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AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'Etranger - IV - L'Invité à la Noce .

28 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #AU SEUIL DE L'INVISIBLE

Diane Keaton ( Soazig )

Diane Keaton ( Soazig )

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AU SEUIL DE L'INVISIBLE

 

Première Partie

L'Etranger

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

Chapitre IV - L'Invité à la Noce

 

 

" 'aimerais t'emmener à la cérémonie ,

  Enfin , si je me souviens bien du chemin ... "

Leonard Cohen - " Why Don't You Try ? " *

 

12 - Le hasard ouvre parfois des portes que l’on croyait réservées pour les rêves . 

Pierre , après son service militaire , avait quitté Nice avec un sentiment d’étouffement plus fort qu’auparavant . La ville , qu’il avait autrefois regardée comme un refuge , lui semblait désormais trop artificiellement lumineuse et saturée de chaleur , de conversations qu'il jugeait sans profondeur et d’une agitation perpétuelle finissant par le vider intérieurement . Surtout , son décor finissait par l'obséder lorsqu'il lui arrivait de marcher en solitaire , le soir ,  avec cette impression d’être devenu étranger parmi tous ceux qui l’avaient ignoré . Depuis longtemps déjà , il nourrissait une fascination pour le mystère , les disparitions inexpliquées, les zones obscures de l’âme humaine . Les vieux récits de détectives solitaires , les enquêtes noyées de pluie et de brouillard , les énigmes policières jamais totalement résolus lui donnaient le sentiment qu’il existait derrière les apparences quelque vérité plus profonde , plus inquiétante aussi . Mais il y avait autre chose , comme une colère ancienne contre la brutalité cachée des rapports humains , des humiliations silencieuses , des dominations ordinaires .

Très tôt , le jeune homme avait , en effet , compris qu’une société pouvait écraser les êtres les plus fragiles tout en continuant à parler de morale et de progrès . Pour lui , devenir inspecteur allait représenter , peut-être d'une façon confuse , en affrontant ce qu’il y avait de plus sombre en elle , un moyen de ne plus rester un simple spectateur . Enfin , plus prosaïquement , cherchait-il à gagner sa vie de manière correcte et le plus vite possible , après des études littéraires qui offraient peu de débouchés . L’école de police , une fois réussi avec brio le concours , fut , néanmoins , pour lui , une découverte brutale . Beaucoup de candidats ne parlaient que carrière , mutations , primes ou avancement .

Par chance , au milieu de cette médiocrité ordinaire , il fit une rencontre qui devait compter . Le garçon s’appelait Mikael Dilichant . Grand , calme , le regard clair , possédant cette manière lente de parler qui intriguait Pierre , il venait d’un village du Finistère intérieur , quelque part entre Brest et les Monts d’Arrée : une économie de mots paraissant cacher davantage de profondeur que tous les discours brillants des autres collègues . Très vite , ayant sympathisé , les deux élèves prirent plaisir à discuter ensemble .

Un soir , après plusieurs verres , Pierre lui demanda pourquoi lui , fils de cultivateurs bretons profondément attaché à sa terre , avait choisi la police . Mikael , avant de répondre , resta silencieux quelques secondes :

Parce que je connais bien les hommes

Puis , voyant l’incompréhension de son camarade :

- À la campagne aussi , il y a des drames . Les gens croient que tout est pur chez nous . C’est faux . Voyons , tu sais bien qu'il y a lalcool , les héritages , les haines de famille ... Et puis les silences . Surtout les silences

Puis , il ajouta , plus bas :

- Quand jétais gamin , sortant de chez elleune fille du village sest suicidée . Tout le monde savait pourquoi . Personne na rien dit . Jai compris ce jour-là que les communautés protègent parfois davantage leurs secrets que les êtres humains

 Cette phrase marqua profondément PierreQuelques mois plus tard , Mikael , qui , d'abord , s'était amusé de l’image que son collègue se faisait de son pays , d'un air guilleret , lui annonça qu’il allait se marier et lui demanda d’être son témoin .

- Tu verras ... Chez nous , ce nest pas seulement des légendes et des menhirs .

Les gens sont durs comme des rocs ! , plaisantait-il , paraissant déjà , d'un air narquois , reconnaître son " ami " comme un des leurs .

 Pierre accepta avec une émotion qu’il eut du mal à cacher .

13 - Le voyage vers la Bretagne produisit sur lui un effet presque physique . Avant Rennes , dès la sortie de l'autoroute , il sentit l’air changer . Puis vinrent les voies plus étroites du Finistère , les talus , les champs bordés de haies , les odeurs d’herbe humide et les chapelles perdues sous le ciel gris . La famille y exploitait une ferme depuis plusieurs générations . Le jeune élève-inspecteur , alors , découvrit un monde qui lui sembla presque intact . Le père , comme son fils , parlait peu , mais chaque parole semblait avoir du poids . La mère passait sans cesse , avec les anciens , du français de l'école à la langue bretonne . Les grands-parents vivaient encore près de l’immense cheminée où brûlaient des bûches de chêne . Aux repas , les conversations mêlaient histoires de récoltes , souvenirs des morts , plaisanteries en breton , récits de tempêtes .

