AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de L'Arche - VI - Monticello .
5 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE
Deuxième Partie
Le Passage de l'Arche
" Je ne te laisserai pas partir
Si tu ne me bénis pas ..."
Genèse , 32 , 27 .
" And I`m still seeing reflections
Of me in your eyes
And why did you leave
Last summer ? "
Dan Fogelberg - " Sketches " *
18 - S'envoler , partir sur la mer au-dessus des nuages , depuis qu'Emily , le jour du 4 juillet , fête nationale américaine , était rentrée aux États-Unis , Pierre avait l'impression de n'être plus , ici , comme une image anticipée de son aventure , qu'un point perdu au loin , petit grain de sable au milieu de nulle-part , frêle esquif abandonné à la surface des eaux perdues d'une terre étrangère , " spectre monstrueux d'un univers détruit , celui dont parle par avance le poète quand il décrit le triste refuge de l'homme déchu , " jeté comme une épave à l'océan du vide " ? ( 25 )
L'automne venu , il céda à l'appel . Un matin d'octobre , il s'élança vers le " Nouveau Monde " ! Il n'avait jamais eu l'occasion, d'ailleurs , jusqu'à maintenant , de découvrir "en vrai " la " Grosse Pomme " et ses orgueilleux gratte-ciel . Sinon , comment expliquer en lui ce sentiment particulier de toucher à son tour , pour la première fois , la Terre Promise ?
Quelqu'un d' "Experiment " était venu l'accueillir à l'aéroport Kennedy , un jeune aux allures " bon chic , bon genre " - pantalon de velours côtelé , chemise écossaise à carreaux - comme lui membre de cette association d'échanges culturels chargée de placer les étudiants dans des familles américaines .
" Bienvenue ! Welcome ! " , claironna-t-il avec un air fatigué sous sa belle barbe blonde . L'inconnu , après avoir traversé avec sa vieille Chevrolet , le gigantesque cimetière touchant de ses milliers de tombeaux , barques immobiles brûlant des ultimes feux du couchant , les hautes falaises des murailles d'immeubles déjà tout cramoisis sous la lune blanche de Brooklyn ... le laissa au " Wellington " , près de Central Park . ( 26 )
Epuisé par le décalage horaire , il n'eut alors plus la force de ressortir , se contentant d'observer d'abord les ombres furtives du crépuscule courir par la fenêtre à demi ouverte , puis , s'écroulant sur le lit comme une masse , où il s'agitait parfois d'heure en heure telle une marionnette ensorcelée par les bruits sauvages des créatures de la nuit !
19 - Dès le lendemain , car il n'avait , malheureusement pas assez de temps pour une plus ample visite , il embarqua dans un autobus " Greyhound " en direction de Philadelphie . Là , il fut accueilli par une famille de " quakers " . ( 27 )
Le visiteur , au premier regard sans doute , imaginait avoir trouvé une sorte d'Amérique idéale , maison paisible, jardin couvert des premières feuilles roussies de l'arrière-saison , famille attentive et cultivée . Mais il comprit rapidement que les apparences racontaient rarement toute l'histoire . Le couple traversait une grave crise . Sans éclats de voix ni scènes spectaculaires , leurs silences révélant une séparation déjà presque consommée , chacun semblait habiter sa propre solitude sous le même toit . La fille aînée se déplaçait difficilement avec une jambe immobilisée dans un lourd plâtre gravé de nombreuses signatures de tous ses copains , conservant , malgré tout , comme si l'épreuve lui avait appris une forme de patience , une humeur étonnamment lumineuse . Quant à son frère , adolescent réservé , il vivait derrière l'objectif de son appareil photographique , enregistrant presque tout ce qu'il voyait , les arbres , les routes , les nuages , les visages croisés par hasard . Tout , sauf Pierre . Etait-ce encore l'Amérique faisant croire qu'il existait une lumière intérieure dans chaque être humain ? Lorsque celui-ci lui demanda un jour pourquoi il refusait obstinément de le prendre en photo , le jeune homme se contenta d'un haussement d'épaules .
- Je ne photographie que ce que j'ai envie de garder .
