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Dan Ar Wern Official Website

au seuil de l'invisible

Au Seuil de L'Invisible - Troisième Partie - La Maison des Victoires - VIII - Musique des Âmes .

14 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

St Cecilia ( 1896 ) par John Melhuish Strudwick ( British painter ) 1849 - 1937 .

St Cecilia ( 1896 ) par John Melhuish Strudwick ( British painter ) 1849 - 1937 .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Troisième Partie

La Maison des Victoires


" La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même , l 'essai d'un chemin , 'esquisse d'un sentier ... "   

Hermann Hesse - " Demian "  ( 1919 )     

 

 

- La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc es-tu ?

 Je suis le jour qui va naître ... "

Romain Rolland - " Jean-Christophe "

La Nouvelle Journée , 1912  )

Chapitre VIII - Musique des Âmes

 

 

 " La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "

Jean-Paul Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 )  - " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) .

 

     

 

 

24 - La petite église était presque vide . À travers les vitraux , les dernières lueurs du jour déposaient une poussière de cendre et d'or sur les dalles anciennes . Le silence n'était troublé que  par le murmure lointain du vent dans les arbres de la place , le craquement discret du bois des bancs de la nef , et par le frôlement de l'aube d'une bonne soeur passant comme une ombre à côté de lui , dont le visage , d'une manière frappante , ressemblait à celui de la vénérable personne devant laquelle il priait . 

Quelques fidèles sortaient déjà dans la lumière déclinante du soir . D'autres restaient encore à leur place quelques instants , plongés dans leurs pensées . Combien d'entre eux portaient un fardeau secret ? Combien , comme lui , traversaient une solitude dont personne ne soupçonnait l'existence ? Il les regarda , plein de curiosité . Pourtant , songea-t-il , tous étaient là , réunis sous la même voûte , écoutant les mêmes sermons du prêtre , ou récitant , sans parvenir souvent à échanger davantage qu'un regard furtif , les mêmes prières . La parole du Christ , lors de la communion , lui revint en mémoire :

" Aimez-vous les uns les autres ... " ( 36 )

Toute sa vie , cette phrase lui avait paru si lumineuse , mais incompréhensible à la fois . 

Comment aimer ? Que signifiait réellement ce mot quand il pensait à cette jeune religieuse proche et lointaine qu'il croisait depuis tant de jours , mais que , par prévenance ou timidité , il n'osait  aborder de peur de la troubler ? Pierre contempla longtemps la photo de la sainte . Elle avait cet âge indéfinissable où l'enfance s'efface sans que la jeunesse soit encore entamée par les jours . 

Puis il songea à celle qui lui était apparue , plus vraie qu'en rêve , si différente physiquement , mais avec la même fraîcheur pétillante , le même oeil un peu effronté , la même douceur coquine . 

Une pensée étrange lui vint ensuite . Peut-être se connaissaient-elles ? Peut-être étaient-elles devenues des amies dans cette vie invisible dont les hommes ne savent rien ? La carmélite et la jeune servante du Seigneur ? Celui-ci avait-il daigné , en agréant sa pratique , lui faire un signe ?

25 - Depuis quelque temps , Pierre sentait davantage le poids des années . Non dans ses cheveux , dont il s'obstinait à raviver la couleur , ni même dans son apparence générale , mais dans cette conscience nouvelle que le temps accordé sur terre n'est pas infini . 

Pourtant , devant ces  jeunes figures qui le rassuraient , parfois , de cette inquiétude secrète qui l'avait accompagné toute sa vie , de ces question sans réponse qui l'avaient conduit d'un rivage à l'autre , d'un amour à l'autre , d'un espoir à l'autre , et qu'il associait , parfois , dans sa pensée , à la crainte qu'il ressentait de ne laisser aucune trace de son éphémère passage ici-bas , le vieil homme n'éprouvait aucune tristesse . Car si l'éternité existait , songeait-il , celle-ci ne devait pas être un prolongement d'une quelconque décrépitude . 

Elle devait plutôt ressembler à un inaltérable printemps . Les années avaient pourtant défilé à toute allure , il s'en désespérait lui-même , depuis l'époque où il avait quitté la police pour entrer dans une compagnie aérienne , ayant alors cru ouvrir un nouveau chapitre de son existence alors qu'il n'avait surtout traversé qu'un long désert d'hôtel en hôtel , de ville en ville , d'aérogare en aéroport . 

Des milliers de visages , furtivement , avaient croisé le sien sans jamais s'attarder . Les rencontres naissaient puis disparaissaient avec la rapidité des avions qui effaçaient aussitôt dans le ciel , après leur passage , toutes ces promesses fugitives que le temps dissolvait presque instantanément , ces amitiés sans lendemain , ces fausses confidences qu'on échangeait par courtoisie au hasard d'un vol de routine . Il lui semblait parfois avoir vécu au milieu des hommes tel un voyageur qui traverse une lande noyée dans le brouillard .

26 - Songeant à toutes ces existences qui  , depuis l'école , n'avaient fait que traverser la sienne avant de disparaître dans le courant du grand large , lui revint alors le souvenir de cette page de Proust qu'il avait tant admirée autrefois , lorsque la sonate de Vinteuil s'élève soudain au-dessus des instrumentistes qui l'exécutent . Qui a choisi les costumes , qui a écrit le scénario , qui dirige cet immense orchestre dont nous ne percevons que quelques notes ? , se demanda-t-il soudain , tandis que l'organiste commençait à s'entraîner sur un " Te Deum " . Et si l'amour n'était précisément que cette musique invisible reliant entre eux les êtres , cette harmonie secrète continuant d'exister tandis même que les rencontres s'achèvent , que les distances s'accumulent , que les années passent ?

 

 

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Troisième Partie - LA Maison des VictoiresVIII - Musique des Âmes Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

36 - Jean 15:12
" Voici mon commandement : Aimez-vous les uns les autres , comme je vous ai aimés ... "

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'Arche - VII - La Fille du Roi .

9 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Gateway Arch - St Louis ( Mo ) - USA .

Gateway Arch - St Louis ( Mo ) - USA .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Deuxième Partie

Le Passage de l'Arche

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

 

Chapitre VII - La Fille du Roi

 

 

 Bright eyes ,   How can you close and fail ?   How can the light that burned so brightly ,   Suddenly burn so pale ? " *   

Art Garfunkel - " Fate For Breakfast " *

 

23Dans la pénombre de l'église , l’homme tâtonne , cherchant à percer son mystère dans l’obscurité . C’est alors qu’une étincelle jaillit , qui illumine le ventre de sa mère , mais aussi les recoins de sa conscience . Chaque année qui s'écoule , chaque bougie qui brûle , deviennent les témoin silencieux et patients du temps qu'il a passé devant le bouquet de roses de cette jeune âme sainte , trop tôt disparue , que l'on invoque humble messagère de lumière d'une quête éternelle de compréhension . Certaines vies , comme la sienne , ressemblent à l'eau d'une rivière , larmes de douleur , qui se jette dans un fleuve , puis dans l'océan de l'éternité , comme le chantait Dan Fogelberg , son interprète favori . L'on y entre à peine , s’y laissant porter sur un miroir , mais l’on en ressort transformé ! ( 32 )

Il y a des gens que l’on oublie à peine aperçus , mais d’autres , comme des lucioles dans la nuit , s’accrochent à l’âme . On ne sait pourquoi . Leur souvenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix , même , revient sans prévenir . Ce ne sont pas forcément ceux que l’on a raisonnablement aimés , ni même ceux que l’on a connus , mais quelque chose en eux qui a parlé directement à ce que l’on porte en soi de plus secret .

Longtemps , le vieil homme n'avait vu que sa propre souffrance dans cette histoire .

- Pourquoi ? , murmurait-il devant l'autel , avec un mélange de tendresse et d'incompréhension .

Peut-être que de là-haut , descend peu à peu jusqu'à nous rumeur immense , une vague du ciel au bon moment ? L'amour se lit sur un visage , même s'il reste sans réponse , provoquant une douleur , comme un sentiment de faim toujours inassouvie . C'est la Fille du Roi qui te révèle son oeuvre , lui dit encore une voix secrète , à l'intérieur de lui-même . Quelle passion n'est pas chimèriqueSauras-tu en suivre les pas ?

Jamais , elle n’avait quitté sa mémoire , ou plutôt le souvenir qu’il avait d’elle , mélange étrange de fragilité et de défi , ce qui restait d'une jeunesse inquiète qu’il n'avait su comprendre . Quand il n'est pas partagé , l'amour peut-il disparaître ?  Il s'était longtemps cru victime de cette romance , voyeur impuissant , cœur inutile d'un amour écarté . Il avait souffert , finissant par croire que ses sentiments , peu à peu , s’étaient effacés , comme un mirage de Lune à la surface de l'onde , après la violence de la tempête . D'ailleurs , l'avait-elle jamais aimée ? 

Oui , elle avait allumé en lui une soif .

Ce qu’il avait désiré , peut-être , c’était ce passage vers l’ailleurs , d'une liberté qu'il croyait au-delà de Saint-Louis , la ville de l’Arche où elle avait vu le jour , seuil de l'invisible et résonance presque mythique entre innocence perdue et mystère du destin , souvenir aussi , même s’il n’en était qu’un fragment parmi d'autres , comme la fuite vers l'ouest des pionniers , la lumière d'une promesse de l'au-delà , repentir et grâce d'un rêve de cow-boy ... ( 33 )

Il n’avait vu , longtemps , que lui dans cette histoire , son attente , sa peine , ce feu qu'il avait porté comme une petite lueur dans la nuit du silence , et bien trop tard , quand tout sembla fini , et qu'il soupçonna qu’elle était morte , pas seulement disparue , mais vraiment ... partie . Une absence pleine , définitive . Parce que , l'ayant repérée , un jour , sur les réseaux sociaux , son allure , alors , lui étant revenue , non plus radieuse , mais inquiète il eut , quelque part la sensation d’une présence indicible , son regard l’accompagnant encore , suspendu entre le rivage et le ciel . Non pas comme un souvenir précis . Mais comme une lueur au fond d'un regard , soudain surgie de l'écran . Emily avait choisi Santa Rosa , petite ville californienne proche de Los Angeles , pour sa lumière douce et ses couvents de pierre blanche . Elle s’était retirée du monde comme on ferme les yeux sur un songe , avant de mourir ... ( 34 )

Lui aussi , dans son rêve , il avait roulé toute la journée , sous un ciel trop vaste pour ses pensées . Les cactus , les stations abandonnées , les panneaux routiers blanchis par le soleil . L’air chaud entrait par la fenêtre entrouverte . Et dans la vieille radio du pick-up , la voix d’Art Garfunkel avait brusquement surgi , comme sortie d’un souvenir lui-même : " The windshield is covered with rain , I'm crying , turning the radio on , we're dancing , ninety-nine miles from L.A , I want you , I need you , please be there ..." ( 35 )

        

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'ArcheVII - La Fille du Roi - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

32 - " The River " ( 1972 ) , chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album " Home Free " copyright 1972 Dan Fogelberg / Columbia Records CBS-Inc - All rights reserved .

33 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) , 5 - Villeneuve et  6 -Virginia - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

34Santa Rosa , ville de la Baie Nord de San Francisco , partiellement détruite par le grand incendie d'octobre 2017 - Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) - Liminaire - 1 - L'Annonce de l'Ange / Visite à Santa-Rosa - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - avril 2020 . 

35 - " 99 Miles from LA " ( 1975 ) est une chanson composée par Albert Hammond et Hal David , interprétée par Art Garfunkel sur son album " Breakaway " copyright 1975 Art Garfunkel / Columbia Records CBS Inc - All rights reserved : " Le pare-brise est couvert de pluie , je pleure , en allumant la radio , nous dansons , à quatre-vingt dix neuf milles de L.A , je te veux , j'ai besoin de toi , s'il te plaît , sois là ! " 

 

* " Bright Eyes " ( 1978 ) , chanson de Mike Batt pour le film d'animation " Watership Down " , interprétée par Art Garfunkel sur ses albums " Fate for Breakfast " ( 1979 ) et " Scissors Cut " ( 1981 ) / Columbia Records CBS Records Inc. - All rights reserved .

