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Une Etoile Qui Tombe - Prologue - Le Romancier - III - Anna .

14 Janvier 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Une Etoile Qui Tombe

Sophie Anderson ( 1823 - 1903 ) , Portrait d'une Jeune Fille .

Sophie Anderson ( 1823 - 1903 ) , Portrait d'une Jeune Fille .

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Une Etoile Qui Tombe
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prologue

 

 

 

 

 

 

Le Romancier

 

 

 

 

 

III - Anna

 

 

 

 " Comme l'âme qui cherche éternellement une tombe

  Vers sa propre et particulière culpabilité ... " 

 

 

William Styron ( 1925 - 2006 ) - " Lie Down In Darkness "

( Un Lit de Ténèbres , 1951 ) , II . 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 - Jil avait passé la nuit sans dormir , hanté par cette révélation tardive d'un enfant , d'une vie entière qu’il n’avait ni reconnue ni même soupçonnée . À l’aube , une certitude s’imposait à lui : il ne pouvait se résoudre au silence . Il devait savoir pourquoi cette lettre , désormais repliée dans la poche intérieure de sa veste , et pesant contre sa poitrine comme une faute ancienne revenue demander des comptes , lui était parvenue .

S'agissait-il , d'ailleurs , de la même personne ? Il entreprit des démarches prudentes , presque honteuses , cherchant à vérifier s’il y avait eu , récemment , quelque drame dans les environs du lieu où elle avait vécu autrefois . Les réponses furent d’abord vagues , bien sûr , embarrassées . Par ici , on parlait peu , on détournait les regards . La Bretagne , il le savait , garde ses secrets comme la mer garde ses noyés .

Finalement , il décida de se rendre à la gendarmerie la plus proche . Le bâtiment , très austère cependant , semblait indifférent à son trouble . Il s'expliqua maladroitement sur les raisons de sa venue , évoquant d'abord les circonstances de la découverte de la lettre , qui était , pour lui , liée à une inquiétude ancienne , à un nom qu’il n’osait pas d’emblée prononcer . Les gendarmes échangèrent alors un regard rapide , presque imperceptible .

On lui apprit qu’il y avait bien eu , la veille , une chute jugée suspecte , que le corps venait juste d'être retrouvé , et que les circonstances du drame laissaient peu de place au hasard .

La personne disparue , qui résidait dans un lieu différent de celui de son souvenir , vivait avec une enfant décrite comme douce , effacée , sans histoire - une fille , lui précisa-t-on , qui ne correspondait peut-être en rien à la personne évoquée dans la bouteille .

À mesure que les questions se précisaient , le visiteur sentit le sol se dérober sous ses pieds .

La mise au jour du billet , sa présence récente dans la région , son lien ancien avec la victime , tout concourait à dessiner autour de lui une silhouette inquiétante . Qui était vraiment celui dont on avait quelque doute sur la véritable identité ?

L’écrivain en panne devenait , malgré lui , un possible protagoniste du drame !

Le ton changea peu à peu . On lui demanda de s’asseoir . On prit note de ses déplacements , de ses horaires , de ses relations passées . Lorsqu’on lui signifia qu’il pouvait être placé en garde à vue , il ne protesta même pas . Car il éprouvait une étrange lassitude , comme si cette mise à l’écart répondait à une logique implacable : il était entré trop tard dans une histoire qui ne lui appartenait plus , mais dont il devait désormais assumer toute la charge .

Derrière la vitre opaque de la salle d’interrogatoire , le jour déclinait lentement . L'écrivain pensa alors que , pour la première fois , ce n’était plus lui qui cherchait une histoire à écrire : c’était la réalité qui l’avait saisi , implacable , et qui exigeait maintenant de lui autre chose qu’un simple récit - peut-être une vérité oubliée , une expiation !

 
7 - La pauvre Anna se morfondait depuis près d’une heure dans la salle d’attente de la gendarmerie . La pièce , impersonnelle , sentait le café froid mêlé à une odeur de paperasse et d’humidité venant des manteaux d'uniforme . Elle avait cessé de pleurer . Le deuil s’était figé en elle , désormais , comme une masse compacte , douloureuse mais contenue . Elle ne venait pas pour accuser , ni même pour comprendre .
Elle venait parce qu’il fallait être là , parce que les formalités administratives l'exigeant , cela suffirait , sans doute , à masquer l'horreur d'un tel suicide , aussi terrible qu'inattendu ! C’est alors qu’elle  remarqua l’homme au regard perdu , aux mains nerveuses , qui était assis , légèrement penché en avant , pas très loin d’elle . Quelque chose , en lui , la troubla tout de suite , comme une ressemblance diffuse , et pourtant difficile si à caractériser : cette façon de plisser les yeux , la ligne du front , peut-être , sans parler de cette fatigue lourde qu’elle reconnaissait parfois dans son propre reflet .
Détournant le regard , gênée par cette intuition sans fondement , la jeune fille tressaillit , sans savoir pourquoi , lorsqu’un gendarme appela le prévenu par son nom — Jil Kern . Elle ne connaissait pas ce type . Et pourtant , comme une vibration ancienne , il produisit sur elle un effet si singulier qu'elle s'efforça , malgré tout , de reprendre contenance . Quelques minutes plus tard , presque malgré elle , profitant d'une porte mal fermée qui laissait filtrer des voix par l'interstice , Anna entendit des fragments d'une conversation décousue : ... lettre retrouvée ... chute suspecte ... relation ancienne ... Puis , pour finir , cette formule officielle , prononcée sans emphase , mais irrévocable : " Il est entendu que vous pourriez être impliqué dans cette affaire . " 

Cependant , l’homme qu’elle avait observé n’avait rien d’un coupable , paraissant au contraire écrasé , non par la peur , mais par une forme de reconnaissance douloureuse , comme si l’accusation portée contre lui venait confirmer quelque chose qu’il payait déjà .

Comprenant alors que cette catastrophe ne concernait pas seulement le récent naufrage d'une barque de pêcheurs , mais une intrigue aux racines plus anciennes , qui la touchait elle-même au plus intime , elle sentit son cœur se serrer . Sa pauvre mère avait esquivé , depuis toujours , les questions sur son père . Aucune photo , aucun nom , seulement des silences de façade . Or voilà qu’un homme surgissait , lié à une lettre d’adieu , à un passé que l’on croyait clos .

C'est alors que la bretonne , sans en mesurer encore toutes les conséquences , prit la décision de ne pas intervenir . 

Ayant un peu étudié le droit pénal à la fac , elle connaissait la valeur du temps , des preuves , des incohérences . L’enquête serait menée par elle avec méthode , en secret , sans fièvre apparente . Elle ne dirait rien . Non pour disculper cet homme - du moins pas encore - mais pour comprendre les circonstances de sa naissance , et savoir enfin quel visage donner à cette absence qui l’avait construite .

Quand elle quitta la gendarmerie , le ciel était bas , presque métallique . Elle se retourna une dernière fois vers le bâtiment . Derrière ces murs , pensa-t-elle , un écrivain peu connu était interrogé pour un crime imaginaire . Sans l’avoir voulu , elle venait d’entrer dans une histoire qui pourrait bouleverser la définition même de la vérité .

 
 
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