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Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - X - Epilogue - La Stèle .

30 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

Château de Kergrist

Château de Kergrist

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LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

- EPILOGUE -

 

 

 

 

 

X - La Stèle

 

 

 

 

 

 

" To be or not to be ...  "

William Shakespeare - " Hamlet "

 

  " La propagande obsessionnelle tend à persuader quil ny a quavantages à ne plus entendre par soi-même ; la machine à regarder peut servir à créer une inédite variété daveugles ".

Armand Robin - " La Fausse Parole " ( 1953 )

 

 

1 - Il s’appelait Eliaz Kergrist , héritier d’une vieille famille noble mais désargentée . Son ancêtre avait été page à la cour du duc François II , puis compagnon d’armes dans les dernières luttes pour l’indépendance du duché . Loyal , discret , il n’avait ni les titres ni la fortune des prétendants à la main de l'héritière . Mais il possédait ce que nul autre n’avait : une fidélité sans faille , un amour pur , muet , brûlant qu’Anne devina , partagea peut-être , sans jamais pouvoir se l’avouer .

Certes , selon des textes relativement confidentiels , ce chevalier ne portait pas d’armure dorée , ne brillant pas à la cour de Nantes . Mais dans les bois , les landes , les chemins secrets , veillant sur elle avec dévotion ,  son charmant garde du corps lui avait juré de l’arracher à tout pacte imposé , de l’enlever si elle le lui demandait , de l’emmener loin , là où la Bretagne pourrait encore être libre , où elle pourrait aimer sans contrat , sans royaume , sans raison d’État .

     La duchesse aimait son peuple autant qu’elle avait aimé Yann en secret . Devant , sous la pression , céder à l’alliance avec la France , elle porta seule le poids de son inéluctable destin . Ce fut son sacrifice . Et la nuit même de ses noces , dit-on , la nouvelle reine pleura longuement dans la chapelle ducale . Certains murmurèrent qu’elle avait voulu écrire une lettre à son chevalier servant , mais qu’on la lui arracha .

     Yann disparut sans bruit , comme une ombre dans l’aube trahie . On dit qu’il devint moine quelque part , qu’il s’embarqua vers l’Irlande et la Palestine .
Et qu’il y mourut dans un désert , le cœur brisé , enterré sans nom .

2 - Des siècles plus tard , son lointain descendant naquît dans un monde à nouveau ravagé par la guerre , issu d'une branche parallèle qui , au fil des péripéties et des troubles des siècles , perdit entièrement ses biens d'origine . Un soir , en aparté , il avait dit à sa " prof " de littérature anglaise , petite bretonne à peine plus âgée que lui , née dans la banlieue de Londres  :

- Tu sais qu'il y aura une bombe nucléaire appelée " Vérité " . On la lâchera bientôt sur l'écran d'un amphi , avec un " reel " endiablé venu d'Ecosse Tout le monde applaudira !
     Miss Montfort riait quand il lui avait dit ça .
Mais ses yeux ne souriaient plus quand , l'ayant regardée , fascinée par son étrange beauté , il lui avait déclaré solennellement sa flamme : porter un nom aussi absolu , aussi vertigineux , dont la particule avait curieusement disparu . Comment pouvait-il vivre avec ça ? Comment lui résister ? Lorsqu’elle prononçait son nom , tout ce qu'elle enseignait avec passion , remontait par magie à la surface .
 

3 - " Il y a des tragédies dont les échos résonnent à travers les siècles , déclarait l'enseignante pour introduire son cours . Les unes sont des œuvres dart , des drames de papier ; les autres sont des faits historiques , mais lâme humaine sy brise avec la même violence . Hamlet , prince du Danemark , découvre que le trône a été volé , que son père a été assassiné et que sa mère a trahi ! Alors , tout vacille . Lordre du monde chancelle sous ses pieds . Il ne sait plus à quoi se fier . Il hésite , il doute , il se parle à lui-même dans des monologues vertigineux : " To be or not to be " ? , s'interroge-t-il . Et si cette phrase , bien plus quun dilemme existentiel , était aussi une question politique ?

Être ou ne plus être un royaume , un héritage , une fidélité aux morts ?