"  Yeux brillants ,   Comment pouvez-vous vous fermer et vous perdre ?   Comment votre lumière qui brûlait si fort    Peut-elle soudainement s'éteindre , si pâle ? "  

( A Suivre )

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de L'Arche - VI - Monticello .

5 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Université de Charlottesville

Université de Charlottesville

 

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Deuxième Partie

Le Passage de l'Arche

 

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre VI - Monticello

 

 

 " And I`m still seeing reflections    Of me in your eyes    And why did you leave    Last summer ? " 

Dan Fogelberg - " Sketches " *

 

18 - S'envoler , partir sur la mer au-dessus des nuages , depuis qu'Emily , le jour du 4 juillet , fête nationale américaine , était rentrée aux États-Unis , Pierre avait l'impression de n'être plus , ici , comme une image anticipée de son aventure , qu'un point perdu au loin , petit grain de sable au milieu de nulle-part , frêle esquif abandonné à la surface des eaux perdues d'une terre étrangère , " spectre monstrueux d'un univers détruit , celui dont parle par avance le poète quand il décrit le triste refuge de l'homme déchu , " jeté comme une épave à l'océan du vide " ? ( 25 )

L'automne venu , il céda à l'appel . Un matin d'octobre , il s'élança vers le " Nouveau Monde " ! Il n'avait jamais eu l'occasion, d'ailleurs , jusqu'à maintenant ,  de découvrir "en vrai " la " Grosse Pomme " et ses orgueilleux gratte-ciel . Sinon , comment expliquer en lui ce sentiment particulier de toucher à son tour , pour la première fois , la Terre Promise ? 

Quelqu'un d' "Experiment " était venu l'accueillir à l'aéroport Kennedy , un jeune aux allures " bon chic , bon genre " - pantalon de velours côtelé , chemise écossaise à carreaux - comme lui membre de cette association d'échanges culturels chargée de placer les étudiants dans des familles américaines .

" Bienvenue ! Welcome ! " , claironna-t-il avec un air fatigué sous sa belle barbe blonde . L'inconnu , après avoir traversé avec sa vieille Chevrolet , le gigantesque cimetière touchant de ses milliers de tombeaux , barques immobiles brûlant des ultimes feux du couchant , les hautes falaises des murailles d'immeubles déjà tout cramoisis sous la lune blanche de Brooklyn ... le laissa au " Wellington " , près de Central Park . ( 26

Epuisé par le décalage horaire , il n'eut alors plus la force de ressortir , se contentant d'observer d'abord les ombres furtives du crépuscule courir par la fenêtre à demi ouverte , puis , s'écroulant sur le lit comme une masse , où il s'agitait parfois d'heure en heure telle une marionnette ensorcelée par les bruits sauvages des créatures de la nuit !

19 - Dès le lendemain , car il n'avait , malheureusement pas assez de temps pour une plus ample visite , il embarqua dans un autobus " Greyhound " en direction de Philadelphie . Là , il fut accueilli par une famille de " quakers " . ( 27 )

Le visiteur , au premier regard sans doute , imaginait avoir trouvé une sorte d'Amérique idéale , maison paisible, jardin couvert des premières feuilles roussies de l'arrière-saison , famille attentive et cultivée . Mais il comprit rapidement que les apparences racontaient rarement toute l'histoire . Le couple traversait une grave crise . Sans éclats de voix ni scènes spectaculaires , leurs silences révélant une séparation déjà presque consommée , chacun semblait habiter sa propre solitude sous le même toit . La fille aînée se déplaçait difficilement avec une jambe immobilisée dans un lourd plâtre gravé de nombreuses signatures de tous ses copains , conservant , malgré tout , comme si l'épreuve lui avait appris une forme de patience , une humeur étonnamment lumineuse . Quant à son frère , adolescent réservé , il vivait derrière l'objectif de son appareil photographique , enregistrant presque tout ce qu'il voyait , les arbres , les routes , les nuages , les visages croisés par hasard . Tout , sauf Pierre . Etait-ce encore l'Amérique faisant croire qu'il existait une lumière intérieure dans chaque être humain ? Lorsque celui-ci lui demanda un jour pourquoi il refusait obstinément de le prendre en photo , le jeune homme se contenta d'un haussement d'épaules .

- Je ne photographie que ce que j'ai envie de garder .

La phrase resta longtemps dans l'esprit de PierreÉtait-ce une simple boutade , ou l'expression involontaire d'une vérité plus profonde ? Lui-même n'était-il pas venu jusqu'en Amérique pour tenter de retenir quelque chose qui lui échappait ? Quelques jours plus tard , ses hôtes l'emmenèrent sur les montagnes des Adirondacks , là où le changement de couleur embrasait le feuillage des lumières multicolores de l'été indien , tapisserie incandescente aux teintes vives et bigarrées d'une saison flamboyante avant que ne se pose tristement sur elle ce linceul tout blanc de l'hiver ... Des forêts entières semblaient brûler sous les érables rouges et les bouleaux dorés que l'eau grise des lacs reflétait parmi les nues immobiles . Pierre marcha durant des heures dans les sentiers tapissés de verdure . Pourtant , derrière chaque émerveillement se cachait toujours la même présence . N'avait-elle pas vécu ici ou ailleurs , pensait-il , parmi " ce torrent de feuilles arrachées par une bouffée de vent " ...

( 28 )

Mais avant de bientôt la rejoindre à Charlottesville , d'y retrouver celle qu'il avait connue naguère , au printemps dernier , dans une station de ski alpestre , il avait pu entendre encore au téléphone sa voix troublante , il y avait juste deux jours , dans l'un de ses fou-rires provocants , tandis qu'elle s'efforçait de sauver peut-être , devant lui et d'autres , les apparences d'un savoir-vivre compromis , à son goût , par des déclarations d'amour aussi vaines qu'inutiles . Pourquoi donc avait-il fait ce long voyage puisqu'il savait trop bien qu'il ne servirait à rien sinon , remuant le couteau dans une plaie douloureuse , qu'à raviver une immense douleur ? 

- Que sais-tu vraiment de la mort des autres ? , lançait-il à part lui , d'un regard fiévreux , fixant , comme un défi , leur image d'ombre enfin réunie dans les reflets troublés de l'eau grisâtre , y contemplantles arbres de l'infinie douleur , les nuages de l'infinie joie " ... ( 29 )

Emily ... Il se surprenait à imaginer son visage devant chaque paysage , à se demander ce qu'elle aurait pu dire , à quelle pensée elle aurait souri .

20 - À la fin de ce premier séjour , il prit la direction de la Virginie . C'est ainsi qu'il parvint à Monticello , la demeure de Thomas Jefferson dominant les collines , dans une lumière douce de fin d'après-midi . Lorsque il arriva , ce fut elle qui vint l'accueillir en personne , à la gare routière . La retrouver lui procura une joie étrange , mêlée d'appréhension . N'avait-il pas , pendant des mois , vécu davantage avec son souvenir qu'avec sa présence réelle ? Le logement d'étudiante où elle le conduisit , qu'elle partageait avec deux autres filles , paraissait bien modeste , tout encombré de livres , de vêtements et de cahiers jetés en vrac un peu partout . Rien à voir avec ces demeures de brique rouge qu'il avait imaginées , chez lui , en lisant ses rares lettres depuis la célèbre université américaine . Au moment où ils arrivèrent , d'ailleurs , l'une des colocataires traversait rapidement la cuisine , laissant un instant le nouvel arrivé sans voix . La jeune femme devait avoir vingt ans à peine , grande , blonde , le visage d'une régularité presque irréelle , possédant cette plastique et ce charme éclatants que l'on retrouve parfois dans les films publicitaires chargés de stimuler l'engouement sportif d'une nation tout entière . Pourtant, lorsqu'elle souleva le couvercle d'une poêle posée sur la cuisinière , son expression fut tout sauf triomphante !

- Regarde ça ... , lui dit Jo-Ann , les accueillant d'un sourire .

Elle montrait le contenu noirci du récipient .

- C'est mon dîner .

Puis elle ajouta , grimaçante : 

- Je suis tellement fauchée que je vais quand même le manger !

Emily éclata de rire devant sa copine réellement découragée . Pierre observait avec amusement le spectacle de cette beauté presque parfaite , condamnée à gratter le fond d'une poêle brûlée pour survivre jusqu'à la fin du semestre , et qui lui paraissait maintenant beaucoup plus humaine . Néanmoins , tandis qu'elle parlait , rejetant une mèche de cheveux derrière son épaule , une pensée fulgurante lui traversa soudain l'esprit , dangereuse , presque absurde . Était-il vraiment venu pour Emily , ou bien pour l'Amérique de rêve qu'elle représentait ? Pendant une seconde , il se demanda si cette inconnue , surgie de nulle part dans cette cuisine étudiante , n'exerçait pas sur lui une fascination plus immédiate encore . 

La question le troubla aussitôt . Car il savait tout ce qu'il avait osé entreprendre afin de revoir , au bout d'une longue attente , " sa " danseuse , découvrant , avec une légère inquiétude , qu'un homme peut parcourir ,  à la poursuite d'une image , des milliers de kilomètres , n'étant absolument pas certain de ce qu'il cherche au bout du compte ! C'est ainsi que l'une continuant de babiller pendant que l'autre raclait sa poêle avec obstination , le breton , silencieux , sentit pour la première fois que ses vacances risquaient d'être bien plus compliquées que ce qu'il avait imaginé .

21 - Tout de même , durant ce court séjour , la fille de Saint-Louis l'accompagna une fois visiter la maison du président Jefferson . En cette arrière-saison touristique , la salle à manger demeurait presque vide , la lumière d'automne y pénétrant par de hautes fenêtres , puis venant mourir sur les boiseries anciennes .

Le guide poursuivait , imperturbable , ses explications , marchant quelques pas devant les deux visiteurs paresseux qui l'écoutaient distraitement .

L'attention de Pierre , cependant , fut attirée soudain par un grand miroir accroché au mur , objet d'apparence ordinaire , mais , lorsqu'il s'en approcha , un étrange frisson le parcourut ! Pendant une fraction de seconde , le reflet lui parut différent . La pièce semblait plus sombre , les couleurs plus chaudes , comme si deux siècles s'étaient brusquement envolés ! C'est alors qu'il crut distinguer une silhouette sur la glace . Mais elle n'était pas seule . À son côté se tenait une jeune femme qu'il ne reconnut pas immédiatement , robe claire de style 18è , cheveux relevés , visage dont les traits demeuraient flous , comme un lointain souvenir oublié . 

Puis tout disparut . Le miroir ne renvoya plus que l'image de sa compagne qui , venant de se retourner vers lui , parut se fondre , avec une certaine ressemblance , dans celle de l'autre femme .

- Pierre ? Tu viens ?

L'espace d'un instant , son cœur avait battu plus vite . Il s'était demandé , immobile devant le verre ancien , si ce qu'il avait aperçu n'était pas moins le souvenir de Rebecca en compagnie de Jefferson , que le reflet d'une histoire qui cherchait encore à les poursuivre à travers d'autres vies futures . Comment expliquer ce qu'il venait de voir ? Était-ce simplement l'effet de son imagination ? Depuis son arrivée en Virginie , il vivait entouré de souvenirs , de légendes . Peut-être son esprit avait-il simplement mêlé les récits du guide évoquant les fantômes d'hier à ses propres rêveries ?  ( 30 )

Pourtant , tandis qu'il rejoignait la jeune femme , une pensée persistait . La sensation fugitive d'avoir aperçu non pas une ombre , seulement , mais une mémoire . Comme si certaines émotions demeuraient attachées aux lieux , comme si les passions humaines laissaient leur empreinte invisible derrière elles . Cette dernière nuit-là , incapable de dormir , il reprit un ouvrage de Carson McCullers glissé dans sa valise avant son départ : " Reflections in a Golden Eye " Le miroir de Monticello lui apparut alors comme un immense œil tourné vers le passé ! ( 31 )

22 - Les trois jours filèrent avec une rapidité déconcertante . Il avait imaginé de longues promenades sous les arbres rougis par le soleil de Charlottesville , des confidences tardives , des conversations qui leur permettraient , peut-être , de retrouver la complicité née des mois précédents .

