le chevalier de sainte-croix
Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - II - Le Rendez-Vous des Carmes .
18 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX
Le Chevalier De Sainte-Croix
II - Le Rendez-Vous des Carmes
" Et le premier vivant est comme un lion ... "
Apocalypse , 4 , 7 .
5 - Minuit venait de sonner lorsque Amaury atteignit enfin la petite venelle . Depuis peu , la pluie avait cessé . Sur les pavés humides , la lumière vacillante des lanternes se reflétait en longues traînées d'or pâle . À chaque pas , la douleur de sa blessure se rappelait à lui , mais il poursuivait sa route avec cette obstination silencieuse des hommes qui savent enfin qu'ils touchent au refuge . Au bout de l'impasse , une modeste demeure , à l'abri d'un petit bois clos de murs tout couverts de lierre , se cachait . Qui , au Bouffay , aurait pu deviner que les derniers membres de l'ancienne maison de Penhoët vivaient là , désormais ? Car , depuis plusieurs années , l'hôtel particulier de la famille , non loin de là , demeurait officiellement fermé . Ses volets clos et ses façades silencieuses paraissaient témoigner d'une ruine progressive . En réalité , cette discrétion devenait une nécessité dans une ville où les fidélités anciennes pouvaient encore coûter fort cher . ( 4 )
Avant même qu'il eût frappé , la porte s'ouvrit . Sur le seuil , apparut une femme âgée .
- Sire Amaury !
Augustine porta aussitôt une main à sa bouche pour étouffer un cri . Ce qu'elle avait dit n'était plus de mode , et la vision de la blessure achevait de lui faire peur . Ayant servi son père avant lui , elle l'avait connu enfant . Des cheveux gris , cachés sous une coiffe sombre , couronnaient un visage ridé exprimant cette affection profonde que les années , parfois , transforment en tendresse maternelle .
Son regard s'arrêta soudain sur les traces de sang .
- Sainte Vierge ...
Avec l'aide précieuse de Jeanne , elle le fit entrer et l'installa près du feu . Pendant près d'une heure , la vieille gouvernante nettoya la blessure , qui était superficielle , avec une application minutieuse . Elle ne posa presque aucune question . Prudente , les temps lui avaient appris qu'il existait des choses qu'il valait mieux ignorer .
Lorsque le pansement fut terminé , Amaury demanda :
- Ma chère mère est toujours chez sa cousine ? Et mon frère , il n'est pas revenu ?
Augustine secoua la tête .
- Aucune nouvelle depuis son dernier courrier . L'Amérique est loin , monsieur.
Un voile passa dans les yeux du jeune homme . Armand lui manquait davantage qu'il ne voulait l'admettre . La vieille femme voulut ajouter quelques bûches dans l'âtre , lorsque son mari , Corentin , qui servait aussi d'homme à tout faire , accomplit cette tache en venant saluer son maître avant de dresser la table pour le souper .
- Vous avez besoin de repos , fit-il ensuite , après une brève agape aux chandelles .
Puis , juste avant de retourner se coucher , le couple de serviteurs lança un dernier regard discret sur la dame . Bientôt , la maison s'enfonça dans le silence . Le feu , seul , crépitait encore .
L'officier demeura immobile quelques instants . Jeanne se tenait près de la fenêtre . La lueur des flammes dessinait sur son visage des ombres mouvantes qui le rendaient plus mystérieux encore . Elle semblait absorbée par ses pensées .
- Vous auriez pu vous faire tuer ce soir , dit-elle finalement .
La simplicité de ces mots le surprit davantage que leur contenu . Il leva les yeux vers elle .
- Vous aussi , mon Dieu !
Il avait parlé presque à voix basse .
Elle lui sourit faiblement .
- Mais , grâce à vous , nous sommes encore de ce monde !
Un léger silence suivit . Depuis combien d'années se connaissaient-ils ? , pensa le militaire . Il n'aurait su le dire . Leurs chemins n'avaient cessé de se croiser au gré des événements , des absences , des retrouvailles .
Pourtant , quelque chose était demeuré entre eux , de façon discrète , obstinée , comme une flamme protégée du vent . Jeanne s'approcha . Dans sa main brillait une petite croix d'or sertie de vermeil .
- On m'a chargée de vous remettre ceci .
Amaury la reconnut aussitôt . C'était le symbole de la Compagnie . Ainsi , était confirmé le rendez-vous .
- Demain soir ?
