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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'Arche - V - Le Pays des Merveilles .

30 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Jack Kerouac

Jack Kerouac

 

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Deuxième Partie

Le Passage de l'Arche

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre V - Le Pays des Merveilles

 

 

" Peut-être qu'une rafale de vent m'emportera ailleurs ,

là où la vie reprendra formeElle fait semblant d'être vivante , sa douce chair de femme glacée ... Que veut-elle de moi si elle est morte ? " 

Francisco Coloane - " Tierra Del Fuego " ( Sur le Cheval de l'Aurore1956 )

 

14 - La culpabilité dont on l'avait nourri , en Bretagne , pour son choix professionnel , n’était pas la seule chose qui le rongeait , c’était aussi le sentiment d’être prisonnier d’une vie , terne et banale , qui , en rien , ne ressemblait au passé glorieux d’un pays qui le hantait sans cesse , mais qui l'avait déçu . Au cœur de son tourment , il découvrit que c’était aussi sa chance de pouvoir tout quitter , sans prévenir personne , et d'abandonner ce métier qu'il n'aimait plus de même que cette existence nouvelle devenue pour lui trop prosaïque , de disparaître dans la nuit , laissant derrière lui ce qu’il n'avait accompli que par devoir , et qui représentait à ses yeux , désormais , tout ce qu’il détestait de cette routine liée à l’absence de défis , de cette grisaille parisienne monotone dans laquelle il vivotait .

" L'âme n'est-elle qu'une ombre emprisonnée dans la maison du péché ? " , s'interrogea-t-il un matin , jaugeant , dans le miroir du salon , la banalité de son visage . 

On ne peut pas refaire la route en sens inverse . L'homme n'est jamais satisfait de son sort quand il doit choisir sa voie entre mal et bien , se retrouvant souvent coincé à la frontière qu'il juge souvent factice , infranchissable , du crépuscule et de l'aube , de l'être et du néant ...

Qui peut dire ou finit la chair mortelle , où commence l'Esprit de Dieu ? Ne nous attend-Il pas quelque part , loin du mensonge ? ( 19 )

Il aurait pu fréquenter les bars de la ville afin de se forcer à oublier dans l'alcool , comme ses collègues , ce que rien , malgré tout , ne pourrait effacer ...

Dans un monde qui écrase et dont on voudrait s'échapper pour en découvrir , comme l'alpiniste , la face cachée , beaucoup plus belle et plus clémente , alors qu'on se trouve au pied d'une grande montagne qu'il faudra gravir avec peine , et qu"on se trouve abandonné , jeté dans le mouvement d'une errance perpétuelle où l'on ne se sent plus que de passage face à une sombre réalité devenue étrangère ...

15 - Pierre ignorait encore que certaines rencontres , même brèves , déplacent silencieusement l'axe d'une existence . À cette époque , il achevait sa troisième année dans la police . L'enthousiasme des débuts s'était depuis longtemps dissipé .

Il avait cru trouver dans cette profession l'action , le contact humain , l'imprévu , le mystère , peut-être , et même une certaine forme de justice concrète . La réalité s'était révélée bien différente . Les journées s'écoulaient dans un bureau exigu dont la fenêtre donnait sur une cour grise , où les dossiers s'empilaient comme un immense tas de paperasserie sans âme , où les procédures se succédaient avec les convocations de témoins qu'on avait honte de recevoir dans une telle inconfortable promiscuité , où les formulaires semblaient engendrer d'autres formulaires . Faute de personnel administratif , il passait des heures à rédiger , classer ,  vérifier , corriger . Chaque affaire ,  avant même d'avoir commencé à vivre ,  lui paraissait engloutie sous des montagnes de papier !

Plus pénible encore que cette routine était , pour lui , la découverte progressive de certaines médiocrités humaines , les rivalités de service , les jalousies dérisoires , les querelles de couloir , les ambitions minuscules pesant davantage que le travail lui-même . Il avait toujours espéré rencontrer des hommes guidés par une sorte d'idéal , mais c'étaient des fonctionnaires plutôt préoccupés de leur avancement ou de leurs horaires qu'il avait souvent trouvés .

De plus , à cette lassitude professionnelle , s'ajoutaient les critiques répétées de son ancienne professeure de breton qui , à chacune de leurs rencontres ,  lui faisait comprendre que son entrée dans la police avait été une erreur et que , selon son point de vue , il était fait pour autre chose .

Ces remarques réveillèrent les doutes qu'il portait déjà en lui . Peu à peu , une impression d'étouffement s'était installée . Il lui semblait vivre à côté de lui-même , comme si sa véritable vie se déroulait ailleurs que dans ce bureau parfois paisible comme une tombe , parfois retourné comme un navire par la tempête , à cause d'une procédure de flagrant délit ! Puis , lorsque arriva enfin ce moment fort attendu de partir en congé , il choisit presque au hasard , laissant errer son imagination vagabonde au-delà des vitres assombries par la saleté pluvieuse et les lueurs bleuâtres d'un  timide soleil d'hiver jouant à cache-cache avec l'ombre des nuages noirs en lambeaux , vers cette destination qu'il connaissait fort bien , les Alpes , ces montagnes qui semblaient appartenir à un autre monde , celui de sa jeunesse ! Après les murs gris du cabinet judiciaire , les sommets lui donneraient sans doute le sentiment d'une liberté retrouvée , et les forêts de mélèzes , les torrents d'eau vive , les vallées silencieuses , les glaciers étincelants sous le soleil lui rendraient une respiration qu'il croyait avoir perdue . 

Il partit seul , mais , dès son arrivée , quelque chose se transforma en lui , quand il marchait , chaque matin , dans la neige , et chaque soir , au retour du ski , revenant émerveillé d'avoir enfin trouvé ce qu'il avait toujours cherché sans parvenir à le nommer : l'espace ! Puis , au moment le plus inattendu , survint la rencontre .

16 - C'était au refuge où il prenait régulièrement son déjeuner .

Chaque jour , assise à la table voisine , il y avait une jeune femme qui , elle aussi , semblait voyager seule . Ses cheveux blonds captant la lumière du soleil , son regard clair exprimait une curiosité joyeuse contrastant avec la réserve habituelle des touristes européens .

Ce fut elle qui , lui tendant gracieusement un menu , lui adressa la parole la première .

- Vous êtes français ?

Son accent chantait légèrement .

Le jeune inspecteur lui répondit , la conversation s'engageant avec une facilité déconcertante , malgré les difficultés de la touriste étrangère à maîtriser la langue française . Elle s'appelait Emily , disait-elle , et venait des États-Unis d'Amérique . Au fil des heures , puis des jours , les deux visiteurs , qui faisaient partie , chacun , d'un groupe d'activité différent , parvenaient quand même à se retrouver presque naturellement lorsqu'une randonnée collective en appelait une autre , une promenade commune se prolongeant jusqu'au coucher du soleil , un café devenant un dîner .

Celle-ci lui parlait avec enthousiasme de son pays natal , évoquant les immensités du " Far-West " américain , les routes interminables traversant les déserts , les grandes villes de " Frisco " , de Saint-Louis où elle vivait , de la " Grosse Pomme " où chacun pouvait , malgré tout , s'il voulait , lui expliquait-elle , recommencer sa vie . Et quand elle racontait ses études , les emplois successifs qu'elle avait exercés sans que personne n'y voie un échec , ses voyages , Pierre  découvrait ainsi une manière de concevoir et d'aborder l'existence qui le fascinait ... Pour lui  , élevé dans une culture où les trajectoires paraissaient souvent tracées d'avance , un tel monde possédait un parfum de liberté presque irréel .Toujours au futur , en mouvement vers quelque chose d'autre , elle lui parlait également de ses projets . Bientôt , cette confiance le déconcerta autant qu'elle l'attirait . Lui-même lui décrivit la Bretagne de ses rêves , les forêts , les légendes , les lectures qui avaient nourri son imaginaire . Emily l'écoutait avec une attention sincère . Elle semblait comprendre des faits que beaucoup de ses compatriotes n'avaient jamais remarqués .  ( 20 )

Lors d'une excursion près d'un lac d'altitude , ils s'arrêtèrent longtemps sur un promontoire rocheux .

Tout autour d'eux , les sommets se perdaient dans les nuages .

- Tu devrais venir en Amérique un jour ! , lui dit-elle soudain .

La phrase fut prononcée simplement , comme une évidence . Il se mit à lui sourire , à lui serrer tendrement la main , mais ces quelques mots continuèrent longtemps de résonner en lui . Tu devrais venir en Amérique . Pour la première fois , ce qui n'était jusque-là qu'un rêve vague prenait une forme concrète . Depuis l'enfance , les récits d'aventure , les romans , les films , les grands espaces visionnés dans les documentaires , nourrissaient son imagination . Pourtant , jusque là , il n'avait jamais véritablement envisagé de franchir l'océan . Maintenant , l'idée devenait possible , presque réelle ... Ensuite , la deuxième semaine se mit à défiler encore plus vite qu'une ultime descente à ski . Au dernier soir , s'éloignant un peu de la fête marquant la fin du séjour , ils marchèrent dans un sentier dominant la vallée . Aucun des deux ne parlait beaucoup , car ils savaient que chacun repartirait bientôt vers sa propre vie . Le lendemain , lorsque vint le moment de partir , ils échangèrent leurs adresses . Puis , Emily disparut dans la foule de la gare . Pierre , éprouvant alors une étrange sensation de tristesse mêlée à l'excitation d'un commencement , la regarda s'éloigner Quelque chose , pourtant , venait de s'ouvrir devant lui . Un horizon !

17 - De retour au bureau , il comprit qu'entre les classeurs métalliques , les formulaires et les néons blafards , plus rien n'était tout à fait comme avant . Les murs lui paraissaient plus étroits , les procédures plus absurdes , les conversations plus insignifiantes . Désormais , derrière chaque dossier , derrière chaque journée monotone , se dessinait l'image des montagnes , du ciel immense et du sourire d'Emily Sans le savoir encore , cette semaine dans les Alpes venait de semer la graine d'une décision qui allait transformer sa vie . L'Amérique n'était plus un rêve . 

Elle devenait un appel !

Maintenant qu'était achevé le séjour à Villeneuve , les jours avaient passé avec une stupéfiante angoisse , mêlée de lenteur , comme si le temps , là-haut , s'était écoulé sous d'autres lois . Pierre avait , chaque nuit , rêvé la présence d'Emily sur les pistes , retrouvant une passion qu'il croyait depuis longtemps perdue , guettant un signe d'elle , coup de téléphone ou lettre , chaque matin , puis , le soir , espérant prolonger un peu , autour d'une sangria ou d'un chocolat chaud , les conversations qu'ils avaient commencées dans les bars de leur station favorite ou sur ses remontées mécaniques . L'américaine semblait appartenir encore à ce monde  blanc de lumière et de neige , riant facilement , skiant avec une aisance qui fascinait son compagnon . Lorsqu'elle descendait une pente , elle semblait danser davantage que glisser , lui expliquant les gestes , corrigeant ses mouvements , l'encourageant lorsqu'il hésitait .

( 21 )

- Relax , Pierre ! Take it easy !

Et elle repartait dans un éclat de rire ! Peu à peu , sous sa direction patiente , il devenait un skieur acceptable . Pas brillant , certes , mais suffisamment sûr de lui pour profiter enfin , sans tomber à chaque virage , des descentes . Près d'un lac d'altitude encore glacé, au début d'un après-midi , ils s'étaient éloignés du groupe . Le silence était presque complet . Seul le vent descendait des sommets , caressant le pelage de quelques marmottes . Tous deux s'étaient assis sur un rocher pour contempler les montagnes . C'est là qu'elle lui avait parlé davantage d'elle-même . 

Elle était arrivée , quelques mois auparavant , de la côte est des États-Unis , travaillant comme jeune fille au pair à Neuilly , rue de Madrid , auprès d'une famille aisée . Le reste du temps , la jeune fille suivait des cours de français à Paris , fréquentant aussi une école de danse . ( 22 )

Lorsqu'elle évoquait cette dernière activité , son visage s'illuminait.

- J'adore danser ! Depuis toujours !

Pierre n'en doutait pas un instant . Toute sa personne semblait animée par le mouvement . Sans vraiment réfléchir , il avait osé prendre , un moment , sa main , la pressant plus longtemps que ne l'exigeait la simple amitié . Emily n'avait pas retiré la sienne . Elle s'était contentée de le regarder avec douceur . Cette seconde avait suffi à faire monter en lui une émotion qu'il n'était plus capable de contrôler complètement . Quelque chose de plus fort que l'amitié , quelque chose qu'il n'osait pas encore nommer .

