait , pour sa part , que ce seul moyen de le guérir ? Elle n'en eut pas l'aubaine ! Se jouant de la passive torpeur de sa funèbre dépouille , la femme l'avait envahi brusquement des pieds jusqu'à la tête , lui faisant sentir que , dès cet instant , ne vivrait plus en lui qu'une créature unique dont elle formerait , pour toujours , la partie conquérante , sinon la plus dominatrice !
" Ecoute , je suis en train de comprendre quelque chose ...
Ne venait-il pas d'entendre cette phrase dans l'histoire de sa voisine ?
Elle avait , lui expliqua-t-elle ensuite , enseigné les ports de bras à des filles bien trop jeunes , trop grimées . Quant à elle , se contentant de survivre sans vraiment s’en rendre compte , elle ne dansait plus . Le bijou , qu’elle avait fini par faire monter sur une broche , restait dans un tiroir , ayant , comme elle , cessé de briller . Mais c’était une nuit que tout avait basculé . Une nuit sans lune . Elle avait rêvé d’un sentier côtier , battu par les vents du large où une silhouette , celle de sa grand-mère Noella , l’attendait en silence au bout du chemin . S’en approchant , la vieille femme ne fit rien d'autre que lui ouvrir simplement la paume de sa main . L’opale s’y trouvait , brillante comme au premier jour !
Puis le décor s'était dissout . Des chaînes , des cris provenant d'un navire . Une pierre noire sur un piédestal . Et des corps qui tombaient dans la mer !
Elle s'était réveillée en hurlant !
23 - L'avion décolla en fin de journée . Elle avait fait sa valise , disant à Tim qu’elle partait " quelques jours ", lui se contentant de hausser les épaules , distrait par une réunion avec des associés venus de Providence . Elle ne laissa aucune adresse .
Elle traversa l’Atlantique comme dans un songe , retournant là où tout avait commencé : Camaret-sur-Mer , ses falaises , les vents d'Iroise , la lande déserte . Elle loua une chambre au-dessus du port . Le soir , elle gravissait la falaise , seule , et dansait à nouveau , pieds nus sur la roche , face à la mer . Elle murmurait des prières anciennes , tentant de réparer ce qui pouvait encore l’être .
Mais la Pierre ne la protégeait plus .
Un matin , on la trouva au pied de la falaise , dans une crique battue par la houle . Pas de traces de lutte . Juste un corps brisé , les bras ouverts , comme une croix renversée . Près d’elle , un anneau bleuté dont l’opale blanche avait disparu . Mais , disaient les sauveteurs , comme une lumière étrange restait sur place , un reflet du ciel qui paraissait venir de nulle part .
La presse évoqua un accident . Les anciens parlèrent d’une femme possédée .
Mais à Nantes , ce jour-là , Izold s'éveilla en sursaut , les joues toutes mouillées de larmes , geignant sans comprendre , entendant pour la première fois la voix de la Pierre ! L'enquête posa la question : était-ce un accident ou avait-on poussé Elise ? Et qui , en vérité ? L'enquête en revenait aux premiers personnages qui l'avaient connu lors du naufrage du " Saint-Ronan " . Mais , ce qui paraissait fantastique , c'est que ce navire , appartenant aux Kerjean , s'était échoué au XVIIIè dans une grotte plus lointaine , et que la scène du " crime " se déroulait au XXè , dans les années soixante , au bas de la falaise de Pen-Had , vertigineux trouble spatial et temporel où la mémoire , l'héritage et le surnaturel se mêlaient !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XI - Le " Night Swan " - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 .
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Notes :
9 - Quartier des Théâtres , Fenway , Kenmore Square : le Boston de la vie nocturne .
10 - " Sonnet " de Stefan Zweig
11 - The Night Swan = Le Cygne de Nuit .
12 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) - Troisième Journée , Scène I .
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