Rien ne se déroula ainsi . Emily semblait constamment occupée , prétextant quelque rendez-vous , des cours , des examens à préparer , disparaissant dès le matin pour ne revenir souvent que fort tard dans la soirée . Lorsqu'ils se retrouvaient par miracle , les échanges demeuraient légers , presque banals , comme ceux d'une conversation mondaine . On parlait de l'université , de la Bretagne , de l'Amérique et de son chanteur favori , un certain Dan Fogelberg , des amis communs . Jamais de ce qui , à ses yeux , comptait vraiment . Jamais de ce qui l'avait poussé à parcourir des milliers de kilomètres . Parfois , lui semblait-il , une porte invisible demeurait obstinément fermée entre eux . Le quatrième matin qu'il craignait tant , celui du départ , malheureusement , finit par arriver . Son autobus partait avant midi . Emily était sortie de bonne heure . Elle avait laissé un mot expliquant qu'elle devait passer à la bibliothèque avant un examen . Pierre acheva de préparer sa valise dans l 'appartement silencieux . Les deux colocataires , parties dans leur famille ou chez leur " boy-friend " , étaient elles aussi absentes . Pendant quelques instants , complètement prostré , il resta seul dans la petite chambre . Une lumière pâle entrait par la fenêtre de la chambre d'Emily C'est alors qu'il aperçut un papier posé sur sa table de chevet , près de la lampe , un simple feuillet plié . Il reconnut immédiatement son écriture . Son cœur se serra . Il le déplia lentement . Quelques mots seulement figuraient de sa main sur une page blanche :

"  Dear Inspector , and now my love ... "

Rien d'autre . Aucune signature . Aucune suite . Il relut plusieurs fois la phrase comme si un sens caché devait soudain lui apparaître . Mais les mots demeuraient sans explication , suspendus dans leur mystère .

" Cher inspecteur ..."

C'était ainsi qu'elle l'appelait en plaisantant parfois , lorsqu'il cherchait à comprendre les gens dans tous les livres qu'il avait pu lire ...

Mais ces derniers mots ... Que signifiaient-ils ?

Pierre les recopia soigneusement puis referma sa valise . Quelques minutes plus tard , le bus quittait Charlottesville . À travers la vitre défilaient des groupes d'étudiants . Mais il ne la vit pas parmi eux quand Monticello finit par disparaître derrière les arbres des forêts pavoisant les couleurs d'un triomphal automne . Envahi d'une profonde tristesse , il regardait le paysage sans le voir . Il avait traversé l'océan pour la retrouver , la quittant ce jour avec davantage de questions qu'à son arrivée . Dans la poche intérieure de sa veste , reposait le petit billet . Quelques mots à peine . Mais ils pesaient désormais plus lourd que tout le reste de son voyage .

Et tandis que le " Greyhound " filait droit vers New York , il ferma les yeux , sanglotant dans la paume de sa main , se demandant si vraiment certaines amours finissent quand vient le moment de s'en éloigner ...

                                               

 

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'ArcheVI - Monticello - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

25 - " Poèmes Barbares " - " Clair de Lune " , I ( 1862 ) , par Leconte de Lisle ( 1818 - 1894 ) .

26 - " The Experiment in International Living " , association proposant des séjours chez l'habitant .

     - Wellington Hotel , 871 Seventh Ave. 55Th Street , New York , États-Unis -  " La Chambre de Wellington  " ( I , 12 ) in " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) , par Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) - Balade au Pays des Ombres ( Cycle de L'Etoile IV ) , III - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue , 3 - La Chambre du Wellington - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

27Greyhound Lines  , entreprise de transport américaine de passagers par autocar à travers l'Amérique du Nord , fondée à Hibbing , Minnesota , en 1914 .

     - Beaucoup de Quakers , protestants qui appartiennent à la Société religieuse des Amis ,  vivent en Pennsylvanie , à l'origine  " commonwealth " américain fondé par le quaker William Penn en 1682 , et gouverné selon les principes quakers . 

28 - Monts Adirondacks , au nord-est de l'état de New-York , proches de la frontière canadienne .

     - " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in Darkness , IV , 1951 ) , par William Styron

( 1925 - 2006 )

29François Cheng , écrivain , poète français d'origine chinoise , membre de l'Académie Française : "A L'Orient de Tout " ( Poèmes , 1955 ) -"Cinq Méditations sur la Mort ( Autrement dit sur la Vie ) " , 2013 .

30 - Proche de l'université de Charlottesville , en Virginie , Monticello , dont les travaux débutèrent en 1768 , fut la résidence principale de Thomas Jefferson ( 1743 - 1826, troisième président des États-Unis . Son premier grand amour fut pour une belle jeune femme nommée Rebecca Burwell ( 1746 - 1807 ) .

31 - Reflections in a Golden Eye ( Reflets dans un Oeil d'Or / Adskedoù 'dreuz ul Lagad Aour ) - Houghton Mifflin , 1941 , oeuvre de Carson McCullers  ( 1917 -

1967 ) dédiée à Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) .

" Sketches " , chanson de Dan Fogelberg dans son album  " Nether Lands " ( 1977 ) - Epic Records , Full Moon / CBS Inc.-All Rights Reserved .
" Et je vois encore des reflets
  De moi dans tes yeux ,
  Pourquoi es-tu partie ,
  L'été dernier ? "  
 
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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'Arche - V - Le Pays des Merveilles .

30 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Jack Kerouac

Jack Kerouac

 

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Deuxième Partie

Le Passage de l'Arche

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre V - Le Pays des Merveilles

 

 

" Peut-être qu'une rafale de vent m'emportera ailleurs ,

là où la vie reprendra formeElle fait semblant d'être vivante , sa douce chair de femme glacée ... Que veut-elle de moi si elle est morte ? " 

Francisco Coloane - " Tierra Del Fuego " ( Sur le Cheval de l'Aurore1956 )

 

14 - La culpabilité dont on l'avait nourri , en Bretagne , pour son choix professionnel , n’était pas la seule chose qui le rongeait , c’était aussi le sentiment d’être prisonnier d’une vie , terne et banale , qui , en rien , ne ressemblait au passé glorieux d’un pays qui le hantait sans cesse , mais qui l'avait déçu . Au cœur de son tourment , il découvrit que c’était aussi sa chance de pouvoir tout quitter , sans prévenir personne , et d'abandonner ce métier qu'il n'aimait plus de même que cette existence nouvelle devenue pour lui trop prosaïque , de disparaître dans la nuit , laissant derrière lui ce qu’il n'avait accompli que par devoir , et qui représentait à ses yeux , désormais , tout ce qu’il détestait de cette routine liée à l’absence de défis , de cette grisaille parisienne monotone dans laquelle il vivotait .

" L'âme n'est-elle qu'une ombre emprisonnée dans la maison du péché ? " , s'interrogea-t-il un matin , jaugeant , dans le miroir du salon , la banalité de son visage . 

On ne peut pas refaire la route en sens inverse . L'homme n'est jamais satisfait de son sort quand il doit choisir sa voie entre mal et bien , se retrouvant souvent coincé à la frontière qu'il juge souvent factice , infranchissable , du crépuscule et de l'aube , de l'être et du néant ...

Qui peut dire ou finit la chair mortelle , où commence l'Esprit de Dieu ? Ne nous attend-Il pas quelque part , loin du mensonge ? ( 19 )

Il aurait pu fréquenter les bars de la ville afin de se forcer à oublier dans l'alcool , comme ses collègues , ce que rien , malgré tout , ne pourrait effacer ...

Dans un monde qui écrase et dont on voudrait s'échapper pour en découvrir , comme l'alpiniste , la face cachée , beaucoup plus belle et plus clémente , alors qu'on se trouve au pied d'une grande montagne qu'il faudra gravir avec peine , et qu"on se trouve abandonné , jeté dans le mouvement d'une errance perpétuelle où l'on ne se sent plus que de passage face à une sombre réalité devenue étrangère ...

15 - Pierre ignorait encore que certaines rencontres , même brèves , déplacent silencieusement l'axe d'une existence . À cette époque , il achevait sa troisième année dans la police . L'enthousiasme des débuts s'était depuis longtemps dissipé .

Il avait cru trouver dans cette profession l'action , le contact humain , l'imprévu , le mystère , peut-être , et même une certaine forme de justice concrète . La réalité s'était révélée bien différente . Les journées s'écoulaient dans un bureau exigu dont la fenêtre donnait sur une cour grise , où les dossiers s'empilaient comme un immense tas de paperasserie sans âme , où les procédures se succédaient avec les convocations de témoins qu'on avait honte de recevoir dans une telle inconfortable promiscuité , où les formulaires semblaient engendrer d'autres formulaires . Faute de personnel administratif , il passait des heures à rédiger , classer ,  vérifier , corriger . Chaque affaire ,  avant même d'avoir commencé à vivre ,  lui paraissait engloutie sous des montagnes de papier !

Plus pénible encore que cette routine était , pour lui , la découverte progressive de certaines médiocrités humaines , les rivalités de service , les jalousies dérisoires , les querelles de couloir , les ambitions minuscules pesant davantage que le travail lui-même . Il avait toujours espéré rencontrer des hommes guidés par une sorte d'idéal , mais c'étaient des fonctionnaires plutôt préoccupés de leur avancement ou de leurs horaires qu'il avait souvent trouvés .

De plus , à cette lassitude professionnelle , s'ajoutaient les critiques répétées de son ancienne professeure de breton qui , à chacune de leurs rencontres ,  lui faisait comprendre que son entrée dans la police avait été une erreur et que , selon son point de vue , il était fait pour autre chose .

Ces remarques réveillèrent les doutes qu'il portait déjà en lui . Peu à peu , une impression d'étouffement s'était installée . Il lui semblait vivre à côté de lui-même , comme si sa véritable vie se déroulait ailleurs que dans ce bureau parfois paisible comme une tombe , parfois retourné comme un navire par la tempête , à cause d'une procédure de flagrant délit ! Puis , lorsque arriva enfin ce moment fort attendu de partir en congé , il choisit presque au hasard , laissant errer son imagination vagabonde au-delà des vitres assombries par la saleté pluvieuse et les lueurs bleuâtres d'un  timide soleil d'hiver jouant à cache-cache avec l'ombre des nuages noirs en lambeaux , vers cette destination qu'il connaissait fort bien , les Alpes , ces montagnes qui semblaient appartenir à un autre monde , celui de sa jeunesse ! Après les murs gris du cabinet judiciaire , les sommets lui donneraient sans doute le sentiment d'une liberté retrouvée , et les forêts de mélèzes , les torrents d'eau vive , les vallées silencieuses , les glaciers étincelants sous le soleil lui rendraient une respiration qu'il croyait avoir perdue . 

Il partit seul , mais , dès son arrivée , quelque chose se transforma en lui , quand il marchait , chaque matin , dans la neige , et chaque soir , au retour du ski , revenant émerveillé d'avoir enfin trouvé ce qu'il avait toujours cherché sans parvenir à le nommer : l'espace ! Puis , au moment le plus inattendu , survint la rencontre .

16 - C'était au refuge où il prenait régulièrement son déjeuner .

Chaque jour , assise à la table voisine , il y avait une jeune femme qui , elle aussi , semblait voyager seule . Ses cheveux blonds captant la lumière du soleil , son regard clair exprimait une curiosité joyeuse contrastant avec la réserve habituelle des touristes européens .

Ce fut elle qui , lui tendant gracieusement un menu , lui adressa la parole la première .

- Vous êtes français ?

Son accent chantait légèrement .

Le jeune inspecteur lui répondit , la conversation s'engageant avec une facilité déconcertante , malgré les difficultés de la touriste étrangère à maîtriser la langue française . Elle s'appelait Emily , disait-elle , et venait des États-Unis d'Amérique . Au fil des heures , puis des jours , les deux visiteurs , qui faisaient partie , chacun , d'un groupe d'activité différent , parvenaient quand même à se retrouver presque naturellement lorsqu'une randonnée collective en appelait une autre , une promenade commune se prolongeant jusqu'au coucher du soleil , un café devenant un dîner .

