- On m’a demandé de parler de fraternité , dit-elle simplement . Je ne parlerai pas de dogme . La fraternité commence quand on accepte de ne pas se comprendre entièrement , mais de rester unis ensemble , malgré tout , pour affronter la tempête . N'est-ce pas ce que nous avons toujours vécu en Suisse ?
Après une pause , elle rajouta :
- Noël nous rappelle que Dieu n’est pas venu résoudre nos divisions , mais naître au milieu d’elles .
Cette manière simple de prêcher , convainquit plutôt l'assemblée , car ce n’était pas le fait d'une fervente mystique éthérée , mais la reconnaissance d'un travail quotidien de chaque fidèle tentant , chaque jour , d'accueillir le nouveau-né dans le secret de son âme .
Alors , je sentis quelque chose en moi se dénouer . Lucile , à côté de moi , écoutait poliment . Claire fixait un point vague au-dessus du tabernacle .
5 - Après la messe , la pasteure m'invita , moi , l'ami de son enfant bien-aimé , à monter à l’étage de la maison , dans une petite pièce mansardée qu'on aurait pu prendre pour une échoppe de bouquiniste .
Elle m'ouvrit la porte presque timidement .
- C'est mon désordre , me dit-elle en souriant .
J'y vis des piles de livres instables qui s'entassaient partout sur des étagères doubles , des volumes ouverts parmi les papiers traînant sur le bureau , annotés , des poèmes , de la théologie , des carnets reliés à la main .
- Vous écrivez , paraît-il ? , m'a confié ma fille .
- J'essaie , répondis-je . Surtout de la poésie . Et j'en lis aussi quand je n'arrive pas à dormir .
Elle tira un recueil d’un amoncèlement d'ouvrages tenant en équilibre .
- Rilke .
Un sourire immédiat s'afficha sur mon visage .
- " Malte ", dis-je . Et " Les Élégies " !
- Plus " Les Lettres à un Jeune Poète " que voici , ajouta-t-elle , toute fière de brandir une vieille édition , toute poussiéreuse , mais reliée de cuir aux lettres d'or . Sa tombe est à Rarogne , à côté de chez nous . ( 4 )
- Je le sais , répondis-je avec douceur . Mais je n'ai jamais osé y aller .
- Nous irons ensemble , alors , conclut-elle simplement .
C'est à cet instant que j'eus la sensation troublante d’être plus à ma place ici , dans ce grenier littéraire , et de m'y sentir plus proche , en tout cas , de sa mère que de Lucile elle-même .
6 - Dans la grande pièce commune chauffée par le poêle , se tint le réveillon . La table était solide , sans nappe , dressée avec soin par Joseph , qui avait participé en silence , découpant le pain , disposant les assiettes .
Le menu était celui des fêtes valaisannes , composé d'une belle raclette , avec du fromage fondu à la flamme , servi avec des pommes de terre en robe des champs , cornichons , plus oignons vinaigrés . Puis , vint une viande séchée du Haut-Valais , fine et sombre . Enfin , pour le dessert , ce fut une tarte aux noix et des brislets croustillants .
- Chez vous , dis-je en servant Lucile , j'ai l'impression que Noël est beaucoup plus ... convivial .
- Protestant , me corrigea-t-elle avec un sourire . Chez les catholiques , j'ai toujours trouvé l'ambiance plus froide , plus hiérarchique .
- Et pourtant , repris-je , c'est ici qu'on m'a parlé de fraternité .
Elle haussa les épaules .
- Bien sûr , mais moi … Elle hésita . J'ai un faible pour la Vierge . Et pour l'architecture italienne . Les églises du Tessin , par exemple . Tout est plus charnel là-bas . Les fresques , les madones , les bougies ...
- Tu crois encore à tout ça , toi ? , lui demandais-je sans ironie .
- Je ne crois pas , me répondit-elle . Je ressens .
Joseph mangeait en silence , découpant soigneusement sa portion de gâteau , hochant parfois la tête comme s’il voulait donner le change pour avoir la paix , suivant son propre monologue intérieur .
On ne savait jamais très bien s’il se tenait à l'écart , faisant semblant de ne rien comprendre , ou s’il choisissait plutôt de ne rien vouloir commenter .
Claire , elle , était là sans y être . Elle souriait quand on la regardait , mais ses gestes mécaniques témoignaient de son absence effective . Elle tournait machinalement son verre entre ses doigts , jetant parfois vers la fenêtre un vague regard , comme si quelque chose - ou quelqu’un - l’attendait ailleurs .
- Tout va bien ? , lui demanda Suzanne .
- Oui , oui , répondit-elle trop vite . Je pensais à Paris .
Je la regardais avec attention : son beau visage semblait tiré par une inquiétude sourde , une attente qui n’avait rien à voir ni avec Noël , ni avec Bellwald .
La conversation s’étiola doucement . Le feu crépitait . La neige continuait de tomber en silence , régulière , épaisse . Je compris alors que cette soirée , si paisible apparemment , révélait déjà ses lignes de fracture : entre croyance et ressenti , entre parole et non-dit de ceux qui étaient là , et de ceux qui , déjà , semblaient ailleurs ...