Pendant ce temps , à Paris , la vie ordinaire continuait pourtant de le rattraper . Les remarques de sa professeure de breton résonnaient toujours dans sa mémoire . Elle n'avait jamais compris son entrée dans la police . À chacun de leurs échanges , par lettre , elle trouvait le moyen de lui faire sentir sa déception . Selon elle , son élève gâchait ses qualités . N'aurait-il pas dû , plutôt , lui écrivait-elle avec une certaine constance , faire autre chose , écrire ou enseigner ? Chaque critique réveillait les doutes qu'il portait déjà en lui . Au fond , n'avait-elle pas raison ? Plus les semaines passaient , plus son métier lui paraissait un rôle bizarre avec un costume emprunté . Puis vint le printemps de cet après-midi d'avril , presque estival , où il la retrouva dans le jardin des Tuileries . Les marronniers commençaient à verdir . Les bassins reflétaient un ciel sans nuages . Les enfants poussaient leurs voiliers miniatures sur l'eau calme . L'étudiante arriva en courant presque .Toujours la même énergie , le même sourire !

Ils marchèrent longtemps sous les arbres , le long des allées sablonneuses , puis s'assirent sur un banc pour contempler l'eau d'une fontaine , avant de rejoindre le " Quartier Latin " . Pierre l'invita à dîner rue de la Harpe , dans un petit restaurant qu'il affectionnait : " La Petite Hostellerie ". ( 23 )

L'établissement n'avait rien de luxueux , certes . Mais il possédait cette atmosphère chaleureuse des vieux restaurants parisiens de la " Belle Epoque " , où les conversations semblent durer depuis des siècles . Le repas s'écoula dans une atmosphère presqu'heureuse , le jeune homme écoutant parler sa voisine de ses projets de retour aux États-Unis . Mais , chaque fois qu'elle évoquait cette échéance , une inquiétude le traversait . Le temps leur était compté . Depuis des semaines , sans se l'avouer complètement , n'avait-il pas commencé à construire un rêve fragile , une maison sans fondations ? Ne s'était-il pas surpris à imaginer d'autres promenades , d'autres rendez-vous , l'été approchant , peut-être même un voyage ensemble ? Rien de précis , rien de raisonnable , bien sûr . Seulement cette illusion que quelque chose allait pouvoir enfin commencer . Pour la première fois depuis longtemps , Pierre entrevoyait un avenir qui n'était pas fait seulement de bureaux gris , de procédures , de métro et de solitude !

À la fin du dîner , discrètement , il sortit un paquet qu'il avait apporté .

- C'est pour toi !

Elle ouvrit l'emballage avec curiosité . À l'intérieur se trouvait une paire de ballerines d'un modèle élégant et simple qu'il avait choisi après de longues hésitations . Pendant quelques secondes , la jeune fille était restée silencieuse . Puis son visage s'éclaira .

- Oh , Pierre ... they're beautiful !

Puis , levant vers lui ses grands yeux clairs d'azur , elle lui adressa ce sourire qu'il n'oublierait plus jamais , capable , à lui seul , d'effacer des mois de grisaille !

- Merci !

Il aurait voulu , à cet instant précis , faire s' arrêter le cours du temps . Mais , pendant qu'elle hésitait une seconde avant de reprendre la parole , déjà , revenait l'impitoyable réalité .

- Je dois te dire quelque chose .

Pierre sentit son cœur se serrer .

- Le mois prochain , je rentre aux États-Unis .

La phrase tomba , lapidaire , comme un couperet de guillotine . Il s'y attendait pourtant , même si elle lui faisait l'effet d'une chute .

Elle poursuivit :

- Mais avant ... Dès demain , je pars en Grèce avec ma copine Julie .

Elle souriait encore . Elle parlait de plages , d'îles , de soleil , de voyage au pays des merveilles ! 

Pierre faisait semblant de l'écouter , n'entendant plus que des fragments de phrases , comme si son coeur venait soudain d'être déchiqueté par un vol de mouettes moqueuses . Quelque chose venait brutalement de mourir en lui , qui n'avait jamais vraiment existé . Mais derrière ces paroles se formait une autre pensée insidieuse , comme si elle avait entrouvert , puis refermé devant lui , une porte vers ce " Nouveau Monde " dont il rêvait depuis l'enfance .

En quittant le restaurant , ce soir-là , tandis qu'ils remontaient lentement les quais de Seine , Pierre vit , devant lui , cette vaste place illuminée que les siècles avaient chargée de tant de souvenirs tragiques . Lui ayant offert une petite rose rouge , elle s'était légèrement blessée au doigt , lui faisant comprendre maintenant ce qu'avaient vécû les héros des romans de son adolescence , qu'il aimait tant , ces êtres que l'Histoire avait séparés au moment même où ils croyaient toucher le bonheur , ces jeunes gens condamnés de la Révolution montant vers l'échafaud sanglant de leurs rêves inachevés !

L'idée lui parut absurde . Et pourtant , c'était quelque chose d'approchant qu'il éprouvait . Non la mort physique , mais l'exécution d'une sentence . Comme un voyageur trop tard venu à ce rendez-vous que le destin n'avait jamais eu l'intention de lui accorder .

( A Suivre )

                                                    ___

 

DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'ArcheV - Le Pays des Merveilles - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " ETATS D'ÂME " , copyright 2026 .

                                                    ___

Notes :

19 - " Le Portrait de Dorian Gray " , 4 ( The Picture of Dorian Gray , 1890 / 1891 ) par Oscar Wilde ( 1854 - 1900 ) , écrivain irlandais  . 

20 - " Frisco " ( San Francisco ) , la " Grosse Pomme " ( The Big Apple , New-York ) .

21 - Villeneuve , hameau de La Salle-les-Alpes , commune qui fait partie du domaine skiable de Serre-Chevalier .

22 - Rue de Madrid à Neuilly-sur-Seine .

23 - " La Petite Hostellerie " , 35 , rue de la Harpe -75005 - Paris .

24 - Au temps de la Révolution , la guillotine sera installée sur la place du même nom qui avait été place Louis XV avant de devenir , plus tard , la place de la Concorde . C'est aussi là que Louis XVI et Marie-Antoinette furent exécutés .

 
 
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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - IV - L'Invité à la Noce .

28 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Diane Keaton ( Soazig )

Diane Keaton ( Soazig )

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Première Partie

L'Etranger

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre IV - L'Invité à la Noce

 

 

" 'aimerais t'emmener à la cérémonie ,

  Enfin , si je me souviens bien du chemin ... "

Leonard Cohen - " Why Don't You Try ? " *

 

12 - Le hasard ouvre parfois des portes que l’on croyait réservées pour les rêves . 

Pierre , après son service militaire , avait quitté Nice avec un sentiment d’étouffement plus fort qu’auparavant . La ville , qu’il avait autrefois regardée comme un refuge , lui semblait désormais trop artificiellement lumineuse et saturée de chaleur , de conversations qu'il jugeait sans profondeur et d’une agitation perpétuelle finissant par le vider intérieurement . Surtout , son décor finissait par l'obséder lorsqu'il lui arrivait de marcher en solitaire , le soir ,  avec cette impression d’être devenu étranger parmi tous ceux qui l’avaient ignoré . Depuis longtemps déjà , il nourrissait une fascination pour le mystère , les disparitions inexpliquées, les zones obscures de l’âme humaine . Les vieux récits de détectives solitaires , les enquêtes noyées de pluie et de brouillard , les énigmes policières jamais totalement résolus lui donnaient le sentiment qu’il existait derrière les apparences quelque vérité plus profonde , plus inquiétante aussi . Mais il y avait autre chose , comme une colère ancienne contre la brutalité cachée des rapports humains , des humiliations silencieuses , des dominations ordinaires .

Très tôt , le jeune homme avait , en effet , compris qu’une société pouvait écraser les êtres les plus fragiles tout en continuant à parler de morale et de progrès . Pour lui , devenir inspecteur allait représenter , peut-être d'une façon confuse , en affrontant ce qu’il y avait de plus sombre en elle , un moyen de ne plus rester un simple spectateur . Enfin , plus prosaïquement , cherchait-il à gagner sa vie de manière correcte et le plus vite possible , après des études littéraires qui offraient peu de débouchés . L’école de police , une fois réussi avec brio le concours , fut , néanmoins , pour lui , une découverte brutale . Beaucoup de candidats ne parlaient que carrière , mutations , primes ou avancement .

Par chance , au milieu de cette médiocrité ordinaire , il fit une rencontre qui devait compter . Le garçon s’appelait Mikael Dilichant . Grand , calme , le regard clair , possédant cette manière lente de parler qui intriguait Pierre , il venait d’un village du Finistère intérieur , quelque part entre Brest et les Monts d’Arrée : une économie de mots paraissant cacher davantage de profondeur que tous les discours brillants des autres collègues . Très vite , ayant sympathisé , les deux élèves prirent plaisir à discuter ensemble .

Un soir , après plusieurs verres , Pierre lui demanda pourquoi lui , fils de cultivateurs bretons profondément attaché à sa terre , avait choisi la police . Mikael , avant de répondre , resta silencieux quelques secondes :

Parce que je connais bien les hommes

Puis , voyant l’incompréhension de son camarade :

- À la campagne aussi , il y a des drames . Les gens croient que tout est pur chez nous . C’est faux . Voyons , tu sais bien qu'il y a lalcool , les héritages , les haines de famille ... Et puis les silences . Surtout les silences

Puis , il ajouta , plus bas :

- Quand jétais gamin , sortant de chez elleune fille du village sest suicidée . Tout le monde savait pourquoi . Personne na rien dit . Jai compris ce jour-là que les communautés protègent parfois davantage leurs secrets que les êtres humains

 Cette phrase marqua profondément PierreQuelques mois plus tard , Mikael , qui , d'abord , s'était amusé de l’image que son collègue se faisait de son pays , d'un air guilleret , lui annonça qu’il allait se marier et lui demanda d’être son témoin .

- Tu verras ... Chez nous , ce nest pas seulement des légendes et des menhirs .

Les gens sont durs comme des rocs ! , plaisantait-il , paraissant déjà , d'un air narquois , reconnaître son " ami " comme un des leurs .

 Pierre accepta avec une émotion qu’il eut du mal à cacher .

13 - Le voyage vers la Bretagne produisit sur lui un effet presque physique . Avant Rennes , dès la sortie de l'autoroute , il sentit l’air changer . Puis vinrent les voies plus étroites du Finistère , les talus , les champs bordés de haies , les odeurs d’herbe humide et les chapelles perdues sous le ciel gris . La famille y exploitait une ferme depuis plusieurs générations . Le jeune élève-inspecteur , alors , découvrit un monde qui lui sembla presque intact . Le père , comme son fils , parlait peu , mais chaque parole semblait avoir du poids . La mère passait sans cesse , avec les anciens , du français de l'école à la langue bretonne . Les grands-parents vivaient encore près de l’immense cheminée où brûlaient des bûches de chêne . Aux repas , les conversations mêlaient histoires de récoltes , souvenirs des morts , plaisanteries en breton , récits de tempêtes .

- Tu vois , demain , c'est le grand jour ! Heureusement que tu n 'as rien de cassé , mon vieux , dit-il en riant , ç 'aurait été dommage ! Elles t 'attendent toutes , pleines d'impatience 

Il lui avait montré un cliché de sa fiancée , Mona , la future madame Dilichant , belle paysanne des environs .

Le mariage eut lieu dans une petite église de campagne battue par le vent . Mais ce fut surtout le repas de noce qui bouleversa l'invité d'une fascination silencieuse , les tables interminables , finements décorées de draps de dentelle blanche , et les chants repris par les cousins du voisinage , tous ces hommes rougis par l’alcool , qui , surgissant de partout , courtisaient les femmes riant à gorge déployée lorsque les plus vieux leur parlaient d'un sympathique disparu comme s’il était encore présent parmi eux !

Et puis il y eut Soazig , la charmante sœur de la mariée .

Elle ne ressemblait pas aux filles du Midi qu’il avait connues à Nice . Elle avait cette beauté intellectuelle et libre des " stars " américaines des années soixante-dix . Avec ses cheveux bruns coupés souplement autour du visage , ses grands yeux pleins d'ironie mélancolique , sa silhouette mince un peu androgyne et sa manière de sourire en penchant légèrement la tête , elle faisait irrésistiblement penser à l'actrice Diane Keaton . ( 13 )

Très vite , elle vint vers lui avec une curiosité amusée .

