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Le Piège - Epilogue - XIV - L'Abîme .

14 Mai 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Chapelle Saint-Michel de Brasparts ( 𝑀𝑎𝑡ℎ𝑖𝑒𝑢 𝑅𝑖𝑣𝑟𝑖𝑛 , photo )

Chapelle Saint-Michel de Brasparts ( 𝑀𝑎𝑡ℎ𝑖𝑒𝑢 𝑅𝑖𝑣𝑟𝑖𝑛 , photo )

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Le Piège
 

 

 

 

 

 

 

 

 

Epilogue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

XIV - L'Abîme 

 

 

 

 

 

" Et lorsque tu regardes longtemps dans un abîme ,
  labîme regarde aussi en toi "
 

Friedrich Nietzsche - " Par Delà le Bien et le Mal / Prélude d'une Philosophie de L'Avenir "

( Jenseits von Gut und Böse - Vorspiel einer Philosophie der Zukunft , 1886

 

 

 

35 - Le monde ne sut jamais réellement ce qui s’était produit à Belle HarborPendant plusieurs semaines , les médias diffusèrent en continu les mêmes images confuses d'hélicoptères militaires tournoyant au-dessus des plages de Rockaway , de barrages de police , d'ambulances qui déboulaient avec leurs sirènes stridentes dans les rues de la petite ville sous escorte de silhouettes en combinaison NBC disparaissant dans des nuages de fumée blanche ! ( 37

Les autorités parlèrent d’abord d’un accident industriel , puis d’une fuite chimique liée à une ancienne installation militaire . Enfin , certains experts commencèrent à évoquer un virus expérimental ou une mutation provoquée par une pollution inconnue . Sur les réseaux , les rumeurs de complot proliféraient , des témoins parlant d’hommes devenus anormalement puissants , tandis que d’autres prétendaient avoir vu des soldats désintégrés par une lumière bleutée . Quelques vidéos montrant des silhouettes aux mouvements inhumains furent même rapidement supprimées .

Très vite , pourtant , l’affaire disparut sous le flot des nouvelles mondiales . Belle Harbor devint un simple dossier classifié . Un évènement sans explication officielle .

  •  

Dans les niveaux souterrains du Pentagone , cependant , le programme continuait . Les survivants contaminés lors de l’ouverture du " Miroir " avaient été transférés vers plusieurs laboratoires secrets . Certains mutants moururent rapidement , se révélant incapables de supporter les transformations biologiques provoquées par le contact avec les entités . Mais d’autres survécurent . Et ce furent précisément ceux-là qui inquiétèrent le plus les scientifiques . Leur métabolisme semblait évoluer à une vitesse impossible . Force accrue , résistance exceptionnelle , réflexes décuplés : certains des sujets développaient des capacités dépassant celles d’un être humain normal !

Toutefois , les effets secondaires , qui étaient effrayants , paraissaient insurmontables : crises paranoïaques , violences incontrôlables , progressives altérations de la personnalité . 

Chez quelques uns de ces spécimens , même , les pupilles , comme celles d’Aresh-Kaël , devenaient parfois de fines fentes verticales .

Le docteur Steinberg observait les derniers résultats dans le silence glacé dans son laboratoire souterrain . Scientifique brillant , responsable du programme depuis ses origines , le chercheur ne ressemblait plus à l’homme rationnel qu’il avait été autrefois . Depuis les évènements de Belle Harbor , ses mains tremblaient légèrement lorsqu’il relisait certains rapports . Car une vérité commençait à apparaître derrière les données biologiques . Les mutations n’étaient peut-être pas une simple contamination , mais une adaptation forcée , débouchant , peut-être , sur une colonisation lente .

- Peut-on encore les contrôler ? , lui demanda , ironique , une voix derrière lui .

Paul Steinberg se retourna lentement .

