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LUCILE - Postface - Les Sept Douleurs .

17 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

Atala au Tombeau ( 1807 ) Anne-Louis Girodet .

Atala au Tombeau ( 1807 ) Anne-Louis Girodet .

LUCILE

 

 

 

 

Postface

 

 

 

 

Les Sept Douleurs

 

 

 

 

" Lucile " , ou " Le Domaine Interdit " ( 2è partie ) , se construit comme une nouvelle à forte densité symbolique , fondée sur un jeu d’analogies intertextuelles entre trois figures spirituelles et littéraires : Lucile de Chateaubriand , Thérèse d’Avila et Lucile , ma jeune suissesse . L’intrigue , volontairement resserrée sur une seule soirée , la nuit de Noël , fonctionne moins comme un récit d’action que comme un moment de révélation privilégié , au sens presque mystique du terme .

 

1 - Combourg : du lieu historique au symbole intérieur

 

Le château de Combourg, omniprésent dans les " Mémoires d’Outre-Tombe " , est ici explicitement désancré de toute réalité géographique . Le texte insiste sur le fait que Lucile , une Suissesse , n’y est jamais allée :

Combourg devient un lieu lu , intériorisé , symbolique . Cette transposition reprend le geste même de Chateaubriand , pour qui Combourg est moins un espace concret qu’un originel foyer de mélancolie , associé à l’enfance , à la solitude , à l'introversion.

La sœur de Chateaubriand , Lucile , apparaît dans les " Mémoires " comme une figure de l’excès dans le repli sur soi : trop sensible , trop grave , portée à l’isolement . L’image du donjon comme de son escalier très étroit sert déjà chez l'auteur à figurer une ascension spirituelle négative , un retrait du monde plutôt qu’une élévation sociale .

Ma nouvelle prolonge cette symbolique : Lucile , notre Suissesse , reconnaît dans cette figure une sœur d’âme , et substitue au donjon breton le cloître espagnol .

 

2 - Les Sept Douleurs comme Chemin Narratif

 

La structure profonde du récit repose sur une lecture symbolique des sept personnages comme autant de stations ou douleurs , dans le sens spirituel plutôt que

moral .

Ces douleurs ne sont ni fautes ni châtiments , mais constituent , pour parcourir son chemin vers l'intérieur , des épreuves nécessaires , chaque personnage n’existant pleinement que par la fonction qu’il assume dans le parcours de Paol :

Si Lucile incarne , pour lui , l’appel absolu , qui exclut toute médiation humaine ,

Claire symbolise la compréhension sans appropriation , pendant qu' Heidi révèle une vérité non formulable par ses gestes et regards .

Suzanne et Joseph figurent la loi , l’origine et la rupture .

Élise Montandon est celle qui , tel un passeur , accompagne jusqu’au seuil .

Paol est , lui-même , la douleur de l’attente et du malentendu .

Thérèse dAvila , enfin , représente la figure tutélaire qui donne sens à l’ensemble .

Ainsi , la nouvelle transpose la dévotion des " Sept Douleurs " dans un cadre laïcisé , intime , où la souffrance devient principe de connaissance .

 

3 - Le Château Intérieur : des Douleurs aux Demeures

 

La référence au " Château intérieur " de Thérèse DAvila permet de dépasser la simple mélancolie romantique pour inscrire le récit dans une dynamique mystique . Chez Thérèse , les " Demeures " sont des états successifs de l’âme , accessibles seulement par des épreuves croissantes . La nouvelle suggère que Lucile a accepté ce chemin , tandis que Paol demeure , lui , à l’extérieur du château - non par échec moral , mais par différence de vocation .

Le " Domaine Interdit " n’est donc pas un espace défendu , mais un espace non destiné , une frontière intérieure que le personnage reconnaît sans la transgresser . Le renoncement final n’est pas une défaite , mais une prise de conscience .

 

4 - Une Poétique de la Suggestion

 

Enfin , le texte s’inscrit résolument dans une poétique du non-dit . Les relations affectives ne sont jamais nommées , mais perçues à travers des gestes , des regards , des silences . Cette retenue stylistique fait écho à la spiritualité évoquée : ce qui compte ne peut être affirmé , seulement approché .

La nouvelle propose ainsi une méditation sur la limite - limite de l’amour , de la compréhension , de la présence - et sur la nécessité , parfois , de reconnaître que certaines ascensions ne se font pas à deux .

                                             ___

 

DAN AR WERN - LUCILE - Postface - Les Sept Douleurs - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

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LUCILE - III - Le Domaine Interdit .

10 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

LUCILE - III - Le Domaine Interdit .
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
III - Le Domaine Interdit
 
 
 
 
 
 
" Toi seule verses des larmes Déesse charmante , et les fleurs naissent "
  Chateaubriand - " Mémoires d'Outre-Tombe " , Livre III , 8 - Manuscrit de Lucile - L'Aurore .
 
 
 
 

8 - Je me sentais tellement seul après ce nouvel aller-retour New-York où la blessure de mon âme avait encore saigné en silence quand je m'étais rappelé celle qui , sur ce vol , autrefois , par sa joie de vivre , avait réussi à rallumer le feu de l'espérance et la grisaille d'une vie d'errance au service de ce que je jugeais de médiocres futilités . 

