Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website

LUCILE - II - Noël à Bellwald .

7 Février 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LUCILE

LUCILE - II - Noël à Bellwald .
LUCILE - II - Noël à Bellwald .
Publicité
 
 
 
LUCILE
 
 
 
 
 
 
 
II - Noël à Bellwald
 
 
 
 
 
 
" Neige éternelle qui fait pâlir les étoiles ,
  Toi qui portes à tes flancs de grandes vallées
  Où l'âme de la terre s'exhale en odeurs de fleurs ,
  Me suis-je enfin perdu en toi ,
  Uni au basalte comme un métal inconnu "
 
Rainer Maria Rilke - Le Livre de la Pauvreté et de la Mort .
 
 

3 - Après notre balade à Paris , l’hiver , avec une rigueur presque administrative , avait refermé ses portes sur la vie de Lucile . Son stage d’hôtesse-étudiante achevé , elle était rentrée à Sion , dans l’appartement clair qu’elle partageait encore à moitié avec ses parents , pour reprendre là-bas des études de commerce . Les semaines d'automne , auparavant , avaient filé , aussi denses que studieuses , lui permettant de se réfugier derrière cette prétendue charge de travail pour espacer , puis éluder , les lettres qu'elle daignait m'adresser , ne me répondant que brièvement , toujours très en retard , mais avec une précision qui évitait soigneusement toute confidence .

À l’approche de Noël , un élan , peut-être mélange de culpabilité et de nostalgie , l’avait pourtant décidée à m’inviter en Suisse .

" Viens pour les fêtes , m'avait-elle griffonné sur une carte postale . Tu verras comme cest beau , l’hiver à Bellwald ! "

J'arrivais un matin de décembre , après un long périple sur des quais glacés , ponctué de correspondances dans des villes que je ne connaissais que trop peu . Puis , le village , comme un edelweiss planté au-dessus de la vallée du Rhône , surgissant au bout d'un autre long voyage en car , m'offrit soudainement son sourire de blancheur sur l'immensité du  ciel bleu , et ses chalets enfouis dessous leur manteau de neige aux fumées droites dans l'air immobile , tandis que , dans le lointain , retentissaient ses cloches , presque assourdies par le froid . 

Lucile m’attendait devant la maison familiale , au bout du téléphérique . Elle n’était pas seule. À ses côtés se tenait Claire Bender , la jeune femme qui l’avait hébergée à Paris .

Brune , emmitouflée dans un manteau trop léger pour la montagne , elle souriait avec une aisance un peu surfaite , qui me surprit . Le choc me figea un instant , car je ne m’attendais pas à cette présence , encore moins à la familiarité évidente qui semblait unir les deux jeunes femmes .

- Claire passe la soirée de Noël avec nous , m'expliqua l'étudiante . Elle navait pas envie de rentrer tout de suite à Sierre chez ses parents . 

J'acquiesçais de la tête , sans rien dire , mais je sentis quelque chose d'imperceptible pouvant remettre en cause le caractère important que j'avais espéré de ma venue .

Bellwald était le village du père de Lucile , Joseph Bauer , un homme d'une cinquantaine d'années , trapu et silencieux , germanophone , dont les mains portaient les marques d’une vie de charpentier passée à façonner le bois . Laissant dans les escaliers et les poutres comme une trace , une signature personnelle invisible que chacun reconnaissait pourtant , puisqu'il avait travaillé à presque toutes les maisons du village , en tant qu'ébéniste , il fabriquait aussi , avec les essences de la montagne , des meubles rustiques traditionnels de chêne ou pin massifs . Passant avec prudence du dialecte alémanique à un français plus lent , mais précis , portant sur lui la retenue des hommes qui , préférant l'action , parlent peu , il m'accueillit avec une poignée de main ferme , un sourire réservé .

La mère de Lucile Suzanne Bévilard , contrastait avec lui .

Francophone , pasteure , elle officiait à Brig , le bourg voisin , faisant chaque jour la route à travers la vallée . Son engagement pour le " Simultaneum " – cette cohabitation des cultes dans un même lieu – était connu et discuté à Bellwald , village resté majoritairement catholique . Elle rêvait de voir l’église du lieu s’ouvrir à cette pratique , mais ce projet fraternel ne suscitait généralement qu'une ironie condescendante faite de sourires et de silences polis .

