Prologue
Le Romancier
I - Message
" Comme en un clair miroir d'eau , une étoile , tout au fond de mon coeur , brille et se dévoile ... " *
Maria Valtorta
1 - Le romancier , tout d'un coup , s'éveilla , ayant cru un moment , pendant son sommeil , enfin saisir la puissance de ce qu'il voulait écrire , tout un scénario défilant à grande vitesse devant ses yeux endormis , l'originalité d'un message qu'il voulait transmettre depuis l'autre monde , rempli de symboles et d'enseignements , de personnages tous plus réels que ceux de la vraie vie , mais à son réveil , il s'aperçut qu'il avait tout oublié de ce bref aperçu de la création qui lui échappait en même temps que persistait douloureusement en lui l'angoissant cauchemar de la feuille blanche .
Ce moment suspendu où , entre rêve et réveil , avait effleuré soudain l’inspiration totale , presque divine , s'était ainsi brutalement effacé ! Comme si l’univers littéraire entier ne s'était dévoilé à lui l’espace d’une vision fugitive que pour lui faire voir , avec un ironique mépris , le spectacle désolant de son impuissance ! Et cette contradiction cruelle entre l'intensité d'une révélation nocturne et l’oubli total , au petit matin , de son contenu , le laissa complètement sonné devant les pages vierges de son carnet de travail apparaissant au loin dans le miroir de sa chambre , comme un rappel illusoire et douloureux de ce qui s'était dissipé , quelque chose d’immense en lui , caché dans les profondeurs de son inconscient , belle métaphore de ces fausses prétentions littéraires , pensa-t-il , et de cette peur de ne pas réussir à attraper ce qu'on veut dire dans le filet des mots , ressemblant un peu , pour l'auteur , à une chasse manquée à la baleine d'Herman Melville ou à l'iceberg immergé aux trois quarts qu'on n'a pas vu venir , faisant couler l'orgueilleux Titanic ! ( 4 )
Quand il s’éveilla , la chambre était plongée dans la pénombre , l’aube commençait à percer au loin . Jil se redressa , le crâne encore engourdi . Ses mains , qu'il tendit vers son carnet pour y consigner ce qu’il venait de vivre , se mirent à trembler d’excitation ! Mais , en fin de compte , jamais rien n'arrivait à venir . Les images s’étaient une fois de plus évaporées . Pourtant , la trace de ce monde , il la sentait sous ses paupières , telle une empreinte persistante , mais il ne pouvait pas en définir la substance . Les termes lui manquaient , comme un goût qu’on a sur la langue mais qu’on ne peut pas nommer . Plus il cherchait à s’en rappeler , plus il perdait , comme du sable glissant entre ses doigts , la moindre trace de ce désir inassouvi . Comme d'habitude , la crainte s’installa , cette lourdeur dans l'estomac qui s’accroissait à mesure qu’il réalisait qu’il ne retrouverait jamais ce qu’il avait entrevu . Il fixa encore l'ordinateur devant lui , demeuré vide malgré toutes ses heures de travail , et qui le défiait à nouveau de son air muet , comme pour lui rappeler son incapacité totale à capturer la splendeur du projet . Jour après jour , il revint à son bureau , hanté par ce souvenir flou d’une histoire qu’il savait unique , mais qui lui échappait à chaque instant . Il commençait à douter de lui-même , à se demander s’il avait vraiment vu quelque chose ou s’il n’avait été que le jouet d’une hallucination morbide .
Cependant , au fond de lui , le pauvre homme restait convaincu qu’un jour , il finirait par retrouver ce chemin perdu au Mali , cette brèche ouverte pendant la nuit vers l'univers mystérieux qu’il n’avait fait qu’effleurer pendant son enfance , dans le phare . C'est ainsi qu'il passa des mois , coincé entre espoir et frustration , cherchant à faire naître enfin ce qui n’était plus en lui qu’une ombre .