Il savait aussi qu'un de ses ancêtres du côté maternel , Étienne Le Goff , officier de la Garde du Roi , avait été exécuté en 1794 à Nantes pour avoir tenté de sauver une religieuse venue de Compiègne .
Et surtout , qu'un mystérieux codicille avait été découvert dans les papiers de son père , un parchemin scellé portant un lys effacé , avec la devise latine " Lux perennis " ( lumière éternelle ) .
À l’époque , il n’y avait vu qu’une curiosité d’archives .
Mais aujourd’hui , ces bribes formaient une trame : sa lignée avait , à différents moments , frôlé le cercle intime de cette pauvre sœur de Louis XVI , Madame Élisabeth , qui aurait ainsi , en désespoir de cause , en confiant l’escarboucle capétienne à une carmélite chargée de la sauver des horribles griffes de sanglants Révolutionnaires , voulu préserver l'âme du trône et de la Monarchie . Plus il y pensait , plus le puzzle s’illuminait . Son arrière-grand-père archiviste au couvent des Carmélites de Nantes n’avait pas seulement inventorié des manuscrits : peut-être avait-il été aussi dépositaire d'un fragment de la carte menant à la pierre ? Le codex ne serait alors qu’un message destiné à transmettre l’existence du joyau sans jamais en révéler l’emplacement exact .
Et s’il avait rêvé d’Esther , ce n’était sans doute pas uniquement à cause des manipulations psychiques d’un laboratoire : les ondes minérales , comme si le rubis reconnaissait le sang de ceux qui l’avaient jadis protégé , pouvaient avoir activé en lui une mémoire latente , un appel génétique . Il sentit comme une brûlure au creux de sa poitrine , un mélange de fascination , de colère .
Oui , sa famille avait bien possédé ce trésor , ou du moins , peut-être , la connaissance de sa cache . A présent , c’était à lui , vieil enquêteur désabusé , de choisir : laisser ces héritiers de l’ombre déterrer la gemme , ou , s'il voulait reprendre sa garde avant qu’elle ne rallume les ténèbres du Reich infernal , renouer avec le destin silencieux des siens !
Tombant de fatigue sur le duvet moelleux de son lit , Jean ne put que songer à ce légendaire empereur germanique s'endormant , comme Arthur dans son île , au fond d'une grotte thuringienne et qui , selon Novalis , aurait dû offrir au monde , pour le guérir , sa souffrance gravée sur le coeur d'un grenat pétri de sa chair et de son sang . ( 16 )
N'était-ce point la marque d'un énigmatique passé ?
Et puis n'avait-il pas , en fouillant les fiches d'Interpol , découvert que sa propre famille aurait gardé la pierre depuis le Moyen Âge , avant que des membres pro-nazis de la collaboration ne tentent de l’emporter en Allemagne en 1944 ?
Le carnet d’un ancien résistant parlait même d'un transfert avorté à la fin de la guerre et d'une cachette mystérieuse dans un château du Morvan ..., lieu de convergence énergétique . ( 17 )
Il se rappela également que le fragment caché dans la pierre funéraire mentionnait un " crépuscule " sur une petite île servant de repère qui , à marée haute , n'était qu'un rocher mais que les flux d'équinoxe découvraient brièvement , que la " lumière éternelle " pouvait ne pas être seulement un rayon de soleil , mais une lueur intérieure , une intime vibration que seul un cœur pur pouvait percevoir à chaque solstice d’été , le soleil couchant s'y glissant , formant un couloir lumineux qui , prolongé , venait frapper l’entrée d'une grotte . Et c'est ce rayon qui , semblait-il , méritait le nom de " Lux perennis " ! Il se mit presqu'à rire de faire semblant de croire à ce qu'il appelait souvent des " racontars de bonne femme " !