Quelqu'un venait d’entrer dans la salle . Officiellement , le directeur de l'Agence avait survécu à l’incident de " Jamaica Bay " sans séquelles véritables . D'ailleurs , les rapports médicaux officiels , transmis au gouvernement , semblaient plutôt rassurants . Mais Steinberg , lui , connaissait la vérité . Il avait vu les analyses confidentielles montrant qu'au moment de l’affrontement dans la crypte , le leader " Alien " avait trouvé refuge , avant la destruction du passage , dans l’organisme de Caldwell . Et depuis , de manière presque invisible , ou très discrètement , quelque chose avait changé en lui . Le fond de son regard , parfois , semblait se figer sur une note blanche durant plusieurs secondes , plusieurs agents , dans leur rapport , signalant , à cette occasion , chez lui des accès soudains d’agressivité froide suivis d’un calme inquiétant , pendant que sa température corporelle variait anormalement . Le plus troublant restait , en effet , ses yeux , dont la pupille , sous certaines lumières , paraissait se contracter en une mince fente noire . Comme si une autre présence observait le monde à travers lui .

- Oui ! , répondit finalement Steinberg avec prudence . Bien sûr , nous pouvons encore les contrôler .

Le directeur se força d'un sourire vide , inhumain .

- Tant mieux ! Donc , poursuivons le programme !

Lorsqu’il quitta la pièce , le professeur sentit un frisson lui parcourir l’échine . Car il venait de comprendre une chose essentielle : le véritable infiltré n’était plus en laboratoire . Il était déjà au sommet !

  •  

L’Est avait cru affaiblir son ennemi en provoquant indirectement l’ouverture du passage . Mais il avait comprit son erreur trop tard , l’Amérique au contraire , qui n’avait pas détruit la menace , désormais , cherchait à l’utiliser . Dans plusieurs installations secrètes , les travaux continuaient sous un nouveau nom de code : ARESOfficiellement , ce programme n’existait pas . Mais officieusement , certains responsables parlaient à mots couverts de soldats biologiquement augmentés , capables de survivre dans des conditions extrêmes ou de développer des aptitudes inédites . 

Maintenant , Steinberg avait acquis la conviction que , désormais , personne ne maîtrisait réellement ce qu’ils avaient ramené de l’autre côté .

  •  

À Cuba , sous la chaleur lourde de Santiago , Laszlo Istvan observait l’océan depuis une terrasse blanchie par le soleil . Après l’échec du programme , les autorités de Washington avaient discrètement négocié sa libération . Trop précieux pour être éliminé , trop dangereux pour rester à Budapest , le prix " Nobel " avait obtenu le droit de disparaître avec sa fille . Le vieux savant semblait épuisé . Pourtant , certains soirs d'automne , son regard retrouvait cette intensité étrange des hommes qui ont aperçu quelque chose dépassant l’entendement humain . Christie vivait désormais près de lui avec PedroIls tentaient tous trois de reconstruire une existence normale . Mais le passé ne disparaissait jamais complètement . Parfois , Christie s’interrompait brusquement au milieu d’une phrase , comme si elle percevait un son très lointain .
D'autres fois encore , son père croyait distinguer dans ses rêves l’immense architecture noire aperçue derrière le " Miroir " . 
Alors , dans ces ténèbres de cauchemar , il comprenait que le passage n’avait peut-être jamais été totalement refermé !

  •  

Maël , quant à lui , vivait isolé sur une île de la côte du Maine . Le gouvernement lui avait imposé le silence absolu : nouvelle identité , surveillance discrète , résidence éloignée : tout avait été organisé afin qu’il disparaisse des mémoires . Certaines nuits pourtant , le jeune homme se réveillait encore avec la sensation oppressante d’être observé . Comme si quelque chose , très loin , continuait à le chercher dans les profondeurs du ciel . Un matin d'octobre , il reçut une carte postale envoyée depuis Cuba .

Au recto : une plage éclatante de lumière ! 

Au verso :

Maël
 Nous essayons de recommencer une vie normale ici .
 
Pedro travaille au port.
 Mon père paraît plus apaisé qu’autrefois .
 Nous parlons rarement du passé .
 Mais certains jours , j’entends encore les voix derrière le passage .
 Peut-être ne nous quitteront-elles jamais "

 Christie et Pedro .

