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Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les Conjurés - V - La Lettre .

24 Juin 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE CHEVALIER DE SAINTE-CROIX

Le Temple à Paris

Le Temple à Paris

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Le Chevalier De Sainte-Croix

 

 

Première Partie
 
( Les Conjurés )

 

 

 

 

- La Lettre

 

" Per Agoniam et Passionem Tua , libera nos , Domine !

  Per Mortem et Sepulturam Tuam , libera nos , Domine ! "

Litanies des Saints

 

12 - Le Carême de l'an II , qui enveloppait Paris d'une austérité presque monastique , fut d'une tristesse que nul calendrier ne pouvait mesurer . 

Les cloches de Notre-Dame , remplacées par le roulement des tambours et les cris des sections de la ville , s'étaient tues depuis longtemps . Pourtant , derrière les épaisses murailles du Temple , comme une porte , le temps semblait suivre une autre mesure , lente , immobile , suspendue entre la terre et le Ciel . Dans la haute tour , les jours se confondaient sous la cendre des nuages . Le froid s'attardait encore entre les pierres épaisses , l'humidité gagnant les membres de Madame Élisabeth . Une fièvre lente la consumait depuis plusieurs semaines . Ce n'était pas tant le corps qui souffrait que l'âme , usée par les deuils , les séparations , par cette attente dont personne , sauf elle-même , chrétienne fervente , ne connaissait l'issue .

Elle avait , jusque là , refusé toutes les propositions d'évasion . Plus d'une fois , des fidèles du " réseau " royaliste avaient imaginé des plans audacieux . Quelques gardiens , quelque municipal auraient pu être achetés , remplacés , quelques guichets ouverts dans la nuit . Mais chaque fois , la princesse avait opposé le même refus .

- Je ne quitterai jamais Marie-Thérèse !

Madame Royale , sa nièce , était désormais tout ce qui subsistait de sa famille . L'abandonner eût été , à ses yeux , comme une seconde mort .

Mais la Commune s'impatientait . Pourquoi conserver en vie cette cadette sans pouvoir du " Tyran " ? Son existence n'était plus qu'un embarras . Pourtant , dans les couloirs des comités , d'autres rumeurs circulaient . Les plus extravagantes naissaient toujours des temps de révolution . Car on murmurait que Maximilien de Robespierre nourrissait une étrange admiration pour la sœur de Louis XVI . Certains , même , allaient jusqu'à prétendre qu'il songeait à l'épouser afin de donner une légitimité nouvelle à la République .

D'autres prétendaient , plus mystérieusement encore , que " Babeth " détenait certains secrets capables d'intéresser l'Incorruptible . Nul ne savait exactement lesquels . Ces bruits absurdes suffisaient pourtant à nourrir toutes les inquiétudes .

Ce matin-là , les lourds verrous grincèrent . Le médecin pénétra dans la cellule sous le nom de Charpentier . Les registres du Temple ignoraient son véritable nom . Mais la prisonnière leva les yeux avec un sourire ...

- Vous voilà , mon cher Dassy ...

Élisabeth était assise près d'une fenêtre grillagée . Sur ses épaules , reposait une couverture . La maladie avait amaigri son visage , mais son regard conservait cette douceur paisible qui avait toujours frappé ceux qui l'approchaient .

- Comment vous sentez-vous aujourd'hui , Madame ?

Elle leva les yeux vers lui , esquissant un sourire .

- Comme une voyageuse qui aperçoit enfin le terme du chemin .

Le praticien , s'inclinant discrètement , posa sa sacoche sur une petite table . Le docteur Le Monnier lui ayant courageusement laissé la place , il avait accepté cette mission périlleuse , obtenue grâce à quelques complicités . Chaque visite , cependant , pouvait être la dernière . Il le savait . Chaque parole devait être pesée . ( 10 )

Il prit doucement le pouls de la malade .

- Vous êtes faible ...

- Je suis simplement plus proche du terme .

Il baissa les yeux sans répondre , anéanti par la douleur , et par le spectacle horrible de sa maigreur , elle qu'il avait connue si bien en chair et bonne vivante !

Après un long silence , elle reprit d'une voix presque sereine :

- Ne vous affligez pas , mon ami . Dieu ne compte pas les jours comme nous .