Que faire ? "

Puis  elle avait lu ce texte dans la langue de Shakespeare : " Dormir ; rêver , peut-être - eh , c'est l'écueil ! car ce sommeil de mort peut apporter des rêves dont , lorsque nous rejetons notre chaos de chair , la perspective nous retient en suspens . C'est cette idée qui donne longue vie à nos détresses , car , qui supporterait l'affront du temps et ses gifles , de même que les tyrans toujours vainqueurs , l'orgueil qui nous méprise , les souffrances d'un amour dédaigné , la loi trop lente qu'un homme inflige au méritant , si celui-ci pouvait gagner sa paix d'un simple coup de lame ? "

( 30 )

- Ainsi en fut-il de notre duchesse , madame , lui avait-il , au début , répondu , piqué au vif par son approche , fille dun pays dont elle avait juré , elle aussi , de préserver lindépendancela Bretagne , province maritime ayant connu , vous savez , bien des tragédies au fil du temps . Jean IV , François II , sa fille , Anne , derniers représentants dune souveraineté mise à mal par les appétits du roi de France . Lorsque son père mourut , la pauvre duchesse était jeune , trop jeune peut-être pour affronter seule le théâtre dombres qui l'entourait ! ( 31 )

Les autres , dans la salle , s'étaient mis à ricaner , connaissant trop bien son activisme politique . L'enseignante , quant à elle , n'avait rien pu dire .

Il avait trouvé ça , lui expliqua-t-il un jour , dans une vieille chronique de sa famille où l'on expliquait qu'autour de la souveraine , comme autour d’Hamlet , les traîtres avançaient masqués . Le roi Charles VIII l'avait prise pour épouse afin de l’enfermer dans une union imposée , puis Louis XII , son second mari ,  obtint son consentement à force de ruses , de pression , peut-être même d’un étrange mélange d’amour admiratif et de résignation .

Comme Gertrude dans Hamlet , Anne épousa donc celui qui avait scellé la fin de l’indépendance , et pourtant , c'était elle qui était resté la mère du peuple , la femme , la régente , prise dans un entrelacs de passions et de devoirs contradictoires !

4 - Pareil qu'Anne Montfort , cette jeune femme moderne , assez forte et plutôt mélancolique , mi-anglaise , mi-bretonne , qui ne comprenait pas toujours ce qu'elle ressentait . Quelque chose , pensait-elle avec effroi , est en train de se rejouer , comme si je portais en moi la mémoire d’une promesse impossible , comme si je l'avais déjà aimé !
Mais elle sut le reconnaître , elle qui errait encore dans les clairières de l'âme , entendant parfois , dans le feuillage des arbres du parc , à la lisière du vent , là où se mêlaient le souffle d'Anne et de son chevalier : - Souviens-toi de nous . Ne laisse pas le monde oublier !

5 - Lui avançait , tête haute , cœur ardent , signant tracts et tribunes : Eliaz Kergrist , fils d’aucun mais frère de tous les Bretons . Dès ses vingt ans , parlant , comme un gars du cru , sa langue avec la rage d’un poète insurgé , il s’habillait de noir , on le prenait pour un illuminé , citant les poèmes de Yann-Ber Kalloc’h ou les écrits libertaires d'Armand Robin , se revendiquant fils du clan des martyrs . Quand les premiers camps zadistes se levèrent , bille en tête , il y courut . ( 32 )

Quand les drapeaux noir et blanc flottaient sur les ronds-points de mai 68 , ce fut lui qui haranguait les foules , clamant , dans les assemblées populaires :
J’ai trouvé dans cette terre une mémoire plus forte que le sang !

     Ce n’est qu’à vingt-cinq ans qu’il apprit la vérité : une douche froide ! Un ancien prêtre mourant lui avait remis une lettre scellée . Il la lut dans un silence d’hiver , face à la mer . Elle venait d’une mère inconnue , juive polonaise qui avait d'abord pu fuir Drancy avant de mourir à Auschwitz le 9 janvier 1944 , et d’un père tué avant sa naissance . Il ne pleura pas , gravant , dans les deux idiomes du pays , ces mots , sur une stèle de schiste :
Je suis devenu celui qui ne veut plus qu’on cache la vérité qu'ils ont caché pour que je vive . "

Mais en profondeur , dans le tréfonds de son âme , tout bascula soudain pour lui !