- Tu vois , demain , c'est le grand jour ! Heureusement que tu n 'as rien de cassé , mon vieux , dit-il en riant , ç 'aurait été dommage ! Elles t 'attendent toutes , pleines d'impatience 

Il lui avait montré un cliché de sa fiancée , Mona , la future madame Dilichant , belle paysanne des environs .

Le mariage eut lieu dans une petite église de campagne battue par le vent . Mais ce fut surtout le repas de noce qui bouleversa l'invité d'une fascination silencieuse , les tables interminables , finements décorées de draps de dentelle blanche , et les chants repris par les cousins du voisinage , tous ces hommes rougis par l’alcool , qui , surgissant de partout , courtisaient les femmes riant à gorge déployée lorsque les plus vieux leur parlaient d'un sympathique disparu comme s’il était encore présent parmi eux !

Et puis il y eut Soazig , la charmante sœur de la mariée .

Elle ne ressemblait pas aux filles du Midi qu’il avait connues à Nice . Elle avait cette beauté intellectuelle et libre des " stars " américaines des années soixante-dix . Avec ses cheveux bruns coupés souplement autour du visage , ses grands yeux pleins d'ironie mélancolique , sa silhouette mince un peu androgyne et sa manière de sourire en penchant légèrement la tête , elle faisait irrésistiblement penser à l'actrice Diane Keaton . ( 13 )

Très vite , elle vint vers lui avec une curiosité amusée .

- Donc , cest toi , le Niçois tombé amoureux de la Bretagne

Elle semblait prendre plaisir à l’interroger .

- Tu connais Glenmor ? Xavier Grall ? Tu lis quoi

Pierre parla de ses lectures , des romantiques , de Julien Gracq , de Chateaubriand , des poètes qu’il avait emporté , même pendant son service militaire . ( 14 )

Elle le dévisageait avec un mélange de surprise et d’amusement .

Puis , elle lui demanda soudain :

- Mais alors ... pourquoi la police

Il hésita.

C’était la première fois que quelqu’un formulait aussi directement la contradiction qu’il sentait monter en lui depuis tant de mois .

La fille poursuivit doucement :

- Tu nas pas une tête de flic . On dirait plutôt quelquun qui , pour écrire ses livres , devrait partir marcher seul au bord de la mer pendant des heures 

Cette phrase troubla Pierre bien davantage qu’il ne voulut le montrer .

Il tenta de répondre maladroitement :

- Peut-être que comprendre les hommes , cest aussi une forme de poésie

Elle éclata de rire .

- Non , ça , cest une phrase de futur commissaire désabusé

La soirée avançait . Le cidre et le " chouchenn " circulaient de table en table . À un moment , selon la tradition familiale , chacun fut invité à chanter quelque chose . ( 15

Les  " séniors " commencèrent d'entonner des chants bretons repris en chœur . D’autres choisirent des airs populaires , des chansons de marins ou des refrains à boire qui déclenchaient d'innombrables éclats de rire !

Alors , plusieurs , le regard brûlant d'eau-de-vie , se tournèrent vers Pierre .

- À toi , le Niçois ! Maintenant , c'est à toi

Soazig souriait , accoudée à la table , visiblement curieuse de voir ce qu’il allait choisir . Ayant bu plus qu’il ne l’aurait dû , il hésita quelques secondes , ressentant surtout le besoin presque douloureux de lui montrer ce qu’il portait réellement en lui , comme si cette chanson pouvait lui révéler sa vérité intime . Il choisit alors d'interpréter " Suzanne " de Leonard Cohen , jugeant imparfaite sa voix grave , hésitante , et même s'il chanta avec sincérité , trop de sincérité peut-être , peu à peu , il sentit la salle changer . Les conversations diminuèrent d’abord par politesse , puis une gêne diffuse sembla s’installer . Cette mélodie lente , presque mystique , ces paroles chargées de solitude et de désir contrastaient brutalement avec l’atmosphère terrienne et joyeusement bruyante de la noce . Quelques-uns baissèrent les yeux . D’autres recommencèrent discrètement à boire ou à parler entre eux . ( 16 )

Pierre comprit soudain qu’il venait de commettre une erreur . Il avait voulu offrir quelque chose de vrai , il venait probablement de plomber la fête ! 

