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L'ESCARBOUCLE - Troisième Partie - Lux Perennis - VIII - La Porte Etroite .

1 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #L'ESCARBOUCLE

L'ESCARBOUCLE - Troisième Partie - Lux Perennis - VIII - La Porte Etroite .
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L'ESCARBOUCLE

 

 

 

 

 

Troisième Partie

( Lux Perennis )

 

 

 

 

 

 

 

 

VIII - La Porte Etroite

 

 

 

" La route est longue , pour aller au bout du monde ... " 

J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )

 

" Toute vie est , bien entendu , un processus de démolition ... "

Francis Scott Fitzgerald - La Fêlure ( The Crack Up , 1936 )

 

 

 

 

 

 

 

19 - Jean sentit à peine la morsure de la balle qui lui avait traversé l’épaule . Une chaleur fulgurante l’envahit soudain , suivie d’un froid brutal . Ses jambes cédèrent . La faille s’ouvrit sous lui comme une gueule noire et , dans un souffle de roche et d’écume , il y fut précipité ! Alors , tout se brouilla pour lui . Le grondement de la mer devint une mélodie étrange , profonde , presque liturgique . Autour de lui , des éclats d’images jaillissaient , comme des vitraux brisés , dans le miroir des eaux sombres de Brocéliande où l’odeur des ajoncs brûlés par le vent caressait la silhouette d’un chêne qu’il avait caressé tout enfant . Puis , ce fut Nice et la lumière crue de la Promenade , les soirs d’orage sur la baie , quand il rêvait dans sa petite chambre proche de la voie ferrée où , à travers les vitres qui vibraient comme une cage de résonance , dans la lecture toujours recommencée du livre de sa souffrance intérieure , le bruit métallique des roues d'un train lui avait soufflé qu'une voyageuse l'attendait là-bas , dans l'autre monde . ( 19 )

Mais , comme une photographie saturée de parasites , la beauté de son visage était longtemps restée voilée derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes , par ces après-midi solitaires d'interminables vacances d'été où une chaleur de plomb paraissant défier toute vie à la surface , elle se tenait devant lui , immobile dans l’éclat de sa clarté subaquatique , belle et grave en son regard , qui avait traversé le temps , lui parlant de son message incompris .  C'était bien elle , pensait-il , cette femme de la première apparition !

Il fallait passer cette épreuve , lui dit-elle d’une voix qui se confondait avec le roulis du train mêlé de la houle des abysses de l'océan . C’était le seul chemin , crois-moi . Aujourd’hui , nous nous rejoignons au Royaume sous les Flots  .

Parlait-elle de ces violents orages qui , sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayaient avec force la poussière des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches ? De l'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombait en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu ? 

Ou de cette lumière crue , éblouissante , d'un soleil impérial qui , en chauffant ses mille et une gouttes d'écume , écrase à nouveau la surface de la mer de toute sa puissance ?

Maintenant que la porte étroite s'était refermée derrière lui , et que , le vacarme s’étant effacé , il glissait , non plus dans un gouffre de roche , mais dans un vaste sanctuaire aux vagues bleutées , tout autour , il vit s’allumer , pulsant comme le coeur vivant des escarboucles , des milliers de gemmes phosphorescentes ! 

Le projectile avait , certes , touché son épaule , mais même s'il n’avait senti qu’une piqûre quand le gouffre s’était ouvert sous lui , tandis qu’il chutait , tout s’était accéléré , des scènes de sa vie avaient défilé à une vitesse vertigineuse , des visages , des enquêtes , des rires , des colères , d'innombrables mains serrées , comme si chaque instant , même oublié , cherchait à s’inscrire une dernière fois dans son cerveau ! 

Et partout , cette impression d’avoir poursuivi une vérité plus grande que lui .  

Il ne s’attendait à rien , ce jour-là , lorsqu'il était monté dans ce bus anonyme et gris du cœur de la ville où il avait senti , à peine assis , pourtant , cette chose étrange glisser en lui , dans ce décor sans grâce du véhicule , depuis les fenêtres grand ouvertes sur le large et sur une nature quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles , la vision d'un monde oublié , celui de son enfance .

Le siège usé , la lumière pâle ainsi que les passagers muets , tout lui était devenu familier . Pas dans le détail , mais dans l’âme .