Elle acquiesça . Pendant quelques secondes , ni l'un ni l'autre ne se parla . Puis , elle lui tendit la croix . Tout en la prenant , geste presque imperceptible , il retint un instant sa main dans la sienne . Elle ne la retira pas immédiatement . La maison semblait les envelopper tout entiers de son silence . Alors , comme poussée par un élan qu'elle regrettait peut-être déjà , elle se pencha légèrement vers lui . Ses lèvres couleur de rose effleurèrent les siennes .
Ce ne fut qu'un bref instant , comme un souffle . Une promesse plutôt qu'un baiser . Mais , lorsque , très vite , elle se redressa , ses joues , qui n'étaient que légèrement colorées , commencèrent à rougir !
- Adieu , mon cher ...
Avant qu'il n'ait trouvé les mots pour lui répondre , elle avait quitté la pièce . Mais longtemps après qu'elle fût partie , il resta devant les flammes mourantes , la petite croix chaudement serrée dans ses mains ...
6 - Le jour d'après , peu avant minuit , l'officier de cavalerie , tout habillé de noir , traversa , tel une ombre , les ruelles obscures de la vieille cité ligérienne . Une brume légère montait du fleuve . Au loin , les masses sombres des anciens bâtiments religieux se découpaient contre le ciel chargé de nuages . Le couvent des Carmes n'était plus depuis longtemps qu'une ruine abandonnée . Les révolutionnaires , bien sûr , avaient dispersé les religieux , les cloîtres tombant lentement en décrépitude , et les pierres elles-mêmes semblant garder le souvenir des prières disparues . Guidé par les indications reçues , le jeune homme découvrit une entrée dissimulée derrière un pan de mur écroulé . Il prononça le mot de passe : " Demain , Saint Marc vous montrera le chemin . "
Là , un garde invisible , à l'abri d'une guérite , inspecta son laissez-passer de membre de la Compagnie , à l'effigie d'un lys et d'une hermine , puis un autre , quelques minutes plus tard , remonta le chercher de l'intérieur , chaussé de bottines , la tête couverte d'une cagoule et revêtu d'une combinaison de drap bleu foncé avec , en écusson sur la poitrine , les mêmes fleurs , pour l'accompagner , par un escalier très étroit s'enfonçant sous la terre , où , plus ils descendaient , plus il sentait l'air devenir à chaque marche plus froid . Se contentant de suivre son mystérieux guide , il parvint , sous la lueur de quelques torchères et flambeaux fixés aux murailles poissant d'humidité , à une vaste crypte voûtée où des dizaines de cierges brûlaient dans des niches , répandant une lumière tremblante qui faisait danser leurs flammes sur les pierres séculaires . Cependant , cette salle , qui s'ouvrait devant lui , paraissait plus vaste qu'il ne l'avait imaginée . Ses puissantes voûtes gothiques reposaient sur des colonnes trapues dont les chapiteaux disparaissaient dans l'obscurité .
Au centre , mutilée par des années de tourmente , il y avait une statue de Saint Marc taillée dans un granit venu des côtes bretonnes , représentant l'évangéliste tenant un livre ouvert contre sa poitrine , certes , le nez brisé , le visage frappé à coups de marteau , et pourtant , le saint , malgré les siècles , demeurait debout , pendant que le lion , qui se trouvait à ses pieds , conservait une étrange expression de puissance contenue , ses muscles semblant prêts à se tendre , son regard fier demeurant fixé vers l'entrée comme s'il montait encore la garde ! Amaury ne put s'empêcher d'y voir l'image de sa patrie elle-même : blessée , humiliée , mais non encore vaincue ! ( 5 )
Une vingtaine de personnes portant une robe de bure et le visage dissimulé sous un masque étaient déjà présentes . Deux d'entre elles vérifièrent , à l'entrée , sa croix de rubis . Personne ne parlait . Le secret constituait la première règle de l'Ordre de Sainte-Croix . Quelques instants plus tard , se profila une silhouette au fond du souterrain .Tous ensemble s'inclinèrent . C'était le " Grand-Maître " sous sa robe de bure , qui , avec sa voix grave résonnant sous les voussures de la coupole , ressemblait davantage à un moine qu'à un chef de conspiration .
- Mes frères , nos ennemis croient avoir triomphé . Ils se trompent . Tant que subsisteront des hommes de foi pour servir le roi , l'espérance demeurera vivante !
Le silence demeura absolu . Les flammes vacillèrent .
- Vous savez , sans doute , qu'une nouvelle mission doit être accomplie à Paris .
Comme d'habitude , nul détail ne fut donné , ni aucun nom prononcé .
- Ceux qui doivent avoir leurs instructions les recevront séparément selon nos usages propres .