Le médecin sortit quelques fioles de sa sacoche , les disposa lentement près d'elle , comme pour prolonger encore quelques instants leur entretien . Puis , Madame Élisabeth sortit discrètement une feuille pliée , la glissant d'abord , très vite , entre les pages d'un vieux traité de médecine qu'il consultait . Le geste fut si naturel qu'aucun gardien ne sembla le remarquer . Leurs regards se croisèrent un seul instant .

L'homme de sciences fit semblant de comprendre quand elle parla d'autre chose pour éloigner le danger .

- Vous souvenez-vous de Fontainebleau ?

Le médecin sourit .

- Comment pourrais-je un jour l'oublier ?

Les traits fatigués de la jeune femme semblèrent s'éclairer .

- Les matinées de printemps ... les sous-bois encore humides ... les premières anémones ... Vos leçons de botanique ... Mon frère riait de me voir rapporter des plantes inconnues comme si j'avais trouvé un trésor .

Elle ferma un instant les yeux .

- J'aimais tant cette campagne , avoua-t-elle en lui prenant la main ... Les arbres semblaient prier .

Le silence s'installa de nouveau .

- Nous étions trop heureux sans le savoir . La nature en fleur se moque bien des révolutions ...

Dassy , refermant lentement l'ouvrage , et dissimulant ensuite sa lettre à l'intérieur d'une couture de sa veste , sentit sa gorge se nouer d'angoisse et de tristesse . Il n'oserait l'ouvrir qu'une fois hors du Temple .

En murmurant d'une voix plus grave , elle poursuivit :

- Vous y trouverez cette vérité que je n'ai jamais osé dire .

Elle hésita .

- L'Escarboucle  ...  Dieu fasse qu'on ne la retrouve jamais !

Ce seul mot semblait porter tout le poids des siècles .

- Je crois que cette pierre n'a jamais été une bénédiction . Depuis qu'elle est apparue dans notre histoire , elle n'a semé que le malheur . Elle a perdu la Bretagne . Elle a divisé les hommes . Je crains maintenant ... qu'elle n'ait aussi perdu la Monarchie .

Sa voix tremblait légèrement .

- J'ai fini par comprendre qu'un pareil objet ne pouvait appartenir à personne .

Le médecin demeurait immobile .

- Et je m'en suis débarrassée ... Alors , promettez-moi que ma lettre ne tombera pas aussi entre les mains de ceux qui cherchent le pouvoir plus que la vérité .

Elle leva les yeux vers la minuscule croisée où filtrait une lumière pâle .

Dassy sentit les larmes lui monter aux yeux.

Il aurait voulu lui répondre . Il n'en trouva pas la force .

Il prit alors dans sa sacoche un petit sachet de toile .

- Quelques graines d'ipécacuanha ? ( 11 )

Elle les prit avec douceur songeant , sans doute , à ce qu'ils évoquaient .

- Toujours le botaniste ...

Il sourit malgré lui .

- Elles ne guériront peut-être pas notre mal ...

- Mais elles me rappelleront sans cesse que votre amour demeure plus fort que la folie des hommes ! , le remercia-t-elle en contemplant son visage une dernière fois , de même que les minuscules graines déposées dans sa main .

- Savez-vous qu'on a déjà tenté de m'empoisonner ?

Le docteur s'inclina profondément , quittant la cellule sans un mot . Les verrous retombèrent lourdement derrière lui , et , pendant qu'il descendait les escaliers du Temple , il porta la main sur la manche de son vêtement . La précieuse missive y était cachée , dernier témoignage d'une pauvre condamnée à mort proclamant une vérité que beaucoup voulaient effacer pour empêcher qu'un jour elle ne soit révélée .

13 - Lorsque il quitta le Temple , la nuit tombait déjà sur l'enceinte . Il ne se retourna pas . Les lourdes murailles de la prison disparaissaient peu à peu dans la brume , et pourtant , chaque pas qu'il faisait l'éloignant de son amie , la lettre confidentielle , dans la poche intérieure de son habit , qu'elle lui avait confiée au péril de sa vie , semblait , au contraire , la rapprocher d'elle davantage et de son indicible sacrifice .