Les préparatifs de Noël commencèrent dès le lendemain . Joseph sciait du bois derrière la maison , tout en m'expliquant la façon de choisir une bûche qui brûle lentement . Suzanne et Lucile , à l’intérieur , préparaient les biscuits , pendant que Claire essayait de se rendre utile , curieuse et volontaire , posant mille questions sur les traditions villageoises .

Les langues se croisaient , français dans la cuisine , allemand dans l’atelier , parfois transformées en un curieux mélange des deux tout autour de la table . Je me mis à observer Lucile évoluant avec aisance dans ce monde qui était le sien , la sentant plus proche de Claire , et d’une manière nouvelle , presque exclusive .

Le soir , je pouvais mesurer la distance qui s’était installée entre nous , non pas de manière brutale , mais progressive , comme un paysage qui change peu à peu sous l’effet de la neige , lorsque les flocons se mettent à tomber dru et que les lumières du village se raréfient .

Les répétitions pour la veillée de Noël réunirent tout le monde à l’église . Suzanne y participait en invitée , tolérée comme une substance étrangère examinée avec une curiosité railleuse , mêlée de réserve , au microscope .

Joseph , lui , restait en retrait , fidèle à ses habitudes , plus à l’aise à fabriquer un meuble qu’à débattre de théologie .

Dans cette attente feutrée de la fête , entre odeur de résine , craquement du bois et prières murmurées , chacun préparait Noël à sa façon . Je compris alors que ce séjour à Bellwald ne serait pas seulement une parenthèse hivernale , mais un moment de vérité silencieuse , où se jouaient bien plus que des retrouvailles .

4 Le soir de Noël tomba bientôt sur Bellwald . La neige réfléchissait une clarté presque lunaire , et le village entier , semblant pris dans une sorte de suaire blanchâtre , entra justement , comme un chapelet de " lièvres " et "coucous " vaincus par le frimas , dans son église basse et massive de " Marie des Sept Douleurs " , saturée d’odeur de cire ancienne et de laine humide . ( 3 )

Je m’assis entre les deux étudiantes , légèrement en retrait , observant les visages connus et inconnus , burinés par l’altitude et les hivers .

Devant l'autel baroque , au moment de l’homélie , le prêtre invita Suzanne à dire un mot pendant qu'un murmure discret parcourait les bancs de la nef . Elle s'exprima d'une voix calme , sans solennité .

- On ma demandé de parler de fraternité , dit-elle simplement .  Je ne parlerai pas de dogme . La fraternité commence quand on accepte de ne pas se comprendre entièrement , mais de rester unis ensemble malgré tout , pour affronter la tempête . N'est-ce pas ce que nous avons toujours vécu en Suisse ?

Après une pause , elle rajouta :

- Noël nous rappelle que Dieu n’est pas venu résoudre nos divisions , mais naître au milieu delles .

Cette manière simple de prêcher , convainquit plutôt l'assemblée , car ce n’était pas le fait d'une fervente mystique éthérée , mais la reconnaissance d'un travail quotidien de chaque fidèle tentant , chaque jour , d'accueillir le nouveau-né dans le secret de son âme . 

Alors , je sentis quelque chose en moi se dénouer . Lucile , à côté de moi , écoutait poliment . Claire fixait un point vague au-dessus du tabernacle .

5 Après la messe , la pasteure m'invita , moi , l'ami de son enfant bien-aimé , à monter à l’étage de la maison , dans une petite pièce mansardée qu'on aurait pu prendre pour une échoppe de bouquiniste .

Elle m'ouvrit la porte presque timidement . 

- C'est mon désordre , me dit-elle en souriant .

J'y vis des piles de livres instables qui s'entassaient partout sur des étagères doubles , des volumes ouverts parmi les papiers traînant sur le bureau , annotés , des poèmes , de la théologie , des carnets reliés à la main .

- Vous écrivez , paraît-il ? , m'a confié ma fille .