- Donc , cest toi , le Niçois tombé amoureux de la Bretagne

Elle semblait prendre plaisir à l’interroger .

- Tu connais Glenmor ? Xavier Grall ? Tu lis quoi

Pierre parla de ses lectures , des romantiques , de Julien Gracq , de Chateaubriand , des poètes qu’il avait emporté , même pendant son service militaire . ( 14 )

Elle le dévisageait avec un mélange de surprise et d’amusement .

Puis , elle lui demanda soudain :

- Mais alors ... pourquoi la police

Il hésita.

C’était la première fois que quelqu’un formulait aussi directement la contradiction qu’il sentait monter en lui depuis tant de mois .

La fille poursuivit doucement :

- Tu nas pas une tête de flic . On dirait plutôt quelquun qui , pour écrire ses livres , devrait partir marcher seul au bord de la mer pendant des heures 

Cette phrase troubla Pierre bien davantage qu’il ne voulut le montrer .

Il tenta de répondre maladroitement :

- Peut-être que comprendre les hommes , cest aussi une forme de poésie

Elle éclata de rire .

- Non , ça , cest une phrase de futur commissaire désabusé

La soirée avançait . Le cidre et le " chouchenn " circulaient de table en table . À un moment , selon la tradition familiale , chacun fut invité à chanter quelque chose . ( 15

Les  " séniors " commencèrent d'entonner des chants bretons repris en chœur . D’autres choisirent des airs populaires , des chansons de marins ou des refrains à boire qui déclenchaient d'innombrables éclats de rire !

Alors , plusieurs , le regard brûlant d'eau-de-vie , se tournèrent vers Pierre .

- À toi , le Niçois ! Maintenant , c'est à toi

Soazig souriait , accoudée à la table , visiblement curieuse de voir ce qu’il allait choisir . Ayant bu plus qu’il ne l’aurait dû , il hésita quelques secondes , ressentant surtout le besoin presque douloureux de lui montrer ce qu’il portait réellement en lui , comme si cette chanson pouvait lui révéler sa vérité intime . Il choisit alors d'interpréter " Suzanne " de Leonard Cohen , jugeant imparfaite sa voix grave , hésitante , et même s'il chanta avec sincérité , trop de sincérité peut-être , peu à peu , il sentit la salle changer . Les conversations diminuèrent d’abord par politesse , puis une gêne diffuse sembla s’installer . Cette mélodie lente , presque mystique , ces paroles chargées de solitude et de désir contrastaient brutalement avec l’atmosphère terrienne et joyeusement bruyante de la noce . Quelques-uns baissèrent les yeux . D’autres recommencèrent discrètement à boire ou à parler entre eux . ( 16 )

Pierre comprit soudain qu’il venait de commettre une erreur . Il avait voulu offrir quelque chose de vrai , il venait probablement de plomber la fête ! 

Quand il termina , les applaudissements furent chaleureux mais brefs , légèrement embarrassés . Soazig , la mine enjouée , paraissant satisfaite après ce véritable traquenard , continuait de le dévisager comme une sirène malicieuse . Mais , insensiblement , son expression avait changé . Il lui sembla y lire à la fois de la tendresse , de la curiosité , avec une forme de distance nouvelle , comme si elle venait de comprendre quelque chose de plus profond , peut-être aussi de plus inquiétant , chez cet homme venu du Sud qui rêvait de Bretagne comme on rêve d’un pays de cocagne impossible . Et le soir , après la longue veillée bretonne , dans le chemin qui s'enfonçait sous les ombrages depuis la ferme du hameau " Kerbili " , ce fut elle qui se tint tout contre lui pendant la soirée , petite fée semblant boire ses paroles d'une oreille attentive et l'observant de ses yeux de luciole , Soazig , celle qu'il crut enfin reconnaître comme s'ils étaient nés l'un pour l'autre , frémissant de peur , en même temps , pour cette nouvelle amie silencieuse et fidèle depuis si longtemps désirée et qui , une fois venue , allait pouvoir l'aimer pour toujours !

Lorsqu’il lui parla des disques bretons qu’il cherchait autrefois chez un petit disquaire de Nice , elle éclata de rire .

- À Nice ? Il fallait être ingénieux pour trouver ça là-bas

Toute la soirée , elle joua ainsi avec lui , alternant proximité et distance . Par moments , l'inspecteur avait l’impression troublante qu’elle le comprenait mieux que beaucoup de gens rencontrés dans sa vie . Elle valorisait son attachement à la Bretagne avec une chaleur inattendue , comme si ce qu’il cherchait confusément finissait par trouver une forme de légitimité .

Ils dansèrent , burent des heures durant dans un mélange de musique , de fumée , de rires et de chants !

Plus tard , vers la minuit passée , il sortit quelques instants derrière la salle des fêtes pour humer le vent du large lui portant cette odeur indéfinissable de terre mouillée et d’algues lointaines qui lui avaient tant manqué sur la côte . Au-dessus des champs de blé noir , entre les nuages , quelques étoiles timides lui jetant leur clin d'oeil , il sentit naître en lui une émotion dangereuse , l’idée absurde qu’il venait peut-être de trouver sa place .

Quand il revint dans la salle , Soazig avait disparu . Autour du seuil , tout à coup , les conversations changèrent quand on la vit réapparaître au bras d’un homme assez grand , plutôt mince , portant une veste de cuir ornée d'un " Triskell " , cheveux longs attachés en " katogan " , derrière la nuque . Plusieurs invités , même , se levèrent aussitôt pour le saluer avec admiration . Pierre , avant de comprendre , sentit son cœur se serrer . Quelqu’un prononça un nom . ( 17

C'était celui de Gwen Andon , le harpiste , dont il avait découvert le disque une année plus tôt chez un disquaire de Nice , et dont la musique avait nourri ses rêveries de pauvre exilé breton ! 

La jeune fille , comme une madone transfigurée , rayonnait de joie .

Je vous présente mon fiancé

Le monde sembla vaciller légèrement autour de l'invité à la noce . Et tandis que la harpe commençait à résonner dans le tumulte de la fête , il comprit brutalement , en entendant psalmodier l'artiste , combien certains rêves pouvaient se refermer comme des pièges : 

" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... " ( 18 )

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

( A Suivre )

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'EtrangerIV - L'Invité à la Noce - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

13 Diane Keaton  ( 1946 - 2025actriceréalisatrice et productrice américaine , interprète de " A la Recherche de Mr Goodbar " ( Looking for Mr Goodbar , 1977 ) de Richard Brooks et d' " Annie Hall " ( 1977 ) de Woody Allen .

14Glenmor ( 1931 - 1996 ) , auteur-compositeur-interprète écrivain , poète breton - Xavier Grall ( 1930 - 1981poète écrivain , journaliste breton Julien Gracq 

( 1910 - 2007 ) , auteur de " Le Château d'Argol " ( 1938 ) , écrivain français .

15Chouchen ( en breton  : chouchenn ou mez , d'après les dictionnaires Catholicon et An Here ) , breuvage liquoreux issu de la fermentation d'un mélange de moût de pomme et de miel .

16" Suzanne " ( 1967 ) , chanson de Leonard Cohen sur son premier album " Songs of Leonard Cohen  "- copyright 1968 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment - EMI Music publishing - All rights reserved adaptée et chantée en français par Graeme Allwright , copyright 1973 / " Graeme Allwright Chante

Leonard Cohen " , Mercury / Phonogram - Tous droits réservés .

17 - Triskell , symbole du flux vital des trois éléments de la Triade Celtique . 

18 - Chanson traditionnelle bretonne : " Celle que j'aime , je l'ai perdue à jamais ... "

 

* " Why Don't You Try ? " chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) , dans son album " New Skin For the Old Ceremony " , copyright Leonard Cohen 1974 / CBS Inc./ Sony Music Entertainment Inc. - Columbia - All rights reserved .

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - III - Le Dessein d'une Vie .

27 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - III - Le Dessein d'une Vie .
 

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

 

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre III - Le Dessein d'une Vie

 

 

Cétaient trois enfants dans la nuit de la terre qui voulaient affirmer leur liberté et les siècles passés , de tout leur poids , les écrasaient dans les ténèbres . "

 

Jack Kerouac - " Sur la Route " ( On the Road , 1957 )

 

 

 

9 - Mais parfois , quand il ressentait que la Bretagne ressemblait à une présence intérieure dispersée sur tous les continents , diaspora de consciences plutôt que territoire connu , il songeait aussi que certains bretons , toute leur vie , demeureraient au pays sans jamais rencontrer cette profondeur , que d’autres , qui ressentaient plus intensément cette appartenance que des hommes restés toute leur vie au bord de l’Aulne ou de l’Odet , l’emporteraient , au contraire , avec eux jusqu’au bout des îles du monde , à Tokyo , Montréal ou New-York , à la recherche de l'idéal inaccessible d'un Jack Kerouac , par exemple , chacun suivant certainement sa route , comme lui , se disait-il de temps à autre , les uns passant par la langue bretonne, d’autres par la musique , la mémoire familiale ou la solitude , la foi , la folie , ou même par la révolte contre leurs propres origines ! Les parcours pouvaient diverger jusqu’à l’opposition . Pourtant , de ces existences parvenues à leur terme , après d'innombrables détours , pouvait surgir une reconnaissance secrète , comme si l’homme , après avoir traversé le monde moderne , soudain , retrouvait une porte intérieure menant vers une " Terre Promise " qui n’était peut-être ni géographique ni politique , mais spirituelle . ( 11 )

Pierre entrevoyait alors cette vérité le soir , derrière les vitres illuminées de sa chambre . Au milieu des jardins-palmeraies de Nice , il songeait aux chemins creux de son enfance . Non pas avec nostalgie , car il se méfiait beaucoup d'un sentimentalisme de pacotille , mais avec l’étrange impression qu’une même quête reliait ces deux mondes . La Bretagne n’était plus alors un décor . Elle devenait une manière d’habiter l’inquiétude humaine , une fidélité invisible , mêlée d’orgueil , de mélancolie et d’espérance .

10 - Certaines portes , cependant , quand d'autres le conduiraient plus tard vers ces invisibles présences qui allaient l'entourer de leur amour et déjouer les pièges tendus dans l'ombre , pouvaient d'abord lui paraître dangereuses . Mais comment discerner , quand on est jeune , le bien du mal ? Comment reconnaître la lumière lorsqu’elle emprunte parfois les chemins du trouble et de l’épreuve ? Au fil du temps , l'expérience vous montre , sans que vous puissiez vraiment toutes les comprendre , certaines vérités obscures , non par des révélations éclatantes , mais par une lente accumulation de signes , d’échecs , de blessures et d’intuitions , finissant par vous enseigner la direction qu'il faut prendre et les impasses conduisant au malheur . Mais pourquoi , se demandait-il , ai-je dû vivre ce qui a failli me diminuer , mais qui , dans un premier temps , ressemblait tout de même au mirage de l'amour ? Pour quoi toutes ces rencontres ne menant à rien ? Quel était donc le sens , le vrai dessein d'une vie , de ma vie ? 

Et pourquoi ces visages croisés par " hasard " , ces êtres entrevus quelques jours ,  quelques mois , qui avaient laissé dans son âme une trace aussi profonde avant de disparaître ? Il se demandait souvent si chaque rencontre possédait une nécessité secrète . Peut-être certains êtres n’étaient-ils destinés à demeurer si peu auprès de nous , que pour nous transformer , et déplacer imperceptiblement notre trajectoire intérieure ? Peut-être même les douleurs les plus incompréhensibles participaient-elles d’un projet qui échappait encore à notre regard . Mais alors , quel était ce but ? Et quel sens donner à une vie humaine , avec ses élans trompeurs et ses pertes douloureuses vouées à des recommencements perpétuels ?

