Epilogue
X - La Croisée des Chemins
" La pluie tombe sur l'homme de l'an passé ,
Il y a une guimbarde sur la table ,
Un crayon dans sa main ... "
Leonard Cohen / Graeme Allwright
" L'Homme de l'An Passé " *
24 - Revenu dans son corps terrestre au soir du 26 octobre , près de lampe qu'il n'éteignait jamais tout à fait , l’homme , sentant sa main trembler , posa enfin son stylo . Il se si sentait seul , et le silence lui pesait à tel point , comme si , ayant fait un mauvais rêve , il avait maintenant tout oublié . Lui , qui venait de partir à la retraite , n'avait plus cette fraîcheur juvénile . Contemplant le spectacle des bûches qui se mouraient avec lenteur au coeur de l'âtre , cette soirée-là d'automne lui avait , comme tant d'autres , paru bien terne .
Sur la falaise battue par les vents , la nuit avait repris ses droits . La faille s’était refermée comme si elle n’avait jamais existé . Le sol de l'île invisible n’était plus qu’une dalle lisse, couverte d’embruns . Mais soudain , la mer s’illumina . Pas d’éclairs , pas de lune : une lueur bleutée montait des profondeurs , vaste , mouvante , comme si un cœur battait sous l’océan . Les vagues se teintèrent d’un éclat d’opale , oscillant du bleu sombre au rouge incandescent .
Sur la côte , un vieux marin du village voisin , attiré par l’étrange clarté , s’arrêta au bord du rivage . Ses yeux fatigués se remplirent de larmes .
- C’est le feu des " Veilleurs " , murmura-t-il . Quelqu'un a franchi la Porte ...
Puis , dans le ressac , une pierre jaillit , charriée par l’écume , petite escarboucle polie par les flots , qui scintillait faiblement , comme un éclat tombé d’un astre . Le marin la ramassa avec précaution , la serra contre son cœur et la porta à la chapelle , au pied d’une Vierge de granit .
La rumeur se répandit : certains parlaient d’un signe céleste , d’autres d’un simple phénomène de marée . Mais ceux qui savaient comprirent au fond d'eux-mêmes qu’un être nouveau venait de naître , et que la pierre lui serait confiée pour un temps . Lui aussi se rendit compte qu'au-delà des craquements du bois dans la cheminée , quelque chose avait changé . Il était redevenu , sans savoir pourquoi , ce gamin guettant l'aube et le souffle du vent dans les volets de la maison familiale qui , depuis si longtemps , respirait la vieille cire et les livres anciens .
Dans les profondeurs nocturnes , le chant des " Veilleurs " traversa la mer , montant dans le ciel comme le faisceau d'un phare lointain , qui se gravait dans le silence des étoiles .
Pourtant , l'homme n'avait cessé d’attendre , mais la solitude était devenue sa seule et patiente compagne . Et lorsqu’une présence douce , presque palpable , se posa soudain derrière son fauteuil , il tourna la tête . Elle était là , qui lui souriait , celle qui était morte à vingt ans depuis bien longtemps , dont les yeux portaient une maturité que seul l’autre monde donne . Elle n’avait pas vieilli . Mais aujourd'hui , elle prenait un autre visage !
- Tu me reconnais ? , lui suggéra-t-elle doucement pendant qu'un courant chaud traversait tout son être . Ce n’était pas une hallucination , car il percevait sa lumière intérieure autant que son parfum de jeunesse et ses pensées . Leur ressemblance le troubla lorsque le sourire enjôleur de la jeune femme , qu'elle adressait à son reflet d'homme , lui apparut de façon sensible dans un miroir de conscience pure au-delà du temps .
- Sais-tu vraiment qui je suis ? , reprit-elle avec un léger reproche tendre . Tu crois n'avoir qu’une vie derrière toi . Mais regarde ... Il ne répondit pas , mais il sentit que des mains très douces caressaient son front déjà ridé , pendant que , derrière la glace , un voile se déchirait , faisant affluer le flot de ses souvenirs d'hier .
Elle lui dictait :
" L’au-delà est conscience pure . Ce que tu as cru perdu se retrouve .
Les demeures de l’âme sont faites de lumière et d’amour .
Chaque vie terrestre est une pierre posée pour un temple invisible .