Celle-ci lui parlait avec enthousiasme de son pays natal , évoquant les immensités du " Far-West " américain , les routes interminables traversant les déserts , les grandes villes de " Frisco " , de Saint-Louis où elle vivait , de la " Grosse Pomme " où chacun pouvait , malgré tout , s'il voulait , lui expliquait-elle , recommencer sa vie . Et quand elle racontait ses études , les emplois successifs qu'elle avait exercés sans que personne n'y voie un échec , ses voyages , Pierre  découvrait ainsi une manière de concevoir et d'aborder l'existence qui le fascinait ... Pour lui  , élevé dans une culture où les trajectoires paraissaient souvent tracées d'avance , un tel monde possédait un parfum de liberté presque irréel .Toujours au futur , en mouvement vers quelque chose d'autre , elle lui parlait également de ses projets . Bientôt , cette confiance le déconcerta autant qu'elle l'attirait . Lui-même lui décrivit la Bretagne de ses rêves , les forêts , les légendes , les lectures qui avaient nourri son imaginaire . Emily l'écoutait avec une attention sincère . Elle semblait comprendre des faits que beaucoup de ses compatriotes n'avaient jamais remarqués .  ( 20 )

Lors d'une excursion près d'un lac d'altitude , ils s'arrêtèrent longtemps sur un promontoire rocheux .

Tout autour d'eux , les sommets se perdaient dans les nuages .

- Tu devrais venir en Amérique un jour ! , lui dit-elle soudain .

La phrase fut prononcée simplement , comme une évidence . Il se mit à lui sourire , à lui serrer tendrement la main , mais ces quelques mots continuèrent longtemps de résonner en lui . Tu devrais venir en Amérique . Pour la première fois , ce qui n'était jusque-là qu'un rêve vague prenait une forme concrète . Depuis l'enfance , les récits d'aventure , les romans , les films , les grands espaces visionnés dans les documentaires , nourrissaient son imagination . Pourtant , jusque là , il n'avait jamais véritablement envisagé de franchir l'océan . Maintenant , l'idée devenait possible , presque réelle ... Ensuite , la deuxième semaine se mit à défiler encore plus vite qu'une ultime descente à ski . Au dernier soir , s'éloignant un peu de la fête marquant la fin du séjour , ils marchèrent dans un sentier dominant la vallée . Aucun des deux ne parlait beaucoup , car ils savaient que chacun repartirait bientôt vers sa propre vie . Le lendemain , lorsque vint le moment de partir , ils échangèrent leurs adresses . Puis , Emily disparut dans la foule de la gare . Pierre , éprouvant alors une étrange sensation de tristesse mêlée à l'excitation d'un commencement , la regarda s'éloigner Quelque chose , pourtant , venait de s'ouvrir devant lui . Un horizon !

17 - De retour au bureau , il comprit qu'entre les classeurs métalliques , les formulaires et les néons blafards , plus rien n'était tout à fait comme avant . Les murs lui paraissaient plus étroits , les procédures plus absurdes , les conversations plus insignifiantes . Désormais , derrière chaque dossier , derrière chaque journée monotone , se dessinait l'image des montagnes , du ciel immense et du sourire d'Emily Sans le savoir encore , cette semaine dans les Alpes venait de semer la graine d'une décision qui allait transformer sa vie . L'Amérique n'était plus un rêve . 

Elle devenait un appel !

Maintenant qu'était achevé le séjour à Villeneuve , les jours avaient passé avec une stupéfiante angoisse , mêlée de lenteur , comme si le temps , là-haut , s'était écoulé sous d'autres lois . Pierre avait , chaque nuit , rêvé la présence d'Emily sur les pistes , retrouvant une passion qu'il croyait depuis longtemps perdue , guettant un signe d'elle , coup de téléphone ou lettre , chaque matin , puis , le soir , espérant prolonger un peu , autour d'une sangria ou d'un chocolat chaud , les conversations qu'ils avaient commencées dans les bars de leur station favorite ou sur ses remontées mécaniques . L'américaine semblait appartenir encore à ce monde  blanc de lumière et de neige , riant facilement , skiant avec une aisance qui fascinait son compagnon . Lorsqu'elle descendait une pente , elle semblait danser davantage que glisser , lui expliquant les gestes , corrigeant ses mouvements , l'encourageant lorsqu'il hésitait .

( 21 )

- Relax , Pierre ! Take it easy !

Et elle repartait dans un éclat de rire ! Peu à peu , sous sa direction patiente , il devenait un skieur acceptable . Pas brillant , certes , mais suffisamment sûr de lui pour profiter enfin , sans tomber à chaque virage , des descentes . Près d'un lac d'altitude encore glacé, au début d'un après-midi , ils s'étaient éloignés du groupe . Le silence était presque complet . Seul le vent descendait des sommets , caressant le pelage de quelques marmottes . Tous deux s'étaient assis sur un rocher pour contempler les montagnes . C'est là qu'elle lui avait parlé davantage d'elle-même . 

Elle était arrivée , quelques mois auparavant , de la côte est des États-Unis , travaillant comme jeune fille au pair à Neuilly , rue de Madrid , auprès d'une famille aisée . Le reste du temps , la jeune fille suivait des cours de français à Paris , fréquentant aussi une école de danse . ( 22 )

Lorsqu'elle évoquait cette dernière activité , son visage s'illuminait.

- J'adore danser ! Depuis toujours !

Pierre n'en doutait pas un instant . Toute sa personne semblait animée par le mouvement . Sans vraiment réfléchir , il avait osé prendre , un moment , sa main , la pressant plus longtemps que ne l'exigeait la simple amitié . Emily n'avait pas retiré la sienne . Elle s'était contentée de le regarder avec douceur . Cette seconde avait suffi à faire monter en lui une émotion qu'il n'était plus capable de contrôler complètement . Quelque chose de plus fort que l'amitié , quelque chose qu'il n'osait pas encore nommer .

Pendant ce temps , à Paris , la vie ordinaire continuait pourtant de le rattraper . Les remarques de sa professeure de breton résonnaient toujours dans sa mémoire . Elle n'avait jamais compris son entrée dans la police . À chacun de leurs échanges , par lettre , elle trouvait le moyen de lui faire sentir sa déception . Selon elle , son élève gâchait ses qualités . N'aurait-il pas dû , plutôt , lui écrivait-elle avec une certaine constance , faire autre chose , écrire ou enseigner ? Chaque critique réveillait les doutes qu'il portait déjà en lui . Au fond , n'avait-elle pas raison ? Plus les semaines passaient , plus son métier lui paraissait un rôle bizarre avec un costume emprunté . Puis vint le printemps de cet après-midi d'avril , presque estival , où il la retrouva dans le jardin des Tuileries . Les marronniers commençaient à verdir . Les bassins reflétaient un ciel sans nuages . Les enfants poussaient leurs voiliers miniatures sur l'eau calme . L'étudiante arriva en courant presque .Toujours la même énergie , le même sourire !

Ils marchèrent longtemps sous les arbres , le long des allées sablonneuses , puis s'assirent sur un banc pour contempler l'eau d'une fontaine , avant de rejoindre le " Quartier Latin " . Pierre l'invita à dîner rue de la Harpe , dans un petit restaurant qu'il affectionnait : " La Petite Hostellerie ". ( 23 )

L'établissement n'avait rien de luxueux , certes . Mais il possédait cette atmosphère chaleureuse des vieux restaurants parisiens de la " Belle Epoque " , où les conversations semblent durer depuis des siècles . Le repas s'écoula dans une atmosphère presqu'heureuse , le jeune homme écoutant parler sa voisine de ses projets de retour aux États-Unis . Mais , chaque fois qu'elle évoquait cette échéance , une inquiétude le traversait . Le temps leur était compté . Depuis des semaines , sans se l'avouer complètement , n'avait-il pas commencé à construire un rêve fragile , une maison sans fondations ? Ne s'était-il pas surpris à imaginer d'autres promenades , d'autres rendez-vous , l'été approchant , peut-être même un voyage ensemble ? Rien de précis , rien de raisonnable , bien sûr . Seulement cette illusion que quelque chose allait pouvoir enfin commencer . Pour la première fois depuis longtemps , Pierre entrevoyait un avenir qui n'était pas fait seulement de bureaux gris , de procédures , de métro et de solitude !

À la fin du dîner , discrètement , il sortit un paquet qu'il avait apporté .

- C'est pour toi !

Elle ouvrit l'emballage avec curiosité . À l'intérieur se trouvait une paire de ballerines d'un modèle élégant et simple qu'il avait choisi après de longues hésitations . Pendant quelques secondes , la jeune fille était restée silencieuse . Puis son visage s'éclaira .

- Oh , Pierre ... they're beautiful !

Puis , levant vers lui ses grands yeux clairs d'azur , elle lui adressa ce sourire qu'il n'oublierait plus jamais , capable , à lui seul , d'effacer des mois de grisaille !

- Merci !

Il aurait voulu , à cet instant précis , faire s' arrêter le cours du temps . Mais , pendant qu'elle hésitait une seconde avant de reprendre la parole , déjà , revenait l'impitoyable réalité .

- Je dois te dire quelque chose .

Pierre sentit son cœur se serrer .

- Le mois prochain , je rentre aux États-Unis .

La phrase tomba , lapidaire , comme un couperet de guillotine . Il s'y attendait pourtant , même si elle lui faisait l'effet d'une chute .

Elle poursuivit :

- Mais avant ... Dès demain , je pars en Grèce avec ma copine Julie .

Elle souriait encore . Elle parlait de plages , d'îles , de soleil , de voyage au pays des merveilles ! 

Pierre faisait semblant de l'écouter , n'entendant plus que des fragments de phrases , comme si son coeur venait soudain d'être déchiqueté par un vol de mouettes moqueuses . Quelque chose venait brutalement de mourir en lui , qui n'avait jamais vraiment existé . Mais derrière ces paroles se formait une autre pensée insidieuse , comme si elle avait entrouvert , puis refermé devant lui , une porte vers ce " Nouveau Monde " dont il rêvait depuis l'enfance .

En quittant le restaurant , ce soir-là , tandis qu'ils remontaient lentement les quais de Seine , Pierre vit , devant lui , cette vaste place illuminée que les siècles avaient chargée de tant de souvenirs tragiques . Lui ayant offert une petite rose rouge , elle s'était légèrement blessée au doigt , lui faisant comprendre maintenant ce qu'avaient vécû les héros des romans de son adolescence , qu'il aimait tant , ces êtres que l'Histoire avait séparés au moment même où ils croyaient toucher le bonheur , ces jeunes gens condamnés de la Révolution montant vers l'échafaud sanglant de leurs rêves inachevés !

L'idée lui parut absurde . Et pourtant , c'était quelque chose d'approchant qu'il éprouvait . Non la mort physique , mais l'exécution d'une sentence . Comme un voyageur trop tard venu à ce rendez-vous que le destin n'avait jamais eu l'intention de lui accorder .

( A Suivre )

                                                    ___

 

DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'ArcheV - Le Pays des Merveilles - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " ETATS D'ÂME " , copyright 2026 .

                                                    ___

Notes :

19 - " Le Portrait de Dorian Gray " , 4 ( The Picture of Dorian Gray , 1890 / 1891 ) par Oscar Wilde ( 1854 - 1900 ) , écrivain irlandais  . 

20 - " Frisco " ( San Francisco ) , la " Grosse Pomme " ( The Big Apple , New-York ) .

21 - Villeneuve , hameau de La Salle-les-Alpes , commune qui fait partie du domaine skiable de Serre-Chevalier .

22 - Rue de Madrid à Neuilly-sur-Seine .

23 - " La Petite Hostellerie " , 35 , rue de la Harpe -75005 - Paris .

24 - Au temps de la Révolution , la guillotine sera installée sur la place du même nom qui avait été place Louis XV avant de devenir , plus tard , la place de la Concorde . C'est aussi là que Louis XVI et Marie-Antoinette furent exécutés .

 
 
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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - IV - L'Invité à la Noce .

