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Dan Ar Wern Official Website

LUCILE - III - Le Domaine Interdit .

10 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

LUCILE - III - Le Domaine Interdit .
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LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
III - Le Domaine Interdit
 
 
 
 
 
 
" Toi seule verses des larmes Déesse charmante , et les fleurs naissent "
  Chateaubriand - " Mémoires d'Outre-Tombe " , Livre III , 8 - Manuscrit de Lucile - L'Aurore .
 
 
 
 

8 - Je me sentais tellement seul après ce nouvel aller-retour New-York où la blessure de mon âme avait encore saigné en silence quand je m'étais rappelé celle qui , sur ce vol , autrefois , par sa joie de vivre , avait réussi à rallumer le feu de l'espérance et la grisaille d'une vie d'errance au service de ce que je jugeais de médiocres futilités . 

De retour à Paris , par un soir de janvier plutôt lugubre , je me rendis à la Cité universitaire , le froid collant aux façades grises que la lumière blafarde des réverbères dévoilait à peine , faisant , par endroits , ressortir une impression de solitude et d’abandon lorsque le vent d'hiver , soufflant en violentes bourrasques , les balayaient de pluie , au-dessus de la morne agitation de quelques boutiques plongées , comme moi , et quelques rares passants solitaires , dans un sentiment de tristesse et de profonde torpeur . Je grimpai en vitesse l’escalier du bâtiment où logeait Claire , le cœur serré , décidé à obtenir des explications . Frappant sur sa porte , je n'obtins aucune réponse , et dut revenir le lendemain , puis encore un autre jour . Ce fut seulement le quatrième soir , que le " sésame " fonctionna . Claire apparut sur le seuil , emmitouflée dans un manteau sombre . À côté d’elle se tenait une autre fille , plus jeune , qui m'observait avec une curiosité prudente .

- Paol ? , fit-elle , surprise .

- Oui , je te cherchais . J'ai besoin que tu m'expliques ... Lucile ?

Secouant la tête , l'étudiante hésita .

- Je n'habite plus ici . Je suis juste passée prendre une lettre .

- Une lettre ?

- De Lucile , justement .

Le prénom tomba entre nous comme une pierre .

- On peut se parler ? , demandais-je .

- Pas ce soir . Et , baissant la voix :

- Rendez-vous dans quelques jours . Je te dirai tout ! C'est promis !

Puis , retenant sa nervosité , elle referma doucement l'entrée .

9 - Claire avait , sans doute , voulu éviter tout décor qui pût retenir la mémoire , car elle avait choisi un petit restaurant près de la gare , un de ces lieux de passage que le flot des voyageurs vide et remplit selon l'horaire des trains , comme une marée montante et descendante , à chaque arrivée ou départ . Dehors , la froidure mordante paraissait enserrer la ville dans son manteau d'hiver , durcissant l’air et faisant glisser les trottoirs , tandis qu'à l’intérieur , la lumière d'un doux crépuscule éclairait faiblement la salle qui semblait hors du temps , dernière antichambre avant le voyage ...

Nous nous étions installés près de la vitre . Elle me résuma l'essentiel , parlant doucement , comme si tout devait déjà appartenir au souvenir , d’abord qu'elle devait revenir ici le lendemain . Puis, sans transition :

- Lucile n'est jamais allée à Combourg de sa vie

Je relevai la tête , abasourdi par ce que je venais d'entendre .

- Je sais bien , mais elle y a vécu autrement , lui répondis-je , expliquant ce que j'avais fini par comprendre , que ce lieu n’avait , sans doute , jamais été pour notre amie un lieu réel , mais un symbole emprunté , surtout lorsqu'elle parlait de lui en évoquant le donjon , l’escalier très étroit , l’effort qu’il fallait pour atteindre la chambre haute , là où l’air se faisait plus rare et la lumière plus incertaine , avec une précision qui nous étonnait .

- Lucile aimait surtout cette montée , me confirma-t-elle avec nostalgie , pas le château lui-même , la montée ...

Je la regardais faire glisser sa tasse entre ses doigts .

- Comme l'autre , ajoutai-je après un silence , la soeur de Chateaubriand , toujours enfermée , toujours à l'écart , bien trop sensible au monde pour y rester longtemps faire son pas de danse , et qui montait là-haut comme on se retire en soi-même !

- Oui , elle s'est reconnue là-dedans , poursuivit Claire , dans cette tristesse qu'elle voulait fuir comme la peste en donnant l'image fausse d'une bonne vivante , alors que , profondément , elle ressemblait à son père . Elle voulait monter , s'élever , quitter le bas pour atteindre quelque chose de plus haut , même si ça signifiait la solitude . Le couvent , l'Espagne , c'était la suite logique ... 

- Le renoncement , jusquà ne plus appartenir quà soiou à Dieu , le couvent , mourir au monde , murmurai-je  avec rage sans vouloir croire encore l'horrible nouvelle qui m'avait été annoncée au début de la rencontre .

Je pensais aux parents de Lucile , à Suzanne et Joseph . À leur inquiétude muette , à leur rigidité aussi . À la dispute violente qui avait précipité son départ . À cette honte dont parlait la lettre : s’être servie de moi pour apaiser ses parents , pour donner le change , puis rompre avec sa copine et tout abandonner brusquement ! 

- Elle est partie de Brig avec Elise Montandon , m'avait précisé ma voisine , qui l'a accompagnée jusqu'en Andalousie . Après , je crois qu'elle est restée seule

10 - La porte du restaurant s’ouvrit , faisant place à une jeune femme qui , se frayant son chemin vers nous parmi les convives , cherchait Claire du regard . Celle-ci se leva lorsqu’elles se reconnurent , leurs deux visages s’éclairant d’un même mouvement . 