Rien n’est oublié : les lieux , les visages , les gestes de foi deviennent éternels .
Mais ici , tout est vérité nue . Seul l’amour ouvre les portes . "
Lorsqu’il releva la tête , elle était toujours là .
Il comprit alors que son existence terrestre n’était qu’une chambre de passage , tandis que leur demeure véritable , au-delà du temps , les attendait déjà , que la lumière éternelle était comme un soleil où les âmes viennent se régénérer , cathédrale mystique où chacun trouve l'énergie d'amour utile et nécessaire à la vie de son âme , celle-ci voyageant dans le temps comme dans l'espace au coeur de milliers de galaxies composant la symphonie du chef d'orchestre suprême , chaque monde ayant plus ou moins suivi , avec des partitions différentes , mais d'essence divine , le même chemin que l'on peut découvrir ici ou là , avec patience , en fonction de son degré d'évolution . Tout autour de lui , sa vie s'était mise à défiler comme un fleuve en crue traversé de silhouettes fugitives .
Mais surtout , ce train , témoin de son balancement , qui l'avait traversée comme une flèche silencieuse , où il l'avait aperçue , l’espace d’un instant , jeune femme dont le visage s’était effacé d'abord , puis brouillé , parasité par une autre présence , lui fit réaliser que cette existence n'avait été , en fait , qu'hésitation maladroite et manque d'assurance entre l'attrait d'une ombre séduisante et la vérité , que ses enquêtes même , ses errances comme ses amours manqués , n’avaient été que des excuses pour un choix toujours trivial de survie .
- Je choisis la Porte Étroite , s'écroula-t-il en pleurs pour finir , déchirant sa feuille blanche sur sa table de travail . Car c’est là que bat la lumière !
Alors Ister , ombre et double maléfique dont le sourire paraissait un éclat de verre , et les yeux cruels des gouffres noirs , poussa un horrible hurlement . Pendant que son visage se brisait comme un masque de cendre , elle tombait dans la faille , elle qui avait semé la confusion dans ses visions pour provoquer sa mort . Car il fallait bien cette épreuve , cette déchirure , pour qu'enfin la vérité éclate !
Puis il tourna son visage vers celle qu’il avait croisée sans pouvoir jamais l’approcher , la pure Esther , qui lui ouvrit les bras tendrement , la clarté de son amour faisant jaillir derrière elle une mer infinie .
Jean fit le pas . La fêlure en lui refermée ouvrit un nouvel espace où brillait l’Escarboucle sur le cœur vivant de sa bien-aimée " Lux Perennis " !
25 - Tout à coup , l’espace entier vibra . Les galaxies , par milliers , semblèrent se répondre .
Il entendit un chœur immense où chaque planète , chaque étoile , chaque souffle avait sa note particulière .
C’était une musique sans début ni fin , comme un océan d’harmonies .
- Ceci est la symphonie suprême , lui dit-elle d’une voix émue . Chaque monde joue sa part . Certains suivent la mélodie avec pureté , d’autres se dissonent , mais même les fautes servent la beauté finale . Rien n’est perdu dans cette partition !
Tendant l'oreille , il crut distinguer , au cœur de la symphonie , un motif familier : le cri d’un enfant , le rire d’une mère , le chant d’un mendiant sur une route bretonne . Sa propre vie résonnait dans la musique infinie .
La jeune femme posa une main sur son épaule .
- Plus loin , je ne peux t'accompagner .
C'est alors qu'il perçut au loin l'éclat d'une présence le regardant déjà , plus pure que toutes les lumières , d'une blancheur contenant toutes les couleurs .
Devant elle , il sentit ses genoux fléchir , son âme prête à se dissoudre dans l’amour .
Mais elle le retint doucement.
- Pas encore . La terre a besoin que certains se souviennent de l'offrande musicale . Tu dois y retourner pour écrire , témoigner . Ton heure viendra , mais pour l’instant , ton rôle est de chanter ici bas ce que tu as entendu là-haut .
D’un souffle , il se retrouva dans sa chambre , le stylo à la main , vibrant encore de l’immensité céleste , prêt à écrire ...
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DAN AR WERN - L'ESCARBOUCLE - Epilogue - X - La Croisée des Chemins - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " L'ESCARBOUCLE " , copyright 2025 .
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