1 - Qu'y-avait-il au fond de moi pour que j'aie si mal ? Je me promenais à Combourg , dans le parc du château , lieu chargé d’histoire et de réminiscences littéraires , qui agissait en moi comme un déclencheur de mémoire . Je m'y souvenais d’une jeune femme rencontrée jadis , parce qu’elle avait , lors d’une conversation , parlé d'un souvenir lié à cet endroit magique , et parce qu’elle portait le même prénom que Lucile de Chateaubriand .
Je sortais d'une rupture à l’époque de cette rencontre , affrontant , malgré le décorum illusoire propre à mon activité professionnelle , une solitude sourde , presque résignée . Pourtant , c’est lors d’un vol , dans le tourbillon factice des faux sourires hypocrites , que j'avais croisé cette Lucile , jeune hôtesse de l’air étudiante , figure à la fois lumineuse et tellement vraie par son dynamisme et son enthousiasme qu'une relation timide avait fini par s'esquisser dans l’entre-deux de nos multiples va-et-vient en cabine , genre d'intimité fragile née de quelques coups d'oeil complices , d'encouragements , de rapides confidences , toutes ces marques éphémères témoignant de la vie d'un équipage entre deux escales .
Ce matin-là , New-York se profilait une fois de plus comme un fantôme à travers les hublots , dans cette contrée intemporelle où les premières lueurs conquérantes de l'aube semblent magnifier le paysage . Le film était fini , beaucoup de gens dormaient encore plus ou moins bien dans l'avion . D'autres luttaient par la lecture , sous un quelconque lumignon , dans la cabine obscure de ce 747 " Jumbo " , s'efforçant avec peine d'oublier leur fatigue .
- Eh bien , mon cher , j'ai l'impression que c'est pas le " top " aujourd'hui ?
La vie semble si étrange , parfois , difficile à comprendre .
Présage ou coïncidence ?
Elle était arrivée si vite , la veille , dans l'allée de la Cité PN , comme une ombre qui s'était mise à surgir là , brutalement dévoilée , des lignes de son propre Destin ! Sans doute était-il temps ? ( 1 )
Qui peut savoir ? Maintenant , l'océan des nuages gris et roses colorait , au dehors , l'immensité sombre de l'atlantique , s'irisant des éclats d'or du soleil émergeant peu à peu au-dessus de l'horizon . Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un nouveau jour sans doute incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse tant attendue depuis des lustres . Vraiment , c'est avec une grande surprise que je la voyais chaque fois réapparaître auprès de moi quand elle avait fini de tenir la chandelle à un pauvre passager en détresse !
- Oh , si tu l'entendais , cette espagnole !
Qui aurait su le dire ? Sans doute aurais-je voulu soudain marcher , courir vers elle comme un fou échappé d'un asile d'aliénés pour la rejoindre ? Et puis , dans le creux de l'oreille , tout lui confier , enfin , du calvaire de mon existence insignifiante . Mais comprendrait-elle vraiment ce désir qui m'avait brusquement saisi de changer mes façons de vivre avec elle pour un immense besoin d'amour et de liberté ?
2 - Je l'avais ensuite revue à Paris . Nous nous étions retrouvés près de l’Opéra , lorsque la lumière tombait encore sur les façades , dorant les statues . Qu'il faisait beau , ce soir-là ! Elle portait un manteau sombre , simple , presque fonctionnel . Venant de la Cité Universitaire où elle habitait une modeste chambre avec une étudiante qui tentait , comme elle à Sion , d'obtenir un diplôme équivalent d'ingénieur dans une école de commerce française , elle s'était dit , m'avoua-t-elle plus tard , qu'il lui fallait profiter tout de même d'un peu plus de liberté pour marcher à l'aventure en remontant , depuis Châtelet , le boulevard , pour tenter de calmer ce mal sournois qui lui dévorait les entrailles : faire les magasins ! Moi , pendant ce temps , je guettais sa silhouette , pensant avec une légère angoisse à ce qui allait suivre .
( 2 )
Et lorsqu'enfin je la vis , un peu plus tard , jeune fille ravissante , élancée , surgissant victorieuse de la foule , avec sa chemise de lin , son jean bleu délavé , sa coiffure bonde en chignon , mon coeur se mit à battre plus fort ! C'était bien elle , enfin , Lucile Bauer , je la reconnus dans la multitude , et j'avais l'impression de revenir en arrière , au temps de ma jeunesse triomphante , prêt à bousculer tous les obstacles du rêve et de l'illusion !
J'avais choisi un restaurant discret donnant sur une rue étroite , pavée , à l’écart des grands axes . La salle était étroite , presque trop tranquille . Au mur , une reproduction fatiguée de Doisneau montrait la capitale figée dans un noir et blanc rassurant .
- C'est calme , ici , dit-elle .
- C'est pour ça que j'aime y venir.
Elle hocha la tête . Elle mangeait vite , sans lever les yeux , comme si la ville , au dehors , l’attendait . Pour tenter de rompre la glace , je lui avais parlé de ce que j'aimais à Paris quand on s’y promenait sans but .
Elle acquiesçait , m’écoutant poliment , mais son regard glissait ailleurs , par delà les reflets de la vitre , observant , sous les lumières crues , la foule d'invisibles ombres , fugitive errance humaine ...