Quand il se retrouvait seul devant la fenêtre ouverte sur la nuit , Pierre avait parfois l’impression vertigineuse , en observant le phare jeter au large sa rouge lueur , que l’existence entière était un immense labyrinthe sous la mer où chaque être devait plonger presque à l’aveuglette , guidé seulement par quelque fragile éclat d'écume : l’amour , la foi , la mémoire , ou cette intuition mystérieuse vous poussant à agir et continuer malgré tout . Mais une question revenait sans cesse , plus profonde encore que les autres : quel est le sens de notre vie ? Non pas simplement ce que nous avons fait , ni ce que nous avons perdu , mais ce vers quoi tout cela devrait nous conduire depuis le commencement . Peut-être , pensait-il parfois , que son véritable parcours ne se révèlerait qu’au terme du chemin , lorsque les fragments épars du passé commenceraient à former enfin la figure intelligible de l' "Ankoù " ? Il n’en était pas encore là . ( 12 )

11 - Le pire , sans doute , ou le plus douloureux , fut de constater , plus tard , que , malgré son besoin d'aimer , malgré son désir sincère de s'intéresser à l'autre , il ne rencontrait , le plus souvent , qu'indifférence et solitude . Le travail , selon lui , ne réunissait les gens que par intérêt . Le véritable amour , n'était-ce qu'un mot ? Quant à la littérature romantique , étudiée à la faculté , où trouvait-elle encore sa place ? Il repensait aux romans qui avaient nourri sa jeunesse , aux grandes passions de ces êtres capables de sacrifier leur existence entière pour une rencontre , une fidélité intérieure , un regard .Tout cela semblait appartenir à un autre univers , plutôt qu'à cette civilisation froide , pressée , dominée par l’argent , le divertissement permanent , la technicité ?
Au contraire , au fil des ans , le jeune homme avait découvert combien les relations demeuraient fragiles , superficielles parfois , dominées par l’intérêt , l’habitude ou les convenances . Le milieu professionnel , surtout , lui laissait cette impression amère : les hommes semblaient s’y rapprocher moins par affinité véritable que par nécessité matérielle , ambition ou stratégie sociale . Derrière les sourires de façade , il percevait souvent la fatigue , le calcul hypocrite ou l’absence réelle de chaleur humaine . Alors , comme un leitmotiv , cette question , toujours la même , le hantait : le véritable amour existe-t-il vraiment , ou n’est-il qu’un mot inventé par les poètes pour rendre la vie supportable ? Et pourquoi le voyait-il briller en silence dans le regard suppliant de certaines femmes qu'il croisait dans la rue ?

Au fond de lui , pourtant , quelque chose résistait encore . Car si l’amour véritable n’existait pas , pourquoi tant d’hommes auraient souffert , créé , espéré et prié autour de cette idée ? Si elle n’avait contenu aucune vérité , une grande partie de la poésie , de la musique , des cathédrales , des sacrifices humains , même de la foi , devenait incompréhensible ? Peut-être , pensait-il , que le véritable amour demeurait rare précisément parce qu’il appartenait à un ordre supérieur de l’existence . Non pas un simple désir , ni une ivresse passagère , mais la rencontre presque miraculeuse de deux solitudes capables de se reconnaître . Et peut-être aussi que la souffrance venait moins de l’absence d’amour que d’un écart par trop démesuré entre ce que l’âme espère secrètement et ce que le monde matériel est réellement capable de lui offrir ?

 
 
 
FIN DE LA 1ère PARTIE

( A Suivre )

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'EtrangerIII - Le Dessein d'une Vie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

11 Jack Kerouac ( 1922 - 1969, écrivain , poète américain .

12 - Ankoù , en Bretagne , personnification spectrale de la Mort .   

 
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
 
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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - II - Royaumes Perdus .

23 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - II - Royaumes Perdus .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre II - Royaumes Perdus

 

 

" C'est ici que ton sort s'allume ,

  On ne choisit pas son bûcher ... "

 

Louis Aragon ( Les Poètes , 1960 ) Jean Ferrat , " Les Feux de Paris " , in " Ferrat 95 " , Copyright TEME , 1994 - Alleluia Productions - Tous droits réservés .

 

" Je lis , jécris , mais quand même ,

  Qu'il est long , lautomne à Vienne ,
  Tout à coup j'ai le mal de toi ... "

Barbara - " Vienne "

 

 

 

3 - Nice demeura longtemps pour lui une terre étrangère .  Il y vivait comme dans un exil où la lumière , la splendeur méditerranéenne , que tant d’autres admiraient , produisait chez lui un sentiment d’étouffement presque physique . Le ciel trop bleu , les avenues bordées de palmiers , la mer immobile , écrasée sous un soleil de plomb , lui donnaient parfois l’impression d’un monde sans profondeur secrète . Tout semblait visible immédiatement , trop offert à la surface des choses . Lui qui avait besoin d’ombre , de distance intérieure , de repli , souffrait en même temps , de l’absence de grands espaces . Les vastes forêts lui manquaient , les terres plus rudes et les montagnes majestueuses , les chemins creux de Bretagne ou les vallées alpines de l'arrière-pays lui revenaient sans cesse à l’esprit .

Dans la ville , au contraire , il avait le sentiment d’être enfermé . Même la beauté du paysage finissait par lui paraître pesante , presque close sur elle-même , et paradoxalement ,  c'est dans l'isolement silencieux de sa petite chambre , accablé de chaleur et volets fermés sur l'exubérance alentour , montant des bruits étouffés de la rue , qu'étendu sur un tapis rempli de poussiére , il découvrit peu à peu que la littérature devenait sa véritable patrie , et que , les rideaux filtrant à peine quelques rais dorés dans la pénombre , la lecture de Julien Green , par exemple , produisait un jour sur lui une étrange impression , car il appréciait beaucoup cet écrivain capable de dépeindre la vie sociale d'un être en proie à ses gouffres intérieurs les plus secrets . " Chaque Homme dans sa Nuit " , les aventures de Wilfred au pays des chemises , lui parurent , comme chez lui , habitées par une inquiétude spirituelle permanente . Celle d'une conscience enfermée dans ses propres labyrinthes , désirs obscurs de chambres closes , telle une fracture cachée à l’intérieur même des sensibilités modernes , montrant que les royaumes disparus dont il sentait la trace lui être si proches , comme à l'auteur le Sud américain , devenaient son état d’âme . ( 3 )

4Au lycée du Parc Impérial , puis à la faculté des Lettres de Carlone , il demeura encore en retrait .

Non par orgueil , mais parce qu'il percevait déjà obscurément se dessiner une distance entre lui et son époque . Beaucoup , autour de lui , paraissaient avancer naturellement dans ce monde moderne , tandis que lui éprouvait au contraire une sensation de décalage permanent , comme si une partie de sa conscience demeurait tournée vers des paysages que les autres ne voyaient plus . C'est à quinze ans , dans un chalet de montagne perdu au milieu des Alpes , qu'il lut , pour la première fois , les " Mémoires d'Outre-Tombe " de François-René de Chateaubriand . La montagne fut pour lui une révélation comparable à celle de la Bretagne intérieure : un univers assez rude , minéral , éloigné des superficialités du littoral . Entre les sapins sombres , les torrents et les phrases du maître de Combourg , le jeune adolescent comprit que certains lieux façonnent métaphysiquement les âmes , réalisant alors qu’on peut appartenir profondément à une terre tout en étant condamné , comme on laisse un amour , à la quitter . Cette intuition ne le quitta plus . Puis vinrent Victor Hugo et les guerres de l’Ouest , les civilisations déchirées , la grandeur tragique des causes perdues , la " Révolution française

Là encore , s'il pouvait concevoir parfois , refusant les simplifications , le désir d'une plus grande justice sociale avec l’effondrement d’un monde ancien ressenti comme inégalitaire , il restait profondément marqué par le basculement vers la Terreur et les figures de Louis XVI et Marie-Antoinette , passant sous la guillotine , le hantaient moins comme symboles de pouvoir que comme incarnations tragiques de la fragilité d'une famille assassinée au nom d'une folle idéologie , et dont sa chère duchesse Anne , qui en était d'ailleurs l'aïeule , faisait partie , elle qui avait épousé jadis Maximilien d'Autriche . En admirant , avec un mélange de mélancolie et de fascination , des gravures du Château de Versailles représentant l’apogée d’une civilisation raffinée , il avait du mal à applaudir à l’irruption brutale d’une populace vindicative - en admettant même que celle-ci fût souffrante et laissée pour compte - , arrivée en armes pour tout détruire au nom de la vertu ! ( 4 )

Puis vinrent les Cathares , Montségur , le sacrifice des " Parfaits " descendant vers le bûcher sans renier leur foi , cette tension entre splendeur et destruction devenant peu à peu , chez lui , l’un des grands thèmes de sa dilection .

C'est en écoutant la " Troisième Symphonie " de Ludwig van Beethoven , un soir , qu'il ressentit , devant l’ombre solitaire de Napoléon Bonaparte sur une pochette de disque , son attirance pour les grandeurs condamnées par l’Histoire , et le destin tragique des civilisations . ( 5 )

5 - Mais il entrevoyait , plus que le bien-être des peuples , dans tous ces drames , des effondrements successifs , quelque chose qui , dépassant les débats politiques , générait la disparition progressive d’un monde symbolique et spirituel . Ainsi , gardait-il une même intuition : les civilisations meurent autant de la perte de leur âme que des violences de l’Histoire . Cette fascination pour les causes perdues trouva , plus tard , son prolongement naturel dans la découverte de la " Mitteleuropa " . Les livres de Stefan Zweig lui ouvrirent les salons crépusculaires de l’Empire austro-hongrois , les cafés viennois , les palaces raffinés déjà menacées , dans la pénombre des âmes , d’effondrement . Ce fut particulièrement la figure errante d'Élisabeth de Wittelsbach , prisonnière du cérémonial impérial , cherchant dans le voyage et la fuite une impossible délivrance intérieure , qui le bouleversa ! En elle , comme en la malheureuse reine de France , il reconnut , nouveau paradoxe , une inquiétude qui lui était familière , la trouvant profondément désespérée, prisonnière du cérémonial impérial , cherchant dans les voyages , comme sans doute , la duchesse Anne ou Antoinette au Trianon , la poésie et l’errance d'une impossible échappée . Et lui , qui avait la capacité de saisir instinctivement cette fuite intérieure , comme elle , éprouvait parfois l’impression d’être né dans un monde qui n’était pas le sien , la modernité lui apparaissant souvent mécanique , bavarde , sans profondeur symbolique , et les grandes tours d'ivoire et de verre , les bureaux climatisés , les écrans omniprésents produisaient en lui une sensation d’irréalité .

Tout semblait fonctionner , certes , communiquer , mais pourtant , presque plus rien ne paraissait habité spirituellement . ( 6 )

Lorsque , à l'université , il étudia le " Grand Meaulnes " , ce chef-d'oeuvre approfondit encore en lui cette fondamentale nostalgie . Entrevu puis perdu , le domaine mystérieux devint le symbole même de l’existence humaine , l’homme percevant parfois une vérité , une beauté ou une édénique unité originelle qu’il passerait ensuite sa vie entière à rechercher sans jamais pouvoir la retrouver complètement . ( 7 )

6 - Ce fut la porte ouverte à son intérêt pour l’ésotérisme , aux traditions initiatiques, aux théories de la mémoire des âmes . Certaines lectures le troublaient profondément . Devant les vieux palais monarchiques , les portraits du XVIIIe siècle , ou certaine musique assez ancienne ,  il éprouvait une familiarité inexplicable , comme si son âme demeurait liée à un monde disparu . Mais il ne savait pas si cette impression relevait d’une survivance mystérieuse ou simplement de son incapacité à adhérer pleinement à la modernité contemporaine . Car autour de lui , tout paraissait devenir plus rapide , plus technique , plus fonctionnel , mais aussi plus vide intérieurement . Même lorsqu'il retrouva plus tard la Bretagne , il fut frappé par l’indifférence de ses nombreux habitants devant leur propre langue , héritage culturel , et  mémoire historique . Ce qui le bouleversait n’était pas tant la transformation du monde que l’effacement progressif du désir de transmettre . Alors la littérature prit pour lui une signification presque sacrée . Elle devenait le refuge des civilisations disparues , des inquiétudes métaphysiques , des fidélités invisibles que le monde moderne cherchait à dissoudre . Grâce aux livres , le royaume des morts continuait à respirer secrètement à travers les siècles !