28 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Diane Keaton ( Soazig )

Diane Keaton ( Soazig )

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Première Partie

L'Etranger

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre IV - L'Invité à la Noce

 

 

" 'aimerais t'emmener à la cérémonie ,

  Enfin , si je me souviens bien du chemin ... "

Leonard Cohen - " Why Don't You Try ? " *

 

12 - Le hasard ouvre parfois des portes que l’on croyait réservées pour les rêves . 

Pierre , après son service militaire , avait quitté Nice avec un sentiment d’étouffement plus fort qu’auparavant . La ville , qu’il avait autrefois regardée comme un refuge , lui semblait désormais trop artificiellement lumineuse et saturée de chaleur , de conversations qu'il jugeait sans profondeur et d’une agitation perpétuelle finissant par le vider intérieurement . Surtout , son décor finissait par l'obséder lorsqu'il lui arrivait de marcher en solitaire , le soir ,  avec cette impression d’être devenu étranger parmi tous ceux qui l’avaient ignoré . Depuis longtemps déjà , il nourrissait une fascination pour le mystère , les disparitions inexpliquées, les zones obscures de l’âme humaine . Les vieux récits de détectives solitaires , les enquêtes noyées de pluie et de brouillard , les énigmes policières jamais totalement résolus lui donnaient le sentiment qu’il existait derrière les apparences quelque vérité plus profonde , plus inquiétante aussi . Mais il y avait autre chose , comme une colère ancienne contre la brutalité cachée des rapports humains , des humiliations silencieuses , des dominations ordinaires .

Très tôt , le jeune homme avait , en effet , compris qu’une société pouvait écraser les êtres les plus fragiles tout en continuant à parler de morale et de progrès . Pour lui , devenir inspecteur allait représenter , peut-être d'une façon confuse , en affrontant ce qu’il y avait de plus sombre en elle , un moyen de ne plus rester un simple spectateur . Enfin , plus prosaïquement , cherchait-il à gagner sa vie de manière correcte et le plus vite possible , après des études littéraires qui offraient peu de débouchés . L’école de police , une fois réussi avec brio le concours , fut , néanmoins , pour lui , une découverte brutale . Beaucoup de candidats ne parlaient que carrière , mutations , primes ou avancement .

Par chance , au milieu de cette médiocrité ordinaire , il fit une rencontre qui devait compter . Le garçon s’appelait Mikael Dilichant . Grand , calme , le regard clair , possédant cette manière lente de parler qui intriguait Pierre , il venait d’un village du Finistère intérieur , quelque part entre Brest et les Monts d’Arrée : une économie de mots paraissant cacher davantage de profondeur que tous les discours brillants des autres collègues . Très vite , ayant sympathisé , les deux élèves prirent plaisir à discuter ensemble .

Un soir , après plusieurs verres , Pierre lui demanda pourquoi lui , fils de cultivateurs bretons profondément attaché à sa terre , avait choisi la police . Mikael , avant de répondre , resta silencieux quelques secondes :

Parce que je connais bien les hommes

Puis , voyant l’incompréhension de son camarade :

- À la campagne aussi , il y a des drames . Les gens croient que tout est pur chez nous . C’est faux . Voyons , tu sais bien qu'il y a lalcool , les héritages , les haines de famille ... Et puis les silences . Surtout les silences

Puis , il ajouta , plus bas :

- Quand jétais gamin , sortant de chez elleune fille du village sest suicidée . Tout le monde savait pourquoi . Personne na rien dit . Jai compris ce jour-là que les communautés protègent parfois davantage leurs secrets que les êtres humains

 Cette phrase marqua profondément PierreQuelques mois plus tard , Mikael , qui , d'abord , s'était amusé de l’image que son collègue se faisait de son pays , d'un air guilleret , lui annonça qu’il allait se marier et lui demanda d’être son témoin .

- Tu verras ... Chez nous , ce nest pas seulement des légendes et des menhirs .

Les gens sont durs comme des rocs ! , plaisantait-il , paraissant déjà , d'un air narquois , reconnaître son " ami " comme un des leurs .

 Pierre accepta avec une émotion qu’il eut du mal à cacher .

13 - Le voyage vers la Bretagne produisit sur lui un effet presque physique . Avant Rennes , dès la sortie de l'autoroute , il sentit l’air changer . Puis vinrent les voies plus étroites du Finistère , les talus , les champs bordés de haies , les odeurs d’herbe humide et les chapelles perdues sous le ciel gris . La famille y exploitait une ferme depuis plusieurs générations . Le jeune élève-inspecteur , alors , découvrit un monde qui lui sembla presque intact . Le père , comme son fils , parlait peu , mais chaque parole semblait avoir du poids . La mère passait sans cesse , avec les anciens , du français de l'école à la langue bretonne . Les grands-parents vivaient encore près de l’immense cheminée où brûlaient des bûches de chêne . Aux repas , les conversations mêlaient histoires de récoltes , souvenirs des morts , plaisanteries en breton , récits de tempêtes .

- Tu vois , demain , c'est le grand jour ! Heureusement que tu n 'as rien de cassé , mon vieux , dit-il en riant , ç 'aurait été dommage ! Elles t 'attendent toutes , pleines d'impatience 

Il lui avait montré un cliché de sa fiancée , Mona , la future madame Dilichant , belle paysanne des environs .

Le mariage eut lieu dans une petite église de campagne battue par le vent . Mais ce fut surtout le repas de noce qui bouleversa l'invité d'une fascination silencieuse , les tables interminables , finements décorées de draps de dentelle blanche , et les chants repris par les cousins du voisinage , tous ces hommes rougis par l’alcool , qui , surgissant de partout , courtisaient les femmes riant à gorge déployée lorsque les plus vieux leur parlaient d'un sympathique disparu comme s’il était encore présent parmi eux !

Et puis il y eut Soazig , la charmante sœur de la mariée .

Elle ne ressemblait pas aux filles du Midi qu’il avait connues à Nice . Elle avait cette beauté intellectuelle et libre des " stars " américaines des années soixante-dix . Avec ses cheveux bruns coupés souplement autour du visage , ses grands yeux pleins d'ironie mélancolique , sa silhouette mince un peu androgyne et sa manière de sourire en penchant légèrement la tête , elle faisait irrésistiblement penser à l'actrice Diane Keaton . ( 13 )

Très vite , elle vint vers lui avec une curiosité amusée .

- Donc , cest toi , le Niçois tombé amoureux de la Bretagne

Elle semblait prendre plaisir à l’interroger .

- Tu connais Glenmor ? Xavier Grall ? Tu lis quoi

Pierre parla de ses lectures , des romantiques , de Julien Gracq , de Chateaubriand , des poètes qu’il avait emporté , même pendant son service militaire . ( 14 )

Elle le dévisageait avec un mélange de surprise et d’amusement .

Puis , elle lui demanda soudain :

- Mais alors ... pourquoi la police

Il hésita.

C’était la première fois que quelqu’un formulait aussi directement la contradiction qu’il sentait monter en lui depuis tant de mois .

La fille poursuivit doucement :

- Tu nas pas une tête de flic . On dirait plutôt quelquun qui , pour écrire ses livres , devrait partir marcher seul au bord de la mer pendant des heures 

Cette phrase troubla Pierre bien davantage qu’il ne voulut le montrer .

Il tenta de répondre maladroitement :

- Peut-être que comprendre les hommes , cest aussi une forme de poésie

Elle éclata de rire .

- Non , ça , cest une phrase de futur commissaire désabusé

La soirée avançait . Le cidre et le " chouchenn " circulaient de table en table . À un moment , selon la tradition familiale , chacun fut invité à chanter quelque chose . ( 15

Les  " séniors " commencèrent d'entonner des chants bretons repris en chœur . D’autres choisirent des airs populaires , des chansons de marins ou des refrains à boire qui déclenchaient d'innombrables éclats de rire !

Alors , plusieurs , le regard brûlant d'eau-de-vie , se tournèrent vers Pierre .

- À toi , le Niçois ! Maintenant , c'est à toi

Soazig souriait , accoudée à la table , visiblement curieuse de voir ce qu’il allait choisir . Ayant bu plus qu’il ne l’aurait dû , il hésita quelques secondes , ressentant surtout le besoin presque douloureux de lui montrer ce qu’il portait réellement en lui , comme si cette chanson pouvait lui révéler sa vérité intime . Il choisit alors d'interpréter " Suzanne " de Leonard Cohen , jugeant imparfaite sa voix grave , hésitante , et même s'il chanta avec sincérité , trop de sincérité peut-être , peu à peu , il sentit la salle changer . Les conversations diminuèrent d’abord par politesse , puis une gêne diffuse sembla s’installer . Cette mélodie lente , presque mystique , ces paroles chargées de solitude et de désir contrastaient brutalement avec l’atmosphère terrienne et joyeusement bruyante de la noce . Quelques-uns baissèrent les yeux . D’autres recommencèrent discrètement à boire ou à parler entre eux . ( 16 )

Pierre comprit soudain qu’il venait de commettre une erreur . Il avait voulu offrir quelque chose de vrai , il venait probablement de plomber la fête ! 

Quand il termina , les applaudissements furent chaleureux mais brefs , légèrement embarrassés . Soazig , la mine enjouée , paraissant satisfaite après ce véritable traquenard , continuait de le dévisager comme une sirène malicieuse . Mais , insensiblement , son expression avait changé . Il lui sembla y lire à la fois de la tendresse , de la curiosité , avec une forme de distance nouvelle , comme si elle venait de comprendre quelque chose de plus profond , peut-être aussi de plus inquiétant , chez cet homme venu du Sud qui rêvait de Bretagne comme on rêve d’un pays de cocagne impossible . Et le soir , après la longue veillée bretonne , dans le chemin qui s'enfonçait sous les ombrages depuis la ferme du hameau " Kerbili " , ce fut elle qui se tint tout contre lui pendant la soirée , petite fée semblant boire ses paroles d'une oreille attentive et l'observant de ses yeux de luciole , Soazig , celle qu'il crut enfin reconnaître comme s'ils étaient nés l'un pour l'autre , frémissant de peur , en même temps , pour cette nouvelle amie silencieuse et fidèle depuis si longtemps désirée et qui , une fois venue , allait pouvoir l'aimer pour toujours !

Lorsqu’il lui parla des disques bretons qu’il cherchait autrefois chez un petit disquaire de Nice , elle éclata de rire .

- À Nice ? Il fallait être ingénieux pour trouver ça là-bas

Toute la soirée , elle joua ainsi avec lui , alternant proximité et distance . Par moments , l'inspecteur avait l’impression troublante qu’elle le comprenait mieux que beaucoup de gens rencontrés dans sa vie . Elle valorisait son attachement à la Bretagne avec une chaleur inattendue , comme si ce qu’il cherchait confusément finissait par trouver une forme de légitimité .

Ils dansèrent , burent des heures durant dans un mélange de musique , de fumée , de rires et de chants !

Plus tard , vers la minuit passée , il sortit quelques instants derrière la salle des fêtes pour humer le vent du large lui portant cette odeur indéfinissable de terre mouillée et d’algues lointaines qui lui avaient tant manqué sur la côte . Au-dessus des champs de blé noir , entre les nuages , quelques étoiles timides lui jetant leur clin d'oeil , il sentit naître en lui une émotion dangereuse , l’idée absurde qu’il venait peut-être de trouver sa place .

Quand il revint dans la salle , Soazig avait disparu . Autour du seuil , tout à coup , les conversations changèrent quand on la vit réapparaître au bras d’un homme assez grand , plutôt mince , portant une veste de cuir ornée d'un " Triskell " , cheveux longs attachés en " katogan " , derrière la nuque . Plusieurs invités , même , se levèrent aussitôt pour le saluer avec admiration . Pierre , avant de comprendre , sentit son cœur se serrer . Quelqu’un prononça un nom . ( 17

C'était celui de Gwen Andon , le harpiste , dont il avait découvert le disque une année plus tôt chez un disquaire de Nice , et dont la musique avait nourri ses rêveries de pauvre exilé breton ! 

La jeune fille , comme une madone transfigurée , rayonnait de joie .