De retour à Paris , par un soir de janvier plutôt lugubre , je me rendis à la Cité universitaire , le froid collant aux façades grises que la lumière blafarde des réverbères dévoilait à peine , faisant , par endroits , ressortir une impression de solitude et d’abandon lorsque le vent d'hiver , soufflant en violentes bourrasques , les balayaient de pluie , au-dessus de la morne agitation de quelques boutiques plongées , comme moi , et quelques rares passants solitaires , dans un sentiment de tristesse et de profonde torpeur . Je grimpai en vitesse l’escalier du bâtiment où logeait Claire , le cœur serré , décidé à obtenir des explications . Frappant sur sa porte , je n'obtins aucune réponse , et dut revenir le lendemain , puis encore un autre jour . Ce fut seulement le quatrième soir , que le " sésame " fonctionna . Claire apparut sur le seuil , emmitouflée dans un manteau sombre . À côté d’elle se tenait une autre fille , plus jeune , qui m'observait avec une curiosité prudente .

- Paol ? , fit-elle , surprise .

- Oui , je te cherchais . J'ai besoin que tu m'expliques ... Lucile ?

Secouant la tête , l'étudiante hésita .

- Je n'habite plus ici . Je suis juste passée prendre une lettre .

- Une lettre ?

- De Lucile , justement .

Le prénom tomba entre nous comme une pierre .

- On peut se parler ? , demandais-je .

- Pas ce soir . Et , baissant la voix :

- Rendez-vous dans quelques jours . Je te dirai tout ! C'est promis !

Puis , retenant sa nervosité , elle referma doucement l'entrée .

9 - Claire avait , sans doute , voulu éviter tout décor qui pût retenir la mémoire , car elle avait choisi un petit restaurant près de la gare , un de ces lieux de passage que le flot des voyageurs vide et remplit selon l'horaire des trains , comme une marée montante et descendante , à chaque arrivée ou départ . Dehors , la froidure mordante paraissait enserrer la ville dans son manteau d'hiver , durcissant l’air et faisant glisser les trottoirs , tandis qu'à l’intérieur , la lumière d'un doux crépuscule éclairait faiblement la salle qui semblait hors du temps , dernière antichambre avant le voyage ...

Nous nous étions installés près de la vitre . Elle me résuma l'essentiel , parlant doucement , comme si tout devait déjà appartenir au souvenir , d’abord qu'elle devait revenir ici le lendemain . Puis, sans transition :

- Lucile n'est jamais allée à Combourg de sa vie

Je relevai la tête , abasourdi par ce que je venais d'entendre .

- Je sais bien , mais elle y a vécu autrement , lui répondis-je , expliquant ce que j'avais fini par comprendre , que ce lieu n’avait , sans doute , jamais été pour notre amie un lieu réel , mais un symbole emprunté , surtout lorsqu'elle parlait de lui en évoquant le donjon , l’escalier très étroit , l’effort qu’il fallait pour atteindre la chambre haute , là où l’air se faisait plus rare et la lumière plus incertaine , avec une précision qui nous étonnait .

- Lucile aimait surtout cette montée , me confirma-t-elle avec nostalgie , pas le château lui-même , la montée ...

Je la regardais faire glisser sa tasse entre ses doigts .

- Comme l'autre , ajoutai-je après un silence , la soeur de Chateaubriand , toujours enfermée , toujours à l'écart , bien trop sensible au monde pour y rester longtemps faire son pas de danse , et qui montait là-haut comme on se retire en soi-même !

- Oui , elle s'est reconnue là-dedans , poursuivit Claire , dans cette tristesse qu'elle voulait fuir comme la peste en donnant l'image fausse d'une bonne vivante , alors que , profondément , elle ressemblait à son père . Elle voulait monter , s'élever , quitter le bas pour atteindre quelque chose de plus haut , même si ça signifiait la solitude . Le couvent , l'Espagne , c'était la suite logique ... 

- Le renoncement , jusquà ne plus appartenir quà soiou à Dieu , le couvent , mourir au monde , murmurai-je  avec rage sans vouloir croire encore l'horrible nouvelle qui m'avait été annoncée au début de la rencontre .

Je pensais aux parents de Lucile , à Suzanne et Joseph . À leur inquiétude muette , à leur rigidité aussi . À la dispute violente qui avait précipité son départ . À cette honte dont parlait la lettre : s’être servie de moi pour apaiser ses parents , pour donner le change , puis rompre avec sa copine et tout abandonner brusquement ! 

- Elle est partie de Brig avec Elise Montandon , m'avait précisé ma voisine , qui l'a accompagnée jusqu'en Andalousie . Après , je crois qu'elle est restée seule

10 - La porte du restaurant s’ouvrit , faisant place à une jeune femme qui , se frayant son chemin vers nous parmi les convives , cherchait Claire du regard . Celle-ci se leva lorsqu’elles se reconnurent , leurs deux visages s’éclairant d’un même mouvement . 

Je te présente Heidi ! Mais tu l'as déjà aperçue dans l'appartement , non

La jeune femme , posant , d'un geste simple et rassurant , sa main sur l’avant-bras de Claire , se mit à lui sourire . Elles échangèrent toutes deux quelques mots à voix basse . Je les observais discrètement , sans m’imposer : l’évidence des regards prolongés , l'intimité évidente , et cette façon qu’avait Claire de s’orienter vers elle , comme vers un point stable à l'horizon des tempêtes , me troubla . Et quand elle revint s’asseoir à table , je trouvais que le visage de mon invitée avait changé : plus serein , plus déterminé . 