L'assemblée fut parcourue d'un murmure d'approbation .
Le " Grand-Maître " poursuivit :
- Souvenez-vous que si les murs , par malheur , ont des oreilles , nos ennemis ne sont également jamais très loin .
Tout le monde songeait à Carrier , ce sinistre représentant du pouvoir jacobin qui , depuis l'hôtel de Villestreux , non loin de là , étendait encore sa toile d'araignée sur toute la région . ( 6 )
Chacun se mit alors , pour conclure , à proclamer son " credo " .
- Pour Dieu , pour le Roi !
Le cri rebondit sous les arches , tandis que les membres du groupe se dispersaient peu à peu dans l'obscurité , et que s'éteignaient , l'une après l'autre , les lumières .
Dans le cœur d'Amaury , demeurait le souvenir du baiser de Jeanne , et désormais , devant lui , au cœur même du pouvoir ennemi , s'ouvrait la route de la capitale française !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - II - Le Rendez-Vous des Carmes - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
4 - Le Bouffay , partie ancienne de la ville de Nantes , dans le quartier centre-ville et plus précisément dans le micro-quartier Decré-Cathédrale , qui correspond à la ville antique et médiévale . C'est là qu'a été construit le premier château de Nantes ( Xe siècle ) , aujourd'hui disparu .
5 - Ancien couvent des Carmes de Nantes , couvent de l'ordre du Carmel fondé en 1318 à Nantes , ville alors située dans le duché de Bretagne . Il a été progressivement détruit à partir de la Révolution française .
- Statue de saint Marc , aujourd'hui au Musée Dobrée , fut réalisée par des artistes bretons vers 1420 , sans doute grâce à un don du duc Jean V effectué après sa captivité à Châteauceau .
6 - Hôtel de La Villestreux , hôtel particulier de style néo-classique bâti au milieu du XVIIIe siècle , situé sur la place de la Petite-Hollande , à l'extrémité ouest de l'île Feydeau , dans le centre-ville de Nantes .
Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - I - La Nuit de Nantes .
16 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX
Le Chevalier De Sainte-Croix
I - La Nuit de Nantes
" Nantes , ville noble , fière d 'être reine parmi les cités bretonnes ... "
Paol Feval - " La Fée des Grèves " ( 1850 ) *
1 - L'hiver de 1793 fut l'un des plus sombres que connut la vieille cité ducale . Depuis plusieurs années déjà , la Révolution française avait bouleversé le royaume . Les trônes étaient tombés , les privilèges de la noblesse et du clergé avaient disparu , les anciennes provinces dessinées par l'histoire avaient été , sous le compas des nouveaux géographes , relayé par le marteau des législateurs , biffées d'un trait de plume . Cependant , les hommes qui avaient proclamé la liberté avaient fini par découvrir peu à peu , à leur tour , qu'il est souvent plus difficile de gouverner des hommes libres que de renverser les tyrans . Désormais , ce n'était plus le temps des grandes espérances ni des généreuses déclarations . Ceux qui avaient fait plein de promesses gouvernaient par la peur . La Vendée saignait . La Bretagne grondait dans l'ombre . Et partout , pendant que les prisons se remplissaient , les cloches des églises demeuraient muettes , les prêtres fidèles à leur foi errant de grange en grange , de cave en cave , comme aux premiers siècles du christianisme . Au rythme de la guillotine , l'ancienne résidence des ducs ne faisait que survivre sous une chape de plomb . La Loire elle-même paraissait avoir changé de nature . Ses eaux lentes et grises traversaient la ville avec une gravité funèbre , devenues l'instrument d'un nouveau supplice . On parlait d'immersions républicaines , mais c'étaient des noyades criminelles , des mariages de mort que célébrait le sinistre Carrier , l'envoyé de la Convention , des exécutions qu'il appelait plaisamment lui-même " déportations verticales " , quand il donnait l'ordre à ses chaloupes de partir la nuit , pleines d'hommes , de femmes , d'enfants , les mains liées derrière le dos , que l'on jetait dans les flots boueux , lestés de cailloux , pendant que les soldats se mettaient à rire dans la brume et qu'à chaque aube nouvelle , Nantes puait la vase et le sang mêlés !
