Première Partie
( L'Anneau Mystérieux )
V - Le Rêve d'Izold
" L'amour est le seul rêve qui ne rêve pas " .
Paul Fort ( 1872 - 1960 ) , Ballades Françaises , " Sur Les Jolis Ponts De Paris " .
11 - Cette nuit-là où elle était venu en train , Izold avait peu dormi . Juste après leur dispute , Elise était restée silencieuse , assise , longtemps , dans le coin de la pièce , comme en prière . Le carnet noir dormait contre le poêle , fermé comme une pierre tombale . Sa fille s'était endormie dans le salon , se mettant à partir peu à peu dans un autre ailleurs . Mais ce n’était pas un rêve ordinaire . Elle y entrait comme dans un souvenir qui ne lui appartenait pas , comme si la maison elle même le lui murmurait , percevant une lumière blanche , aveuglante , au sommet de son crâne , tombant comme un cyclone et l'aspirant dans un tunnel sans fond !
L'appel d'un homme , derrière elle , sourde menace d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite , s'efforçait en vain de la retenir !
Déjà , une force incroyable avait réussi à l'entraîner à grande vitesse dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce fut une petite tache écarlate à l'horizon de sphères bleutées tourbillonnantes ...
- Mais de qui aurais-je peur ? , s'interrogeait-elle malgré tout , revoyant défiler quelques scènes de sa vie au milieu d'une prodigieuse descente vers l'inconnu !
Et plus se réduisait la distance vers le but de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre , comme une immense planète opale , brillait dans l'espace d'un amour indicible et réconfortant pour sa personne ! Elle se retrouva bientôt perdue dans un dédale presque inextricable de ruelles obscures , labyrinthe sordide où son père l'appelant d'une voix sombre , étouffée par les sanglots , parcourait avec elle un enchevêtrement d'escaliers tortueux , de venelles étroites noyées dans la brume nocturne d'un vieux port de commerce où subsistaient çà et là quelques souvenirs de son enfance parmi les carcasses de navires , les entrepôts fantômes ... De temps à autre , on croisait même le patron solitaire d'une échoppe aux teintes verdâtres , mal éclairée , qui reluquait la clientèle rare d'une fille au coin d'un troquet minable rempli d'alcool et de cigarettes ...
Qui pourrais-je craindre ? , se moquait-elle , toujours bravache , à peine consciente d'une action douteuse enfouie jadis au plus profond de sa mémoire ...
Elle voyait sa mère , seule sur la falaise , sous la lune haute qui portait une robe de lin pâle flottant dans le vent , ses cheveux noués avec un fil d’argent , la Pierre brillant à son cou , pulsant comme un cœur vivant , qui virevoltait sur scène , et ce n'était pas une chorégraphie , mais une danse rituelle où chaque pas semblait répondre à une musique que nul autre n'entendait , ses bras traçant des signes dans l’air , ses jambes dessinant des spirales anciennes sur le sol de rocaille , avec la mer , en bas , semblant se taire tandis que le monde retenait son souffle .
Alors , quelque chose s'ouvrit à nouveau dans le ciel , où se trouvait cette lumière sans origine visible . Et dans celle-ci , une forme descendait , presque translucide , mais vibrante , comme faite d’air et de flamme , un être ailé , non pas comme ceux de la cathédrale saint Pierre et Paul , mais plus ancien , gigantesque , au visage indéchiffrable qu'elle ressentait plus qu’elle ne le voyait , venu répondre à son appel , attiré par la danse sacrée et par la vibration de la Gemme céleste : un Ange ! ( 5 )
Mais il était trop tard . Une silhouette se glissait déjà , furtive , entre les rochers , comme une ombre armée , silencieuse , mortelle que la danseuse n’avait pas vue — ou peut-être que si , car elle faisait une figure pour tenter de conjurer son arrivée .
Puis il y eut un coup de feu sec , bref , presque irréel dans cette nuit suspendue !
Reculant , le vent prit sa robe , elle fit un faux pas , le sol se dérobant sous elle qui tentait de se rattraper , sa main droite levée vers l’Ange , l’autre tenant encore la Pierre . Mais son pied glissa sur la roche mouillée . Alors , dans un souffle qui n’eut pas le temps de devenir cri , elle tomba , le messager céleste s’évanouissant dans un éclat de lumière , l'emportant avec elle puisqu'il était trop tard pour la sauver !
La silhouette , elle , s’enfuit sans un bruit , l’arme encore fumante . Et quelque chose dans le ciel s’assombrit .
12 - Izold se réveilla en sursaut , le souffle coupé . Sa mère l’observait .
- Tu l’as vu , n’est-ce pas ? , murmura-t-elle.
- Oui ... il y avait quelqu’un ... Comme un Ange ... Mais il est tombé !
- Alors , tu sais .
- Qui a tiré ? , lui demanda sa fille , encore tremblante.
Elle ne répondit pas.
- Il est encore là , ajouta-t-elle enfin . L’assassin . Celui qui veut la Pierre . Il sait qu’elle est ici , qu’il peut l’avoir . Mais elle ne répond qu’à la lignée . A toi !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Première Partie - L'Anneau Mystérieux - V - Le Rêve d'Izold - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 .
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Notes :
5 - Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Nantes qui renferme le monument funéraire de François II , Duc de Bretagne , et de son épouse , Marguerite de Foix .
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