La phrase resta longtemps dans l'esprit de Pierre . Était-ce une simple boutade , ou l'expression involontaire d'une vérité plus profonde ? Lui-même n'était-il pas venu jusqu'en Amérique pour tenter de retenir quelque chose qui lui échappait ? Quelques jours plus tard , ses hôtes l'emmenèrent sur les montagnes des Adirondacks , là où le changement de couleur embrasait le feuillage des lumières multicolores de l'été indien , tapisserie incandescente aux teintes vives et bigarrées d'une saison flamboyante avant que ne se pose tristement sur elle ce linceul tout blanc de l'hiver ... Des forêts entières semblaient brûler sous les érables rouges et les bouleaux dorés que l'eau grise des lacs reflétait parmi les nues immobiles . Pierre marcha durant des heures dans les sentiers tapissés de verdure . Pourtant , derrière chaque émerveillement se cachait toujours la même présence . N'avait-elle pas vécu ici ou ailleurs , pensait-il , parmi " ce torrent de feuilles arrachées par une bouffée de vent " ...
( 28 )
Mais avant de bientôt la rejoindre à Charlottesville , d'y retrouver celle qu'il avait connue naguère , au printemps dernier , dans une station de ski alpestre , il avait pu entendre encore au téléphone sa voix troublante , il y avait juste deux jours , dans l'un de ses fou-rires provocants , tandis qu'elle s'efforçait de sauver peut-être , devant lui et d'autres , les apparences d'un savoir-vivre compromis , à son goût , par des déclarations d'amour aussi vaines qu'inutiles . Pourquoi donc avait-il fait ce long voyage puisqu'il savait trop bien qu'il ne servirait à rien sinon , remuant le couteau dans une plaie douloureuse , qu'à raviver une immense douleur ?
- Que sais-tu vraiment de la mort des autres ? , lançait-il à part lui , d'un regard fiévreux , fixant , comme un défi , leur image d'ombre enfin réunie dans les reflets troublés de l'eau grisâtre , y contemplant " les arbres de l'infinie douleur , les nuages de l'infinie joie " ... ( 29 )
Emily ... Il se surprenait à imaginer son visage devant chaque paysage , à se demander ce qu'elle aurait pu dire , à quelle pensée elle aurait souri .
20 - À la fin de ce premier séjour , il prit la direction de la Virginie . C'est ainsi qu'il parvint à Monticello , la demeure de Thomas Jefferson dominant les collines , dans une lumière douce de fin d'après-midi . Lorsque il arriva , ce fut elle qui vint l'accueillir en personne , à la gare routière . La retrouver lui procura une joie étrange , mêlée d'appréhension . N'avait-il pas , pendant des mois , vécu davantage avec son souvenir qu'avec sa présence réelle ? Le logement d'étudiante où elle le conduisit , qu'elle partageait avec deux autres filles , paraissait bien modeste , tout encombré de livres , de vêtements et de cahiers jetés en vrac un peu partout . Rien à voir avec ces demeures de brique rouge qu'il avait imaginées , chez lui , en lisant ses rares lettres depuis la célèbre université américaine . Au moment où ils arrivèrent , d'ailleurs , l'une des colocataires traversait rapidement la cuisine , laissant un instant le nouvel arrivé sans voix . La jeune femme devait avoir vingt ans à peine , grande , blonde , le visage d'une régularité presque irréelle , possédant cette plastique et ce charme éclatants que l'on retrouve parfois dans les films publicitaires chargés de stimuler l'engouement sportif d'une nation tout entière . Pourtant, lorsqu'elle souleva le couvercle d'une poêle posée sur la cuisinière , son expression fut tout sauf triomphante !
- Regarde ça ... , lui dit Jo-Ann , les accueillant d'un sourire .
Elle montrait le contenu noirci du récipient .
- C'est mon dîner .
Puis elle ajouta , grimaçante :
- Je suis tellement fauchée que je vais quand même le manger !
Emily éclata de rire devant sa copine réellement découragée . Pierre observait avec amusement le spectacle de cette beauté presque parfaite , condamnée à gratter le fond d'une poêle brûlée pour survivre jusqu'à la fin du semestre , et qui lui paraissait maintenant beaucoup plus humaine . Néanmoins , tandis qu'elle parlait , rejetant une mèche de cheveux derrière son épaule , une pensée fulgurante lui traversa soudain l'esprit , dangereuse , presque absurde . Était-il vraiment venu pour Emily , ou bien pour l'Amérique de rêve qu'elle représentait ? Pendant une seconde , il se demanda si cette inconnue , surgie de nulle part dans cette cuisine étudiante , n'exerçait pas sur lui une fascination plus immédiate encore .