Les badauds détournaient , d'ailleurs , prudemment , le regard lorsqu'ils passaient près de certains quais , les habitants préférant éviter certains sujets . Car il est des souvenirs que l'on n'ose évoquer qu'à voix basse , derrière des portes closes ! ( 1 )
2 - La vieille cité marchande , enrichie jadis par le commerce maritime , si fière de ses armateurs et de ses capitaines , paraissait désormais frappée d'une malédiction . Les quais où l'on entendait autrefois les joyeux chants des marins qui se mêlaient au fracas du chargement des cargaisons ne résonnaient plus que du pas lourd des patrouilles de l'armée de l'Ouest . Et chaque soir , lorsque tombait la nuit , les rues se vidaient comme si la ville entière craignait quelque présence invisible .
Au milieu de cette époque de terreur , pourtant , circulait parmi le peuple une étrange espérance . On parlait d'un héros presque légendaire . Personne ne l'avait réellement vu . Les récits différaient , les uns le disant jeune , les autres plus âgé , tantôt paysan , tantôt gentilhomme . Mais tous au moins pouvaient s'accorder sur un point : chaque fois qu'il apparaissait , les persécutés trouvaient du secours , les prêtres en fuite s'échappaient de leurs poursuivants , les prisonniers disparaissaient mystérieusement , des familles entières franchissaient les barrages républicains .
Dans les villages du pays nantais , dans les landes bretonnes , jusque dans les faubourgs de la ville , après son passage , on retrouvait toujours , dessiné au charbon sur un mur , gravé sur une porte ou sur le front d'une pauvre victime agonisant sur le champ de bataille , un petit signe noir , comme celui du mercredi des Cendres , la marque du chevalier De Sainte-Croix !
3 - Par cette nuit de décembre , tandis qu'un brouillard épais montait de la Loire , une jeune femme , la tête baissée sous un manteau sombre , dont l'allure révélait moins la peur que l'urgence , traversa seule les quais désertés , marchant très rapidement , presque glissant sans jamais se retourner , sur les pavés luisants , comme si elle connaissait déjà le danger qui la suivait de près , trois hommes coiffés du " bonnet rouge " , qui , avançant avec cette patience froide des chasseurs certains de leur proie , avaient pris sa trace . Alors , la demoiselle accéléra le pas . Cependant , l'étau se resserrait de plus en plus derrière elle et , peu à peu , les bruits semblèrent s'éteindre dans la vieille ville , à peine éclairée de rares lanternes , qui se vidait pendant que la brume noyait ses façades . Bien qu'il ne sonnât plus , désormais , dans le clocher de la cathédrale , celle-ci ayant été transformée en magasin de fourrages , minuit s'approchait . Le couvre-feu non déclaré qui régnait alentour confinait les habitants derrière leurs volets clos . Seuls quelques patrouilleurs de la garde , baïonnette en avant , se hasardaient courageusement dans les rues . ( 2 )
La fille , soudain , tourna sans réfléchir dans une ruelle étroite , ce qui était un mauvais choix , car , l'impasse se refermant devant elle avant qu'elle ait pu rebrousser chemin , déjà , les trois poursuivants l'avait rejointe .
- Enfin ! dit l'un d'eux , nous commençions à croire que tu nous échapperais .
La jeune femme recula contre un mur .
- Que me voulez-vous ?
- Tu le sais parfaitement .
- Je n'ai rien fait .
- Donc , tu n'auras aucune difficulté à nous suivre , dit le chef . Où allais-tu comme cà , ma belle ? Où est ton laisser-passer ? N’as-tu pas lu le décret de la Commune ?
C'est alors que , dans le silence , retentit le pas régulier d'un cheval et qu'une silhouette étrange émergea lentement de la nuit . Venant de franchir la porte Saint-Pierre , elle demeurait encore presqu' invisible . Enveloppé d'un manteau sombre dont le col recouvrait le visage , coiffé d'un large chapeau l'ombrageant , l'homme semblait avoir eu de la peine à reconnaître les lieux de son enfance . Chaque place lui rappelait un souvenir , et chaque souvenir lui révélait une absence . Ici , s'était tenue jadis une procession . Là , s'élevait une croix de granite qui avait été abattue par de monstrueux " sans-culottes " . Plus loin , se trouvait une église qui avait été transformée en depôt d'armes . Le cheval , avec cette tranquillité souveraine que donne la certitude de sa force , avançait avec lenteur . Amaury de Penhoët , en même temps qu'il appuyait sur le mors , lui aussi , serra les dents . Durant quelques secondes , nul ne bougea , intrigué par ce nouveau venu de haute taille aux cheveux noirs , dont le regard résolu donnait l'apparence d'un officier plutôt que celle d'un gentilhomme . Pourtant , derrière cette fermeté se cachait sans doute une inquiétude qu'il n'avouait à personne . Il n'avait pas vingt-cinq ans , mais lorsqu'il découvrit son uniforme , chacun vit que c'était celui de l'infanterie , avec habit de drap bleu foncé , épaulettes et collet , gilet vermeil à deux rangées de boutons , pantalon bleu à nœuds de Hongrie et tresses de couleur écarlate .Le cavalier immobilisa d'abord sa monture . Puis sa voix s'éleva , calme , presque douce .
