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Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - VIII - Camille .

15 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Le Mépris ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard .

Le Mépris ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard .

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

VIII - Camille

 

 

Les gens qui passent
  Sont de chair et de sang , mais là , sur ce trottoir ne disent jamais où ils vont .
  Qu'ils se dépassent ,
  Qu'ils se croisent , c'est sans se parler , sans se voir , sans même échanger leurs prénoms .
  Pas une place
  Pour s'arrêter un peu et s'asseoir ... "

" Métaphysic Song " *

 

Je t’instruirai et te montrerai la voie que tu dois suivre ;
 Je te conseillerai , j’aurai le regard sur toi ...
"

Psaume 32 , verset 8 .

 

 

 

 

 

 

 

1 - Il reposa son stylo , ayant tracé les derniers mots de la huitième nouvelle de son dernier recueil où il avait parlé de ce double un peu plus glorieux , cet autre lui-même qui aurait fait les bons choix , rencontré les bonnes personnes , dit les bons mots au bon moment , celui ou celle qui , vivant en Bretagne , déjeunait avec les élus dans son castel au bord de la mer , et qui , publié(e) sans relance , était invité(e) aux colloques de province , aux plateaux télé de la jungle parisienne , célébré(e) dans des revues littéraires à la mode , recevant en nombre des lettres d’admirateurs comblés par ses prix prestigieux . L'alter ego , quoi , de l'autre , qui n'avait peut-être pas la chance d'habiter là-bas ,  mais dans un petit appartement minable de banlieue , où l'on s'échine à trouver la formule magique , dans un bureau qu'il imaginait encombré de carnets , de tasses froides , de livres ouverts qu'un silence permanent , troué parfois par le cri d’un enfant dans la cour , une sirène , un ronron d’autobus , enveloppait d'une chappe de plomb . Même s'il ne s’en plaignait pas , car il savait que c’était de là , aussi , qu'auraient pu venir ces mots qu’il n’aurait peut-être pas écrits dans " Les Clairières de l’Âme " depuis un manoir face à l'océan , pourtant , ce matin-là , quelque chose l’éprouva . Dans un cauchemar plutôt que dans un rêve , il s'était vu descendre chercher un médicament à la pharmacie , sans se rendre compte que son ordonnance était périmée , la préparatrice , pressée , n'ayant même pas pris la peine de lui adresser un petit sourire ou une formule de politesse , à lui qui était bon client , cependant , depuis des années . L’indifférence , dans un monde où l'on existe qu'à peine , à côté d'une règle inébranlable et d'un docteur absent . Pas un regard . Pas une écoute .

Il était reparti seul , comme d'habitude , d'un pas fatigué , mais digne , sentant peser cette transparence qu’on impose à ceux qui ne sont pas " du réseau " . Pas dans le cercle . Ni ici , ni même là-bas , dans son pays natal , où l’on préférait aussi souvent les figures brillantes , les visages bien introduits , les noms déjà validés par la capitale . Connaissant cet " anonymat " qu'il avait plus ou moins choisi , il en payait chaque jour le prix . Ce n’était pas de l’aigreur qui montait en lui , mais une forme de clarté , de lucidité douloureuse mais propre . Sur le trottoir , où les passants le frôlaient sans le voir , il pensait à tous ceux qu’on ignorait comme lui , dont les papiers n'étaient pas forcément " en règle " , et qui parlaient , comme lui , avec l'accent de l'exil , de vies venues d’ailleurs , n'ayant plus rien sur eux qu'un maigre baluchon , rempli de vieux souvenirs et d'illusions perdues . Le mépris est partout , réfléchit-il , ne se disant que lorsqu'il s’exprime par un soupir d’agacement quand on ralentit la file .

Ici , ce n’est pas toujours violent . Plutôt feutré , glacial , poli parfois . C’est ce silence quand on ne vous répond pas . Ce regard qui vous traverse . Cette façon de ne jamais vraiment vous lire , de vous reléguer à la marge . Il pensait encore à ceux qu’on laisse là : les humbles , les pauvres , les immigrés , les doux , les victimes du système . Tous ceux pour qui la dignité se conquiert chaque jour , à force d’âme . Le mépris est une langue discrète , universelle , qui se parle sans mots , sauf avec des gestes qui détournent , des portes qui se ferment , des invitations qui n’arrivent jamais .

2 - C'était là-bas qu'il habitait depuis plus de vingt ans , dans cet immeuble de briques grises dont le béton s'effritait peu à peu comme sa mémoire au milieu d’un monde oublié . Dans ses nuits d'absence , il imaginait qu'il avait un nom , mais peu importe , personne ne le savait . Les jeunes du quartier l’appelaient " le vieux monsieur  " parfois , rien d'autre . Son voisin du dessous , breton comme lui , était mort l’an passé , enterré dans le carré commun du cimetière de banlieue , sans cérémonie , sans discours . Lui s'était dit qu’il reposerait là aussi , anonymement , loin des clairières de son enfance où les pierres racontaient des légendes . Ce matin-là , il s’était levé avec une douleur sourde à la poitrine . Rien de grave , pensait-il , mais il lui fallait ce médicament que le docteur avait noté à la hâte .