- J'essaie , répondis-je . Surtout de la poésie . Et  j'en lis aussi quand je n'arrive pas à dormir .

Elle tira un recueil d’un amoncèlement d'ouvrages tenant en équilibre . 

- Rilke .

Un sourire immédiat s'afficha sur mon visage .

- " Malte ", dis-je . Et " Les Élégies " !

- Plus " Les Lettres à un Jeune Poète " que voici , ajouta-t-elle , toute fière de brandir une vieille édition , toute poussiéreuse , mais reliée de cuir aux lettres d'or . Sa tombe est à Rarogne , à côté de chez nous . (

- Je le sais , répondis-je avec douceur . Mais je n'ai jamais osé y aller .

- Nous irons ensemble , alors , conclut-elle simplement .

C'est à cet instant que j'eus la sensation troublante d’être plus à ma place ici , dans ce grenier littéraire , et de m'y sentir plus proche , en tout cas , de sa mère que de Lucile elle-même .

6 - Dans la grande pièce commune chauffée par le poêle , se tint le réveillon . La table était solide , sans nappe , dressée avec soin par Joseph , qui avait participé en silence , découpant le pain , disposant les assiettes . 

Le menu était celui des fêtes valaisannes , composé d'une belle raclette , avec du fromage fondu à la flamme , servi avec des pommes de terre en robe des champs , cornichons , plus oignons vinaigrés . Puis , vint une viande séchée du Haut-Valais , fine et sombre . Enfin , pour le dessert , ce fut une tarte aux noix et des brislets croustillants .

- Chez vous , dis-je en servant Lucile , j'ai l'impression que Noël est beaucoup plus ... convivial .

- Protestant , me corrigea-t-elle avec un sourire . Chez les catholiques , j'ai toujours trouvé l'ambiance plus froide , plus hiérarchique .

- Et pourtant , repris-je , c'est ici qu'on m'a parlé de fraternité .

Elle haussa les épaules .

- Bien sûr , mais moi … Elle hésita . J'ai un faible pour la Vierge . Et pour l'architecture italienne . Les églises du Tessin , par exemple . Tout est plus charnel là-bas . Les fresques les madones , les bougies ...

- Tu crois encore à tout ça , toi ? , lui demandais-je sans ironie .

- Je ne crois pas , me répondit-elle . Je ressens .

Joseph mangeait en silence , découpant soigneusement sa portion de gâteau , hochant parfois la tête comme s’il voulait donner le change pour avoir la paix , suivant son propre monologue intérieur .

On ne savait jamais très bien s’il se tenait à l'écart , faisant semblant de ne rien comprendre , ou s’il choisissait plutôt de ne rien vouloir commenter .

Claire , elle , était là sans y être . Elle souriait quand on la regardait , mais ses gestes mécaniques témoignaient de son absence effective . Elle tournait machinalement son verre entre ses doigts , jetant parfois vers la fenêtre un vague regard , comme si quelque chose - ou quelqu’un - l’attendait ailleurs .

- Tout va bien ? , lui demanda Suzanne .

- Oui oui , répondit-elle trop vite . Je pensais à Paris .

Je la regardais avec attention : son beau visage semblait tiré par une inquiétude sourde , une attente qui n’avait rien à voir ni avec Noël , ni avec Bellwald .

La conversation s’étiola doucement . Le feu crépitait . La neige continuait de tomber en silence , régulière , épaisse . Je compris alors que cette soirée , si paisible apparemment , révélait déjà ses lignes de fracture : entre croyance et ressenti , entre parole et non-dit de ceux qui étaient là , et de ceux qui , déjà , semblaient ailleurs ...

7 - Je me réveillai tard .

La maison , comme un vaisseau fantôme sur une mer déserte , paraissait vide . Ce n'était plus la ouateur nocturne de la veille , tombant tel un voile de communiante sur les façades enneigées , mais la sensation du vide après un départ précipité . Le poêle était encore tiède . La lumière d’hiver entrait rasante , coupant la pièce en bandes pâles .

J'appelais d'abord Lucile . Pas de réponse .

Dans la cuisine , Joseph Bauer était assis à la table , une tasse de café noir entre les mains .