Quand il termina , les applaudissements furent chaleureux mais brefs , légèrement embarrassés . Soazig , la mine enjouée , paraissant satisfaite après ce véritable traquenard , continuait de le dévisager comme une sirène malicieuse . Mais , insensiblement , son expression avait changé . Il lui sembla y lire à la fois de la tendresse , de la curiosité , avec une forme de distance nouvelle , comme si elle venait de comprendre quelque chose de plus profond , peut-être aussi de plus inquiétant , chez cet homme venu du Sud qui rêvait de Bretagne comme on rêve d’un pays de cocagne impossible . Et le soir , après la longue veillée bretonne , dans le chemin qui s'enfonçait sous les ombrages depuis la ferme du hameau " Kerbili " , ce fut elle qui se tint tout contre lui pendant la soirée , petite fée semblant boire ses paroles d'une oreille attentive et l'observant de ses yeux de luciole , Soazig , celle qu'il crut enfin reconnaître comme s'ils étaient nés l'un pour l'autre , frémissant de peur , en même temps , pour cette nouvelle amie silencieuse et fidèle depuis si longtemps désirée et qui , une fois venue , allait pouvoir l'aimer pour toujours !

Lorsqu’il lui parla des disques bretons qu’il cherchait autrefois chez un petit disquaire de Nice , elle éclata de rire .

- À Nice ? Il fallait être ingénieux pour trouver ça là-bas

Toute la soirée , elle joua ainsi avec lui , alternant proximité et distance . Par moments , l'inspecteur avait l’impression troublante qu’elle le comprenait mieux que beaucoup de gens rencontrés dans sa vie . Elle valorisait son attachement à la Bretagne avec une chaleur inattendue , comme si ce qu’il cherchait confusément finissait par trouver une forme de légitimité .

Ils dansèrent , burent des heures durant dans un mélange de musique , de fumée , de rires et de chants !

Plus tard , vers la minuit passée , il sortit quelques instants derrière la salle des fêtes pour humer le vent du large lui portant cette odeur indéfinissable de terre mouillée et d’algues lointaines qui lui avaient tant manqué sur la côte . Au-dessus des champs de blé noir , entre les nuages , quelques étoiles timides lui jetant leur clin d'oeil , il sentit naître en lui une émotion dangereuse , l’idée absurde qu’il venait peut-être de trouver sa place .

Quand il revint dans la salle , Soazig avait disparu . Autour du seuil , tout à coup , les conversations changèrent quand on la vit réapparaître au bras d’un homme assez grand , plutôt mince , portant une veste de cuir ornée d'un " Triskell " , cheveux longs attachés en " katogan " , derrière la nuque . Plusieurs invités , même , se levèrent aussitôt pour le saluer avec admiration . Pierre , avant de comprendre , sentit son cœur se serrer . Quelqu’un prononça un nom . ( 17

C'était celui de Gwen Andon , le harpiste , dont il avait découvert le disque une année plus tôt chez un disquaire de Nice , et dont la musique avait nourri ses rêveries de pauvre exilé breton ! 

La jeune fille , comme une madone transfigurée , rayonnait de joie .

Je vous présente mon fiancé

Le monde sembla vaciller légèrement autour de l'invité à la noce . Et tandis que la harpe commençait à résonner dans le tumulte de la fête , il comprit brutalement , en entendant psalmodier l'artiste , combien certains rêves pouvaient se refermer comme des pièges : 

" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... " ( 18 )

 

FIN DE LA 1ère PARTIE

( A Suivre )

                                                    ___

 

DAN AR WERN - AU SEUIL DE L'INVISIBLE - Première Partie - L'EtrangerIV - L'Invité à la Noce - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " AU SEUIL DE L'INVISIBLE " , copyright 2026 .

                                                    ___

Notes :

13 Diane Keaton  ( 1946 - 2025actriceréalisatrice et productrice américaine , interprète de " A la Recherche de Mr Goodbar " ( Looking for Mr Goodbar , 1977 ) de Richard Brooks et d' " Annie Hall " ( 1977 ) de Woody Allen .

14Glenmor ( 1931 - 1996 ) , auteur-compositeur-interprète écrivain , poète breton - Xavier Grall ( 1930 - 1981poète écrivain , journaliste breton Julien Gracq 

( 1910 - 2007 ) , auteur de " Le Château d'Argol " ( 1938 ) , écrivain français .

15Chouchen ( en breton  : chouchenn ou mez , d'après les dictionnaires Catholicon et An Here ) , breuvage liquoreux issu de la fermentation d'un mélange de moût de pomme et de miel .

16" Suzanne " ( 1967 ) , chanson de Leonard Cohen sur son premier album " Songs of Leonard Cohen  "- copyright 1968 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment - EMI Music publishing - All rights reserved adaptée et chantée en français par Graeme Allwright , copyright 1973 / " Graeme Allwright Chante

Leonard Cohen " , Mercury / Phonogram - Tous droits réservés .

17 - Triskell , symbole du flux vital des trois éléments de la Triade Celtique . 

18 - Chanson traditionnelle bretonne : " Celle que j'aime , je l'ai perdue à jamais ... "

 

* " Why Don't You Try ? " chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) , dans son album " New Skin For the Old Ceremony " , copyright Leonard Cohen 1974 / CBS Inc./ Sony Music Entertainment Inc. - Columbia - All rights reserved .

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