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L'ESCARBOUCLE - Première Partie - Complot - IV - Le Parchemin du Mausolée .

20 Septembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #L'ESCARBOUCLE

Gisant du duc François II

Gisant du duc François II

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L'ESCARBOUCLE

 

 

 

 

 

Première Partie

( Complot )

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - Le Parchemin du Mausolée

 

" Qu'importe , si Dieu me donne la force . " 
 

 Blanche , Dialogue des Carmélites , deuxième tableau .

Georges Bernanos ( 1949 )

 

 

 

 

7 - Le lendemain , la pluie fine du matin avait laissé sur la haie de buis de petites perles de lumière , lorsque la silhouette familière de Blanche , la factrice , apparut au portail , lui apportant une lettre recommandée au cachet rouge , curieusement signée " Esther ", du même prénom que la personne qu'il avait vue en songe la nuit dernière , et qui lui disait de se rendre dans un lieu mystérieux , peut-être une église , où , derrière une statue , il devrait chercher un manuscrit relatant le massacre des populations de l'ouest pendant la révolution , laissé par une jeune professe carmélite de Compiègne originaire de Nantes qui avait , par cette mission , miraculeusement échappé à la guillotine , en étant chargée de le cacher comme témoignage pour les temps futurs .

Le nom de l’expéditrice avait fait battre son cœur plus fort . Ne l'avait-il pas murmuré toute la nuit , lors d’un songe trop vif pour n’être qu’un rêve , celui de la femme inconnue – et pourtant si proche – qu’il avait vue se pencher sur lui , comme un reflet de son âme !
Il ouvrit l’enveloppe avec lenteur.
L’écriture , fine et ferme , vibrait d’une urgence silencieuse :

 " Va , demain dès l’aube , dans le Temple dont le clocher veille sur la rivière .
Derrière le tombeau de François 
, tu trouveras le livre
. "

Un frisson parcourut ses épaules . Comment pouvait-elle savoir ?

Était-ce un piège , une coïncidence ? Ou bien la preuve que son rêve n’avait pas été une simple invention de l'esprit , mais un appel ? En tout cas , les mots semblaient respirer sur la feuille , comme s’ils avaient été écrits bien au-delà du temps . Levant les yeux vers la fenêtre , il entendit au dehors le vent de mer faisant danser des tourbillons de pluie sur le vieux clocher qu’il apercevait au loin .

Le mystérieux grimoire , espérait-il , serait encore là , témoignage du calvaire de tout un peuple , et manifeste du groupe " Kalon Vreizh " dont il faisait secrètement  partie , lui qui l'avait caché tout seul en cet endroit , voulant continuer à entretenir , par ce document que son père lui avait transmis , la flamme vivante du souvenir des morts de la Révolution .

Souvent , il se dirigeait depuis les rues obscures de la vieille ville vers la façade lumineuse du navire-cathédrale , se plaisant à y voir surgir , à l'intérieur , dans le clair-obscur de sa nef immense , comme figée dans l'éternité , où elle s'élevait , fumée d'encens , telle une prière au-dessus du gisant de marbre du dernier duc de Bretagne et de son épouse , veillé par quatre vertus de pierre , immuables gardiennes , la lumière céleste du vitrail de la Vierge-aux-Lys venant , au centre du choeur , l'éclairer , drapant de sa nappe de blancheur bleu nuit , presque lunaire , le calme souverain du couple endormi dans le silence des siècles . ( 5 )

Le contenu du livre , il s'en souvenait , racontait le calvaire des seize carmélites , mais aussi le fait que la soeur de Louis XVI , Madame Elisabeth , les avait visité peu avant , car elle connaissait mère Henriette de Jésus , maîtresse des novices , mais aussi le sinistre présage dont elle avait entendu parler lorsque à l'âge de dix ans , peu après les festivités du mariage de son frère , en 1770 , la jeune princesse avait été choquée d'entendre d'elle un récit des sinistres mouvements de foule qui avaient entraîné la mort cruelle de nombreux badauds parisiens ! ( 6 )

Dans l'odeur de cire éteinte et de pierres mouillées , chacun de ses pas , dont l'écho discret semblait répondre au battement de son cœur ému , résonnait sous les voûtes.