La question le troubla aussitôt . Car il savait tout ce qu'il avait osé entreprendre afin de revoir , au bout d'une longue attente , " sa " danseuse , découvrant , avec une légère inquiétude , qu'un homme peut parcourir , à la poursuite d'une image , des milliers de kilomètres , n'étant absolument pas certain de ce qu'il cherche au bout du compte ! C'est ainsi que l'une continuant de babiller pendant que l'autre raclait sa poêle avec obstination , le breton , silencieux , sentit pour la première fois que ses vacances risquaient d'être bien plus compliquées que ce qu'il avait imaginé .
21 - Tout de même , durant ce court séjour , la fille de Saint-Louis l'accompagna une fois visiter la maison du président Jefferson . En cette arrière-saison touristique , la salle à manger demeurait presque vide , la lumière d'automne y pénétrant par de hautes fenêtres , puis venant mourir sur les boiseries anciennes .
Le guide poursuivait , imperturbable , ses explications , marchant quelques pas devant les deux visiteurs paresseux qui l'écoutaient distraitement .
L'attention de Pierre , cependant , fut attirée soudain par un grand miroir accroché au mur , objet d'apparence ordinaire , mais , lorsqu'il s'en approcha , un étrange frisson le parcourut ! Pendant une fraction de seconde , le reflet lui parut différent . La pièce semblait plus sombre , les couleurs plus chaudes , comme si deux siècles s'étaient brusquement envolés ! C'est alors qu'il crut distinguer une silhouette sur la glace . Mais elle n'était pas seule . À son côté se tenait une jeune femme qu'il ne reconnut pas immédiatement , robe claire de style 18è , cheveux relevés , visage dont les traits demeuraient flous , comme un lointain souvenir oublié .
Puis tout disparut . Le miroir ne renvoya plus que l'image de sa compagne qui , venant de se retourner vers lui , parut se fondre , avec une certaine ressemblance , dans celle de l'autre femme .
- Pierre ? Tu viens ?
L'espace d'un instant , son cœur avait battu plus vite . Il s'était demandé , immobile devant le verre ancien , si ce qu'il avait aperçu n'était pas moins le souvenir de Rebecca en compagnie de Jefferson , que le reflet d'une histoire qui cherchait encore à les poursuivre à travers d'autres vies futures . Comment expliquer ce qu'il venait de voir ? Était-ce simplement l'effet de son imagination ? Depuis son arrivée en Virginie , il vivait entouré de souvenirs , de légendes . Peut-être son esprit avait-il simplement mêlé les récits du guide évoquant les fantômes d'hier à ses propres rêveries ? ( 30 )
Pourtant , tandis qu'il rejoignait la jeune femme , une pensée persistait . La sensation fugitive d'avoir aperçu non pas une ombre , seulement , mais une mémoire . Comme si certaines émotions demeuraient attachées aux lieux , comme si les passions humaines laissaient leur empreinte invisible derrière elles . Cette dernière nuit-là , incapable de dormir , il reprit un ouvrage de Carson McCullers glissé dans sa valise avant son départ : " Reflections in a Golden Eye " . Le miroir de Monticello lui apparut alors comme un immense œil tourné vers le passé ! ( 31 )
22 - Les trois jours filèrent avec une rapidité déconcertante . Il avait imaginé de longues promenades sous les arbres rougis par le soleil de Charlottesville , des confidences tardives , des conversations qui leur permettraient , peut-être , de retrouver la complicité née des mois précédents .
