Il était reparti seul , comme d'habitude , d'un pas fatigué , mais digne , sentant peser cette transparence qu’on impose à ceux qui ne sont pas " du réseau " . Pas dans le cercle . Ni ici , ni même là-bas , dans son pays natal , où l’on préférait aussi souvent les figures brillantes , les visages bien introduits , les noms déjà validés par la capitale . Connaissant cet " anonymat " qu'il avait plus ou moins choisi , il en payait chaque jour le prix . Ce n’était pas de l’aigreur qui montait en lui , mais une forme de clarté , de lucidité douloureuse mais propre . Sur le trottoir , où les passants le frôlaient sans le voir , il pensait à tous ceux qu’on ignorait comme lui , dont les papiers n'étaient pas forcément " en règle " , et qui parlaient , comme lui , avec l'accent de l'exil , de vies venues d’ailleurs , n'ayant plus rien sur eux qu'un maigre baluchon , rempli de vieux souvenirs et d'illusions perdues . Le mépris est partout , réfléchit-il , ne se disant que lorsqu'il s’exprime par un soupir d’agacement quand on ralentit la file .
Ici , ce n’est pas toujours violent . Plutôt feutré , glacial , poli parfois . C’est ce silence quand on ne vous répond pas . Ce regard qui vous traverse . Cette façon de ne jamais vraiment vous lire , de vous reléguer à la marge . Il pensait encore à ceux qu’on laisse là : les humbles , les pauvres , les immigrés , les doux , les victimes du système . Tous ceux pour qui la dignité se conquiert chaque jour , à force d’âme . Le mépris est une langue discrète , universelle , qui se parle sans mots , sauf avec des gestes qui détournent , des portes qui se ferment , des invitations qui n’arrivent jamais .
2 - C'était là-bas qu'il habitait depuis plus de vingt ans , dans cet immeuble de briques grises dont le béton s'effritait peu à peu comme sa mémoire au milieu d’un monde oublié . Dans ses nuits d'absence , il imaginait qu'il avait un nom , mais peu importe , personne ne le savait . Les jeunes du quartier l’appelaient " le vieux monsieur " parfois , rien d'autre . Son voisin du dessous , breton comme lui , était mort l’an passé , enterré dans le carré commun du cimetière de banlieue , sans cérémonie , sans discours . Lui s'était dit qu’il reposerait là aussi , anonymement , loin des clairières de son enfance où les pierres racontaient des légendes . Ce matin-là , il s’était levé avec une douleur sourde à la poitrine . Rien de grave , pensait-il , mais il lui fallait ce médicament que le docteur avait noté à la hâte .
Il avait traversé la ville , l’échine courbée par l’âge et par une fatigue intérieure plus ancienne encore que ses rides .
- Ce n’est pas clair , avait claironné , sans lever les yeux , la jeune femme derrière le comptoir . On ne peut rien vous donner comme ça !
- Mais c’est bien écrit ici ... Regardez ... , fit-il en scrutant son badge : Camille !
- Je vois qu'il manque surtout la signature , monsieur .
Pas un regard . Pas une once de compassion .
Sentant la colère lui monter à la gorge , il était reparti , les mains vides , ne sachant même pas quand il pourrait retourner chez le médecin . C'était à ce moment-là , précisément , qu'il s'était éveillé en sueur de cette horrible vision !
Toute sa vie , songeait-il au retour d'une promenade , il avait écrit des histoires pleines de lumière et de blessures . Mais à quoi bon écrire si l’on n’a pas les bons contacts , les bons sourires au bon moment , les bons " parrains " qui vous tendent une main secourable ? Il le savait : la reconnaissance ne se mérite pas , mais elle se distribue à huis clos , par cercles , par clans .
Même en Bretagne , sa terre , où il restait presque invisible , et dont il avait pourtant chanté l'âme et les landes enchantées , là aussi , tout fonctionnait par copinage .
Et ceux qui se disaient ses amis , bretons de cœur , filtraient , selon lui , beaucoup trop , aussi , leurs sympathies comme on filtre un vin rare .
Si tu n’étais pas du cercle , tu n’étais rien .
Parfois , dans l’église vide , pour entendre un rythme ancien , une langue du cœur , il récitait un psaume . Peut-être est-ce cela , au fond, qu’il cherchait : qu’une voix lui réponde ?
Une seule , puisque l'autre Camille , la sienne , était partie un jour d'avant , l'abandonnant là comme un fardeau au milieu de ses rêves ?
Car il y avait un monde alternatif , il en était sûr , invisible , sans doute , mais présent dans ses nouvelles comme un fil d’or . Il en ressentait parfois la proximité quand il allait seul , au petit matin , vers la porte de cette chapelle silencieuse où il aimait s’asseoir au fond pour la retrouver . Là , il priait . Pas pour être vu . Mais pour rester vivant près d'elle .
" Même si je marche dans la vallée de l’ombre de la mort , je ne crains aucun mal , car Tu es avec moi . " ( 27 )
Il savait que cette vallée était en chacun de nous , que le mépris pouvait y régner un temps , mais que l’homme n’était pas fait pour l’obscurité .
Qu’il y avait une lumière . Et que ceux qui marchaient sans bruit vers elle seraient les premiers à l’atteindre . Non , ce n’était pas l’histoire d’un homme oublié , c'était celle d’un veilleur qui continuait à écrire pour ne pas disparaître . Créer , pour lui , c’était dresser une tente fragile dans le désert de l'oubli . Comme une oasis pour l'âme , une clairière . Et même s'il s'appelait d'un nom que peu retenaient , qu’aucune radio ne citait , dont aucun salon littéraire ne goûtait la présence , puisqu'il avait envie de les fuir , il était cet écrivain couleur de vent , qui plante une graine en sol aride , sans savoir si , un jour , l'espoir pourrait renaître ...