Il s’agenouilla près du mausolée .
Derrière le socle , ses doigts rencontrèrent une aspérité , puis la couverture râpeuse d’un petit volume emmailloté dans une étoffe de lin jauni .
Comme s’il avait absorbé la trace des temps révolus , le paquet recouvert d'étoffe exhalait une vieille odeur d'armoire , de velours terni , de moisissure . Le visiteur en défit les liens .
Dès la première ouverture , il se rappela qu'une pellicule d’or s'était levée dans la lumière vacillante des bougies . Les lettres du prologue , tracées à la plume d’oie , dansaient aujourd'hui devant lui sur le papier couleur ivoire . À mesure qu’il commençait à le relire , le murmure de la cathédrale changeait de tonalité : les craquements du bois , le soupir du vent , tout semblait se mêler à la voix invisible de la carmélite . Une fois encore , sous la lueur vacillante et crépusculaire des ogives du transept , il le déchiffra rapidement , puisqu'il en possédait , à son domicile , un double dactylographié .

8 - Les premières phrases du recueil , tracées à la plume d'oie , tremblaient encore sous ses yeux :
Que le Seigneur accueille ma pauvre vie comme une ultime offrande Que ce livre soit gardé , non comme une accusation , mais comme une lampe pour les temps futurs .
Nous étions seize , pauvres filles consacrées au silence , quand les vents de la Révolution se levèrent contre l’Épouse du Christ . De Compiègne à Paris , la hache attendait . Mais avant que l’orage ne nous disperse , il nous fut donné de recevoir une visite qui marqua nos âmes d’un sceau indélébile . 
C’était peu avant l’année terrible , au début du règne de la Terreur . Madame Élisabeth de France , sœur bien-aimée de Sa Majesté Louis XVI , se présenta à notre grille . Son regard doux portait déjà l’ombre du sacrifice . Elle nous parla comme une amie d’enfance – et elle l’était : jadis , lors des noces de son frère à Versailles , notre Henriette , notre bienfaitrice , avait pu faire sa connaissance jouant avec celle qui n’était alors qu'une petite fille insouciante . Puis , la noble princesse parla des feux d’artifice de 1770 , des lampions et des cris de joie qui , soudain , devinrent clameurs de mort quand la foule s’écrasa dans la nuit lors du " grand étouffement de la place Louis XV " , cette 
bousculade ayant entrainé la chute de nombreux spectateurs dans les fossés , tandis que dautres furent impitoyablement écrasés sur des blocs de pierre ! " ( 7

Avant même de tomber , la plupart périrent étouffés , précisait encore le texte , affirmant que ce désastre avait ravivé plus tard , chez la soeur du Roi , une plaie sanglante , un pressentiment des malheurs à venir ! 

" Elle nous exhorta à la constance , à la fidélité malgré les persécutions qui déjà s’annonçaient , poursuivait la religieuse . Et lorsqu’elle nous confia qu’elle-même n’échapperait sans doute pas elle-même au destin de son frère , ses mains , fines et blanches , tremblèrent . Mais elle avait la certitude que l’innocence devait passer par le martyre pour que la France soit purifiée . Peu de temps après , d'ailleurs , nous fûmes arrêtées . Car on nous reprochait nos vœux , notre silence , notre simple loyauté . On nous mena toutes vers Paris pour nous conduire à la Conciergerie , puis à la guillotine . Une à une , nous montâmes l’échafaud en chantant le Salve Regina " , et l’air de la rue , ce soir-là , vibrait comme une cloche d’espérance . Moi , qui fus chargée de ce message par un mystérieux concours de circonstances , j’échappai par miracle à la hache grâce à un enchaînement de retards et d’ordres contradictoires " ( )

La poussière s'était soulevée au fil des pages , l’impression que la voix d’Esther – ou de la carmélite – , plus que la première fois , traversait le temps pour lui parler directement , comme si ce témoignage avait attendu précisément cette heure afin de retrouver sa pleine valeur .

" J’ai caché ces pages , terminait-elle , afin que les générations futures sachent que le sang versé ne fut pas celui de rebelles mais d’âmes pacifiques , données en offrande pour la paix du royaume . 

Qu'elles soient gardées , non comme une accusation , mais comme une lampe pour éclairer les temps à venir ... Souvenez-vous de Madame Élisabeth , de son sourire calme , de sa main qui bénit la France au moment de mourir . Souvenez-vous que la joie de l’enfance peut devenir la semence du martyre ! "

9 - Les mots vibraient dans l’air froid , comme s’ils étaient prononcés à l’instant même par une présence proche . Il revoyait , derrière le voile du temps , la silhouette douce et grave de Madame Élisabeth , franchissant la grille du couvent , portant déjà dans ses yeux le reflet du martyre de ses soeurs , les carmélites de Compiègne montant l’échafaud , chantant un cantique s’élevant dans la nuit de Paris .
Les noces de 1774 , le tumulte de la foule écrasée sous les feux d’artifice , la Révolution ... , tout se superposait comme un palimpseste vivant !