Je vous présente mon fiancé

Le monde sembla vaciller légèrement autour de l'invité à la noce . Et tandis que la harpe commençait à résonner dans le tumulte de la fête , il comprit brutalement , en entendant psalmodier l'artiste , combien certains rêves pouvaient se refermer comme des pièges : 

" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... " ( 18 )

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

( A Suivre )

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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'EtrangerIV - L'Invité à la Noce - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

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Notes :

13 Diane Keaton  ( 1946 - 2025actriceréalisatrice et productrice américaine , interprète de " A la Recherche de Mr Goodbar " ( Looking for Mr Goodbar , 1977 ) de Richard Brooks et d' " Annie Hall " ( 1977 ) de Woody Allen .

14Glenmor ( 1931 - 1996 ) , auteur-compositeur-interprète écrivain , poète breton - Xavier Grall ( 1930 - 1981poète écrivain , journaliste breton Julien Gracq 

( 1910 - 2007 ) , auteur de " Le Château d'Argol " ( 1938 ) , écrivain français .

15Chouchen ( en breton  : chouchenn ou mez , d'après les dictionnaires Catholicon et An Here ) , breuvage liquoreux issu de la fermentation d'un mélange de moût de pomme et de miel .

16" Suzanne " ( 1967 ) , chanson de Leonard Cohen sur son premier album " Songs of Leonard Cohen  "- copyright 1968 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment - EMI Music publishing - All rights reserved adaptée et chantée en français par Graeme Allwright , copyright 1973 / " Graeme Allwright Chante

Leonard Cohen " , Mercury / Phonogram - Tous droits réservés .

17 - Triskell , symbole du flux vital des trois éléments de la Triade Celtique . 

18 - Chanson traditionnelle bretonne : " Celle que j'aime , je l'ai perdue à jamais ... "

 

* " Why Don't You Try ? " chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) , dans son album " New Skin For the Old Ceremony " , copyright Leonard Cohen 1974 / CBS Inc./ Sony Music Entertainment Inc. - Columbia - All rights reserved .

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - III - Le Dessein d'une Vie .

27 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - III - Le Dessein d'une Vie .
 

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

 

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre III - Le Dessein d'une Vie

 

 

Cétaient trois enfants dans la nuit de la terre qui voulaient affirmer leur liberté et les siècles passés , de tout leur poids , les écrasaient dans les ténèbres . "

 

Jack Kerouac - " Sur la Route " ( On the Road , 1957 )

 

 

 

9 - Mais parfois , quand il ressentait que la Bretagne ressemblait à une présence intérieure dispersée sur tous les continents , diaspora de consciences plutôt que territoire connu , il songeait aussi que certains bretons , toute leur vie , demeureraient au pays sans jamais rencontrer cette profondeur , que d’autres , qui ressentaient plus intensément cette appartenance que des hommes restés toute leur vie au bord de l’Aulne ou de l’Odet , l’emporteraient , au contraire , avec eux jusqu’au bout des îles du monde , à Tokyo , Montréal ou New-York , à la recherche de l'idéal inaccessible d'un Jack Kerouac , par exemple , chacun suivant certainement sa route , comme lui , se disait-il de temps à autre , les uns passant par la langue bretonne, d’autres par la musique , la mémoire familiale ou la solitude , la foi , la folie , ou même par la révolte contre leurs propres origines ! Les parcours pouvaient diverger jusqu’à l’opposition . Pourtant , de ces existences parvenues à leur terme , après d'innombrables détours , pouvait surgir une reconnaissance secrète , comme si l’homme , après avoir traversé le monde moderne , soudain , retrouvait une porte intérieure menant vers une " Terre Promise " qui n’était peut-être ni géographique ni politique , mais spirituelle . ( 11 )

Pierre entrevoyait alors cette vérité le soir , derrière les vitres illuminées de sa chambre . Au milieu des jardins-palmeraies de Nice , il songeait aux chemins creux de son enfance . Non pas avec nostalgie , car il se méfiait beaucoup d'un sentimentalisme de pacotille , mais avec l’étrange impression qu’une même quête reliait ces deux mondes . La Bretagne n’était plus alors un décor . Elle devenait une manière d’habiter l’inquiétude humaine , une fidélité invisible , mêlée d’orgueil , de mélancolie et d’espérance .

10 - Certaines portes , cependant , quand d'autres le conduiraient plus tard vers ces invisibles présences qui allaient l'entourer de leur amour et déjouer les pièges tendus dans l'ombre , pouvaient d'abord lui paraître dangereuses . Mais comment discerner , quand on est jeune , le bien du mal ? Comment reconnaître la lumière lorsqu’elle emprunte parfois les chemins du trouble et de l’épreuve ? Au fil du temps , l'expérience vous montre , sans que vous puissiez vraiment toutes les comprendre , certaines vérités obscures , non par des révélations éclatantes , mais par une lente accumulation de signes , d’échecs , de blessures et d’intuitions , finissant par vous enseigner la direction qu'il faut prendre et les impasses conduisant au malheur . Mais pourquoi , se demandait-il , ai-je dû vivre ce qui a failli me diminuer , mais qui , dans un premier temps , ressemblait tout de même au mirage de l'amour ? Pour quoi toutes ces rencontres ne menant à rien ? Quel était donc le sens , le vrai dessein d'une vie , de ma vie ? 

Et pourquoi ces visages croisés par " hasard " , ces êtres entrevus quelques jours ,  quelques mois , qui avaient laissé dans son âme une trace aussi profonde avant de disparaître ? Il se demandait souvent si chaque rencontre possédait une nécessité secrète . Peut-être certains êtres n’étaient-ils destinés à demeurer si peu auprès de nous , que pour nous transformer , et déplacer imperceptiblement notre trajectoire intérieure ? Peut-être même les douleurs les plus incompréhensibles participaient-elles d’un projet qui échappait encore à notre regard . Mais alors , quel était ce but ? Et quel sens donner à une vie humaine , avec ses élans trompeurs et ses pertes douloureuses vouées à des recommencements perpétuels ?

Quand il se retrouvait seul devant la fenêtre ouverte sur la nuit , Pierre avait parfois l’impression vertigineuse , en observant le phare jeter au large sa rouge lueur , que l’existence entière était un immense labyrinthe sous la mer où chaque être devait plonger presque à l’aveuglette , guidé seulement par quelque fragile éclat d'écume : l’amour , la foi , la mémoire , ou cette intuition mystérieuse vous poussant à agir et continuer malgré tout . Mais une question revenait sans cesse , plus profonde encore que les autres : quel est le sens de notre vie ? Non pas simplement ce que nous avons fait , ni ce que nous avons perdu , mais ce vers quoi tout cela devrait nous conduire depuis le commencement . Peut-être , pensait-il parfois , que son véritable parcours ne se révèlerait qu’au terme du chemin , lorsque les fragments épars du passé commenceraient à former enfin la figure intelligible de l' "Ankoù " ? Il n’en était pas encore là . ( 12 )

11 - Le pire , sans doute , ou le plus douloureux , fut de constater , plus tard , que , malgré son besoin d'aimer , malgré son désir sincère de s'intéresser à l'autre , il ne rencontrait , le plus souvent , qu'indifférence et solitude . Le travail , selon lui , ne réunissait les gens que par intérêt . Le véritable amour , n'était-ce qu'un mot ? Quant à la littérature romantique , étudiée à la faculté , où trouvait-elle encore sa place ? Il repensait aux romans qui avaient nourri sa jeunesse , aux grandes passions de ces êtres capables de sacrifier leur existence entière pour une rencontre , une fidélité intérieure , un regard .Tout cela semblait appartenir à un autre univers , plutôt qu'à cette civilisation froide , pressée , dominée par l’argent , le divertissement permanent , la technicité ?
Au contraire , au fil des ans , le jeune homme avait découvert combien les relations demeuraient fragiles , superficielles parfois , dominées par l’intérêt , l’habitude ou les convenances . Le milieu professionnel , surtout , lui laissait cette impression amère : les hommes semblaient s’y rapprocher moins par affinité véritable que par nécessité matérielle , ambition ou stratégie sociale . Derrière les sourires de façade , il percevait souvent la fatigue , le calcul hypocrite ou l’absence réelle de chaleur humaine . Alors , comme un leitmotiv , cette question , toujours la même , le hantait : le véritable amour existe-t-il vraiment , ou n’est-il qu’un mot inventé par les poètes pour rendre la vie supportable ? Et pourquoi le voyait-il briller en silence dans le regard suppliant de certaines femmes qu'il croisait dans la rue ?

Au fond de lui , pourtant , quelque chose résistait encore . Car si l’amour véritable n’existait pas , pourquoi tant d’hommes auraient souffert , créé , espéré et prié autour de cette idée ? Si elle n’avait contenu aucune vérité , une grande partie de la poésie , de la musique , des cathédrales , des sacrifices humains , même de la foi , devenait incompréhensible ? Peut-être , pensait-il , que le véritable amour demeurait rare précisément parce qu’il appartenait à un ordre supérieur de l’existence . Non pas un simple désir , ni une ivresse passagère , mais la rencontre presque miraculeuse de deux solitudes capables de se reconnaître . Et peut-être aussi que la souffrance venait moins de l’absence d’amour que d’un écart par trop démesuré entre ce que l’âme espère secrètement et ce que le monde matériel est réellement capable de lui offrir ?

 
 
 
FIN DE LA 1ère PARTIE

( A Suivre )

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Notes :

11 Jack Kerouac ( 1922 - 1969, écrivain , poète américain .

12 - Ankoù , en Bretagne , personnification spectrale de la Mort .   

 
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
 
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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - II - Royaumes Perdus .

23 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - II - Royaumes Perdus .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre II - Royaumes Perdus

 

 

" C'est ici que ton sort s'allume ,

  On ne choisit pas son bûcher ... "

 

Louis Aragon ( Les Poètes , 1960 ) Jean Ferrat , " Les Feux de Paris " , in " Ferrat 95 " , Copyright TEME , 1994 - Alleluia Productions - Tous droits réservés .

 

" Je lis , jécris , mais quand même ,

  Qu'il est long , lautomne à Vienne ,
  Tout à coup j'ai le mal de toi ... "

Barbara - " Vienne "

 

 

 

3 - Nice demeura longtemps pour lui une terre étrangère .  Il y vivait comme dans un exil où la lumière , la splendeur méditerranéenne , que tant d’autres admiraient , produisait chez lui un sentiment d’étouffement presque physique . Le ciel trop bleu , les avenues bordées de palmiers , la mer immobile , écrasée sous un soleil de plomb , lui donnaient parfois l’impression d’un monde sans profondeur secrète . Tout semblait visible immédiatement , trop offert à la surface des choses . Lui qui avait besoin d’ombre , de distance intérieure , de repli , souffrait en même temps , de l’absence de grands espaces . Les vastes forêts lui manquaient , les terres plus rudes et les montagnes majestueuses , les chemins creux de Bretagne ou les vallées alpines de l'arrière-pays lui revenaient sans cesse à l’esprit .

Dans la ville , au contraire , il avait le sentiment d’être enfermé . Même la beauté du paysage finissait par lui paraître pesante , presque close sur elle-même , et paradoxalement ,  c'est dans l'isolement silencieux de sa petite chambre , accablé de chaleur et volets fermés sur l'exubérance alentour , montant des bruits étouffés de la rue , qu'étendu sur un tapis rempli de poussiére , il découvrit peu à peu que la littérature devenait sa véritable patrie , et que , les rideaux filtrant à peine quelques rais dorés dans la pénombre , la lecture de Julien Green , par exemple , produisait un jour sur lui une étrange impression , car il appréciait beaucoup cet écrivain capable de dépeindre la vie sociale d'un être en proie à ses gouffres intérieurs les plus secrets . " Chaque Homme dans sa Nuit " , les aventures de Wilfred au pays des chemises , lui parurent , comme chez lui , habitées par une inquiétude spirituelle permanente . Celle d'une conscience enfermée dans ses propres labyrinthes , désirs obscurs de chambres closes , telle une fracture cachée à l’intérieur même des sensibilités modernes , montrant que les royaumes disparus dont il sentait la trace lui être si proches , comme à l'auteur le Sud américain , devenaient son état d’âme . ( 3 )

4Au lycée du Parc Impérial , puis à la faculté des Lettres de Carlone , il demeura encore en retrait .

