Première Partie
( Complot )
IV - Le Parchemin du Mausolée
" Qu'importe , si Dieu me donne la force . "
Blanche , Dialogue des Carmélites , deuxième tableau .
Georges Bernanos ( 1949 )
7 - Le lendemain , la pluie fine du matin avait laissé sur la haie de buis de petites perles de lumière , lorsque la silhouette familière de Blanche , la factrice , apparut au portail , lui apportant une lettre recommandée au cachet rouge , curieusement signée " Esther ", du même prénom que la personne qu'il avait vue en songe la nuit dernière , et qui lui disait de se rendre dans un lieu mystérieux , peut-être une église , où , derrière une statue , il devrait chercher un manuscrit relatant le massacre des populations de l'ouest pendant la révolution , laissé par une jeune professe carmélite de Compiègne originaire de Nantes qui avait , par cette mission , miraculeusement échappé à la guillotine , en étant chargée de le cacher comme témoignage pour les temps futurs .
L’écriture , fine et ferme , vibrait d’une urgence silencieuse :
" Va , demain dès l’aube , dans le Temple dont le clocher veille sur la rivière .
Derrière le tombeau de François , tu trouveras le livre . "
Un frisson parcourut ses épaules . Comment pouvait-elle savoir ?
Était-ce un piège , une coïncidence ? Ou bien la preuve que son rêve n’avait pas été une simple invention de l'esprit , mais un appel ? En tout cas , les mots semblaient respirer sur la feuille , comme s’ils avaient été écrits bien au-delà du temps . Levant les yeux vers la fenêtre , il entendit au dehors le vent de mer faisant danser des tourbillons de pluie sur le vieux clocher qu’il apercevait au loin .
Le mystérieux grimoire , espérait-il , serait encore là , témoignage du calvaire de tout un peuple , et manifeste du groupe " Kalon Vreizh " dont il faisait secrètement partie , lui qui l'avait caché tout seul en cet endroit , voulant continuer à entretenir , par ce document que son père lui avait transmis , la flamme vivante du souvenir des morts de la Révolution .
Souvent , il se dirigeait depuis les rues obscures de la vieille ville vers la façade lumineuse du navire-cathédrale , se plaisant à y voir surgir , à l'intérieur , dans le clair-obscur de sa nef immense , comme figée dans l'éternité , où elle s'élevait , fumée d'encens , telle une prière au-dessus du gisant de marbre du dernier duc de Bretagne et de son épouse , veillé par quatre vertus de pierre , immuables gardiennes , la lumière céleste du vitrail de la Vierge-aux-Lys venant , au centre du choeur , l'éclairer , drapant de sa nappe de blancheur bleu nuit , presque lunaire , le calme souverain du couple endormi dans le silence des siècles . ( 5 )
Le contenu du livre , il s'en souvenait , racontait le calvaire des seize carmélites , mais aussi le fait que la soeur de Louis XVI , Madame Elisabeth , les avait visité peu avant , car elle connaissait mère Henriette de Jésus , maîtresse des novices , mais aussi le sinistre présage dont elle avait entendu parler lorsque à l'âge de dix ans , peu après les festivités du mariage de son frère , en 1770 , la jeune princesse avait été choquée d'entendre d'elle un récit des sinistres mouvements de foule qui avaient entraîné la mort cruelle de nombreux badauds parisiens ! ( 6 )
Dans l'odeur de cire éteinte et de pierres mouillées , chacun de ses pas , dont l'écho discret semblait répondre au battement de son cœur ému , résonnait sous les voûtes.
Il s’agenouilla près du mausolée .
Derrière le socle , ses doigts rencontrèrent une aspérité , puis la couverture râpeuse d’un petit volume emmailloté dans une étoffe de lin jauni .
Comme s’il avait absorbé la trace des temps révolus , le paquet recouvert d'étoffe exhalait une vieille odeur d'armoire , de velours terni , de moisissure . Le visiteur en défit les liens .