Jusque-là , il s'était cru plus breton que ses frères de lait , rejeton d'une illustre famille , avec sa fidélité viscérale à la lande , sa langue farouche et ses colères paysannes . Mais cette lettre , seulement quelques lignes écrites à la hâte par une mère condamnée , faisait éclater en lui quelque chose de plus grave encore : le vertige de l’origine , la faille du sol !  

Vacillant pendant des jours , ne tenant plus ses chroniques , ne se rendant plus aux réunions , marchant seul au long des falaises de Pen-Hir où il s’était toujours senti invincible , il se tut , ne renia rien , se demandant s'il fallait le croire ou non . Les embruns ne le réveillaient pas . Juste cette phrase qui n'arrêtait pas de tourner dans sa tête , obsédante ,  et qu’il avait longtemps tenue pour méprisable : " On ne naît pas breton , mon ami , on le devient"

Mais maintenant ... qui savait ?

6 - La rumeur locale avait prétendu qu'il était arrivé par une nuit de novembre , emmailloté dans une couverture tachée de suie , déposé par une femme silencieuse qui n’attendit pas de remerciements . Jamais on ne sut son nom . La famille Kergrist , dans leur vieille longère battue par les vents du large , avait recueilli l’enfant sans poser de question , l’appelant Eliaz , du vieux mot signifiant " Dieu est mon salut " , puis l’élevant comme un des leurs .

Deux ans plus tard , naquirent les jumeaux Malo et Ronan , deux visages d’une même chair bretonne , deux fils du granite et de la fureur océane .

Entre eux , grandit l'aîné , sans jamais ressentir la différence . Du moins , pas au début .

Mais quelque chose , au fond de lui , cherchait une lumière plus forte que celle des phares , vérité qui le travaillait en silence . L’histoire du bébé caché pendant la guerre n’était jamais racontée . Les vieux du bourg , eux , savaient , mais gardaient leurs secrets comme on garde les menhirs : debout dans l’oubli , pleins d’une mémoire muette .

L'un , Ronan , choisit la mer , devenant élève-officier de la Royale , fier de ses grades et de ses manœuvres impeccables . L'autre , Malo , s’insérait doucement dans l’administration municipale , un peu terne mais droit , prisé de tous , entre registres d’état civil et discours du 11 novembre .

7 - Une sépulture modeste et oubliée , dans le jardin d'une chapelle comme tant d’autres , Notre-Dame de Kerfons , entre deux étapes de cette petite virée d’été , conclusion de l'année scolaire , avant qu'elle ne rentre dans son pays . Les cyprès alignés , la roche blonde chauffée par le soleil , paraissaient leur montrer le chemin , comme s'il s'agissait en fait , au bout d'une clairière perdue où ils n’avaient pas prévu de s’arrêter , celui d'une route sans retour . Pourtant , c’était comme si quelque chose les y avait conduits . Le lieu , silencieux , semblait chargé d’une présence qui allait faire trembler quelque chose en eux sans qu’ils sachent vraiment quoi . 

Eliaz marchait un peu en avant , s’arrêtant parfois , posant la main sur l’écorce d’un hêtre , comme s’il écoutait un langage ancien . Anne le regardait faire avec une tendresse mêlée d’inquiétude . Elle semblait parfois si proche , mais déjà ailleurs . L’air faisait bouger lentement les feuillages , comme s’ils respiraient , sentant l’humus et la bruyère . Ils avaient marché une heure dans le sous-bois . 

- , dit-elle soudain , regarde !

C’était une forme droite , couverte de mousse et de lichen , à moitié enfouie sous la terre et les ronces , verticale . Une pierre taillée , une stèle .

Ils en approchèrent , lui , écartant les branches , doucement . Le vent cessa . Plus un bruit .

- Cest une tombe , murmura-t-elle .

- Tu crois ?

- Regarde là , ce quil reste dun blason . Comme une hermine , je pense ... Et cette croix gravée , à peine visible .

Anne passa ses doigts effilés sur la surface .

La mousse , lentement , s’effritait , comme si la pierre voulait bien se laisser lire .

- Il ny a pas de nom , dit-elle , juste une date ... Vingt-cinq janvier Mil cinq cent quatorze ?

Son voisin ne répondit pas tout de suite . Il avait envie de vomir , il était affreusement pâle . Son regard s’était perdu dans un  lointain miroir lui montrant le spectre de tant d'années perdues !

