Première Partie
( L'Anneau Mystérieux )
IV - On Frappe à la Porte
" Regardez l'Etoile qui s'élève au-dessus du vaste océan ,
Ô vous qui flottez sur les eaux agitées de la vaste mer ... " *
Bernard de Clairvaux
9 - Elle avait pris une chambre à l'hôtel " Thalassa " pendant que l'enquête suivait son cours . La veille , elle s'était entendue avec le capitaine pour que la perquisition ait lieu pendant qu'elle arrivait par la route , et c'était d'ailleurs l'explication que celui-ci lui donna le lendemain du désordre à l'intérieur de la maison . Pendant qu'hurlait un vent chargé du bruit des bateaux mêlé aux cris des mouettes , le soir tomba lentement sur la lande . Izold referma le vieux carnet noir d’Élise , l’esprit alourdi par les fragments épars qu’elle avait lus . Des notes ésotériques , des croquis de mains tendues vers le ciel , des références marquées à l' " entre-deux-mondes ". Mais aussi des prénoms récurrents , qui étaient entrecoupés de phrases raturées : celui de Tim voisinait avec celui de Yann et d'un autre plus étonnant : M. Kerneis . ( 4 )
Elle n’eut pas le temps de chercher plus loin . Quelqu'un frappa à la porte .
Un homme entra , la trentaine , grand , le regard clair et dur . Il portait une veste de gendarmerie civile , sans le moindre insigne . Il n’eut pas besoin de se présenter , car elle l’avait déjà vu , brièvement , à la morgue de Crozon . Il s’approcha sans saluer , comme s’il connaissait les lieux .
- Capitaine Malo Guegan . Navré de vous déranger . Je pensais vous trouver ici .
Elle fronça les sourcils .
- Vous connaissiez ma mère ?
Il la fixa un instant , contrarié , avant de détourner le regard vers les lumières de la baie , puis , d'un sourire de connivence , ensuite , sur le livret qu'elle avait posé sur un meuble .
- Il y a longtemps , mademoiselle , oui . Je crois ... qu'elle était une camarade de la mienne , ajouta-t-il d'une moue hésitante . Elle venait danser l’été par ici , à Camaret . Mais , depuis , personne , ou presque , ne l'avait revue . Le tourbillon de la gloire !... Ensuite elle est revenue , n'est-ce pas ? Mais trop tard !
- Vous pensez que c’est un suicide ? , renchérit la nantaise .
Elle sentit qu’il mentait par omission . Son ton était trop maîtrisé . Il semblait affecté , mais sans émotion réelle . Comme s’il jouait un rôle .
S’humectant les lèvres , l'homme reprit son souffle avant de lui répondre .
- On n’écarte pas cette hypothèse . Elle avait des ennemis , des fréquentations particulières . Vous avez entendu parler de Tim O'Connor , j’imagine ?
Elle hocha la tête .
- C’est lui qui l’a brisée , ajouta Guegan . Ce type n’a rien d’un danseur . Il fait du business avec des objets venus d’Europe ou d'Asie , des bijoux , des pierres rituelles ... Vous voyez le genre ?
Elle sentit son estomac se nouer . L'Opale . Encore elle .
- Et mon père ? , fit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu .
- Yann Kerjean ? Ah , un homme très pragmatique ! Il a travaillé avec votre mère , puis elle l’a laissé tomber . Ou bien c'est lui qui l’a laissée partir , allez savoir . Il a continué à faire des affaires . Il connaît l'américain . De loin , c'est évident . Mais on trouve , entre Boston et Paris , de drôles d’allers-retours !
L'officier s’interrompit soudain , regardant la photo de " Kroazhent " , qu'elle avait posé près d'elle , sur sa table de chevet , comme s’il la connaissait .
- C’est là-bas que tout a commencé , murmura-t-il . Noëlla ... Elle savait des choses que d’autres auraient voulu effacer .
- Mais vous , capitaine ? Vous étiez juste une connaissance ?
Il soutint son regard cette fois . Longuement . Puis il esquissa un sourire triste , comme un rideau tiré .
- On a tous des secrets , mademoiselle Kerjean . Même vous , peut-être . Vous ne savez pas encore ce que votre mère voulait vous dire . Faites attention ! Peut-être qu’elle est morte parce qu’elle a essayé de vous le transmettre ?
Il sortit un petit papier de sa poche qu'elle signa .
- Nous avons , bien entendu , comme je vous l'avais , d'ailleurs , précisé par téléphone , réalisé la perquisition prévue au domicile de la victime . Et ceci , en compagnie de la personne de confiance de votre mère , une certaine Yuna Riou . Juste avant que vous n'arriviez .
- Si vous trouviez quelque chose d’inhabituel ... pas seulement la pierre , mais autre chose ... appelez-moi !
Et il repartit sans se retourner .
10 - Le doute s’installait . Le policier savait plus qu’il ne voulait le dire . Peut-être même avait-il revu la danseuse avant sa mort ? Mais que voulait-il dire par " autre chose " ? La liste des suspects ne faisait que grandir . Il y avait Tim , l’amant brutal , et Yann , son père , bien trop silencieux pour être clair . Maintenant , se dit-elle , que penser de Guegan , ce flic hanté par un passé commun ? Tous , autour d’Élise et de la Pierre ?
Elle restait seule face au mystère .
La nuit était tombée entièrement . Dans le silence de l'hôtel presque vide , face au vrombissement sourd de la masse océane , elle n’arrivait pas à dormir malgré le mouvement monotone des vagues venant s'échouer sur le quai du " Styvel " . Craintive , elle ralluma une petite lampe . Le vent avait forci . Les ombres s’étiraient comme des bras le long des murs .