Dès la première ouverture , il se rappela qu'une pellicule d’or s'était levée dans la lumière vacillante des bougies . Les lettres du prologue , tracées à la plume d’oie , dansaient aujourd'hui devant lui sur le papier couleur ivoire . À mesure qu’il commençait à le relire , le murmure de la cathédrale changeait de tonalité : les craquements du bois , le soupir du vent , tout semblait se mêler à la voix invisible de la carmélite . Une fois encore , sous la lueur vacillante et crépusculaire des ogives du transept , il le déchiffra rapidement , puisqu'il en possédait , à son domicile , un double dactylographié .
8 - Les premières phrases du recueil , tracées à la plume d'oie , tremblaient encore sous ses yeux :
" Que le Seigneur accueille ma pauvre vie comme une ultime offrande . Que ce livre soit gardé , non comme une accusation , mais comme une lampe pour les temps futurs .
Nous étions seize , pauvres filles consacrées au silence , quand les vents de la Révolution se levèrent contre l’Épouse du Christ . De Compiègne à Paris , la hache attendait . Mais avant que l’orage ne nous disperse , il nous fut donné de recevoir une visite qui marqua nos âmes d’un sceau indélébile . C’était peu avant l’année terrible , au début du règne de la Terreur . Madame Élisabeth de France , sœur bien-aimée de Sa Majesté Louis XVI , se présenta à notre grille . Son regard doux portait déjà l’ombre du sacrifice . Elle nous parla comme une amie d’enfance – et elle l’était : jadis , lors des noces de son frère à Versailles , notre Henriette , notre bienfaitrice , avait pu faire sa connaissance , jouant avec celle qui n’était alors qu'une petite fille insouciante . Puis , la noble princesse parla des feux d’artifice de 1770 , des lampions et des cris de joie qui , soudain , devinrent clameurs de mort quand la foule s’écrasa dans la nuit lors du " grand étouffement de la place Louis XV " , cette bousculade ayant entrainé la chute de nombreux spectateurs dans les fossés , tandis que d’autres furent impitoyablement écrasés sur des blocs de pierre ! " ( 7 )
Avant même de tomber , la plupart périrent étouffés , précisait encore le texte , affirmant que ce désastre avait ravivé plus tard , chez la soeur du Roi , une plaie sanglante , un pressentiment des malheurs à venir !
" Elle nous exhorta à la constance , à la fidélité malgré les persécutions qui déjà s’annonçaient , poursuivait la religieuse . Et lorsqu’elle nous confia qu’elle-même n’échapperait sans doute pas elle-même au destin de son frère , ses mains , fines et blanches , tremblèrent . Mais elle avait la certitude que l’innocence devait passer par le martyre pour que la France soit purifiée . Peu de temps après , d'ailleurs , nous fûmes arrêtées . Car on nous reprochait nos vœux , notre silence , notre simple loyauté . On nous mena toutes vers Paris pour nous conduire à la Conciergerie , puis à la guillotine . Une à une , nous montâmes l’échafaud en chantant le " Salve Regina " , et l’air de la rue , ce soir-là , vibrait comme une cloche d’espérance . Moi , qui fus chargée de ce message par un mystérieux concours de circonstances , j’échappai par miracle à la hache grâce à un enchaînement de retards et d’ordres contradictoires ! " ( 8 )
La poussière s'était soulevée au fil des pages , l’impression que la voix d’Esther – ou de la carmélite – , plus que la première fois , traversait le temps pour lui parler directement , comme si ce témoignage avait attendu précisément cette heure afin de retrouver sa pleine valeur .
" J’ai caché ces pages , terminait-elle , afin que les générations futures sachent que le sang versé ne fut pas celui de rebelles mais d’âmes pacifiques , données en offrande pour la paix du royaume .
Qu'elles soient gardées , non comme une accusation , mais comme une lampe pour éclairer les temps à venir ... Souvenez-vous de Madame Élisabeth , de son sourire calme , de sa main qui bénit la France au moment de mourir . Souvenez-vous que la joie de l’enfance peut devenir la semence du martyre ! "
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