Comme si ce moment du flux temporel appartenait à une autre vie , dans une version plus ancienne où , dans une forme plus subtile de " déjà-vu existentiel " , il avait traversé ce carrefour de bitume et de hasard , non pas une simple impression d’avoir vécu là cette scène précise , mais la sensation profonde que tout un morceau de cet univers lui appartenait d’une manière mystérieuse , comme si il y était retourné plutôt que venu , méditation sur les strates , les identités multiples d'une existence qu’on porte en soi , éternelle fêlure , avec cette capacité intime qu’ont certains endroits , même les plus lointains , les plus banals , de nous révéler des fragments enfouis de nous-mêmes . 

Vivons-nous plusieurs fois en une seule , sans quitter notre corps d'aujourd'hui ? Suffit-il d’un changement de latitude , d’un paysage qui nous regarderait autrement , pour que notre mémoire profonde se réactive ?

Alors , le passé se courbe , le futur s’efface , et le présent devient plus vaste , traversé d’échos et de présences invisibles , comme si le chêne sacré de nos ancêtres projetait ses branches bien au-delà du sol natal , jusqu’aux confins de ce monde . La mémoire familiale devient alors non seulement enracinée , mais aussi transplantée , migrante , universelle . Il y a des lieux qui nous réveillent , des lieux étrangers qui nous reconnaissent comme une pluie tiède sur la peau . Ils ne disent rien d’emblée , ils nous murmurent l’odeur d’un figuier , la moiteur pâle d’une fin d’après-midi , la chaleur insupportable d’une plage d'Afrique sous les pieds nus d’un enfant .

Le tunnel ,  promesse de paix qui vous réchauffe de sa clarté blanche , dense et vivante , et dont les parois vibrent comme si elles étaient faites de musique et de souvenance , est un battement de coeur ,  lumière dans les yeux de la fille du train qui vous raconte , avec le son de sa voix , l'histoire de votre propre vie : 

Tu as marché si longtemps parmi les ombres , mon cher , lui dira-t-elle doucement . Mais il fallait tout cela pour que nous soyons réunis . Viens . 

Puis , le regard s’ouvrira sous l'eau , découvrant l’autre rive . Il entrera dans une immensité claire où l’on respire comme dans l’air qui , n’étant plus un élément hostile , deviendra un temple où les vagues , formant des voûtes mouvantes , des coupoles translucides , brilleront d'escarboucles comme autant d'étoiles prisonnières dans des jardins de corail qui s’étendront en spirales de sel , irradiant de tellement de couleurs que l’œil humain n’en a sans doute jamais connues ! La cité de cristal et de nacre , grandiose cathédrale traversée de fleuves lumineux , s'élèvera au centre , parmi d'autres bâtisses ressemblant à des orgues gigantesques , prêtes à faire tressaillir leurs tubulures veinées d'héliotrope et de prase ! ( 20 )

Des êtres s’y mouvront , silhouettes fluides , mi-humaines , mi-marines , dont la peau vibrera dans l'eau , luisante comme des perles d'écume , ou comme un chant de sirène entrant directement dans l’âme .

20 - Il sentit que ce royaume n’était pas une illusion mais la matrice même de la vie terrestre . Ici , reposaient les vestiges des civilisations englouties , les secrets de l’Atlantide et des druides , le feu originel de l’Escarboucle .

La jeune femme du train l’accompagna jusqu’au Dôme central , où pulsait une gemme gigantesque , cœur battant de la mer . C’était la " Lux Perennis ", la lumière éternelle , source de toute âme .

C’est ici que nous demeurerons désormais , lui murmura-t-elle avec tendresse . Ici se rejoignent ceux qui ont traversé l’épreuve . Rien n’a été perdu de ta vie , de tes combats , de tes échecs !

Ta fidélité y a trouvé sa place . Tu es revenu à la maison .

Alors , Jean comprit que la mort n’était pas une simple fin , mais un passage , et qu’il était désormais , parmi les veilleurs de ce royaume sous-marin , gardien d'un trésor pour l’éternité ! 

 

 

( A Suivre )

 

                                                              ___

 

DAN AR WERN - L'ESCARBOUCLE - Troisième Partie - Lux Perennis - VIII - La Porte Etroite - Pep gwir miret strizh - All rights reserved -Tous droits réservés ." L'ESCARBOUCLE "- Copyright 2025 .

                                                  ___

Notes :

 

19 - CHEMINS D'ÂME MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 5 , 6 ) -Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - mai 2023 - Tous droits réservés . 

20 - Le Passeur des Mondes ( Cycle de L'Etoile I ) , III , 12 , II - Dans le Palais de Cristal - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

 
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