- Je pars demain , déclara-t-elle . Je rentre en Suisse !

- Elle ne voulait pas te faire souffrir , essaya-t-elle de m'expliquer une fois de plus , me montrant la lettre à nouveau .

Je ne savais que dire .

À cet instant , la nouvelle venue se leva et vint poser sa main sur l'épaule de mademoiselle Bender .

- On y va ?

Claire se leva à son tour , Heidi l'aidant à enfiler son manteau , ajustant son écharpe sur son col , geste attentif , presque intime., effleurant sa joue du bout de ses lèvres fines . Rien n’était vraiment démonstratif , mais rien n’était caché non plus . Je compris alors la force de leur attachement - discret , jamais formulé - mais qui ne pouvait laisser aucun doute possible à la phrase de Lucile , prononcée devant la crèche :

- Quelle horrible douleur ce doit être d'accoucher !

Posant la main sur mon bras ,  la fille de Sierre fit un geste d’adieu plus que de consolation .

- Prends soin de toi !

Je les regardais prendre le large , déjà presque absentes , réalisant que j'avais voulu franchir , sans le savoir , les limites d’un territoire qui ne m'appartenait pas , comme un domaine interdit , pays mystérieux d’un amour inconnu , où la foi et la faute se refermaient désormais sur moi .

11 - " Dis-lui pardon , dis-lui que je lai entraîné sur le chemin des sept douleurs malgré moi , avouait Lucile dans sa lettre .

Solitude , espérance , elle avait aussi noté ces mots . La nostalgie d'un rêve nous console souvent des ordonnances d'un implacable Destin .

C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , ce petit livre oublié sur son beau pays du Valais que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y reconnaître une odeur imprégnée de sa présence , un parfum subtil de sa montagne . Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , un jour , près de moi .

Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine . Alors , je repensais à Bellwald et revis sa route étroite , l’hiver , la neige tassée qui oblige à monter lentement , virage après virage , sans certitude d’arrivée .

Puis , je songeais au téléphérique , à cette solution de facilité qui élève sans effort , qui efface la pente , le froid , la fatigue , et qui , en retour , escamote la difficulté du relief .

Je compris que la vie citadine de Lucile avait un peu trop ressemblé à ce téléphérique , l'éloignant peu à peu de son enfance montagnarde , élévation rapide , artificielle , qui l’avait dispensé de l’épreuve réelle de l'alpe suisse qui ne se livre pas , mais qui exige la marche , le silence , l’acceptation tacite d'une douleur . Ce silence , le père de Lucile , Joseph , l'ayant certainement mieux compris que les autres , l’avait toujours porté en lui . Mais il n’avait rien dit . Non par dureté , mais parce que certaines vérités , quand elles se traversent , ne s’énoncent pas . Je revis son regard grave et retenu , ce mutisme qui n’était ni refus ni ignorance , mais lucidité . Il savait que sa fille ne pouvait emprunter qu’un seul chemin , celui qui monte sans raccourci , même s’il isole .

Quant à moi ,  je me disais que je finirai par accepter que ma place n’était pas sur cette route-là , que je n'étais pas fait pour l’ascension dans la neige , ni pour le silence prolongé des hauteurs .

Peut-être avait elle souhaité m'indiquer la route ? Moi qui confondait l’élévation spirituelle avec ma profession , je me souvins de ces mots de Rilke , lus autrefois sans vraiment en saisir l'importance , où il affirmait que nous serions un jour futur capable de trouver la vraie réponse aux nombreuses questions que nous étions entrain de vivre hier sans jamais les comprendre ... ( 5 )
Alors , tout se rassembla dans mon esprit confus comme une sorte de puzzle imaginaire .

Je les reconnaissais tous , Ils étaient bien sept , dans mon rêve , cette nuit-là : 

Lucile , ma première douleur , incarnait l’appel intérieur .
Claire , la seconde , montrait la compréhension sans promesse .
Pour moi , la troisième , c'était l’attente confuse .
Joseph et Suzanne , le couple de la quatrième , unissaient la loi et la rupture .
Élise Montandon , la cinquième , indiquait le passage .
Heidi , la sixième , détournait la révélation silencieuse .
Et enfin Thérèse dAvila , montait jusqu'à la septième demeure .

Les sept douleurs formaient donc un chemin .
La sainte l’avait écrit quelque part :
" L’âme est comme un château tout de diamant , de cristal très clair . Il faut passer par de grandes peines pour arriver aux dernières demeures ."  ( 6 )

Lucile accepterait ses peines . Claire suivrait les siennes . Moi , je devais partir , non pour arriver ailleurs , mais pour m’éloigner de moi-même ... 

 

 

 

FIN

 

 

                                             ___

 

DAN AR WERN - LUCILE III - Le Domaine Interdit - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

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Notes :

5 - Rainer Maria Rilke - " Lettres à un Jeune Poète " , IV , lettre du 16 juillet 1903 ( à Franz-Xaver Kappus ) .

6 - Sainte Thérèse D'Avila - " Le Château Intérieur " ( 1577 ) , premières demeures , I , 1 et II , 12 .

 

 

 

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LUCILE - II - Noël à Bellwald .

7 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

LUCILE - II - Noël à Bellwald .
LUCILE - II - Noël à Bellwald .
 