Pourtant , réfléchit-il , dans la tradition bretonne , c'était aussi ce " Roi perdu " qui était l’héritier caché du duché , endormi avec son peuple comme la Belle au Bois Dormant . Ne disait-on pas que seule une lumière éternelle ( Lux perennis ) venue de l'espace réveillerait la Bretagne à l’heure du grand retour ? Mais ce mythe trouvait également son écho troublant dans la légende germanique du " Kyffhäuser " , en Thuringe , où l'on racontait que l’empereur Frédéric Barberousse dormait sous la montagne et se lèverait un jour pour sauver l'Empire . Il comprit alors la logique glaciale des conspirateurs : parmi les descendants de cette lignée , il devait être comme Frédéric II , surnommé " Stupor Mundi " , un précurseur de l'empereur endormi , le dernier vivant possédant à la fois la mémoire policière capable de décrypter efficacement un réseau , mais aussi tous ces fragments d’archives familiales . Peut-être que leurs rêves induits n’étaient qu’un moyen de fouiller son inconscient pour extraire ce qu’il ignorait savoir ? , se demanda-t-il avant de sombrer dans une certaine mélancolie . ( 18 )
17 - La nuit était lourde , gorgée d’embruns . La marée d’équinoxe gonflait l’océan comme une bête impatiente . Il arriva essoufflé au crépuscule . Jean Morlaix scrutait la houle depuis la plate-forme rocheuse qui dominait l’îlot . Celui-ci , " Enez ar Roc'h " était à peine mentionné sur les cartes . Pouvait-il s'agir de la fameuse " Île Neuve " ?
Derrière lui , quelques membres du groupe " Kalon Vreizh " , parmi les plus sûrs , se tenaient en silence . Ils portaient des parkas sombres de combat , mais autour du cou , chacun avait noué un mince cordon de laine verte , signe de leur serment de gardiens .
Le soleil déclinait . Chaque minute comptait . La paroi était humide . Il fallait la descendre en rappel improvisé avec de vieux bouts de cordages trouvés dans la casemate .
En contrebas , l’écume s’engouffrait dans la faille . L'entrée , presqu'invisible , n’apparaissant que lorsque le soleil du crépuscule éclairait une fissure verticale , minuscule , comme une bouche d’ombre , nichée derrière un amas de goémons . Le dernier rayon rougeoyant s'engouffra dans l'interstice , et frappant la dalle au moment où ils parvenaient au seuil , dévoila un relief gravé d'un symbole rosicrucien , croisement de deux cercles , qui indiquait l’emplacement du reliquaire , signe discret laissé par l’ancêtre alchimiste . À l’intérieur , l’acoustique amplifiait le ressac ; chaque vague résonnait comme une note d’orgue , rappelant la " musique des sphères " chère à Saint-Pol-Roux , dont la demeure était toute proche , ainsi qu'à Novalis , le poète romantique .
Sous leurs pieds , dans une crypte naturelle creusée par les vagues , reposait donc le précieux trésor , scellé depuis des siècles dans une dalle d’ardoise . Chaque seconde comptait : dans moins de vingt minutes , la mer remonterait , noyant l’accès . Jean s’écorcha aux arêtes de granit , mais continua . Dans son sac , la clé codée du grimoire cognait contre ses côtes comme un rappel du temps qui file !
Au loin , la mer s’illuminait par intermittence sous la lune voilée .
Il reconnut soudain le clignotement régulier de lampes de plongée .
" Ils viennent ! " , leur lança-t-il dans un souffle .
18 - Des bulles éclatèrent dans la passe étroite .
Un premier plongeur surgit , puis un deuxième , leurs combinaisons noires luisant comme la peau d’un phoque .
En quelques secondes , ce fut une escouade entière qui jaillit de l’eau , huit hommes casqués , tous équipés d’armes à feu sous-marines .
Sur leur poitrine , une marque : un cercle blanc traversé d’un éclair runique . Les hommes d’Ister étaient là , cagoulés .
Leur chef , un certain Franz Keller , ôta son masque .
- Commissaire ... nous vous suivons depuis Nantes !
Deux silhouettes émergèrent alors de la brume salée , armées de pistolets équipés de silencieux , leurs lampes frontales braquées sur lui .
- La " Lux Perennis " nous appartient . Remettez la clé !
Le commissaire recula , dos au vide , mais un coup de vent détourna le faisceau lumineux des assaillants , tandis qu'un vif éclat de soleil , traversant l’entre-deux des rochers , frappa la paroi derrière lui .
Dans la seconde d’aveuglement qui suivit , il se jeta dans la fissure étroite , roulant dans l’eau glacée .
- Vous cherchez la lumière éternelle , commissaire ? Sachez qu’elle appartient désormais à Ister ...
Ses yeux d’acier reflétaient la pâle clarté de la lune .