Il ne l'ouvrit pas tout de suite . Une telle confidence ne pouvait être lue au hasard d'une auberge ou sous la lumière vacillante d'une chandelle . Quelques heures plus tard , le docteur franchissait discrètement la grille du château de Vitry-sur-Seine . Dans le grand salon , le chevalier de Sainte-Croix l'attendait . Le feu brûlait dans l'immense cheminée de pierre . Les flammes faisaient danser leurs reflets sur les boiseries sombres comme sur les vieux portraits des anciens maîtres du lieu .

Le chevalier se leva pour l'accueillir . Il n'eut pas besoin de poser beaucoup de questions . Le visage du médecin disait tout .

- Vous l'avez vue ? Elle souffre ?

Dassy ôta lentement son manteau .

- Oui ... Son corps s'épuise ... mais son âme demeure d'une force que je n'ai rencontrée chez aucun autre .

Sainte-Croix comprit aussitôt son désarroi .

- Elle est condamnée ?

Le médecin baissa la tête .

- Elle l'accepte avec une sérénité qui me dépasse !

Un long silence , entre eux , s'installa .

Enfin , Dassy retirant lentement ses gants , tira de sa veste un pli soigneusement cacheté .

- Avant que je ne parte , elle m'a remis ceci .

Sainte-Croix , rapprochant son fauteuil de l'âtre , y jeta une bûche avant de prendre la lettre avec un respect presque religieux , ​scrutant longuement le cachet brisé portant encore les armes effacées des Bourbons

  - Notre princesse m'a demandé que cette vérité survive , si elle devait disparaître , dit son hôte . 

Les deux hommes , face aux flammes , pendant que , dehors , le vent faisait gémir les arbres dénudés du parc , s'installèrent . Le médecin déplia avec précaution les feuillets . L'écriture en était fine , régulière , d'une élégance qui semblait appartenir à un autre monde . Puis , avant de se mettre à lire , il inspira profondément .

" Mon cher ami ,

Lorsque vous ouvrirez cette lettre , il est probable que mes jours seront comptés . Dieu seul connaît l'heure où Il me rappellera à Lui . Je n'éprouve aucune crainte , sinon celle de voir disparaître avec moi une vérité dont je fus , bien malgré moi , la dépositaire ...

Vous m'avez souvent questionnée sur cette pierre que l'on nomme l'Escarboucle . Je puis enfin vous répondre . Je ne l'ai jamais considérée comme un trésorJ'en suis venue , même , à la regarder comme une épreuve !

Depuis qu'elle entra dans le destin de la Bretagne , elle n'a laissé derrière elle que des royaumes divisés , des fidélités rompues et des familles détruites . J'ai souvent pensé que certains objets deviennent les instruments d'un pouvoir diabolique .

Nos ancêtres voulurent préserver leur liberté , ils perdirent leur couronneNotre famille voulut garder son pouvoir , elle dut abandonner son royaumeJe ne puis croire que ces malheurs soient de simples coïncidences ... "

Tandis que le vent du Carême faisait frémir les vitres de la vieille bâtisse , il sembla aux deux hommes que la voix de leur idole revenait déjà d'un monde où la mort n'avait plus d'emprise ...

 

 

( A Suivre )

 

                                               ___

 

DAN AR WERN - Le Chevalier De Sainte-Croix - Première Partie - Les ConjurésV - La Lettre Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Chevalier De Sainte-Croix " , copyright 2026 .

                                                    ___

Notes :

10Louis Guillaume Le Monnier ( 1717 - 1799 ) , botaniste français , premier médecin du roi Louis XVI

11 - Ipécacuanha ( du tupi Ygpecaya ) , espèce de plantes à fleurs dicotylédones de la famille des Rubiaceae et de la sous-famille des Rubioideae , originaire d'Amérique du Sud et d'Amérique centrale La racine de l'ipécacuanha contient de l'émétine en grande quantité , cet alcaloïde possède des propriétés émétiques ( vomitives ) .

 

* " Par Votre Agonie et Votre Passion , libérez-nous , Seigneur !

    Par Votre Mort et Votre Sépulture , libérez-nous , Seigneur ! "

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