 
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
II - Noël à Bellwald
 
 
 
 
 
 
" Neige éternelle qui fait pâlir les étoiles ,
  Toi qui portes à tes flancs de grandes vallées
  Où l'âme de la terre s'exhale en odeurs de fleurs ,
  Me suis-je enfin perdu en toi ,
  Uni au basalte comme un métal inconnu "
 
Rainer Maria Rilke - Le Livre de la Pauvreté et de la Mort .
 
 

3 - Après notre balade à Paris , l’hiver , avec une rigueur presque administrative , avait refermé ses portes sur la vie de Lucile . Son stage d’hôtesse-étudiante achevé , elle était rentrée à Sion , dans l’appartement clair qu’elle partageait encore à moitié avec ses parents , pour reprendre là-bas des études de commerce . Les semaines d'automne , auparavant , avaient filé , aussi denses que studieuses , lui permettant de se réfugier derrière cette prétendue charge de travail pour espacer , puis éluder , les lettres qu'elle daignait m'adresser , ne me répondant que brièvement , toujours très en retard , mais avec une précision qui évitait soigneusement toute confidence .

À l’approche de Noël , un élan , peut-être mélange de culpabilité et de nostalgie , l’avait pourtant décidée à m’inviter en Suisse .

" Viens pour les fêtes , m'avait-elle griffonné sur une carte postale . Tu verras comme cest beau , l’hiver à Bellwald ! "

J'arrivais un matin de décembre , après un long périple sur des quais glacés , ponctué de correspondances dans des villes que je ne connaissais que trop peu . Puis , le village , comme un edelweiss planté au-dessus de la vallée du Rhône , surgissant au bout d'un autre long voyage en car , m'offrit soudainement son sourire de blancheur sur l'immensité du  ciel bleu , et ses chalets enfouis dessous leur manteau de neige aux fumées droites dans l'air immobile , tandis que , dans le lointain , retentissaient ses cloches , presque assourdies par le froid . 

Lucile m’attendait devant la maison familiale , au bout du téléphérique . Elle n’était pas seule. À ses côtés se tenait Claire Bender , la jeune femme qui l’avait hébergée à Paris .

Brune , emmitouflée dans un manteau trop léger pour la montagne , elle souriait avec une aisance un peu surfaite , qui me surprit . Le choc me figea un instant , car je ne m’attendais pas à cette présence , encore moins à la familiarité évidente qui semblait unir les deux jeunes femmes .

- Claire passe la soirée de Noël avec nous , m'expliqua l'étudiante . Elle navait pas envie de rentrer tout de suite à Sierre chez ses parents . 

J'acquiesçais de la tête , sans rien dire , mais je sentis quelque chose d'imperceptible pouvant remettre en cause le caractère important que j'avais espéré de ma venue .

Bellwald était le village du père de Lucile , Joseph Bauer , un homme d'une cinquantaine d'années , trapu et silencieux , germanophone , dont les mains portaient les marques d’une vie de charpentier passée à façonner le bois . Laissant dans les escaliers et les poutres comme une trace , une signature personnelle invisible que chacun reconnaissait pourtant , puisqu'il avait travaillé à presque toutes les maisons du village , en tant qu'ébéniste , il fabriquait aussi , avec les essences de la montagne , des meubles rustiques traditionnels de chêne ou pin massifs . Passant avec prudence du dialecte alémanique à un français plus lent , mais précis , portant sur lui la retenue des hommes qui , préférant l'action , parlent peu , il m'accueillit avec une poignée de main ferme , un sourire réservé .

La mère de Lucile Suzanne Bévilard , contrastait avec lui .

Francophone , pasteure , elle officiait à Brig , le bourg voisin , faisant chaque jour la route à travers la vallée . Son engagement pour le " Simultaneum " – cette cohabitation des cultes dans un même lieu – était connu et discuté à Bellwald , village resté majoritairement catholique . Elle rêvait de voir l’église du lieu s’ouvrir à cette pratique , mais ce projet fraternel ne suscitait généralement qu'une ironie condescendante faite de sourires et de silences polis .

Les préparatifs de Noël commencèrent dès le lendemain . Joseph sciait du bois derrière la maison , tout en m'expliquant la façon de choisir une bûche qui brûle lentement . Suzanne et Lucile , à l’intérieur , préparaient les biscuits , pendant que Claire essayait de se rendre utile , curieuse et volontaire , posant mille questions sur les traditions villageoises .

Les langues se croisaient , français dans la cuisine , allemand dans l’atelier , parfois transformées en un curieux mélange des deux tout autour de la table . Je me mis à observer Lucile évoluant avec aisance dans ce monde qui était le sien , la sentant plus proche de Claire , et d’une manière nouvelle , presque exclusive .

Le soir , je pouvais mesurer la distance qui s’était installée entre nous , non pas de manière brutale , mais progressive , comme un paysage qui change peu à peu sous l’effet de la neige , lorsque les flocons se mettent à tomber dru et que les lumières du village se raréfient .

Les répétitions pour la veillée de Noël réunirent tout le monde à l’église . Suzanne y participait en invitée , tolérée comme une substance étrangère examinée avec une curiosité railleuse , mêlée de réserve , au microscope .

Joseph , lui , restait en retrait , fidèle à ses habitudes , plus à l’aise à fabriquer un meuble qu’à débattre de théologie .

