au seuil de l'invisible
AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'Arche - V - Le Pays des Merveilles .
Deuxième Partie
Le Passage de l'Arche
" Je ne te laisserai pas partir
Si tu ne me bénis pas ..."
Genèse , 32 , 27 .
" L'âme n'est-elle qu'une ombre emprisonnée dans la maison du péché ? " , s'interrogea-t-il un matin , jaugeant , dans le miroir du salon , la banalité de son visage .
On ne peut pas refaire la route en sens inverse . L'homme n'est jamais satisfait de son sort quand il doit choisir sa voie entre mal et bien , se retrouvant souvent coincé à la frontière qu'il juge souvent factice , infranchissable , du crépuscule et de l'aube , de l'être et du néant ...
Qui peut dire ou finit la chair mortelle , où commence l'Esprit de Dieu ? Ne nous attend-Il pas quelque part , loin du mensonge ? ( 19 )
Il aurait pu fréquenter les bars de la ville afin de se forcer à oublier dans l'alcool , comme ses collègues , ce que rien , malgré tout , ne pourrait effacer ...
Dans un monde qui écrase et dont on voudrait s'échapper pour en découvrir , comme l'alpiniste , la face cachée , beaucoup plus belle et plus clémente , alors qu'on se trouve au pied d'une grande montagne qu'il faudra gravir avec peine , et qu"on se trouve abandonné , jeté dans le mouvement d'une errance perpétuelle où l'on ne se sent plus que de passage face à une sombre réalité devenue étrangère ...
15 - Pierre ignorait encore que certaines rencontres , même brèves , déplacent silencieusement l'axe d'une existence . À cette époque , il achevait sa troisième année dans la police . L'enthousiasme des débuts s'était depuis longtemps dissipé .
Il avait cru trouver dans cette profession l'action , le contact humain , l'imprévu , le mystère , peut-être , et même une certaine forme de justice concrète . La réalité s'était révélée bien différente . Les journées s'écoulaient dans un bureau exigu dont la fenêtre donnait sur une cour grise , où les dossiers s'empilaient comme un immense tas de paperasserie sans âme , où les procédures se succédaient avec les convocations de témoins qu'on avait honte de recevoir dans une telle inconfortable promiscuité , où les formulaires semblaient engendrer d'autres formulaires . Faute de personnel administratif , il passait des heures à rédiger , classer , vérifier , corriger . Chaque affaire , avant même d'avoir commencé à vivre , lui paraissait engloutie sous des montagnes de papier !
AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - IV - L'Invité à la Noce .
Notes :
13 - Diane Keaton ( 1946 - 2025 ) actrice, réalisatrice et productrice américaine , interprète de " A la Recherche de Mr Goodbar " ( Looking for Mr Goodbar , 1977 ) de Richard Brooks et d' " Annie Hall " ( 1977 ) de Woody Allen .
14 - Glenmor ( 1931 - 1996 ) , auteur-compositeur-interprète , écrivain , poète breton - Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) poète , écrivain , journaliste breton - Julien Gracq
( 1910 - 2007 ) , auteur de " Le Château d'Argol " ( 1938 ) , écrivain français .
15 - Chouchen ( en breton : chouchenn ou mez , d'après les dictionnaires Catholicon et An Here ) , breuvage liquoreux issu de la fermentation d'un mélange de moût de pomme et de miel .
16 - " Suzanne " ( 1967 ) , chanson de Leonard Cohen sur son premier album " Songs of Leonard Cohen "- copyright 1968 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment - EMI Music publishing - All rights reserved , adaptée et chantée en français par Graeme Allwright , copyright 1973 / " Graeme Allwright Chante
Leonard Cohen " , Mercury / Phonogram - Tous droits réservés .
17 - Triskell , symbole du flux vital des trois éléments de la Triade Celtique .
18 - Chanson traditionnelle bretonne : " Celle que j'aime , je l'ai perdue à jamais ... "
* " Why Don't You Try ? " chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) , dans son album " New Skin For the Old Ceremony " , copyright Leonard Cohen 1974 / CBS Inc./ Sony Music Entertainment Inc. - Columbia - All rights reserved .
AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges .
