- Lucile n'est jamais allée à Combourg de sa vie !
Je relevai la tête , abasourdi par ce que je venais d'entendre .
- Je sais bien , mais elle y a vécu autrement , lui répondis-je , expliquant ce que j'avais fini par comprendre , que ce lieu n’avait , sans doute , jamais été pour notre amie un lieu réel , mais un symbole emprunté , surtout lorsqu'elle parlait de lui en évoquant le donjon , l’escalier très étroit , l’effort qu’il fallait pour atteindre la chambre haute , là où l’air se faisait plus rare et la lumière plus incertaine , avec une précision qui nous étonnait .
- Lucile aimait surtout cette montée , me confirma-t-elle avec nostalgie , pas le château lui-même , la montée ...
Je la regardais faire glisser sa tasse entre ses doigts .
- Comme l'autre , ajoutai-je après un silence , la soeur de Chateaubriand , toujours enfermée , toujours à l'écart , bien trop sensible au monde pour y rester longtemps faire son pas de danse , et qui montait là-haut comme on se retire en soi-même !
- Oui , elle s'est reconnue là-dedans , poursuivit Claire , dans cette tristesse qu'elle voulait fuir comme la peste en donnant l'image fausse d'une bonne vivante , alors que , profondément , elle ressemblait à son père . Elle voulait monter , s'élever , quitter le bas pour atteindre quelque chose de plus haut , même si ça signifiait la solitude . Le couvent , l'Espagne , c'était la suite logique ...
- Le renoncement , jusqu’à ne plus appartenir qu’à soi , ou à Dieu , le couvent , mourir au monde , murmurai-je avec rage sans vouloir croire encore l'horrible nouvelle qui m'avait été annoncée au début de la rencontre .
Je pensais aux parents de Lucile , à Suzanne et Joseph . À leur inquiétude muette , à leur rigidité aussi . À la dispute violente qui avait précipité son départ . À cette honte dont parlait la lettre : s’être servie de moi pour apaiser ses parents , pour donner le change , puis rompre avec sa copine et tout abandonner brusquement !
- Elle est partie de Brig avec Elise Montandon , m'avait précisé ma voisine , qui l'a accompagnée jusqu'en Andalousie . Après , je crois qu'elle est restée seule .
10 - La porte du restaurant s’ouvrit , faisant place à une jeune femme qui , se frayant son chemin vers nous parmi les convives , cherchait Claire du regard . Celle-ci se leva lorsqu’elles se reconnurent , leurs deux visages s’éclairant d’un même mouvement .
- Je te présente Heidi ! Mais tu l'as déjà aperçue dans l'appartement , non ?
La jeune femme , posant , d'un geste simple et rassurant , sa main sur l’avant-bras de Claire , se mit à lui sourire . Elles échangèrent toutes deux quelques mots à voix basse . Je les observais discrètement , sans m’imposer : l’évidence des regards prolongés , l'intimité évidente , et cette façon qu’avait Claire de s’orienter vers elle , comme vers un point stable à l'horizon des tempêtes , me troubla . Et quand elle revint s’asseoir à table , je trouvais que le visage de mon invitée avait changé : plus serein , plus déterminé .
- Je pars demain , déclara-t-elle . Je rentre en Suisse !
- Elle ne voulait pas te faire souffrir , essaya-t-elle de m'expliquer une fois de plus , me montrant la lettre à nouveau .
Je ne savais que dire .
À cet instant , la nouvelle venue se leva et vint poser sa main sur l'épaule de mademoiselle Bender .
- On y va ?
Claire se leva à son tour , Heidi l'aidant à enfiler son manteau , ajustant son écharpe sur son col , geste attentif , presque intime., effleurant sa joue du bout de ses lèvres fines . Rien n’était vraiment démonstratif , mais rien n’était caché non plus . Je compris alors la force de leur attachement - discret , jamais formulé - mais qui ne pouvait laisser aucun doute possible à la phrase de Lucile , prononcée devant la crèche :
- Quelle horrible douleur ce doit être d'accoucher !
Posant la main sur mon bras , la fille de Sierre fit un geste d’adieu plus que de consolation .
- Prends soin de toi !
Je les regardais prendre le large , déjà presque absentes , réalisant que j'avais voulu franchir , sans le savoir , les limites d’un territoire qui ne m'appartenait pas , comme un domaine interdit , pays mystérieux d’un amour inconnu , où la foi et la faute se refermaient désormais sur moi .