7 - Peu à peu , cependant , naquit en lui une autre nostalgie . Il se mit à éprouver le manque de Paris sans presque l’avoir encore réellement vécu . La grande ville devenait dans son imagination fertile un espace spirituel autant qu’urbain : lieux du mouvement , des rencontres intemporelles , des bibliothèques , des vies anonymes de l'histoire et des romans-feuilletons qui se croisaient dans les brouillards du passé et les feux du couchant . Cette vision s’approfondit lorsqu'il se mit à lire Georges Duhamel et sa " Chronique des Pasquier. S'identifiant à Laurent , certes , le docteur en médecine , il adorait surtout Cécile et Suzanne , les deux soeurs artistes , comme si cette romanesque famille contenait déjà en elle toutes les nuances d'une sensibilité moderne d'après-guerre : l’ambition , la tendresse , la mélancolie , la solitude intellectuelle , avec ce désir en elle de s’élever au-dessus de sa condition . Puis ce furent " Les Thibault " de Roger Martin du Gard . Là encore , il retrouvait la grandeur des destinées humaines traversées par l’histoire de Daniel et Jacques , les fractures morales d'Antoine , les fidélités impossibles de Jenny de Fontanin . ( 8 )

Mais il ne se contentait pas des grandes œuvres réalistes . Très vite , il se passionna aussi pour le Paris fantastique et souterrain des romans redevenus populaires grâce aux feuilletons télévisés : celui de " Rocambole " ou de " Belphégor " ,  des bas-fonds des " Mystères de Paris , des exploits d'Arsène Lupin , des enquêtes de Joseph Rouletabille , le jeune reporter , découvrant à  travers eux , le spectacle d'un Paris labyrinthique , peuplé de passages secrets , de conspirations , d’aristocrates ruinés , de voleurs élégants , de détectives mélancoliques . Cette ville encore imaginaire exerçait sur lui une immense et lointaine fascination , devenant peu à peu l’opposé symbolique de Nice .

Non plus la lumière immobile , mais , pressentant que sa véritable existence intellectuelle commencerait peut-être un jour là-bas , le mouvement , non plus la surface éclatante , mais la profondeur des rues , des bibliothèques , des cafés , des vies anonymes de siècles superposés . ( 9

8 - Concevant qu'à travers toutes ces lectures se dessinait finalement une même quête , qu’il s’agisse des " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " de Renan , des " Misérables " de Hugo ou de la Croisade contre les Cathares , de Sissi ou du " Grand Meaulnes " , de Julien Green ou des héros du vieux Paris , l'avide lecteur cherchait toujours la même chose : un passage en direction d' un monde plus dense spirituellement que celui dans lequel il vivait , poursuivant obscurément , derrière les livres , les palais détruits , les royaumes disparus , les figures tragiques de ses démons imaginaires , cette vérité intérieure que la modernité semblait incapable de lui offrir . Il comprenait , désormais , que cette quête elle-même constiturait aussi , peut-être , sa véritable vocation . La littérature était , pour lui , plus qu'un refuge . Elle devenait une manière de sauver de l’oubli les états d’âme et les fidélités secrètes qu'avaient , malheureusement , cessé de voir les générations modernes . ( 10 )

Parfois , la chaleur immobile derrière les volets donnait une densité presque irréelle au temps . Dans cette semi-obscurité , il avait l’impression de vivre hors du monde contemporain , suspendu entre plusieurs époques , plusieurs vies possibles . Les livres s’accumulaient autour de lui , tous lui parlant , chacun à sa manière , d’exil , de perte et de quête impossible . Et peu à peu , naissait en lui une intuition plus vaste encore .

Peut-être la littérature n’avait-elle jamais eu pour fonction principale de distraire ou d’instruire ? Peut-être , avant tout , servait-elle à préserver certaines vérités intérieures menacées par le monde moderne . Les livres devenaient alors des refuges spirituels , des lieux secrets où survivaient encore la mélancolie , le mystère , la transcendance et le tragique , toutes choses que la société contemporaine cherchait désormais à dissoudre dans le bruit , la consommation publicitaire et l’oubli ! Dans cette chambrette niçoise noyée de chaleur , il éprouvait pour la première fois le sentiment qu'il appartiendrait toujours davantage au monde des rêveurs et des consciences inquiètes qu’à celui des hommes parfaitement adaptés à leur temps . Pour lui , être breton , désormais , ne pourrait plus se réduire à une mémoire familiale . A un paysage , à une langue , peut-être ? Il lui semblait parfois que la Bretagne véritable commençait précisément lorsqu’on s'en était éloigné , dans la solitude verticale d’un gratte-ciel de Manhattan , dans les couloirs impersonnels d’une tour de la Défense , ou devant la vitre d’un train traversant les banlieues anonymes de l'Europe . Là, dépouillée du décor , demeurait une question plus nue : qu’est-ce qui survit lorsque tout l’environnement a disparu ?

Il en connaissait les signes extérieurs , bien sûr . Les pardons , les chants , les récits de marins transmis au café des villages , toute cette culture populaire à laquelle tant d’hommes s’accrochaient comme à une preuve rassurante d’appartenance .

Mais il appréhendait aussi ses limites . Car à force de vouloir préserver l'héritage , on l'avait figé . Ce folklore sincère mais rigide ressemblait à certaines vitrines pieuses trop bien en ordre , où la vie réelle finit par manquer d’air . Or , l’âme humaine ne peut se satisfaire de litanies répétées de manière mécanique . Elle exige des abîmes , des contradictions , des découvertes . C’est la littérature qui lui ouvrit cette brèche !

( A Suivre )

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'EtrangerII - Royaumes Perdus - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

3 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) roman de Julien Green ( 1900 -

1998 ) , de l'académie française . Le titre en est tiré d’un vers de Victor Hugo figurant dans un poème que l'auteur a relu par hasard après avoir fini l’écriture : " Chaque homme dans sa nuit sen va vers sa lumière " ( Les Contemplations , Livre 5è , " En Marche " , III - Ecrit en 1846 , II ) .

4 -  Le soir du mariage par procuration d'Anne de Bretagne , le maréchal Wolfgang Von Polheim ( 1458 - 1512 ) , chevalier de l'Ordre de la Toison d'Or ( 1501 ) , conseiller de Maximilien 1er d'Autriche ( 1459 - 1519 ) et représentant l'empereur en armure complète , ce qui ne laissait que son bras et son pied droit libres , grimpa dans le lit nuptial , "glissant sa jambe nue " dans la couche ducale afin que , selon l'usage , le mariage soit juridiquement consommé , tandis qu'une épée tranchante séparait le couple marié - Voir " Lumière d'Hermine " , Acte III , scène 1 , pièce de Dan Ar Wern .

5 - " Symphonie n° 3 " , dite " Héroique " ( 1802 , publication 1806 ) , de Ludwig Van Beethoven ( Bonn , 1770 - Vienne , 1827 ) .

6Elisabeth de Wittelsbach ( 1837 - 1898 ) , dite " Sissi " , épouse de François-Joseph 1er ( 1830 - 1916 ) , empereur d'Autriche et roi de Hongrie .

7 - " Le Grand Meaulnes  " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 .

8 - " Chronique des Pasquier " ( 1933 / 1945 ) , cycle romanesque écrit par Georges Duhamel ( 1884 - 1966 ) , écrivain , médecin , membre de l'Académie française .

   - " Les Thibault " ( 1922 - 1940suite romanesque de Roger Martin du Gard ( 1881 - 1958, prix Nobel de littérature ( 1937 ) .

9" Rocambole " ( 1964 - 1965 ) , série télévisée de Jean-Pierre Decourt d'après les romans de Ponson du Terrail ( Les Drames de Paris1829 - 1871 ) , avec Jean Topart ( Sir Williams ) et Pierre Vernier ( Rocambole ) .

   - " Belphégor ou le Fantôme du Louvre " ( 1965 ) de Claude Barma , adapté par Jacques Armand du roman d'Arthur Bernède ( 1927 ) , avec Yves Rénier , Juliette Gréco , Sylvie , François Chaumette , René Dary , Christine Delaroche .

   - " Les Mystères de Paris " ( 1842 - 1843 ) , roman d'Eugène Sue ( 1804 - 1857 ) .

   - Arsène Lupin , célèbre gentleman-cambrioleur des romans de Maurice Leblanc ( -  .

   - Joseph Rouletabille , héros récurrent des romans de Gaston Leroux ( 1868 -

1927 ) .

10 - " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " ( 1883 ) , biographie d'Ernest Renan

( 1823 - 1892 ) , écrivain , philosophe breton .

     - " Les Misérables " ( 1862 ) , roman de Victor Hugo ( 1802 - 1885 ) .

 

* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges .

20 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre I - Baie des Anges

 

 

" C'est alors que tout a vacillé . La mer a charrié un souffle épais et ardent ,  le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu ! "

Albert Camus - " L'Etranger " ( 1942 )

 

 

1 - Pierre Matignon , comme , plus tard , lui-même fut connu de son pseudo d'artiste , à l'âge de dix-sept ans , vivait à Nice , dans cette lumière éclatante et crue d'une Méditerranée drapée de miroitements et de reflets fauves , qu'un mistral sauvage friselait parfois d'écume , où l’air lui-même portait une odeur mêlée de sel , de pins brûlés et de poussière d'azur chaude sur les façades  blanchies par le soleil . L'été y débarquait en masses , par bandes , comme un vol de mouettes se posant soudain sur la promenade des Anglais , des cars de touristes venant y admirer la baie dans son décor éternel . Pourtant , lui y éprouvait souvent une étrange sensation d’exil , y  marchant seul , regardant la mer immense dont la couleur changeait selon les heures du jour , mais où rien ne semblait vraiment lui appartenir .

Les sonorités autour de lui , les accents du Midi , les gestes mêmes des gens lui demeuraient étrangers , comme s’il avait été placé là par erreur . Il souriait peu . Il observait beaucoup . Depuis quelque temps déjà , " cela " s’était réveillé en lui , surtout depuis les vacances d'août , peu de mois auparavant , quand ses parents l’avaient emmené en Bretagne . Ce voyage avait agi comme une révélation . Les landes battues par le vent , les chapelles perdues parmi les ajoncs , les ports de pêche noyés dans la brume du soir , tout cela lui avait donné , certainement , l’impression troublante de retrouver un pays qu’il connaissait déjà sans y avoir réellement vécu . C'était dans les Monts d’Arrée , surtout , qu'il avait ressenti cette émotion singulière , devant ces pierres noires et ces tourbières silencieuses qu'il lui avait paru entendre comme une plainte ancienne remonter en lui de la terre jusqu'au ciel immense ! 

Après son retour dans le Sud , cette sensation ne l’avait plus quitté lorsqu'un soir , il avait reconnu à la radio , presque par hasard , cette voix grave et lente , habillée de mystère , qu’un nouveau barde avait retrouvée avec son idiome inconnu , et qui l'avait immédiatement séduit , parce que , même s'il ne comprenait pas bien ce qu'en chantant il voulait dire , il réalisa que ce n’était pas une simple balade , mais un appel étrange venu du fond du coeur ! Alors , dans sa petite chambre , tandis que la musique se déroulait comme une immense vague surgie de l'océan des siècles , des images lui revinrent aussitôt , celles de cormorans et de mouettes blanches perchés , face à la colère marine , sur des falaises noires , du crachin sans fin sur les vitres d’une vieille auberge , d'un antique " pardon " dans une cité sans âge où , près de l'église , les silhouettes obscures d'un calvaire paraissaient , comme lui , hurler au crépuscule , ce soir-là où , souffrant de vivre si loin de sa terre , il s'était soudain rendu compte qu'elles représentaient sa propre souffrance !

Il commença dès lors à se considérer comme un exilé . Ce mot lui-même , qui lui paraissait faire écho aux sermons du prêtre pendant la messe , revenait pourtant sans cesse dans son esprit . Mais exilé de quoi ? D’un pays qu’il connaissait à peine ? D’une mémoire oubliée ? Il n’aurait su le dire , sentant au fond de lui se creuser de plus en plus une fracture secrète entre ce qu’il vivait et ce qu’il aurait dû vivre . C'est ainsi qu'après avoir , quelques semaines de réflexion plus tard , consulté une annonce , il entreprit de prendre , par correspondance , des cours de langue bretonne .

Lorsque les premières leçons lui parvinrent , l'élève éprouva une telle joie étrange en découvrant ces mots rugueux et musicaux à la fois , qu'il se plut à répéter à plaisir les sons à voix basse dans sa chambre pendant que , derrière ses fenêtres ouvertes , montaient les rumeurs de la Riviera , vespas et radios d'Italie , conversations d'une terrasse encore animée dans la douceur du soir .

Deux univers , désormais , coexistaient en lui : le premier , celui de la Méditerranée éclatante , des palmiers , des étés sans fin , de cette jeunesse niçoise à laquelle il ne parvenait pas à appartenir , et l’autre , fait de granit et de pluie , de silence et d'histoires légendaires qui , plus les semaines passaient , devenait réel à cet âge où l’âme hésite entre plusieurs voies , lui faisant ignorer qu'un jour viendrait où il éprouverait aussi la nostalgie de Nice et de la Riviera , car on ne quitte jamais sans blessure les paysages que l’on a traversé avec une intensité tellement douloureuse pendant l’adolescence .