AU SEUIL DE L'INVISIBLE
Première Partie
L'Etranger
" Le rêve est une seconde vie "
Gérad de Nerval - " Aurélia " *
Chapitre I - Baie des Anges
" C'est alors que tout a vacillé . La mer a charrié un souffle épais et ardent , le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu ! "
Albert Camus - " L'Etranger " ( 1942 )
1 - Pierre Matignon , comme , plus tard , lui-même fut connu de son pseudo d'artiste , à l'âge de dix-sept ans , vivait à Nice , dans cette lumière éclatante et crue d'une Méditerranée drapée de miroitements et de reflets fauves , qu'un mistral sauvage friselait parfois d'écume , où l’air lui-même portait une odeur mêlée de sel , de pins brûlés et de poussière d'azur chaude sur les façades blanchies par le soleil . L'été y débarquait en masses , par bandes , comme un vol de mouettes se posant soudain sur la promenade des Anglais , des cars de touristes venant y admirer la baie dans son décor éternel . Pourtant , lui y éprouvait souvent une étrange sensation d’exil , y marchant seul , regardant la mer immense dont la couleur changeait selon les heures du jour , mais où rien ne semblait vraiment lui appartenir .
Les sonorités autour de lui , les accents du Midi , les gestes mêmes des gens lui demeuraient étrangers , comme s’il avait été placé là par erreur . Il souriait peu . Il observait beaucoup . Depuis quelque temps déjà , " cela " s’était réveillé en lui , surtout depuis les vacances d'août , peu de mois auparavant , quand ses parents l’avaient emmené en Bretagne . Ce voyage avait agi comme une révélation . Les landes battues par le vent , les chapelles perdues parmi les ajoncs , les ports de pêche noyés dans la brume du soir , tout cela lui avait donné , certainement , l’impression troublante de retrouver un pays qu’il connaissait déjà sans y avoir réellement vécu . C'était dans les Monts d’Arrée , surtout , qu'il avait ressenti cette émotion singulière , devant ces pierres noires et ces tourbières silencieuses qu'il lui avait paru entendre comme une plainte ancienne remonter en lui de la terre jusqu'au ciel immense !
Après son retour dans le Sud , cette sensation ne l’avait plus quitté lorsqu'un soir , il avait reconnu à la radio , presque par hasard , cette voix grave et lente , habillée de mystère , qu’un nouveau barde avait retrouvée avec son idiome inconnu , et qui l'avait immédiatement séduit , parce que , même s'il ne comprenait pas bien ce qu'en chantant il voulait dire , il réalisa que ce n’était pas une simple balade , mais un appel étrange venu du fond du coeur ! Alors , dans sa petite chambre , tandis que la musique se déroulait comme une immense vague surgie de l'océan des siècles , des images lui revinrent aussitôt , celles de cormorans et de mouettes blanches perchés , face à la colère marine , sur des falaises noires , du crachin sans fin sur les vitres d’une vieille auberge , d'un antique " pardon " dans une cité sans âge où , près de l'église , les silhouettes obscures d'un calvaire paraissaient , comme lui , hurler au crépuscule , ce soir-là où , souffrant de vivre si loin de sa terre , il s'était soudain rendu compte qu'elles représentaient sa propre souffrance !
Il commença dès lors à se considérer comme un exilé . Ce mot lui-même , qui lui paraissait faire écho aux sermons du prêtre pendant la messe , revenait pourtant sans cesse dans son esprit . Mais exilé de quoi ? D’un pays qu’il connaissait à peine ? D’une mémoire oubliée ? Il n’aurait su le dire , sentant au fond de lui se creuser de plus en plus une fracture secrète entre ce qu’il vivait et ce qu’il aurait dû vivre . C'est ainsi qu'après avoir , quelques semaines de réflexion plus tard , consulté une annonce , il entreprit de prendre , par correspondance , des cours de langue bretonne .
Lorsque les premières leçons lui parvinrent , l'élève éprouva une telle joie étrange en découvrant ces mots rugueux et musicaux à la fois , qu'il se plut à répéter à plaisir les sons à voix basse dans sa chambre pendant que , derrière ses fenêtres ouvertes , montaient les rumeurs de la Riviera , vespas et radios d'Italie , conversations d'une terrasse encore animée dans la douceur du soir .
Deux univers , désormais , coexistaient en lui : le premier , celui de la Méditerranée éclatante , des palmiers , des étés sans fin , de cette jeunesse niçoise à laquelle il ne parvenait pas à appartenir , et l’autre , fait de granit et de pluie , de silence et d'histoires légendaires qui , plus les semaines passaient , devenait réel à cet âge où l’âme hésite entre plusieurs voies , lui faisant ignorer qu'un jour viendrait où il éprouverait aussi la nostalgie de Nice et de la Riviera , car on ne quitte jamais sans blessure les paysages que l’on a traversé avec une intensité tellement douloureuse pendant l’adolescence .
Mais , peu à peu , l’étude du breton transforma profondément sa manière de voir le monde .