Levant la tête , il esquissa un signe de bienvenue , puis retourna à sa boisson .

- Bonjour, lui dis-je .

- Bonjour , me répondit-il après un temps .

Le mot semblait avoir demandé un effort .

Je regardais tout autour de lui .

- Où sont ... les autres ? , demandais-je .

Il chercha ses mots , fronçant légèrement les sourcils .

- Suzanne ... temple . Brig . Il fit un geste vague vers la vallée . Office du matin .

Puis , après une pause :

- Les fille ... parties tôt . Sion .

- Déjà ? , fis-je avec une pointe de surprise , aussitôt suivie d’un malaise . Pourquoi ?

L'ébéniste haussa les épaules .

- Sans doute affaire… urgente . Il chercha encore . Une amie . Problème .

Il se tut , comme si cela suffisait .

- Quelle amie ? , insistais-je poliment .

L'autre leva les mains , paumes ouvertes , dans un geste à la fois d’impuissance et de retrait .

- Je ne sais pas bien . Claire parle vite . Lucile aussi .
Il esquissa un sourire bref . Moi ... français difficile .

Nous restâmes quelques secondes muets . Finalement , Joseph se leva , enfila sa veste.

- Je vais à l'atelier, se décida-t-il avant de désigner la table derrière lui :

- Pain . Fromage . Si tu veux .

La porte se referma avec un bruit mat , qu'on aurait dit définitif .

Je m'assis à mon tour .

On voyait que le petit-déjeuner matinal avait été préparé à la hâte : deux tasses non rangées , plus une écharpe oubliée sur le dossier d’une chaise , celle de Claire , j'en étais presque sûr . Aucune note . Aucun mot .

Je pris mon téléphone . Aucun message . Ni de Lucile , comme d'habitude , ni de son amie .

Par la fenêtre , le village s’éveillait lentement . Les cloches de Brig , étouffées par la neige , résonnaient dans le lointain . Je pensais à Suzanne , à sa promesse de Rilke , à la tombe proche , intacte , immobile pour l'éternité , à l’opposé de ce qui venait de se produire .

Une " affaire urgente " .
Formule commode , élastique . Elle pouvait contenir un malaise , une peur , un appel pressant venu de l'extérieur , ou quelque chose de plus intime , de plus décisif . Ce qui me troublait n’était pas tant le départ que la manière : ensemble , sans moi , sans explication !

Je compris alors que le cœur du séjour ne se jouait plus ici , à Bellwald , ni même entre Lucile et moi , mais ailleurs , dans un espace fermé , auquel je n’avais pas accès , de la ville de Sion .

Je me levais , remis mon manteau . Avant de sortir , mon regard fut attiré par un livre laissé sur le buffet : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " . À l’intérieur , un marque-page improvisé : un ticket de train SionParisJe refermais l'ouvrage sans le remettre à sa place . Le chapitre s’achevait ainsi : dans une maison pleine de vestiges du passé , un homme laissé derrière , et deux jeunes femmes parties pour une urgence dont le nom , volontairement , m'échappait ... 

 

( A Suivre )

 

                                             ___

 

DAN AR WERN - LUCILE II - Noël à Bellwald - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LUCILE " , copyright 2026 . 

                                             ___

Notes :

3Bellwald est une commune suisse du canton du Valais , située dans le district de Conches Les habitants de la commune sont surnommés " die Hasen " , soit les lièvres , tandis que ceux de la localité voisine de Bodmen sont surnommés " di Guggera " , soit les coucous en patois valaisan L'église de Bellwald construite en style baroque en 1698 est dédiée à Marie des Sept Douleurs

4 - Rainer Maria Rilke ( -écrivain , poète austro-hongrois qui , au terme d'une vie de voyages entrecoupés de longs séjours à Paris , finira par s'installer en 1921 à Veyras-en- Valais ( Suisse ) pour y soigner la leucémie dont il mourra .

Auteur de : " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge ,1910 ) - " Les Élégies de Duino " Duineser Elegien ,1923 ) - " Lettres à un Jeune Poète " Briefe an einen Jungen Dichter , 1929 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article