Mais , peu à peu , l’étude du breton transforma profondément sa manière de voir le monde . 

Au tout début , sans doute , il n’y eut qu’une curiosité confuse , presque sentimentale pour quelques mots appris le soir , aux sonorités mystérieuses , de même que ce plaisir d’écrire des phrases simples dans un idiome lui semblant venir d’un autre âge . Mais bientôt , quelque chose de plus grave  apparut , chaque mot nouveau lui donnant l’impression de rejoindre une partie oubliée de lui-même , lui faisant découvrir qu’une langue ne sert pas seulement à parler , mais qu'elle façonne une manière d’habiter le réel , certains termes intraduisibles pouvant évoquer soit mille nuances de vent , de lumière ou de tristesse qu’il avait toujours profondément ressenties sans pouvoir jamais leur donner un nom véritable , soit , peut-être , lui faire comprendre que son malaise ne venait pas uniquement de l’adolescence , car , à Nice , il vivait ailleurs , comme derrière une vitre invisible , percevant , autour de lui , de vagues bribes de conversations presque irréelles , parfois lointaines , parlant de la " Baie des Anges " , magnifique , éclatante sous le soleil de la Riviera , mais qui avait cessé pourtant d’être la sienne lorsqu'il avait découvert la langue bretonne et qu’il avait pris conscience de ce qu’il était devenu : un étranger !

2 - Le mot lui revint un soir en refermant un exemplaire du livre de Camus , non pas au sens ordinaire , mais comme ce protagoniste séparé de son entourage par une distance que les autres ne peuvent jamais concevoir , Meursault , qui avançait avec une douloureuse impression de décalage permanent parmi les êtres . ( 1 )

Pourtant , chez lui , l'étrangeté ne naissait ni de l’indifférence ni de l’absurde , venant au contraire d’un indéfinissable attachement à une absente , obscure fidélité à celle , trop tardivement retrouvée , dont , sans qu'il comprenne pourquoi , on l'avait ici tenu cruellement éloigné ! Paradoxalement , cette découverte douloureuse lui apporta aussi une forme de paix . Car pour la première fois de sa vie , il pouvait enfin comprendre ce qu’il avait ressenti pendant son jeune âge , se demandant pourquoi , à cette époque , il s'était mis à inventer une langue à lui , très gutturale , avec des déclinaisons , pourquoi il était , maintenant , plus attiré par les langues du nord que par les latines , pourquoi il rêvait , après l'apprentissage du breton , de parler couramment le gaélique , cette révélation l’amenant à s’interroger également sur les mystères de son enfance et sur ces souvenirs très anciens que l'on remonte un jour à la surface comme des objets longtemps engloutis dans une eau sombre . Alors que ses camarades rêvaient de Rome et de Venise , de l’Espagne ou des plages italiennes , lui imaginait des côtes battues par la tempête , des falaises perdues dans la brume , des pubs obscurs dans lesquels résonnaient des chants d'outre-tombe . 

À quinze ans déjà , il s’était vaillamment plongé dans les " Mémoires " de Chateaubriand , qui avaient agi sur lui comme une révélation . Dans les descriptions de Combourg , des landes et des soirées bretonnes , le jeune homme retrouvait cette tristesse diffuse qu’il portait en lui sans parvenir à bien la définir . Il lui semblait parfois que l’auteur parlait directement à cette part secrète de son âme qui se sentait née ailleurs . C’était précisément vers cette Bretagne-là , plus romantique , à l’ouest de Saint-Brieuc , peut-être , et vers Saint-Malo , entre l’héritage introspectif , aristocratique et littéraire de la Haute Bretagne , et celui plus archaïque et charnel issu de la branche maternelle , que son âme semblait vouloir revenir , là où une partie de sa famille avait vécu , entre Binic-sur-Mer et Saint-Cast-le-Guildo . ( 2 )

Les soirs d’insomnie , il restait longtemps devant sa fenêtre ouverte , regardant les lumières de la Riviera trembler au loin dans la douceur nocturne .

Au milieu de cette ville lumineuse , il éprouvait une solitude immense . Non pas la solitude ordinaire de l’adolescence , mais quelque chose de plus grave : la sensation d’être arraché à sa véritable place !

- Faut-il souffrir de ce que lon aime le plus ? , pensait-il alors , torturé par cette contradiction fondamentale qui , entre le désir profond d’une âme et l'impitoyable réalité concrète du monde , bouleversait sa vie ! 

 

( A Suivre )

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger I - Baie des Anges - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

1 - " L'Etranger " ( 1942 ) , roman d'Albert Camus ( 1913 - 1960 ) .

2 - " Les Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 -1841 ) de François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .

* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .

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LE DOMAINE INTERDIT - III - Table des Matières .

18 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Marais de Yeun-Elez

Marais de Yeun-Elez

LE DOMAINE INTERDIT

 

                 - III -

 

        Table des Matières

I - LE GARDIEN DU MARAIS

     1 -  Préface / Dédicace  :  Le Fond du Calice

2 Prologue   :  - Une Âme de Grande Solitude 

3 -  II - Le Retour - III - Visite - IV - La Dame Blanche - - Ondine - VI - Base 22 - VII - Le Fou sur la Colline - VIII - Zombie - IX - Invasion - X - Le Retour de Claire .

Epilogue : XI - Le Signe de l'Archange

II - LUCILE

1 - Combourg - 2 - Noël à Bellwald - 3 - Le Domaine Interdit 4 - Postface : Les Sept Douleurs .

III -TABLE DES MATIERES

 

 

DAN AR WERN - LE DOMAINE INTERDIT  - III - Table des Matières - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved . " LE DOMAINE INTERDIT  " , copyright 2025 . 

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LE DOMAINE INTERDIT - Teaser / Bio - Le Prophète .

18 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

LE DOMAINE INTERDIT - Teaser / Bio - Le Prophète .

 

LE DOMAINE INTERDIT

 

 

 

 

 

Teaser / Bio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Prophète

 

 

 

     

 

 

 

 

LE GARDIEN DU MARAIS : Ayant quitté Paris , ville de grande solitude , où très affecté par la mort de sa fiancé bretonne , il était parti fuir le passé mais aussi faire des études de médecine , Cheun Le Guern , sans avoir obtenu son diplôme , est revenu s'installer dans la maison familiale de Saint-Rivoal , au pied du mont Saint Michel de Brasparts . Là , vite rattrapé par son passé , il voit remonter à la surface , en même temps que l'horrible tragédie ayant envoyé à la mort sa fiancé d'autrefois , Maela Kermeur , la voiture  tombée à  la lisière du lac de Brennilis , dans les marais d’eaux noires du " Yeun Elez " où , disaient les anciens , les âmes perdues descendent dans l’autre monde , le domaine interdit . Depuis , Cheun , qu'on appelle , par dérision , le " prophète " , car il a prétendu recevoir des messages de Maela , n'arrive jamais à s'en souvenir ...

LUCILE : Alors , faut-il suivre sur sa montagne la mystérieuse étudiante suisse qui , membre saisonnier de votre équipage , a tenté de soigner la blessure qui déchirait votre coeur ? Peut-être a-t-elle simplement voulu vous montrer le chemin ? Le jour de Noël , sans rien dire à personne , elle disparaît . Sa trace est retrouvée du côté de l'Espagne . On l'a vue dans un couvent . Mais peut-être a-t-elle rejoint le " Pays des Ombres " ?

 

 

 

DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la culture celte , la musique , l'ésotérisme et la spiritualité ...

 

 

 

 

 

 

DAN AR WERN - LE DOMAINE INTERDIT Teaser ( 4ème Couv.) - Bio - Le ProphètePep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE DOMAINE INTERDIT " , copyright 2026 .

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LUCILE - Postface - Les Sept Douleurs .

17 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

Atala au Tombeau ( 1807 ) Anne-Louis Girodet .

Atala au Tombeau ( 1807 ) Anne-Louis Girodet .

LUCILE

 

 

 

 

Postface

 

 

 

 

Les Sept Douleurs

 

 

 

 

" Lucile " , ou " Le Domaine Interdit " ( 2è partie ) , se construit comme une nouvelle à forte densité symbolique , fondée sur un jeu d’analogies intertextuelles entre trois figures spirituelles et littéraires : Lucile de Chateaubriand , Thérèse d’Avila et Lucile , ma jeune suissesse . L’intrigue , volontairement resserrée sur une seule soirée , la nuit de Noël , fonctionne moins comme un récit d’action que comme un moment de révélation privilégié , au sens presque mystique du terme .

 

1 - Combourg : du lieu historique au symbole intérieur

 

Le château de Combourg, omniprésent dans les " Mémoires d’Outre-Tombe " , est ici explicitement désancré de toute réalité géographique . Le texte insiste sur le fait que Lucile , une Suissesse , n’y est jamais allée :

Combourg devient un lieu lu , intériorisé , symbolique . Cette transposition reprend le geste même de Chateaubriand , pour qui Combourg est moins un espace concret qu’un originel foyer de mélancolie , associé à l’enfance , à la solitude , à l'introversion.

La sœur de Chateaubriand , Lucile , apparaît dans les " Mémoires " comme une figure de l’excès dans le repli sur soi : trop sensible , trop grave , portée à l’isolement . L’image du donjon comme de son escalier très étroit sert déjà chez l'auteur à figurer une ascension spirituelle négative , un retrait du monde plutôt qu’une élévation sociale .

Ma nouvelle prolonge cette symbolique : Lucile , notre Suissesse , reconnaît dans cette figure une sœur d’âme , et substitue au donjon breton le cloître espagnol .

 

2 - Les Sept Douleurs comme Chemin Narratif

 

La structure profonde du récit repose sur une lecture symbolique des sept personnages comme autant de stations ou douleurs , dans le sens spirituel plutôt que

moral .

Ces douleurs ne sont ni fautes ni châtiments , mais constituent , pour parcourir son chemin vers l'intérieur , des épreuves nécessaires , chaque personnage n’existant pleinement que par la fonction qu’il assume dans le parcours de Paol :

Si Lucile incarne , pour lui , l’appel absolu , qui exclut toute médiation humaine ,

Claire symbolise la compréhension sans appropriation , pendant qu' Heidi révèle une vérité non formulable par ses gestes et regards .

Suzanne et Joseph figurent la loi , l’origine et la rupture .

Élise Montandon est celle qui , tel un passeur , accompagne jusqu’au seuil .

Paol est , lui-même , la douleur de l’attente et du malentendu .

Thérèse dAvila , enfin , représente la figure tutélaire qui donne sens à l’ensemble .

Ainsi , la nouvelle transpose la dévotion des " Sept Douleurs " dans un cadre laïcisé , intime , où la souffrance devient principe de connaissance .

 

3 - Le Château Intérieur : des Douleurs aux Demeures

 

La référence au " Château intérieur " de Thérèse DAvila permet de dépasser la simple mélancolie romantique pour inscrire le récit dans une dynamique mystique . Chez Thérèse , les " Demeures " sont des états successifs de l’âme , accessibles seulement par des épreuves croissantes . La nouvelle suggère que Lucile a accepté ce chemin , tandis que Paol demeure , lui , à l’extérieur du château - non par échec moral , mais par différence de vocation .

Le " Domaine Interdit " n’est donc pas un espace défendu , mais un espace non destiné , une frontière intérieure que le personnage reconnaît sans la transgresser . Le renoncement final n’est pas une défaite , mais une prise de conscience .

 

4 - Une Poétique de la Suggestion

 

Enfin , le texte s’inscrit résolument dans une poétique du non-dit . Les relations affectives ne sont jamais nommées , mais perçues à travers des gestes , des regards , des silences . Cette retenue stylistique fait écho à la spiritualité évoquée : ce qui compte ne peut être affirmé , seulement approché .

La nouvelle propose ainsi une méditation sur la limite - limite de l’amour , de la compréhension , de la présence - et sur la nécessité , parfois , de reconnaître que certaines ascensions ne se font pas à deux .

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DAN AR WERN - LUCILE - Postface - Les Sept Douleurs - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

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Le Piège - Epilogue - XIV - L'Abîme .