Je te présente Heidi ! Mais tu l'as déjà aperçue dans l'appartement , non

La jeune femme , posant , d'un geste simple et rassurant , sa main sur l’avant-bras de Claire , se mit à lui sourire . Elles échangèrent toutes deux quelques mots à voix basse . Je les observais discrètement , sans m’imposer : l’évidence des regards prolongés , l'intimité évidente , et cette façon qu’avait Claire de s’orienter vers elle , comme vers un point stable à l'horizon des tempêtes , me troubla . Et quand elle revint s’asseoir à table , je trouvais que le visage de mon invitée avait changé : plus serein , plus déterminé . 

- Je pars demain , déclara-t-elle . Je rentre en Suisse !

- Elle ne voulait pas te faire souffrir , essaya-t-elle de m'expliquer une fois de plus , me montrant la lettre à nouveau .

Je ne savais que dire .

À cet instant , la nouvelle venue se leva et vint poser sa main sur l'épaule de mademoiselle Bender .

- On y va ?

Claire se leva à son tour , Heidi l'aidant à enfiler son manteau , ajustant son écharpe sur son col , geste attentif , presque intime., effleurant sa joue du bout de ses lèvres fines . Rien n’était vraiment démonstratif , mais rien n’était caché non plus . Je compris alors la force de leur attachement - discret , jamais formulé - mais qui ne pouvait laisser aucun doute possible à la phrase de Lucile , prononcée devant la crèche :

- Quelle horrible douleur ce doit être d'accoucher !

Posant la main sur mon bras ,  la fille de Sierre fit un geste d’adieu plus que de consolation .

- Prends soin de toi !

Je les regardais prendre le large , déjà presque absentes , réalisant que j'avais voulu franchir , sans le savoir , les limites d’un territoire qui ne m'appartenait pas , comme un domaine interdit , pays mystérieux d’un amour inconnu , où la foi et la faute se refermaient désormais sur moi .

11 - " Dis-lui pardon , dis-lui que je lai entraîné sur le chemin des sept douleurs malgré moi , avouait Lucile dans sa lettre .

Solitude , espérance , elle avait aussi noté ces mots . La nostalgie d'un rêve nous console souvent des ordonnances d'un implacable Destin .

C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , ce petit livre oublié sur son beau pays du Valais que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y reconnaître une odeur imprégnée de sa présence , un parfum subtil de sa montagne . Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , un jour , près de moi .

Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine . Alors , je repensais à Bellwald et revis sa route étroite , l’hiver , la neige tassée qui oblige à monter lentement , virage après virage , sans certitude d’arrivée .

Puis , je songeais au téléphérique , à cette solution de facilité qui élève sans effort , qui efface la pente , le froid , la fatigue , et qui , en retour , escamote la difficulté du relief .

Je compris que la vie citadine de Lucile avait un peu trop ressemblé à ce téléphérique , l'éloignant peu à peu de son enfance montagnarde , élévation rapide , artificielle , qui l’avait dispensé de l’épreuve réelle de l'alpe suisse qui ne se livre pas , mais qui exige la marche , le silence , l’acceptation tacite d'une douleur . Ce silence , le père de Lucile , Joseph , l'ayant certainement mieux compris que les autres , l’avait toujours porté en lui . Mais il n’avait rien dit . Non par dureté , mais parce que certaines vérités , quand elles se traversent , ne s’énoncent pas . Je revis son regard grave et retenu , ce mutisme qui n’était ni refus ni ignorance , mais lucidité . Il savait que sa fille ne pouvait emprunter qu’un seul chemin , celui qui monte sans raccourci , même s’il isole .

Quant à moi ,  je me disais que je finirai par accepter que ma place n’était pas sur cette route-là , que je n'étais pas fait pour l’ascension dans la neige , ni pour le silence prolongé des hauteurs .

Peut-être avait elle souhaité m'indiquer la route ? Moi qui confondait l’élévation spirituelle avec ma profession , je me souvins de ces mots de Rilke , lus autrefois sans vraiment en saisir l'importance , où il affirmait que nous serions un jour futur capable de trouver la vraie réponse aux nombreuses questions que nous étions entrain de vivre hier sans jamais les comprendre ... ( 5 )
Alors , tout se rassembla dans mon esprit confus comme une sorte de puzzle imaginaire .

Je les reconnaissais tous , Ils étaient bien sept , dans mon rêve , cette nuit-là : 

Lucile , ma première douleur , incarnait l’appel intérieur .
Claire , la seconde , montrait la compréhension sans promesse .
Pour moi , la troisième , c'était l’attente confuse .
Joseph et Suzanne , le couple de la quatrième , unissaient la loi et la rupture .
Élise Montandon , la cinquième , indiquait le passage .
Heidi , la sixième , détournait la révélation silencieuse .
Et enfin Thérèse dAvila , montait jusqu'à la septième demeure .

Les sept douleurs formaient donc un chemin .
La sainte l’avait écrit quelque part :
" L’âme est comme un château tout de diamant , de cristal très clair . Il faut passer par de grandes peines pour arriver aux dernières demeures ."  ( 6 )

Lucile accepterait ses peines . Claire suivrait les siennes . Moi , je devais partir , non pour arriver ailleurs , mais pour m’éloigner de moi-même ... 

 

 

 

FIN

 

 

                                             ___

 

DAN AR WERN - LUCILE III - Le Domaine Interdit - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

                                             ___

Notes :

5 - Rainer Maria Rilke - " Lettres à un Jeune Poète " , IV , lettre du 16 juillet 1903 ( à Franz-Xaver Kappus ) .

6 - Sainte Thérèse D'Avila - " Le Château Intérieur " ( 1577 ) , premières demeures , I , 1 et II , 12 .

 

 

 

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