Rien ne se déroula ainsi . Emily semblait constamment occupée , prétextant quelque rendez-vous , des cours , des examens à préparer , disparaissant dès le matin pour ne revenir souvent que fort tard dans la soirée . Lorsqu'ils se retrouvaient par miracle , les échanges demeuraient légers , presque banals , comme ceux d'une conversation mondaine . On parlait de l'université , de la Bretagne , de l'Amérique et de son chanteur favori , un certain Dan Fogelberg , des amis communs . Jamais de ce qui , à ses yeux , comptait vraiment . Jamais de ce qui l'avait poussé à parcourir des milliers de kilomètres . Parfois , lui semblait-il , une porte invisible demeurait obstinément fermée entre eux . Le quatrième matin qu'il craignait tant , celui du départ , malheureusement , finit par arriver . Son autobus partait avant midi . Emily était sortie de bonne heure . Elle avait laissé un mot expliquant qu'elle devait passer à la bibliothèque avant un examen . Pierre acheva de préparer sa valise dans l 'appartement silencieux . Les deux colocataires , parties dans leur famille ou chez leur " boy-friend " , étaient elles aussi absentes . Pendant quelques instants , complètement prostré , il resta seul dans la petite chambre . Une lumière pâle entrait par la fenêtre de la chambre d'Emily . C'est alors qu'il aperçut un papier posé sur sa table de chevet , près de la lampe , un simple feuillet plié . Il reconnut immédiatement son écriture . Son cœur se serra . Il le déplia lentement . Quelques mots seulement figuraient de sa main sur une page blanche :
" Dear Inspector , and now my love ... "
Rien d'autre . Aucune signature . Aucune suite . Il relut plusieurs fois la phrase comme si un sens caché devait soudain lui apparaître . Mais les mots demeuraient sans explication , suspendus dans leur mystère .
" Cher inspecteur ..."
C'était ainsi qu'elle l'appelait en plaisantant parfois , lorsqu'il cherchait à comprendre les gens dans tous les livres qu'il avait pu lire ...
Mais ces derniers mots ... Que signifiaient-ils ?
Pierre les recopia soigneusement puis referma sa valise . Quelques minutes plus tard , le bus quittait Charlottesville . À travers la vitre défilaient des groupes d'étudiants . Mais il ne la vit pas parmi eux quand Monticello finit par disparaître derrière les arbres des forêts pavoisant les couleurs d'un triomphal automne . Envahi d'une profonde tristesse , il regardait le paysage sans le voir . Il avait traversé l'océan pour la retrouver , la quittant ce jour avec davantage de questions qu'à son arrivée . Dans la poche intérieure de sa veste , reposait le petit billet . Quelques mots à peine . Mais ils pesaient désormais plus lourd que tout le reste de son voyage .
Et tandis que le " Greyhound " filait droit vers New York , il ferma les yeux , sanglotant dans la paume de sa main , se demandant si vraiment certaines amours finissent quand vient le moment de s'en éloigner ...
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DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Deuxième Partie - Le Passage de l'Arche - VI - Monticello - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .
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Notes :
25 - " Poèmes Barbares " - " Clair de Lune " , I ( 1862 ) , par Leconte de Lisle ( 1818 - 1894 ) .
26 - " The Experiment in International Living " , association proposant des séjours chez l'habitant .
- Wellington Hotel , 871 Seventh Ave. 55Th Street , New York , États-Unis - " La Chambre de Wellington " ( I , 12 ) in " Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) , par Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) - Balade au Pays des Ombres ( Cycle de L'Etoile IV ) , III - Histoire d'une Mystérieuse Inconnue , 3 - La Chambre du Wellington - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
27 - Greyhound Lines , entreprise de transport américaine de passagers par autocar à travers l'Amérique du Nord , fondée à Hibbing , Minnesota , en 1914 .
- Beaucoup de Quakers , protestants qui appartiennent à la Société religieuse des Amis , vivent en Pennsylvanie , à l'origine " commonwealth " américain fondé par le quaker William Penn en 1682 , et gouverné selon les principes quakers .
28 - Monts Adirondacks , au nord-est de l'état de New-York , proches de la frontière canadienne .
- " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in Darkness , IV , 1951 ) , par William Styron
( 1925 - 2006 )
29 - François Cheng , écrivain , poète français d'origine chinoise , membre de l'Académie Française : "A L'Orient de Tout " ( Poèmes , 1955 ) -"Cinq Méditations sur la Mort ( Autrement dit sur la Vie ) " , 2013 .
30 - Proche de l'université de Charlottesville , en Virginie , Monticello , dont les travaux débutèrent en 1768 , fut la résidence principale de Thomas Jefferson ( 1743 - 1826 ) , troisième président des États-Unis . Son premier grand amour fut pour une belle jeune femme nommée Rebecca Burwell ( 1746 - 1807 ) .
31 - Reflections in a Golden Eye ( Reflets dans un Oeil d'Or / Adskedoù 'dreuz ul Lagad Aour ) - Houghton Mifflin , 1941 , oeuvre de Carson McCullers ( 1917 -
1967 ) dédiée à Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) .
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