Seconde Partie
( Le Cercle des " Gardiens " )
IX - La Pierre Noire
" Votre nuit brilla dans mon jour ,
Comme une immense Pierre Noire ... "
Pierre-Jakez Hélias ( La Pierre Noire ) *
18 - Au début , leur union paraissait si évidente ! Élise , avec sa grâce irradiant un indicible éclat né de l'innocence la plus pure , et Yann , l'énigmatique héritier des Kerjean , comme un papillon de nuit se trouvant attiré par une vive lueur . Ils s’étaient aimés comme deux êtres qu’un mystère pousse l’un vers l’autre , sans qu’ils sachent pourquoi .
Mais rapidement , les pierres s’en mêlèrent .
L’opale blanche , douce , iridescente , semblait vivre à l'écoute d'un monde inaccessible , miroitant légèrement , comme traversé par un feu de lune , le visage de la jeune femme qui dansait seule dans leur salon de la rue du Calvaire , tandis qu'une sorte de souffle étrange passait dans l’air .
A l’inverse , la surface lisse , mate , à peine veinée de rouge , de la " reine " noire , absorbait toute lumière , ne brillant jamais , paraissant peser , comme si elle contenait une mémoire surgie du gouffre des âges , dure , obscure . Et quand son mari la portait , la pauvre épouse ressentait une espèce de gêne physique , comme une chaleur froide , une pression sur sa poitrine .
" J 'ai une grippe d'enfer ! , avait-elle un jour gémi , à deux heures du matin , lorsque , n'arrivant pas à dormir dans une chaleur lourde , suffocante , exagérément plus forte que celle du chauffage , un silence grisâtre s'était pesamment abattu sur elle qui , dans son délire , venait de faire un hallucinant cauchemar où elle avait observé d'étranges lueurs déchirer le ciel couleur cendre pendant que quelque chose d'obscur se dressait peu à peu comme une muraille d'ombre à l'horizon menaçant ! Puis , elle s'était vue , dans ce vertige , avant d'être aspirée dans un maelstrom infernal issu de bouillonnantes profondeurs , tomber à toute vitesse dans un miroir d'eau trouble , espèce de puits sans fond , spirale tourbillonnante , à la poursuite de son double étrange au coeur d'un labyrinthe aux rues abyssales de béton gris , dévalant avec peine , tel un " passe-muraille " , l'escalier de service de leur vieil immeuble nantais , comme si elle avait franchi ce long tunnel interminable lui faisant vivre et revivre encore différentes étapes majeures de son passé , de sa vie future , et bien d'autres scènes qu'elle ne pouvait ni décrire , ni comprendre , allant à la rencontre d'un immense phare inversé dont elle se mettait à descendre les dalles de pierre usées par le temps !
Maintenant , dans ce trou noir , tout semblait s'écrouler !
Quelques minutes plus tard , frissonnante de fièvre , elle s'était réveillée en sueur au petit matin , , les yeux à demi ouverts , regardant , bouleversée , sur son balcon , la menace , qui l'entourait , d'une guenille au-dessus des toits obscurs , voilant tout ce qui lui rappelait son enfance en Bretagne , et ce long chemin balayé par le vent qui , une seule fois , devait l'amener nulle-part , lorsque elle serait partie pour en finir à travers champs vers la falaise abrupte !
Elle se revit au moment où tout lui avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , se rappelant , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur les tuiles , cette résonance en elle d'un glas sépulcral au-dessus de la pièce où elle avait dormi , lorsqu'à minuit sonnant les spectres insatisfaits de l'au-delà hurlaient en vain pour l'entraîner de leur côté ! D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui l'avait conduite vers eux , dans ce silence horrible à travers l'infini ?
19 - Ils réalisèrent bientôt que les deux pierres ne pouvaient coexister . Mises côte à côte , elles s'attiraient et se repoussaient violemment , produisant un son bref , comme un éclat minéral , un bruit métallique de coque heurtant les flots . La glace finit par se fendre , même , sur leur passage , le sang d'Élise coulant sur des centaines d'éclats de verre quand elle avait essayé de les approcher l’une de l’autre !
Elle prit alors peur . Non pas de Yann , qu’elle aimait malgré tout , mais de ce qu’il portait en lui d'une lignée chargée d’ombres , d'un héritage de pillage , de serments brisés . La danse , chez elle , visait à l'élever . Chez lui , au contraire , tout semblait vous lier solidement à la terre , au poids du passé , à quelque chose d'inexorablement réglé .
Bien qu’aucun mot de haine n’ait été échangé , leur divorce parut malheureusement inévitable . Izold était encore toute petite . Élise partit à Paris , répondant à l’appel d’un poste de soliste à l’Opéra Garnier , s’en allant sans se retourner , devant laisser sa fille à son père de même qu'à cette maison remplie de silence équivoque et de lourds secrets .
Le bijoutier demeura seul . Dans une pièce verrouillée , il continuait parfois de sortir la pierre noire , disant qu’il fallait veiller sur elle , qu’elle avait un rôle à jouer . Peut-être croyait-il qu’un jour , Izold la comprendrait mieux que lui ?
Car déjà , curieuse , elle observait son reflet sur la vitre face aux oiseaux déguisés de ses rêves de fillette , et dans ses jeux naissaient parfois des formes étranges qu’aucun adulte n'aurait pu expliquer . Demandant à son père :
" Est-ce que les pierres savent parler quand on ne les regarde pas ? "
Celui-ci ne savait que lui dire .
" Le peintre assis devant sa toile ,
A-t-il jamais peint ce qu'il voit ? , répondait le poète . ( 6 )
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