Non par orgueil , mais parce qu'il percevait déjà obscurément se dessiner une distance entre lui et son époque . Beaucoup , autour de lui , paraissaient avancer naturellement dans ce monde moderne , tandis que lui éprouvait au contraire une sensation de décalage permanent , comme si une partie de sa conscience demeurait tournée vers des paysages que les autres ne voyaient plus . C'est à quinze ans , dans un chalet de montagne perdu au milieu des Alpes , qu'il lut , pour la première fois , les " Mémoires d'Outre-Tombe " de François-René de Chateaubriand . La montagne fut pour lui une révélation comparable à celle de la Bretagne intérieure : un univers assez rude , minéral , éloigné des superficialités du littoral . Entre les sapins sombres , les torrents et les phrases du maître de Combourg , le jeune adolescent comprit que certains lieux façonnent métaphysiquement les âmes , réalisant alors qu’on peut appartenir profondément à une terre tout en étant condamné , comme on laisse un amour , à la quitter . Cette intuition ne le quitta plus . Puis vinrent Victor Hugo et les guerres de l’Ouest , les civilisations déchirées , la grandeur tragique des causes perdues , la " Révolution française

Là encore , s'il pouvait concevoir parfois , refusant les simplifications , le désir d'une plus grande justice sociale avec l’effondrement d’un monde ancien ressenti comme inégalitaire , il restait profondément marqué par le basculement vers la Terreur et les figures de Louis XVI et Marie-Antoinette , passant sous la guillotine , le hantaient moins comme symboles de pouvoir que comme incarnations tragiques de la fragilité d'une famille assassinée au nom d'une folle idéologie , et dont sa chère duchesse Anne , qui en était d'ailleurs l'aïeule , faisait partie , elle qui avait épousé jadis Maximilien d'Autriche . En admirant , avec un mélange de mélancolie et de fascination , des gravures du Château de Versailles représentant l’apogée d’une civilisation raffinée , il avait du mal à applaudir à l’irruption brutale d’une populace vindicative - en admettant même que celle-ci fût souffrante et laissée pour compte - , arrivée en armes pour tout détruire au nom de la vertu ! ( 4 )

Puis vinrent les Cathares , Montségur , le sacrifice des " Parfaits " descendant vers le bûcher sans renier leur foi , cette tension entre splendeur et destruction devenant peu à peu , chez lui , l’un des grands thèmes de sa dilection .

C'est en écoutant la " Troisième Symphonie " de Ludwig van Beethoven , un soir , qu'il ressentit , devant l’ombre solitaire de Napoléon Bonaparte sur une pochette de disque , son attirance pour les grandeurs condamnées par l’Histoire , et le destin tragique des civilisations . ( 5 )

5 - Mais il entrevoyait , plus que le bien-être des peuples , dans tous ces drames , des effondrements successifs , quelque chose qui , dépassant les débats politiques , générait la disparition progressive d’un monde symbolique et spirituel . Ainsi , gardait-il une même intuition : les civilisations meurent autant de la perte de leur âme que des violences de l’Histoire . Cette fascination pour les causes perdues trouva , plus tard , son prolongement naturel dans la découverte de la " Mitteleuropa " . Les livres de Stefan Zweig lui ouvrirent les salons crépusculaires de l’Empire austro-hongrois , les cafés viennois , les palaces raffinés déjà menacées , dans la pénombre des âmes , d’effondrement . Ce fut particulièrement la figure errante d'Élisabeth de Wittelsbach , prisonnière du cérémonial impérial , cherchant dans le voyage et la fuite une impossible délivrance intérieure , qui le bouleversa ! En elle , comme en la malheureuse reine de France , il reconnut , nouveau paradoxe , une inquiétude qui lui était familière , la trouvant profondément désespérée, prisonnière du cérémonial impérial , cherchant dans les voyages , comme sans doute , la duchesse Anne ou Antoinette au Trianon , la poésie et l’errance d'une impossible échappée . Et lui , qui avait la capacité de saisir instinctivement cette fuite intérieure , comme elle , éprouvait parfois l’impression d’être né dans un monde qui n’était pas le sien , la modernité lui apparaissant souvent mécanique , bavarde , sans profondeur symbolique , et les grandes tours d'ivoire et de verre , les bureaux climatisés , les écrans omniprésents produisaient en lui une sensation d’irréalité .

Tout semblait fonctionner , certes , communiquer , mais pourtant , presque plus rien ne paraissait habité spirituellement . ( 6 )

Lorsque , à l'université , il étudia le " Grand Meaulnes " , ce chef-d'oeuvre approfondit encore en lui cette fondamentale nostalgie . Entrevu puis perdu , le domaine mystérieux devint le symbole même de l’existence humaine , l’homme percevant parfois une vérité , une beauté ou une édénique unité originelle qu’il passerait ensuite sa vie entière à rechercher sans jamais pouvoir la retrouver complètement . ( 7 )

6 - Ce fut la porte ouverte à son intérêt pour l’ésotérisme , aux traditions initiatiques, aux théories de la mémoire des âmes . Certaines lectures le troublaient profondément . Devant les vieux palais monarchiques , les portraits du XVIIIe siècle , ou certaine musique assez ancienne ,  il éprouvait une familiarité inexplicable , comme si son âme demeurait liée à un monde disparu . Mais il ne savait pas si cette impression relevait d’une survivance mystérieuse ou simplement de son incapacité à adhérer pleinement à la modernité contemporaine . Car autour de lui , tout paraissait devenir plus rapide , plus technique , plus fonctionnel , mais aussi plus vide intérieurement . Même lorsqu'il retrouva plus tard la Bretagne , il fut frappé par l’indifférence de ses nombreux habitants devant leur propre langue , héritage culturel , et  mémoire historique . Ce qui le bouleversait n’était pas tant la transformation du monde que l’effacement progressif du désir de transmettre . Alors la littérature prit pour lui une signification presque sacrée . Elle devenait le refuge des civilisations disparues , des inquiétudes métaphysiques , des fidélités invisibles que le monde moderne cherchait à dissoudre . Grâce aux livres , le royaume des morts continuait à respirer secrètement à travers les siècles !

7 - Peu à peu , cependant , naquit en lui une autre nostalgie . Il se mit à éprouver le manque de Paris sans presque l’avoir encore réellement vécu . La grande ville devenait dans son imagination fertile un espace spirituel autant qu’urbain : lieux du mouvement , des rencontres intemporelles , des bibliothèques , des vies anonymes de l'histoire et des romans-feuilletons qui se croisaient dans les brouillards du passé et les feux du couchant . Cette vision s’approfondit lorsqu'il se mit à lire Georges Duhamel et sa " Chronique des Pasquier. S'identifiant à Laurent , certes , le docteur en médecine , il adorait surtout Cécile et Suzanne , les deux soeurs artistes , comme si cette romanesque famille contenait déjà en elle toutes les nuances d'une sensibilité moderne d'après-guerre : l’ambition , la tendresse , la mélancolie , la solitude intellectuelle , avec ce désir en elle de s’élever au-dessus de sa condition . Puis ce furent " Les Thibault " de Roger Martin du Gard . Là encore , il retrouvait la grandeur des destinées humaines traversées par l’histoire de Daniel et Jacques , les fractures morales d'Antoine , les fidélités impossibles de Jenny de Fontanin . ( 8 )

Mais il ne se contentait pas des grandes œuvres réalistes . Très vite , il se passionna aussi pour le Paris fantastique et souterrain des romans redevenus populaires grâce aux feuilletons télévisés : celui de " Rocambole " ou de " Belphégor " ,  des bas-fonds des " Mystères de Paris , des exploits d'Arsène Lupin , des enquêtes de Joseph Rouletabille , le jeune reporter , découvrant à  travers eux , le spectacle d'un Paris labyrinthique , peuplé de passages secrets , de conspirations , d’aristocrates ruinés , de voleurs élégants , de détectives mélancoliques . Cette ville encore imaginaire exerçait sur lui une immense et lointaine fascination , devenant peu à peu l’opposé symbolique de Nice .

Non plus la lumière immobile , mais , pressentant que sa véritable existence intellectuelle commencerait peut-être un jour là-bas , le mouvement , non plus la surface éclatante , mais la profondeur des rues , des bibliothèques , des cafés , des vies anonymes de siècles superposés . ( 9

8 - Concevant qu'à travers toutes ces lectures se dessinait finalement une même quête , qu’il s’agisse des " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " de Renan , des " Misérables " de Hugo ou de la Croisade contre les Cathares , de Sissi ou du " Grand Meaulnes " , de Julien Green ou des héros du vieux Paris , l'avide lecteur cherchait toujours la même chose : un passage en direction d' un monde plus dense spirituellement que celui dans lequel il vivait , poursuivant obscurément , derrière les livres , les palais détruits , les royaumes disparus , les figures tragiques de ses démons imaginaires , cette vérité intérieure que la modernité semblait incapable de lui offrir . Il comprenait , désormais , que cette quête elle-même constiturait aussi , peut-être , sa véritable vocation . La littérature était , pour lui , plus qu'un refuge . Elle devenait une manière de sauver de l’oubli les états d’âme et les fidélités secrètes qu'avaient , malheureusement , cessé de voir les générations modernes . ( 10 )

Parfois , la chaleur immobile derrière les volets donnait une densité presque irréelle au temps . Dans cette semi-obscurité , il avait l’impression de vivre hors du monde contemporain , suspendu entre plusieurs époques , plusieurs vies possibles . Les livres s’accumulaient autour de lui , tous lui parlant , chacun à sa manière , d’exil , de perte et de quête impossible . Et peu à peu , naissait en lui une intuition plus vaste encore .

Peut-être la littérature n’avait-elle jamais eu pour fonction principale de distraire ou d’instruire ? Peut-être , avant tout , servait-elle à préserver certaines vérités intérieures menacées par le monde moderne . Les livres devenaient alors des refuges spirituels , des lieux secrets où survivaient encore la mélancolie , le mystère , la transcendance et le tragique , toutes choses que la société contemporaine cherchait désormais à dissoudre dans le bruit , la consommation publicitaire et l’oubli ! Dans cette chambrette niçoise noyée de chaleur , il éprouvait pour la première fois le sentiment qu'il appartiendrait toujours davantage au monde des rêveurs et des consciences inquiètes qu’à celui des hommes parfaitement adaptés à leur temps . Pour lui , être breton , désormais , ne pourrait plus se réduire à une mémoire familiale . A un paysage , à une langue , peut-être ? Il lui semblait parfois que la Bretagne véritable commençait précisément lorsqu’on s'en était éloigné , dans la solitude verticale d’un gratte-ciel de Manhattan , dans les couloirs impersonnels d’une tour de la Défense , ou devant la vitre d’un train traversant les banlieues anonymes de l'Europe . Là, dépouillée du décor , demeurait une question plus nue : qu’est-ce qui survit lorsque tout l’environnement a disparu ?

Il en connaissait les signes extérieurs , bien sûr . Les pardons , les chants , les récits de marins transmis au café des villages , toute cette culture populaire à laquelle tant d’hommes s’accrochaient comme à une preuve rassurante d’appartenance .

Mais il appréhendait aussi ses limites . Car à force de vouloir préserver l'héritage , on l'avait figé . Ce folklore sincère mais rigide ressemblait à certaines vitrines pieuses trop bien en ordre , où la vie réelle finit par manquer d’air . Or , l’âme humaine ne peut se satisfaire de litanies répétées de manière mécanique . Elle exige des abîmes , des contradictions , des découvertes . C’est la littérature qui lui ouvrit cette brèche !

( A Suivre )

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Notes :

3 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) roman de Julien Green ( 1900 -

1998 ) , de l'académie française . Le titre en est tiré d’un vers de Victor Hugo figurant dans un poème que l'auteur a relu par hasard après avoir fini l’écriture : " Chaque homme dans sa nuit sen va vers sa lumière " ( Les Contemplations , Livre 5è , " En Marche " , III - Ecrit en 1846 , II ) .