( 3 )
- Laissez passer cette dame !
- Au nom de la République , répliqua l'un des hommes , nous procédons à une arrestation .
- Je n'ai pas entendu sa réponse .
- Quoi ?
- Lui avez-vous demandé si elle souhaitait vous suivre ?
Le sergent , bonasse , éclata de rire .
- Depuis quand les suspects choisissent-ils leur arrestation ?
- Depuis ce soir , murmura le militaire qui , découvrant sa cape , montra sa blessure en tombant de cheval , tandis que la femme , frappée d'étonnement , se mettait à gémir !
- Sapristi ! , s'exclama le chef de ronde , que t'est-il arrivé , citoyen ?
- J'ai été la victime , sur la route , d'une embuscade de ces maudits chouans . La citoyenne est venue de chez mon frère me chercher .
4 - Parmi les familles les plus anciennes de la ville figurait , en effet , celle des Penhoët , qui armaient , depuis trois générations , des navires pour les côtes d'Afrique , Terre-Neuve ou les Antilles , leurs capitaines devant affronter toutes les tempêtes de l'Atlantique et les canons anglais . Leur fortune semblait aussi solide que les remparts de Saint-Malo dont ils étaient originaires . Mais les révolutions ressemblent aux tempêtes , ne respectant ni les fortunes ni les noms , même si elles peuvent s'accomoder , parfois , des services de trafiquant d'armes . Le vieux comte était mort quelques mois auparavant . Son hôtel particulier demeurait officiellement fermé . On racontait même que la comtesse ne quittait plus sa chambre , sans plus aucun domestique , les volets restant clos . Mais l'on raconte souvent n'importe quoi ! Quant au fils cadet , Amaury de Penhoët , personne , jusqu'ici , ne savait exactement où il se trouvait . Certains le disaient émigré .
D'autres croyaient qu'il était engagé dans les armées vendéennes , quelques-uns prétendant même qu'il était mort . Mais la vérité se montrait plus simple et plus dangereuse à la fois , car les temps , devenus tels qu'on avait besoin d'y prendre garde , s'avéraient hasardeux !
Le cavalier demeura immobile , allongé sur une couverture . La jeune femme profita de l'instant pour lui glisser un petit billet dans la main . Sur la feuille , était gravée cette phrase :
" Demain . Minuit . Les Carmes . "
Quelques minutes plus tard , le blessé se releva , aidé par la femme , et conduit par la petite troupe au domicile de son frère qui , selon lui , l'avait envoyée , il disparut avec elle au fil des rues , ne sachant pas très bien , en vérité , qui elle était , et pourquoi elle était venue , ignorant même si ce rendez-vous qu'elle lui avait fixé était un piège . Pourtant , ce n'était pas seulement de la peur qui le frappa dans l'expression de ses yeux , c'était une détermination presque héroïque , comme si elle protégeait quelque chose de plus précieux que sa propre vie . Sentant qu'à travers elle commençait pour lui une aventure dont l'enjeu dépasserait bientôt , peut-être , tous les combats de la Terre , il comprit déjà que cette rencontre allait changer sa destinée . Car si certaines routes , pensait-il , conduisent aux champs de bataille , d'autres mènent à Dieu !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Prologue - La Compagnie Secrète - I - La Nuit de Nantes - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .
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Notes :
1 - Jean-Baptiste Carrier ( dont le nom reste associé aux massacres de la " Terreur " à Nantes , fusillades et noyades qu'il ordonna entre décembre 1793 et février 1794 .
2 - Bonnet Rouge ou phrygien , couvre-chef ( ou coiffure ) des révolutionnaires , pouvant porter ou non une cocarde .
3 - " Sans-Culottes " , nom donné , au début de la Révolution française de 1789 , par mépris , aux manifestants populaires qui portaient des pantalons à rayures et non des culottes ( hauts-de-chausses ) , symbole vestimentaire de l'aristocratie d'Ancien Régime .
* Paol Feval - " La Fée des Grèves " ( 1850 ) Boudig an Aod , troet gant Ernest ar Barzhig ha Per Denez , Emb. Skol , ademb. Hor Yezh, 1987 .
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