Dans cette attente feutrée de la fête , entre odeur de résine , craquement du bois et prières murmurées , chacun préparait Noël à sa façon . Je compris alors que ce séjour à Bellwald ne serait pas seulement une parenthèse hivernale , mais un moment de vérité silencieuse , où se jouaient bien plus que des retrouvailles .

4 Le soir de Noël tomba bientôt sur Bellwald . La neige réfléchissait une clarté presque lunaire , et le village entier , semblant pris dans une sorte de suaire blanchâtre , entra justement , comme un chapelet de " lièvres " et "coucous " vaincus par le frimas , dans son église basse et massive de " Marie des Sept Douleurs " , saturée d’odeur de cire ancienne et de laine humide . ( 3 )

Je m’assis entre les deux étudiantes , légèrement en retrait , observant les visages connus et inconnus , burinés par l’altitude et les hivers .

Devant l'autel baroque , au moment de l’homélie , le prêtre invita Suzanne à dire un mot pendant qu'un murmure discret parcourait les bancs de la nef . Elle s'exprima d'une voix calme , sans solennité .

- On ma demandé de parler de fraternité , dit-elle simplement .  Je ne parlerai pas de dogme . La fraternité commence quand on accepte de ne pas se comprendre entièrement , mais de rester unis ensemble malgré tout , pour affronter la tempête . N'est-ce pas ce que nous avons toujours vécu en Suisse ?

Après une pause , elle rajouta :

- Noël nous rappelle que Dieu n’est pas venu résoudre nos divisions , mais naître au milieu delles .

Cette manière simple de prêcher , convainquit plutôt l'assemblée , car ce n’était pas le fait d'une fervente mystique éthérée , mais la reconnaissance d'un travail quotidien de chaque fidèle tentant , chaque jour , d'accueillir le nouveau-né dans le secret de son âme . 

Alors , je sentis quelque chose en moi se dénouer . Lucile , à côté de moi , écoutait poliment . Claire fixait un point vague au-dessus du tabernacle .

5 Après la messe , la pasteure m'invita , moi , l'ami de son enfant bien-aimé , à monter à l’étage de la maison , dans une petite pièce mansardée qu'on aurait pu prendre pour une échoppe de bouquiniste .

Elle m'ouvrit la porte presque timidement . 

- C'est mon désordre , me dit-elle en souriant .

J'y vis des piles de livres instables qui s'entassaient partout sur des étagères doubles , des volumes ouverts parmi les papiers traînant sur le bureau , annotés , des poèmes , de la théologie , des carnets reliés à la main .

- Vous écrivez , paraît-il ? , m'a confié ma fille .

- J'essaie , répondis-je . Surtout de la poésie . Et  j'en lis aussi quand je n'arrive pas à dormir .

Elle tira un recueil d’un amoncèlement d'ouvrages tenant en équilibre . 

- Rilke .

Un sourire immédiat s'afficha sur mon visage .

- " Malte ", dis-je . Et " Les Élégies " !

- Plus " Les Lettres à un Jeune Poète " que voici , ajouta-t-elle , toute fière de brandir une vieille édition , toute poussiéreuse , mais reliée de cuir aux lettres d'or . Sa tombe est à Rarogne , à côté de chez nous . (

- Je le sais , répondis-je avec douceur . Mais je n'ai jamais osé y aller .

- Nous irons ensemble , alors , conclut-elle simplement .

C'est à cet instant que j'eus la sensation troublante d’être plus à ma place ici , dans ce grenier littéraire , et de m'y sentir plus proche , en tout cas , de sa mère que de Lucile elle-même .

6 - Dans la grande pièce commune chauffée par le poêle , se tint le réveillon . La table était solide , sans nappe , dressée avec soin par Joseph , qui avait participé en silence , découpant le pain , disposant les assiettes . 

Le menu était celui des fêtes valaisannes , composé d'une belle raclette , avec du fromage fondu à la flamme , servi avec des pommes de terre en robe des champs , cornichons , plus oignons vinaigrés . Puis , vint une viande séchée du Haut-Valais , fine et sombre . Enfin , pour le dessert , ce fut une tarte aux noix et des brislets croustillants .

- Chez vous , dis-je en servant Lucile , j'ai l'impression que Noël est beaucoup plus ... convivial .

- Protestant , me corrigea-t-elle avec un sourire . Chez les catholiques , j'ai toujours trouvé l'ambiance plus froide , plus hiérarchique .

- Et pourtant , repris-je , c'est ici qu'on m'a parlé de fraternité .

Elle haussa les épaules .

- Bien sûr , mais moi … Elle hésita . J'ai un faible pour la Vierge . Et pour l'architecture italienne . Les églises du Tessin , par exemple . Tout est plus charnel là-bas . Les fresques les madones , les bougies ...

- Tu crois encore à tout ça , toi ? , lui demandais-je sans ironie .

- Je ne crois pas , me répondit-elle . Je ressens .

Joseph mangeait en silence , découpant soigneusement sa portion de gâteau , hochant parfois la tête comme s’il voulait donner le change pour avoir la paix , suivant son propre monologue intérieur .

On ne savait jamais très bien s’il se tenait à l'écart , faisant semblant de ne rien comprendre , ou s’il choisissait plutôt de ne rien vouloir commenter .