14 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Chapelle Saint-Michel de Brasparts ( 𝑀𝑎𝑡ℎ𝑖𝑒𝑢 𝑅𝑖𝑣𝑟𝑖𝑛 , photo )

Chapelle Saint-Michel de Brasparts ( 𝑀𝑎𝑡ℎ𝑖𝑒𝑢 𝑅𝑖𝑣𝑟𝑖𝑛 , photo )

 

Le Piège
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Epilogue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIV - L'Abîme 

 

 

 

 

 

" Et lorsque tu regardes longtemps dans un abîme ,
  labîme regarde aussi en toi "
 

Friedrich Nietzsche - " Par Delà le Bien et le Mal / Prélude d'une Philosophie de L'Avenir "

( Jenseits von Gut und Böse - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft , 1886

 

 

 

35 - Le monde ne sut jamais réellement ce qui s’était produit à Belle HarborPendant plusieurs semaines , les médias diffusèrent en continu les mêmes images confuses d'hélicoptères militaires tournoyant au-dessus des plages de Rockaway , de barrages de police , d'ambulances qui déboulaient avec leurs sirènes stridentes dans les rues de la petite ville sous escorte de silhouettes en combinaison NBC disparaissant dans des nuages de fumée blanche ! ( 37

Les autorités parlèrent d’abord d’un accident industriel , puis d’une fuite chimique liée à une ancienne installation militaire . Enfin , certains experts commencèrent à évoquer un virus expérimental ou une mutation provoquée par une pollution inconnue . Sur les réseaux , les rumeurs de complot proliféraient , des témoins parlant d’hommes devenus anormalement puissants , tandis que d’autres prétendaient avoir vu des soldats désintégrés par une lumière bleutée . Quelques vidéos montrant des silhouettes aux mouvements inhumains furent même rapidement supprimées .

Très vite , pourtant , l’affaire disparut sous le flot des nouvelles mondiales . Belle Harbor devint un simple dossier classifié . Un évènement sans explication officielle .

  •  

Dans les niveaux souterrains du Pentagone , cependant , le programme continuait . Les survivants contaminés lors de l’ouverture du " Miroir " avaient été transférés vers plusieurs laboratoires secrets . Certains mutants moururent rapidement , se révélant incapables de supporter les transformations biologiques provoquées par le contact avec les entités . Mais d’autres survécurent . Et ce furent précisément ceux-là qui inquiétèrent le plus les scientifiques . Leur métabolisme semblait évoluer à une vitesse impossible . Force accrue , résistance exceptionnelle , réflexes décuplés : certains des sujets développaient des capacités dépassant celles d’un être humain normal !

Toutefois , les effets secondaires , qui étaient effrayants , paraissaient insurmontables : crises paranoïaques , violences incontrôlables , progressives altérations de la personnalité . 

Chez quelques uns de ces spécimens , même , les pupilles , comme celles d’Aresh-Kaël , devenaient parfois de fines fentes verticales .

Le docteur Steinberg observait les derniers résultats dans le silence glacé dans son laboratoire souterrain . Scientifique brillant , responsable du programme depuis ses origines , le chercheur ne ressemblait plus à l’homme rationnel qu’il avait été autrefois . Depuis les évènements de Belle Harbor , ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il relisait certains rapports . Car une vérité commençait à apparaître derrière les données biologiques . Les mutations n’étaient peut-être pas une simple contamination , mais une adaptation forcée , débouchant , peut-être , sur une colonisation lente .

- Peut-on encore les contrôler ? , lui demanda , ironique , une voix derrière lui .

Paul Steinberg se retourna lentement .

Quelqu'un venait d’entrer dans la salle . Officiellement , le directeur de l'Agence avait survécu à l’incident de " Jamaica Bay " sans séquelles véritables . D'ailleurs , les rapports médicaux officiels , transmis au gouvernement , semblaient plutôt rassurants . Mais Steinberg , lui , connaissait la vérité . Il avait vu les analyses confidentielles montrant qu'au moment de l’affrontement dans la crypte , le leader " Alien " avait trouvé refuge , avant la destruction du passage , dans l’organisme de Caldwell . Et depuis , de manière presque invisible , ou très discrètement , quelque chose avait changé en lui . Le fond de son regard , parfois , semblait se figer sur une note blanche durant plusieurs secondes , plusieurs agents , dans leur rapport , signalant , à cette occasion , chez lui des accès soudains d’agressivité froide suivis d’un calme inquiétant , pendant que sa température corporelle variait anormalement . Le plus troublant restait , en effet , ses yeux , dont la pupille , sous certaines lumières , paraissait se contracter en une mince fente noire . Comme si une autre présence observait le monde à travers lui .

- Oui ! , répondit finalement Steinberg avec prudence . Bien sûr , nous pouvons encore les contrôler .

Le directeur se força d'un sourire vide , inhumain .

- Tant mieux ! Donc , poursuivons le programme !

Lorsqu’il quitta la pièce , le professeur sentit un frisson lui parcourir l’échine . Car il venait de comprendre une chose essentielle : le véritable infiltré n’était plus en laboratoire . Il était déjà au sommet !

  •  

L’Est avait cru affaiblir son ennemi en provoquant indirectement l’ouverture du passage . Mais il avait comprit son erreur trop tard , l’Amérique au contraire , qui n’avait pas détruit la menace , désormais , cherchait à l’utiliser . Dans plusieurs installations secrètes , les travaux continuaient sous un nouveau nom de code : ARESOfficiellement , ce programme n’existait pas . Mais officieusement , certains responsables parlaient à mots couverts de soldats biologiquement augmentés , capables de survivre dans des conditions extrêmes ou de développer des aptitudes inédites . 

Maintenant , Steinberg avait acquis la conviction que , désormais , personne ne maîtrisait réellement ce qu’ils avaient ramené de l’autre côté .

  •  

À Cuba , sous la chaleur lourde de Santiago , Laszlo Istvan observait l’océan depuis une terrasse blanchie par le soleil . Après l’échec du programme , les autorités de Washington avaient discrètement négocié sa libération . Trop précieux pour être éliminé , trop dangereux pour rester à Budapest , le prix " Nobel " avait obtenu le droit de disparaître avec sa fille . Le vieux savant semblait épuisé . Pourtant , certains soirs d'automne , son regard retrouvait cette intensité étrange des hommes qui ont aperçu quelque chose dépassant l’entendement humain . Christie vivait désormais près de lui avec PedroIls tentaient tous trois de reconstruire une existence normale . Mais le passé ne disparaissait jamais complètement . Parfois , Christie s’interrompait brusquement au milieu d’une phrase , comme si elle percevait un son très lointain .
D'autres fois encore , son père croyait distinguer dans ses rêves l’immense architecture noire aperçue derrière le " Miroir " . 
Alors , dans ces ténèbres de cauchemar , il comprenait que le passage n’avait peut-être jamais été totalement refermé !

  •  

Maël , quant à lui , vivait isolé sur une île de la côte du Maine . Le gouvernement lui avait imposé le silence absolu : nouvelle identité , surveillance discrète , résidence éloignée : tout avait été organisé afin qu’il disparaisse des mémoires . Certaines nuits pourtant , le jeune homme se réveillait encore avec la sensation oppressante d’être observé . Comme si quelque chose , très loin , continuait à le chercher dans les profondeurs du ciel . Un matin d'octobre , il reçut une carte postale envoyée depuis Cuba .

Au recto : une plage éclatante de lumière ! 

Au verso :

Maël
 Nous essayons de recommencer une vie normale ici .
 
Pedro travaille au port.
 Mon père paraît plus apaisé qu’autrefois .
 Nous parlons rarement du passé .
 Mais certains jours , j’entends encore les voix derrière le passage .
 Peut-être ne nous quitteront-elles jamais "

 Christie et Pedro .

Maël relut lentement les dernières lignes . Puis , il remarqua un détail presque invisible . Sous la signature figurait un étrange symbole noir , un cercle traversé de trois lignes obliques . Le même signe que celui aperçu dans la crypte . Le signe d’Aresh-Kaël !

Venu de l’Atlantique , le vent du large fit frémir la carte entre ses doigts . Mais , quelque part , bien au-delà des immensités obscures du ciel , quelque chose semblait encore l'attendre !

 
36 - Quelques mois plus tard , Maël Tremen quitta définitivement les États-Unis . Comme Il avait refusé les propositions d'argent de même que la surveillance discrète que le gouvernement prétendait destinée à sa protection , celui-ci lui accorda , en fin de compte , la liberté de partir . Il voulait juste rentrer , retrouver sa Bretagne , expliqua-t-il , avec le vent des grèves , la pluie grise sur les monts , le silence ancien des pierres de sa jeunesse . Le voyage lui parut irréel . Comme si tout ce qu'il avait vécu appartenait déjà à une autre existence . Il lui arrivait pourtant , parfois , par une nuit de pleine Lune , de revoir encore le halo bleuté du " Miroir " , les silhouettes immenses des entités d'Orion , surtout le regard blanc du " Leader " fixé sur lui avec cette étrange pitié glaciale qu’une intelligence supérieure pourrait éprouver envers une espèce condamnée par ses propres instincts . Car il avait fini par comprendre une chose . Les créatures n’étaient peut-être pas venues pour conquérir l’humanité . Elles avaient simplement découvert une civilisation déjà prête à s’autodétruire .

Un soir de novembre , sous une pluie fine poussée par le vent d’ouest , il gravit le petit chemin menant à une antique chapelle perdue dans les Monts d’Arrée La vieille bâtisse de pierre semblait presque abandonnée au milieu des ajoncs et des landes sombres . À l’intérieur , seules quelques bougies vacillaient devant une Vierge noircie par le temps . Le pélerin s’assit lentement sur un banc . Le silence était profond , si différent , néanmoins , de celui des laboratoires , des bases militaires ou des salles de crise où des hommes d'expérience avaient joué avec des forces qu’ils ne comprenaient pas . Ici , il n’y avait ni puissance , ni stratégie , ni domination . Seulement cette obscurité paisible où l’homme peut se retrouver seul face à lui-même . Il se mit à réfléchir sur Andrew Caldwell , désormais peut-être devenu autre chose qu’un mutant , puis il pensa à Paul Steinberg poursuivant ses recherches malgré sa peur , aux gouvernements de l’Est et de l’Ouest prêts à sacrifier le monde entier pour quelques années de supériorité stratégique !

Et il comprit soudain ce qu’Aresh-Kaël avait probablement perçu dès le premier instant : L’humanité était déjà prisonnière ! Prisonnière de sa violence , de son orgueil ,
de sa volonté de puissance . Une phrase , entendue autrefois durant ses études , lui revint alors lentement à l’esprit : " Lhomme est né libre , et partout il est dans les fers . " ( 38 )

Les mots de Jean-Jacques Rousseau résonnaient étrangement dans la pénombre de la chapelle .

Libre , en partie ? Mais incapable d’échapper à lui-même . 

Le promeneur solitaire leva les yeux vers la faible lumière des cierges . Peut-être que le véritable piège n’avait jamais été le " Miroir ", ni même les créatures venues des profondeurs du cosmos . Le véritable piège était plus ancien , vivant dans le cœur des hommes depuis le commencement des civilisations , dans leur désir de dominer , leur peur , leur incapacité à renoncer à la guerre . Au-dehors , le vent faisait trembler les vitraux . Maël ferma les yeux .

Pour la première fois depuis Belle Harbor , il pria ...

 

 

 

FIN

                                  ___

 

 

DAN AR WERN - Le Piège - Epilogue XIV - L'Abîme - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .

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Notes :

37 - Tenue de protection en environnement à risque NBC ( Nucléaire , Bactériologique et Chimique ) .

38 -" Du Contrat Social " ( 1762 ) , par Jean-Jacques Rousseau ( 1712 - 1778 ) , écrivain , philosophe et musicien suisse .

 

 

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Le Piège - Seconde Partie - Invasion - XIII - Aresh-Kaël .

11 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Aresh-Kaël

Aresh-Kaël

 

Le Piège

 

 

 

 

 

 

" Le véritable élève apprend à extraire l'Inconnu du Connu , et se rapproche du Maître ... "    

Johann Wolfgang Von Goethe ( 1749 - 1832 ) : " Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister " ( Wilhelm Meisters Lehrjahre , 1795 / 1796 ) , Livre VII ( Lettre d'Apprentissage ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

Seconde Partie

( Invasion )

 

 

 

 

 

 

 

XIII - Aresh-Kaël 

       

         

 

 

 

 

 

 " Je suis moi-même le piédestal

   Pour ce monstre que tu regardes  ... "
  

Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) - " Avalanche " ( traduction de Graeme Allwright )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

30 - Maël  , aussitôt , ressentit une sensation de vertige en croisant ce regard . 

Comme si cette créature avait la capacité d'observer simultanément toutes les pensées humaines présentes dans la pièce . L’être s’avança encore . Les autres entités demeurèrent immobiles derrière lui . Alors , directement dans les esprits , résonna sa voix !