- Ce lieuje crois que je le connais . Cest comme si , une nuit sans lune où il y avait de la pluie jy étais déjà venu . Quelquun me rendait les honneurs , me disait adieu .

Anne frissonna.

- Tu me fais peur , Eliaz !

- Moi aussi , j'ai peur , lui murmura-t-il à l'oreille en lui donnant un baiser , peur que tu me quittes !
Tous deux s’agenouillèrent devant la stèle , posant la paume de leur main sur elle , comme on touche un front aimé .

La jeune prof , debout derrière lui , murmura presque malgré elle : - Tu sais bien que c'est impossible , et que , demain , je dois partir !

Il ne lui répondit pas , prenant sa main les yeux pleins de larmes . Dans ce geste simple , il y avait l'alliance éternelle de deux âmes qui , s'étant enfin retrouvées , devaient à nouveau se séparer . 

8 - Mais il y avait aussi un chevalier , se dit-il plus tard , c’est ce que racontait la vieille légende , un homme loyal , qu’Anne de Bretagne aimait en secret .
Bien sûr , elle ne pouvait épouser celui qui l’avait suivie de loin , la protégeant de son ombre autant qu'il avait pu . Mais quand elle avait été donnée au roi de France , il avait disparu . Etait-il jamais allé en Terre Sainte , puisqu'on l’avait enterré ici ? , se demanda-t-il encore . Personne ne le savait . Certains prétendaient qu’il  avait voulu mourir sans blason , pour que son amour jamais ne trahisse celle qu’il n’avait pu sauver .

Par un soir de mélancolie , seul dans sa chambre au milieu de ses souvenirs , comme on jette une bouteille à la mer , il avait rédigé , post-mortem , cette " Lettre à une mère naturelle " : À toi , Maman , dont je ne connaitrai jamais le visage , tu étais jeune , tu avais peur . Tu as confié ton enfant à des mains inconnues pour qu’il vive . Tu m’as donné la vie en acceptant de disparaître de la mienne . 

Je suis issu d’un monde que je ne connais pas , d'un monde que les bourreaux voulurent effacer . 

Pourtant , je ressens cette blessure comme une mémoire souterraine , comme si , en moi , il y avait un peuple en silence , une prière étrangère , un alphabet sacré que mes rêves seuls peuvent déchiffrer . Mais comment vivre avec ces racines qu’aucune terre ne peut porter sans se fissurer Je tai cherchée sans te connaître , comme on prend la mer , celle qui ma bercé dembruns , qui ma parlé à travers les tempêtes , celle que les gens d'ici appellentmor " , comme une matrice archaïque . Elle ma appris la langue du vent , la fidélité aux morts , linsoumission . Dis-moi , Maman ... suis-je un mensonge ? Ai-je trahi ton souvenir en criant ma langue , leur langue , ou suis-je le fruit d’un miracle douloureux celui dun peuple persécuté confié à un autre peuple martyr , et qui a trouvé là un peu de paix ? A moins que ce ne soit ton propre mystère , que je tente de préserver du néant , jaime cette terre bretonne où jai couru enfant , libre , sans comprendre que ma liberté était le prix de ton exil .

Vois je suis le fils de deux femmes . Peut-être qu'au fond , c'est cela , la vérité des racines : non pas le sang , mais lamour dont on a été tissé ?

Eliaz Kergrist 

 

 

 

FIN

 

                                             ___

 

 

DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( NouvellesX - Epilogue - La Stèle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 . 

 

                                             ___

Notes :

30 - " To be , or not to be ... "  ( Être , ou ne pas être ... ) " Hamlet " ( 1603 )  , 

acte 3 , scène 1 , pièce de William Schakespeare .

31 -Jean IV ( Yann ) De Montfort ( 1339 -1399 ) , duc de Bretagne en 1365 - François II ( Fransez , 1435 - 1488 ) , duc de Bretagne de 1458 à1488 - Anne de Bretagne

( 1477 - 1514 , fille du duc François II , devint duchesse à l'âge de 11 ans .

32 - Yann-Ber Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , poète groisillon de langue vannetaise , tombé au champ d'honneur - Armand Robin ( 1912 - 1961 ) , écrivain breton journaliste , critique littéraire .

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