Claire , elle , était là sans y être . Elle souriait quand on la regardait , mais ses gestes mécaniques témoignaient de son absence effective . Elle tournait machinalement son verre entre ses doigts , jetant parfois vers la fenêtre un vague regard , comme si quelque chose - ou quelqu’un - l’attendait ailleurs .

- Tout va bien ? , lui demanda Suzanne .

- Oui oui , répondit-elle trop vite . Je pensais à Paris .

Je la regardais avec attention : son beau visage semblait tiré par une inquiétude sourde , une attente qui n’avait rien à voir ni avec Noël , ni avec Bellwald .

La conversation s’étiola doucement . Le feu crépitait . La neige continuait de tomber en silence , régulière , épaisse . Je compris alors que cette soirée , si paisible apparemment , révélait déjà ses lignes de fracture : entre croyance et ressenti , entre parole et non-dit de ceux qui étaient là , et de ceux qui , déjà , semblaient ailleurs ...

7 - Je me réveillai tard .

La maison , comme un vaisseau fantôme sur une mer déserte , paraissait vide . Ce n'était plus la ouateur nocturne de la veille , tombant tel un voile de communiante sur les façades enneigées , mais la sensation du vide après un départ précipité . Le poêle était encore tiède . La lumière d’hiver entrait rasante , coupant la pièce en bandes pâles .

J'appelais d'abord Lucile . Pas de réponse .

Dans la cuisine , Joseph Bauer était assis à la table , une tasse de café noir entre les mains .

Levant la tête , il esquissa un signe de bienvenue , puis retourna à sa boisson .

- Bonjour, lui dis-je .

- Bonjour , me répondit-il après un temps .

Le mot semblait avoir demandé un effort .

Je regardais tout autour de lui .

- Où sont ... les autres ? , demandais-je .

Il chercha ses mots , fronçant légèrement les sourcils .

- Suzanne ... temple . Brig . Il fit un geste vague vers la vallée . Office du matin .

Puis , après une pause :

- Les fille ... parties tôt . Sion .

- Déjà ? , fis-je avec une pointe de surprise , aussitôt suivie d’un malaise . Pourquoi ?

L'ébéniste haussa les épaules .

- Sans doute affaire… urgente . Il chercha encore . Une amie . Problème .

Il se tut , comme si cela suffisait .

- Quelle amie ? , insistais-je poliment .

L'autre leva les mains , paumes ouvertes , dans un geste à la fois d’impuissance et de retrait .

- Je ne sais pas bien . Claire parle vite . Lucile aussi .
Il esquissa un sourire bref . Moi ... français difficile .

Nous restâmes quelques secondes muets . Finalement , Joseph se leva , enfila sa veste.

- Je vais à l'atelier, se décida-t-il avant de désigner la table derrière lui :

- Pain . Fromage . Si tu veux .

La porte se referma avec un bruit mat , qu'on aurait dit définitif .

Je m'assis à mon tour .

On voyait que le petit-déjeuner matinal avait été préparé à la hâte : deux tasses non rangées , plus une écharpe oubliée sur le dossier d’une chaise , celle de Claire , j'en étais presque sûr . Aucune note . Aucun mot .

Je pris mon téléphone . Aucun message . Ni de Lucile , comme d'habitude , ni de son amie .

Par la fenêtre , le village s’éveillait lentement . Les cloches de Brig , étouffées par la neige , résonnaient dans le lointain . Je pensais à Suzanne , à sa promesse de Rilke , à la tombe proche , intacte , immobile pour l'éternité , à l’opposé de ce qui venait de se produire .

Une " affaire urgente " .
Formule commode , élastique . Elle pouvait contenir un malaise , une peur , un appel pressant venu de l'extérieur , ou quelque chose de plus intime , de plus décisif . Ce qui me troublait n’était pas tant le départ que la manière : ensemble , sans moi , sans explication !

Je compris alors que le cœur du séjour ne se jouait plus ici , à Bellwald , ni même entre Lucile et moi , mais ailleurs , dans un espace fermé , auquel je n’avais pas accès , de la ville de Sion .

Je me levais , remis mon manteau . Avant de sortir , mon regard fut attiré par un livre laissé sur le buffet : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " . À l’intérieur , un marque-page improvisé : un ticket de train SionParisJe refermais l'ouvrage sans le remettre à sa place . Le chapitre s’achevait ainsi : dans une maison pleine de vestiges du passé , un homme laissé derrière , et deux jeunes femmes parties pour une urgence dont le nom , volontairement , m'échappait ... 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - LUCILE II - Noël à Bellwald - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

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Notes :

3Bellwald est une commune suisse du canton du Valais , située dans le district de Conches Les habitants de la commune sont surnommés " die Hasen " , soit les lièvres , tandis que ceux de la localité voisine de Bodmen sont surnommés " di Guggera " , soit les coucous en patois valaisan L'église de Bellwald construite en style baroque en 1698 est dédiée à Marie des Sept Douleurs

4 - Rainer Maria Rilke ( -écrivain , poète austro-hongrois qui , au terme d'une vie de voyages entrecoupés de longs séjours à Paris , finira par s'installer en 1921 à Veyras-en- Valais ( Suisse ) pour y soigner la leucémie dont il mourra .

Auteur de : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge ,1910 ) - " Les Élégies de Duino " Duineser Elegien ,1923 ) - " Lettres à un Jeune Poète " Briefe an einen Jungen Dichter , 1929 

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LUCILE - I - Combourg .

