Prologue
I - Une Etrange Visite
" La pluie tombe sur l'homme de l'an passé ,
Une heure s'est écoulée ,
Sa main n'a pas bougé ... "
Leonard Cohen / Graeme Allwright
" L'Homme de l'An Passé " *
1 - Il était seul , ce soir-là du 26 octobre , près de la lampe qu’il n’éteignait jamais tout à fait . Le silence lui pesait , lorsqu’une présence douce , presque palpable , se posa derrière son fauteuil . Il tourna la tête . Elle était là , qui lui souriait , celle qui était morte à vingt ans depuis bien longtemps , dont les yeux portaient une maturité que seul l’autre monde donne . Elle n’avait pas vieilli .
- Tu me reconnais ? , lui suggéra-t-elle doucement pendant qu'un courant chaud traversait tout son être . Ce n’était pas une hallucination , car il percevait sa lumière intérieure autant que son parfum de jeunesse et ses pensées . Leur ressemblance le troubla lorsque le sourire enjôleur de la jeune femme , qu'elle adressait à son reflet d'homme , lui apparut de façon sensible dans un miroir de conscience pure au-delà du temps .
- Sais-tu vraiment qui je suis ?, reprit-elle avec un léger reproche tendre . Tu crois n'avoir qu’une seule vie derrière toi . Mais regarde ... Il ne répondit pas , mais il sentit que des mains très douces caressaient son front déjà ridé , pendant que , derrière la glace , un voile se déchirait , faisant affluer le flot des souvenirs d'hier . Lui , qui venait de partir à la retraite , n'avait plus cette fraîcheur juvénile . Contemplant le spectacle des bûches rougeoyantes qui , dans un dernier sursaut , se mouraient avec lenteur au coeur de l'âtre , cette soirée-là d'automne lui avait , comme tant d'autres , paru d'abord bien terne . Mais quelque chose en lui , au-delà des craquements du bois dans la cheminée , avait soudain changé . Il était redevenu soudain comme elle , un gamin guettant l'aube et le souffle du vent dans les volets de cette vieille maison qui , depuis si longtemps , respirait la cire et les livres anciens . L'homme n'avait pourtant cessé d’y attendre des visites : mais ses quelques amis d'infortune avaient disparu , et ses enfants vivant loin , la solitude était redevenue sa seule et patiente compagne .
Aujourd'hui , elle prenait un autre visage !
Ce n’était pas qu'un simple souvenir , se persuada-t-il ensuite : c’était elle , âme lumineuse disparue trop tôt , qui lui souriait avec cette douceur qu'il aimait tant d’éternelle jeunesse . Elle aurait aujourd’hui son âge , celui qu'il n'aurait jamais voulu atteindre , car il se sentait jeune comme un adolescent , mais elle lui apparaissait telle qu’il l'avait connue par les livres , par son destin brisé à vingt ans .
Au fil des nuits , discrète et vive comme une flamme , elle revint , lui racontant le monde d’où elle venait , ce royaume spirituel où l’amour , la musique et la mémoire des êtres formaient des paysages d’une beauté insaisissable . Elle ne l’appelait pas , elle ne le pressait pas , mais elle l’accompagnait doucement vers la compréhension de la vie après la vie . Peu à peu , il ne craignit plus sa propre fin , car il sentait qu’elle le guidait , comme une sœur , une amante , une sainte , à travers le seuil ...
( A Suivre )
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