Au tout début , sans doute , il n’y eut qu’une curiosité confuse , presque sentimentale pour quelques mots appris le soir , aux sonorités mystérieuses , de même que ce plaisir d’écrire des phrases simples dans un idiome lui semblant venir d’un autre âge . Mais bientôt , quelque chose de plus grave apparut , chaque mot nouveau lui donnant l’impression de rejoindre une partie oubliée de lui-même , lui faisant découvrir qu’une langue ne sert pas seulement à parler , mais qu'elle façonne une manière d’habiter le réel , certains termes intraduisibles pouvant évoquer soit mille nuances de vent , de lumière ou de tristesse qu’il avait toujours profondément ressenties sans pouvoir jamais leur donner un nom véritable , soit , peut-être , lui faire comprendre que son malaise ne venait pas uniquement de l’adolescence , car , à Nice , il vivait ailleurs , comme derrière une vitre invisible , percevant , autour de lui , de vagues bribes de conversations presque irréelles , parfois lointaines , parlant de la " Baie des Anges " , magnifique , éclatante sous le soleil de la Riviera , mais qui avait cessé pourtant d’être la sienne lorsqu'il avait découvert la langue bretonne et qu’il avait pris conscience de ce qu’il était devenu : un étranger !
2 - Le mot lui revint un soir en refermant un exemplaire du livre de Camus , non pas au sens ordinaire , mais comme ce protagoniste séparé de son entourage par une distance que les autres ne peuvent jamais concevoir , Meursault , qui avançait avec une douloureuse impression de décalage permanent parmi les êtres . ( 1 )
Pourtant , chez lui , l'étrangeté ne naissait ni de l’indifférence ni de l’absurde , venant au contraire d’un indéfinissable attachement à une absente , obscure fidélité à celle , trop tardivement retrouvée , dont , sans qu'il comprenne pourquoi , on l'avait ici tenu cruellement éloigné ! Paradoxalement , cette découverte douloureuse lui apporta aussi une forme de paix . Car pour la première fois de sa vie , il pouvait enfin comprendre ce qu’il avait ressenti pendant son jeune âge , se demandant pourquoi , à cette époque , il s'était mis à inventer une langue à lui , très gutturale , avec des déclinaisons , pourquoi il était , maintenant , plus attiré par les langues du nord que par les latines , pourquoi il rêvait , après l'apprentissage du breton , de parler couramment le gaélique , cette révélation l’amenant à s’interroger également sur les mystères de son enfance et sur ces souvenirs très anciens que l'on remonte un jour à la surface comme des objets longtemps engloutis dans une eau sombre . Alors que ses camarades rêvaient de Rome et de Venise , de l’Espagne ou des plages italiennes , lui imaginait des côtes battues par la tempête , des falaises perdues dans la brume , des pubs obscurs dans lesquels résonnaient des chants d'outre-tombe .
À quinze ans déjà , il s’était vaillamment plongé dans les " Mémoires " de Chateaubriand , qui avaient agi sur lui comme une révélation . Dans les descriptions de Combourg , des landes et des soirées bretonnes , le jeune homme retrouvait cette tristesse diffuse qu’il portait en lui sans parvenir à bien la définir . Il lui semblait parfois que l’auteur parlait directement à cette part secrète de son âme qui se sentait née ailleurs . C’était précisément vers cette Bretagne-là , plus romantique , à l’ouest de Saint-Brieuc , peut-être , et vers Saint-Malo , entre l’héritage introspectif , aristocratique et littéraire de la Haute Bretagne , et celui plus archaïque et charnel issu de la branche maternelle , que son âme semblait vouloir revenir , là où une partie de sa famille avait vécu , entre Binic-sur-Mer et Saint-Cast-le-Guildo . ( 2 )
Les soirs d’insomnie , il restait longtemps devant sa fenêtre ouverte , regardant les lumières de la Riviera trembler au loin dans la douceur nocturne .
Au milieu de cette ville lumineuse , il éprouvait une solitude immense . Non pas la solitude ordinaire de l’adolescence , mais quelque chose de plus grave : la sensation d’être arraché à sa véritable place !
- Faut-il souffrir de ce que l’on aime le plus ? , pensait-il alors , torturé par cette contradiction fondamentale qui , entre le désir profond d’une âme et l'impitoyable réalité concrète du monde , bouleversait sa vie !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - I - Baie des Anges - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .
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Notes :
1 - " L'Etranger " ( 1942 ) , roman d'Albert Camus ( 1913 - 1960 ) .
2 - " Les Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 -1841 ) de François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
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