Prologue
Le Romancier
II - Bouteille à la Mer
" Pourquoi reviens-tu par la mer ? "
Orphée à Cégeste
3 - Il était venu à Camaret comme on se retire , sans projet précis , juste avec ce vague espoir qu’un paysage rude et primordial saurait le libérer de ce que la vie avait trop longtemps noué en lui . Depuis des mois , les mots , naguère dociles , ne laissaient plus derrière eux que l'étendue stérile d'une marée basse où il errait , incrédule , à la recherche d’un signe , d'une phrase .
Et ce soir où il marchait le long de la falaise de Coecilian , pensant à l'ermitage de Saint-Pol-Roux pendant que la mer , en contrebas , dans une respiration lente et solennelle , se brisait contre les rochers de Pen-Hat , et que le vent d’ouest , fouettant les ajoncs , lui faisait l'aumône de quelques bribes de noms , de vers disjoints , de réminiscences d’une poésie qu’il croyait à jamais perdue , le soleil , lui , descendait vers l’horizon , triomphal , incendiant les eaux d’un cuivre sombre , lorsqu'il aperçut cette petite lueur insolite , brève , presque irréelle , insolente , au pied de la paroi , comme un appel muet venu du grand large . ( 6 )
Jil , aussitôt , sentit l’envahir une émotion sourde . Il repensait à la nuit dernière , à la femme voilée , au vieux manuscrit . Peut-être n’avait-elle pas voulu lui confier son histoire avant de lui en montrer l'origine ? Alors , l’océan ne serait plus pour lui un décor , désormais , mais une matrice , une mémoire antérieure aux faits qu'il tenterait de deviner à travers ses vagues . Certaines se briseraient trop tôt . Mais d’autres parviendraient à se fracasser sur la roche avec une précision presque douloureuse .
Aucune , en tout cas , ne devrait savoir , incapable de saisir la violence du choc , ce qu’elle deviendrait avant de mourir sur la pierre , se dit-il pendant qu'il relisait plusieurs fois les lignes notant la symphonie funèbre de leur afflux ! Mais quel était donc cet enfant dont il n’avait jamais soupçonné l’existence ? Et cette prière finale , adressée à l’inconnu qu'il avait été , militaire sous un autre nom , qui lui revenait comme un reproche et une supplique mêlés , que signifiait-elle ?
Effaçant déjà ses pas sur l'arène , l'eau s'était mise à monter lentement , tandis que le ciel s’assombrissait . Cette flasque de verre , comprit-il , n’était pas qu'un message de détresse lancé au hasard , mais un legs , peut-être un jugement . Quelque chose , enfoui depuis des décennies , venait d’être exhumé avec elle . Et pour la première fois depuis longtemps , le poète sentit les mots lui revenir , non comme un refuge , mais comme une obligation .
4 - Les vagues , ni furieuses , ni calmes , n’avaient rien d’exceptionnel , pensa-t-il encore , chacune avançant , se retirant , recommençant . Pourtant , dans ce mouvement répété , il perçut ce qui lui avait toujours échappé . Ce n’était ni une image , ni une idée , encore moins le début d'une phrase quelconque . Peut-être une question de rythme , la mer n’inventant rien , se contentant de se reprendre par chaque mouvement de houle ou de s'effacer avec lenteur dans un interminable reflux . Rien n’était jamais définitif , aucune phase paraissant corriger la précédente sans jamais l’abolir , n’était vaine . Ensemble , chacune d'elles composait une forme mouvante , impossible à fixer , mais rigoureusement fidèle à elle-même .
En arrivant dans sa chambre , il s'était jeté tout habillé sur son lit , se sentant complètement anéanti par ce qu'il venait de vivre , tellement cela lui avait paru effrayant l'espace d'un instant , perdu dans une sorte de vertige face à l'épouvantable vision de ces blocs de rocaille sombre , paysage devenu tellement sinistre qu'il s'imagina fugitivement voir , dans son délire , depuis la fenêtre de son hôtel , un ange noir qui évoluait au-dessus des nuages , faisant planer son ombre tragique sur les ineffaçables traces de la catastrophe inexpiable de sa vie ! Et pendant ce sommeil cauchemardesque , d'autres silhouettes lui apparurent à nouveau , qui n’étaient plus floues , car il les reconnut sans pouvoir les nommer : un vieil homme au regard cruel , une femme portant une blessure invisible , une jeune fille semblant déjà se lamenter sur son triste sort . Tous le regardaient , non comme un étranger , mais comme quelqu’un qui avait trop longtemps tardé .
- Tu es revenu trop tôt , disait l’un , trop tard ! , murmurait une autre .
Il voulut leur répondre , expliquer qu’il était écrivain , qu’il cherchait une histoire , qu’il avait perdu ce qu’on lui avait montré . Mais ici , la parole semblait inutile , chaque pensée , avant même d’être formulée , étant déjà comprise .
Alors , la femme au visage voilé réapparut , qui se tenait au centre d’un cercle de pierres noires , comme des stèles anciennes . Cette fois-là , elle ne lui tendait pas le manuscrit , le tenant contre elle , comme on protège un enfant endormi .
- Tu as cru que ton livre était à écrire ? , lui dit-elle .
Sa voix n’était ni douce , ni sévère . Elle était juste .
- Mais il était déjà écrit , mon garçon ! Ce qui manquait , c’était toi !
5 - Quelques heures plus tard , les yeux à demi ouverts , le vacancier réfléchissait à ce qu'il faisait là , couché dans ce lit , trempé de sueur , écoutant craintivement la sonnerie qui l'avait réveillé , puis remuant encore tout cela sur son balcon , fasciné au petit matin par l'immensité du panorama obscur qui l'entourait , se rappelant celui de sa jeunesse , et ce long chemin balayé par le vent qui l'avait amené nulle-part , lorsqu'il avait fui , un matin , pour en finir , à travers champs , vers la falaise abrupte !
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