Ceux-ci , installés depuis le XVIIe siècle dans un hôtel particulier de la rue Kervégan , s’étaient d’abord fait connaître comme armateurs , propriétaires de plusieurs navires qui sillonnaient les mers du sud , les Antilles , les comptoirs de l’Océan Indien , parfois jusqu’à Goa ou Madagascar . Leurs bateaux portaient des noms de constellations : L'Orion , le Sirius , L’Andromède , La Cassiopée . On disait qu’ils transportaient des épices , des étoffes , du sucre ... Mais ce n’était là que la façade légale .
Car derrière ces cargaisons licites se cachaient des caisses de bois à double fond , chargées de pierres précieuses , de bijoux rituels , d’objets sacrés arrachés à des temples , volés à des tombes anciennes , à des chefs vaincus . Les Kerjean , sous couvert de commerce , s’étaient transformés en pilleurs d'empires disparus , n'hésitant pas à revendre leurs populations terrifiées comme esclaves dans les quatre coins de la planète ! C'est ainsi que , sur le vol organisé de ce qui brillait dans les ténèbres des terres les plus lointaines , leur immense fortune s'était bâtie !
Mais , la maison Kerjean , vers 1820 , cessa de faire naviguer ses navires pour ouvrir à Nantes une bijouterie discrète , puis une seconde à Genève , une autre à Bruxelles , juste avant la succursale d'Alexandrie .
Ce n’était pas tant des échoppes discrètes que des antichambres de trafic où passaient des pierres non déclarées , retaillées , rechiffrées et vendues à des collectionneurs fortunés ou des mafias d’Europe de l’Est .
Le plus célèbre de leurs héritiers , Jakez Kerjean , dans les années 1960 , avait joué un rôle obscur dans la disparition de plusieurs artefacts lors de fouilles officielles en Égypte .
Il connaissait personnellement un certain docteur suisse , antiquaire du Caire , dont les collections ne figuraient dans aucun catalogue public . C'est lui qui , enfin , décida d'ouvrir une antenne à Paris , proche de l'opéra , pour son fils Yann , le mari de la danseuse .
Mais le secret le plus dérangeant restait celui lié à une opale noire non classée , d’origine inconnue , qu’un ancêtre des Kerjean , Mathurin , vieux navigateur à la barbe blanche , aurait rapportée d’une île du Pacifique , dans une statuette sculptée représentant une femme ailée tombant du ciel . Cette pierre aux couleurs d'obsidienne , pourtant , n’était jamais restée en leur possession très longtemps . Transmise , échangée , volée , reprise , elle semblait porter un sort à tous ceux qui la possédaient . Plusieurs morts brutales , des suicides , même une disparition brutale en mer inexpliquée du découvreur ! ...
Malgré tout , dans le coffre secret de la bijouterie nantaise , enfouie , derrière un miroir à double fond , dans une boîte de bois de rose , elle s'y cachait encore , accompagnée d’un mot manuscrit :
" Cette étoile-là ne se vend pas , qui ne brille que pour les âmes perdues "