5 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

Lucile ( Noémie Schmidt )

Lucile ( Noémie Schmidt )

 
 
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
I - Combourg
 
 
 
 
 
" Au printemps , tu verras , je serai de retour ,
  Le printemps , c'est joli pour se parler d'amour ... "
 
Barbara - " Dis , quand reviendras-tu ? " *
 
 

 

 

 

1 - Qu'y-avait-il au fond de moi pour que j'aie si mal ? Je me promenais à Combourg , dans le parc du château , lieu chargé d’histoire et de réminiscences littéraires , qui agissait en moi comme un déclencheur de mémoire . Je m'y souvenais d’une jeune femme rencontrée jadis , parce qu’elle avait , lors d’une conversation , parlé d'un souvenir lié à cet endroit magique , et parce qu’elle portait le même prénom que Lucile de Chateaubriand .

Je sortais d'une rupture à l’époque de cette rencontre , affrontant , malgré le décorum illusoire propre à mon activité professionnelle , une solitude sourde , presque résignée . Pourtant , c’est lors d’un vol , dans le tourbillon factice des faux sourires hypocrites , que j'avais croisé cette Lucile , jeune hôtesse de l’air étudiante , figure à la fois lumineuse et tellement vraie par son dynamisme et son enthousiasme qu'une relation timide avait fini par s'esquisser dans l’entre-deux de nos multiples va-et-vient en cabine , genre d'intimité fragile née de quelques coups d'oeil complices , d'encouragements , de rapides confidences , toutes ces marques éphémères témoignant de la vie d'un équipage entre deux escales .

Ce matin-là , New-York se profilait une fois de plus comme un fantôme à travers les hublots , dans cette contrée intemporelle où les premières lueurs conquérantes de l'aube semblent magnifier le paysage . Le film était fini , beaucoup de gens dormaient encore plus ou moins bien dans l'avion . D'autres luttaient par la lecture , sous un quelconque lumignon , dans la cabine obscure de ce 747  " Jumbo " , s'efforçant avec peine d'oublier leur fatigue .

- Eh bien , mon cher , j'ai l'impression que c'est pas le " top " aujourd'hui ?

La vie semble si étrange , parfois , difficile à comprendre . 

Présage ou coïncidence ? 

Elle était arrivée si vite , la veille , dans l'allée de la Cité PN , comme une ombre qui s'était mise à surgir là , brutalement dévoilée , des lignes de son propre Destin ! Sans doute était-il temps ? ( 1 )

Qui peut savoir ? Maintenant , l'océan des nuages gris et roses colorait , au dehors , l'immensité sombre de l'atlantique , s'irisant des éclats d'or du soleil émergeant peu à peu au-dessus de l'horizon . Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un nouveau jour sans doute incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse tant attendue depuis des lustres . Vraiment , c'est avec une grande surprise que je la voyais chaque fois réapparaître auprès de moi quand elle avait fini de tenir la chandelle à un pauvre passager en détresse ! 

- Oh , si tu l'entendais , cette espagnole !

Qui aurait su le dire ? Sans doute aurais-je voulu soudain marcher , courir vers elle comme un fou échappé d'un asile d'aliénés pour la rejoindre ? Et puis , dans le creux de l'oreille , tout lui confier , enfin , du calvaire de mon existence insignifiante . Mais comprendrait-elle vraiment ce désir qui m'avait brusquement saisi de changer mes façons de vivre avec elle pour un immense besoin d'amour et de liberté ?

2 - Je l'avais ensuite revue à Paris . Nous nous étions retrouvés près de l’Opéra , lorsque la lumière tombait encore sur les façades , dorant les statues . Qu'il faisait beau , ce soir-là ! Elle portait un manteau sombre  , simple , presque fonctionnel . Venant de la Cité Universitaire où elle habitait une modeste chambre avec une étudiante qui tentait , comme elle à Sion , d'obtenir un diplôme équivalent d'ingénieur dans une école de commerce française , elle s'était dit , m'avoua-t-elle plus tard , qu'il lui fallait profiter tout de même d'un peu plus de liberté pour marcher à l'aventure en remontant , depuis Châtelet , le boulevard , pour tenter de calmer ce mal sournois qui lui dévorait les entrailles : faire les magasins ! Moi , pendant ce temps , je guettais sa silhouette , pensant avec une légère angoisse à ce qui allait suivre .

2 )

Et lorsqu'enfin je la vis , un peu plus tard , jeune fille ravissante , élancée , surgissant victorieuse de la foule , avec sa chemise de lin , son jean bleu délavé , sa coiffure bonde en chignon , mon coeur se mit à battre plus fort ! C'était bien elle , enfin , Lucile Bauer , je la reconnus dans la multitude , et j'avais l'impression de revenir en arrière , au temps de ma jeunesse triomphante , prêt à bousculer tous les obstacles du rêve et de l'illusion !

J'avais choisi un restaurant discret donnant sur une rue étroite , pavée , à l’écart des grands axes . La salle était étroite , presque trop tranquille . Au mur , une reproduction fatiguée de Doisneau montrait la capitale figée dans un noir et blanc rassurant .

- C'est calme , ici , dit-elle .
- C'est pour ça que j'aime y venir.

Elle hocha la tête . Elle mangeait vite , sans lever les yeux , comme si la ville , au dehors , l’attendait . Pour tenter de rompre la glace , je lui avais parlé de ce que j'aimais à Paris quand on s’y promenait sans but .