- Remettez nous la pierre ! Elle appartient à l’Europe véritable , lança-t-il d’une voix grave qui portait au-dessus du fracas des vagues . Mais , la gorge serrée , Jean lui répondit qu'elle n'appartenait qu'à la mer et venait du ciel .
- Vous ne trouverez ici que ce que votre cœur mérite !
Keller esquissa un sourire glacé , faisant signe à ses hommes qui se mirent en formation , marchant pas à pas sur la roche glissante .
Derrière , Maëlys , la doyenne du groupe " Kalon Vreizh " , entonna une complainte bretonne qui roulait comme le ressac :
" Kalon Vreizh , digor da sklerijen ..."
( Cœur de Bretagne , ouvre-toi à la lumière ...)
Les autres reprirent en chœur .
Le vent sembla se lever avec leur voix , la houle redoubla .
Sous leurs pieds , la dalle du reliquaire vibra , émettant un son grave , presque un battement de cœur .
Les hommes-grenouilles d’Ister , surpris par la résonance qui leur frappait la poitrine comme un tambour invisible , se montrèrent embarrassés .
- Mais avancez ! , leur ordonna Keller .
Alors que les néo-nazis progressaient avec peine , une lueur rouge sombre se mit à filtrer des interstices de la dalle .
Une brume chaude s’éleva , comme si la roche respirait .
Jean sentit la vibration remonter le long de ses jambes , pénétrant sa cage thoracique .
Les mots " Lux perennis " jaillirent de ses lèvres presque malgré lui .
La pierre lui avait répondu .
Une pulsation de lumière écarlate éclatait soudain , plus vive qu’un éclair !
L’océan sembla retenir son souffle . Les lampes des plongeurs vacillèrent , plusieurs hommes reculèrent , comme aveuglés ! Le chef tenta de lever son arme , mais une secousse parcourant soudain la roche , l’eau jaillit d'entre les failles , l’enveloppant d’un nuage de vapeur .
Le métal de son pistolet , qu'Il lâcha en hurlant , lui brûla les mains !
Le regard fixé sur lui , l'ex-policier fit un pas en avant .
- Le Ciel ne sert qu'un maître , lui dit-il calmement . L'océan reconnaît seulement la lumière qui ne cherche pas à le posséder .
Puis , un grondement sourd monta des profondeurs , faisant surgir une lame plus haute que les autres , qui se dressa derrière le commando .
En un instant , elle les submergea , les projetant vers la passe d’où ils venaient .
Les lampes disparurent dans un tourbillon d’écume !
À l’intérieur , un couloir s’enfonçait . Les rayons du couchant , filtrant par la brèche , se réfléchirent sur les parois ruisselantes , mettant le feu à la dalle circulaire incrustée d’opales et de quartz , disposées en rosace .
Au centre , le petit médaillon d’argent portait la gravure : " Lux Perennis "
En approchant la clé codée du grimoire , le commissaire déclencha un mécanisme ancien :
la rosace s’illumina d’une lueur bleutée , semblable à une aurore boréale miniature .
Le bijou – un cristal vermeil incandescent – apparut dans sa niche secrète , irradiant une chaleur incroyablement douce ! Puis , on entendit le sifflement d'une balle à travers la grotte , un cri jaillit soudain de la gorge de Maelys quand elle vit une petite tache rouge sang sur le vêtement militaire de son cher ami qui tomba comme un bloc dans la faille !
Ensuite , lorsque celle-ci se referma , seul le silence resta , rythmé par le battement sourd de l’Escarboucle et le clapotis des vagues ...
16 - Novalis ( 1772 - 1801 ) : " Heinrich Von Ofterdingen " ( 1802 , posth. ) III , "L'Escarboucle " ( Der Karfunkel ) .
17 - LENA ( Cycle de l'Etoile XI ) , I , 6 - Le Clos-Du-Loup - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - janvier 2021 - Tous droits réservés .
18 -
Vieilles légendes germaniques :
Frédéric 1er Barberousse ( 1122 - 1190 ) et Frédéric II Hohenstaufen ( 1194 - 1250 ) - Monument-Souvenir de Bruno Schmitz ( 1858 - 1916 ) en l'honneur du héros légendaire endormi dans une caverne des montagnes du Kyffhaüser ( Thuringe ) .