Maël relut lentement les dernières lignes . Puis , il remarqua un détail presque invisible . Sous la signature figurait un étrange symbole noir , un cercle traversé de trois lignes obliques . Le même signe que celui aperçu dans la crypte . Le signe d’Aresh-Kaël !

Venu de l’Atlantique , le vent du large fit frémir la carte entre ses doigts . Mais , quelque part , bien au-delà des immensités obscures du ciel , quelque chose semblait encore l'attendre !

 
36 - Quelques mois plus tard , Maël Tremen quitta définitivement les États-Unis . Comme Il avait refusé les propositions d'argent de même que la surveillance discrète que le gouvernement prétendait destinée à sa protection , celui-ci lui accorda , en fin de compte , la liberté de partir . Il voulait juste rentrer , retrouver sa Bretagne , expliqua-t-il , avec le vent des grèves , la pluie grise sur les monts , le silence ancien des pierres de sa jeunesse . Le voyage lui parut irréel . Comme si tout ce qu'il avait vécu appartenait déjà à une autre existence . Il lui arrivait pourtant , parfois , par une nuit de pleine Lune , de revoir encore le halo bleuté du " Miroir " , les silhouettes immenses des entités d'Orion , surtout le regard blanc du " Leader " fixé sur lui avec cette étrange pitié glaciale qu’une intelligence supérieure pourrait éprouver envers une espèce condamnée par ses propres instincts . Car il avait fini par comprendre une chose . Les créatures n’étaient peut-être pas venues pour conquérir l’humanité . Elles avaient simplement découvert une civilisation déjà prête à s’autodétruire .

Un soir de novembre , sous une pluie fine poussée par le vent d’ouest , il gravit le petit chemin menant à une antique chapelle perdue dans les Monts d’Arrée La vieille bâtisse de pierre semblait presque abandonnée au milieu des ajoncs et des landes sombres . À l’intérieur , seules quelques bougies vacillaient devant une Vierge noircie par le temps . Le pélerin s’assit lentement sur un banc . Le silence était profond , si différent , néanmoins , de celui des laboratoires , des bases militaires ou des salles de crise où des hommes d'expérience avaient joué avec des forces qu’ils ne comprenaient pas . Ici , il n’y avait ni puissance , ni stratégie , ni domination . Seulement cette obscurité paisible où l’homme peut se retrouver seul face à lui-même . Il se mit à réfléchir sur Andrew Caldwell , désormais peut-être devenu autre chose qu’un mutant , puis il pensa à Paul Steinberg poursuivant ses recherches malgré sa peur , aux gouvernements de l’Est et de l’Ouest prêts à sacrifier le monde entier pour quelques années de supériorité stratégique !

Et il comprit soudain ce qu’Aresh-Kaël avait probablement perçu dès le premier instant : L’humanité était déjà prisonnière ! Prisonnière de sa violence , de son orgueil ,
de sa volonté de puissance . Une phrase , entendue autrefois durant ses études , lui revint alors lentement à l’esprit : " Lhomme est né libre , et partout il est dans les fers . " ( 38 )

Les mots de Jean-Jacques Rousseau résonnaient étrangement dans la pénombre de la chapelle .

Libre , en partie ? Mais incapable d’échapper à lui-même . 

Le promeneur solitaire leva les yeux vers la faible lumière des cierges . Peut-être que le véritable piège n’avait jamais été le " Miroir ", ni même les créatures venues des profondeurs du cosmos . Le véritable piège était plus ancien , vivant dans le cœur des hommes depuis le commencement des civilisations , dans leur désir de dominer , leur peur , leur incapacité à renoncer à la guerre . Au-dehors , le vent faisait trembler les vitraux . Maël ferma les yeux .

Pour la première fois depuis Belle Harbor , il pria ...

 

 

 

FIN

                                  ___

 

 

DAN AR WERN - Le Piège - Epilogue XIV - L'Abîme - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .

                                  ___

Notes :

37 - Tenue de protection en environnement à risque NBC ( Nucléaire , Bactériologique et Chimique ) .

38 -" Du Contrat Social " ( 1762 ) , par Jean-Jacques Rousseau ( 1712 - 1778 ) , écrivain , philosophe et musicien suisse .

 

 

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