Elle acquiesçait , m’écoutant poliment , mais son regard glissait ailleurs , par delà les reflets de la vitre , observant , sous les lumières crues , la foule d'invisibles ombres , fugitive errance humaine ... 

Elle venait de la Suisse , d’un village accroché à la pente , près des forêts de haute montagne . Son père , charpentier , mais aussi époux d'une pasteure , y avait bâti la maison familiale de ses propres mains , pièce après pièce . Elle en parlait sans lyrisme , avec un peu de fierté , tout de même .

Le bois , les hivers , les toits qui tiennent , c'était lui ! 

- Il n’a jamais fait comme ma mère , beaucoup d’études , concédait-elle cependant . Mais tout ce qu’il construit paraît plus durable .

Après le repas nous décidâmes d'une promenade sans but précis . Je me souviens qu'entre deux passages cloutés , nous avions parlé de vols , d’escales , de fatigue . De ces heures suspendues où l’on traverse en l'air les continents sans jamais vraiment savoir où l'on arrive . Et je lui avais demandé comment elle avait obtenu ce poste . Elle avait haussé les épaules .

C'est sûr qu'il faut se placer tôt , m'avait-elle répondu . Et puis tenir , être solide

Tu voles beaucoup en ce moment ?
- Pas mal . J’aime bien les longs trajets .
- Moi aussi . Enfin ... surtout ceux où on a le temps d'établir un contact .

Elle m’avait ensuite interrogé , avec une curiosité douce , presque professionnelle , sur ce qui m’attirait moi-même dans ce difficile métier de navigant , toujours loin d'un port d’attache . Alors , je lui avais parlé du déplacement , du vertige léger de n’appartenir à nulle part . Sans juger , mais je sentais déjà que cette réponse n’était pas tout à fait la sienne , elle m'avait souri .

Aux Tuileries , quelque chose de bizarre se passa , tandis que les grilles , déjà fermées , ne laissaient voir que les silhouettes immobiles des chaises vertes , comme autant de fantômes d'un monde à qui la ville offrait un repos provisoire . Elle n'écoutait plus rien , je sentais que je parlais trop , lorsque soudain , prise d'un malaise , elle me dit qu'elle entendait hurler en elle un garde suisse que la populace assassinait ! 

Nous arrivâmes près de la Seine . L’eau était grise , lente . Les derniers bouquinistes fermaient leurs boîtes , rangeant avec précaution leurs vieux livres dont les titres , presque effacés , témoignaient d'une époque révolue .

- Mon père n’a jamais compris ce genre de choses , reprit-elle .
- Quoi donc ?
- Écrire , voyager sans une raison précise .

Flânant sur les quais , le soir tombant , je lui pris la main pour la calmer . C’est à ce moment que nous avions parlé de nos origines .

Je lui avais dit que j’étais breton .

- C'est çaPaol Germeur , n'est-ce pas ? Je me souviens de la " liste équipage " ! , s'exclama-t-elle sans prétention , s’arrêtant net .
- Alors , tu connais Combourg ?

Puis , presque comme un aveu léger , elle ajoutait :
- Je m
'appelle Lucile . Comme la sœur de Chateaubriand . Tu sais , l'homme de lettres ?

Gênée , elle me sourit un peu .
- On me l'a souvent dit . Ce n'est pas pour la littérature .

C'est le lieu qui m'est resté .

D'abord , je ne lui avais rien répondu . Je pensais à la jeune fille enfermée dans le château , à la mélancolie romantique , aux promenades solitaires . Je pensais surtout à ce que ce prénom faisait naître en moi , cette profondeur que je n'aurais jamais imaginée .

- J’aimerais y aller , me dit-elle encore . Un jour ...

Nous repriment notre marche . Le quai était presque vide .

- Mon père disait que c’était bien , les endroits comme ça , ajouta-t-elle . On sait sur quoi on marche .
- Il y a aussi beaucoup de fantômes , lui dis-je .
Elle sourit .
- Ça ne me dérange pas .

Nous gagnâmes le Pont des Arts . Des cadenas s’accrochaient encore au grillage , montrant la force de l'amour malgré les interdictions .

- Et toi , me demanda-t-elle , tu y retournes souvent ?
- Pas vraiment.
- Pourquoi ?

Je la regardais , troublé par son charme , et sans lui répondre , surpris par la douceur inattendue de ce silence partagé , je crus reconnaître dans cette envie de retour quelque chose de commun .

- Tout est si différent le soir , soupira-t-elle .
- Oui . On dirait que tout est possible ... , lui répondis-je alors que , noyés dans la douceur du clair-de-lune , scintillaient dans le noir , comme des feux-follets merveilleux , les yeux de ma compagne , et que nous observions , tous deux , les masses sombres des péniches glissant lentement sur l'onde et croisant les hublots illuminés des bateaux-mouches qui passaient , chargés de voix étrangères ... 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

1 - Cité PN = Cité du Personnel Navigant .

2 Sion ( en langue allemande , Sitten ) , commune de Suisse francophone chef-lieu du canton du Valais  .

 

* " Dis , quand reviendras-tu ? " ( 1962 ) , chanson de Barbara parue sur l'album du même nom - Copyright Odéon / CBS ( 1964 ) - Tous droits réservés .

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