4 -  Le soir du mariage par procuration d'Anne de Bretagne , le maréchal Wolfgang Von Polheim ( 1458 - 1512 ) , chevalier de l'Ordre de la Toison d'Or ( 1501 ) , conseiller de Maximilien 1er d'Autriche ( 1459 - 1519 ) et représentant l'empereur en armure complète , ce qui ne laissait que son bras et son pied droit libres , grimpa dans le lit nuptial , "glissant sa jambe nue " dans la couche ducale afin que , selon l'usage , le mariage soit juridiquement consommé , tandis qu'une épée tranchante séparait le couple marié - Voir " Lumière d'Hermine " , Acte III , scène 1 , pièce de Dan Ar Wern .

5 - " Symphonie n° 3 " , dite " Héroique " ( 1802 , publication 1806 ) , de Ludwig Van Beethoven ( Bonn , 1770 - Vienne , 1827 ) .

6Elisabeth de Wittelsbach ( 1837 - 1898 ) , dite " Sissi " , épouse de François-Joseph 1er ( 1830 - 1916 ) , empereur d'Autriche et roi de Hongrie .

7 - " Le Grand Meaulnes  " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 .

8 - " Chronique des Pasquier " ( 1933 / 1945 ) , cycle romanesque écrit par Georges Duhamel ( 1884 - 1966 ) , écrivain , médecin , membre de l'Académie française .

   - " Les Thibault " ( 1922 - 1940suite romanesque de Roger Martin du Gard ( 1881 - 1958, prix Nobel de littérature ( 1937 ) .

9" Rocambole " ( 1964 - 1965 ) , série télévisée de Jean-Pierre Decourt d'après les romans de Ponson du Terrail ( Les Drames de Paris1829 - 1871 ) , avec Jean Topart ( Sir Williams ) et Pierre Vernier ( Rocambole ) .

   - " Belphégor ou le Fantôme du Louvre " ( 1965 ) de Claude Barma , adapté par Jacques Armand du roman d'Arthur Bernède ( 1927 ) , avec Yves Rénier , Juliette Gréco , Sylvie , François Chaumette , René Dary , Christine Delaroche .

   - " Les Mystères de Paris " ( 1842 - 1843 ) , roman d'Eugène Sue ( 1804 - 1857 ) .

   - Arsène Lupin , célèbre gentleman-cambrioleur des romans de Maurice Leblanc ( -  .

   - Joseph Rouletabille , héros récurrent des romans de Gaston Leroux ( 1868 -

1927 ) .

10 - " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " ( 1883 ) , biographie d'Ernest Renan

( 1823 - 1892 ) , écrivain , philosophe breton .

     - " Les Misérables " ( 1862 ) , roman de Victor Hugo ( 1802 - 1885 ) .

 

* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges .

20 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges .

AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

 

Première Partie

L'Etranger

 

 

 

 

" Le rêve est une seconde vie

Gérad de Nerval - " Aurélia " *

Chapitre I - Baie des Anges

 

 

" C'est alors que tout a vacillé . La mer a charrié un souffle épais et ardent ,  le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu ! "

Albert Camus - " L'Etranger " ( 1942 )

 

 

1 - Pierre Matignon , comme , plus tard , lui-même fut connu de son pseudo d'artiste , à l'âge de dix-sept ans , vivait à Nice , dans cette lumière éclatante et crue d'une Méditerranée drapée de miroitements et de reflets fauves , qu'un mistral sauvage friselait parfois d'écume , où l’air lui-même portait une odeur mêlée de sel , de pins brûlés et de poussière d'azur chaude sur les façades  blanchies par le soleil . L'été y débarquait en masses , par bandes , comme un vol de mouettes se posant soudain sur la promenade des Anglais , des cars de touristes venant y admirer la baie dans son décor éternel . Pourtant , lui y éprouvait souvent une étrange sensation d’exil , y  marchant seul , regardant la mer immense dont la couleur changeait selon les heures du jour , mais où rien ne semblait vraiment lui appartenir .

Les sonorités autour de lui , les accents du Midi , les gestes mêmes des gens lui demeuraient étrangers , comme s’il avait été placé là par erreur . Il souriait peu . Il observait beaucoup . Depuis quelque temps déjà , " cela " s’était réveillé en lui , surtout depuis les vacances d'août , peu de mois auparavant , quand ses parents l’avaient emmené en Bretagne . Ce voyage avait agi comme une révélation . Les landes battues par le vent , les chapelles perdues parmi les ajoncs , les ports de pêche noyés dans la brume du soir , tout cela lui avait donné , certainement , l’impression troublante de retrouver un pays qu’il connaissait déjà sans y avoir réellement vécu . C'était dans les Monts d’Arrée , surtout , qu'il avait ressenti cette émotion singulière , devant ces pierres noires et ces tourbières silencieuses qu'il lui avait paru entendre comme une plainte ancienne remonter en lui de la terre jusqu'au ciel immense ! 

Après son retour dans le Sud , cette sensation ne l’avait plus quitté lorsqu'un soir , il avait reconnu à la radio , presque par hasard , cette voix grave et lente , habillée de mystère , qu’un nouveau barde avait retrouvée avec son idiome inconnu , et qui l'avait immédiatement séduit , parce que , même s'il ne comprenait pas bien ce qu'en chantant il voulait dire , il réalisa que ce n’était pas une simple balade , mais un appel étrange venu du fond du coeur ! Alors , dans sa petite chambre , tandis que la musique se déroulait comme une immense vague surgie de l'océan des siècles , des images lui revinrent aussitôt , celles de cormorans et de mouettes blanches perchés , face à la colère marine , sur des falaises noires , du crachin sans fin sur les vitres d’une vieille auberge , d'un antique " pardon " dans une cité sans âge où , près de l'église , les silhouettes obscures d'un calvaire paraissaient , comme lui , hurler au crépuscule , ce soir-là où , souffrant de vivre si loin de sa terre , il s'était soudain rendu compte qu'elles représentaient sa propre souffrance !

Il commença dès lors à se considérer comme un exilé . Ce mot lui-même , qui lui paraissait faire écho aux sermons du prêtre pendant la messe , revenait pourtant sans cesse dans son esprit . Mais exilé de quoi ? D’un pays qu’il connaissait à peine ? D’une mémoire oubliée ? Il n’aurait su le dire , sentant au fond de lui se creuser de plus en plus une fracture secrète entre ce qu’il vivait et ce qu’il aurait dû vivre . C'est ainsi qu'après avoir , quelques semaines de réflexion plus tard , consulté une annonce , il entreprit de prendre , par correspondance , des cours de langue bretonne .

Lorsque les premières leçons lui parvinrent , l'élève éprouva une telle joie étrange en découvrant ces mots rugueux et musicaux à la fois , qu'il se plut à répéter à plaisir les sons à voix basse dans sa chambre pendant que , derrière ses fenêtres ouvertes , montaient les rumeurs de la Riviera , vespas et radios d'Italie , conversations d'une terrasse encore animée dans la douceur du soir .

Deux univers , désormais , coexistaient en lui : le premier , celui de la Méditerranée éclatante , des palmiers , des étés sans fin , de cette jeunesse niçoise à laquelle il ne parvenait pas à appartenir , et l’autre , fait de granit et de pluie , de silence et d'histoires légendaires qui , plus les semaines passaient , devenait réel à cet âge où l’âme hésite entre plusieurs voies , lui faisant ignorer qu'un jour viendrait où il éprouverait aussi la nostalgie de Nice et de la Riviera , car on ne quitte jamais sans blessure les paysages que l’on a traversé avec une intensité tellement douloureuse pendant l’adolescence .

Mais , peu à peu , l’étude du breton transforma profondément sa manière de voir le monde . 

Au tout début , sans doute , il n’y eut qu’une curiosité confuse , presque sentimentale pour quelques mots appris le soir , aux sonorités mystérieuses , de même que ce plaisir d’écrire des phrases simples dans un idiome lui semblant venir d’un autre âge . Mais bientôt , quelque chose de plus grave  apparut , chaque mot nouveau lui donnant l’impression de rejoindre une partie oubliée de lui-même , lui faisant découvrir qu’une langue ne sert pas seulement à parler , mais qu'elle façonne une manière d’habiter le réel , certains termes intraduisibles pouvant évoquer soit mille nuances de vent , de lumière ou de tristesse qu’il avait toujours profondément ressenties sans pouvoir jamais leur donner un nom véritable , soit , peut-être , lui faire comprendre que son malaise ne venait pas uniquement de l’adolescence , car , à Nice , il vivait ailleurs , comme derrière une vitre invisible , percevant , autour de lui , de vagues bribes de conversations presque irréelles , parfois lointaines , parlant de la " Baie des Anges " , magnifique , éclatante sous le soleil de la Riviera , mais qui avait cessé pourtant d’être la sienne lorsqu'il avait découvert la langue bretonne et qu’il avait pris conscience de ce qu’il était devenu : un étranger !

2 - Le mot lui revint un soir en refermant un exemplaire du livre de Camus , non pas au sens ordinaire , mais comme ce protagoniste séparé de son entourage par une distance que les autres ne peuvent jamais concevoir , Meursault , qui avançait avec une douloureuse impression de décalage permanent parmi les êtres . ( 1 )

Pourtant , chez lui , l'étrangeté ne naissait ni de l’indifférence ni de l’absurde , venant au contraire d’un indéfinissable attachement à une absente , obscure fidélité à celle , trop tardivement retrouvée , dont , sans qu'il comprenne pourquoi , on l'avait ici tenu cruellement éloigné ! Paradoxalement , cette découverte douloureuse lui apporta aussi une forme de paix . Car pour la première fois de sa vie , il pouvait enfin comprendre ce qu’il avait ressenti pendant son jeune âge , se demandant pourquoi , à cette époque , il s'était mis à inventer une langue à lui , très gutturale , avec des déclinaisons , pourquoi il était , maintenant , plus attiré par les langues du nord que par les latines , pourquoi il rêvait , après l'apprentissage du breton , de parler couramment le gaélique , cette révélation l’amenant à s’interroger également sur les mystères de son enfance et sur ces souvenirs très anciens que l'on remonte un jour à la surface comme des objets longtemps engloutis dans une eau sombre . Alors que ses camarades rêvaient de Rome et de Venise , de l’Espagne ou des plages italiennes , lui imaginait des côtes battues par la tempête , des falaises perdues dans la brume , des pubs obscurs dans lesquels résonnaient des chants d'outre-tombe . 

À quinze ans déjà , il s’était vaillamment plongé dans les " Mémoires " de Chateaubriand , qui avaient agi sur lui comme une révélation . Dans les descriptions de Combourg , des landes et des soirées bretonnes , le jeune homme retrouvait cette tristesse diffuse qu’il portait en lui sans parvenir à bien la définir . Il lui semblait parfois que l’auteur parlait directement à cette part secrète de son âme qui se sentait née ailleurs . C’était précisément vers cette Bretagne-là , plus romantique , à l’ouest de Saint-Brieuc , peut-être , et vers Saint-Malo , entre l’héritage introspectif , aristocratique et littéraire de la Haute Bretagne , et celui plus archaïque et charnel issu de la branche maternelle , que son âme semblait vouloir revenir , là où une partie de sa famille avait vécu , entre Binic-sur-Mer et Saint-Cast-le-Guildo . ( 2 )

Les soirs d’insomnie , il restait longtemps devant sa fenêtre ouverte , regardant les lumières de la Riviera trembler au loin dans la douceur nocturne .

Au milieu de cette ville lumineuse , il éprouvait une solitude immense . Non pas la solitude ordinaire de l’adolescence , mais quelque chose de plus grave : la sensation d’être arraché à sa véritable place !

- Faut-il souffrir de ce que lon aime le plus ? , pensait-il alors , torturé par cette contradiction fondamentale qui , entre le désir profond d’une âme et l'impitoyable réalité concrète du monde , bouleversait sa vie ! 

 

( A Suivre )

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Notes :

1 - " L'Etranger " ( 1942 ) , roman d'Albert Camus ( 1913 - 1960 ) .

2 - " Les Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 -1841 ) de François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .

* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .

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