Prologue
Le Romancier
III - Anna
" Comme l'âme qui cherche éternellement une tombe
Vers sa propre et particulière culpabilité ... "
William Styron ( 1925 - 2006 ) - " Lie Down In Darkness "
( Un Lit de Ténèbres , 1951 ) , II .
6 - Jil avait passé la nuit sans dormir , hanté par cette révélation tardive d'un enfant , d'une vie entière qu’il n’avait ni reconnue ni même soupçonnée . À l’aube , une certitude s’imposait à lui : il ne pouvait se résoudre au silence . Il devait savoir pourquoi cette lettre , désormais repliée dans la poche intérieure de sa veste , et pesant contre sa poitrine comme une faute ancienne revenue demander des comptes , lui était parvenue .
S'agissait-il , d'ailleurs , de la même personne ? Il entreprit des démarches prudentes , presque honteuses , cherchant à vérifier s’il y avait eu , récemment , quelque drame dans les environs du lieu où elle avait vécu autrefois . Les réponses furent d’abord vagues , bien sûr , embarrassées . Par ici , on parlait peu , on détournait les regards . La Bretagne , il le savait , garde ses secrets comme la mer garde ses noyés .
Finalement , il décida de se rendre à la gendarmerie la plus proche . Le bâtiment , très austère cependant , semblait indifférent à son trouble . Il s'expliqua maladroitement sur les raisons de sa venue , évoquant d'abord les circonstances de la découverte de la lettre , qui était , pour lui , liée à une inquiétude ancienne , à un nom qu’il n’osait pas d’emblée prononcer . Les gendarmes échangèrent alors un regard rapide , presque imperceptible .
On lui apprit qu’il y avait bien eu , la veille , une chute jugée suspecte , que le corps venait juste d'être retrouvé , et que les circonstances du drame laissaient peu de place au hasard .
La personne disparue , qui résidait dans un lieu différent de celui de son souvenir , vivait avec une enfant décrite comme douce , effacée , sans histoire - une fille , lui précisa-t-on , qui ne correspondait peut-être en rien à la personne évoquée dans la bouteille .
À mesure que les questions se précisaient , le visiteur sentit le sol se dérober sous ses pieds .
La mise au jour du billet , sa présence récente dans la région , son lien ancien avec la victime , tout concourait à dessiner autour de lui une silhouette inquiétante . Qui était vraiment celui dont on avait quelque doute sur la véritable identité ?
L’écrivain en panne devenait , malgré lui , un possible protagoniste du drame !
Le ton changea peu à peu . On lui demanda de s’asseoir . On prit note de ses déplacements , de ses horaires , de ses relations passées . Lorsqu’on lui signifia qu’il pouvait être placé en garde à vue , il ne protesta même pas . Car il éprouvait une étrange lassitude , comme si cette mise à l’écart répondait à une logique implacable : il était entré trop tard dans une histoire qui ne lui appartenait plus , mais dont il devait désormais assumer toute la charge .
Derrière la vitre opaque de la salle d’interrogatoire , le jour déclinait lentement . L'écrivain pensa alors que , pour la première fois , ce n’était plus lui qui cherchait une histoire à écrire : c’était la réalité qui l’avait saisi , implacable , et qui exigeait maintenant de lui autre chose qu’un simple récit - peut-être une vérité oubliée , une expiation !
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