Il avait traversé la ville , l’échine courbée par l’âge et par une fatigue intérieure plus ancienne encore que ses rides .

- Ce nest pas clair , avait claironné , sans lever les yeux , la jeune femme derrière le comptoir . On ne peut rien vous donner comme ça !

- Mais cest bien écrit ici ... Regardez ... , fit-il en scrutant son badge : Camille !

- Je vois qu'il manque surtout la signature , monsieur

Pas un regard . Pas une once de compassion .

Sentant la colère lui monter à la gorge , il était reparti , les mains vides , ne sachant même pas quand il pourrait retourner chez le médecin . C'était à ce moment-là , précisément , qu'il s'était éveillé en sueur de cette horrible vision !

Toute sa vie , songeait-il au retour d'une promenade , il avait écrit des histoires pleines de lumière et de blessures . Mais à quoi bon écrire si l’on n’a pas les bons contacts , les bons sourires au bon moment , les bons " parrains " qui vous tendent une main secourable ? Il le savait : la reconnaissance ne se mérite pas , mais elle se distribue à huis clos , par cercles , par clans .

Même en Bretagne , sa terre , où il restait presque invisible , et dont il avait pourtant chanté l'âme et les landes enchantées , là aussi , tout fonctionnait par copinage .

Et ceux qui se disaient ses amis , bretons de cœur , filtraient , selon lui , beaucoup trop , aussi , leurs sympathies comme on filtre un vin rare .

Si tu n’étais pas du cercle , tu n’étais rien .

Parfois , dans l’église vide , pour entendre un rythme ancien , une langue du cœur , il récitait un psaume . Peut-être est-ce cela , au fond, qu’il cherchait : qu’une voix lui réponde ? 

Une seule , puisque l'autre Camille , la sienne , était partie un jour d'avant , l'abandonnant là comme un fardeau au milieu de ses rêves ?

Car il y avait un monde alternatif , il en était sûr , invisible , sans doute , mais présent dans ses nouvelles comme un fil d’or . Il en ressentait parfois la proximité quand il allait seul , au petit matin , vers la porte de cette chapelle silencieuse où il aimait s’asseoir au fond pour la retrouver . Là , il priait . Pas pour être vu . Mais pour rester vivant près d'elle .
Même si je marche dans la vallée de lombre de la mort , je ne crains aucun mal , car Tu es avec moi . " ( 27 )

Il savait que cette vallée était en chacun de nous , que le mépris pouvait y régner un temps , mais que l’homme n’était pas fait pour l’obscurité .

Qu’il y avait une lumière . Et que ceux qui marchaient sans bruit vers elle seraient les premiers à l’atteindre . Non , ce n’était pas l’histoire d’un homme oublié , c'était celle d’un veilleur qui continuait à écrire pour ne pas disparaître . Créer , pour lui , c’était dresser une tente fragile dans le désert de l'oubli . Comme une oasis pour l'âme , une clairière . Et même s'il s'appelait d'un nom que peu retenaient , qu’aucune radio ne citait , dont aucun salon littéraire ne goûtait la présence , puisqu'il avait envie de les fuir , il était cet écrivain couleur de vent , qui plante une graine en sol aride , sans savoir si , un jour , l'espoir pourrait renaître ... 

3 - Les " Clairières de l’Âme " n'étaient pas , il le croyait , un livre comme les autres . Ce n'étaient pas des récits qu’on aligne machinalement , mais des pas qu’on dépose dans un sous-bois , tel un murmure dans les feuillages . L’auteur  avait traversé l’exil et le deuil .

Il n’avait jamais crié plus fort que les autres , préférant la musique intérieure à la cacophonie des réseaux . Tout de même , s'il avait choisi d’écrire, c''était comme on allume une bougie dans la nuit , pour éclairer l'instant qui se tait d'une époque et d'un rire disparu .

Voyez , nous interpelle-il encore , mes histoires vous parleront toujours d’une Bretagne intérieure , celle qu’on porte en soi quand elle se fait trop lointaine , qui palpite en vous dans la fidélité au souvenir , dans la douleur d’une séparation , dans la beauté fugace d’un amour d’enfance , d’un secret partagé , d’un trésor oublié par ceux qui , à leur manière , sont passés par le même domaine invisible où je me tiens maintenant seul , face au monde , face à Dieu peut-être , face à moi-même , à ma douleur , dans une recherche de la vérité que j'ai tant voulu transmettre à ma bien-aimée sans pouvoir la retenir . Et si mes livres , quelquefois , ne peuvent vous atteindre , malgré tout , mes mots , toujours , vous trouveront dans le vent du grand large et veilleront sur vous ! 

 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles VIII - Camille - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

27 - Psaume 22 .

" Le Mépris " ( 1963 ) , film de Jean-Luc Godard avec Brigitte Bardot , Michel Piccoli , Jack Palance , Fritz Lang

* " Métaphysic Song " , texte de Jean-Roger Caussimon sur une musique de Léo Ferré dans son album " Les Loubards " ( 1985 ) - Copyright Léo Ferré / RCA ( 1985 ) - La Mémoire et la Mer ( 2000 ) .

 

 

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