Chaque syllabe , à travers la cathédrale , semblait respirer plus fort comme une larme venue d’un autre âge , goutte de cire glissant sur la pierre .
Il sentit le froid du marbre sous sa paume , mais aussi une chaleur mystérieuse , comme si le tombeau lui-même se souvenait .

Quand il releva la tête, le silence était absolu.
Seule la lueur des cierges éclairait le visage endormi du duc et de Marguerite .
Il eut l’impression que leurs paupières pouvaient s’ouvrir d’un instant à l’autre , qu’ils savaient déjà ce qu’il venait de lire .

L'opuscule tremblait légèrement entre ses mains.
Plus qu’un témoignage , il sentit que c’était un appel , un pont jeté entre un présent fugace et des âmes sacrifiées dont l'effroyable secret , qu'il avait cru sous bonne garde , se trouvait enfoui ici à jamais .

Il referma doucement l’ouvrage , le cœur serré , pensant l'emporter dans son sac , puis , l'enfermant dans une cheminée de la crypte où se trouvait un coffre codé , à l'abri des regards .
La cloche du beffroi sonna une heure indécise au loin . Quand il rentra chez lui , il comprit que , désormais , sa propre vie entrait dans l’histoire de ce martyre , et que le message d’Esther n’était qu'un commencement .

10 - La cathédrale semblait soudain plus vaste , plus vide , maintenant qu'il était parti loin d'elle , dans sa chambre . Mais il entendait toujours le souffle du vent glissant comme un murmure entre les piliers , soulevant en une danse lente les flammes des cierges .
Dans ce silence chargé d’échos , flottait un parfum inattendu , une senteur de cire chaude mêlée à de la fleur d’oranger , si subtile qu’il crut d’abord l’imaginer . 
Puis , au-delà du monument funéraire , la lumière changea .
Un rayon de lune , venu d’on ne sait quel interstice , s’était allongé sur le dallage .
Dans ce halo , une silhouette s'était dessinée - d’abord sous la forme d'une ombre , ensuite , plus douce et précise .

Une jeune femme , vêtue d’un habit de carmélite , se tenait là , les mains croisées sur la poitrine .
Son visage , encadré par le voile blanc , semblait irradié d’une clarté intérieure .
Les yeux , d’un bleu profond , le regardaient sans le juger , comme s’ils connaissaient déjà chacun de ses doutes .

Voulant lui parler , pas un son ne put franchir ses lèvres . Quant à elle , inclinant la tête vers le parchemin posé sur la pierre , elle souriait légèrement , comme la Vierge aux Lys , paraissant l'inviter à cacher autre part son précieux trésor . Et dans ce geste muet , plein de douceur , il avait compris ce qu'il devrait faire . Un frémissement , semblable à un soupir d’orgue , avait parcouru la nef avant qu'il ne s'en aille . Il crut alors percevoir clairement le son de sa voix :

" Souviens-toi ! " , lui disait-elle . 

Peu après ,  le rayon se dissipa , la silhouette , se fondant dans la nuit du transept , il ne resta plus que le battement sourd de son cœur et l’odeur indicible de son parfum .

 

11 - Le livre s’ouvrait maintenant sur ses dernières feuilles , plus sombres , tachées d’une encre qui semblait mêlée de larmes . L'homme , allongé sur son lit , le relisait avec attention :

 Avant le sang des nôtres , vint l’eau du fleuve , instrument d’un supplice nouveau .
On parlait d’
" immersions républicaines " ,  mais c’étaient des noyades criminelles , des mariages de mort !
Le sinistre Carrier , commissaire comme lui , mais représentant politique de la Convention logeant à l'hôtel de la Villestreux ,  donnait l'ordre de ces exécutions qu’il appelait plaisamment déportations verticales " .
Des chaloupes partaient la nuit 
, pleines d’hommes , de femmes , d’enfants , les mains liées derrière le dos que l'on jetait dans la Loire , lestés de cailloux , tandis que les soldats riaient dans la brume et qu'à chaque aube nouvelle Nantes puait la vase et le sang mêlés 
! " 

Les mots vibraient sous ses doigts d'une manière si intense qu' il croyait entendre le clapotis du fleuve , tout près de son domicile , et , pendant qu' une odeur d’eau froide et de corde mouillée semblait monter soudain de la Loire , les cris étouffés , le rire ivre des bourreaux !