- Je suis Aresh-Kaël ... Premier Veilleur dOrion .

Plusieurs soldats portèrent immédiatement les mains à leurs tempes , le son mental provoquant une douleur physique extrême !

Puis , le leader télépathe observa lentement les humains .

- Votre monde arrive à son terme ! , leur annonça-t-il d'un ton grave et solennel , tandis que des images d'apocalypse traversaient brutalement l’esprit de Maël : océans de feu , champignons nucléaires qui s’élevaient au-dessus des continents , villes noyées , famines provoquant des émeutes !

Mais , au bout d'un instant , plus pacifiques , d’autres visions remplacèrent les premières , dans lesquelles des cités gigantesques , baignées d’une lumière bleue , se profilaient au milieu d'un paysage enchanteur , des structures transparentes flottaient au-dessus d’eaux calmes , pendant que des foules silencieuses marchaient , se promenant à leur pied , parmi les jardins merveilleux et les fleurs qui , dans un ordre parfait , les embaumaient .

Sur Orion , dit Aresh-Kael , nous avons suppriméil y a des millénaires , le chaos . Celui-ci nexiste plus , ni les guerres , ni les frontières , d'ailleurs ... Plus de pauvreté , de maladie ...

Caldwell demeurait figé . Katalin , elle , semblait déjà connaître ce discours .

- Nous pouvons sauver votre espèce !

L’un des soldats , pris de panique , leva brusquement son arme automatique vers la créature .

- Reculez ! , cria-t-il , tandis que l'orateur tournait simplement la tête . Le mouvement fut instantané . Une intense lumière blanche traversa ses yeux effilés . Le soldat eut à peine le temps de hurler . Son corps entier se désintégra dans un éclair silencieux . 

Pas d'explosion , pas de feu , mais une dissolution totale de la chair , des os , de l’arme , le tout se fragmentant en grains de  poussière lumineuse qui disparurent aussitôt dans l’air !

Le silence qui suivit fut absolu . Les six autres militaires du commando reculèrent , terrorisés .

Le dirigeant de l'espace reprit alors calmement :

- Toute résistance est inutile .

Puis , il étendit lentement ses longs bras translucides .

- Nous vous offrons ce que votre civilisation a toujours été incapable de créer : la paix durable .

Sa voix devenait presque douce , hypnotique .

- Mais , en échange , vous devrez accepter les Lois dOrion , rajouta-t-il avec , pour la première fois , quelque chose ressemblant à un sourire traversant son visage translucide , expression superficielle qui ne contenait aucune chaleur , seulement une certitude glaciale !

- Nous réclamons juste votre totale soumission ! , conclut-il , faisant vibrer davantage le miroir derrière lui tel un lac d’huile plongé dans l'obscurité , pendant que d’autres silhouettes invasives comme la sienne , telles des ombres traversant la matière même du réel , continuaient d’en émerger une à une , s'en détachant  inlassablement ! 

31 - Pendant ce temps , dans les profondeurs blindées de la forteresse de " Castle William " , à plusieurs centaines de kilomètres de là , le professeur Steinberg observait les écrans de contrôle sans la moindre émotion apparente . Les transmissions de Belle-Harbor arrivaient maintenant par intermittence , images brouillées , parasites , parce que la pluie et le vent s'étaient jetés en rafales , déchaînant la tempête sur les toits des maisons basses du village . Au loin , la mer , écrasée sous un ciel de cendre , était barrée d'un rideau noir , presque métallique , et les rares lampadaires qui étaient encore en état , diffusaient une lumière jaunâtre se perdant dans la brume . 

Autour de la vieille église battue par les embruns , les véhicules militaires demeuraient immobiles , phares allumés dans la nuit sombre , humide , tandis qu’un silence irréel semblait avoir englouti la côte tout entière . Plus personne n’osait parler ! 

Le " Miroir " venait de se refermer . L’onde qui , auparavant , avait traversé la crypte durant quelques secondes , laissait derrière elle une odeur méthanière organique , rappelant à la fois l’ozone et la chair brûlée . Les soldats survivants du commando restaient figés , incapables de comprendre ce qu’ils venaient de vivre !

32 - Les créatures , menées par leur chef , sortaient craintivement du portail comme des silhouettes arrachées , contre leur volonté , à leur cocon . Aresh-Kaël avançait le premier . Son corps gigantesque paraissait composé d’une matière instable , semi-liquide , vibrante , et ses membres démesurés d’insecte oscillaient comme le mat d'un navire sur la  houle océane .

Son visage étroit ne possédant ni véritable bouche ni nez identifiable , seuls ses yeux effilés , mouillés d'écume et traversés de reflets argentés , demeuraient fixes , terriblement conscients . Pourtant , quelque chose avait changé . Le monstre vacilla tout à coup , frappé par une sorte de faiblesse nouvelle . Autour de lui , les autres manifestèrent les mêmes signes de déséquilibre . Leur enveloppe organique se craquela peu à peu sous l’effet de l’atmosphère terrestre . De fines particules grisâtres se détachaient de leurs membres , qui s’envolaient ensuite , comme des feuilles mortes , dans les bourrasques nocturnes . Levant lentement les yeux vers le ciel , Aresh-Kaël comprit enfin que la Terre lui était hostile !

33Paul retira lentement ses lunettes . Contrairement aux autres responsables du Pentagone, il avait prévu cette possibilité depuis le début . C’était précisément pour cette raison qu’il avait refusé de se rendre sur le terrain . Le scientifique échangea un regard rapide avec le général Harris , chef de l'état-major , à ses côtés . Le Pentagone avait vu juste . Les calculs s'avéraient exacts . Les êtres d’Orion , certes , possédaient une puissance psychique capable de pulvériser un homme , de traverser la matière ou de déformer certains champs énergétiques . Mais leur structure profonde demeurait instable hors du " Miroir " . Et surtout ... certains humains , d'une manière encore inexplicable , résistaient ! Maël en était la vivante preuve . Depuis plusieurs minutes , le " Veilleur " avait essayé en vain de pénétrer son esprit . Steinberg le comprenait maintenant aux légères contractions des membranes noires parcourant le visage du dirigeant extraterrestre . Or , le breton restait imperturbable , comme si quelque chose en lui demeurait inaccessible , opaque , une zone morte .

- Il ne peut pas latteindre , murmura le professeur .

Katalin , elle aussi , avait compris . Le projet secret des blocs ennemis prenait soudain , par cette avatar inattendu , un sens terrifiant . Ceux de l'Est avaient cru offrir un cadeau empoisonné aux Américains , leur permettant discrètement de " découvrir " ce " Miroir dOrion " qu'ils croyaient déjà connaître . Quant à elle , agent double depuis le début , elle avait participé à cette gigantesque manipulation géopolitique . Mais personne, là-bas comme à l’Ouest , n’avait réellement compris la nature du phénomène , sinon , Steinberg ou son collègue de Budapest , Laslo Istvan , le père de Christie . Les créatures n’étaient , sans doute , pas des dieux , mais elles pourraient un jour devenir des armes biologiques capables de remplacer les soldats humains , des guerriers absolus , des prédateurs psychiques ! Pourtant , juste au même instant , ces maîtres supposés de l’espace ignoraient qu’ils étaient eux-mêmes condamnés , leur passage sur Terre déclenchant une lente décomposition de leur structure quantique .

Le leader avança encore de quelques mètres . Des fragments de matière noire se détachaient parfois de ses bras avant de disparaître en poussière lumineuse . Une désagrégation presque invisible autour des contours des créatures .

Comme si leurs corps , feuilles mortes balayées par l'invisible , perdaient une cohésion secrète au contact de l’atmosphère terrestre ! 

Maël fixa de nouveau le " Miroir " .

C'est alors qu'il comprit brutalement . Les entités d’Orion ne voyageaient pas réellement dans l’univers . Le " Miroir " les fragmentait , les dispersait , leur faisait traverser les distances de l'infini sous forme particulaire avant de les recomposer ailleurs . 

Mais ici ... la recomposition prévue avait échoué inexorablement ! L'extra-terrestre sembla percevoir instinctivement le danger . Des témoins remarquèrent que , pour la première fois , la peur avait contracté ses yeux argentés . Caldwell observait la scène quelques mètres plus loin , se sentant incapable de bouger . Tandis qu’il voyait les créatures commencer à s’effriter sous ses yeux , coula , le long de sa nuque , une sueur glacée !

- Mon Dieu ! , murmura-t-il , alors que l’église entière tremblait lorsque les sirènes commencèrent d'hurler à l’extérieur , violentes , assourdissantes !

Toute la vallée était encerclée . Une arche de métal gigantesque avait été déployée autour de l’église , haute de plusieurs dizaines de mètres , formant une structure circulaire hérissée d’antennes et de générateurs électromagnétiques . Partout , des chars immobilisés pointaient leurs canons vers le bâtiment , dans le ciel , illuminé de projecteurs aveuglants , des avions tournaient au-dessus de " Jamaica Bay " , prêts à frapper ! Le piège venait de se refermer . Mais , cette fois , les prisonniers n’étaient pas les humains !

34 - Mais ici , qui avait réellement compris que , si le passage  avait permis leur manifestation physique , il n'avait pas assuré leur stabilité biologique ? Dans ce monde dense , lourd , saturé d’oxygène et de matière , leurs structures , très vite , allaient se désagréger . La Terre leur était hostile , bien sûr , mais qui avait anticipé leur réaction de bête sauvage , voisine de celle des grands fauves de notre planète ? Ils avaient besoin d’abris , d’enveloppes vivantes , comme des couvertures de survie ! Immédiatement !

Caldwell , qui s'était précipité sans réfléchir vers la grande porte pendant que les soldats survivants reprenaient position , lorsqu’elles s’ouvrit enfin , sous la pluie battante , assista , lui aussi , à ce spectacle irréel du déploiement d'une force militaire considérable qui , d'une manière ou d'une autre , pensait-il , allait effrayer les envahisseurs ! D'ailleurs , comme un dernier recours , le leader , en désespoir de cause , avait tourné la tête vers lui .

Et soudain , la chose se déploya . Le corps de l’entité se fragmenta en milliers de particules noires qui , avant de s’abattre brutalement sur le malheureux directeur , traversèrent l’air comme une nuée d’insectes microscopiques !

Le corps de l'agent se cambra violemment sous le choc , ses yeux se révulsèrent tandis qu’une substance sombre pénétrait sa bouche , ses oreilles , ses narines . Pendant quelques secondes , ses os paraissant vouloir se briser sous une pression intérieure monstrueuse , il se mit à hurler de douleur ! Puis tout redevint silencieux . L'homme agressé resta immobile au sol , comme paralysé , pendant que les soldats présents ,  terrifiés par ce spectacle horrible , échangeaient des regards épouvantés ! Pour finir , Andrew Caldwell releva la tête . Mais ce n’était plus tout à fait lui . Son visage demeurait identique , et pourtant , quelque chose d’indéfinissable avait disparu : l’humanité de son regard , même si certains en doutaient , dont les pupilles semblaient désormais plus profondes , presque opaques , comme si une intelligence étrangère observait le monde depuis l’intérieur de son corps !

C'était là , bien sûr , qu'Aresh-Kaël avait trouvé refuge ! Autour de l’église , les autres créatures voulurent imiter leur chef . Les entités mourantes , plutôt que de se désagréger dans les airs , fondirent sur les derniers membres du commando . Des cris retentirent dans la nuit .

Certains soldats tentèrent de fuir , mais il était déjà trop tard ! 

Le processus ne durant que quelques secondes , les hommes se redressaient , complètement transformés , leurs corps vidés puis réoccupés ! Leurs visages demeuraient humains , leurs voix aussi , mais leurs gestes possédaient désormais l'apparence d'une froideur mécanique presque parfaite . Une présence étrangère venait d’envahir leurs consciences , les refoulant dans les profondeurs de leur propre esprit !

Le capitaine Reese fixa son collègue de l'Agence avec horreur .

- Monsieur ?

Celui-ci tourna vers lui un regard vide . Puis un léger sourire apparut sur son visage . 

Un sourire qui n’avait plus rien d’humain !

 

 

 

( A Suivre )

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DAN AR WERN - Le Piège - Seconde Partie - InvasionXIII - Aresh-Kaël - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .

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*Songs of Love and Hate " album , copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment - All rights reserved / " Graeme Allwright Chante Leonard Cohen " - Copyright 1973 Graeme Allwright / Mercury Records - All rights reserved .

 

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