11 - " Dis-lui pardon , dis-lui que je l’ai entraîné sur le chemin des sept douleurs malgré moi , avouait Lucile dans sa lettre .
Solitude , espérance , elle avait aussi noté ces mots . La nostalgie d'un rêve nous console souvent des ordonnances d'un implacable Destin .
C'est tout ce qui me restait d'elle , avec , aussi , ce petit livre oublié sur son beau pays du Valais que , triste à mourir , je courus chercher dans ma chambre pour y reconnaître une odeur imprégnée de sa présence , un parfum subtil de sa montagne . Je le portais à mon visage , le soir , afin d'y cacher ma peine , feignant de croire qu'elle allait encore sonner à ma porte , qu'elle se trouverait là , un jour , près de moi .
Sur le chemin du retour , flânant le long du quai , je m'efforçai d'y voir plus clair , sombre paradoxe devant le spectacle des flots boueux de la Seine . Alors , je repensais à Bellwald et revis sa route étroite , l’hiver , la neige tassée qui oblige à monter lentement , virage après virage , sans certitude d’arrivée .
Puis , je songeais au téléphérique , à cette solution de facilité qui élève sans effort , qui efface la pente , le froid , la fatigue , et qui , en retour , escamote la difficulté du relief .
Je compris que la vie citadine de Lucile avait un peu trop ressemblé à ce téléphérique , l'éloignant peu à peu de son enfance montagnarde , élévation rapide , artificielle , qui l’avait dispensé de l’épreuve réelle de l'alpe suisse qui ne se livre pas , mais qui exige la marche , le silence , l’acceptation tacite d'une douleur . Ce silence , le père de Lucile , Joseph , l'ayant certainement mieux compris que les autres , l’avait toujours porté en lui . Mais il n’avait rien dit . Non par dureté , mais parce que certaines vérités , quand elles se traversent , ne s’énoncent pas . Je revis son regard grave et retenu , ce mutisme qui n’était ni refus ni ignorance , mais lucidité . Il savait que sa fille ne pouvait emprunter qu’un seul chemin , celui qui monte sans raccourci , même s’il isole .
Quant à moi , je me disais que je finirai par accepter que ma place n’était pas sur cette route-là , que je n'étais pas fait pour l’ascension dans la neige , ni pour le silence prolongé des hauteurs .
Peut-être avait elle souhaité m'indiquer la route ? Moi qui confondait l’élévation spirituelle avec ma profession , je me souvins de ces mots de Rilke , lus autrefois sans vraiment en saisir l'importance , où il affirmait que nous serions un jour futur capable de trouver la vraie réponse aux nombreuses questions que nous étions entrain de vivre hier sans jamais les comprendre ... ( 5 )
Alors , tout se rassembla dans mon esprit confus comme une sorte de puzzle imaginaire .
Je les reconnaissais tous , Ils étaient bien sept , dans mon rêve , cette nuit-là :
Lucile , ma première douleur , incarnait l’appel intérieur .
Claire , la seconde , montrait la compréhension sans promesse .
Pour moi , la troisième , c'était l’attente confuse .
Joseph et Suzanne , le couple de la quatrième , unissaient la loi et la rupture .
Élise Montandon , la cinquième , indiquait le passage .
Heidi , la sixième , détournait la révélation silencieuse .
Et enfin Thérèse d’Avila , montait jusqu'à la septième demeure .
Les sept douleurs formaient donc un chemin .
La sainte l’avait écrit quelque part :
" L’âme est comme un château tout de diamant , de cristal très clair . Il faut passer par de grandes peines pour arriver aux dernières demeures ." ( 6 )
Lucile accepterait ses peines . Claire suivrait les siennes . Moi , je devais partir , non pour arriver ailleurs , mais pour m’éloigner de moi-même ...
FIN
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DAN AR WERN - LUCILE - III - Le Domaine Interdit - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 .
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Notes :
5 - Rainer Maria Rilke - " Lettres à un Jeune Poète " , IV , lettre du 16 juillet 1903 ( à Franz-Xaver Kappus ) .
6 - Sainte Thérèse D'Avila - " Le Château Intérieur " ( 1577 ) , premières demeures , I , 1 et II , 12 .