Elle venait de la Suisse , d’un village accroché à la pente , près des forêts de haute montagne . Son père , charpentier , mais aussi époux d'une pasteure , y avait bâti la maison familiale de ses propres mains , pièce après pièce . Elle en parlait sans lyrisme , avec un peu de fierté , tout de même .
Le bois , les hivers , les toits qui tiennent , c'était lui !
- Il n’a jamais fait , comme ma mère , beaucoup d’études , concédait-elle cependant . Mais tout ce qu’il construit paraît plus durable .
Après le repas nous décidâmes d'une promenade sans but précis . Je me souviens qu'entre deux passages cloutés , nous avions parlé de vols , d’escales , de fatigue . De ces heures suspendues où l’on traverse en l'air les continents sans jamais vraiment savoir où l'on arrive . Et je lui avais demandé comment elle avait obtenu ce poste . Elle avait haussé les épaules .
- C'est sûr qu'il faut se placer tôt , m'avait-elle répondu . Et puis tenir , être solide !
Tu voles beaucoup en ce moment ?
- Pas mal . J’aime bien les longs trajets .
- Moi aussi . Enfin ... surtout ceux où on a le temps d'établir un contact .
Elle m’avait ensuite interrogé , avec une curiosité douce , presque professionnelle , sur ce qui m’attirait moi-même dans ce difficile métier de navigant , toujours loin d'un port d’attache . Alors , je lui avais parlé du déplacement , du vertige léger de n’appartenir à nulle part . Sans juger , mais je sentais déjà que cette réponse n’était pas tout à fait la sienne , elle m'avait souri .
Aux Tuileries , quelque chose de bizarre se passa , tandis que les grilles , déjà fermées , ne laissaient voir que les silhouettes immobiles des chaises vertes , comme autant de fantômes d'un monde à qui la ville offrait un repos provisoire . Elle n'écoutait plus rien , je sentais que je parlais trop , lorsque soudain , prise d'un malaise , elle me dit qu'elle entendait hurler en elle un garde suisse que la populace assassinait !
Nous arrivâmes près de la Seine . L’eau était grise , lente . Les derniers bouquinistes fermaient leurs boîtes , rangeant avec précaution leurs vieux livres dont les titres , presque effacés , témoignaient d'une époque révolue .
- Mon père n’a jamais compris ce genre de choses , reprit-elle .
- Quoi donc ?
- Écrire , voyager sans une raison précise .
Flânant sur les quais , le soir tombant , je lui pris la main pour la calmer . C’est à ce moment que nous avions parlé de nos origines .
Je lui avais dit que j’étais breton .
- C'est ça , Paol Germeur , n'est-ce pas ? Je me souviens de la " liste équipage " ! , s'exclama-t-elle sans prétention , s’arrêtant net .
- Alors , tu connais Combourg ?
Puis , presque comme un aveu léger , elle ajoutait :
- Je m'appelle Lucile . Comme la sœur de Chateaubriand . Tu sais , l'homme de lettres ?
Gênée , elle me sourit un peu .
- On me l'a souvent dit . Ce n'est pas pour la littérature .
C'est le lieu qui m'est resté .
D'abord , je ne lui avais rien répondu . Je pensais à la jeune fille enfermée dans le château , à la mélancolie romantique , aux promenades solitaires . Je pensais surtout à ce que ce prénom faisait naître en moi , cette profondeur que je n'aurais jamais imaginée .
- J’aimerais y aller , me dit-elle encore . Un jour ...
Nous repriment notre marche . Le quai était presque vide .
- Mon père disait que c’était bien , les endroits comme ça , ajouta-t-elle . On sait sur quoi on marche .
- Il y a aussi beaucoup de fantômes , lui dis-je .
Elle sourit .
- Ça ne me dérange pas .
Nous gagnâmes le Pont des Arts . Des cadenas s’accrochaient encore au grillage , montrant la force de l'amour malgré les interdictions .
- Et toi , me demanda-t-elle , tu y retournes souvent ?
- Pas vraiment.
- Pourquoi ?
Je la regardais , troublé par son charme , et sans lui répondre , surpris par la douceur inattendue de ce silence partagé , je crus reconnaître dans cette envie de retour quelque chose de commun .
- Tout est si différent le soir , soupira-t-elle .
- Oui . On dirait que tout est possible ... , lui répondis-je alors que , noyés dans la douceur du clair-de-lune , scintillaient dans le noir , comme des feux-follets merveilleux , les yeux de ma compagne , et que nous observions , tous deux , les masses sombres des péniches glissant lentement sur l'onde et croisant les hublots illuminés des bateaux-mouches qui passaient , chargés de voix étrangères ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LUCILE - I - Combourg - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 .
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Notes :
1 - Cité PN = Cité du Personnel Navigant .
2 - Sion ( en langue allemande , Sitten ) , commune de Suisse francophone , chef-lieu du canton du Valais .
* " Dis , quand reviendras-tu ? " ( 1962 ) , chanson de Barbara parue sur l'album du même nom - Copyright Odéon / CBS ( 1964 ) - Tous droits réservés .