Puis venait la dernière confession de sa lointaine cousine , peut-être , tracée d’une écriture plus nerveuse :

" Moi , dernière de mes sœurs , j’ai caché ce livre dans la maison de Dieu , afin qu’il témoigne .
J’ai vu mes compagnes monter une à une l’échelle du martyre
, j’ai entendu le chant des noyées sur la Loire 
!
Ma grâce fut de survivre le temps de sceller ces pages . Mais je sais que ma fuite ne sera que de courte durée .
Déjà , on me cherche . Demain , je me livrerai .
Que mon corps suive celui des innocents ; que mon âme soit portée par le courant des bienheureux .
Je m’en vais au-devant du dernier sacrifice .
Que le Seigneur 
, qui m’a prêté ses mots , m'accueille comme une ultime offrande 
"

Ses paroles , comme si en tremblant , elles écrivaient la mort déjà présente derrière son épaule , parurent se dissoudre dans la lumière vacillante .
Il sentit l'eau glacée de sa tombe contre son front .
Dans son esprit , se superposaient la nef silencieuse et le visage de la jeune femme inconnue qui , après avoir confié son récit au sanctuaire , acceptait maintenant de disparaître , elle aussi , dans les eaux noires de la Loire charriant ses noyés .

Brusquement , les vitres de la maison grincèrent sous l'action d'une bourrasque !
Le silence qui suivit pesa comme l'éternité .
Il comprit que ce n’était pas seulement une page d’histoire parmi tant d'autres , mais un flambeau pour celui qui oserait , un jour , dire la vérité sur les massacres de Nantes .

La mémoire des noyades , le courage de la carmélite et son sacrifice vivraient désormais en lui , irrévocablement .

Dehors , la Loire roulait son flot noir et tranquille sous la lune impassible .
Chaque vague semblait murmurer l’écho des noyées , ramenant au rivage la promesse silencieuse d’une justice que ni l’eau ni le temps ne pourraient effacer .

 

 

( A Suivre )

 

                                                              ___

 

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Notes :

 

5 - Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes qui abrite le gisant du duc François II (  Frañsez II , 1435 - 1488et de son épouse , la duchesse Marguerite de Foix Marc'harid Foix , 1449 - 1486 ) .

6 -  Madame Elisabeth ( 1764 - 1794 ) , soeur du roi Louis XVI , morte guillotinée le 10 mai .

   -  Sainte Mère Henriette de Jésus ( 1745 - 1794 ) , née Marie-Françoise-Gabrielle de Croissy , maîtresse des novices , l'une des seize carmélites guillotinées .

7Le " grand étouffement de la place Louis XV " est un évènement dramatique au cours duquel plusieurs centaines de personnes périrent étouffées ou écrasées dans la soirée du  dans un mouvement de foule sur la place Louis-XV de même qu'à l’entrée de la rue Royale lors de festivités données en l'honneur du mariage du dauphin de France avec l'archiduchesse Marie-Antoinette d'Autriche .

8Les carmélites de Compiègne sont seize religieuses carmélites condamnées à mort et guillotinées le 29 messidor an II ( ) par le Tribunal révolutionnaire au motif de " fanatisme et de sédition " , qui ont été canonisées le 18 décembre 2024 par le pape François .

9 - Les " Noyades de Nantes " , crimes de la Terreur ayant eu lieu entre novembre 1793 et février 1794 à Nantes . Pendant cette brève période , des milliers de personnes , suspectes aux yeux de la République ( prisonniers politiques , de guerre , de droit commun , gens d'Église et leurs familles ) , furent noyées dans la Loire sur ordre de Jean-Baptiste Carrier ( 1756 - 1794 ) . Ces victimes périrent ainsi dans ce que Carrier appelait le " Torrent révolutionnaire " ou la  " baignoire nationale ".

  - L'Hôtel de La Villestreux ou Villetreux ) est un hôtel particulier de style néo-classique bâti au milieu du XVIIIe siècle , situé sur la place de la Petite-Hollande , à l'extrémité ouest de l'île Feydeau , dans le centre-ville de Nantes .

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